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influences plus dépravantes
encore de l'indolence et du bien-être, en dépit des prédica-
tions de prêtres indignes de ce nom, en dépit des raisonne-
ments des sophistes, en dépit des hésitations et des terreurs
des faibles et des chancelants, en dépit enfin des mauvais pré-
ceptes et dos mauvais exemples, il osera peut-être, cet héroï-
que jeune homme, sentir son cœur et l'avouer !
Nouveau Sai'il parmi les prophètes, il fera entendre les plus
terribles vaticinations à l'oreille de la tyrannie insolente et
luxurieuse; au milieu des tyrans, il osera prédire l'avènement
delà liberté; en face même de l'oppression, il se portera har-
diment le défenseur des droits de l'homme!
Il souffle sur les préjugés; il dissipe les illusions de l'ava-
rice et de l'orgueil; il énumère les actes coupables qui, bien
que contraires à tous les principes de la justice, ont, par un
sacrilège, usurpé le pouvoir et le saint nom de la loi ! Il arra-
che le fouet des mains des maîtres, et, pour toujours, brise les
fers de l'esclave!
Au répugnant labeur imposé pour autrui, il substitue l'heu-
reuse et féconde industrie qui travaille pour elle-même! La na-
ture entière semble rajeunie par ce changement; la terre, qui
n'est plus arrosée par les larmes et par le sang de ses enfants,
redouble de munificence, et nous prodigue ses trésors. L'exis-
tence a rm pleurs ou des sourires pas-
saient alternativement sur son visage, dont l'expression, très-
variable, était toujours séduisante. Elle était pour moi la meil-
leure des mères; le mélange de tendresse, de peine et de plai-
sir avec lequel elle semblait me regarder, donnait comme
une vie nouvelle à sa beauté, et c'est probablement ce qui
fixa de si bonne heure et si fortement mes regards.
Je n'étais pas son seul admirateur, bien s'en faut : sa beauté
était célèbre dans toutes les parties de la province, et le colo-
nel Moore avait été souvent sollicité de vendre ma mère; on
lui en avait offert de grandes sommes, mais il avait toujours
rejeté es propositions, fier qu'il était de posséder le meilleur
cheval, la maîtresse la plus enviable et la meute la plus vail-
lante qu'on put trouver dans le pays.
D'après le portrait que j'ai tracé de lui, il paraîtra sans
doute étrange à certaines personnes que le colonel Moore eût
nue maîtresse et fût le père d'enfants illégitimes; c'est qu'a-
1.
6 L'ESCLAVE BLANC.
lors ces personnes ignorent complètement les usages de nos
pays à esclaves.
Le colonel Moore était marié à une femme distinguée qu'il
aimait et respectait, et qui le rendit l'heureux père de deux
(ils et d'autant de lilles. Cela ne l'empêcha pas plus que n'im-
porte quel planteur des États-Unis de donner un très-libre
cours à ses [tassions amoureuses, et de jeter son dévolu sur
les nombreuses esclaves de Spring-Meadow — c'était le nom
de son domaine. — Toutes, ou à peu près, se vantaient d'avoir
été, plus ou moins longtemps, l'objet de ses recherches; il
n'avait pas, toutefois, en aucun temps-, [dus d'une ou deux fa-
vorites déclarées.
Ma mère fut. pendant plusieurs années, l'objet de l'atten-
tion particulière du colonel Moore, et elle ne lui donna pas
moins de six enfants, qui tous, excepté moi, l'aîné, furent
assez heureux pour mourir en bas âge. De ma mère j'héritai
de cette imperceptible portion de sang africain qui suffit à me
réduire à la condition dégradée de l'esclave; mais, quoique né
esclave, je reçus de mon père un esprit fier, une nature im-
pressionnable et un tempérament ardent. Quant aux dons
naturels de l'esprit et du corps, je crois pouvoir affirmer que
nul de ses enfants légitimes et reconnus ne pouvait lui don-
ner, sous ce rapport, les mêmes sujets de satisfaction e1 de
fierté que celui qui trace ces lignes.
CHAPITRE III.
La meilleure éducation est celle qui commence le plus toi;
cette maxime était parfaitement conquise sur le point du
globe où ma mauvaise étoile m'a fait naître. Comme il arrive
souvent dans ce pays que la moitié des enfants d'un homme
naissent maîtres et l'autre moitié esclaves, de cet état de
choses ressort la nécessité impérieuse de leur imposer au
CHAPITRE III. 7
plus vite une discipline respective capable de les prépare] à
des positions si diverses. Conformément à cet usage, tonl
jeune maître, presque au moment de sa naissance, reçoil
en apanage un petit esclave à peu près de son âge, et, du
moment où il peut exprimer une volonté, il commence à
apprendre son métier de despote. Ainsi, il arriva que, moins
d'un ;ui après ma naissance, la femme du colonel Moore lui
ayant donné un second (ils, pendant que nous dormions tous
deux innocemment dans nos berceaux, je lus désigné pour
ôtre le serviteur particulier de mon plus jeune frère. C'est
en cette qualité d'esclave de maître James que, remontant
à mes plus lointains souvenirs, j ;ù [tour la première fois
conscience de ma triste individualité.
Les conséquences naturelles de cette autorité absolue délé-
guée à un enfant sur un autre peuvent facilement se pré-
voir. L'amour de la domination est peut-être de nos pas-
sions la plus forte, et la perfection prompte à laquelle un
«•niant peut arriver dans l'exercice de la tyrannie est vrai-
ment chose surprenante. Le filsaînédu colonel Moore. William.
ou maître William, comme on l'appelait à Spring-Meadow, en
était un exemple frappant. Il était la terreur et l'effroi non-
seulement de Joé. son propre esclave, mais encore de tous
les «'niants du pays. Ce plaisir instinctif et irrationnel de
faire acte de cruauté, auquel se livrent les enfants mal
élevés, semblait chez lui une passion, et cette passion n'avait
pas tardé, par une satisfaction de tous les instants, à dégéné-
rer eu funeste et incurable manie.
Quand un esclave en faute allait être puni, William faisait
tout son possible tant pour aggraver l'inculpation que pour
assister au supplice, eu sorte qu'il fut bientôt passé maître
eu l'horrible et ignoble métier de surveillant ou de tour-
menteur d'esclaves. Un le voyait toujours armé d'un fouet
deux luis long comme sa personne, et, à la moindre oppo-
sition que rencontraient ses fantaisies ou ses caprices, il s'em-
pressait 'le montrer sa dextérité à s'en servir. 11 se cachait
8 L'ESCLAVE BLANC.
bien quelque peu de son père dans ces odieuses pratiques,
et celui-ci, de son coté, tâchait de ne point voir ce qu'il lui
eût fallu désapprouver, mais ce qu'en père tendre et indul-
gent il aurait eu non moins de peine à réprimer ou à punir.
Maître James, au service duquel j'étais particulièrement
attaché, était un tout autre ('niant. 11 était faible et maladif;
son caractère était très-doux et son esprit peu énergique. 11
était doué d'un naturel affectueux, et conçut bientôt pour moi
une amitié que je lui rendis de tout coeur. Il me protégeait
contre la tyrannie de maître William par ses prières, par ses
larmes, et par ce qui avait beaucoup plus de poids aux yeux
de cet aimable jeune homme, par la menace de se plaindre à
leur père et de lui rendre un compte détaillé de la brutale et
sauvage façon dont il en agissait envers moi.
J'appris bientôt à ne plus faire attention et à pardonner à
la maussaderie accidentelle de mon jeune maître, défaut dont
{excuse suffisante était sa débile santé ; et, par la flatterie et
une apparence de soumission, art que les enfants apprennent à
pratiquer presque aussi vite que les hommes, j'arrivai à exer-
cer une grande influence sur lui. Il était le maître, et moi
l'esclave ; mais, lorsque nous étions tous deux ensemble, cette
distinction tendait à s'effacer, et je trouvais quelque difficulté
à me plier à une prééminence qui eût dû être mon partage
et à laquelle j'avais tous les titres par la vigueur du corps et
de l'esprit.
Lorsque maître James eut atteint l'âge de cinq ans, son père
jugea convenable de lui faire apprendre à lire. Connaître ses
lettres était déjà pour lui une grande affaire, mais, quanta les
lier en mots, mon pauvre jeune maître n'y pouvait absolu-
ment point parvenir. Il ne manquait pas cependant d'amour-
propre et il était même très-désireux de s'instruire; la capacité
bien plus que la volonté lui manquait. Pour vaincre cette
difficulté, il eut recours à moi, qui, dans toutes les occasions,
étais son conseiller en chef. En mettant bout à bout nos deux
jeunes cervelles, nous accouchâmes d'un plan ; ma mémoire
CHAPITRE III. 9
était excellente, tandis que celle de mon pauvre petil maître
était très-mauvaise. Il fut donc convenu que le précepteur de
la famille m'apprendrait d'abord l'A, B, G, que mon heureuse
mémoire me mettrait à môme de retenir facilement, <'t que je
pourrais ensuite, au milieu de dos jeux, l'occasion s'en pré-
sentant, insinuer petit à petit dans la tête de maître James.
Ce plan nous parut admirable. Ni le précepteur, ni le colonel
Moore n'y purent faire d'objections, car tout coque le colonel
Moore désirait, c'était que son lils apprît à lire, et le précep-
teur était enchanté de l'aire peser sur mes épaules la [dus
lourde partie du fardeau.
On ne saurait imaginer des lois plus barbares et plus dé-
testables que celles qui, en Amérique, font un crime, et un
ciime punissable d'amende et d'emprisonnement, d'appren-
dre à un esclave à lire; lois sans analogue dans aucun autre
code, et qui sont l'éternelle bonté de l'Union américaine.
Ce n'est pas assez que l'usage et le méprisant orgueil d'une
tyrannie sans entrailles conspirent à l'envi à maintenir l'es-
clave dans une ignorance profonde, il faut encore que la loi
\ ienne ouvertement prêter son appui à ce concert abominable.
Oui, je crois, en vérité, qu'ils nous crèveraient les yeux le
plus légalement du monde s'ils savaient seulement un moyen
de nous faire travailler sans v voir clair!
J'appris très-promptement à lire, et je fis bientôt partager
ma nouvelle science à maître James. Comme il était sujet à
de fréquentes maladies qui le retenaient au logis et l'empê-
chaient de prendre part aux exercices violents auxquels les
enfants de son âge se livrent avec tant d'ardeur, son père lui
composa une bibliothèque en rapport avec sa jeune intelli-
gence, et lire tous les deux devint un de nos plus grands
plaisirs.
Je continuais d'être associé aux travaux de mon jeune
maître: car. bien que le plan de me faire instruire d'abord
pour (pie je l'instruisisse ne s'étendît pas au delà des élé-
ments de la lecture, j'avais un tel désir d'apprendre el fin-
46 L'ESCLAVE BLANC.
telligence si vive, qu'il ne me fut pas difficile de m'assimiler
la substance de renseignement varié que recevait maître
James. Il était, d'ailleurs, dans l'habitude de recourir à moi,
pour peu que quelque chose V arrêtât. J'acquis ainsi quelques
notions élémentaires d'arithmétique et de géographie, et même
une teinture de latin.
J'avais beau cacher ma science, le l'ait est que je savais lire,
et ceci, tout en augmentant mon importance parmi les autres
esclaves, me couvrait d'un ridicule auquel j'étais fort sen-
sible. On ne voyait point en moi, comme je suppose qu'on
voit aujourd'hui dans tout esclave sachant lire et donnant
quelques lége/es marques de sens et de capacité, un monstre
redoutable, toujours prêt à souiller la guerre et la rébellion,
et méditant de couper la gorge à tous les honnêtes gens de
l'Amérique, mais bien une façon de phénomène, tel qu'une
poule à trois pattes ou un mouton orné de deux paires d'yeux;
j'étais mi prodige bon à produire pour l'amusement des étran-
gers. Fréquemment, à table, après que le madère avait lon-
guement circuit' de main en main, j'étais appelé pour lire quel-
ques articles de journaux et faire ainsi diversion aux plaisirs
des hôtes avinés de mon maître. Là, j'étais harcelé, persécuté
et tourmenté de toutes sortes de questions absurdes, ridicules
ou impertinentes, auxquelles j'étais obligé de répondre, sous
peine de recevoir en plein visage un verre de vin, une bou-
teille ou une assiette. Maître William, particulièrement, qui
n'avait pas la possibilité de se servir de son fouet sur moi au-
tant qu'il l'aurait désiré, s'indemnisait de ce mécompte en
me prenant pour plastron de ses grossières plaisanteries. Il
lirait une espèce d'orgueil du sobriquet de nègre savant qu'il
m'avait infligé et m'appliquait en toute occasion, quoique
certainement. Dieu le sait, mon visage fut aussi blanc que le
sien, ou à bien peu de chose près : j'aime à ajouter que,
par contre, je me suis toujours plu à l'espérer du moins, je
n'avais passa noirceur d'âme.
Ce n'étaient là (pie de petites vexations : j'eus néanmoins
CHAPITRE III. M
besoin de beaucoup de courage et de résignation pour les sup-
porter. Elles étaient compensées, il < -st vrai, par le plaisir que
je goûtais à écouter, du poste habituel que j'occupais derrière
la chaise de mon maître la conversation des convives, j'en-
tends celle qu'ils entamaient avant boire, car chaque dîner
dégénérait régulièrement en une orgie universelle.
Le colonel tenait table o iverte, et presque chaque jour il
avait quelques-uns de ses amis, de ses parents, ou de ses voi-
sins à dîner. Il était causeur agréable, éloquent même; sa voix
était douce et harmonieuse et sa conversation avait de la li-
aesse et de l'entrain, Le ]>lns grand nombre de ses hôtes
étaient des hommes «le mérite ; et, bien que la politique fût le
texte habituel de l'entretien, un très-grand nombre de sujets
étaient incidemment traités. Le colonel était, comme je l'ai
dit, un chaud démocrate, ou. pour mieux dire, un chaud ré-
publicain (c'était le mot alors), car ce mot démocrate, en quel-
que estime autres esclaves, que naturellement nous nous con>i-
dérions comme d'une race supérieure. C'est sans doute sous
l'influence de ces sentiments que ma mère, m'ayant dit quel
était mon père, ajouta avec un sourire de joie et de fierté qui
illumina son visage sous les funèbres teintes de la lièvre,
que, tant du côté paternel que du coté maternel, le sang- qui
roulait dans mes veines était le meilleur de toute la Virginie:
i le sang des Moore et des Randolph ! » ajouta-t-elle avec or-
gueil.
Hélas! elle ne semblait pas, la pauvre femme, se douter
que, nonobstant une si illustre origine, une seule goutte de
sang africain, mêlée à celui de mes nobles aïeux virginiens,
fût-ce celle de rois ou de chefs, suffirait à entacber toute ma
généalogie et à me vouera un esclavage perpétuel sous le toit
de mon propre père.
La communication de ma mère fit alors fort peu d'impres-
sion sur moi. Toute mon anxiété, toutes mes préoccupations,
furent pour elle, qui avait toujours été la plus tendre et la
plus dévouée des mères. Les progrès de sa maladie furent ra-
pides, et le troisième jour après notre conversation elle cessa
d'exister. Je la pleurai amèrement ; la violence de ma douleur
ne put être de longue durée, mais mes esprits ne reprirent
pas leur élasticité première. La gaieté insouciante qui jus-
qu'alors avait lui comme un rayon de soleil sur ma triste vie
sembla m'abandonner. Ma pensée commença à se porter sou-
\ent sur le secret dont m'avait instruit ma mère. Je ne puis
10 L'ESCLAVE BLANC.
décrire l'effet que cette révélation produisit sur moi. Peut-
être l'espèce de révolution morale qui se lit sentir en moi
devait-elle être attribuée au passage de l'enfance à un âge
plus mur. Jusqu'à ee jour, les événements m'avaient semblé
se succéder comme les visions d'un rêve, sans m'affecter pro-
fondément ni me toucher d'une façon durable. J'étais quel-
quefois chagrin , j'avais dos sujets de douleur et de contra-
riété, mais ces ennuis duraient peu, et comme le soleil après
une pluie d'été se montre plus brillant qu'avant, de môme
mes tristesses passagères le cédaient bien vite à nne gaieté
(fautant plus vive, qui, à peine la mauvaise impression ef-
facée, éclatait de nouveau, oublieuse du passé, insoucieuse
de l'avenir. Dans cette gaieté, au surplus, on eût trouvé au
fond bien peu de joie réelle. La source en était nne sorte
d'insensibilité' imprévoyante, et on eût pu la comparer à un
rayon de lune éclatant, mais froid. Cette situation d'esprit
valait mieux pourtant que celle qui la suivit, et que je com-
mençai de ressentir après la perte de ma mère. Je me trouvai
alors en proie à des anxiétés indéfinissables, dont je ne pou-
vais découvrir ni la cause ni le remède. Il y avait comme un
lourd poids sur ma poitrine; j'éprouvais des ardeurs vagues
et des désirs que je ne pouvais satisfaire, n'en sachant même
pas l'objet. Je demeurais souvent perdu en rêveries, sans pou-
voir parvenir à fixer mon esprit sur quoi que ce fût de pal-
pable, en sorte qu'après des heures de méditation appa-
rente j'aurais été souvent assez embarrassé de dire à quoi
j'avais pensé.
Quelquefois, pourtant, mes réflexions prenaient une forme
plus précise. Je commençais à comprendre ce que j'étais, ce
que j'avais à espérer. J'étais fils d'un homme libre, et cepen-
dant esclave! Doué par la nature d'une capacité qu'il ne me
serait jamais permis de produire, je possédais des connais-
sances que. déjà il fallait cacher ! Esclave de mon propre père,
serviteur de mon propre frère, qu'étais-je? une créature gar-
rottée, enchaînée, captive, qui n'avait pas le droit de perdre
CHAPITRE IV. 17
seulement de vue la maison de son maître sans une permis-
sion écrite! Ma destinée était d'être le jouet des caprices d'au-
trui, île ne pouvoir jamais rien l'aire pour moi-même, en vue
de mon propre bonheur, de travailler toute ma vie sous le
commandement d'un autre, de subir à toute minute l'oppres-
sion la plus outrageante, et de toutes les dégradations la [dus
humiliante et la plus cruelle !
Ces réflexions devinrent bientôt si poignantes, que je dus
le. combattre de toutes mes forces. Je ne pus pas toujours leur
imposer silence: en dépit de tous mes efforts, ces haineuses
pensées s'offraient à moi souvent et me remplissaient de tris-
tesse.
Mon jeune maître, cependant, continuait à être excellent
pour moi ; il était encore un enfant que j'étais devenu un
homme. Sa mauvaise santé, qui avait interrompu sa crois-
sance, semblait aussi retarder la maturité de son esprit. Il
semblait chaque jour souffrir de plus en plus, et mon attache-
ment pour lui s'en augmentait. 11 était, en effet, ma seule es-
pérance; tant que je resterais avec lui, je sentais que j'échap-
perais aux plus grands maux de l'esclavage. A ses yeux, je
n'étais pas un simple serviteur, mais bien plutôt un confident
et un compagnon aimé. Et, en vérité, quoiqu'il eût le titre et
les prérogatives du maître, j'étais réellement bien moins sous
son contrôle que lui sous le mien. 11 y avait entre nous comme
une amitié fraternelle : on nous eût pris tout au moins pour
les deux frères de lait, bien qu'il ne fût jamais, au reste, ques-
tion entre nous de notre parenté, qu'il ignora, je crois, tou-
jours.
J'aimais donc maître James autant et plus que jamais. Au
contraire, mes sentiments pour le colonel Moore subirent un
changement rapide et profond. Tant que je m'étais cru pour
lui un simple esclave, son apparente affection avait gagné toute
la mienne : il n'est rien que je n'eusse fait ou souffert pour
un maître si doux et si indulgent. Mais, du jour où je sus qu'il
était mon père, je me sentis (]r.< droits à ce que jusqu'alors
2.
18 L'ESCLAVE BLANC.
j'avais pu regarder comme pure générosité de sa part ; je com-
mençai même à trouver que je pouvais eneore réclamer da-
vantage et prétendre à être traité sur le même pied que mon
frère. J'avais lu des fragments de la Bible, et je me rappelais,
non sans application personnelle, l'histoire d'Agar dans le dé-
sert, et de son fils Ismaél ; je la relisais avec un intérêt pro-
fond, et, en voyant que l'ange leur était venu en aide lorsque
Abraham, père et ("poux dénaturé, les avait chassés de sa
lente, je sentais poindre en moi comme un secret et vague
espoir de trouver à mon tour, en cas de détresse, secours et
appui. Cette espérance peu raisonnée soulevait en moi, par un
assez bizarre alliage, de nouveaux élans d'amertume; san*
savoir pourquoi, je serrais les poings, grinçais des dents et
me figurais être moi-même un autre Ismaél errant dans le dé-
sert, rencontrant dans chaque homme un ennemi, et ayant
contre moi tout le genre humain. L'injustice d'un père sans
entrailles me blessait de plus en plus au fond de l'àme, et
changeait mon amour en haine. L'atrocité des lois qui me ren-
daient esclave, esclave sous le toit de mon propre père, sem-
blait se peindre devant moi en caractères sanglants. Jeune
comme j'étais, et bien que n'ayant pas encore été maltraité,
je frémissais pour l'avenir, et je maudissais le pays et l'heure
qui m'avaient vu naître.
Je m'efforçais, autant que possible, de cacher les nouveaux
sentiments qui m'agitaient, et, comme la dissimulation est
un des moyens de défense dont l'esclave apprend le plus vite
a se servir, j'y réussis assez bien. Mon jeune maître me trou-
vait quelquefois en larmes, et quelquefois aussi, lorsqu'il me
voyait plongé dans mes réflexions, il se plaignait de mes ab-
sences. Mais je trouvais moyen de le tranquilliser par quelques
excuses plausibles; et, quoique me soupçonnant de lui cacher
quelque chose, il me disait souvent : « Voyons, Archy, confie-
moi ce qui te chagrine. » J'évitais de lui répondre, et, sor-
tant de la question en plaisantant, je parvenais à détourner
ses soupçons.
CHAlMTHi; Y. 1<»
Je devais irop tôt perdre ce bon jeune homme, dont la teu-
dresse et les égards étaient le seul palliatif qui |>ùt me rendre
ma destinée lolérable. Sa santé, qui avait toujours été mau-
vaise, empira tout à coup rapidement, et, d'abord confiné dans
sa chambre, il fut bientôt réduit à ne pouvoir quitter son lit.
Durant toute sa maladie, je le soignai avec la tendresse et
l'empressemenl d'une mère. Jamais maître ne fut servi avec
autant de dévouement :c'était l'ami, non l'esclave, qui s'ac-
quittait île ce devoir. Sensible à mon amitié, il n'aimait pas
qu'un antre que moi fût prés de lui. C'était de ma main
seule qu'il roulait recevoir sa nourriture et ses remèdes. Mais
ni les remèdes ni les soins ne purent malheureusement le
sauver: il dépérissait tous les jours, et s'affaiblissait à vue
d'œil. La crise fatale arriva. Ses amis en pleurs entourèrent
son lit. mais aucune des larmes qu'ils répandirent ne fut
au>si sincère que les miennes. Presque au moment de rendre
Pâme, il merecommanda à son père; mais l'homme qui avait
fermé son cœur aux (dans de la tendresse paternelle ne devait
pas avoir, selon toute apparence, grand égard à la prière d'un
lils mourant. Il dit adieu à ses amis, pressa ma main dans la
sienne, et, rendant un faible soupir, il s'éteignit dans mes
bras.
CHAPITRE V.
La famille du colonel Moore savait à quel point j'aimais,
avec quelle fidélité j'avais servi mon jeune maître. On respecta
l'intensité de ma douleur, et, pendant une semaine ou deux,
on me lai— a pleurer en paix. Mes sentiments n'avaient plus
cette vivacité que j'ai décrite dans le précédent chapitre. Le
propre de l'esprit est d'être changeant, L'étal de sensibilité
maladive dont j'ai tâche de donner une idée s'effaça devant
les >oins à donner à mon jeune maître mourant. Un chagrin
stupide et morne \ succéda. Que de sujets d'alarmes se dres-
20 L'ESCLAVE BLANC.
saient devant moi! Ce que j'avais craint arrivait. Mon maître,
sur la tête duquel s'étaient concentrées toutes mes espérances,
n'était plus, et je ne savais ce qui adviendrait de moi. Mais
le temps de la crainte et des prévisions pessimistes était passé ;
j'attendais maintenant mon sort, plongé dans un état pour
ainsi dire passif d'indifférence et de résignation inerte.
Bien qu'on ne m'en donnât pas l'ordre, je continuais,
comme de coutume, à servir à la table de mon maître. Pen-
dant plusieurs jours, je me plaçais instinctivement près de la
chaise où maître James avait l'habitude de s'asseoir, jusqu'à
ce «pie la vue de cette place vide me chassât de là fondant en
larmes; j'allais alors me poster à un autre bout de la salle.
A ce moment personne ne me commandait rien ; on ne semblait
même pas prendre garde à moi. Maître William lui-même
faisait quelque effort pour contenir son insolence habituelle.
Mais cela ne pouvait durer. Un excès d'indulgence pouvait
seul permettre à un esclave favori cette expansion de douleur.
Les esclaves n'ont pas le droit d'être chagrins : cela empêche
de travailler.
Un matin, après déjeuner, maître William, ayant dépêché
sa rôtie et son café, commença à dire à son père que, dans
son opinion, les domestiques de Spring-Meadow étaient traités
avec beaucoup trop de douceur.
Maître William était alors un jeune homme très-élégant,
très-fanfaron, très-petit-maître, depuis ujî an sorti du collège
et tout récemment de retour de Charlestown (Caroline du
Sud), où il était allé passer l'hiver dernier, afin, comme disait
son père, de secouer la poussière des écoles. C'était peut-être
là qu'il s'était inculqué les nouveaux principes de charité
dont il se déclarait le promoteur. Selon lui, toute bienveil-
lance témoignée à un esclave ne servait qu'à le rendre plus
arrogant et à l'aigrir; c'était bien perdu que de la prodiguer
à d'aussi ingrats coquins. Alors, jetant les yeux autour de lui,
comme s'il eut cherché' quelque victime propre à la mise en
pratique d'une doctrine si bien en harmonie avec la disposition
CHAPITRE Y. -21
de son âme, il m'aperçut. « Voilà Archy, dit-il. je parie
cent contre un que je ferai «le lui le meilleur domestique «lu
monde; c'est un brillant sujet et qui serait parfait, sans l'ex-
cessive indulgence qu'avait pour lui le pauvre James. Donnez-
le-moi, mon père, car. vous le savez, j'ai diantrement besoin
d'un autre domestique. »
Sans s'arrêter à attendre une réponse, il sortit de la salle
ayant à \ < > i r . le matin même, deux courses de chevaux et un
combat de coqs par-dessus lo marché. Il n'y avait personne à
talde que son père. Le colonel Moorese tourna de mon côté.
Il commença par me louer de mon attachement à son pauvre
tils .lames. Comme il prononçait le nom de son lils, des larmes
roulèrent dans ses yeux, et, pendant quelque temps, il ne put
articuler une parole. Il se remit pourtant et ajouta . « J'es-
père, maintenant, que vous reporterez le même zèle et la
même affection sur la personne de William. »
Il ne fallut rien moins que de telles paroles pour m'arra-
eher à ma torpeur, .le savais que maître William était un
vrai tyran chez qui l'endurcissement de l'usage et du préjugé
avait depuis longtemps étouffé le peu de bonté naturelle dont
il avait été doué: à en juger par les paroles qui venaient de
lui échapper, son penchant prononcé à la cruauté n'avait fait,
en son absence, que croître et embellir, et il en était venu à
ériger l'oppression en théorie et en science. Je savais aussi
que. depuis son enfance, il m'honorait d'une haine toute
particulière, et je devais tout au moins craindre qu'il n'eût
songé aux moyens de m'infliger avec usure les sévices et les
outrages dont la protection de son jeune frère m'avait jus-
qu'alors préservé.
Je ne me vis donc pas sans effroi ni horreur en danger de
tomber en de pareilles mains. Je me jetai aux pieds de mon
maître et le conjurai, avec toute FéloquenCO du désespoir et
de la crainte, de ne me pas donner à maître William. Les
termes dans lesquels je parlai de son fils, bien qu'adoucis
autant qu'il me le fut possihle, et l'épouvante qui me gagnait
22 L'ESCLAVE BLANC.
à Tidéo de tomber sous sa dépendance, irritèrent le colonel.
Le sourire quitta ses lèvres, et ses sourcils se contractèrent.
A ces signes, désespérant d'éviter le malheureux sort qui
m'attendait, je nie laissai entraîner à une bien folle et bien
téméraire action. La perspective de devenir l'esclave de
maître William me donna de la hardiesse et j'osai faire allu-
sion, d'une façon, il est vrai, détournée et timide, à la révé-
lation que m'avait faite ma mère à son lit de mort; j'osai
même risquer un demi-appel à la tendresse paternelle du
colonel Moore. D'abord, il ne sembla pas me comprendre;
mais, du moment où il crut m'avoir entendu, son visage
devint menaçant et sombre comme un ciel d'orage; il pâlit
et l'instant d'après devint très-rouge : la rage et la confusion
semblaient, à ce moment, se partager son âme,. Je me crus
perdu et j'attendis, tremblant, l'explosion de sa fureur. Mais,
après un moment de lutte, le colonel sembla reprendre son
sang-froid, son sourire habituel reparut, et, sans répondre à
mon dernier appel, sans même paraître l'avoir compris, il se
borna à me dire qu'il ne pouvait rejeter la demande de
maître William, ni comprendre la cause de ma répugnance
à servir son fils. « C'était, me dit-il, une grande folie à
moi. )> Cependant, il voulait bien me laisser le choix d'entrer
au service de maître William, (tu d'aller travailler aux
champs. Cette alternative assez peu agréable me fut posée
d'un accent et d'un air qui n'admettaient pas de réplique et ne
me laissaient que la simple liberté de l'option. Je savais quels
rudes labeurs, quelle maigre chère et quels mauvais traite-
ments étaient le partage des esclaves employés aux travaux
des champs: mais tout me sembla préférable à tomber sous
la coupé directe île maître William. Je fus piqué, d'ailleurs,
du ion léger dont ma requête avait été reçue et je n'hésitai
pas. Je remerciai le colonel de sa grande bonté, et je choisis
d'aller aux champs. 11 sembla surpris de cette préférence, et,
avec un sourire voisin du sarcasme, il m'ordonna de me
mettre à la disposition de M. Stubbs.
UIAHTIU: \. £5
I n contre-maître (overseer) est considéré dans toutes les
provinces d'Amérique où règne l'esclavage à peu près du
même œil dont on regarde le bourreau dans les pays sans es-
claves, et, connue l'office de ce dernier, bien qu'utile et né-
cessaire, n'a jamais pu pourtant devenir honorable, de môme
la charge de contre-maître est vouée à un éternel mépris. La
jeune daine qui mange de grand appétit un quartier d'agneau
ne peut se défendre (rime sentimentale horreur pour le bou-
cher qui a tué l'innocent animal servi pour sa réfection; de
même le planteur, qui vit luxueusement du travail de ses es-
claves, a de l'éloignement, malgré lui, pour l'homme qui tient
le fouet et conduit le bétail humain. Il est assez semblable au
receleur qui ne volerait pas lui-même, mais qui encaisse
volontiers les profits du vol. Or, un voleur n'est qu'un vo-
leur; mais un contre-maître est... un contre-maître. Le pro-
priétaire d'esclaves se décore de l'honorable qualification de
planteur; le receleur de biens volés prend celui de négociant.
Ton> deui peuvent aller de pair. C'est avec de ces misérables
équivoques que les hommes réussissent à se tromper eux-
mêmes, et quelquefois le monde avec.
Le contre-maître de Spring-Meadow était un M. Thomas
Stubbs, personnage dont le nom, le visage et le caractère m'é-
taient parfaitement connus, bien que, jusqu'alors, je n'eus.se
eu, grâce à Dieu, que très-peu de relations avec lui.
C'était un gros homme d'environ cinquante ans, de tour-
nure des plus vulgaires, dont la petite tète ronde, couverte
dîme épaisse foret de cheveux emmêlés, lui rentrait dans les
épaules. Sa face était curieusement tachetée et marbrée de
plaques rouges, brunes ou grisâtres; le soleil, le whisky, la
fièvre, avaient, à tour de rôle ou simultanément, collaboré à
cet aimable tatouage. On le voyait généralement à cheval,
incliné sur l'avant de la selle, et brandissant un long et gros
fouet muni de cordelettes en peau de vache qu'il appliquait
de temps en temps sur la tète ou sur les épaules de quelque
malheureux esclave.
24 L'ESCLAVE BLANC.
Sa conversation, ou plutôt la suite doses commandements,
n'était guère qu'une litanie de jurons du milieu desquels il .
n'était pas aisé de dégager un sens quelconque. On n'avait
pas mémoire de l'avoir entendu commencer ou linir une
phrase autrement. Toutefois, la brutalité de M. Stubbs ne se
manifestait dans tout son beau que lorsqu'il était seul aux
champs; car le colonel Moore ou tout autre gentleman venait-
il à passer par là. aussitôt le farouche contre-maître prenait
un air de douceur et de modération édifiant, et, ce qui paraîtra
plus étonnant, trouvait moyen, en parlant, de ne pas lâcher
plus d'un juron ou deux par phrase.
M. Stubbs, dans la conduite de la plantation, on peut le
croire, ne s'en tenait pas aux paroles. Il se servait du fouet
autant que de la langue, quelquefois même un peu plus. Le
colonel Moore avait été élevé à l'européenne, et, comme tout
homme élevé n'importe où, excepté pourtant dans les pays à
esclaves, faisait profession d'une vraie répugnance pour les
cruautés inutiles. Habituellement, une fois par semaine au
moins, quelque acte violent de ce genre commis par le brutal
contre-maître mettait le colonel hors de lui. Mais, sa bile
une fois exhalée, il laissait aller les choses comme devant. La
vérité est que M. Stubbs entendait à merveille le rendement
et la culture; on ne pouvait sacrifier un tel homme à la pure
satisfaction de sentiments de soustraire à sa tyrannie quel-
ques malheureux esclaves.
C'était un rude changement pour moi. accoutumé à l'élé-
gance et au confortable de la maison du colonel Moore, aux
doux ordres et au service facile de maître James, de passer
maintenant sous le contrôle despotique de ce rustre épais et
brutal. De plus, je manquais de toute habitude d'un travail
régulier et corporel, et me soumettre tout d'un coup aux
pénibles travaux des champs était une dure entreprise. Je
résolus pourtant de faire de mon mieux. J'étais fort, et bientôt,
pensais-je, l'habitude viendrait qui rendrait ma tâche moins
accablante et plus facile. Je savais bien que M. Stubbs était
CHAPITRE V. 25
totalement dénué du moindre sentiment liumaiu, mais je
n'avais aucune raison de I»' croire animé contre moi de la
malignité que je craignais en William. Par ce que Pou m'a-
vait dit de lui, je ne 1»' jugeais point absolument méchant,
et j'inclinais même à croire que, s'il jurait et fouettait, ce
n était pas pour 1»' plaisir de faire le mal, mais dans l'intérêt
des travaux. Comme tous ses pareils, il n'admettait même pas
que l'on pût conduire uneplantation autrement. Ma diligence,
je l'espérais du moins, me sauverait îles coups; je me flattais
d'ailleurs de surmonter le dégoût que m'inspirait le person-
nage.
M. Stubbs m'accueillit avec tout plein de grâce; il m'écouta,
tout en roulant sa chique d'une joue à l'autre, et en dardant
sur moi son petit œil gris étincelant. Quand j'eus parle, il me
gratifia, non sans un juron, de l'épithète de « stupide! » et
lue dit de le suivre aux champs. Une longue et lourde houe
dont le manche avait bien prés de six pieds de long me fut
mise entre les mains, et je passai là tout le jour à travailler
fort durement.
A la nuit, il me fut permis de revenir, et M. Stubbs m'in-
diqua une misérable petite hutte de dix pieds carrés et de
cinq en hauteur, sans plancher ni fenêtre, que couvrait une
toiture extrêmement délabrée. C'était là ma maison, ou plu-
tôt, je devais la partager avec Billy, un jeune esclave de mon
âge.
Je portai là un coffre contenant mes habits et le petit nom-
bre d'objets que peut posséder un esclave. Pour literie, je
reçus une couverture de l'ampleur d'un assez grand mouchoir
de poche, et un panier de blé avec une livre ou deux de lard
avarié me furent alloués pour mes vivres de la semaine. Je
n'avais ni pot, ni marmite, ni couteau, ni plat, ni assiette : ce
sont là (\r< objetsque les esclaves doivent se procurer comme
ils peuvent. J'étais donc menacé d'en être réduit à souper
avecdu laid cru. Bill) vit ma détresse et eut pitié de moi. Il
m'aida à réduire mon grain en bouillie et me prêta sa mar-
o
2<> L'ESCLAVE BLANC.
mite pour le faire cuire; à minuit, enfin, je pus rompre un
jeûne qui durait depuis quinze' on vingt heures. Mon coffre.
qui était long et large, me servit de chaise, de table et de lit.
Je vendis Une partie de mes habits qui étaient trop beaux
pour le métier des champs, et, ayant acheté un couteau, une
cuiller, une marmite, je me vis enfin à la tête d'un ménage
pouvant suffire à mes plus pressants besoins.
Ma condition ( ; tait aussi bonne que peut l'être celle d'un
esclave des champs; il m'était pourtant difficile de m'en con-
tenter, habitué que j'avais été à une destinée plus douce.
Mes mains étaient contusionnées par le maniement de la houe,
et, lorsque je rentrais le soir épuisé par un pénible travail
dont je n'avais pas l'habitude, c'était une diversion assez peu
agréable que d'être debout jusqu'à minuit occupé à concasser
mon blé et à préparer mon repas du lendemain. 11 fallait.
d'ailleurs, que je fusse levé et prêt à me mettre au travail
dès la première aube du jour. Mais, si dur qu'il fut, ce travail
avait été choisi par moi. Je l'avais préféré à une tyrannie pire
encore, celle de maître William.
Comme je n'aurai plus occasion de revenir par la suite soi'
cet aimable jeune homme, j'en finirai ici sur ce qui le con-
cerne.
Six ou huit mois après la mort de son jeune frère, il eut
une querelle étant ivre, à un combat de coqs, autant que nies
souvenirs sont exacts. Un duel s'ensuivit, et maître William
fut tué au premier coup de feu. Cette mort fut un coup ter-
rible [tour le colonel Moore. qui longtemps s'en montra in-
consolable. Je ne partageai point ce regret, je l'avoue. La
mort de William m'affranchissait d'un maître vindicatif et
cruel. Quant au père, je ne le plaignis pas non plus, et, s'il
faut l'avouer, je goûtai un amer et triste plaisir à voir ainsi
frappé dans sa race l'homme qui ne craignait pas de mettre
sous scs pieds les plus saintes lois de la nature.
ciiAi'iriu; vi. -27
I HAPITRE VI
favais la même tâche que ceux qui avaient travaillé aux
champs huit»' leur vie; mais j'étais trop lier pour me plaindre
ou me désister. Je m'efforçai, au contraire, de travailler de
telle façon, que M. Stubbs lui-même ne |>ùt pas me trouver
m faute, et plus d'une fois même il avoua que j'étais un ex-
cellent ouvrier.
La cabane que je partageais avec Billy était, comme je l'ai
dit, percée à jour, et. lorsqu'il plein ait. nous nous y trou-
vions fort mal. Enfin, pourtant, nous résolûmes de la réparer,
et, comme le temps nécessaire nous manquait, nous fîmes un
effort pour expédier notre tâche avant l'heure réglementaire.
I ii jour, sur les quatre heures de l'après-midi, nous avions
Qui notre travail et nous retournions ensemble à la ville (c'est
ainsi que nous appelions la collection de huttes où vivaient les
esclaVes), lorsque nous rencontrâmes M. Stubbs. Il demanda
>i notre tâche était faite, et. sur notre réponse affirmative, il
marmotta entre ses dents «pie nous n'avions pas moitié' assez
d'ouvrage; en conséquence de quoi, il nous ordonna d'aller
sarcler son jardin. Billy se soumit en silence, car il était de-
puis trop longtemps sous la coupe de M. Stubbs [tour oser
discuter ses ordres; moi, je m'aventurai à dire, avec tout le
respecl possible, qu'ayant terminé' notre tâche il nous était
bien dur d'avoir encore à faire un travail additionnel. Ceci
mit M. Stubbs dans une furieuse colèi", et il jura par vingt
blasphèmes que je sarclerais son jardin et que j'aurais le fouet
par-dessus le marché. A cc< mots, s'élançant de son cheval et
ne' saisissant par le col de nia chemise, le seul vêtement que
je portasse, il commença à me frapper avec son fouet. Depuis
que j'avais cessé d'être un enfant, c'était la première fois que
j'étais soumis a ce traitement humiliant. La souffrance phy-
sique, bien qu'assez vive. D'étail rien encore auprès de l'idée
28 L'ESCLAVE BLANC.
d'être fouetté, mais, ce qui m'outrait le plus, c'était le senti-
ment de la criante injustice qui m'était faite; j'eus la plus
grande peine à me retenir de me jeter sur mon brutal bour-
reau et de le renverser à terre; mais, hélas! j'étais esclave.
Ce qui, dans un homme libre, est un acte permis, légi-
time, de défense, chez l'esclave devient une rébellion, une
insolence insoutenable. Je me tordis les mains, serrai les
dents, et supportai l'outrage du mieux qu'il me fut possible.
Je fus ensuite envoyé au jardin, où, comme il faisait pleine
lune, je fus retenu à sarcler jusqu'au milieu de la nuit.
Le jour suivant était un dimanche. Le repos du dimanche
est le seul et unique qu'accorde, par un scrupule de dévotion.
le maître américain à l'esclave. Ce même maître foule aux
pieds, sans la moindre hésitation, tous les autres commande-
ments religieux, et, moyennant qu'il ne contraint passes es-
claves à travailler le dimanche, croit mériter le nom de chré-
tien. — Peut-être est-il chrétien, en effet; mais, s'il l'est, il
faut convenir que le titre en est acheté à bon compte.
Je me résolus à profiter des loisirs de ce jour saint pour
m'aller plaindre à mon maître du traitement barbare que
M. Stubbs m'avait infligé la veille ; le colonel Moore me recul
avec une froideur et me tint à une distance tout à fait inaccou-
tumées, car d'habitude il avait un sourire pour chacun, et
particulièrement pour ses esclaves. Néanmoins, il écouta mon
récit, et condescendit même à déclarer que rien ne lui était
plus pénible que de savoir ses serviteurs punis injustement, et
qu'il ne souffrirait jamais pareille chose sur ses plantations. Il
me congédia ensuite en promettant de voir M. Stubbs dans la
journée et de s'informer de l'affaire. Ce fut sa dernière parole.
Le même soir, M. Stubbs m'envoya chercher, et,m'ayant lié à
un arbre, devant sa porte, m'administra quarante coups de
fouet en m' engageant à retourner me plaindre de lui, si j'o-
sais. « C'est un peu fort, ajouta-t-il, que je ne puisse châtier
l'insolence d'un coquin de nègre sans qu'il m'en faille rendre
compte ! »
CHAPITRE VI. 29
L'insolence! prétexte commode, toujours dans la bouche de
nos tyrans !
Quand un pauvre esclave a été fouetté injustement, il reste
toujours la ressource d'arguer de son insolence, el cette accu-
sation légitime aux veux du maître toutes les vexations el
toutes les brutalités. Le moindre mot, un simple regard, la
moindre action qui puissent donner à penser que l'esclave a
la conscience de l'injustice qui lui est faite, sont qualifiés d'in-
solence et châtiésavec la [tins implacable sévérité.
C'était, en vingt-quatre heures, la seconde fois que je re-
cevais le fouet, et je n'en trouvai pas la seconde dose beau-
coup [dus agréable que la première. Parmi les hommes libres,
un coup est regardé comme le plus grand des outrages, et
l'esclave ressent cette impression, si bas que l'ait placé son
oppresseur. En outre, m étrange que cela puisse paraître, une
lanière il» 1 peau nouée que manie une main solide inflige une
assez grande douleur, surtout quand chaque coup amène le
sang.
,1c venais de faire une expérience que l'esclave ne tarde pas
à acquérir, à savoir qu'il n'a pas même le droit de se plain-
dre, et «pie le seul moyen qu'il ait d'éviter la récidive d'une
injustice, c'est de la subir en silence. Je lis de mon mieux
pour me plier à cette dure leçon et me munir d'un peu de l'hu-
milité hypocrite si nécessaire aux gens de ma misérable con-
dition.
L'humilité, qu'elle soit réelle ou affectée (on s'en inquiète
peu), est. aux yeux du maître, la plus méritoire vertu de l'es-
clave; par humilité, il entend une disposition à se soumettre
sans plaintes ni résistance aux plus indignes traitements; il
s'agil de répondre aux accusations les plus injurieuses et les
plus injustes avec une voix douce et un visage souriant, de
recevoir les coups comme autant de faveurs, de baiser le
pied qui vous foule.
Cette sorte d'humilité était une vertu dont, je dois l'avouer,
la nature m'avait modérément doué, et je ni 1 trouvais pas, à
.».
cO L'ESCLAVE BLANC.
beaucoup près, aussi facile qu'il l'eût fallu, de me défaire de
tous les sentiments d'un homme. Il ne s'agissait de rien moins,
en effet, que de renoncer à l'humain privilège, don du Créa-
teur, de me tenir droit et de porter la tête haute, pour appren-
dre à ramper comme le vil reptile. L'apprentissage était dif-
ficile, mais les contre-maîtres américains sont d'excellents
précepteurs, et, si je mis du temps à me former, ce ne fut
pas la faille de M. Stuhhs.
CHAPITRE VIÏ.
Il serait pénible [tour moi et ennuyeux pour le lecteur de
prolonger outre mesure le détail des misérables et monotones
douleurs dont ma vie ne fut qu'un tissu à cette époque. Le
récit qui précède est un échantillon suffisant des plaisirs dont
je jouissais. Ils peuvent être résumés en peu de mots, et cette
partie de mon histoire est un sommaire trop réel de l'existence
de milliers d'êtres humains en Amérique. J'étais surcharge
de travail, mal nourri, amplement fouetté. M. Stuhhs, ■ — il
n'\ a ([ue le premier pas qui coûte, — ayant si bien débuté
avec moi, ne souffrit plus que je fusse remis d'une correction
avant de m'en administrer une nouvelle, et j'ai par devers
moi de sa sollicitude des marques que j'emporterai au tom-
beau; le tout pour mon bien, avait-il la bonté de me dire, en
jurant qu'il ne se hisserait point de frapper qu'il n'eût fouellc
hors (c'est-à-dire maté) mon inconcevable insolence.
Le présent commença à m'être intolérable, et qu'espérer dé
l'avenir? Je désirai la mort, et ne puis savoir à quelles extré-
mités je me serais porté si l'un de ces changements auxquels
tout esclave est passivement exposé ne fût venu m'apporter,
dans ma détresse, quelque temporaire allégement.
Par suite de la mort soudaine d'un parent, le colonel Moôre
se trouva héritier d'un \;isie domaine dans la Caroline du
CHAPITRE VII. 51
Sud. Mais le testament du défunt donnait lieu à quelques con-
testations qui menaçaienl de dégénérer en procès. Le litige
réclamanl la présence et les soins personnels du colonel Moore,
il partit pour Gharlestown, et emmena avec lui plusieurs de
ses serviteurs. Un ou deux autres étaienl morts récemment,
et mistress Moore, peu de temps après le départ de son mari,
m'envoya chercher aux champs pour combler l'un i\r* vides
de son service intérieur.
Je fus heureux de ce changement. Je connaissais mistress
Moore pourune excellente personne, incapable d'injurier ou de
maltraiter mi serviteur même esclave, à moins d'être de bien
mauvaise humeur, ce <|ui ne lui arrivait pas plus d'une ou
deux l'ois la semaine, excepte, il est vrai, dans les grosses
chaleurs, où l'accès durait quelquefois la semaine entière.
J'espérai, en outre, que le souvenir de mon attachement
fidèle pour son plus jeune lils et son bien-aimé James me
vaudrait de sa part un peu de bienveillance. Je ne me trom-
pais pas. Par le contraste de ma nouvelle situation avec celle
que m'avait laite M. Stubbs, je me trouvai presque heureux.
Je retrouvai ma gaieté, mon insouciance d'autrefois, et, la joie
aidant, j'eus la sagesse, alors, de ne me nullement troubler
de l'avenir. Je goûtai pleinement l'amélioration temporaire
de ma destinée et je cessai d'avoir l'esprit toujours tendu
sur les misères de ma condition native.
A cette époque, miss Caroline, fille aînée du colonel Moore,
revint de Baltimore, où elle avait passé quelques années chez
une tante chargée de son éducation. C'était une personne
assez ordinaire, sans grâces ni beauté; mais sa femme de
chambre, Cassv (1), qui avait été autrefois ma camarade d'en-
fance et la compagne. de mes jeux et qui revenait femme après
nous avoir quittés enfant, possédait amplement ce qui man-
quait à sa maîtresse.
J'appris, à cette époque, d'un des domestiques de la maison.
I) Diminutif
nouveau à la tyrannie affreuse d'un contre-maître brutal! et
tout cela si soudainement, avec une intention si évidente d'op-
pression et d'outrage!
le recueillis alors de nouveau les tristes fruits du fol orgueil
qui m'avail tenu éloigné de mes camarades. An lieu de sym-
pathiser avec moi, beaucoup se réjouissaient ouvertement de
mon malheur, et, comme je n'avais point cherché d'ami et de
confidenl parmi eux, je n'avais personne à qui demander con-
seil, ai compassion à espérer. Dans ma détresse, je songeai au
ministre méthodiste qui devait venir le soir même nous marier.
Cassj et moi, et qui avait paru prendre do l'intérêt à notre
mutuel bonheur. Non-seulement j'avais besoin d'aller cher-
cher près de lui des avis et <\r> consolations, mais je désirais
lui épargner un voyage inutile, sinon peut-être même quel-
ques insultes, car le colonel Moore voyait d'un assez mauvais
œil les prêcheurs de tout ordre, et particulièrement ceux de
la secte méthodiste.
Je savais que ce ministre tenait un mcethiy à quatre ou
cinq milles de Spring-Meadow; je résolus, si j'en avais la per-
mission, d'aller l'entendre. Je cherchai M. Stubbs pour oh*
tenir de lui une passe, permission écrite sans laquelle aucun
esclave ne peut quitter la plantation à laquelle il appartient,
sous peine d'être arrêté par le premier venu, cravaché et ra-
mené à l'habitation de son maître. Mais M. Stubbs nie déclara
en jurant qu'il était las de toutes ces allées et venues, et qu'il
était décidé à ne plus accorder de passe avant une quinzaine
au inoins.
A quelques âmes sensibles il pourra sembler bien dur que
l'esclave, après avoir travaillé six jours pour son maître,
ne puisse pas même, le septième, perdre un instant de vue
ces champs maudits, témoins quotidiens de ses fatigues et
de ses maux. Cependant bon nombre d'habiles administra-
teurs et de parfaits disciplinaires sont, comme M. Stubbs,
très-opposés à tout déplacement d'esclaves, et enferment les
leurs comme un bétail le jour du repos, « crainte d'accident. »
5(i L'ESCLAVE BLANC.
A tout iiLitrc moment, ce nouveau trait de bonté de M.Stubbs
m'eut mis hors do moi; mais, sous le coup des sentiments qui
m'oppressaient, j'en eus à peine conscience. Je retournais len-
tement vers le quartier des esclaves quand une petite lille.
qui faisait partie du service de la maison, vint à moi en cou-
rant à perdre baleine, .le la connaissais, car elle était la fa-
vorite de Cassy, et je la reçus dans mes bras. Quand elle [tut
recouvrer la parole, elle m'apprit qu'elle m'avait cherché
toute la matinée pour me transmettre un message de Cassy;
que ma bien-aimée avait été obligée, bien à contre-cœur, de
partir le matin avec sa maîtresse, mais qu'elle me priait de
n'en pas être inquiet ni chagrin, car elle m'aimait autant
qu'avant.
J'embrassai la petite messagère en la remerciant un million
de fois de ses bonnes nouvelles, et je courus à ma maison :
c'était une confortable petite cabane que Mistress Moore avait
donné Tordre de bâtir pour Cassy et pour moi, et dont je m'at-
tendais à être dépossédé à chaque instant. L'avis que je venais
de recevoir m'avait profondément ému : je ne fus pas plutôt
assis qu'il me fut impossible de rester en place; mon eœur
battait violemment, le sang me bouillait dans les veines, je
quittai Ja maison et me promenai dans les étroites limites de
ma geôle, car aussi bien la plantation en était une pour moi.
J'eus recours au plus violent exercice pour user un peu l'ar-
dente impression d'espérance et de crainte dont j'étais agité,
sensation mille fois plus pénible que la certitude du malheur
même.
Le soir arrivé, j'épiai le retour de la voiture, dont à la lin
le bruit sourd, encore distant, frappa mon oreille. Je m'élan-
çai vers l'habitation, dans l'espoir d'entrevoir Cassy, et, peut-
être, de parvenir à Ici parler. La voiture s'arrêta à la porte,
et, comme j'allais approcher, je réfléchis qu'il valait mieux
éviter de courir le risque d'être vu par le colonel, qui, j'en
( ; tais certain maintenant, n'avait pour moi qu'aversion et était,
sans nul doute, l'auteur du cruel affront qui m'avait été fait
CHAPITRE Vil. 37
le matin même de ce jour néfaste. Cette pensée me retint, et je
m'éloignai sans avoir pu saisir un regard ni échanger une parole.
Je me jetai sur mou lit, mais je n'y trouvai pas le repos.
Les heures se succédèrent une à une, sans qu'il me fût pos-
sible de dormir. 11 était minuit passé quand j'entendis un lé-
i coup frappé à ma porte, accompagné d'un doux chucho-
tement, qui me lit tressaillir comme si j'eusse reçu une dé-
charge électrique. Je m'élançai, j'ouvris la porte, et je serrai
dans mes liras Càss\ ... C'était ma fiancée!
Cassy me dit alors qnc tout était changé pour nous depuis le
retour du colonel Moore. Miss Caroline l'avait informée que
son père avait de moi la plus mauvaise opinion, et s'était
montré fort mécontent de me retrouver dans la maison. Elle
ajouta que, quand on lui avait fait part de notre prochain ma-
riage, il avait déclaré que Cassy était une hien trop jolie ii lie
pour être donnée à un vaurien tel que moi, et qu'il se char-
gerait lui-même de la pourvoir. Sa maîtresse, alors, lui avait
défendu de penser à moi davantage, lui recommandant en
même temps de ne pas pleurer, et lui promettant de persécu-
ter son père jusqu'à ce qu'il eut tenu sa promesse; « et, si
nous avons un mari, avait ajouté la jeune .miss, que pouvons-
nous souhaiter de plus. )> — Ainsi pensait la maîtresse; la sui-
vante, j'en eus la preuve, avait un sentiment un peu plus dé-
licat de la nature de l'association matrimoniale.
Je ne savais alors à quel motif précis attribuer la conduite
du colonel. Était-ce simplement, et j'inclinais à le croire, une
nouvelle marque du dépit et de la colère dont l'avait trans-
porté mon appel inutile et insensé à sa tendresse paternelle?
ou bien fallait-il attribuer cette opposition à notre mariage
à un autre motif auquel je ne pouvais songer moi-même sans
frémir, et dont je n'avais nulle envie de faire confidence à la
pauvre Cassy, car c'eut été la désoler et l'effrayer en pure
perte'.'
Un scrupule plus honorable, mais bien plus flatteur pour
mon amour-propre et pour celui de Cassy, pouvait avoir en-
4
58 L'ESCLAVE BLANC.
eore, peut-être, influencé le colonel; je ne crus pas devoir non
plus faire part à ma fiancée de cette dernière conjecture; j'a-
vais mes raisons pour lui laisser ignorer le secret de notre
naissance.
Cassy savait fort Lien de qui elle était fille; mais, dès le
commencement de notre liaison, j'avais pu m'assurer qu'elle
ignorait notre commune descendance. Mistress Moore, j'avais
quelque raison de le croire, était mieux renseignée et n'avait
lien à apprendre sur la naissance de Cassy et la mienne propre.
Ln curiosité féminine, la curiosité conjugale, avaient, dès
longtemps, pénétré ce mystère. Quoi qu'il en fût, elle ne vit
point à cela d'inconvénient à mon mariage avec Cassy. Je
n'eus pas plus de scrupule ; car comment aurais-je pu me
soumettre à ces prétendues convenances de la vie, qui, tout
en refusant de nous donner un père, et considérant notre fi-
liation comme non avenue, se seraient opposées à notre
union, au nom de cette même descendance?
Mais Cassy sentait plus qu'elle ne raisonnait, je ne l'igno-
rais pas, et, quoique née esclave, avait le cœur très-haut
placé. D'ailleurs, elle était méthodiste, et, quoique du carac-
tère le plus gai, le plus franc, elle était très-ponctuelle à s'ac-
quitter de tous ses devoirs religieux. Je craignais de détruire
de mes mains l'œuvre de notre bonheur mutuel en tourmen-
tant Cassy de scrupules que, quant à moi, j'estimais superflus.
Ne lui ayant pas fait, dès le principe, la confidence de notre
parenté, je m'y sentais moins disposé de jour en jour, et
toutes ces considérations réunies me déterminèrent à lui ré-
pondre simplement que, quelle que fût la haine du colonel
pour moi, j'étais convaincu de n'avoir rien fait pour la mé-
riter.
Nous demeurâmes quelques instants silencieux; je pressai
la main de Cassy dans la mienne, et d'une voix tremblante :
— Que comptez-vous faire? lui dis^je.
— Je suis votre femme, me dit-elle, et ne serai jamais qu'à
vous !
CHAPITRE VIII. 59
Je la serrai contre mon cœur. Nous tombâmes à genoux, et,
tes mains vers I»' ciel, nous priâmes avec ferveur Dieu, témoin
de notre hymen, «le le bénir. Il ne dépendail pas de nous de
le sanctionner mieux; mais la bénédiction de vingt prêtres
eût-elle rendu nus lims plus sacrés el notre union plus com-
plète?
CHAPITRE VIN.
Il était impossible à ma femme de me voir autrement qu'à
la dérobée. Elle passait les nuits, couchée sur un tapis, dans la
chambre de sa maîtresse: car le plancher, en Amérique, est
rstimé un lit bien suffisant pour un esclave, joignît-il, comme
Cassy, à la qualité de femme, celle de servante favorite dans
la maison de ses maîtres. Obligée de se relever dans la nuit, au
moindre caprice de sa maîtresse, qui était une véritable en-
tant gâtée, elle courait de grands risques en me venant voir,
et. si quelqu'une de ses absences nocturnes eût été découverte,
malgré tout ce qu'ont dit les poètes du pouvoir de la beauté,
Cassy elle-même, l'adorable et ma bien-aimée Cassy, n'eût
point échappé au fouet.
Si courtes et si incertaines que fussent ses visites, elles suf-
firent à développer et à entretenir en moi tout un monde
nouveau d'idées et de sentiments pleins de charme. Ma femme
était rarement avec moi, mais son image, toujours devant
mes yeux, me rendait insensible à tout ce qui n'était pas
elle. Toutes choses flottaient pour moi dans un beau rêve. Le
rude travail des champs n'était plus rien pour moi ; je ne sen-
tais plus le fouet du contre-maître.
Mon esprit était si plein de la joie que je puisais dans notre
affection mutuelle, et du bonheur anticipé de nos entrevues
successives, qu'il semblait n'avoir plus de place pour les émo-
tions pénibles. Si ardente que fût ma passion, elle était satis-
faite, et, quand je serrais la douce fille sur mon cœur, je tou-
40 L'ESCLAVE BLANC.
chais au faîte de la félicité humaine. Je me sentais heureux
d'un bonheur au-dessus de tout ce que j'eusse pu imaginer
ou souhaiter.
Les enivrements de l'amour sont les mûmes dans l'âme de
l'esclave et dans celle du maître. Ce sentiment exquis, tant
qu'il dure, absorbe tous les autres et se suffit à soi-même. J'en
lis l'expérience. Dans la condition la plus misérable, je me
trouvai heureux, et l'excès de ma passion me rendait insen-
sible à tout ce qui n'était point l'amour.
Mais de telles extases sont peu appropriées à la faible nature
humaine. Elles passent vite, et on les trouvera peut-être ache-
tées bien cher, si l'on songe aux angoisses de l'espérance dé-
çue et à l'amer désespoir qui trop souvent leur succèdent.
Pourtant, je me reporte avec bonheur à cette trop fugitive
époque ; elle fut un de ces rares moments de joie que ma mé-
moire, interrogeant mes plus lointains souvenirs, entrevoit ça
et là, dispersés comme de rares ilôts de verdure que de tous
côtés environne le terrible et sombre Océan.
Nous étions mariés depuis une quinzaine de jours; il ('tait
près de minuit, j'étais assis un soir devant ma porte, atten-
dant l'arrivée de ma femme; la lune était brillante et le ciel
sans nuages; dans toute l'ivresse de ma félicité, je suivais le
cours et j'admirais la splendeur de l'astre qui m' éclairait, en
remerciant Dieu de n'avoir pas permis que les instincts dé-
gradants de ma condition servile détruisissent en moi la
source des plus nobles et plus pures émotions.
J'aperçus une forme humaine venant à moi; je m'élançai
au-dev3nt d'elle; je l'eusse reconnue, quelle que fût la dis-
tance. L'instant d'après, je serrais ma femme dans mes bras.
Mais, comme je la pressais sur mon cœur, je sentis que son
sein était agité; et, quand j'attirai son visage près du mien,
ma joue fut couverte de ses larmes.
Alarmé, je l'entraînai vers la maison et m'informai en
toute hâte de la cause de cette agitation si vive : mais mes
questions ne firent qu'augmenter son trouble; elle laissa tom-
CHAPITRE VIII. 41
bersa tête sur ma poitrine, éclata en sanglots et sembla pour
quelques instants hors d'étal de prononcer une parole. Je ne
savais que faire, que penser; je l'exhortai à reprendre cou-
rage, »'t. baisant les larmes qui roulaient le long de ses joncs,
j'appuyai ma main sur son cœur, comme pour on arrêter les
palpitations. A la lin elle se calma un peu; mais ce ne fut
que peu à peu, et par phrases entrecoupées, qu'elle m'apprit
Porigine de sa terreur.
Le colonel Moore, depuis son retour, lui avait témoigné une
bienveillance singulière; non content de lui faire quelques
petits présents, il avait recherché et trouvé fréquemment
l'occasion de lui parler; c'avait été toujours pour la compli-
menter, d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux, de sa beauté'.
Il avait même laissé échapper certains mots très-clairs, (pie la
pauvre Cassy avait feint néanmoins de ne pas comprendre. Il
n'était pas pour se rebuter de si peu, et s'était alors expliqué,
pai' paroles et par actions, de la façon la plus précise. La
pauvre Cassy, blessée dans sa modestie naturelle, dans son
amour pour moi et dans ses sentiments religieux, et bien
que tremblant pour l'avenir, avait gardé jusqu'à ce jour ses
inquiétudes pour elle. 11 lui peinait de me torturer du récit
d'outrages dont, bien qu'ils me perçassent le cœur, je ne pou-
vais pas la venger.
Ce jour-là même, mistress Moore et sa fille étaient allées ren-
dre visite à un de leurs voisins, laissant Cassy à la maison.
Elle é'tait occupée de quelques travaux d'aiguille dans la cham-
bre de sa maîtresse quand le colonel Moore entra. Elle se leva
vivement et tenta de sortir, mais il la retint et lui ordonna de
l'écouter. Puis, sans paraître remarquer son agitation, con-
servant lui-même tout son sang-froid, il lui dit qu'il n'avait
pas oubli»' sa promesse de lui donner un bon mari à la place
de « ce mauvais sujet d'Archy, » mais que, malgré toutes
ses recherches, n'ayant trouvé personne qu'il jugeât digne
d'elle, il s'était décidé à la prendre pour lui-même.
Os paroles furent dites d'un ton de tendresse qu'il dut
*2 L'ESCLAVE BLANC.
croire irrésistible. Peu de femmes de la condition de Cassj
eussent résisté en effet; la plupart n'eussent pas été peu flat-
tées de la formule délicate qu'il donnait au vrai sens de ses
propositions. Mais elle, la pauvre enfant, n'en éprouva que
honte et que terreur, et se serait cachée, me dit-elle, sous
terre, de désespoir et d'effroi. En me faisant cette peinture,
elle rougissait, hésitait, tremblait de tous ses membres ; sa res-
piration était vive et courte, et elle s'attachait à moi comme
si elle eût vu quelque fantôme horrible. Puis, approchant ses
lèvres tout contre mon oreille, elle s'écriait d'une voix basse
et entrecoupée :
— Oh ! Archy, et il est mon père!
Le colonel Moore ne pouvait, assurait-elle, s'être mépris sur
la nature de l'impression que lui avait faite son offre; mais, sans
en tenir compte, il avait commencé à lui énumérer tous les
avantages qu'elle retirerait d'une liaison, et il avait tenté de
la séduire par l'attrait d'une vie oisive et élégante. Cassy, les
yeux baissés, ne répondit que par des soupirs et des larmes
qu'elle essayait en vain d'étouffer, et qui piquèrent à la fin le
colonel Moore, car il lui dit d'un ton blessé « de ne pas] faire
la folle)) et de cesser de l'irriter par une résistance-inutile.
En disant ces mots, il lui prit la main dans l'une des siennes,
et de l'autre bras la saisit. Elle poussa un cri de détresse et
tomba inanimée à ses pieds. Au même moment, le bruit de la
voiture qui revenait frappa, dit-elle, son oreille comme une
musique céleste ; son maître l'entendit aussi, car, cessant de
l'étreindre et murmurant vaguement qu'il la retrouverait,
sortit vivement de la chambre, laissant Cassy sur le plancher,
presque privée de sentiment. Le son (\(^ pas de sa maîtresse
la rappela à elle, et le reste de la journée et la soirée s'écou-
lèrent sans qu'elle en eût la conscience. Elle avait, me dit-
elle, de l'égarement; un nuage s'étendait devant ses yeux.
et elle éprouvait une pénible sensation d'oppression et de lan-
gueur. Elle n'avait pas osé quitter la chambre de sa maîtresse,
et avait attendu avec impatience l'heure de venir se jeter dans
CHAPITRE VIII. 43
les bras «If son mari, s>>n protecteur naturel. Sun protecteur
naturel! Hélas! que peut servir le droit naturel «l'un mari à
protéger sa femme contre les outrages d'un homme sans prin-
cipes doni ils sont tous deux esclaves?
Toi lui le récit ilr C-;i»\ ; et, si étrange que cola puisse paraî-
tre au lecteur, je n'en lus point ému. .1»' l'ai été bien plus de-
puis en m\ reportanl par la pensée, et pourtant la narratrice,
éplorée, tremblante, était alors dans mes bras. La vérité est
que j'étais préparé à la révélation de Cassy : je l'avais prévue,
je l'attendais !
Cassy était trop belle pour no pas exciter les désirs d'un vo-
luptueux Chez qui l'habitude de satisfaire ses passions avait
•'■teint tout bon sentiment au point de le rendre incapable de
se réfréner lui-même; d'un homme qui n'avait à craindre ni
If châtiment de ses vices, ni le déchaînement du blâme uni-
versel, qui tient si souvent lieu de conscience! Qu'attendre de
mieux d'un homme pénétré de son infaillibilité' devant la loi.
à quelque extrémité qu'il se portât; sachant (railleurs parfai-
tement que, si quelqu'un s'avisait de vouloir le traduire à la
barre de l'opinion, il serait traité d'impertinent tracassier,
s "immisçant fort mal à propos dans les affaires d autrui?
Quelque pou <\^ tendresse que le colonel IWoore m'ait tou-
jours témoigné, depuis le jour surtout où il me sut instruit du
lir-n qui nous unissait, je suis incapable de chercher à flétrir in-
justement sa mémoire. Quoique d'un tempérament ardent et
voluptueux, il était naturellement bon, et il était homme
d honneur; mais l'honneur est de bien des espèces : il v a un
honneur pour les gentlemen et un honneur pour les voleurs;
chacun de ces honneurs a du bon, mais il s'en faut que l'un
ou l'autre suit parfait. Le colonel Moore était un strict obser-
vateur du code spécial dans lequel il avait été élevé; il était
incapable d'attenter à l'honneur de la femme ou delà fille d'un
voisin; il eût considéré, et en ceci d'accord avec le code virgi-
nien de l'honneur, un tel acte comme un noir outrage que pou-
vait seul laver le sang de l'offenseur- En dehors de cela, il ne
44 L'ESCLAVE BLANC.
connaissait ni objection, ni obstacles : endurci autant qu'en-
hardi par une impunité certaine, du moment où il s'agissait
d'esclaves, il considérait la plus affreuse injure que Ton puisse
faire à une femme comme une plaisanterie, une cbose fort
bonne à égayer les convives à la quatrième bouteille, infini-
ment plus que comme une cbose sérieuse, ou seulement digne
de remarque.
Je savais tout cela ; j'avais prévu tout d'abord que Cassy se-
rait choisie par le maître pour occuper la place qu'avaient
tenue sa mère et la mienne. C'était à cette secrète intention
que j'avais, dès le principe, attribué l'opposition du colonel
Moore à notre mariage. En lui supposant, plus tard, un autre
motif plus honnête, je lui avais, comme on le voit, prêté un
scrupule qu'il n'éprouvait nullement, et fait beaucoup trop
d'honneur. Ce que je venais d'entendre ne pouvait donc me
surprendre; je m'y attendais, et cependant, telle avait été
mon ivresse, que cette terrible prévision n'avait pu me trou-
bler; et, maintenant même que mes appréhensions étaient
changées en certitude, je ne m'en émus pas : l'ardeur de ma
passion me soutenait, et, en pressant dans mes bras ma pau-
vre femme toute tremblante, je me sentis supérieur à tous les
maux : je fus heureux!
Vous ne le croirez pas, peut-être!
Aimez comme j'aimais alors, ou bien encore ayez pour la
haine autant de force que j'en avais pour l'amour; soyez ab-
sorbé dans une passion, et, tant que durera son règne, vous
serez doué d'une énergie surprenante et pour ainsi dire sur-
humaine.
Mon parti était pris. Le malheureux esclave n'a qu'un moyen
d'échapper aux maux qui le menacent, et ce moyen, c'est la
fuite, triste et dangereuse ressource à laquelle il n'a recours,
hélas! qu'au risque d'aggraver ses infortunes.
Nos préparatifs furent bientôt faits. Ma femme retourna à la
maison, où elle fit un petit paquet de bardes; j'employai ce
temps-là à réunir quelques provisions indispensables : deux
CHAPITRE VIII. 42
i •
couvertures, une hache, un petit chaudron et quelques autres
menus objets, complétèrent notre bagage. Quand ma femme
revint, j'étais prêt à partir. Nous nous mîmes en rouie, sans
autre compagnon qu'un chien fidèle : je ne voulais pas rem-
mener, de peur que, do façon ou d'autre, il ne nous fit dé-
couvrir; mais je ne pus jamais l'empôcher de nous suivre; il
aurait fallu l'attacher; ses aboiements n'eussent pas man-
qué de donner l'alarme, et Ton se serait mis aussitôt à notre
poursuite.
La Basse-Virginie avait déjà commencé à ressentir les effets
de cette maladie végétale qui, depuis, a sévi sur elle avec des
résultats si déplorables, quoique bien mérités... Déjà les
champs commençaient à se dépeupler, et des fourrés presque
inextricables couvraient certaines plantations, dont le sol,
s'il eût été cultivé par des hommes libres, eut pu produire en-
core de riches et d'abondantes moissons. Je connaissais une
plantation déserte, à dix milles environ de Spring-Meadow ; je
l'avais \ isitée plusieurs fois en compagnie de mon jeune maître
James, qui, lorsqu'il était assez bien encore [tour monter à
cheval, avait le goût étrange d'errer dans les lieux inhabités.
Je me résolus à m'y rendre.
Le chemin qui avait autrefois conduit à cette plantation, et
les terres qui le bordaient des deux cotés, étaient entièrement
couverts de petits pins rabougris, si rapprochés et si enche-
vêtrés, qu'ils rendaient le sentier presque impénétrable. Je
réussis pourtant à nous maintenir dans la bonne direction,
mais les difficultés de la marche étaient si grandes, que le
jour commençait à poindre, avant que nous eussions atteint
ce qui restait de l'ancienne habitation. Les bâtiments étaient
encore debout, mais dans le plus piteux état. La maison prin-
cipale, qui avait eu de grandes prétentions à l'architecture,
était vaste, mais elle n'avait plus de fenêtres; les portes ne
tenaient plus aux gonds et la toiture était effondrée en partie.
De jeunes arbres envahissaient la cour, et la vigne sauvage
tapissait cette demeure, où tout était désolé et silencieux. Les
46 L'ESCLAVE BLANC.
('•tables, et ce qui avait autrefois servi à loger les esclaves, n'é-
taient [dus qu'un monceau de ruines, encombré de ronces et
«le mauvaises herbes.
A quelque distance de la maison, une descente rapide for-
mait l'un des côtés d'un profond ravin, près duquel une jolie
fontaine jaillissait, en bouillonnant, de la colline. Elle était à
moitié ensevelie sons le sable et les feuilles sèches, mais ses
eaux avaient conservé leur limpidité et leur fraîcheur. Près de
la fontaine était un petit bâtiment en briques, fort bas, sans
doute construit pour une laiterie. La porte en avait disparu
et la moitié du toit s'était écroulée, mais l'autre moitié était
demeurée en place, et celle qui manquait pouvait, à la rigueur,
tenir lieu des fenêtres que n'avait jamais eues la construction
originale, et laisser le passage libre à l'air et à la lumière.
Cette petite ruine était ombragée par plusieurs grands arbres
et si bien cachée par ceux d'une pousse plus récente, qu'à
la distance de quelques pas elle était vraiment invisible. Ce
fut même par hasard que nous la découvrîmes, en cherchant
la fontaine, où j'avais bu lors de mes précédentes prome-
nades en ce lieu, mais dont je ne me rappelais pas exactement
le site. Ce lieu nous frappa; nous le choisîmes pour notre de-
meure temporaire ; nous nous hâtâmes de le débarrasser
des décombres dont il était rempli, et fîmes de notre mieux
pour l'approprier à sa nouvelle destination.
CHAPITRE IX.
.le savais le lieu où nous étions rarement fréquenté par
aine qui vive. La maison déserte avait la réputation d'être
hantée par des esprits, et cette circonstance, jointe à l'éloi-
gnement de la route comme aux fourrés impénétrables dont
nous étions environnés, nous mettait à l'abri de toute sur-
prise. Il y avait pourtant plusieurs plantations cultivées dans
i IIAI'ITHL IX. il
\e voisinage; nous occupions le point culminant d'un terrain
situé entré deux rivières, qui coulaient à peu de distance, et
la partit 1 basse des terres, côtoyant les cours d'eau, était en
pleine culture. Mais quatre ou <î n » | milles nous séparaient
encore de ces champs cultivés, et Spring-Meadow, l'habitation
la plus rapprochée, < : tait. comme je l'ai dit, (listante de dixà
douze milles. Je jugeai donc que m>us pouvions rester tran-
quillement dans cette retraite, et (pie même il ('-tait prudent
d'j attendre la lin dis recherches que l'on ne manquerait
pas île faire pour nous reprendre, avant de continuer notre
route.
Nous nous efforçâmes de rendre notre retraite aussi com-
raode que possible. Nous étions au fort de l'été, et le manque
de clôture de notre habitation ne nous faisait point souffrir.
Un monceau de branches de pins forma notre lit, dans un
coin de notre cabane en ruines; nous y dormîmes à mer-
veille; avec des fragments de boiserie de la maison déserte,
je fis deux sièges et quelque chose qui, à la rigueur, pouvait
passer pour une table. La fontaine nous fournit de l'eau, et
nous n'eûmes plus qu'à pourvoira notre nourriture. Les bois
et les buissons produisaient quelques fruits sauvages, et les
pêchers du verger, quoique envahis et épuisés par une végé-
tation parasite, continuaient pourtant de donner quelques
produits. J'étais passé maître en Fart de tendre des pièges aux
lapins et autre menu gibier qui pullulaient dans les bois.
Enfin, la fontaine qui nous fournissait de l'eau servait de
source à un petit ruisseau qui se réunissait, quelques pas
plus loin, à un courant plus large, assez poissonneux. Mais
notre principale ressource consistait dans le voisinage des
champs de blé. qui nous alimentaient d'un grain mùr alors.
ou à peu de chose près, et dont je pris sans scrupules une
provision suffisante pour nos besoins.
En résumé, bien que nous ne fussions guère habitués, ni
l'un ni l'autre, à cette existence sauvage, le temps passait
pour nous fort agréablement. Ceux qui sont toujours oisifs ne
48 L'ESCLAVE BLANC.
peuvent se faire idée de la volupté que goûte à ne rien faire
et à détendre ses muscles harassés l'homme qui a longtemps
subi un labeur forcé. Je demeurais couché des heures en-
tières, plongé dans une indolence rêveuse, mollement étendu
à l'ombre, savourant la douce certitude d'être mon propre
maître; je jouissais de l'idée de n'avoir plus besoin d'aller
ni de venir au commandement d'un autre; d'être libre; de
travailler ou de ne rien faire, selon mon goût.
Que l'on ne s'étonne donc pas que l'esclave émancipé soit
enclin à l'indolence : c'est pour lui un plaisir nouveau. Le
travail s'associe indissolublement dans son esprit à la servi-
tude et au fouet. N'a-t-il [tas vu toujours, d'ailleurs, que ne
pas travailler était l'attribut spécial, distinclif, de la condition
d'homme libre?
Malgré le bien-être du présent, il était urgent de songer à
l'avenir. Nous avions toujours compris que notre refuge ac-
tuel serait purement temporaire, et le moment était venu d'en
changer. Ce n'est pas que je n'eusse trouvé délicieux de pas-
ser ma vie dans la solitude et la retraite avec Cassy, car, si
nous étions privés des plaisirs et du commerce de nos sem-
blables, nous échappions ainsi aux maux bien plus grands
qui en résultent. Mais c'était là chose impossible : le climat
américain n'est pas propre à la vie d'ermite. Notre retraite
actuelle était passable pour l'été, mais, en hiver, elle fût de-
venue intenable, et l'hiver approchait. Notre unique espé-
rance était de pouvoir fuir dans les États libres, et je savais
que le nord de la Virginie était un pays sans esclaves. Si
nous parvenions à quitter le voisinage de Spring-Meadow. où
j'étais bien connu, nous avions ensuite la grande chance de
pouvoir effectuer notre fuite : notre teint ne trahirait pas no-
tre condition servile, et il nous serait facile, nous le pensions
du moins, de nous faire passer pour des citoyens libres de la
Virginie. Mais il fallait user de grande prudence; le colonel
Moore devait avoir rempli le pays de l'avis de notre fuite et de
notre signalement minutieux. 11 me parut indispensable de
CHAPITRE IX. jy
faire adopter à Gass} un déguisement, mais quel serait-Hl Là
était la question embarrassante.
Nous dous décidâmes, à la lin. à prendre la qualité de per-
sonnes voyageant dans Le Nord pour leurs affaires, et nous
convînmes que Cass} . habillée en homme, passerait pour mon
Jeune frère. Une excellente garde-robe, dernier présent de mon
pauvre maître James, devait merveilleusement nous aider à
jouer notre rôle de voyageurs virginiens; mais je n'avais ni
chapeau, ni souliers, ni aucun autre vêtement qui put con-
venir à Cassj .
Heureusement, j'avais par devers moi une petite somme
provenant des libéralités accumulées de maître James, et que
j'avais toujours conservée, dans l'idée qu'elle me serait utile
un jour. Cette somme, que j'avais eu le soin d'emporter, de-
venait maintenant notre seule ressource, et devait, non-seu-
lement pourvoir à nos dépenses de voyage, mais nous procu-
rer les moyens de fuir.
Mais cet argent, comment nous en servir sans courir le con-
sidérable risque d'être découverts?
A cette époque vivait, à cinq ou six milles de Spring-Mea-
dow, et à peu prés à la même distance de notre refuge, un
M. James Gordon, qui tenait une petite boutique, et, pour
principaux clients, avait les esclaves des plantations voisines.
M. James Gordon, ou Jenimy Gordon, comme on l'appelait fa-
milièrement, était un de ces pauvres blancs dont le nombre
est, ou du moins était alors considérable en Basse-Virginie,
cl dont les esclaves eux-mêmes ne parlaient qu'avec une
sorte de mépris. Il n'avait ni terre, ni domestique; son-père,
aussi misérable que lui, ne lui avait rien laissé. Il ne pouvait
avoir non plus d'état, dans un pays où chaque propriétaire a
le nombre de bras nécessaire pour sa culture. 11 n'y a pas de
place là pour le travail libre. Le seul moyen de vivre, pour un
bomme dans la position de James Gordon, (Hait de trouver
une place de surveillant cbez un de ses riebes voisins. Mais,
en Virginie, il y a plus d'aspirants au poste d'inspecteur que
5
50 L'ESCLAVE BLANC.
de propriétés à inspecter ; et, de plus, M. Gordon était une de
ces sortes d'hommes insouciants, indolents, faciles à vivre,
que généralement Ton désigne sous le nom de propres à rien.
Il n'aurait jamais pu s'assujettir à cette surveillance incessante
et minutieuse, si nécessaire au milieu d'esclaves dontla devise
e st de travailler le moins possible et de voler le plus qu'ils
peuvent. Pour ce qui est de se mettre en colère et de distri-
buer les coups à tort et à travers, il en était capable comme
un autre, mais non de cette sévérité foncière, de cette cruauté
systématique qui valent seules aux surveillants le renom de
bons régisseurs. De plus, dans une certaine plantation qu'il
avait dirigée, on avait constaté des déficits de blé dont l'ori-
gine n'avait jamais pu être éclaircie. Que ce fût malhonnê-
teté ou simplement négligence de sa part, toujours est-il qu'il
avait perdu son emploi, et que, désespérant d'en trouver un
autre après quelques vains efforts, il s'était résolu à devenir
commerçant. Comme il n'avait pas le premier sou, on peut
croire que le négoce fut très-mince : il consistait principale-
ment en whisky, article auquel il joignait des souliers et quel-
ques-uns de ces effets d'habillement que les esclaves sont dans
l'habitude d'ajouter, à leurs frais, au misérable vêtement qui
leur est fourni par le maître. Il recevait de l'argent en paye-
ment, mais aussi du grain et d'autres produits, sans s' enqué-
rir beaucoup de la façon dont ses pratiques se les étaient pro-
curés.
C'est contre cette espèce d'hommes que les législateurs de
Virginie ont déployé un grand luxe de lois pénales; ils ont sévi
avec toute la rigueur possible à rencontre de gens qui pou-
vaient réclamer le titre et demander les droits de « libres ci-
toyens blancs. » Mais toutes ces lois draconiennes n'ont point
atteint leur but. Le commerce avec les esclaves est dange-
reux; ceux qui le font sont extrêmement misérables. Néan-
moins, le nombre en est assez grand pour fournir aux plan-
teurs un inépuisable thème de déclamation et de plainte, et
aux esclaves eux-mêmes ces petites douceurs qu'ils atten-
CHAPITRE 1\. .VI
draienten vain de la compassion et de l'humanité du maître.
Ces négociants sont, à vrai dire, des receleurs, et la majeure
partie de ce qu'ils fournissent leur est payé en butin pillé sur
1rs plantations. C'est en vain que la tyrannie s'arme de tou-
tes les sévérités ; c'est en vain que le propriétaire d'es-
claves compte faire tourner à son seul profit les fatigues et les
labeurs forets de ses semblables : l'esclave ne peut résister à
la puissance dont la loi a armé la main de son maître ; signe
Au pouvoir, instrument de tortures, le fouet dompte les [dus
obstinés comme les plus fiers. Mais la fraude est l'antidote de
la tyrannie, et la ruse sera toujours l'égide du faible contre
l'oppression du fort. Le malheureux esclave qui travaille tout
le jour au bénéfice de son maître est-il donc si coupable de
tâcher, la nuit venue, de s'approprier quelque part de cette
moisson qui est son œuvre?
Le blâme qui voudra! Joignez, si vous l'osez, vos clameurs
aux jdaintes des maîtres, de ces mêmes maîtres qui. pourtant,
ne craignent pas de dépouiller l'esclave de sa seule propriété,
de son travail ! Et ce sont ces gens-là qui parlent de pillage
et de vol, eux qui les poussent journellement à un point de
perfection que les pirates et les détrousseurs envieraient ! L'es-
clave se contente du plus petit butin, mais le maître, fouet
en main, ne prélève-t-il pas sur ses victimes un annuel, large
et régulier tribut ? Non-seulement cela ' mais il vend, il hérite,
et se flatte bien de transmettre à ses enfants le privilège d'exer-
cer ce système d'odieux pillage!
.l'avais sauvé la vie à M. Gordon, et il m'avait toujours té-
moigné la plus grande reconnaissance de ce service, en effet
île quelque importance. Il y avait de cela quelques années:
il péchait sur le bord de la rivière, à quelque distance de
Spring-Meadow, quand une rafale subite chavira son embar-
cation. Le boni n'était pas loin, mais M. Gordon, ne sachant
pas nager, était en très-grand danger de périr. Heureusement,
maître James et moi étions à nous promener sur l'une des ri-
ves; nous aperçûmes un homme se débattant dans l'eau-, je
i\ B OF ILL LIB,
32 L'ESCLAVE BLANC
m'y jetai aussitôt ot saisis le submergé, qui venait de eouler
pour la troisième fois. M. Gordon avait été, depuis, dans l'ha-
bitude de reconnaître ce service par de petits présents, et j'a-
vais l'espoir qu'il ne me refuserait pas son concours dans la
présente circonstance. Mon projet était de lui acheter un cha-
peau et des souliers pour moi, des habits d'homme pour
Gassy, et de le prier de nous guider sur la route que nous au-
rions à suivre. Notre voyage serait hérissé d'obstacles, je le
sentais, mais je résolus de ne m'en point tourmenter à l'a-
vance, et je laissai à l'aveniHe soin d'assurer l'avenir.
Le premier point était de voir M. Gordon et de savoir jus-
qu'où irait son appui. Sa maison et son magasin, compris sous
le même toit, étaient situés dans une partie déserte du pays,
près du point d'intersection de deux routes et hors de vue de
toute autre habitation humaine. Je ne jugeai pas prudent de
me hasarder sur la grande route avant minuit, et il était
beaucoup plus que cette heure quand j'arrivai auprès de la
maison de M. Gordon. En l'apercevant, j'hésitai et m'arrê-
tai plus d'une fois : confier ma liberté et mes espérances de
bonheur à la gratitude d'un homme, quel qu'il fût, et d'un
homme comme M. Gordon, me paraissait bien téméraire. Le
risque me semblait immense, et le cœur me manquait lorsque
je songeais à la fragilité de l'esquif sur lequel il s'agissait
maintenant de hasarder, sinon ma vie, précisément, au moins
tout ce qui pouvait me la faire chérir ou supporter.
Je fus un instant sur le point de rebrousser chemin; mais
je me rappelai que ma seule ressource était là, devant moi.
L'amitié et l'aide de M. Gordon étaient mon dernier, mon uni-
que espoir. Cette réflexion me poussa en avant, et, reprenant
courage, je me dirigeai vers la porte. Trois ou quatre chiens
de garde autour de la maison firent, à mon approche, retentir
un concert d'aboiements, mais sans manifester des intentions
agressives. Je frappai, et bientôt M. Gordon lui-même, pas-
sant sa tête à la fenêtre, imposa silence à ses chiens, et me
demanda d'un ton bref qui j'étais, ce que je voulais. Je le priai
CHAPITRE IX. 53
d'ouvrir la porte et de me recevoir, vu, a joutai- je. que j'avais
affaire à lui. M. Gordon, croyant voir arriver quelque prati-
que attarde* et flairant une bonne affaire, se hâta d'obtempé-
rer à ma requête. Il ouvrit la porte, rt. au même moment, un
rayon de lune ayant frappé sur mon visage, il me reconnut
aussitôt.
— Quoi '. Archy, est-ce vous? sYcria-t-il d'un air de grande
surprise? D'où diable sortez-vous à cette heure? je vous croyais
parti du pays depuis un mois!
En disant ers mots, il me lit entrer dans la maison et re-
ferma la porte.
Je lui dis que j'avais trouvé une cachette dans le voisinage
et que je m'adressais à lui en toute confiance pour qu'il m'ai-
dât à me sauver.
— Tout ce que vous voudrez, Archy, répondit-il, mais, si
l'on sait que j'ai aidé à votre fuite, c'est fait de moi. Le colo-
nel Moore , votre maître , et le major Pringle, et le ca-
pitaine Knerigbt, et je ne sais combien d'autres encore, étaient
ici, pas plus tard qu'hier, et ils juraient leurs grands dieux
que, si je ne cessais tout commerce avec les esclaves (1), ils
démoliraient ma maison et me chasseraient du district. Et
maintenant, si j'étais pris à vous aider, Archy, quel moyen
aurais- je de nier dorénavant la chose? Je ne suis pas si
fou!
Je recourus aux larmes, aux flatteries et aux prières. Je
rappelai à M. Gordon qu'il m'avait souvent exprimé' le désir
de me rendre service et lui dis que tout ce dont j'avais besoin
se bornait à quelques vêtements, joints à quelques renseigne-
ments sur l'itinéraire à suivre.
— C'est vrai, Archy, c'est \ rai. dit-il. Je vous dois la vie,
mon garçon; je ne puis le nier, et un service en vaut un au-
autre. Mais c'est que votre affaire est mauvaise, savez-vous?
Qui diable, vous a pris, vous et cette fille, de rompre ainsi
(1) Littéralement les mains [hatidt).
5.
oï L'ESCLAVE BLANC.
votre ban? Je n'ai jamais connu de ma vie triste histoire où
la femme ne fût au fond? C'est cette vieille drôlesse, cette
vieille bavarde de veuve Hinkley, qui m'a amené hier le co-
lonel Moore et sa bande. Que le diable l'emporte! je crois
qu'elle a dessein de me faire chasser du pays pour s'emparer
de mes pratiques !
Je savais que le fort de M. Gordon n'était pas pour le senti-
ment et que je jetterais des perles aux pourceaux en essayant
de l'attendrir. Je me bornai donc à lui dire qu'il était trop
tard pour lui expliquer les sérieuses raisons que nous avions
(Mies de prendre la fuite; que, maintenant, la chose était faite.
el qùnl s'agissait de ne pas être repris.
— Oui, oui, garçon, je vous comprends, fit-il . C'est une
satanée affaire, et je vois que vous commencez à en être hon-
teux vous-même. Vous feriez mieux de vous décider à rentrer,
de recevoir vos coups de fouet et de vous faire une raison. C'est
de la perte de la fille que le colonel Moore est le plus en co-
lère, et je suis sûr, Archy, que, si vous vouliez faire votre
soumission et vous donner le mérite de révéler la retraite de
cette malheureuse, vous vous en tireriez à bon compte, et
n'auriez pas de peine à lui rejeter tout sur les épaules.
Je contins l'indignation dont me pénétrait cette ignomi-
nieuse ouverture. Se trahir l'un l'autre n'est que trop fréquent
parmi les esclaves; les maîtres encouragent et récompensent
toujours une basse délation. Je ne pouvais pas espérer trouver
chez M. Gordon un niveau supérieur à la morale courante. Je
passai donc son offre sous silence, et lui dis seulement que
j'étais résolu à tout plutôt qu'à retourner h Spring-Meadow. —
S'il ne voulait pas m'assister, ajoutai-je, j'allais me retirer,
lui demandant seulement sur l'honneur de ne parler à âme au
monde de ma visite. Comme dernier argument, je lui donnai
à entendre que j'avais de l'argent pour payer ce que je pren-
drais, sans du tout regarder au prix.
J'ignore si ce fut cette insinuation ou un mobile plus géné-
reux, ou la résultante des deux qui agit sur M. Gordon; ton-
CHAPITRE IX. 35
jours est-il que je le trouvai tout à coup beaucoup pi us fa-
vorablement dispos* 1 .
— Pour ce qui est d'argent, dit-il, Archy, entre amis
comme nous, il n'en faut point parler. Si vous persistez à en
faire à votre lôte, après Ce qui s'est passé entre nous, ce sérail
mal à moi de ne VOUS pas fournir les choses dont vous avez
besoin. Mais vous n'en sortirez jamais, non, jamais ! ('coû-
tez ce que je vous (lis! Le colonel a juré de dépenser cinq
mille dollars, s'il le faut, pour vous rattraper. Il a fait impri-
mer et répandre dans tout le pays des affiches, avec cette
promesse en tête : Cinq cents dollars de récompense. Venez un
peu au magasin, et je vous en ferai voir une. Cinq cents dol-
lars! c'est un argent qui grossira la poche de quelqu'un,
à coup sur!
Je n'aimai pas beaucoup le ton dont ces paroles furent di-
tes. L'emphase de M. Gordon à parler de ces cinq cents bien-
heureux dollars ne me promettait rien de bon. Évidemment.
Tidée de cette récompense faisait travailler son imagination.
La maison de M. Gordon se composait de deux pièces, dont
lune lui servait tout à la fois de salon, de chambre à coucher,
de cuisine, et dont l'autre était sa boutique. Tout l'entretien
qui précède avait eu lieu dans la chambre à coucher, sans au-
tre lumière que celle de la lune ; je le suivis, sur son invita-
tion, dans la pièce où il serrait ses marchandises. Il alluma
une torche de résine et me montra effectivement une grande
affiche placardée devant sa porte et sur laquelle je lus à peu
près ce qui suit :
(( CINQ CENTS DOLLARS DE RÉCOMPENSE :
(( Samedi dernier au soir, se sont échappés de chez le soussi-
gné (habitation de Spring-Meadow ), deux esclaves, Archy et
Cassy, dont Tarr^tation donnera lieu à la susdite récom-
pense .
« Ils ont tous deux le teint peu foncé. L'esclave Cassy est
56 L'ESCLAVE BLANC.
un peu moins blanche que son compagnon. L'esclave Ar-
cby est âgé de vingt et un ans environ ; sa taille est de cinq-
pieds onze pouces (1); il est fort et bien musclé. Il se tient
très-droit en marchant; c'est un garçon de bonne mine. 11 a
les cheveux châtains et frisés, les yeux bleus et le front haut.
Cet esclave a été élevé dans une famille où on Ta toujours bien
traité. On ignore comment il était habillé au moment de sa
fuite.
« Cassy est une fille de dix-huit ans à peu près; elle a cinq
pieds trois pouces ou environ; sa taille est belle, son visage
irès-agréable; ses cheveux sont bruns, son œil brillant et
noir. Elle a à la joue gauche une fossette qui se dessine quand
elle lit. Elle a la voix belle et chante fort bien. Elle n'a d'au-
tres signes particuliers qu'un point de noirceur sur le sein
droit. Elle (Hait employée au service de femme de chambre et
a emporté beaucoup de vêtements en fort bon état On sup-
pose que ces deux esclaves se sont enfuis de compagnie.
« Quiconque me les ramènera ou les enfermera de façon que
je puisse rentrer dans ma propriété, touchera la récompense
promise. La moitié de la somme est allouée à qui me ramè-
nera l'un des deux.
« Charles Moobe.
« N. B. — Je pense qu'ils ont pris la route de Baltimore,
ville que Cassy a habitée. Sans aucun doute, ils tenteront de
se faire passer pour blancs. »
Pendant que je prenais connaissance de cet avis, M. Gor-
don lisait par-dessus mon épaule et ajoutait ses commentaires
à chaque phrase. Ni ses remarques, ni l'avis en lui-même,
n'étaient de nature bien gaie. Peut-être M. Gordon s'en aper-
çut-il, car il me donna un verre de whisky en m'engageant
(1) Mesure anglaise : environ cinq pieds six pouces.
CHAPITRE IX. 57
ù me remettre. Il en avala un lui-même et but à mon heureuse
fuite. Cette démonstration me rassura un peu, car, à dire le
vrai, j'étais un peu effrayé de l'évidente impression de con-
voitise produite sur)!. Gordon par l'offre des cinq cents dol-
lars. Le whisky — et il ne s'en tint pas an premierverre —
paru! raviver sa gratitude. Il jura qu'il me servirait à ses
risques et périls, et me «lit de lui désigner les objets dont j'a-
vais besoin.
Je choisis pour moi un chapeau et une paire de souliers;
j'en pris autant pour Cassy. 11 lui fallait aussi des vêtements
d'homme. M. Gordon n'en avait pas de faits, dit-il; niais il
avait du drap qui me convint, et se chargea de faire faire les
habits, .le lui en donnai les mesures par à peu près, et il fut
convenu que je reviendrais dans trois jours les chercher; il
me promit de me les livrer dans ce délai. J'aurais bien voulu
terminer toute l'affaire d'un coup, et me mettre immédiate-
ment en route; mais cela ne se pouvait pas. Un déguisement
pour Cassy était indispensable, et il eût été fou d'espérer s'en
passer. Je pressai M. Gordon d'être exact et de me livrer les
vêtements au jour fixé; car la perspective de cinq cents dol-
lars, jointe à celle de gagner l'amitié du colonel Moore et de
faire son chemin grâce à lui, était une tentation à laquelle je
jugeais peu prudent de laisser trop longtemps exposé M. Gordon.
Je lui demandai ce que je lui devais pour ces diverses fourni-
tures. Il prit son ardoise et commença à chiffrer d'une façon
fort active, puis s'interrompit tout à coup. Alternativement il
regardait l'ardoise et les marchandises; un moment il parut
hésiter; puis enlin, levant les yeux sur moi : « Archy, me dit-il,
vous m'avez sauvé la vie; je ne veux point d'argent de vous. »
J'appréciai à toute sa valeur cette rare marque de généro-
sité. Tout l'argent de M. Gordon s'en allait régulièrement en
dissipation et au jeu. Il était, non-seulement pauvre, mais
sans cesse en quête des moyens de satisfaire ses penchants.
• L'argent était pour lui ce qu'est le whisky pour le palais d'un
ivrogne. Le désintéressement est difficile à un homme dans
58 L'ESCLAVE BLANC
cette situation, et ma défiance tomba envers celui qui me
donnait une preuve si irrécusable de son désir de m'assister.
.le lui souhaitai le bonsoir et m'en retournai près de Cassy, le
(•omit sensiblement allégé.
M. Gordon me fit sur le lieu de mon refuge quelques ques-
tions que je jugeai pourtant à propos d'éluder. Quoique fort
rassuré, je me tins sur mes gardes, et, en sortant de chez
M. Gordon, j'eus soin de prendre une direction complètement
opposée à celle que j'eusse dû suivre. Une ou deux fois, il
me sembla que quelqu'un marchait sur mes pas. La lune nou-
velle ne projetait qu'une lueur faible et incertaine. Le sen-
lier où j'étais engagé traversait des taillis et des fourrés où
quelqu'un qui m'eût suivi eût pu facilement se cacher. Je
m'arrêtai plus d'une fois et écoutai ; je n'entendis rien et ne
tardai pas à mettre de côté mes craintes, ou plutôt les visions
de mon imagination frappée.
.le fis un grand détour pour gagner ma retraite, où j'arrivai
au point du jour. Cassy vint à ma rencontre. C'était la pre-
mière fois que nous avions été séparés si longtemps, depuis
notre fuite de Spring-Meadow. Je fus aussi heureux de la re-
voir que si mon absence eût duré une année, et l'élan de ten-
dresse avec lequel elle se jeta dans mes bras et me serra con-
tre son cœur me transporta de joie , en me prouvant à quel
point j'étais aimé. Nous passâmes ces trois derniers jours à
faire nos préparatifs, à prévoir et à résoudre toutes les diffi-
cultés possibles, et quelquefois à jouir par avance de notre fé-
licité future.
Au jour dit, je partis pour la maison de M. Gordon.
Je m'en approchai non plus en tremblant et en hésitant
comme la première fois, mais du pas confiant et alerte de
l'homme qui va trouver un ami sûr. Je frappai. M. Gordon
ouvrit la porte et me prit par le bras pour me faire entrer ;
mais, à travers la porte entre-bâillée, je vis qu'il n'était pas
seul.
Me dégageant de son étreinte et faisant un pas en arrière,
CHAPITRE IX. :>!»
je lui «lis tout bas : i Grand Dieu : M. Gordon, qui donc est
avec vous ici ? »
Il ne répondit rien, mais, presque ep même temps que je
parlais, j'entendis la grosse voii «le Stubbs s'écrier : i Saisis-
sez-le! saisissez-le! i et compris que j'étais vendu. .!<■ me mis
à fuir; mais, tout en courant, je sentis une main me prendre
par l'épaule. J'étais heureusement armé d'un gros bâton court,
et. faisant demi-tour, d'un seul coup j'étendis le poursuivant
sur le gazon. C'était le traître Cordon. Je fus tenté de m'ar-
rêter et de l'assommer sur la place; mais, au même moment,
une balle siflla à mon oreille, et, jetant les yeux autour de
moi, je vis, à quelques pas seulement de distance. Stubbs et
un autre, des pistolets à la main. Il n'y avait pas de temps à
perdre. Je repris ma course et m'enfuis pour éviter d'être tué.
l'essuyai coup sur coup deux ou trois décharges sans être at-
teint, et réussis a"gagner un épais fourré où je courais moins
de périls. J'étais évidemment plus leste que ceux qui me
poursuivaient; car bientôt je fus hors de leur portée. Je cou-
rus encore [très d'une demi-heure; puis, totalement épuisé,
je me laissai tomber sur la terre et tâchai, en reprenant ha-
leine, de rassembler mes idées. Il n'y avait pas de lune cette
nuit-là; un léger brouillard voilait les étoiles; je ne savais
où j'étais. Je m'orientai toutefois, de mon mieux, vers la plan-
tation déserte et me remis en route. Dans ma course désespé-
rée, je m'étais donné une entorse. J'y avais à peine pris garde
dans le premier moment ; mais maintenant cette foulure me
faisait beaucoup souffrir, et j'avais de la difficulté à marcher.
Je fis de mon mieux cependant, dans le dessein et dans l'es-
poir de revoir Cassy avant le jour. Je fis un chemin énorme
dans des bois et des champs qui m'étaient inconnus; mais
enfin j'atteignis un ruisseau dont le cours m'était fami-
lier et qui fut mon point de repère. Après avoir étanché un
peu ma suif, je me remis en marche avec une [dus grande di-
ligence. J'avais encore cinq ou six milles à parcourir pour ar-
river à la plantation déserte, et j'étais obligé de prendre
(50 L'ESCLAVE BLANC.
une route très-sinueuse. Je nie roidis; niais le soleil était levé
depuis plusieurs heures lorsque j'arrivai enfin à la source.
Cassy m'attendait avec anxiété. Mon retard l'avait grandement
alarmée, et le désordre de mes vêtements, non plus que mon
air de fatigue et d'émoi, n'étaient faits pour la rassurer.
Je me précipitai vers la fontaine et me baissais pour y boire
lorsque Cassy poussa un grand cri. Je levai les yeux et vis
deux ou trois hommes dans le ravin. Je nie redressais lorsque
immédiatement je fus saisi par derrière. Deux autres hom-
mes avaient tourné le ravin, et, tandis que je me préparais à
livrer bataille à ceu\ que j'avais (levant moi, avant même
d'avoir connu tout mon danger, je nie trouvai au pouvoir de
ces nouveaux adversaires.
CHAPITRE X.
Je sus. plus tard, que M. Stubbs et ses compagnons, m'ayant
manqué de leurs pistolets, après m'avoir attendu chez M. Gor-
don, et ne pouvant lutter avec moi de vitesse, avaient renoncé
à la chasse et étaient retournés chez le trafiquant. Ils avaient
envoyé aussitôt demander main-forte, et avaient été rejoints
par deux hommes, et, ce qui valait mieux, par Jowler, un
chien célèbre dans tout le pays pour la sagacité de son flair à
l'encontre des esclaves fugitifs.
On avait aussitôt passé une corde au cou de Jowlcr et on
l'avait lancé en avant, en tenant l'autre extrémité de la corde.
Le chien trouva ma trace et se mit à marcher doucement, le
nez contre terre, suivi de Stubbs et de sa bande. Comme je
n'avais pu faire que lentement la dernière partie de ma route,
Jovvler et ceux qui le suivaient avaient gagné sur moi assez
d'avance pour arriver à la source presque en même temps
que moi-même. Ma retraite ainsi découverte, pour s'emparer
de moi plus sûrement, ils se divisèrent en deux détachements,
CHAPITRE \. (il
et, occupa ni les deux eôtésdu ravin, se rendirent maîtres de
moi de la manière que j'ai dite.
La pauvre Cassj fut saisie en même t* * 1 1 » j >s que moi, <'t.
avant mène d'avoir jmi comprendre ce «jui nous arrivait, nous
avions les mains attachées et étions liés l'un à l'autre par une
lourde chaîne dont les extrémités nous serraient le cou à tous
deux. Le traitement était rude pour Cassy, et la pauvre fille,
en sentant le froid du fer sur sa peau douce et délicate, fondit
en larmes. Je ne pense pas que la chaîne fût serrée plus que de
raison, mais, quand je vis les pleurs de ma femme, il me
sembla que le carcan m'étranglait. Les brutales plaisanteries
de nos captureurs vinrent encore augmenter mon indignation
et ma douleur. Il fut. en vérité, heureux, que j'eusse les
mains liées; car. si je les avais eues libres, j'aurais très-cer-
tainement trouvé la force d'en finir avec un de ces misérables.
M. Gordon était de la partie; sa tête était bandée d'un mou-
choir de poche ensanglanté; cependant, loin de joindre ses
railleries à celles de ses compagnons, il s'employait plutôt à
les empêcher de nous insulter et de nous vexer.
— Je vous dis, Stubbs, de laisser cette pauvre Cassy tran-
quille, entendez-vous, vaurien, canaille que vous êtes! s'é-
criait-il. Est-ce moi qui les ai pris, oui ou non? Est-ce moi
qui ai droit à la récompense, oui ou non? Je vous dis et je
vous répète qu'ils sont sous ma protection!
— Belle protection ! lit Stubbs avec un gros rire auquel
prirent part ses compagnons. Ils vous ont de l'obligation, vrai-
ment! Le diable vous emporte, vous et les bêtises que vous
dites! Je dirai et ferai tout ce qu'il me plaira à la fille, en-
tendez-vous bien? Suis-je ou non l'intendant ici?
Là-dessus, il recommença à adresser à Cassy les propos les
plus obscènes.
La promesse de régaler Stubbs et ses compagnons d'un
quart de whisky put seule les déterminer à nous laisser un
peu tranquilles. Le mot « whisk) » produisit l'effet d'un
philtre, grâce auquel les autres consentirent à demeurer un
6
&À L'ESCLAVE BLANC.
peu en arrière et à laisser Gordon me parler. 11 lui était égal,
dit-il, d'être écouté, mais il ne voulait pas qu'on l'interrom-
pît.
Je fus surpris de cette bienveillance suinte : Gordon m'a-
vait vendu, et, après une si basse et si irréparable trahison, je
ne comprenais pas ce qu'il pouvait avoir à me dire. Comme je
l'ai dit déjà, si Gordon n'était pas précisément un méchant
homme, il n'avait pas pu résistera l'appât des cinq cents dol-
lars, ni à celui des avantages qui pouvaient en être l'annexe;
mais, pour tout cela, il n'avait pas oublié qu'il me devait la
vie. Il vint à moi, et, non sans une hésitation et un embarras
marqués, parut vouloir entrer en conversation.
— Lin furieux coup, Archy, que vous m'avez donné ! fut
son entrée en matière.
— Je regrette, lui dis-je, de n'avoir pas frappé plus fort.
— Allons, allons, voyons, dit-il. laissez là cette humeur
sain âge! J'ai pensé qu'il valait autant gagner les cinq cents
dollars que de les laisser échapper, voilà toute la chose. .If
savais parfaitement bien que vous ne pouviez vous sauver, et,
unis avez beau m'en vouloir, j'ai fait pour vous, mon garçon,
ce que personne n'aurait fait. Allons, voyons, changez-moi
cette humeur-là, et vous saurez de quoi il retourne... Quand
vous m'avez quitté, l'autre nuit, je n'ai pu dormir une mi-
nute, tant j'ai songé à votre affaire. Je me suis dit : C'est une
drôle d'idée qu'a là Archy ; il est sûr d'être repris, que je
l'aide ou non, et ce sera le diable à confesser pour lui et pour
moi. Il sera fouetté, et moi mis à l'amende et en prison peut-
être, et, par-dessus le marché, renvoyé du pays, comme le
colonel et les autres m'en ont menacé; et enfin, ce qui est à
considérer, un autre obtiendra la récompense. — Je dois la
vie à Archy, c'est vrai, je ne puis le nier; si donc je le sauve
du fouet et qu'en même temps je mette dans ma poche les
cinq cents dollars, il me semble que ce sera une bonne af-
faire pour tous deux.
Le lendemain, donc, je me levai de bonne heure et j'allai
CHAPITRE \. 65
chez le colonel Moore. Je le trouvai dans une Furieuse co-
lère, croyez-le, car il ne pouvail obtenir aucune nouvelle
•le vous ni de Cassy. —Colonel, lui dis-je, j'apprends que
vous avez promis cinq cents dollars à celui qui raménerail vos
deux esclaves fugitifs. — ■ Oui, me dit-il, argent sur table!
Ki il me regarda dans les yeux, comme pour \ découvrir
où vous étiez.
— Je vous les ferai peut-être retrouver, colonel, repris-je,
ri vous voulez me promettre une chose.
— Que diable voulez-vous que je vous promette ? s'écria-
t-il. N'ai-je pas promis cinq cents dollars? Expliquez-vous!
— Colonel, je ne parti' pas de la récompense : elle est belle,
elle est magnifique, je m* vais pas à rencontre. Donnez-moi
quatre cent cinquante dollars; promettez-moi de ne pas
lunette]- Archy, et je vous passerai quittance.
— Que diable me dites-vous là? reprit le colonel. Qu'est-ce
que cela vous fait, monsieur Gordon, que ce drôle reçoive ou
non le fouet, pourvu que vous ayez votre argent?
— Jenum Gordon, lui dis-je. colonel, n'est pas homme à
oublier un service. Ce garçon m'a sauvé la vie, il y a trois ans
ce mois-ci; si vous me promettez, sur votre honneur, de ne
par le maltraiter, j'essayerai de vous le faire retrouver; sinon
non !
Le colonel se fit beaucoup tirer l'oreille; mais, voyant que
je n'en voulais pas démordre, il nie promit ce que je réclamais
de lui. Je lui appris alors que vous étiez venu chez moi; que
vous deviez y revenir; en conséquence de quoi, il m'adjoignit
Stubbs et un autre, ici présent, pour m'aider à m'emparer de
vous. Voilà toute l'histoire. Et maintenant. Archy, prenez-le
d'une façon moins sombre, et ayez bon courage. J'ai fait, vous
le voyez, pour le mieux dans notre commun intérêt.
— Je VOUS souhaite, dis-je a .M. Gordon, beaucoup de joie
dans cette affaire, et puissiez-vpus perdre vos cinq cents dollars
la première fois que vous prendrez les cartes, et cela sera
avant que vous soyez d'une demi-journée plus vieux!
s
64 L'ESCLAVE BLANC.
— Vous êtes on colore. Archy, répondit-il ; autrement vous
ne parleriez pas ainsi. A vous dire la vérité, mon garçon, je
n'en suis pas très-surpris ; mais, plus tard, j'en suis certain,
vous me rendrez plus de justice. J'aurais cru pourtant que
c'était assez de m'avoir presque fendu la tète, car j'en souffre,
je vous assure, comme si elle allait éclater !
Ce disant, maître Gordon rompit la conversation et rejoignit
le reste de la compagnie,
Si peu de motifs que j'aie de l'aimer, j'ose dire qu'il n'y
a pas au monde beaucoup d'hommes meilleurs que M. Jem-
my Gordon. Cinq cents dollars étaient une grande somme
pour lui. Il avait, d'ailleurs, l'espoir de s'assurer, en me li-
vrant, les bonnes grâces du colonel Moore, et d'acquérir, par
son appui, les moyens de vivre honorablement, aussi hono-
rablement du moins que peut le faire un homme pauvre dans
ce pays de Virginie. Non content de calmer sa conscience par
cette spécieuse réflexion que, s'il ne me vendait pas, un autre
me livrerait à sa place, il s'était entremis en ma faveur auprès
du colonel Moore, et en était venu à se persuader qu'il me
rendait service en me trahissant.
Dans les parties de l'Amérique où l'esclavage est en vigueur,
il y a plus d'un gentleman, — j'emploie le mot exprès, car,
si antirépublicain que cela soit, il n'est pas de pays au monde
où la ligne de démarcation soit plus tranchée entre les gent-
lemen et le bas peuple, — il y a, dis-je, plus d'un gentleman
qui se trouverait offensé d'être comparé à Jemmy Gordon, et
qui n'agirait pas autrement que lui, quand il se fit une
conscience pour me trahir. Dans les pays à esclaves, plus d'un
gentleman sait parfaitement bien, et reconnaît dans son for
intérieur, que l'esclavage est une violation flagrante, hon-
teuse, de tous les principes d'humanité et de justice, un usage
qui, abstraitement envisagé, est pire que la piraterie ou le
brigandage à main armée. L'esclavage, selon ce même gentle-
man, est un abus absolument insoutenable. Malheureusement,
il possède des esclaves, et, sans eux. il ne pourrait vivre en
CUAP1TKE XI. 85
gentleman. Au reste, il les traite excessivement bien, si bien,
même, qu'il n'hésite |>;is à les déclarer plus heureux dans leur
présente condition que ne pourrait les rendre la liberté, .-nus
quelque forme que ce lût !
Quand nous voyons * le temps présent"
Sans cette perspective, avec ma Cassy dans mes bras, que
m'eussent fait les ebaînes, les cachots ï Mais, au moment de la
perdre, et pour toujours peut-être, ses lèvres n'avaient plus
de saveur pour moi , son sein n'était pour moi qu'oreiller de
douleur, et, bien que je ne pusse me détacher d'elle, chacun
de nos embrassements semblait augmenter sa douleur et la
mienne propre.
Plusieurs heures pour nous s'écoulèrent ainsi. Depuis le
matin, nous n'avions pris aucune nourriture, et personne
n'eut même la charité de songer à nous apporter un verre
d'eau. La chaleur et l'atmosphère suffocante de ce réduit, où
l'air ne pénétrait pas, avaient encore augmenté la fièvre qui
brûlait notre sang, et nous souffrions cruellement de la soif.
Oh ! combien amèrement je regrettai alors notre source fraî-
che, l'air embaumé et pur, la liberté perdue pour nous!
Vers le soir, nous entendîmes des pas, et reconnûmes la
voix du colonel et celle de son intendant. Ils ouvrirent la
porte, et nous donnèrent l'ordre de sortir. D'abord, le pas-
sage de l'obscurité à la lumière éblouit tellement mes yeux,
que je ne pus rien distinguer; mais, bientôt après, je m'aper-
çus que nos visiteurs étaient accompagnés de Pierre, grand
CHAPITRE XI. 67
diable, nu suspect et malicieux sourire rapporteur et espion
delà maison, objel d'horreur pour tous les initie- esclaves,
mais favori de M. Stubbs et son acolyte dans toutes les occa-
sions Importantes.
Le colonel avait la face enflammée, et je jugeai qu'il avait
lui. Ce n'étail pas son habitude. Bien que tousses dîners eus-
sent pour conclusion la disparition sous la table de la plupart
doses convives, le maître du logis passait généralement la
bouteille sans \ toucher, sous prétexte que son médecin lui
défendait d'éh faire usage, et ordinairement il était le seul qui
gardai son sang-froid à la lin du repas. Mais, dans cette cir-
constance, il était manifeste qu'il s'était départi de sa sobriété
accoutumée. Il ne me parla pas; je ne pus parvenir à rencon-
trer sou regard; mais, se tournant vers le surveillant, il lui
dit à demi-voix, d'un ton qui dénotait une profond» 1 irrita-
tion : « Quelle singulière idée avez-vous eue, monsieur
Stubbs. tle les enfermer ensemble'.' Je croyais que vous com-
preniez mieux mes ordres. »
Le contre-maître marmotta quelque excuse inintelligible,
que le maître n'écouta pas, et, sans autre préface ou explica-
tion, le colonel ordonna à Stubbs de me délivrer de mes
fers.
Le surveillant défit le cadenas qui fixait la chaîne à mon
cou, et ils me mirent presque nu. M. Stubbs prit une corde,
de l'un des bouts de laquelle il me lia les mains, et dont
l'autre bout fut fixé par lui, avec l'aide de Pierre, à une so-
live placée au-dessus de ma tête; mais il la tint tellement
courte que je fus presque soulevé.
Le colonel Moore ordonna alors de détacher Gassy. Quand
ce fut fait, il lui mit dans les mains un énorme fouet, et, nie
montrant à «die : « Tâchez, lui dit-il, de \ous en servir comme
il faut ! w
La pauvre Cassy demeura stupéfaite : elle ne comprit pas;
elle n'avait pns idée d'une cruauté si raffinée, d'une aussi fé-
roce vengeance.
08 L'ESCLAVE BLANC.
Le colonel renouvela son ordre, en l'appuyant d'un regard
et d'un accent effrayants. « Si tu tiens, dit-il, à sauver ta pro-
pre peau, tâche que le sang jaillisse à tout coup. Je vous ap-
prendrai, drôles tous deux que vous êtes, à vous jouer de
moi ! »
Cassy comprit enfin, et, saisie d'épouvante et d'horreur,
tomba sur le plancher, sans connaissance. On envoya Pierre
chercher de l'eau : en la lui jetant au visage, on la fit revenir
à elle. Quand elle fut debout de nouveau, le colonel lui remit
le fouet dans les mains, et il réitéra son ordre.
Cassy rejeta le fouet avec horreur, comme si elle eût manié
un reptile, et, le visage plein de larmes, s'écria avec fermeté,
mais cependant du ton de la supplication : « Maître, il est mon
mari ! »
Ce mot mari sembla porter au paroxysme la fureur du co-
lonel Moore. Hors de lui, il se jeta à poings fermés sur la
malheureuse Cassy, la terrassa, la foula aux pieds, et, ramas-
sant le fouet dont elle n'avait pas voulu se servir, m'en frappa
avec une telle violence, que les nœuds entamaient la chair à
chaque coup, et que le sang, me coulant le long des jambes,
forma une mare sous mes pieds. La douleur était trop au-
dessus des forces humaines; je ne pus l'endurer, et poussai
des cris d'agonie. « Ce maraud, dit mon bourreau, va trou-
bler toute la maison ! » Tirant son mouchoir de sa poche, il
me le mit sur la bouche et me l'enfonça dans le gosier avec
le manche de son fouet. Après m'avoir ainsi bâillonné, il re-
commença à me frapper. Combien de temps l'exécution durâ-
t-elle? je ne puis le dire. Un nuage ne tarda pas à s'élever de-
vant mes yeux, ma tête s'alourdit, et une bienheureuse syn-
cope vint m'oter le sentiment de mon supplice.
CHAPITRE XII. C9
CHAPITRE XII.
Quand je repris mes sens, je me retrouvai sur an misérable
grabat, étendusur le plancher d'une vieille cabane en ruines.
JCtais très-faible el hors d'état de me mouvoir, et Ton m'ap-
prit "que je sortais d'un accès de fièvre. Une vieille femme
sourde, qui n'était plus bonne qu'au métier de garde-malade,
était seule près de moi. Je la reconnus, et, oubliant qu'elle
ne pouvait m'entendre, je l'accablai da questions. J'étais tout
à la fois avide et tremblant d'avoir quelques nouvelles de ma
pauvre Cassy, et toutes mes demandes avaient trait à elle;
mais (dles restèrent sans réponses.
— Vous avez beau crier, me dit la vieille, je ne vous en-
tends pas.
Elle me lit d'ailleurs observer que j'étais trop faible et trop
malade pour parler.
Sans me rebuter de ce mauvais succès, je n'en criai qu'un
peu plus fort, et, joignant la pantomime à la parole, je tâ-
chai de me faire comprendre par signes. Mais il était clair que
Tante Judy n'avait pas dessein de contenter ma curiosité;
car. voyant que je ne voulais pas rester tranquille, elle sortit
et me laissa tout entier à mes réflexions. Elles furent peu
agréables. 11 est vrai que j'avais alors la tète si faible et les idées
si confuses, que je n'étais guère en état de penser beaucoup.
J'appris, plus tard, que j'avais eu plus d'une semaine le
délire, suite de la fièvre violente qui avait suivi mon supplice
et avait failli terminer ma misérable existence; mais la crise
était maintenant passée; ma jeunesse, la vigueur de ma con-
stitution, m'avaient sauvé et me gardaient pour de nouvelles
souffrances.
Je me rétablis vite et lus bientôt en état démarcher. Pour
m'ôter l'envie d'abuser du retour de mes forces et de tenter
70 L'ESCLAVE BLANC.
une nouvelle fuite, on me mit les fers aux pieds et les me-
nottes. Une heure par jour, on ine les retirait, pour que, sous
la surveillance de Pierre, j'allasse prendre l'air un moment
et faire un peu d'exercice dans les champs. Ce fut en vain que
j'essayai de tirer de Pierre quelques renseignements sur le
sort de ma malheureuse femme. 11 ne put pas, ou ne voulut
pas me répondre.
Je pensai qu'il me vendrait peut-être les nouvelles qu'il
refusait de me donner, et je lui promis des habits, pour qu'il
me permît de revoir ma dernière habitation. Nous y allâmes
ensemble. On se rappelle que les hontes de mistress Mooreet
de sa fille m'avaient permis d'établir un certain confort dans
cette maison, en vue de mon prochain mariage. Elle était
garnie de quantité d'objets peu à la portée d'un esclave; je la
trouvai entièrement dévastée et pillée : on m'avait tout pris;
mon coffre était brisé, mes habits avaient disparu. Je devais,
sans nul doute, ce bon office à mes compagnons d'esclavage.
L'un des plus énergiques instincts de l'homme est le désir de
posséder; et cette possession, l'esclave n'a d'autre moyen de
la satisfaire que le pillage. L'essence de la servitude est
de détruire dans le cœur de l'homme jusqu'à la moindre no-
tion du bien. Si l'oppression ôte la raison à l'homme sage, elle
fait, trop souvent aussi, de l'honnête homme un coquin : elle
aigrit les impressions, endurcit et abrutit l'âme. Celui qui
n'a ni liberté, ni famille, ni droit aux fruits de son labeur,
devient insouciant, égoïste, perd le sens moral, et ne voit plus
que la satisfaction du moment présent. Déshérité de tout, il
il est toujours prêt à rendre à autrui, fût-ce même à ses com-
pagnons d'infortune, exaction pour exaction.
Trouvant ma maison pillée, mes habits volés, j'eus l'idée de
tâter mes poches: mon argent m'avait été pris aussi. Je me rap-
pelai alors que, quand M. Gordon et sa bande m'avaient assailli,
M. Stubbs m'avait fouillé et avait fait passer le contenu de mes
poches dans les siennes propres. Il fallait en faire mon deuil :
selon le code de morale qui prévaut dans la Virginie. M. Stubbs
UIAHTIU-; Ml. 71
n'avait rien à se reprocher puni cette action. Un vagabond et
un vaurien tel que moi ne pouvait évidemment rester muni,
sans les dangers les plus graves pour la sécurité publique, d'une
forte somme d'argent. Mais, selon le même code, les esclaves
ijui m'avaient dérobé mes babils étaient de fieffés coquins et
avaient mérité le fouet à outrance. C'est ce que M. Stubbs me
déclara lui-même lorsque, le rencontrant au retour, je me
plaignis du pillage «le ma maison. Cet honnête homme se mit,
surina déposition, dans une furieuse colère, et jura comme il
faut que. s'il pouvait seulement mettre la main sur les voleurs,
ils auraient affaire à lui. Malgré cet (dan de vertueuse Indigna-
tion, M. Stubbs ne me dit rien de mon argent, et je jugeai
prudent de n'en point ouvrir la bouche.
En deu\ ou trois semaines, j'eus recouvré mes forces, et les
excoriations qui couvraient mes reins furent complètement
guéries. Je commençais à me demander ce que le colonel en-
tendait faire de moi, lorsque je reçus un message de M. Stubbs,
m'engagéant à être debout le lendemain au petit jour, et prêt
à faire un voyage. Quel en était le but? c'est ce dont il n'a-
vait pas daigné m'instruire, mais je m'en inquiétai peu. J a-
vais maintenant une très-grande consolation . quoi que
lissent mes tyrans, fêles défiais de pouvoir accroître mes mi-
sères. Ce sentiment me soutenait, et j'envisageais l'avenir
avec une sorte d'hébétement et d'indifférence stupides, dont
je suis surpris quand j'y songe.
Le lendemain matin. M. Stubbs vint me prendre. Il était à
cheval, fouet en main, comme toujours. Il m'enleva mes fers,
mais me laissa les menottes. 11 m'attacha autour du cou une
corde, dont il passa l'extrémité à sa ceinture. Ainsi prémuni
contre toute tentative d'évasion de ma part, il monta à cheval
et m'ordonna de cheminer à ses côtés. J'étais encore un peu
faible, et quelquefois j'avais de la peine à suivre; mais
M. Stubbs. avec un coup de fouet, me redonnait de la vi-
gueur. Je lui demandai où nous allions : « Vous le saurez
quand \ous \ serez ! » me répondit-il d'un ton bref.
Tl L'ESCLAVE BLANC.
Nous passâmes la nuit dans une espèce de taverne. Nous
occupâmes la même chambre, lui dans un lit, moi sur le
plancher. Il nr'ôta la corde du cou. et m'en lia les jambes.
mais il m'avait serré si fort, que la douleur ne me permit pas
de dormir. Nombre de fois, je me plaignis, mais M. Stubbs me
dit de me tenir tranquille et de ne lui point rompre la tète
avec mes sottes lamentations. Le lendemain, quand il me dé-
lia, j 'avais les chevilles très-enflées. Il regretta alors d'avoir
fermé l'oreille ;» mes appels réitérés, mais s'excusa en disant
que nous étions tous un tel rainas d'endiablés menteurs, qu'il
n y avait pas moyen de nous croire, et qu'il s'était peu soucié
de se déranger pour rien.
Nous continuâmes notre route le jour suivant; mais j'étais
tellement brisé par les fatigues de la veille et par le manque
de sommeil, (pie j'eus besoin, pour me traîner, des fréquentes
applications du stimulant de M. Stubbs. Ma résolution et cette
rspèce de stupéfaction mentale qui m'avait soutenu jusqu'ici
me manquèrent avec les forces, et je me pris à pleurer comme
un enfant. Nous atteignîmes à la lin au ternie de notre voyage.
A une heure assez avancée de la soirée, nous entrâmes dans la
ville de Richmond. Je serais bois d'état de la décrire, car je
lus immédiatement conduit en lieu de sûreté, c'est-à-dire
dans la prison.
J'appris alors, et seulement, le sort qui m'était réservé.
Las de mon insubordination, nie dit M. Stubbs, le colonel
s'était décidé à me vendre. Je ne l'avais plus revu depuis le
jour où j'étais demeuré pour mort sous l'énergie de son châti-
ment paternel. Je ne devais plus le revoir. Touchante sépara-
tion d'un père et d'un fil
is'
CHAPITRE XIII.
Le lendemain, je fus vendu. Il y avait un encan public
d'esclaves, et beaucoup d'autres que, moi y avaient été amenés.
CHAPITRE MIL 73
Je fus conduit au lieu de ta vente les fers aux pieds et aux
mains, imite la marchandise était déjà eu étalage; mais.
comme il s'écoula quelque temps avant l'ouverture de la criée,
j'eus le loisir d'examiner autour de moi.
Le premier groupe qui fixa mon attention se composait d'un
vieillard, dont la tète était complètement blanche, et d'une
charmante enfant de dix ou douze ans, sa petite-fille, à ce
qu'il nous dit du moins. Le vieillard et l'enfant avaient tous
deux le carcan au cou et étaient accouplés par une lourde
chaîne. La vieillesse de l'un, la jeunesse de l'autre, semblaient
rendre un pareil luxe de précautions bien superflu; mais
leur maître, à ce que je compris, s'était résolu à les vendre
dans une boutade de colère, et tout cet attirail de chaînes
était moins une garantie qu'une punition.
Auprès d'eux se tenaient un homme et une femme, tous
deux très-jeunes, la femme ayant un enfant dans ses bras.
Ils paraissaient l'aimer passionnément et se désolaient à l'idée
de tomber dans les mains de deux propriétaires différents. Si
quelqu'un de la réunion semblait manifester quelque velléité
d'achat, la femme s'adressait aussitôt à lui, le suppliant de
l'acquérir elle et son mari, et énumérait avec une grande vo-
lubilité, comme si elle eût craint qu'on ne l'interrompit, les
bonnes qualités de chacun. Quant à l'homme, il tenait ses
yeux baissés, gardait un silence profond et morne.
11 \ avait un autre groupe de huit ou dix hommes ou femmes
qui, riant, causant et plaisantant entre eux, semblaient aussi
indifférents à ce qui allait se passer que s'ils en eussent dû
être simples spectateurs. Un apologiste de la tyrannie n'eût
pas manqué de se réjouir à cette vue et d'en conclure qu'après
tout le fait d'être vendu à l'encan n'est pas si terrible qu'on se
l'imagine. L'argument eût eu la môme force que celui de ce phi-
losophe qui, voyant à travers les grilles d'une prison quelques
criminels condamnés jaser et rire, en induisait que l'attente
de la potence devait contenir en soi quelque chose d'exhilarant.
Le fait est que l'esprit humain résiste à tout, et que rien
7
U L'ESCLAVE BLANC.
ne 1(3 peut distraire entièrement de la poursuite du bonheur.
Puisque l'esclave chante sous son pesant harnais, il se peut
bien qu'il rie tout en étant vendu comme un bœuf en plein
encan. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que le tyran ne peut
venir à bout, quoi qu'il fasse, d'éteindre complètement dans
l'âme de ses victimes l'aptitude à la jouissance? Il n'en re-
vendiquera pas moins à sa louange ce reste d'élan d'une na-
ture non encore tout à fait vaincue et brisée, et il osera même
se targuer du bonheur qu'il cause!
Être vendu, néanmoins, n'est pas toujours une chose gaie.
La première enchère porta sur un homme d'environ trente
ans, d'une belle, ouverte et très-remarquable physionomie.
Il paraît que, jusqu'au moment où on le plaça sur la table.
il ne s'attendait point à être vendu par son maître, qui, habitant
une propriété du voisinage, l'avait trompé sur ses réelles in-
tentions, et l'avait conduit à la ville, sous prétexte de le louer
à quelque industriel delà cité. Lorsque le pauvre malheureux
comprit qu'on allait le vendre, il fut saisi d'un tel tremble-
ment, qu'à peine pouvait-il se soutenir sur ses jambes. Il fré-
mit des pieds à la tète, et une indicible expression de terreur
et de désespoir se peignit sur son visage. Les deux princi-
paux enchérisseurs, entre qui paraissait devoir s'engager une
lutte sérieuse, étaient un gentleman du voisinage, semblant
connaître le pauvre esclave mis en vente, et un jeune homme
pétulant et arrogant, qu'on disait être un marchand d'es-
claves de la Caroline du Sud.
Ce fut un spectacle curieusement douloureux que celui de
la physionomie du pauvre esclave, tandis que l'on procédait
à l'enchère. Lorsque le marchand de chair humaine de la Ca-
roline tenait le dé, la figure du malheureux se contractait, ses
yeux roulaient dans leurs orbites avec une expression sinistre,
et il semblait la statue du désespoir. Mais, lorsque le Yirginien
enchérissait, par contre, son visage s'illuminait; de grosses
larmes coulaient le long de ses joues, et l'accent profond
dont il s'écriait: « Dieu vous bénisse, maître!» eût touché
CHAPITRE XIII. 75
le cœur le pins dur. Ses exclamations troublaient continuel-
lement le marché, <'t le fouel lui-même ne pouvait le réduire
au silence. Il interpellait par son nom son enchérisseur favori,
l'engageant à persévérer par tontes les considérations pos-
sibles; il lui promettait de le servir fidèlement jusqu'à la der-
nière minute de sa vie, de travailler pour lui jusqu'à la mort.
si seulement il consentait à racheter, à l'empêcher d'être sé-
pare de sa femme et de ses enfants; envoyé où? — -Dieu le
savait; — et pour toujours éloigné du lieu où il était né et
avait été élevé, et s'était, disait-il, toujours bien conduit, et
avait toujours joui d'une bonne réputation. — Ce n'était pas
qu'il eût aucun grief particulier contre cet autre gentleman,
avait-il soin d'ajouter — car le pauvre garçon comprenait le
danger d'offenser l'homme qui allait peut-être devenir son
maître; sans doute, disait-il, c'était aussi un excellent gent-
leman, mais il était étranger; mais il l'emmènerait indubita-
blement loin de son pays, de sa femme et de ses enfants; et,
;i ces mots, la voix du pauvre malheureux se brisait et s'étei-
gnait dans un sanglot convulsif.
La lutte fut très-vive. L'homme mis aux enchères était évi-
demment un sujet de premier choix. Du reste, le Virginien
semblait réellement touché des instances du pauvre homme,
et se livra, sur le commerce des esclaves, à certaines allusions
qui mirent son compétiteur en grande colère et faillirent dé-
terminer une querelle. L'interposition des assistants empêcha
que les choses allassent plus loin; mais le marchand d'es-
claves, surexcité, s'écria qu'il aurait l'homme, coûte que
coûte , et immédiatement mit cinquante dollars au-dessus
de la dernière offre. C'en était trop pour le Virginien, qui,
bien à regret, abandonna la poursuite. Le commissaire-pri-
scur donna son coup de marteau, et le malheureux homme,
plus mort que vif. fut remis entre les mains des domestiques
du marchand, qui reçurent l'ordre de lui donner incontinent
vingt coups de fouet, pour le punir de sa grossièreté et de son
insolence virginienne.
76 L'ESCLAVE BLANC.
Ce sarcasme ne produisit pas peu d'émotion dans l'assis-
tance; mais le marchand d'esclaves jouant du bout de la
main avec le manche d'un poignard, et une paire de pisto-
lets sortant à demi de ses poches, personne ne se soucia d'en-
traver cet arrogant exercice « du saint droit de propriété »
et l'enchère continua.
Quand vint mon tour, je fus à demi dépouillé de mes vête-
ments, pour que Ton pût bien voir mes articulations et mes
muscles, et placé sur la table ou plate-forme où le sujet en
vente monte pour être offert à l'examen des connaisseurs.
On me fit pirouetter, on me ta ta les membres, et ma capacité
fut discutée dans l'argot des jockeys. Je fus l'objet de com-
mentaires nombreux et variés. L'un dit que j'avais « l'air
d'un sournois; » un autre jura que j'avais l'œil « diablement
malin; » un troisième prétendit que ces esclaves à teint clair
étaient tous des coquins, à quoi le commissaire-priseur ré-
pondit qu'il n'en avait jamais connu doués de la moindre in-
telligence qui ne fussent des vauriens.
On m'accabla de questions sur le lieu où j'avais été élevé,
ce que je savais faire et le pourquoi on me vendait. Je répon-
dis à tout cela le plus brièvement et le plus vaguement pos-
sible. Je n'étais pas en humeur de satisfaire les curieux et ne
me sentais nulle ambition de monter à des prix.élcvés, comme
Tont beaucoup d'esclaves, tant il est vrai qu'il n'est pas de
condition si infime où ne survive encore, sous n'importe quelle
forme, cet amour de la distinction et de la supériorité, si in-
délébile chez l'homme.
M. Stubbs se tenait à l'écart et ne disait rien. Il avait ses
raisons, sans doute, pour être si réservé. Le commissaire-pri-
seur faisait son métier en conscience. A l'entendre, j'étais
l'esclave le plus robuste, le plus laborieux, le plus docile, des
États-Unis d'Amérique. Nonobstant ce panégyrique, on parut
généralement soupçonner dans l'assemblée que mon maître
avait, pour me vendre, des motifs qu'il ne lui convenait pas
de déclarer. L'un des chalands insinua que j'étais atteint de
CHAPITRE XIV. 77
consomption; un autre pensa < jm' j'étais sujet à prendre des
attaques; un troisième émit l'avis que j'étais l'un décos su-
jets o dont on ne pouvait rien faire. » Les cicatrices qui cou-
vraient mon dos semblaient confirmer ers suppositions, <'t.
bref, je lus adjugé à tr^s-bas prix à un vieux gentleman, de
belle taille et de physionomie très-avenante, nommé le major
Thornton.
A peine le marteau du commissaire-priseur était-il retombé
sur la table que mon nouveau maître, m'adressant la parole
avec bienveillance, ordonna de m'ôtermes fers. M. Stubbset
le commissaire-priseur l'en dissuadèrent vivement et lui firent
observer qu'ils ne répondaient pas des conséquences de sou
acte. « C'est à mes risques et périls, je le sais, dit mon nou-
veau maître; mais je n'aurai jamais, je l'espère, d'esclave qui
ait envie de me quitter. »
CHAPITRE XIV.
Lorsque mon nouveau maître sut que je venais d'avoir la
fièvre et n'étais pas encore entièrement remis, il me loua un
cheval et nous partîmes ensemble pour son habitation. Son
domaine était situé à une assez grande distance à l'ouest de
Richmond, dans une partie de la province que l'on désigne
sous le nom de Moyenne-Virginie. Pendant la route, il en-
tra en conversation avec moi, et je le trouvai fort différent de
toutes les personnes libres que j'avais connues jusqu'à ce jour.
Il me dit que j'étais heureux d'être tombé entre ses mains,
attendu qu'il se faisait une règle de traiter ses esclaves infi-
niment mieux qu'ils ne Pétaient chez tous les maîtres du voi-
sinage, a S'ils ne sont pas contents, s'ils n'obéissent pas. ajou-
ta-t-il, s'ils ont envie de s'enfuir, je les vends, et c'est une
affaire finie. Je no veux point de ces gens-là autour de moi.
Mais, comme mes esclaves savent parfaitement qu'ils ne ga-
78 L'ESCLAVE BLANC.
gneraient pas au change , ils se gardent bien de m'offen-
ser. Soyez docile, mon garçon, faites votre tâche, et je vous
garantis que vous serez chez moi mieux nourri, mieux vêtu
et mieux traité que chez aucun autre propriétaire. » Tel
fut le texte du discours du major ïhornton : je fais grâce
au lecteur des développements, qui durèrent cinq ou six
heures.
La soirée était assez avancée lorsque nous arrivâmes à
Oakland, domaine du major ïhornton. La maison était en
briques, avec un péristyle en bois. Elle n'était pas grande,
mais en revanche propre et véritablement jolie, et paraissait
beaucoup plus confortable que ne le sont en général les mai-
sons de Virginie. Les terres à l'entour étaient parfaitement te-
nues et ornées de fleurs et d'arbustes, chose rare dans ce pays
et que je n'avais jamais vue. A peu de distance de l'habita-
tion, s'élevaient, sur un joli petit mamelon, les cabanes des
esclaves, solidement construites en briques et très -propres:
elles n'étaient pas disposées en ligne droite, selon l'usage,
mais se groupaient dans une espèce de désordre assez pitto-
resque. Elles étaient ombragées par un bouquet de beaux
grands chênes; les mauvaises herbes en étaient soigneuse-
ment sarclées à l'entour, et tout y avait un air d'aisance et de
soin aussi agréable aux yeux que nouveau et imprévu. Sur
toutes les plantations que j'avais vues jusqu'à ce jour, les ca-
banes des esclaves n'étaient que de chétives huttes en ruines,
avec des toits crevés et le sol pour plancher, à moitié enseve-
lies dans les herbes sauvages, et aussi sales, aussi négligem-
ment tenues que peu habitables.
Les enfants qui jouaient autour de ces cabanes m'offrirent
un nouveau sujet de surprise. J'avais jusqu'ici vu les enfants
des esclaves courir sur les plantations, tout nus ou à moi-
tié couverts d'une sale chemise qui leur tombait en gue-
nilles sur les jambes et que l'on ne lavait jamais. Au con-
traire, ceux d'Oakland étaient chaudement et très-décem-
ment vêtus : ils n'avaient point cet air sordide, misérable,
CHAPITRE XIV. 79
abandonné ei affamé que j'avais \ u tant de fois ;'i leurs pareils.
Leurs figures joyeuses et leurs jeux bruyants excluaient toute
idée de souffrance chez ces jeunes êtres. Je remarquais aussi
que les esclaves venant des champs étaient fort bien vêtus. Je
ne leur ris point ces casaques fripées, déguenillées, souillées,
rapiécées, qui sont censées couvrir leurs semblables sur les
autres habitations.
Le major Thornton n'était pas ce qu'on nomme un plan-
leur; il ne cultivait pas le tabac et se donnait à lui-même la
qualification de fermier. Sa principale récolte était le froment,
et il était grand partisan de la culture du trèfle, qu'il avait en-
treprise et qui lui avait réussi à merveille. Il possédait trente
ou quarante travailleurs; y compris les enfants et les vieil-
lards, la totalité de ses esclaves était de quatre-vingts à peu
près. Il n'avait pas de eontre-nuiître et il exploitait lui-même.
(.".-tait une de ses maximes favorites, qu'un contre-maître
suffit à ruiner un homme II était naturellement industrieux
et actif, et l'agriculture était son goût dominant, son dada,
mais un dada qui, du moins, le conduisait quelque part.
Sous ces divers rapports et beaucoup d'autres, il formait le
plus parfait contraste avec ses voisins, qui. par cette raison,
l'aimaient fort peu. Il ne mettait jamais le pied aux courses
de chevaux, ni aux combats de coqs, ni aux assemblées po-
litiques, ni à aucune orgie, réunion de jeu, partie de plaisir
d'aucun genre. Son argent, disait-il. lui coûtait trop cher à
acquérir pour qu'il le risquât sur un pari, et, quant aux amu-
sements, il n'avait, disait-il aussi, ni le temps ni le goût de
>'\ livrer. Ses voisins se vengeaient de son mépris pour leurs
divertissements favoris en le faisant passer pour un esprit
mesquin et pour un ladre. Ils allaient plus loin, et l'accusaient
d'être un marnais citoyen et un voisin dangereux. Us pous-
saient les hauts cris sur ce que son extrême indulgence pour
ses esclaves rendait les leurs indociles et mécontents, et il fut
même question une lois ou deux de lui donner le conseil com-
minatoire d'avoir à quitter le pays.
80 L'ESCLAVE BLANC.
Mais le major Thornton était un homme résolu. Il connais-
sait ses droits à fond ; il ne connaissait pas moins bien l'es-
pèce de gens auxquels il avait affaire et la nature d'arguments
qui pouvait les influencer. Le plus remuant de ses voisins mal-
veillants s'étant permis sur lui une observation outrageante
qui lui xint aux oreilles, il n'en lit ni une ni deux et lui en-
voya un cartel. Le défi fut accepté, et au premier feu il logea
une balle en plein cœur de son adversaire. Depuis ce temps,
ses voisins, sans l'aimer plus qu'auparavant, ménagèrent leurs
propos et le laissèrent mener sa barque à sa guise sans le
gêner aucunement.
Le major Thornton n'avait pas été élevé pour l'état de
planteur. De là venait peut-être qu'il s'écartait si fort de la
routine habituelle et ne faisait rien comme ses voisins. Il était
de bonne famille, comme l'on dit en Virginie, mais son père
mourut quand il était enfant, et lui laissa très-peu de biens.
Il entreprit d'abord un tout petit commerce de campagne.
En peu d'années, son intelligence réelle, son économie, le
soin qu'il mit à ses affaires, lui valurent des bénéfices consi-
dérables. En Virginie, le négoce n'est point tenu pour respec-
table; il ne l'était pas du moins à l'époque où je me reporte,
et quiconque veut se faire une position vise à être proprié-
taire. Vers le temps où M. Thornton, devenu assez riche,
jugea le moment venu d'échanger son trafic contre une plan-
tation, le propriétaire d'Oakland, ayant déjà mangé deux bons
domaines en chevaux de luxe, chiens et toutes sortes de dé-
bauches, se vit contraint de mettre en vente cette dernière
propriété. Le major Thornton en devint l'acquéreur; mais le
domaine qu'il acheta était bien différent de celui que je vis.
Les bâtiments, vieux et laids, tombaient de toutes parts en
ruines et ne valaient même plus la réparation; les terres
étaient à moitié ruinées par le système épuisant qui prévaut
dans tous les Etats à esclaves de l'Amérique du Nord.
Très-peu d'années après que la propriété eut passé dans les
mains du major Thornton, elle n'était plus roconnaissjible.
CHAPITRE XIV. 81
Les vieux bâtiments, mis à bas. étaient remplaces par de neufs.
Les terres voisines de l'habitation étaient doses et embellies,
Sous l'influence d'un aménagement habile, le fonds reprenait
rapidement son ancienne fertilité. Les planteurs de naissance
dont l'habitation n'était guère dans un moins fâcheux étal
que la terre d'Oakland avant d'être achetée par M. Thornton,
voyaient avec étonnement et envie cette métamorphose, à la-
quelle ils ne pouvaient rien comprendre. Leur voisin, le
major, ne faisait point mystère de son procédé, car il était
d'humeur très-causeuse, surtout s'il avait occasion de parler
de lui et de son système de culture. Mais il eut beau expliquer
toute l'affaire par le menu, au moins une dizaine de fois, à
ehacun de ses voisins, il ne fit point de prosélytes. Il avait
trois thèses favorites, et il échoua en toutes trois. Il ne put
jamais persuader à ses voisins qu'un semis de trèfles était le
vrai moyen de relever un fonds ruiné; qu'un autre vrai
moyen d'avoir un domaine bien dirigé était de le conduire
soi-même; et enfin, que nourrir ses esclaves était la [tins sûre
méthode de les empêcher de piller les champs et de dérober
les moutons.
Mais, si le major Thornton ne réussit point à faire école, il
n'en continua pas moins à se gouverner selon ses idées. Ce
fut surtout dans le maniement des esclaves qu'il se montra
novateur. « Un homme qui a de la bonté, disait-il, en a pour
ses bêtes; » et, n'ayant point été élevé sur une plantation, il se
révoltait à l'idée de traiter ses esclaves pis qu'il n'eût traité
ses chevaux. g 11 peut vous convenir, colonel, disait-il un jour
à l'un de ses voisins, de lier un nègre et de lui donner de
votre main quarante coups de fouet; vous avez été élevé à cela
et cela vous est très-aisé; mais, si bizarre que cela puisse
vous paraître, j'aimerais mieux être fouetté moi-même que
de fouetter un esclave; et, quand j'y suis forcé, le grand
point, pour moi, est de fouetter le moins possible. C'est la
principale raison qui fait que je n'ai pas de contre-maître,
car, une peau de vache et une paire d'entraves, voilà toute
82 L'ESCLAVE BLANC.
la science de vos contre-maîtres. Ils n'ont ni le désir, ni le
bon sens oY chercher une meilleure voie — le diable les em-
porte tous! Chacun, vous le savez, a ses bizarreries. La
mienne est de détester le son du fouet, et de n'en vouloir pas
entendre un sur mes plantations, ne fût-ce qu'un fouet de
charretier! »
Ce discours du major Tbornton contenait tout l'abrégé de
son système. Il était ce que tout propriétaire d'esclaves est
obligé d'être, un tyran. Il n'avait aucun scrupule de faire
travailler ses semblables à son profit, et ceci est certainement
une tyrannie au premier chef. Mais, quoique tyran, comme
tous les propriétaires d'esclaves, il était du moins raisonnable,
et, autant que possible, bumain, — ce que ne sont ni ne peu-
vent être l'immense majorité de ses pareils. Il n'avait pas plus
envie de renoncer à ce que lui et la loi nommaient son droit
de propriété sur ses esclaves que d'abandonner sa terre au
premier venu. Si on lui eût parlé d'émancipation, ou seule-
ment de limitation de ses pouvoirs, il n'eût pas été le dernier
à déclarer cette prétention une absurdité ridicule, une atteinte
coupable à « ses droits les plus sacrés. » Mais, bien qu'en
théorie il revendiquât toute l'autorité et toutes les préroga-
tives d'un despotisme sans limites, dans la pratique il faisait
preuve d'assez d'humanité et de sens droit, deux qualités très-
rares chez le planteur, dans ses rapports avec ses esclaves, et
dent, s'il les possède, l'exercice lui est excessivement difficile.
Ces dons particuliers l'avaient conduit à une découverte
entièrement neuve pour son voisinage, du moins à cette
époque (j'espère que depuis elle s'est un peu vulgarisée) : a
savoir que les esclaves ne peuvent travailler sans manger, et
qu'il n'est pas moins essentiel de les nourrir, de les abriter,
de les soigner, en un mot. que de donner de l'avoine et une
écurie au cheval. « Mangez bien et travaillez bien! » était la
devise du major Thornton, devise qu'il fallait aller en Amé-
rique pour entendre traitée de générosité déraisonnable et
superflue.
CHAPITRE XIV. 83
Quant ;iii fouet, suivant sa propre expression, M. Thornton
H»- pouvait pas le supporter. Ce n'est pas qu'il révoquât en
doute son droit d'en user, car je l'entendis un jour dire à un
ministre méthodiste, qui avait voulu hasarder une observation
sur ce point délicat, qu'il avait aussi bien le droit * 1 < * fouetter
un esclave que d'avaler son dîner; mais enfin, soit instinct
d'humanité, soit tout autre motif, toujours est-il que M. Thorn-
ton, à moins que d'être bien en colère, m 1 se servait point du
fouet. Pendant tout le temps qu'il fut mon maître, c'est-à-
dire durant près de deux années, je n'ai pas mémoire de plus
dune demi-douzaine d'exécutions de ce genre. Si l'un de ses
esclaves se rendait coupable d'un délit réputé grave dans cette
condition spéciale, tel que vol répété, tentative de fuite, indo-
lence, paresse, insubordination, le major Thornton l'envoyait
vendre. Par une étrange, mais très-commune inconséquence,
cet bomme si humain, qui ne pouvait pas voir fouetter un
esclave sur ses plantations, n'éprouvait aucun scrupule de
l'arracher des bras de sa femme et de ses enfants, et de le
mettre en vente, au risque de le faire tomber dans les mains
de quelque maître barbare!
L'idée d'être vendus était toujours devant nos yeux, et elle
était plus efficace que n'est le fouet ailleurs, pour nous forcer
au travail et à la soumission. Nous savions fort bien qu'il \
avait peu de maîtres comme le major Tliornton ; et la per-
spective d'échanger nos propres et jolis cottages, notre ration
abondante, nos fournitures régulières de vêtements, toute
l'indulgence, tout le confort général dont on jouissait à
Oakland, contre le traitement et la triste chère qui nous at-
tendaient chez le commun des propriétaires, nous faisait plus
d'effet qu'un nombre illimité de coups de fouet. M. Thornton
le savait bien et prenait soin d'entretenir cette salutaire ter-
reur par une exécution ou deux de cette nature qu'il accom-
plissait par an.
Il avait l'art d'exciter notre émulation par de petits prix
ou présents; il ;i\;iit le scrupule de ne rien réclamer de nous.
84 L'ESCLAVE BLANC.
notre tache faite, et nous tenait en joie, en nous laissant,
après l'ouvrage, être nos maîtres, aller où bon nous semblait,
faire tout ce qu'il nous plaisait. Nous ne nous aventurions,
cependant, qu'avec réserve sur les plantations voisines; car,
par une magnanimité bien digne de propriétaire d'esclaves,
quelques-uns des voisins du major Thornton épanchaient leur
ressentiment contre lui, en saisissant toutes les occasions qui
pouvaient s'offrir de maltraiter ses esclaves. Et, à ce propos,
je raconterai un épisode où je fus moi-même mêlé et qui sera,
en même temps qu'un spécimen curieux des mœurs virgi-
niennes, une preuve de cette vérité que je ne crois pas con-
testable, à savoir : que, là où les lois tendent à l'oppression
de la moitié de la population, elles sont rarement respectées
par l'autre moitié.
L'un des plus proches voisins du major Thornton était un ca-
pitaine Robinson, avec qui il avait de fréquentes altercations.
Je passais un dimanche sur la grande route, près d'Oakland,
lorsque je rencontrai le capitaine Robinson à cheval, suivi
d'un domestique. Il m'arrêta et me demanda si ce n'était pas
moi qui, la veille, lui avais porté un message « de ce damné
coquin de Thornton, » relativement aux clôtures des bas ter-
rains. Je lui répondis qu'en effet je lui avais porté, la veille,
un message pour les clôtures, et que je l'avais remis à son
contre-maître.
— Joli message, sur ma foi! s'écria-t-il. Savez-vous bien,
drôle, que, si mon contre-maître en eût connu le contenu, il
vous eût déshabillé sur place et vous eût donné quarante
coups de fouet pour la peine?
Je lui fis observer que je m'étais borné à rendre le message
confié par mon maître, et que je ne pouvais pas être si ré-
préhensible pour cela.
— Taisez-vous, taisez-vous, infernal coquin ! me dit-il. Je
vous apprendrai à vous et à votre maître ce que c'est que
d'insulter un gentleman. Tom, tenez-le-moi, que j'époussette
un peu la jaquette neuve de ce drôle!
CHAPITRE XIV. 80
Kn conséquence de cel ordre, le Tom du capitaine sauta à
bas de cheval, el m*' saisit à bras-le-corps; mais, comme je
me défendais énergiquement 01 n'étais pas le plus faible, je
m'en serais tiré sans peine si le maître, mettant à son tour
pied à terre, ne fût venu en aide à son domestique. I>m\ con-
tre un. c'était trop, et, ayant réussi à me terrasser, ils m'ôté-
rent mon habit et me lièrent les mains. Le capitaine Robinson
remonta à cheval, et me battit jusqu'à en user sa cravaché.
Sa fureur ainsi assouvie, il piqua Ai'> deux, suivi de Tom,
sans même prendre la peine de me délier les mains. Quand ils
furent partis, je cherchai mon habit et mon chapeau; je ne
les trouvai plus : était-ce le domestique ou le maître qui me
les avait emportés? je n'ai jamais pu le savoir. Je suppose
néanmoins que ce fut le premier, car je me rappelle bien
avoir vu ce même Tom, quelques semaines après, se carrant
à un prêche méthodiste avec un habit bleu qui ressemblait au
mien d'une façon extraordinaire.
Lorsque mon maître apprit ce qui s'était passé, il eut un
furieux accès de colère. Son premier mouvement fut de mon-
ter à cheval et d'aller demander une explication au capitaine
Robinson ; mais il se souvint que la cour du comté de-
vait se réunir le lendemain, et qu'il y avait affaire. Il aurait
ainsi l'occasion de consulter son homme de loi; et, après y
avoir un peu réfléchi, il pensa qu'en effet il fallait ajourner la
démarche jusqu'à [dus ample éclaircissement de son droit.
11 m'emmena le lendemain, et nous nous rendîmes chez
l'homme d'affaires, auquel je contai l'aventure et à qui le
major Thornton demanda quelle satisfaetion lui accordait la
loi.
L'avocat répondit que, dans ce cas, la loi était très-claire et
la répression parfaitement suffisante.
— Il y a des gens, continua-t-il. qui, faute de connaître
la matière, prétendent que, dans les pays à esclaves, la loi
ne protège pas la personne de l'esclave contre les violences
des hommes libres, et qu'un blanc peut fouetter n'importe
8
m L'ESCLAVE BLANC.
quel nègre, suivant son bon plaisir. C'est une grande er-
reur, sinon une fausseté volontaire. La loi ne permet rien
de semblable. Elle étend l'égide de sa protection également
sur les nègres et sur les blancs. Sous ce point de vue, la loi
n'admet aucune distinction. Si un homme libre est mal-
traité, il a son action en dommages contre l'offenseur ; si
c'est un esclave, son gardien et son protecteur légal, qui est
son maître, intente Faction en dommages pour lui. Donc,
major Thornton, votre affaire contre le capitaine est excel-
lente, et je crois pouvoir vous promettre un verdict entière-
ment favorable à votre requête. — Vous êtes, je suppose, en
mesure de prouver tous ces faits?
— Prouver? je le crois bien! dit mon maître; voilà Archy
lui-môme qui vous a raconté toute l'histoire.
— Oui, mon bon monsieur ; mais vous oubliez qu'un es-
clave n'est pas admis à témoigner contre un homme blanc.
— Et que me fait votre loi, alors? s'écria le major Thorn-
ton. Archy était seul quand le capitaine s'est emparé de lui
pour le battre, ainsi qu'il vient de vous le dire, et vous ne le
supposez pas assez fou pour mettre en cause un homme libre,
uniquement pour le plaisir de témoigner contre lui. Quoi!
monsieur, malgré la protection de cette loi, que vous faites
sonner si haut, je puis avoir mes gens battus par ce Robinson
tous les jours que Dieu fait, et je n'en aurai pas satisfaction!
Le diable emporte votre loi !
— Mais, mon cher monsieur, répondit l'avocat, considérez
le grand danger et les inconvénients palpables d'admettre les
esclaves à être témoins.
— Vous avez raison, dit mon maître avec un sourire ironi-
que, je crois en effet que cela aurait beaucoup d'inconvénients
pour quelques-uns de mes voisins, beaucoup d'inconvénients,
sans doute! Enfin, monsieur, puisque la loi ne peut me don-
ner la réparation qui m'est due, j'y pourvoirai donc moi-
même; je ne puis pas laisser traiter mes gens ainsi. Je crava-
cherai ce polisson de Robinson en pleine face.
CHAPITRE XV. 87
Mon maître se leva à ces nuits, et quitta le cabinet de
l'homme de loi. Je le suivis. A peine aviona-nous fait quelques
pas il;m> la rue, que l'occasion «le mettre à exécution sa me-
Dace se présenta : nous rencontrâmes le capitaine Robinson,
<|ui. à ce qu'il paraît, avail aussi affaire à la cour du comté.
Non maître ne perdit pas le temps en paroles, et, fondant sur
lui, lui cingla les épaules avec sa cravache. Le capitaine Ro-
binson saisit un pistolet; mon maître, lâchant sa cravache, en
saisit un de son côté. Le capitaine fit feu sur lui, mais sans
l'atteindre. Mon maître mit alors en joue le capitaine, mais
celui-ci lui cria qu'il était désarmé, et de ne pas faire feu. Le
major Thornton hésita un instant, et abaissa son arme. Pen-
dant ce temps, la foule s'était rassemblée autour de nous, et
un ami du capitaine lui tendit un pistolet chargé. Les com-
battants se visèrent de nouveau, et firent feu ensemble. Le
capitaine Robinson tomba grièvement blessé. Sa balle man-
qua mon maître, alla traverser d'outre en outre un homme de
couleur libre, la seule des personnes présentes qui eût tenté
de séparer les champions. Le pauvre diable tomba mort, et le
populaire, tout d'une voix, déclara que c'était bien fait, at-
tendu qu'un « chien d'homme libre » comme lui n'avait pas
besoin de se mêler aux querelles des gentlemen.
Les amis du capitaine Robinson le ramassèrent et l'empor-
tèrent au logis. Le major Thornton et moi quittâmes, d'autre
part, en triomphe, le champ de bataille, et l'affaire en de-
meura là. De telles collisions sont très-fréquentes, mais le
grand jury en entend rarement parler. Quant au vainqueur,
il est sûr de grandir dans la faveur et dans l'estime publiques.
CHAPITRE XV.
On pensera peut-être qu'étant tombé sur un maître comme
le major Thornton, et n'ayant rien à faire qu'à manger et à tra-
vailler, j'étais heureux.
88 L'ESCLAVE BLANC.
Si j'eusse été un cheval ou un bœuf, cette idée ne manque-
rait pas de vraisemblance; mais, malheureusement pour moi,
j'étais un homme, et les appétits animaux ne sont ni Tunique
mobile des actions humaines, ni la seule source de notre fé-
licité ou de nos maux.
Il est certain que la majeure partie des esclaves du major
Thornton, doués sans doute de peu de sensibilité native, et
abrutis par une vie de servitude, semblaient très-enchan-
tés de leur destinée. C'était là l'espèce de gens qu'affection-
nait M. Thornton; sous ce rapport, il était de l'avis de tous
ses voisins : plus un esclave est stupide, plus le maître en fait
généralement cas. Celui qui donne, au contraire, quelques
gages de capacité est universellement réputé un sujet dange-
reux et un vaurien.
Je m'aperçus promptement de la prédilection du major
pour les imbéciles, et m'étudiai à lui plaire en cette qua-
lité. En peu de temps je fus son favori, et le goût qu'il prit
pour moi me valut d'être l'esclave le plus doucement traité
de l'habitation. Mais cela ne me rendait point heureux.
Le bonheur humain, à très-peu d'exceptions près, ne con-
siste pas dans la jouissance, mais dans la perspective et la
poursuite. Ce n'est point ceci ou cela qui peut assurer le bon-
heur; pour qui les possède, richesses, gloire, puissance, ne
sont rien : c'est le plaisir de l'entreprise et de la lutte, c'est
la difficulté d'y atteindre qui constituent le bonheur, dont on
les suppose à tort la source.
Les moralistes, qui ont fait tant d'homélies sur le devoir du
contentement de l'àme, ont montré une extrême ignorance
de la nature humaine. Il n'est pas de situation si brillante
qui, par elle seule, puisse rendre l'homme longtemps heu-
reux; et, d'autre part, il n'est pas de condition si infime dont
l'espérance raisonnable de s'élever ne puisse être la compen-
sation suffisante. L'esprit humain est ainsi fait, et nous donne
l'explication de mille phénomènes moraux qui, sans cette clef,
nous semblent pleins de contradictions et de mystères.
CHAPITRE XV. 89
Bien que lis hommes aient des ambitions diverses, mus
sont poussés et soutenus par un mobile unique, qui est l'es-
poir du succès. Pour satisfaire l'un, il ne faut rien moins que
l'influence, la renommée, le pouvoir: le laurier et le myrte
enlaces. In autre sYstiinei a heureux s'il peut sortir d'une
pauvreté abjecte et s'élever à une position sortable. Un troi-
sième voudra être le premier dans son village et l'oracle de
son district. Combien ces visées sont différentes! Pourtant, le
ressort qui les meut est le même : l'amour de la supériorité
sociale. Celui à qui les circonstances permettent de suivre l'im-
pulsion intime de sa nature et de parcourir — heureusement
ou non, peu importe, — mais avec une certaine chance de
succès, la voie qu'il préfère, peut être regardé comme jouis-
sant de toute la somme de bonheur qu'admet la faiblesse hu-
maine. Au contraire, l'homme dont le destin, le hasard, quel-
que influence contraire, étouffe et comprime les instincts, les
désirs, — quel que soit d'ailleurs son sort matériel. — est un
malheureux condamné à la douleur et vraiment digne de pi-
tié. Pour le premier, la peine même est un plaisir : c'est un
chasseur que la vue du gibier transporte et rend insensible à
la fatigue; l'ardeur le contient, l'espérance l'entraîne. Ces
jouissances-là, le second les ignore; pour lui. la vie n'a plus
de but : le repos lui est fastidieux et le travail intolérable.
Ceci n'est point un hors-d' œuvre ; si l'on a pris la peine de
lire le paragraphe qui précède, on comprendra comment,
même sous un maître comme le major Thornton, je n'avais
ni joie ni plaisir.
Il est vrai que j'étais bien nourri, bien vêtu et ne travail-
lais pas trop fort. Sous ce dernier rapport. — comme disait
mon maître avec une certaine fierté et non pas, certes, sans
raison, j'en ai souvent fait l'expérience, — ma condition était
meilleure que celle de beaucoup d'hommes libres. Mais une
chose me manquait qu'ont les hommes libres, et c'en était as-
sez de cette lacune pour me rendre à jamais misérable : je
n'avais pas la liberté', la liberté de travailler pour moi-même
8.
90 L'ESCLAVE BLANC.
et non pour un maître ; de suivre ma voie, au lieu de pâtir
à son bénéfice et à son ordre : cette liberté allège 1rs plus
lourds fardeaux. Il connaît bien peu la nature humaine, ce-
lui qui n'a pas découvert que l'homme aime mieux geler et
être affamé à sa guise qu'être nourri, habillé et travailler à
contre-cœur.
J'étais malheureux, car je n'avais aucun sujet d'espérance
ni de raisonnable désir. J'étais esclave, et les lois ne m'ou-
vraient aucune chance d'émancipation. Tous les efforts du
monde n'eussent pu améliorer ma condition ; tous les efforts
du monde n'eussent pu m'empêcher de retomber, demain
peut-être, au pouvoir d'un nouveau maître aussi déraisonna-
ble et aussi inhumain que peut l'être un homme voué aux
mauvaises passions, dont le cœur est impitoyable. L'avenir
ne m'offrait que chances défavorables; je pouvais, comme tant
d'autres, périr de froid, ou de faim, ou d'une balle, ou bien
encore sous le fouet, être pendu, peut-être, sans juges ni jury.
Mais d'améliorer ma condition, je n'avais ni possibilité ni es-
poir. J'étais un prisonnier à vie, pour le moment ne man-
quant pas de nourriture ni d'habits, mais sans la moindre
perspective de libération. Susceptible, de plus, à tout instant,
de changer de propriétaire, de souffrir de la faim et du froid,
de trembler quotidiennement sous le fouet, j'étais déshérité
de toutes ces espérances et de tous ces désirs qui sont le prin-
cipal mobile de l'action humaine. Je ne pouvais pas songer à
posséder jamais une chaumière, si humble qu'elle fût, mais ma
propriété ; un seul acre de terre, nu, stérile peut-être, mais
m'appartenant en propre. Je ne pouvais ni me marier — pau-
vre Cassy! — ni avoir des enfants dont, plus tard, l'affection
eût été la consolation et le soutien de ma vieillesse. Mes en-
fants, arrachés des bras de leur mère, pouvaient être vendus
au marchand d'esclaves; la mère pouvait avoir, le même sort,
et moi rester seul, désolé, vieux et sans appui. Tout ce qui af-
fermit le bras de l'homme libre et réjouit son cœur n'exis-
tait pas pour moi. Je travaillais, mais pour éviter le fouet; le
CIIAPITHK XV. 91
manque d'initiative m' énervait, et chaque coup fle bêche me
coûtait un uouvel <'t pénible effort.
Il faut le dire aussi : l'humanité, ou, pour mieux dire, l'in-
telligence de ses propres intérêts qui distinguait M. Thornton,
m épargnant a ses esclaves les misères de la faim et de la ou-
dité, exposait ceux d'entre eux que l'ignorance et La .servitude
n'avaient pas complètement abrutis, à d'autres <-t non moins
cruelles souffrances. Si nous n'avions été qu'à moitié nourris
et demi-nus, comme les esclaves des habitations voisines,
comme eux, du moins, nous eussions eu l'excitation au pil-
lage; nous aurions eu quelque moyen de développer nos fa-
cultés dans un intérêt propre, en combinant des plans et stra-
tagèmes pour accroître nos portions congrues par le vol.
Mais la maraude était peu en honneur à Oakland; L'appâi
in était trop minime et le risque trop grand, car, si l'on était
pris, on était sûr d'être vendu. Nous n'avions pas besoin d'ar-
gent ; qu'en eussions-nous fait? nous avions le couvert et la
nourriture à souhait. Le whisky était la seule jouissance qui
nous manquât, et nous étions assez riches pour nous en pro-
curer sans recourir au vol. Le major Thornton nous allouait
à chacun une petite pièce de terre, c'est l'habitude partout;
mais, ce qui ne Lest pas, c'était de nous allouer, comme fai-
sait le major, le temps de la mettre en culture. Il stimulait
d'ailleurs notre industrie agricole en nous achetant nos pro-
duits, non pas, comme partout, à un prix dérisoire, mais à
leur valeur vraie, au cours du jour.
Je regrette d'avoir à le dire, mais il est trop vrai que les
gerfs du major Thornton, comme tous les esclaves qui en ont
le moyen et l'occasion, s'adonnaient à l'ivrognerie. Notre maî-
tre avait soin seulement que le whisky ne nuisit point à la
Iiougne. S'enivrer avant la fin de la tâche était chez lui un
délit grave. Mais, après la journée de travail, nous avions la
liberté de boire tout notre soûl, pourvu que nous fussions sur
pied le lendemain, de grand matin. Le dimanche n'était pour
nous qu'une grande orgie.
92 L'ESCLAVE BLANC
Jusqu'à ce jour, j'avais rarement bu ; mais, à Oakland, je
commençai de rechercher avidement tout ce qui pouvait sou-
tenir mes esprits défaillants, relever mon àme engourdie. Le
whisky remplissait assez bien cet objet. Dans cette espèce de
dilatation mentale que détermine l'ivresse, dans cet oubli du
passé et du présent, dans cet éphémère rayon dont elle pare
l'avenir, je trouvai un délire que je me hâtai de renouveler et
dont bientôt je fus incapable de me passer. La réalité ne m' ap-
paraissait que sombre, menaçante, lugubre; l'action m'était
interdite, le désir défendu, l'espérance enlevée. Je fus con-
traint d'en appeler aux illusions et aux rêves. L'ivresse, qui
abaisse l'homme libre au niveau de la brute, élève au con-
traire ou du moins semble élever l'esclave à la dignité
d'homme. Elle devint bientôt mon seul plaisir, et je m'y livrai
avec excès. Chaque soir, mon travail fini, je m'enfermais tète
à tête avec ma bouteille. Je buvais solitairement; car, bien
qu'aimant l'excitation de l'ivresse, j'en sentais fort bien le
côté bestial et la frénésie insensée, et je craignais d'en mon-
trer en ma personne le spectacle à mes compagnons d'infor-
tune. Mais ma précaution fut plus d'une fois vaine. Dans le
délire de l'ébriété, il m'arrivait d'oublier mes résolutions, de
tirer les verrous que j'avais soigneusement assujettis, et d'aller
me mêler à la réunion que je désirais éviter.
Un dimanche, entre autres, j'avais bu au point de n'avoir
plus conscience de mes actions ni de moi-même. J'avais quitté
le logis et m'étais mis en quête de compagnons avec qui con-
tinuer la débauche et en accroître la surexcitation. Mais j'é-
tnis incapable de distinguer seulement un objet d'un autre,
et, après avoir cheminé, chancelant, à quelque distance, je
me laissai tomber à terre, presque privé de sens, sur la route
carrossable qui conduisait à la maison du major.
J'étais déjà un peu remis et cherchais à rassembler mes es-
prits et à me rendre compte du lieu où j'étais, lorsque je vis
mon maître à cheval, sur la route, avec deux autres gentle-
men. Ils étaient comme lui en selle, et, malgré l'ivresse, je
CHAPITRE XV. 95
^ is du premier coup d'oil que leur étal différai! assez peu du
mien. La titubation de leur allure à cheval était chose vrai
ment plaisante, el je m'attendais à toute minute à les voir
désarçonnés. Je faisais ces observations tout en gisant sur le
chemin, sans avoir conscience du lieu ni du danger assez
grave où fêtais d'être foulé aux pieds.
Avant de m'avoir aperçu, ils étaient déjà tout près de moi.
Pendant ce temps, je m'étais mis sur mon séant, et les com-
pagnons ivres de mon maître eurent la fantaisie de me sauter
comme une haie. Le major Thornton fit ce qu'il put pour les
en empêcher; il réussit à arrêter l'un des deux, mais ne put
saisir à temps la bride du cheval de l'autre, et celui-ci, jurant
que le jeu était trop joli pour qu'on y renonçât, donna de
l'éperon à son cheval et voulut exécuter le saut.
Mais le cheval ne goûta pas cette nouvelle espère de sport.
En arrivant sur moi. il se cabra et jeta par terre son cavalier
ivre. Les deux autres, mettant pied à terre, s'empressèrent au
secours de cet ivrogne. Il n'était pas encore bien sur ses pieds
qu'il commença à débiter au major Thornton un grave ser-
mon sur l'inconvenance de permettre aux esclaves de se griser
et de se coucher sur les plantations, sur les routes en particu-
lier, pour effrayer les chevaux des gentlemen et casser le cou
à ceux-ci. « C'est à vous, dit-il. que je parle, major Thorn-
ton, qui prétendez être notre modèle à tous. Si vous étiez
sage, chaque fois qu'un de ces drôles a l'insolence de se gri-
ser, vous lui feriez donner quarante coups de fouet. C'est
ainsi que j'en use! »
Mon maître aimait tant à prêcher sa méthode d'exploita-
tion et sa discipline particulière, qu'il ne s'inquiétait pas tou-
jours de savoir si ses adeptes étaient en état île l'entendre.
L'occasion suivante ('-tait trop belle pour qu'il la manquât, et.
se frottant les mains, il dit avec un demi-sourire et beaucoup
de sagacité :
« Mais, mon cher monsieur, vous savez que l'une des par-
ties de mon programme est de laisser mes esclaves boire tant
94 L'ESCLAVE BLANC.
qu'ils peuvent, pourvu que cela ne nuise point à leur travail.
Pauvres diables! eelte habitude les empêche de songer à
mal et les rend bientôt si stupides, qu'un enfant les condui-
rait. » Ici il fit une courte pause, et, de Pair d'un homme
qui pose un argument sans réplique, continua ainsi : « D'ail-
leurs, si l'un de ces ivrognes s'avise de prendre la fuite, la
première chose qu'il fait en s'en allant est de boire, et on le
rattrape bien vite ! »
Bien que je fusse encore, par l'effet du whisky, hors d'état
de me mouvoir, j'étais assez remis cependant pour compren-
dre ce que disait mon maître, et il n'eut pas plutôt fini, que,
tout gris que j'étais, je pris la résolution de ne plus boire de
ma vie. Je n'étais point encore assez abruti pour consentir à
être moi-même l'instrument de ma propre dégradation. Ma
résolution fut bien prise, et j'ai rarement touché à un spiri-
tueux depuis ce jour.
CHAPITRE XVI.
L'esclave est soumis, comme tous les autres hommes, aux
disgrâces du hasard, aux caprices de la fortune. Mais ce qui
le distingue des autres hommes, c'est qu'il n'a pas la ressource
de lutter contre la mauvaise chance. Il est littéralement pieds
et poings liés, et ses souffrances sont décuplées par l'amer-
tume de cette pensée qu'il ne peut s'aider lui-même, tenter
aucun effort pour échapper au coup qui menace sa tête. Cette
idée d'entière impuissance est la plus désolante qui soit au
monde : elle est la sœur du désespoir!
Le major Thornton, à la suite d'excès de travail compli-
qué de certaines imprudences, fut atteint d'une fièvre qui en
peu de jours prit un caractère alarmant. Il y avait nombre d'an-
nées qu'il n'avait été malade. Le danger qu'il courait causa à
Oakland non-seulement l'inquiétude, mais l'effroi. Chaque ma-
CHAPITRE XVI. 98
tin et chaque soir nous accourions autour de la maison pour
savoir des nouvelles de notre maître. Nos cœurs et mis vi-
sages étaient tristes quand on uuus répondait invariablement
par 1<' terrible : « Il ne va [tas mieux! » Les femmes, particu-
lièrement, avaient toujours été traitées à Oakland avec les
égards dus. mais si peu accordés à leur faiblesse el à leur
sexe. On vit. à l'occasion de cette maladie, de quelle grati-
tude est plein le cœur d'une femme quand on la traite bien,
et à combien peu de frais on peut acheter son dévouement
et son affection. Il n'y en avait pas une seule sur l'habita
tiim qui n'eût à cœur de contribuer par un moyen quel-
conque à l'allégement des souffrances de notre maître. Tou-
tes s'acquittaient à l'envi des soins les plus répugnants, et,
si jamais homme fut entouré des attentions les plus vigi-
lantes et les plus tendres, ce fut bien le major Thornton.
Mais tous nos empressements, toutes nos sympathies, tout
notre chagrin et toutes nos craintes furent de peu d'effet, ha
lièvre sévissait sur le patient avec une irrésistible fureur, et
semblait trouver chaque jour un nouvel aliment dans la forte
constitution du malade; cet aliment épuisé, ce fut l'affaire de
dix jours : mon maître cessa d'exister.
En apprenant sa mort, nous nous entre-regardàmes en si-
lence dans une consternation profonde. Une famille d'orphe-
lins sans appui, que la mort fût venue séparer de son dernier
auteur, n'eût pas été plus désolée. Les hommes pleuraient; les
femmes poussaient des cris aigus, désespérés, la vieille nour-
rice du major, en particulier, ne voulait entendre à aucune
consolation. Elle n'avait que trop raison de se lamenter. A la
mort du père de son maître, elle avait été vendue avec les
meubles et immeubles du défunt, au prolit des créanciers.
Mais le major Thornton l'avait rachetée depuis soi s< i > premiè-
res économies, l'avait mise à la tète de sa maison, et l'avait
toujours traitée avec la plus tendre affection. Aussi la vieille
femme l'aimait-elle comme son enfant et pleurait-elle « son
cher fils Charley, » comme elle l'appelait avec toute la pathé-
9(3 L'ESCLAVE BLANC.
tique énergie d'une mère à la l'ois privée de son époux et du
cher fruit de ses entrailles.
Nous assistâmes tous aux obsèques et suivîmes notre maître
à sa dernière demeure. Le bruit sourd de la terre tombant sur
le cercueil nous retentit dans l'âme à tous, et, quand la triste
cérémonie fut terminée, nous demeurâmes autour de la tombe
et pleurâmes. Notre chagrin était sincère, on peut m'en croire ;
car c'était sur nous-mêmes que nous pleurions.
Le major Thornton, qui n'était pas marié, ne laissait pas
dVnfant auquel la loi reconnût le droit de lui succéder.
J'ignore s'il avait eu l'intention de tester : la soudaineté de sa
mort l'en empêcha en tout cas, et son bien passa à une troupe
de cousins pour lesquels je crois qu'il n'avait pas grande af-
fection. Je n'en avais jamais vu un à Oakland, et, de mémoire
d'esclave, aucun de ces collatéraux n'avait rendu visite au dé-
funt. Ce fut ainsi que nous devînmes la propriété d'étrangers
qui ne nous avaient jamais vus et que nous ne connaissions
pas.
Ces héritiers légaux étaient aussi pauvres que nombreux, et
naturellement fort empressés de convertir en argent la pro-
priété afin d'arriver au partage dans le plus bref délai possi-
ble. Un ordre de la cour ou n'importe quelle autre légale au-
torisation fut bientôt obtenu, et la vente des esclaves affichée
pour avoir lieu en la maison où siégeait la cour du comté.
L'agent chargé par intérim de la gestion du domaine le fut
;mssi de toutes les formalités indispensables. On jugea conve-
nable de ne pas nous instruire de ce qui allait se passer, et le
secret en fut scrupuleusement gardé, dans la crainte que quel-
qu'un de nous ne s'enfuît.
La veille du jour fixé pour la vente, on nous réunit. Les
hommes et les femmes valides furent enchaînés les uns aux
autres, et on leur mit les menottes. Quelques vieilles gens
et les enfants en bas âge furent chargés sur une charrette. Le
reste, hommes, femmes et enfants, fut poussé en avant, pêle-
mèle comme un bétail. Trois gaillards à cheval, munis du
CHAPITRE XVI. D7
long fouel d'usage, faisaient à la lois l'office de gardiens et de
conducteurs «lu troupeau.
Je n'essayerai pas de décrire notre affliction, je ne ferais
que répéter une histoire bien connue. Qui n'a ouï parler des
marchés d'esclaves donl la côte d'Afrique est le théâtre? Quel
est le cœur qui n'a saigné à la peinture du désespoir et de la
terreur des victimes qu'on séparait de leurs enfants.' Notre cas
était analogue. Beaucoup d'entre nous étaient nés et avaient
grandi à Oakland, et tous le regardaient comme leur propre
home, en même temps que comme un refuge où nous avions
toujours échappe aux insultes et aux attaques gratuites. On
nous arrachait de cet asile sans nous donner un instant
pour nous préparer à cet exil; on nous conduisait, enchaînés,
au marché d'esclaves, pour être adjugés au plus offrant et
dernier enchérisseur.
Devait-on s'étonner de notre peu d'empressement à mar-
cher? Eussions-nous quitté Oakland de notre plein gré, en
quête de notre propre fortune, nous n'aurions pu d'un coup
briser les liens qui nous attachaient par le souvenir et la re-
connaissance à ce domaine. Que devait donc être notre cha-
grin de le quitter dans de telles conditions?
Mais les pleurs des hommes, et les clameurs des femmes, et
les cris d'épouvante des malheureux enfants, étaient absolu-
ment non avenus. Nos conducteurs, faisant claquer leurs
fouets, se moquaient de toutes nos lamentations. Notre triste
procession s'avançait lentement, et plus d'un regard de dou-
leur fut jeté, durant cette marche, sur les lieux que nous quit-
tions.. Nous ne parlions pas, et nos tristes pensées n'étaient in-
terrompues que par les blasphèmes, les cris et le gros rire de
ceux qui dirigeaient le troupeau.
Nous passâmes la nuit sur la route, nos conducteurs dor-
mant et faisant le guet tour à tour. Le jour suivant, nous
fûmes rendus à la cour du comté, et, à l'heure dite, l'adju-
dication commença. La réunion était peu nombreuse et les
amateurs ne paraissaient pas très-chauds. Beaucoup ^s voisins
9
98 L'ESCLAVE BLANC.
de notre dernier maître étaient présents. L'un d'eux fit observer
bien haut que nous étions, en général, d'assez robustes gail-
lards, mais que, pour sa part, il se souciait peu d'acheter n'im-
porte lequel des esclaves de Thornton, attendu que ce maître
nous avait tellement gâtés par sa déraisonnable indulgence,
qu'un seul de nous suffirait pour jeter le mécontentement et
le trouble dans tout un pays. Ce discours, très-applaudi, pro-
duisit l'effet que l'auteur en attendait. Le commissaire-priseur
lit son métier en conscience et insista avec beaucoup d'élo-
quence sur notre saine, florissante et vigoureuse constitution.
« Pour ce qui est des effets de l'indulgence exagérée dont on
vous parle, ajouta-t-il, une sévère discipline et une bonne
peau de vache en viendront promptement à bout ; et, d'après
ce que j'ai ouï dire des intentions de l'honorable préopinant,
c'est lui-même qui compte acheter ces esclaves. »
Cette saillie du commissaire-priseur fit rire la compagnie
sous cape; mais l'enchère n'en fut pas beaucoup plus brillante.
On nous adjugea à des prix très-modérés. La plupart Av±
jeunes gens, des enfants et des femmes, furent achetés par un
marchand d'esclaves venu exprès. On eut beaucoup de peine
à obtenir une mise quelconque sur les vieilles gens. La nour-
rice de M. Thornton, qui, je l'ai déjà dit, avait été sa ména-
gère et une personne d'importance à Oakland, fut adjugée
à raison de trente dollars. Elle fut achetée par un vieux drôle
fort connu dans tout le pays pour son inhumanité envers les
esclaves. Ce dernier hocba la tète quand le marteau du com-
missaire retomba sur la table, grimaça un sourire significatif
et dit qu'il espérait que la vieille pouvait encore tenir une
houe, ajoutant que, dans tous les cas, et n'importe comment,
il en tirerait encore le travail d'un été. La pauvre femme
avait à peine levé la tête depuis la mort de son dernier maître ;
mais le dépit d'être vendue à si bas prix lui fit oublier tout,
jusqu'à son chagrin, jusqu'au rude sort qui lui était réservé.
Se tournant vers son acheteur, elle lui dit d'un air indigné
qu'elle avait encore de la force et de la jeunesse, et lui assura
CHAPITRE XVI. 99
qu'il avait fait If meilleur marché de toute la vente. Le vieux
drôle se mil à rire silencieusement. Sa pensée était transpa-
rente : il était évident qu'il se proposait de prendre la pauvre
\ ieille au mot.
Plusieurs des esclaves, vieux et décrépits, ne purent trou-
ver, d'acquéreurs. Ils ne valaient pas même l'enchère, et pas
un.' âme iif misa. J'ignore ce qu'ils purent devenir.
Le marchand d'esclaves qui avait acheté le plus grand nom-
bre des enfants refusa de miser celles des mère? qui avaient
passé l'âge de la fécondité. La séparation de ces mères d'avec
leurs enfants fut une nouvelle scène de désolation et de mi-
sère. Les pauvres petits malheureux, arrachés la veille du
lieu qui les avait vus naître, et maintenant enlevés aux mères
qui les avaient portés et nourris, agitaient leurs petites mains
et exhalaient un cri perçant, le désespoir de l'enfance. Les
mères pleuraient aussi . mais leur désespoir ('tait moins
bruyant. Il y avait entre autres une vieille femme, mère, dit-
elle, de quinze enfants. Une petite fille de dix ou douze ans
était le seul qui lui restât. Les autres avaient été vendus et
dispersés et envoyés on ne sait où. Il s'agissait maintenant de
perdre le plus jeune et le dernier. La petite fille s'attachait
aux habits de sa mère avec une suprême épouvante, et ses cris
eussent touché un cœur de pierre. Son nouveau maître la
saisit, lui appliqua un coup de fouet, et lui ordonna de cesser
i sa maudite criaillerie. » Le marchand d'esclaves a beau avoir
les dehors du gentleman, il est au fond toujours le même
atroce personnage, qu'il fasse son métier sur la côte d'Afrique
ou dans « les anciennes possessions. »
Dés que notre nouveau maître eut complété ses achats, il
se prépara à partir avec sa cargaison. 11 était agent d'un
commerce d'esclaves dont le principal entrepôt était situé à
Washington, siège du gouvernement fédéral et chef-lieu des
États-Unis d'Amérique. C'est là qu'il se proposait de nous con-
duire. La totalité' de ses emplettes se composait d'environ qua-
rante esclaves, hommes, femmes et enfants, à peu près par
100 L'ESCLAVE BLANC.
égales proportions. Nous fûmes accouplés par des carcans île
1er, que joignaient des chaînons de même métal, eux-mêmes
reliés à une lourde chaîne, allant de Tune à l'autre extrémité
de notre malheureuse bande. Chacun de nous avait en outre
la main liée par des menottes à celle de son voisin de rang, et
une autre chaîne s'adaptait à ce dernier lien. Nos carcans,
avec les chaînons y adhérents, eussent pu suffire sans doute
dans les occasions ordinaires ; mais notre nouveau maître
avait tellement entendu dire aux voisins du major Thornton,
présents à l'adjudication, que nous étions « de dangereux co-
quins, » qu'il avait jugé bon, dit-il, de n'omettre aucune ga-
rantie raisonnable.
La chaîne fut mise en mouvement. Nos acheteurs, assistés
de deux ou trois sous-ordres, nous accompagnaient à cheval,
armés de fouets, comme toujours. Le voyage fut lent, triste et
des plus pénibles. Nous ne marchions guère de notre plein
gré ; les pauvres enfants succombaient sous le double poids de
leurs chaînes et d'une fatigue à laquelle ils n'étaient pas ac-
coutumés, et nous étions tous défaillants, faute de nourriture,
car notre nouveau maître était un homme très-rangé, qui dé-
pensait le moins possible en voyage.
J'épargne au lecteur la triste monotonie du trajet et de nos
souffrances. Qu'il suffise de dire qu'après bien des jours de
marche nous traversâmes le large et majestueux Potomac et ar-
rivâmes de nuit dans la cité fédérale, je devrais dire plutôt
dans le lieu où plus tard elle devait s'élever, car Washington,
alors, n'était qu'un grand village éparpillé sur une vaste éten-
due de terrain, entrecoupé de champs déserts, envahi par les
broussailles. On y pouvait pourtant pressentir les splendeurs
d'une future métropole. Le Gapitole, bien qu'inachevé, étalait
ses spacieuses murailles aux clartés de la lune et promettait
d'être ce qu'il est devenu, un très-magnifique édifice. On
voyait des lumières aux fenêtres. Le congrès était peut-être
en session. La vue de ce palais naissant me saisit d'une émo-
tion profonde. « C'est ici. me dis-je, la tête d'un grand peu-
CHAPITRE XVI. 101
pie; c'est le lieu où sa sagesse concentrée s'emploie aux lois
qui doivent assurer le bonheur <■- sen items autrement que ne
les traitaient ses \ nisins. Tout le monde a des accès de bonté,
mais ce ne sont pas des garanties contre nu mépris habituel
des droits el des sentiments de ceux qui n'ont pas la permis-
sion de se protéger eux-mêmes, et qui ne sont protégés ni par
les lois, ni par l'opinion publique.
Je fus acheté par un agent de M. James Carleton, de Carle-
ton-Hall, dans l'un des comtés septentrionaux de la Caroline
du .Nord, et je ne tardai pas à être envoyé, avec deux ou trois
de mes compagnons, à la plantation de noire nouveau maître
Après un voyage de quatre ou cinq jours, nous arrivâmes
à Carleton-Hall. C'était, comme tant d'autres résidences de
planteurs américains, une mesquine maison qui n'annonçait
que peu ou point de luxe et de confort. A une petite distance
de la maison était le quartier des domestiques, misérable amas
de cabanes en ruines, entassées sans aucun ordre, et presque
ensevelies sous les mauvaises herbes qui s'élevaient autour
d'elles.
Bientôt après notre arrivée, nous lûmes conduits en pré-
sence de notre nouveau maître, qui nous examina un à un
et s'enquit de nos diverses capacités. Ayant appris que j'avais
été dressé' au service de la maison, et étant satisfait, à ce qu'il
dit. de mes manières et de mon apparence, il m'annonça qu'il
me [irendrait à son service pour remplacer son valet de cham-
bre John, qui ('tait devenu un si incorrigible ivrogne, qu'il
avait été obligé de l'envoyer travailler aux champs.
J'étais assez satisfait de cet arrangement; car, en général.
1 : esclaves employés au service de la maison sont infini-
ment mieux traités que ceux qui sont employés aux tra-
vaux des champs; ils sont mieux nourris, mieux vêtus, et
leur besogne est moins rude. Ils sont sûrs d'avoir les miettes
qui tombent de l,i table de leur maître, et. comme ses yeux
et ceux de ses convives sei aient blesses par la vue de haillons
malpropres dans la salle à manger, les domestiques sont bien
118 L'ESCLAVE BLANC.
habillés, moins, il est vrai, dans leur propre intérêt que par
égard pour la vanité de leur propriétaire. Comme c'est une
affaire d'ostentation d'avoir une maison pleine de domesti-
ques, la besogne e.st moins rude, divisée comme elle est entre
tant de personnes. Une nourriture suffisante, de bons vête-
ments et peu d'ouvrage ne sont pas à dédaigner; mais la cir-
constance qui contribue principalement à rendre la condition
Au domestique plus tolérable que celle du travailleur des
champs est d'une autre nature : les hommes, et surtout les
femmes et les enfants, ne sauraient rien avoir souvent auprès
d'eux, que ce soit un chien, un chat ou même un esclave,
sans y prendre insensiblement quelque intérêt, et il arrive
ainsi qu'un serviteur de la maison en devient souvent le fa-
vori, et finit, pour si peu que ce soit, par être considéré comme
de la famille.
C'est là le point de vue le plus supportable, — le seul, à vrai
dire, — sous lequel l'esclavage puisse être-présenté ; et c'est en
fixant résolument leurs yeux sur les cas assez rares de cette es-
pèce, et en les fermant avec non moins de résolution sur tou-
tes les horreurs et énormites inhérentes à l'esclavage, que
de hardis sophistes ont eu le courage d'en faire l'éloge.
Toutefois, cette condition, quoique la meilleure, est encore
trop misérable pour être endurée. S'il est de bons maîtres et
de bonnes maîtresses, il arrive trop fréquemment que le maî-
tre est un tyran capricieux et la maîtresse une pie-grièche
maussade. Le pauvre domestique esta toute heure en butte
à une série de durs reproches et d'aigres réprimandes qui me-
nacent toujours d'aboutir à la torture du fouet, et qui. pour
un être doué d'un peu de cœur, sont plus pénibles que le
fouet lui-même. Et tout cela, sans espoir ni chance de re-
mède. Le maître et la maîtresse s'abandonnent sans contrainte
à leur mauvaise humeur; l'esclave est à eux, et ils peuvent '
le traiter comme bon leur semble : il n'a rien à attendre, ni
de lui-même, ni des autres.
M. CarletOD, tout en ayant la plupart des idées des plan-
CHAPITRE XIX. llî>
leurs ses confrères, différait de la plupart d'entre eux sous un
rapport frappanl : il était zélé presbytérien et très-chaud par-
tisan de la cause de la religion. Si quelqu'un lui eût dit «j iu i
tenir des hommes en esclavage était une haute offense envers
la religion et la morale, quelle eût été sa réponse 1 ? Sun coeur
aurait-il reconnu une vérité si conformé ;'i tout sentimenl gé-
néreux'.' J'ai bien peur que non ; je crains que sa réponse n'eût
été fort semblable à celle de ses confrères qui ne se piquent
pas particulièrement de piété. Avec la conscience de ses torts,
mais avec ta détermination de ne les point admettre, il se se-
rait emporté, aurait parlé des <( droits sacrés de la propriété,
— pins sacrés aux yeux d'un propriétaire d'esclaves que la
liberté ou la justice, — et aurait déclamé contre cette imper-
tinente intervention dans les affaires d'autrui : — sujet sur
lequel, par parenthèse, n'insistent guère que ceux dont les
affaires souffrent difficilement l'examen.
M. Carleton, quoique zélé presbytérien, avait, comme je
l'ai dit. à peu près la manière de voir et de sentir des autres
planteurs. Il en résultait que son caractère, sa conversation et
sa conduite, étaient pleins d'étranges contrastes, et présen-
taient un mélange incongru de matamore et de puritain.
J'entends par matamore un esprit de bravade et de violence,
cette disposition à régler toutes les contestations avec le pisto-
let, qui est si commune, je pourrais dire si universelle, dans
les États du sud de l'Amérique. Avec toute sa piété, M. Carle-
ton parlait aussi souvent de tirer sur les gens que s'il eût été
un assassin de profession.
Comme j'avais l'honneur de servir M. Carleton à table, et
l'avantage d'écouter chaque jour sa conversation, je ne tardai
p,is à comprendre parfaitement son caractère. — aussi parfai-
tement du moins qu'il était possible de comprendre un carac-
tère si rempli d'inconséquences. On priait en commun chez
lui soir et mutin, avec la [dus minutieuse régularité. Il priait
longtemps et avec ferveur, et à deux genoux. Il suppliait ave<
une ardeur particulière le ciel de répandre partout l'Evangile;
riO L'ESCLAVE BLANC.
il demandait avec instance que, puisque tons les hommes
étaient enfants du même Dieu, ils devinssent promptement
enfants de la même foi. Cependant, non-seulement les escla-
ves de la plantation n'étaient jamais invités à se joindre aux
pratiques religieuses de la famille, mais les domestiques eux-
mêmes en étaient exclus. La porte était fermée; — et, au mo-
ment même où le dévot M. Carleton prétendait se prosterner
dans la poussière devant son Créateur, il avait un sentiment
trop prononcé de sa propre supériorité pour permettre à ses
domestiques de prendre part à ses dévotions!
Malgré cela. M, Carleton avait évidemment fort à cœur la
cause de la religion, et semblait prêt à lui sacrifier sa for-
tune et lui-même. Il y avait peu d'ecclésiastiques dans la
partie du comté où il résidait, et son zèle le portait fréquem-
ment à combler cette lacune par ses propres exhortations. Il
n'\ avait même guère de dimanche qu'il n'allât prêcher quel-
que part dans le voisinage. Dans -un rayon de dix milles de
Carleton-Hall, et dans des directions différentes, il y avait
jusqu'à trois églises, de misérables petites églises en ruine,
qui avaient plutôt l'air de granges abandonnées que d'édifices
consacrés au culte. M. Carleton les avait fait toutes réparer à
ses frais, en grande partie, — et il prêchait dans chacune
d'elles de temps en temps. Mais il ne considérait pas une église
comme indispensable pour faire des exbortations. L'été, il te-
nait souvent des meetings à l'ombre de quelque bois ou au-
près de quelque source fraîche; et, l'hiver, tantôt chez lui.
tantôt chez ses voisins. Il était généralement assez sur d'avoir
un auditoire considérable. Cette partie de la contrée était peu
habitée, et on y avait peu de distractions. On saisissait avec
plaisir toute occasion de se réunir, et on paraissait peu s'in-
quiéter de savoir si ce serait une prédication ou un divertisse-
ment. D'ailleurs, M. Carleton était réellement un agréable
orateur, et la véhémence de son débit était propre à lui attirer
des auditeurs.
Us se composaient, en grande partie, d'esclaves; car, bien
CHAPITRE XIX. i-2i
(ju'il De crût pas devoir leur permettre de prendre pari à ses
dévotions particulières, il ne s'opposait pas à ce qu'Us vinssent
grossir son auditoire et donner une sorte d'éclat à ses séances
publiques. Souvent même, vers la lin de ses sermons, il dai-
gnait ajouter quelques phrases à leur intention. Le change-
ment qui s'opérait alors dans son débit était suffisamment vi-
sible. L'expression de « chers frères, » qu'il avait répétée à
tout instant dans la première partie, était tout à coup laissée
de côté. Le prédicateur prenait un air de condescendance, de
patronage, et informait brièvement et sèchement ceux de ses
auditeurs, « que Dieu avait faits pour être domestiques, » que
leur seul espoir de salut était dans la patience, l'obéissance, la
soumission, le zèle et la subordination. Il les mettait forte-
ment en garde contre le vol et le mensonge, « péchés aux-
quels ils étaient si sujets! » et s'étendait au long sur le crime
et la folie d'être mécontents de leur condition. Tout cela était
applaudi par les maîtres comme une doctrine très-orthodoxe
et très-propre à être prèchée à des domestiques. Ceux-ci la
recevaient eux-mêmes avec une soumission apparente que
démentaient leurs cœurs. Et il n'est pas fort étrange, vu les
doctrines qu'il leur prêchait, que la plupart des esclaves con-
vertis par M. Carleton fussent des hypocrites qui faisaient de
la religion un manteau pour cacher leur coquinerie. 11 y avait,
par le fait, beaucoup de vrai dans l'observation d'un des voi-
sins de M. Carleton, qui disait que la plupart des esclaves, dans
cette partie du pays, n'avaient pas du tout de religion, et que
ceux qui prétendaient en avoir étaient pires que les autres.
Comment pouvait-il en être autrement, lorsque, au nom vé-
nérable de la religion, on leur prêchait une doctrine qui. non
contente de demander de temps en temps une victime hu-
maine, exigeait le sacrifice perpétuel d'une moitié de la com-
munauté?
Hélas! ô christianisme! à quoi te servent ta sollicitude pour
les pauvres, ta tendresse pour les opprimés, tes principes
d'amour fraternel? Le serpent sait extraire du poison de la
n
1-2-2 L'ESCLAVE BLANC.
nature inoffensive de la colombe. Les tyrans de tous les siècles
et de tous les pays ont réussi à prostituer le christianisme, à
en faire l'instrument de leurs forfaits, la terreur de leurs vic-
times et l'apologie de leur oppression ! Et jamais ils n'ont
manqué de prêtres complaisants et de prophètes menteurs
pour les applaudir, les encourager et les soutenir!
Quelque peu i les
.1 faits seuls tuteurs. Ils I»' refusent a leurs esclaves, dont ils
niit été nommés par Dieu 1rs protecteurs naturels, pour nous
servir de leur expression favorite; et par là. de leur propre
aveu, ils exposent volontairement et sciemment ees esclaves
an danger d'un éternel châtiment! Ils les exposent volontai-
rement et sciemment à ce danger formidable, de peur qu'en
apprenant à lire ils n'apprennent en même temps à connaître
leurs propres droits et le moyen de les revendiquer.
Quel nutrage à l'humanité fut jamais égal à celui-ci 1 D'au-
tres tyrannies se sont portées à tous les excès contre le bon-
heur temporel de l'homme ; niais où trouver, dans l'histoire
du monde entier, d'autres tyrans qui aient ouvertement, publi-
quement, confessé qu'ils préféraient exposer leurs victimes au
danger imminent d'un malheur éternel, plutôt que de leur
donner un degré d'instruction qui pourrait, par impossibilité,
compromettre leur autorité injuste et usurpée? Et ce sont des
hommes qui. sons d'autres rapports, ne paraissent pas dé-
pourvus de bienveillance, di^ hommes qui parlent de liberté,
de vertu, de religion, qui parlent même de justice et d'hu-
manité !
Si j'étais porté à la superstition, je croirais que ce ne sont
pas des liomnies. mais des démons incarnés, des esprits mal-
faisants qui ont pris la l'orme humaine et un semblant de sen-
timents humains, afin de poursuivre plus secrètement et plus
sûrement leur grande conspiration contre le genre humain.
Je le croirais, si je ne savais que l'amour de la supériorité so-
ciale, ce véritable mobile du cœur humain, qui est le princi-
pal ressort de la civilisation et la principale source de tous
les progrés de l'humanité, est capable, lorsqu'il n'est [tas
maîtrisé par des émotions plus généreuses, de corrompre toute
la nature de l'homme, et de le pousser aux actes les plus dé-
124 L'ESCLAVE BLANC.
tes ta blés. Lorsqu'à cette violente passion, ainsi dénaturée, se
joint une vile crainte, à la fois lâche et cruelle, qu'y a-t-il
d'étonnant que l'homme devienne une créature digne de haine
et de mépris? — Ah ! de pitié bien plutôt ; — le maniaque ne
saurait être responsable des attentats auxquels sa démence le
pousse, quand même sa démence serait son propre ouvrage.
Quelque infernale que puisse être considérée la tyrannie
qui, pour maintenir son pouvoir usurpé, est prête à sacrifier
le bonheur temporel et éternel de ses victimes, elle est assu-
rément très-propre à atteindre le but qu'elle se propose, le
but de se perpétuer. Mais il est nécessaire de faire un pas de
plus. Les propriétaires d'esclaves devraient se rappeler que
toute connaissance est un danger, et qu'il est impossible de
donner aux esclaves aucune instruction chrétienne sans leur
donner des idées dangereuses. Peu importe que la loi défende
de leur apprendre à lire. L'instruction orale est aussi dange-
reuse qu'écrite, et le catéchisme n'est qu'une Bible déguisée.
Qu'ils aillent donc jusqu'au bout, et qu'ils complètent glo-
rieusement leur œuvre. Qu'ils prohibent d'un seul coup toute
instruction religieuse. 11 faudra bien finir par là. Qu'ils me
permettent de leur dire que le temps est passé où la doctrine
d'obéissance passive, prêehée par M. Carleton, est la seule
chose que la religion doive enseigner. Tn autre esprit se ré-
pand au dehors, et cet esprit pénétrera partout où l'instruc-
tion religieuse lui ouvrira la voie. Aujourd'hui, il est impos-
sible de traiter l'esclave de frère, au nom du christianisme,
sans lui reconnaître les mêmes droits au nom de l'humanité.
CHAPITRE XX.
Je n'avais pas été longtemps au service de M. Carleton
avant de découvrir qu'un moyen assez sûr de gagner ses bon-
nes grâces était d'admirer fort ses exercices religieux, et
CHAPITRE \\. 125
d'assister dévotemenl à ceui où les domestiques étaienl admis.
Personne ne fut jamais moins porté que moi à l'hypocrisie.
Mais l'astuce est la seule ressource d'un esclave, et j'avais ap-
pris depuis longtemps à pratiquer une foule de ruses, que,
tout en les méprisant, je trouvais souvent fort utiles.
J'avais lieu maintenant de recourir à ces ruses, et j'usai si
liieii de flatterie, que je me conciliai promptement la bien-
veillance de mou maître, et qu'avant longtemps j'occupai le
poste de domestique de confiance. C'était une position consi-
dérable, et, après le contre-maître, j'étais décidément le per-
sonnage le plus important de l'endroit. Mes fonctions consis-
taient à faire le service particulier de mon maître, à l'accom-
pagner à cheval aux meetings, à porter son manteau et si
Bible, et à prendre soin de son cheval; car, entre autres
choses, M. Carleton était connaisseur en chevaux, et il n'ai-
mait pas à confier le sien à la négligence et à la maladresse
habituelles îles grooms de ses voisins.
Mon maître eut bientôt découvert mes talents en fait de
lecture et d'écriture, — car je trahis par inadvertance un se-
cret que j'avais résolu de garder. D'abord, il en parut mé-
content; mais, comme il ne pouvait pas me les faire perdre,
il se détermina à en tirer parti. 11 avait beaucoup d'écritures
à faire, et il m'employa comme copiste. En ma qualité de se-
crétaire, lorsque mon maître était occupé, j'étais souvent ap-
pelé' à délivrer des passes. Cela augmenta beaucoup mon im-
portance, et mes camarades commencèrent à me considérer
comme le premier après « maître. »
M. Carleton était naturellement bon et humain, et. quoi-
que ses accès subits d'impatience et de mauvaise humeur
lussent souvent assez fâcheux, cependant, si on le ménageait,
ils ne duraient pas longtemps eu général; et, comme s'il s'é-
tait reproché de n'avoir pas plus d'empire sur lui-même, il
montrait, à leur suite, [dus d'affabilité et d'indulgence qu'à
l'ordinaire, .le sus bientôt le prendre comme il [allait, et j'a-
vançais chaque jour dans sa laveur.
11.
1-20 L'ESCLAVE BLANC.
J'avais passablement de loisir, et je trouvais moyen de
l'employer innocemment et agréablement. M. Carleton avait
une bibliothèque, chose fort inusitée chez un planteur de la
Caroline du Nord. Cette bibliothèque pouvait contenir de deui
à trois cents volumes. Elle faisait l'admiration de tout le pays
d'alentour, et no contribuait pas pou à faire à son possesseur
une réputation d'homme très-instruit. Ma position de domes-
tique de confiance m'y donnait un libre accès. La plupart des
volumes traitaient de théologie; niais il y en avait d'autres
d'un genre plus attrayant, et je pouvais, de temps en temps
et à la dérobée, — car je n'aimais pas qu'on me vît lire autre
chose que la Bible, — satisfaire le goût pour l'instruction que
j'avais contracté dans mon enfance, et (pie toutes les dégrada-
tions de la servitude n'avaient pas entièrement détruit en
moi. Tout bien considéré, je me trouvais dans une meilleure
situation que je ne l'avais jamais été depuis la mort de mon
premier maître.
J'aurais voulu, dans leur-intérêt comme dans le sien, que tout
le reste des esclaves de M. Carleton eussent été aussi bien trai-
tés que moi. Ceux qui étaient attachés au service de la mai-
son, il est vrai, n'avaient pas à se plaindre, si ce n'est de ces
maux inséparables de la servitude et que nulle indulgence de
la part du maître ne saurait empêcher. Mais les ouvriers de la
plantation, — au nombre d'une cinquantaine, — étaient dans
une condition hien différente. M. Carleton, comme une grande
partie des planteurs américains, n'entendait rien à l'agricul-
ture, et n'en avait aucunement le goût. 11 ne s'était jamais
occupé des affaires de sa plantation; sa jeunesse avait été
fort dissipée, et, depuis sa conversion, il s'était entièrement
voué à la cause de la religion. Naturellement ses affaires de
ce genre et tout ce qui y avait rapport étaient complètement
aux mains de son contre-maître, qui était fin, intelligent et
bien au fait de la besogne ; mais chef sévère, acariâtre, et,
m tous les bruits étaient vrais, ayant une très-faible dose de
probité. M. Warner,— c'était le nom du oontre-maître, — ; avait
CHAPITRE XX. 1-27
été engagé à « 1 ♦ ■ > conditions qui, bien que ruineuses pour le
planteur el pour sa plantation, étaient fort communes dans la
Virginie el dans les Carolines. Au lieu de recevoir un salaire
régulier en argent, il prenail une portion de la récolte II était
donc de smi intérêt terres,
ni les esclaves ne lui appartenaient, et si dans dix ou douze
ans, — à peu prés le temps qu'il aurait passée Carleton-Hall,
il pouvait leur ôter toute leur valeur, le profit serait pour
lui et la perte jour son patron. Ce but désirable, il semblait
assez près de l'atteindre. Les terres de Carleton-Hall n'avaient
jamais été cultivées, vraisemblablement, avec quelque habi-
leté; mais M. Warner axait poussé le procédé de l'épuisement
jusqu'à sa dernière limite. Les champs, l'un après l'autre,
avaient été a retournés, » comme ils disent. — c'est-à-dire
laissés, sans culture et sans baies, se couvrir de genêts et
servir de pâture à tout le bétail du voisinage. D'année en an-
née, de nouvelles terres axaient été exposées au môme procédé
d'épuisement, qui avait détruit les champs déjà abandonnés,
— jusqu'à ce qu'enfin il ne resta plus aucune terre vierge sur
la plantation.
Alors M. Marner commença à parler de sa démission, et ce
ne fut qu'à force de sollicitations, et en lui assignant une plus
forte part dans le produit fort amoindri, que M. Carleton le
décida à demeurer encore une année.
Mais ce n'était pas seulement la terre qui souffrait. Les es-
claves étaient soumis au même procédé d'épuisement, et, tant
par l'excès du travail, l'insuffisance de la nourriture, que par
une sévérité pleine de caprice, ils l'taient devenus mécontents,
maladifs et propres à peu de chose. Il \ en axait toujours deux
ou trois d'évadés, — et parfois beaucoup plus. — qui erraient
dans les bois; et cela donnait lieu à de nouveaux tracas et à
des ligueurs nouvelles.
128 L'ESCLAVE BLANC.
M. Carleton avait expressément ordonné de distribuer à ses
serviteurs une ration de maïs et surtout de viande, ce qui,
dans cotte partie du monde, était regardé comme une grande
libéralité*; et je crois que, si nous avions reçu fidèlement la
ration, le plus vigoureux d'entre nous aurait eu pour sa part
la moitié autant de viande environ qu'en consommait la plus
jeune tille de M. Carleton, enfant de dix à douze ans. Mais.
si les esclaves étaient dignes de foi. ni les balances de M. War-
ner, ni ses mesures n'étaient très-exa&es ; et. à les entendre,
tout ce qu'il pouvait soustraire à leur ration de la semaine
allait grossir sa part dans le produit annuel de la plantation.
Une ou deux fois, des plaintes avaient été portées à M. Car-
leton; mais il n'avait pas daigné les examiner. M. Warner,
disait-il, ( ; tait un honnête homme et un chrétien. — C'était
en effet sa réputation de chrétien qui avait été sa première re-
commandation auprès de son patron, — et ces propos calom-
nieux étaient dus à l'animosité que les esclaves, ressentent
toujours contre le surveillant qui les oblige à faire leur devoir.
Cela pouvait être; je ne prétends pas positivement dire le
contraire. Cependant, je sais que ces imputations d'improbité
n'étaient pas bornées à la plantation, et qu'elles circulaient
assez librement dans le voisinage ; et, s'il n'était pas un coquin,
M. Carleton, par sa confiance sans limite, sans soupçon et sans
prudence, faisait de son mieux pour le rendre tel.
Que les esclaves fussent ou non frustrés de leur ration, tou-
jours est-il incontestable qu'ils étaient accablés de travail et
durement traités. M. Cartelon prenait toujours le parti de son
contre-maître, et avait coutume de soutenir qu'il était impos-
sible de mener une plantation sans être très-sévère et sans
user fréquemment du fouet; et pourtant, comme il avait bon
cœur, il était peiné lorsqu'il s'en présentait quelque occasion
sérieuse. Mais il était souvent hors de chez lui, par consé-
quent, fort peu au fait de ce qui s'y passait; et le reste du
temps, soigneux de ménager sa sensibilité, le contre-maître
avait défendu, sous les peines les plus sévères, qu'il appliquait
CHAPITRE XX. 129
avec une rigueur impitoyable, de jamais rien rapportera la mai-
son de oe qui se faisait sur la plantation. Par ce moyen ingé-
nieux, quoique très-commun, M. Warner n'en faisait qu'à sa
tête, lui réalité, M. Garleton avait aussi peu d'autorité sur sa
plantation que sur aucune autre du comté, et il ne la connais-
sait pas davantage.
Dans sa jeunesse, mon maître avait parié au\ courses de
chevaux et aux tables de jeu, et jeté son argent par les fenêtres
de mille manières absurdes. Depuis qu'il était devenu dévot,
il avait cessé ces dépenses-là, mais il en faisait d'autres. Ce
n'était pas une faible somme qu'il consacrait chaque année à
acheter des Bibles, à réparer des églises, et autres pieux ob-
jets. Depuis plusieurs années son revenu avait été en dimi-
nuant, mais sans qu'il eût diminué en proportion de ses dé-
penses. Comme conséquence naturelle, il s'était fort endetté.
A mesure qu'il s'appauvrissait, son contre-maître s'était en-
richi. Ses terres et ses esclaves étaient grevés d'hypothèques,
et il commençait à être tourmenté par l'officier du shérilï.
.Mais ces perplexités ne lui faisaient point abandonner ses tra-
vaux spirituels, et il les poursuivait même avec plus de dili-
gence qu'auparavant, s'il est possible.
Il y avait six à sept mois que je vivais chez lui, et j'étais
complètement en faveur, lorsque, un dimanche matin, nous
partîmes ensemble pour un endroit situé à huit milles de dis-
tance, et où il n'avait pas prêché depuis que j'étais à son ser-
vice. Le meeting avait lieu en plein air; cependant l'endroit
était joli et tout à fait convenable, car c'était un petit tertre
parsemé ça et là de vieux chênes touffus. Leurs branches, qui
s'étendaient au loin, donnaient une ombre épaisse, sous la-
quelle il n'y avait pas d'autre végétation qu'une espèce de ga-
zon qu'on rencontre fréquemment dans ce pays. Presque au
sommet du tertre, quelqu'un avait placé des bancs grossiers,
et, adossé à l'un des plus grands arbres, était un informe petit
échafaudage où étaient une ou deux chaises, et qui paraissait
destiné' à servir de chaire.
150 L'ESCLAVE BLANC.
Tout un escadron de ehevaux, et jusqu'à dix nu douze voi-
tures, étaient rassemblés au bas du tertre, et déjà les bancs
étaient occupé! par une grande quantité de personnes. Le
nombre des blancs, toutefois, était bien dépassé par celui i\r^
esclaves, qui formaient çà et là des groupes, la plupart clans
leurs habits du dimanche, et beaucoup (Feutre eux ayant
l'air fort décent. Quelques-uns, cependant, étaient fort sales et
fort déguenillés; et il y avait une foule d'enfants entre deu\
âges, venus des plantations voisines, lesquels n'avaient pas
même un bâillon pour couvrir leur nudité'.
Mon maître eut l'air enchanté à la vue «l'un si nombreux
auditoire. Il mit pied à terre au bas de la colline, si une si pe-
tite hauteur mérite ce nom. et il me donna son cheval à gar-
der. Je cherchai une place convenable pour attacher les che-
vaux; et, comme je savais que le service ne commencerait
pas immédiatement, je me promenai çà et là, regardant les
équipages et les assistants. Tandis que j'étais occupé de la
sorte, une élégante voiture survint. Elle s'arrêta; un domes-
tique sauta, ouvrit la portière et abaissa le marchepied. Une
dame d'un certain âge, et une autre de dix-huit à vingt ans,
occupaient le fond. Sur le devant était une femme que je pris
pour leur femme de chambre, quoique je ne pusse pas la voir
distinctement. Mon attention fut appelée ailleurs, et je me
tournai d'un autre côté. Quand je regardai de nouveau, les
deux dames gravissaient la butte et la femme de chambre était
descendue. Je ne voyais que son dos; elle prenait quelque
chose dans la voiture. L'instant d'après elle se retourna. Ce-
lait Cassy !... c'était ma femme !
Je m'élançai et la saisis dans mes bras. Elle m'avait re-
connu ; et. poussant un cri de surprise et de joie, elle serait
tombée si je ne l'eusse soutenue. Elle se remit aussitôt et me
dit de la laisser aller; elle était venue chercher l'éventail de
sa maîtresse et elle devait le lui porter en toute hâte. Elle
m'engagea pourtant à l'attendre, car, si elle pouvait en obte-
nir la permission, elle reviendrait sur-le-champ. Elle monta
CHAPITRE XX. 151
lestement la hauteur el rejoignit sa maîtres»; . Je pouvais soir,
à ses gestes, avec quelle chaleur elle présentait sa requête.
On la lui accorda, «'i en un roomenl elle fut à mon côté. !>••
nouveau je la pressai sur mon cœur, el de nouveau elle me
rendit mes embrassements. Je sentis encore une fois ce que
c'était que lf bonheur. Je la pris par la main et la conduisis
à un petit lniis. de l'autre côté de la route. C'était un épais
!;iillis. où dous pouvions être à l'abri tics regards. Nous dous
assîmes sur un arbre tombé, et, ses mains serrées dans les
miennes, nous nous fîmes mille questions.
Après les premières émotions de notre rencontre, Ca'ss) me
• If manda un récit détaillé de nies aventures depuis noire se
paration. Comme son œil s'alluma, comme son sein se gonfla
en m 'écoutant ! A chaque incident douloureux, d'abondantes
larmes ruisselaient sur ses joues, tantôt pâles, tantôt colorées;
a chaque lueur de bien-être ou de consolation, un tendre
sourire de sympathie répandait comme une vie nouvelle dans
mon âme. Vous qui avez aimé comme nous aimions. — vous
qui avez été séparés comme nous L'avions été, sans espérance
de jamais nous revoir. — vous qui vous êtes revus, comme
nous nous revoyions, par un effet du hasard ou de la Provi-
dence, — vous, vous seuls, pouvez vous imaginer L'émotion
qui gonfla mon cœur quand je pressai la main de ma femme,
— de ma femme qui. tout esclaves ([lie nous étions, m'était
aussi chère que peut l'être la sienne au plus orgueilleux de
vous autres, hommes libres!
Mon récit achevé, Cassy me serra de nouveau dans ses bras
en m'appelant son mari; des larmes inondaient encore ses
joues, mais c'étaient des larmes de joie. Puis, pour quelque
temps, elle resta silencieuse et comme perdue dans une sorte
de rêverie, ou même comme doutant presque si tout ce qu'elle
venait d'entendre, — si l'époux qu'elle avait devant l»'s yeux,
si notre rencontre inespérée, étaient rien de plus qu'un rêve
trompeur. — Mais un ou deux baisers rappelèrent son atten-
tion et lui tirent comprendre que ]<• n'étais pas moins inipa-
152 » L'ESCLAVE BLANC.
tient d'entendre son histoire qu'elle l'avait été d'entendre la
mienne.
CHAPITRE XXI.
La pauvre enfant parut avoir là plus grande répugnance à
se reporter au jour terrible qui nous avait séparés, à ce que
nous pensions alors, pour jamais. Elle hésita, — elle sem-
blait honteuse; il lui coûtait de parler de ce qui avait suivi
cette séparation. J'eus pitié d'elle, et, quelque vive que fût ma
curiosité, — si mes sentiments en cette circonstance méritent
un pareil nom, — j'aurais presque désiré que cet intervalle
fût passé sous silence. J'étais assailli de doutes cruels, d'ap-
préhensions effroyables, et je redoutais de l'entendre parler;
mais elle cacha son visage dans mon sein, et, murmurant
d'une voix à moitié étouffée par les sanglots: « Mon mari doit
le savoir, » elle commença son récit.
Elle était déjà, me dit-elle, plus qu'à demi morte d'épou-
vante et d'horreur, et le premier coup que lui porta le colo-
nel Moore l'étendit par terre sans connaissance. Lorsqu'elle
revint à elle, elle se trouva couchée sur un lit, dans une
chambre qu'elle ne se souvenait pas d'avoir jamais vue. Elle
se leva tant bien que mal du lit, car ses contusions ne lui lais-
saient guère les mouvements libres. La chambre était bien
meublée; le lit était entouré de rideaux élégants; dans un
coin était une table de toilette; enfin, il y avait tout l'ameu-
blement habituel d'une chambre à coucher de dame, mais
aucune autre chambre de Spring-Meadow ne ressemblait à
celle-là.
La pièce avait deux portes qu'elle essaya d'ouvrir, mais
elles étaient fermées au verrou. Elle regarda par les fenêtres,
dans l'espoir de reconnaître l'endroit où elle était, mais tout
ce qu'elle put découvrir, c'est que la maison semblait entou-
CHAPITRE XXI. 153
rée d'arbres; car tes fenêtres étaienl garnies à l'extérieur de
persiennes qui étaienl assujetties d'une manière qu'elle ne
comprenait pas, en sorte qu'elle ne pouvait pas les ouvrir.
L'état des portes et des fenêtres lui prouva qu'elle était pri-
sonnière, e1 confirma ses plus sinistres soupçons.
Comme flic passait devant la toilette, elle jeta un coup d'œil
sur la glace; son visage était d'une pâleur mortelle, ses che-
veux tombaient en désordre sur ses épaules; et, en abaissant
ses regards, elle vit sur sa robe des tacbesde sang : — était-ce
son sang ou celui de son mari! Elle ne pouvait le dire. Elle
s'assit sur le bord du lit : la tète lui tournait, et elle savait à
peine si elle était éveillée ou si elle rêvait.
Bientôt une des portes s'ouvrit, et une femme entra. C'était
miss Ritty (1 ), comme l'appelaient les domestiques dëSpring-
Meadow . jolie brune qui occupait le rang de favorite du co-
lonel Mm ire. Le cœur battit fort à Cassy lorsqu'elle entendit
fouiller dans la serrure, et elle fut bien aise de voir que c'é-
tait une femme, et une femme qu'elle connaissait. Elle cou-
rut a elle, la saisit par la main et implora sa protection. La
fille si' mit à rire et lui demanda de quoi elle avait peur. Cassy
sut à peine quelle réponse faire. Après un moment d' hésita -
tion. elle pria miss Ritty de lui dire où elle était et ce qu'on
comptait faire d'elle.
— Vous êtes dans un joli endroit, fut la réponse; et. quand
maître viendra, vous pourrez lui demander ce qu'on doit faire
de vous.
Ceci fut dit avec un ricanement significatif que Cassy ne sut
que trop interpréter.
Quoique miss Ritty eût évité de répondre directement,
Cassj crut comprendre où elle devait être. Cette femme, elle
se le rappelait, occupait une petite maison, — la même qu'a-
vaient jadis habitée la mère de Cassy et la mienne. Cette mai-
son était entourée d'un petit bois qui la dérobait presque à la
(1) Henricllc.
12
IV, L'ESCLAVE BLAWC.
vue. et elle était rarement visitée par aucun des domestiques.
Miss Ritty se considérait, et. dans le l'ait, était regardée par
nous autres, comme une personne de conséquence ; et, quoi-
qu'elle daignât parfois faire des visites, elle n'était pas sou-
vent désireuse qu'on les lui rendît, (amendant, Gassy avait
été une ou deux fois chez elle. Il y avait sur le devant deux
petites chambres où elle avait un libre actes, mais celles de
derrière étaient fermées, et les domestiques se disaient à l'o-
reille que le colonel Moore en gardait si bien la clef, que miss
Ritty elle-même n'y entrait pas sans lui. Ce n'étaient peut-être
que des calomnies, mais Cass\ se souvenait d'avoir remarqué
qui 1 les fenêtres de cette chambre étaient protégées en dehors
par des persiennes contre une impertinente curiosité, et elle
n'eut plus de doutes sur l'endroit où elle était.
Elle le dit à miss Ritty, et elle s'informa si sa maîtresse sa-
Kl '
vait son retour.
Miss Ritty ne pouvait pas dire.
Elle s'informa si sa maîtresse avait une autre femme de
chambre à sa place.
Miss Ritty ne savait pas.
Elle réclama la permission d'aller voir sa maîtresse; mais
miss Ritty lui dit que c'était impossible.
Elle demanda que sa maîtresse pût savoir où elle était et
qu'elle désirait beaucoup de la voir.
Miss Ritty dit qu'elle serait charmée de l'obliger, mai*»
qu'elle n'était pas dans l'habitude d'aller à la maison, et que'
la dernière fois qu'elle y était allée, mistress Moore lui axait
parlé d'une façon si dure, qu'elle s'était bien promis de n'y
plus retourner, à moins d'y être absolument obligée.
Axant ainsi épuisé chaque ressource, la pauvre Cassx se jeta
sur son lit, cacha sa figure dans les draps, et chercha du sou-
lagement dans ses larmes.
Ce fut alors le tour de miss Ritty. Elle frappa doucement
la pauvre fille sur l'épaule, lui dit de ne passe laisser abattre,
et, ouvrant une commode qui était dans la chambre, elle en
CHAPITRE XXI. 135
tira une robe,, qu'elle déclara « merveilleusement belle. » Bile
engagea Cass) à se lever et à la mettre, attendu que smi mai
tre allait venir. C'était ce que craignait Cassy; mais elle es-
péra retarder la visite, si elle ne pouvail pas l'éviter. Elle dit
donc à miss Kitt\ qu'elle était trop malade pour voir per-
sonne; elle refusa positivement de regarder la robe, et supplia
qu'on la laissât mourir en paix. Miss lîith se mit à rire à ees
paroles; cependant elle parut un peu alarmée de celle idée de
mort, et lui demanda ce qu'elle avait.
C;iss\ répondM qu'elle en avait assez vu et assez souffert
pour tuer i|ui que ce fût; qu'elle avait la tête et le cœur bri
ses. et que plus tôt la mort viendrait à son secours, mieux ce
seraiti Puis, s'armant de tout son courage, elle prononça mou
nom. et s'efforça dedécouvrir ce que j'étais devenu. Miss Uitt\
secoua de nouveau la tête, et déclara qu'elle ne pouvait don-
ner aucun renseignement.
En ce moment, la porte s'ouvrit, et le colonel Moore entra.
Il avait l'air d'un coupable. La rougeur qui couvrait son vi-
sage la dernière fois qu'elle l'avait vu avait disparu entière-
ment ; il était pâle et sombre. Elle ne l'avait jamais vu ainsi,
et elle trembla à cet aspect. 11 ordonna à Ritty de sortir, mais
il lui dit d'attendre dans la pièce de devant; peut-être au-
rait-il besoin de son assistance. 11 ferma la porte au verrou,
et prit place sur le lit. à côté de Cassy. Elle se leva effrayée,
et se retira à l'autre bout de la ebambre. 11 sourit dédaigneu-
sement, lui ordonna de revenir et de s'asseoir nrès de lui.
Elle obéit, - car, malgré sa répugnance, elle ne pouvait
faire autrement. 11 lui prit la main, et lui passa un bras au-
tour de la taille. Elle recula de nouveau, et voulait fuir; mais
il frappa du pied avec impatience, et lui commanda avec du-
reté de rester tranquille.
Il gai'da un instant le silence ; — puis, changeant de ton, il
reprit son sourire habituel, et commença de cette voix douce
et insinuante pour laquelle il n'a va il pas son pareil. Il l'atta-
qua par la llatterie, par i\r> paroles dorées et de généreuses
136 L'ESCLAVE BLANC.
promesses. Il lui reprocha, mais sans dureté, ses tentatives
pour échapper aux bontés qu'il lui témoignait. Ensuite, il
parla de moi; mais, en abordant ce sujet, sa voix s'éleva, le
rouge lui remonta au visage, et il parut tout prêta perdre sou
sang-froid.
Elle l'interrompit, et le conjura de lui apprendre ce que
j'étais devenu. Il répondit que j'étais assez bien, — beaucoup
mieux que je ne méritais d'être; mais qu'elle n'avait pas
besoin d'y songer davantage, attendu que son intention était
de ni 1 envoyer hors du pays dés que je serais en état de voya-
ger, et. qu'elle ne devait pas espérer de jamais me revoir.
Elle le supplia vivement de la faire vendre avec moi. Il fei-
gnit d'être tout surpris de cette prière, et demanda pourquoi
elle la faisait. Elle lui dit qu'après tout ce qui était arrivé, il
était mieux qu'elle ne vécût plus dans sa maison; d'ailleurs,
si elle (Hait vendue en même temps, elle pourrait être achetée
par la personne qui au/ait acheté son mari. Ce mot de mari
le jeta dans une violente colère. Il lui dit qu'elle n'avait pas
de mari, et n'en avait pas besoin, car il serait pour elle mieux
qu'un mari. Il ajouta qu'il était las de sa folie; et, avec un
regard significatif, il l'invita à ne pas faire la bête, à cesser
toutes ces pleurnicheries, à être une bonne fille, et à faire ce
que son maître désirait. N'était-ce point le devoir d'une do-
mestique d'obéir à son maître?
Elle lui dit qu'elle était malade et misérable, et le conjura
de la laisser. Au lieu de le faire, il lui passa les bras autour
du cou, et déclara que sa maladie était pure imagination, car
il ne l'avait jamais vue à moitié si jolie.
Elle se leva, mais il la saisit dans ses bras, et l'entraîna vers
le lit. Même en ce moment terrible, elle ne perdit pas sa pré-
sence d'esprit. Elle résista de toute sa force, et réussit à s'ar-
racher à ses odieux embrassements. Alors, rassemblant toute
son énergie, elle le regarda au visage, autant que ses pleurs
le lui permettaient, et, tâchant de retrouver sa voix : — Maî-
tre! père! s'écria-t-elle, que voulez-vous de votre fille?
CHAPITRE XXI. 157
Le colonel Moore chancela comme >i une halle l'avait
frappé. Sa face se couvril d'une rougeur brûlante; il voulut
parler, mais les paroles semblèrent s'arrêter dans sa gorge.
Cette confusion De dura qu'un moment. Il redevint maître de
lui-même, et. sans tenir compte tir ce dernier appel, il se
contenta de dire que, si elle était vraiment malade, il ne vou-
lait pas la tourmenter. A ces mots, il ouvrit la porte, ri sortit
de la chambre.
Elle l'entendit causer avec miss Ritty, qui entra quelques
instants après. Elle commença par une longue série de ques-
tions sur ce qu'avait dit et fait le colonel; mais, voyant que
Cassy n'était pas disposée à répondre, elle se prit à rire, et la
remercia, et lui dit de ne pas se mettre en peine, attendu
qu'elle avait écouté et regardé tout le temps par le trou de la
serrure. Elle n'imaginait pas pourquoi Cassy faisait tant d'em-
barras. Cela sérail excusable dans une très-jeune tille, mais
dans une de son âge, et mariée, qui plus est, — elle ne le
comprenait pas. Telle est la moralité, telle est la modestie,
qu'on attend d'une esclave!
La pauvre Cassy n'était pas d'humeur à discuter; elle écouta
donc ces propos licencieux sans y répondre. Toutefois, même
en ce moment, elle eut une faible lueur d'espoir. L'idée lui
vint qu'en faisant comprendre à miss Ritty le risque qu'elle
courait si elle aidait à se créer une rivale, elle ne serait pas
bien aise de la perspective d'être supplantée dans une situa-
tion qu'elle paraissait trouver si agréable. Cette idée semblait
offrir quelque chance de décider miss Ritty à favoriser son
évasion de Spring-Meadow, et elle résolut de le tenter. 11 était
nécessaire de sonder le terrain avec prudence; il ne fallait pas,
en piquant l'orgueil de cette tille, se priver de tout l'avantage
qu'il y avait ;'i exciter ses craintes.
Elit- aborda le sùjel par degrés, et le lit envisagera sa com3
pagne sous un jour évidemment tout nouveau. A la première
ouverture, celle-ci montra beaucoup de confiance dans sa
beauté, et affecta de ne rien craindre; cependant il devin!
158 L'ESCLAVE BLANC.
bientôt manifeste que, malgré toute sa forfanterie, elle était
fort alarmée. En effet, il était impossible de regarder en face
sa future rivale et de ne pas apercevoir le danger. Cassy fut
enchantée de voir l'effet de ses suggestions, et' commença à
avoir de sérieuses espérances de s'évader encore une fois.
C'était assurément une misérable et bien probablement une
insuffisante ressource. Mais que faire 1 ? Quelle autre chance
d'échapper à un sort que tous ses sentiments de femme et de
chrétienne lui faisaient envisager avec horreur? Elle n'en
avait pas d'autre; elle la tenterait, et se lierait à Dieu pour
le succès.
Elle expliqua alors à miss Ritty ce qu'elle comptait faire, et
l'assistance qu'elle demandait. Sa nouvelle alliée applaudit à sa
résolution. — Certainement.: si le colonel Moore était vraiment
son père, cela faisait une différence; et ses sentiments s'expli-
quaient comme méthodiste, car on savait que les gens de cette
secte étaient singulièrement stricts dans toutes leurs idées.
Mais, quoique miss Ritty fût assez disposée à encourager et à
applaudir, elle paraissait avoir beaucoup de répugnance à fa-
voriser, d'une manière active, une évasion qui, bien que fa-
vorable à ses intérêts, pouvait la compromettre et la faire
tomber en disgrâce, si son intervention venait à se découvrir.
Plusieurs plans furent proposés, mais miss Ritty trouva
des objections à tous. Elle préférait tout au risque d'être soup-
çonnée de conspirer contre les vues de son maître. Comme
elles n'étaient pas parvenues à trouver aucun projet réalisable,
il fut convenu que. pour gagner du temps, on annoncerait que
Cassy était extrêmement malade. C'était, du reste, à peine une
fiction ; car il ne fallait rien moins que sa situation critique
pour que la pauvre enfant eût pu résister aux secousses de ces
vingt-quatre dernières heures. Ritty se chargea de persuader
à son maître que ce qu'il avait de mieux à faire était de la
laisser tranquille jusqu'à ce qu'elle fût mieux. Elle promettrait
de la chapitrer pendant ce temps-là, et assurerait au colonel
Moore qu'elle saurait bien lui faire comprendre qu'il était de
CHAPITRE XXI. 139
son intérêt ei de son devoir de céder aux désirs de son maître.
Jusque-là, tout allait parfaitement bien. Elles avaient à
peine combiné leur plan, qu'elles entendirent le pas du colo-
nel dans la chambre voisine. Ritt) courut à lui et parvint à
lui persuader de partir sans essayer de voir Cassy. Il loua son
zèle et promit de suivre son a\is. Le lendemain il arriva une
circonstance que ni Cassy ni Ritty n'avaient prévue, mais qu 1
se trouva être très-favorable à leur dessein. Le colonel Moore
fut obligé de se rendre sans retard à Baltimore pour affaires.
Avant de se mettre en route, néanmoins, il trouva le temps
de voir Ritty et de lui enjoindre d'avoir l'œil sur Gassj , et de
prendre soin de la rendre raisonnable avant son retour.
Si Cassy devait jamais s'échapper, c'était le moment. Elle
eut bientôt arrêté son plan. Son but était autant de garantir
Ritty de tout soupçon, que d'assurer sa fuite. Heureusement
tout pouvait se concilier. Cassy ne pouvait s'échapper que par
la porte ou par les fenêtres. Par la porte, il n'y fallait pas
songer, attendu que Ritty en avait la clef et était censée se
tenir toujours, endormie ou éveillée, dans la chambre de de-
vant. L'évasion devait donc se faire par une d^s fenêtres. Ces
fenêtres n'étaient pas à guillotine, comme c'est l'usage du
pays, mais elles s'ouvraient sur gonds à l'intérieur. Les per-
siennes dont elles étaient garnies au dehors étaient clouées
sur le châssis des fenêtres , et n'étaient pas destinées à être
ouvertes. Il fallait les couper ouïes briser; et, comme elles
étaient en bois de pin, la chose n'était pas bien difficile.
Ritty apporta deux couteaux de table, et aida à les couper;
quoique, suivant l'histoire qu'elle devait faire à son maître,
elle fût censée avoir dormi tout le temps très-profondément
.'l -ans aucun soupçon, et Cassy avoir secrètement coup»'' les
persiennes avec un couteau de poche.
Le soir du départ du colonel, tout fut prêt de bonne heure,
ri Cassj devail s'échapper dès qu'elle oserait tenter l'aven-
ture. Rittj convint de ne l'avertir de l'évasion que le lende-
main assez tard. Ce délai devait s'expliquer par la difficulté
140 L'ESCLAVE BLANC.
qu'elle aurait eue à trouver le contre-maître, et par l'incerti-
tude où elle aurait été de savoir si le colonel était bien aise,
que le contre-maître fût mis au fait de toute cette affaire. En
tous cas, elles espéraient qu'il ne serait fait aucune poursuit! 1
vigoureuse avant le retour du colonel.
Cassy se tint prête à partir. Elle éprouvait une angoisse à
l'idée de me quitter; mais, comme Ritty ne pouvait ou ne vou-
lait pas lui dire ce que j'étais devenu , et qu'elle savait que,
séparés et sans appui comme nous Tétions, il nous était im-
possible de nous prêter l'un l'autre aucune assistance, elle
jugea avec raison qu'elle me servirait mieux et répondrait
plus à mes vœux, en adoptant le seul plan qui parût offrir
une chance d'éviter la violence qu'elle craignait.
Ritty lui avait fourni sur sa ration de quoi se sustenter
plusieurs jours. 11 faisait complètement nuit et il était temps
de partir. Elle embrassa son hôtesse et sa confidente, qui pa-
raissait très-affectée de la laisser tenter seule une aventure si
désespérée, et qui lui donna sans hésiter le peu d'argent qu'elle
eût. Cassy fut très-touchée de cette générosité inattendue. Elle
descendit par la fenêtre, dit adieu à Ritty, et, rassemblant toute
sa résolution, elle se dirigea vers la grande route à travers
champs par la voie la plus courte. Cette route n'était guère
fréquentée que par les gens de Spring-Meadou et d'une ou
deux autres plantations voisines, et, à cette heure du soir, il y
avait peu de danger de rencontrer personne, excepté peut-être
un esclave évadé qui serait aussi désireux quelle d'éviter
d'être vu. 11 n'y avait pas de lune; — mais la clarté des étoi-
les servait à guider ses pas. Elle n'avait aucune appréhension
de se perdre, car elle avait été fréquemment en voiture avec
sa maîtresse jusqu'au petit village où était le palais de jus-
tice du comté, et c'était Là que pour la première fois elle
s'était déterminée à partir.
Elle y arriva sans avoir rencontre 5 une seule âme. Jusqu'a-
lors rien n'annonçait encore le matin. Tout était silencieux,
à l'exception du cri monotone des insectes de l'été, inter-
CHAPITRE XXI. 141
rompu de temps à autre par le chanl d'un coq nu l'aboiement
d'un chien de garde. Le village se composait d'un palais de
justice délabré, d'une boutique de forgeron, d'unetaverne, de
deux ou trois magasins, et d'une demi-douzaine de maisons
éparses. Il était situé au confluent de deux routes. L'une d'elles,
elle le savait, conduisait au chemin qui allait à Baltimore.
Elle s'était flattée de l'idée d'atteindre cette ville, où elle avait
beaucoup de connaissances, et où elle espérait trouver de la
protection et routes qui se
rejoignaient au palais de justice elle devait prendre. Elle ne
pouvait s'en informer, demander un verre. d'eau froide, ou
même être vue sur la route, sans courir le risque d'être prise
comme évadée, et ramenée au maître qu'elle fuyait.
Après avoir hésité quelque temps, elle prit une des routes
qui s'offraient à son choix, et marcha avec vigueur. Les émo-
tions des deux derniers jours semblaient lui avoir donné une
force surnaturelle; car, après une marche d'une vingtaine de
milles, elle se sentait plus fraîche que jamais. Mais la clarté
du matin, qui commençait à se montrer, lui rappela qu'il
n'était pas prudent d'aller plus loin. Tout près de la route
était un fourré propice, dont les arbrisseaux et les herbes
étaient tout ruisselants de rosée. Elle y était à peine entrée,
qu'elle le trouva assez haut et assez serré pour lui fournir une
retraite suffisante. Elle s'agenouilla, et, dénuée comme elle
L'était de toute assistance humaine, elle implora la protec-
tion du ciel. Après avoir fait un maigre repas, — car il était
nécessaire de ménager ses provisions, — elle ramassa assez
de feuilles pour se faire un lit grossier, et se mit à dormir.
Les trois nuits précédentes, elle avait à peine dormi; — mais
cette fois elle prit sa revanche, car elle ne s'éveilla que fort
tard dans l'après-midi. Dès que le soir arriva, elle se remit
en marche avec autant de vigueur qu'auparavant. Le chemin
se bifurquait fréquemment; mais elle n'avait aucun moyen de
\V2 L'ESCLAVE BLANC.
déterminer le côté qu'elle (lovait suivre. Elle prenait l'un ou
l'autre, suivant que son jugement ou plutôt sa fantaisie en
décidait; et elle se consolait avec L'idée qu'elle avait beau
choisir bien ou mal, en tous cas elle s'éloignait toujours de
Spring-Meadow.
Dans le cours de la nuit, elle rencontra plusieurs voyageurs;
quelques-uns passèrent sans avoir l'air de la remarquer. Elle
en aperçut d'autres à distance, et elle se cacha dans les buis-
sons jusqu'à ce qu'ils fussent passés. Mais elle ne se tira pas
toujours si facilement d'affaire : plus (Tune fois elle fut ar-
rêtée et questionnée; heureusement elle réussit à donner des
réponses satisfaisantes. A la vérité, surtout à la lueur incer
taine du soir, il n'y avait rien dans son teint qui put indiquer
positivement qu'elle était esclave; et. en répondant aux ques-
tions qui lui étaient faites, elle prit soin de ne rien dire qui
Habit sa condition. Un des questionneurs secoua la tète et ne
parut [»as satisfait; un autre resta immobile sur son cheval,
et la regarda jusqu'à ce qu'elle fut bors de vue: un troisième
lui dit que c'était bien louche; mais, tous trois la laissèrent
passer. Elle était moins exposée à ces fâcheuses rencontres,
parce que, en Virginie, les habitations ne sont pas situées, en
général-, sur le bord des routes. Les planteurs préfèrent ordi-
nairement bâtir à quelque distance; et les chemins, traversant
des lieux très-élevés et très-arides, promènent le voyageur fa-
tigué par un pays désolé, et qui semble presque inhabité. Au
retour du matin, elle se cacha comme la veille, et attendit
que la nuit revint pour se remettre en marche.
Elle continua de cette manière pendant quatre jours, ou
plutôt quatre nuits, au bout desquelles ses provisions furent
entièrement épuisées. Elle avait erré sans savoir où. et l'es-
poir d'atteindre Baltimore, qui avait d'abord allégé sa fatigue.
s'était presque évanoui. Elle ne savait que faire; aller beaucoup
plus loin sans assistance n'était guère possible. Cependant, si
elle demandait des aliments ou un guide, quoiqu'elle eût
quelque chance, peut-être, de passer pour une femme libre.
CHAPITRE \\1. Wé>
son teint ci l,i circonstance de voyager seule pourraient la
faire soupçonner d'évasion, et bien probablement elle sérail
arrêtée, mise en prison, et retenue jusqu'à ce que le soupçon
se Fui changé en certitude.
Elle marchait lentement la cinquième nuit, épuisée de faim
et il»- fatigui . el réfléchissant à sa malheureuse situation, l<»r>
qu'à la descente d'une colline la mute l'amena brusquement
sur le bord d'une large m ière. Il n'y avait pas de pont : mais
un bac était attaché à la rive, el tout à côté t ; t;ùt la maison cra
passeur, qui paraissait être aussi une taverne. C'était une nou-
velle perplexité; elle ne pouvait traverser la rivière sans ap-
peler les gens «lu bac mi sans attendre qu'ils parussent, et c'é-
tail s'exposer sur-le-champ au risque d'être découverte qu'elle
;i\;iit résolu de retarder jusqu'au dernier moment. Cependant,
s'en retourner chercher une autre route semblait être un
expédient également désespéré. Tout autre chemin qui ne
conduisait pas dans une direction opposée à celle qu elle vou-
lait suivre la ramènerait vraisemblablement sur le bord de la
même rivière, et, comme elle ne pouvait vivre sans manger,
elle serait bientôt forcée de demander assistance quelque part,
et de braver le danger qu'elle tenait tant à éviter.
Elle s'assit au bord de la route, résolue à attendre le matin
et à en courir la chance. 11 y avait près de la maison un champ
de maïs, et les tiges étaient couvertes d'épis dorés; elle n'a-
vait ni l'eu ni moyen d'eu allumer, mais ce goût de lait sucré
ijii ont les grains non encore mûrs suffit à satisfaire les exi
gences de la faim.
Elle avait choisi une place d'où elle pouvait observer les
premiers mouvements qui se feraient autour de la maison du
passeur, le matin se levait à peine, qu'elle vit un homme en
ouvrir la porte et en sortir. Il était noir: elle marcha hardi-
ment à lui. ri lui dit qu'elle était très-pressée, et qu'elle dési-
rait de passer l'eau immédiatement. L'homme eut l'air assez
surpris de voir une voyageuse seule et si matin. — Mais, après
être resté une ou deux minutes à ouvrir de grands yeux, il
114 L'ESCLAVE BLANC.
parut se rappeler que c'était une occasion de gagner honnê-
tement deux sous, et, tout en marmottant qu'il était de bien
bonne heure et que le bac ne marchait qu'après le lever du
soleil, il offrit de la passer dans un canot pour un demi-dollar.
Elle acquiesça sans hésitation à ce prix, et le drôle, sans au-
cun doute, empocha la somme sans se souvenir de la donner
à son maître ni de faire aucune mention de cette voyageuse
si pressée.
Ils entrèrent dans le bateau, et il se mit à pagayer. Elle
n'osait faire aucune question, de peur de se trahir, et elle lit
de son mieux pour apaiser la curiosité du batelier, qui, tou-
tefois, était fort poli et aisément satisfait. Ayant débarqué de
l'autre côté, elle avança d'un ou deux milles ; dans l'intervalle,
le jour s'était levé complètement, et elle se cacha comme d'ha-
bitude.
La nuit elle se remit en marche. Mais elle était affaiblie
par la faim, ses souliers étaient presque usés, ses pieds étaient
enflés et très-douloureux, et, à tout prendre, sa situation n'é-
tait rien moins qu'agréable. Elle semblait avoir quitté la
grande route, et suivre quelque chemin de traverse, qui ser-
pentait à travers des champs déserts et tristes, et semblait être
très-peu fréquenté. Toute cette nuit-là, elle ne rencontra pas
une seule âme, pas une seule maison. Quoi qu'il lui en coû-
tât, elle persista à se traîner en avant ; mais elle avait perdu
courage, le cœur lui manquait, et ses forces étaient presque
épuisées. Enfin, le matin parut; mais la malheureuse Cassy
ne chercha pas à se cacher comme de coutume. Elle continua
d'aller dans l'espoir d'atteindre quelque maison. Elle était
tout à fait abattue, et elle aimait mieux risquer sa liberté et
même s'exposer à être ramenée à Spring-Meadow et soumise
à la terrible destinée qui l'avait décidée à fuir, que de périr
de faim et de fatigue. Il est vraiment triste que la plus noble
résolution, que la plusfière obstination de l'àme, soient foret Ses
si souvent de céder aux basses nécessités de l'humaine na-
ture, et par une pitoyable et absurde crainte de la mort, —
CHAPITRE XXI. li.S
crainte <|iu' les tyrans ont toujours si bien su exploiter, — .
de descendre des hauteurs sublimes de l'héroïsme à la fâche
soumission de l'esclavage!
Elle n'avait pas < ; t< ; loin lorsqu'elle vit sur le bord de la
route une maison liasse et de mauvaise mine. C'était une pe-
tite construction de troncs d'arbres, noircie par l'âge et pas
sablement détériorée. La moitié au moins des vitres manquait
aux deux ou trois petites fenêtres dont elle était pourvue, et
on les avait remplacées par de "vieux chapeaux, de vieux ha-
bits et des morceaux de planches. La porte semblait prête à
tomber de ses gonds, et il n'y avait aucune espèce de clôture
autour de la maison, à moins qu'il ne lut permis de donner
ce nom aux grandes mauvaises herbes dont elle était environ-
née. Somme toute, elle présentait des signes manifestes d'in-
curie et d'indolence.
f.;iss\ frappa doucement à la porte, et une \oix de femme,
mais rude, lui dit (rentier. L'appartement se composait d'une
seule pièce sans antichambre, que Cassy trouva occupée par
une femme entre deux âges, pieds nus, salement habillée,
et dont les cheveux mal peignés pendaient autour d'un vi-
sage brûlé du soleil. Elle posait une table vermoulue , et
semblait faire les apprêts d'un déjeuner. Un côté de la cham-
bre était presque entièrement occupé par une énorme che-
minée. Elle était allumée, et des gâteaux de maïs cuisaient
dans les cendres. Au coin opposé était une couchette basse sur
laquelle un homme, qui paraissait être le maître de la maison,
était encore endormi, en dépit des pleurs et des cris d'une
demi-douzaine de marmots, non lavés, non peignés et à demi
nus, qui ne faisaient que tomber et brailler, mais qui rentrè-
rent bien vite dans le silence et se cachèrent derrière leur
mère à la vue d'une étrangère.
La femme indiqua une espèce d'escabeau ou de banc gros-
sier, qui semblait être le seul meuble de la maison en l'ait de
siège, et invita Cassv à s'asseoir. Cassv \ prit place, et son hô-
tesse fixa sur elle un opil perçant, et eut l'air d'avoir une
15
146 L'ESCLAVE BLANC.
grande curiosité de savoir qui elle était et ce qu'elle voulait.
Dès queCassy put rassembler ses idées, elle raconta à son hô-
tesse qu'elle allait de Richmond à Baltimore pour voir une sœur
malade. Elle était pauvre, sans amis, et était obligée de faire
la route à pied. Elle s'était égarée et avait erré toute la nuit
sans savoir où elle était ni où elle allait. Elle était à moitié
morte de faim et de fatigue, et avait besoin de nourriture, de
repos et des indications qui lui permettraient de continuer
son voyage. En même temps elle tira sa bourse, afin de mon-
trer qu'elle était en état de payer sa dépense.
La maîtresse du logis, malgré son air de rudesse et de pau-
vreté, parut touchée de cette attendrissante histoire. Elle en-
gagea Cassy à garder son argent, disant qu'elle ne tenait point
une taverne, et qu'elle avait le moyen de donnera déjeuner à
une pauvre femme sans se faire payer.
Cassy était trop faible pour être en humeur de causer;
d'ailleurs, elle tremblait à chaque instant de se trahir par
quelque parole imprudente. Mais, une fois la glace rompue,
il n'y avait pas à contenir la curiosité de son hôtesse. Celle-
ci l'accabla donc d'un torrent de questions, et, chaque fois
que Cassy hésitait ou donnait le moindre signe d'embarras,
l'autre tournait sur elle ses yeux gris perçants avec un air de
pénétration qui augmentait le trouble de l'infortunée.
Quand les gâteaux qui cuisaient sous la cendre fuient
prêts, et que les autres préparatifs du déjeuner furent termi-
nés, la femme secoua rudement son mari par l'épaule, et lui
dit de se dépêcher. Ce salut conjugal réveilla le dormeur. Il
se mit sur son séant, et promena dans la chambre un regard
perdu ; mais la rougeur de ses yeux et la pâleur blafarde de
son visage semblaient démontrer qu'il n'avait pas encore cuvé
les effets de ses fredaines de la veille. La femme eut l'air de
savoir ce dont il avait besoin, car elle apporta sur-le-champ le
pot de vvhishv et lui versa une large dose de ce spiritueux dans
toute sa pureté. Le mari l'avala avec satisfaction, et, d'une
main tremblante, il rendit le verre cassé à sa femme, qui l'em-
CHAPITRE XXI 147
plit à moitié et le vida elle-même. Puis, se tournant vers Cassj
et faisant la remarque cpie l'on n'était bohà rien avanl d'avoir
pris, le matin, sa petite goutte d'absinthe, elle lui en offrit,
et ne parut pas médiocrement étonner de se voir refusée.
Le mari commença à s'habiller sans se presser, ël il avait
à moitié l'ait sa toilette avanl de s'apercevoir qu'il y avait quel-
qu'un dans la maison. Mors il s'avança et souhaita le bonjour
à l'étrangère. Sa femme le tira aussitôt à part, et ils se mirent
à parler tout bas avec chaleur. De temps en temps ils regar-
daient Gassyau visage, et, comme elle sentait qu'elle devait
être le sujet de leur conversation, elle commença à éprouver
un grand embarras, qu'elle n'avait pas assez d'habitude de la
ruse pour être capable de cacher. Après cette conférence ma-
trimoniale, la brave femme invita Cassy à approcher son esca-
beau et à prendre part au déjeuner. Le déjeuner se composait
de gâteaux de maïs bouillants et de lard froid, manger assez
agréable en tout état de chose, mais que le long jeûne de
Cassy lui fit regarder comme le plus délicieux qu'elle eût ja-
mais rencontré.
Elle mangeait avec un appétit qu'elle ne pouvait modérer,
et son hôtesse semblait fort surprise et un peu alarmée de la
rapidité avec laquelle tout disparaissait sur la table. Le déjeu-
ner fini, le maître de la maison commença à interroger l'é-
trangère. Il la questionna sur Richmond, et lui demanda si
elle connaissait telles et telles personnes qui y vivaient, di-
sait-il. Cassy n'avait jamais été à Richmond, et ne connaissait
la ville que de nom. Naturellement ses réponses n'étaient
guère satisfaisantes. Elle rougissait, balbutiait, tenait la tête
baissée, et l'homme acheva de la rendre toute confuse en lui
disant qu'évidemment elle ne venait pas de Richmond, comme»
elle le prétendait. Il ajouta que toute dénégation était inutile,
«pie sa ligure la trahissait, et qu'au fait et au prendre elle-ne
devait pas être autre chose qu'une évadée. A cette parole, le
sang lui monta au visage, et elle se sentit défaillir. Ce fut en
vain qu'elle nia, protesta, supplia. Sa terreur, sa confusion
148 L'ESCLAVE BLANC.
et son inquiétude ne servirent qu'à augmenter L'assurance
des dignes époux, qui paraissaient se réjouir de leur capture
et s'amuser de sa détresse et de son effroi, comme un chat
joue avec la souris qu'il a prise.
L'homme lui dit que si elle était vraiment une femme libre,
»*lle n'avait pas le moindre sujet de s'alarmer. Si elle n'avait
pas ses papiers sur elle, elle en serait quitte pour rester en
prison jusqu'à ce qu'elle put les faire venir de Richmond. C'é-
tait tout !
Mnis c'était plus qu'il n'en fallait pour la pauvre Cassy. Elle
ne pouvait fournir aucune preuve qu'elle fût libre ; et, si elle
allait en prison, il était à peu près certain qu'elle serait rendue
au colonel Moore. et deviendrait victime de sa fureur et de
son libertinage. Il fallait éloigner ce sort autant que possible.
et elle ne voyait qu'un moyen d'y échapper.
Elle avoua qu'elle était esclave et qu'elle s'était évadée,
mais elle refusa positivement de dire le nom de son maître.
Il demeurait, dit-elle, à une grande distance, et elle s'était
enfuie de cbez lui non par aucun esprit de mécontentement
ou de désobéissance, mais parce que sa cruauté et son injus-
tice ne pouvaient pas se supporter. Il n'était rien qu'elle
n'aimât mieux que de retomber dans ses mains; s'ils voulaient
la préserver de ce malheur, s'ils voulaient la laisser vivre avec
eux, elle les servirait fidèlement jusqu'à la fin de ses jours.
Les deux époux se regardèrent et eurent l'air de goûter cette
idée. Ils s'éloignèrent pour en conférer. N'était la crainte
l'être découverts hébergeant une fugitive, ils semblaient tout
disposés à accepter sur-le-champ la proposition. Cassy fit son
possible pour calmer leurs appréhensions; et, après un com-
bat assez court, la cupidité et l'amour du pouvoir l'empor-
tèrent, et Cassy devint la propriété de M. Proctor, — c'est
ainsi que s'appelait notre homme; — sa propriété volontaire,
pouvait-il arguer spécieusement, titre dix fois meilleur que
n'en pouvaient faire valoir la grande majorité de ses compa-
triotes.
i
CHAPITRE XXI. 149
Pour prévenir les soupçons des voisins, il lut convenu < j u < *
Cass} passerail pour une femme libre que M. Proctor avait
prise à sod service ; et, comme ce gentleman avait le bonheur
d'avoir été initié aux mystères de l'art d'écrire, — talent assez
rare parmi les ci pauvres blancs n de la Virginie, — afin de
mettre Cassj en état sous sa garde. Elle donna même à entendre qu'il était in-
juste de vivre dans le luxe sur les fruits d'un travail forcé;
et elle parla avec sensibilité de la brutalité des contre-maitres
et du supplice du fouet. Son frère répliqua que tout cela était
très-joli, très-généreux, très-philanthropique, et que, tant que
ce n'étaient que des paroles, il n'avait pas la moindre objec-
tion à y faire. Mais, tout joli et tout philanthropique que cela
était, cela ne produisait ni maïs ni tabac. Elle pouvait parler
comme elle voulait: mais, si elle comptait vivre de sa planta-
tion, il fallait la gérer comme faisaient les autres. Tous ceux
qui s'y connaissaient le moins du monde lui disaient que, si
elle voulait avoir une récolte, il fallait avoir un vigoureux
44.
162 L'ESCLAVE BLANC.
contre-maître, lui mettre un fouet à la main, et lui donner
carte blanche pour en user. Si elle voulait prendre ce parti,
elle pourrait avec raison se dire la maîtresse de la plantation ;
mais, tant qu'elle suivrait ses errements actuels, elle-ne serait
que l'esclave de ses esclaves; et sa philanthropie n'aboutirait
qu'à lui faire vendre .ses escla\es pour payer ses dettes, et à la
réduire elle-même à la mendicité.
Os chaleureuses remontrances firent une profonde impres-
sion sur mistress Montgomery. Elle ne pouvait nier que la
plantation n'eût presque rien produit depuis qu'elle Pavai 1
en sa possession, et elle sentait qu'en dépit de tous ses efforts
en leur faveur ses serviteurs étaient mécontents, oisifs et in-
subordonnés. Cependant, elle n'était pas disposée à céder.
Elle persista à dire que ses idées sur les relations mutuelles
du maître et de l'esclave étaient évidemment dictées par la
justice et par l'humanité, dont on ne pouvait méconnaître la
voix lorsqu'on avait quelque prétention à la vertu et à la
conscience. Elle soutint (pie le système qu'elle essayait d'in-
troduire était bon, et qu'il ne lui fallait qu'un contre-maître
assez sensé pour l'appliquer d'une manière judicieuse. Il pou-
vait bien y avoir du vrai là-dedans. Si elle avait pu trouver un
homme comme le major Thornton et en faire un contre-maître,
elle aurait peut-être réussi. Mais de tels hommes sont rares par-
tout, et ils sont très-rares dans les Etats à esclaves. Dans l'en-
semble, les contre-maîtres américains sont la race la plus igno-
rante, la plus intraitable, la plus stupide, la plus entêtée, qui
ait jamais existé. Que pouvait faire une femme obligée de re-
courir à leur assistance, et contre laquelle on ameutait les pré-
jugés de tous ses voisins? Les choses empirèrent; l'argent comp-
tant qu'avait laisse 1 son mari était entièrement dépensé, et ses
affaires ne tardèrent pas à s'embrouiller si fort, qu'elle fut for-
cée d'appeler son frère à son aide. Il refusa positivement de se
mêler de rien, à moins qu'elle ne lui remît entièrement le
maniement de ses affaires. Après une courte et vaine résis-
tance, elle dut accepter ers dures conditions.
CHAPITRE XXII. 163
Il prit immédiatement en main sa plantation. Il reporta
1rs cases à leur première place; rétablit l'ancienne règle,
qu'aucun esclave ne devait venir à la maison sans \ être
mandé; il les réduisit à leur précédente ration d'aliments el
d'habits; »'t il engagea un contre-maître sous la condition ex-
presse que mistress Montgomery n'écouterait jamais aucune
plainte contre lui, et ue se mêlerait en rien de la manière
dont il conduirait la plantation.
f'ii mois après ce retour à l'ancien système, près d'un tiers
des travailleurs étaient évadés. Le frère de mistress Montgo-
merj lui dit < 1 1 1 " i l n'y avait rien là à quoi on ne dût s'atten-
dre; car les drôles avaient été tellement gâtés, qu'ils étaient
incapables de supporter la salutaire sévérité de la discipline
indispensable sur une plantation. Après de longues recher-
ches et beaucoup d'ennuis et de dépenses, les évadés, à l'ex-
ception d'un ou doux, avaient fini par être repris; et Poplar-
Grove, sous sa nouvelle administration, était retombé par
degrés dans sa routine de coups de fouet et de rude travail.
De temps à autre, malgré toute la peine qu'on prenait pour
l'empêcher, quelque acte de sévérité parvenait à l'oreille de
mistress Montgomery, et, dans le premier mouvement de son
indignation, elle déclarait parfois que la plus extrême pau-
vreté vaudrait mieux que la richesse et le luxe dont elle était
redevable au fouet du piqueur. Mais elle s'était à peine laissée
aller à ses élans de généreuse passion qu'elle reconnaissait
elle-même qu'elle ne devait pas songer à renoncer au luxe
dont elle avait l'habitude depuis son enfance. Elle tâcha de
ne pas savoir ou d'oublier l'injustice et la cruauté que eondam-
u.-iit sou cieur. mais qu'elle n'avait pas le pouvoir ou plutôt le
courage d'empêcher. Elle s'enfuit d'une maison où elle était
toujours poursuivie par le speeirede cette tyrannie déléguée*
dont, malgré tous ses efforts pour se le nier ou se le déguiser,
elle se sentait responsable ; et, tandis que ses esclaves s'exté-
nuaient sous le soleil brûlant d'un été de la Caroline, et gé-
missaiênl sous le fouet d'un impitoyable contre-maître, elle es-
164 L'ESCLAVE BLANC.
savait de noyer le souvenir de leurs griefs dans les dissipa-
tions de Saratoga ou de New -York.
Mais elle était obligée de passer une partie de l'année à
Poplar-Grove, et, malgré tout, elle ne pouvait toujours ga-
rantir sa sensibilité de quelque rude atteinte. J'en eus un
exemple frappant à ma première visite. Un des travailleurs de
la plantation avait obtenu de la condeseendanee du contre-
maître, qui, par parenthèse, était un très-rigide presbytérien,
une passe pour assister au meeting de M. Carleton. Après le
meeting, sa maîtresse l'y rencontra, et, comme elle voulait
envoyer un message à un de ses voisins, elle l'appela et le lui
confia. H se trouva que le contre-maître de mistress Montgo-
mery était cbez ce voisin lorsque l'esclave y arriva avec le
message de sa maîtresse. Le contre-maître, le voyant, lui de-
manda quel besoin il avait de venir ici lorsque sa passe ne lui
permettait que d'aller au meeting et d'en revenir. Ce fut en
vain que le pauvre diable allégua les ordres de sa maîtresse.
Le contre-maître dit que cela ne faisait aucune différence,
attendu que mistress Montgomery n'avait rien à faire avec les
hommes de la plantation ; et, pour graver ce fait dans sa mé-
moire, il lui administra une douzaine de coups de fouet sur
le lieu même.
Le malbeureux fut assez bardi pour aller à la maison et
faire sa plainte à mistress Montgomery. Son ressentiment fut
au comble; mais les conventions qu'elle avait faites avec son
frère la laissaient sans ressource. Elle lit un beau présent à
l'esclave, lui dit qu'il avait été injustement puni, et le pria
de s'en retourner et de ne rien dire à personne. Elle se rési-
gna à la mortification de faire cette demande, dans l'espoir
d'épargner à ce pauvre bère une seconde punition. Mais, de
façon ou dAautre, à ce que j'appris plus tard, le contre-maître
découvrit ce qui s'était passé; et, pour venger son autorité su-
prême et maintenir la discipline de la plantation, il fit fouet-
ter le rebelle plus cruellement que la première fois.
Tels sont les désastreux effets du système de l'esclavage,
CHAPITRE XXIII. 165
que, dans beaucoup trop de cas, le bon vouloir le plus sin-
eère et les efforts les mieux intentionnés en faveur de l'es-
clave n'aboutissent qu'à le plonger plus avant dans le mal-
heur. 11 est impossible d'édifier rien de bon sur une base si
mauvaise. La bienveillance d'un propriétaire d'esclaves est
;ms>i jh'u méritoire qui' celle du bandit qui, après avoir dé-
pouillé un voyageur, lire généreusement de son porteman-
teau de quoi couvrir sa nudité. Quelle, absurdité plus gros-
sière que de vouloir être humainement cruel et généreusement
injuste! La première mesure à [(rendre en faveur de l'esclave,
sans laquelle toute autre est superflue, et pis que superflue,
c'est de le rendre libre!
CHAPITRE XXIIL
J'ai déjà dit que le dimanche est le jour férié des esclaves.
Lorsqu'il est permis de se marier entre esclaves de différentes
plantations, c'est en général la seule occasion où les membres
épais de la même famille puissent se voir. Beaucoup de plan-
teurs, qui s'enorgueillissent de l'excellence de leur discipline,
interdisent totalement ces sortes de mariages, et, lorsqu'ils
ont une surabondance d'esclaves mâles, ils aiment mieux
qu'une femme ait une demi-douzaine de maris que de souf-
frir que leurs esclaves se corrompent en courant sur les plan-
tations étrangères.
D'autres administrateurs, tout aussi entendus en fait de
discipline, et un peu plus fins que leurs voisins, ne défendent
qu'aux hommes de se marier au dehors; ils laissent très-vo-
lontiers les femmes prendre des maris où elles peuvent. Leur
raisonnement est celui-ci : lorsqu'un mari va voir sa femme
qui vit sur une autre plantation, il n'y saurait aller les mains
vides : il apporte quelque chose, probablement quelque chose
à manger, qu'il a dérobé dans les champs de son maître afin
de se faire bien venir et que son arrivée soit une espèce de
lOG L'ESCLAVE BLANC.
fête. Or, tout ce qui s'apporte ainsi sur une plantation est au-
tant de gagné, et, autant que cela peut s'étendre, on nourrit
ses esclaves aux dépens de ses voisins.
Le dimanche, comme j'ai dit, est le jour où les esclaves ma-
riés se rendent visite. Mais le dimanche n'était pas pour moi
un jour de fête, car en général, ce jour-là, j'étais obligé d'ac-
compagner mon maître dans ses dévotes excursions. Pour
m'en dédommager, M. Carleton m'accordait l'après-midi des
jeudis, de sorte que je pouvais voir Cassy une fois au moins
par semaine.
L'année cpii suivit fut la plus heureuse de ma vie, et, mal-
gré les mortifications et les misères inséparables de l'escla-
vage, même sous sa forme la moins repoussante, je me rap-
pelle toujours cette année avec plaisir, et ce souvenir a tou-
jours le pouvoir de me réchauffer le cœur, si rempli qu'il soit
de tristesse et d'amertume.
Avant la fin de l'année, Cassy me rendit père. Notre petit
garçon avait toute la beauté de sa mère; et il faut être père et
mari aussi tendre que je l'étais pour comprendre ce que j'é-
prouvais en pressant ce petit trésor sur mon cœur.
(mi, pour comprendre ce que j'éprouvais, il faut, comme
moi, non-seulement être père, mais, hélas! être père d'un es-
clave!
— Est-il donc vrai (pie cet enfant de mes espérances et de
mes vœiix, ce gage d'amour mutuel, ce fils bien-aimé dont je
suis le père, est-il vrai qu'il ne m'appartienne pas?
N'est-ce pas mon devoir et mon droit, un droit et un devoir
plus cbers que la vie, de veiller sur cette faible créature et de
Félever avec toute la tendresse paternelle, afin que, devenu
homme, il me paye de mes soins et, à son tour, me soutienne
et me soigne quand je serai un faible vieillard tout chance-*
lant?
C'est peut-être mon devoir, mais ce n'est pas mon droit.
Un esclave n'a pas de droits: sa femme, son enfant, son tra-
vail, son sang, sa vie, rien de ce qui donne du prix à la vie
CHAPITRE Wlll. 167
n'est à lui : il lient lout du l»<>n plaisir de son maître; il ne
peut rien posséder, «'t. s'il semble avoir quelque chose, c'est
par pure tolérance de >'>n propriétaire.
Ce petit enfant lui-même peut être arrache de mes bras,
vendu demain â un étranger, et je n'aurai le droit «le rien
dire. Ou. si cela n'arrive pas, si son enfance obtient quelque
compassioir, et s'il n'est pas arraché du sein de sa mère lors-
qu'il n'a pas encore le sentiment de son malheur, quelle triste
et déplorable destinée l'attend! privé, même en espoir, de
tout ce qui vaut la peine de vivre, élevé [tour être esclave!
Esclave! ce seul mot en dit plus que des volumes! Il parle
do chaîne, de fouet et de torture, de travail forcé, de faim et
de fatigue, de toutes les misères que souffrent nos malheureux
corps. Il parle de pouvoir hautain et d'ordres insolents; d'a-
varice insatiable, d'orgueil repu et de luxe vaniteux; de la
froide indifférence et de ^insouciance dédaigneuse avec la-
quelle l'oppresseur regarde ses victimes. Il parle de crainte
rampante et de liasse servilité; de méprisable ruse et de ven-
geance traîtresse. Il parle d'humanité outragée, dégradée;
des liens sacrés de famille foulés aux pieds; d'aspirations
étouffées, d'espoir détruit, et de mains sacrilèges ('teignant le
(lambeau de l'intelligence. Il parle de l'homme privé de tout
ce qui le fait aimable, de tout ce qui le fait noble; dépouille
de son âme, et réduit à la bestialité.
Et toi, mon enfant, voilà donc ta destinée! que le ciel ait
pitié de toi, car tu ne dois rien attendre de l'homme!
Le premier accès de joie instinctive que j'avais ressenti a
la vue de mon petit garçon se dissipa sans retour, dès que
je fus ;issez maître de moi pour me rappeler le sort qui lui
étiiit réservé, ('/est avec des sentiments bien divers mais tou-
jours douloureux que je le contemplais lorsqu'il dormait sur
le sein de sa mère, ou que, s'éveillant, il souriait à ses cares-
ses. Il était vraiment bien joli! je l'aimais pour l'amour de sa
mère, oh! comme je l'aimais! Cependant, j'avais beau faire,
je ne pouvais échapper pour un moment à l'arrière-pensée du
168 L'ESCLAVE BLANC.
sort qui l'attendait. Je savais bien que, s'il devenait jamais
homme, il payerait mon amour de justes malédictions, de ma-
lédictions sur son père, qui ne lui avait donné qu'une vie
grevée de l'héritage de la servitude.
Je ne trouvai plus dans la société de Cassy le même plaisir
qu'auparavant; ou plutôt le plaisir que je ne pouvais m'em-
pêcher d'y trouver était mélangé de beaucoup de chagrin.
Je ne l'aimais pas moins; mais la naissance de cet enfant avait
répandu une nouvelle amertume dans la coupe de l'esclavage.
Chaque fois que je le regardais, mon esprit se remplissait
d'horribles images. L'avenir tout entier semblait se révéler à
moi. Je le voyais nu, enchaîné, et saignant sous le fouet; je
le voyais, tout tremblant, faire le chien couchant pour y
échapper; je le voyais complètement avili, et tout sentiment
mâle éteint en lui ; il m'apparaissait déjà sous cet ignoble
aspect : — un esclave content de son sort!
Je ne pus le supporter. Je me levai dans un accès de fréné-
sie ; j'arrachai l'enfant des bras de sa mère ; et, tout en le com-
blant de caresses, je cherchais les moyens d'éteindre une vie
qui, émanée de la mienne, semblait destinée à n'être qu'une
prolongation de ma misère.
Je roulais des yeux égarés, sans aucun doute; et ma som-
bre détermination devait se trahir visiblement sur mon vi-
sage, car, malgré sa douceur et sa confiance, et quoique inca-
pable de la fureur sauvage qui déchirait mon cœur, ma femme,
avec la vigilance instinctive d'une mère, parut deviner quel-
que chose de mon intention. Elle se leva précipitamment, et,
sans dire un mot, elle prit l'enfant de mes mains tremblan-
tes; et, le pressant sur son sein, elle me lança un regard qui
disait toutes ses craintes, qui disait que la vie de la mère était
liée à celle de l'enfant.
Ce regard me désarma. Mes bras furent comme paralysés,
et je tombai dans une sombre stupeur. Je n'avais pu accomplir
mon dessein; mais, en y renonçant, je n'étais pas convaincu
d'avoir rempli mon devoir de père. Plus j'y pensais, — et
CHAPITRE XXIV. 109
cette pensée absorbail entièrement mon esprit, — plus jetais
persuadé qu'il valait mieux pour Penfanl qu'il mourût. Et, si
sa mon ilr\;iit mettre en danger mon âme, j'aimais assez mon
lils pour ne pas reculer même devant cela!
Mais, sa mère!
J'aurais voulu raisonner avec elle; mais je savais combien
il serait inutile de mettre aux prises le jugement de la femme
contre les sentiments de la mère; et je comprenais qu'une
seule larme coulant sur sa joue, un seul de ses regards, comme
celui qu'elle m'avait lancé lorsque je lui avais arraché l'enfant.
remporterait de beaucoup, même dans mon esprit, sur le plus
fort de mes arguments.
L'idée de préserver l'enfant, par un seul acte hardi, de tous
les malheurs qui h* menaçaient, avait traversé mon esprit
comme une faible étoile traverse les ténèbres d'une nuit ora-
geuse. Mais cette lueur de consolation était éteinte; l'enfant
devait vivre.
La vie que je lui avais donnée, je ne devais pas la lui re-
prendre. Non! quand même chaque jour de cette vie attire-
rait de nouvelles malédictions sur ma tête, — ■ et quelles ma-
lédietions! celles de mon enfant! — Tel est le dard qui reste
enfonce dans mon cœur, la fatale blessure que rien ne peut
guérir!
CHAPITRE XXIV
Un dimanche matin. — l'enfant avait alors environ trois
mois. — deux étrangers arrivèrent à l'improviste à Carleton-
ll'ill. Par suite de leur arrivée, des affaires urgentes occu-
pèrent mon maître, en sorte qu'il se trouva obligé de man-
quer le meeting qu'il avait indiqué pour ce jour-là. Je n'en
fus pas facile; car cela me laissait la liberté' d'aller voir ma
femme et mon enfant.
1o
170 L'ESCLAVE BLANC.
On était en automne. La chaleur de l'été avait diminué, et
la matinée était brillante et embaumée. L'air était d'une dou-
ceur charmante, et les bois offraient une variété de couleurs
qui surpassait presque celle du printemps. Comme je me di-
rigeais à cheval vers Poplar-Grove, la sérénité du ciel et la
beauté de la perspective semblaient répandre dans mon cœur
un calme plaisir. J'en avais (fautant plus besoin, que j'avais
eu plusieurs motifs sérieux d'irritation dans le cours de la se-
maine; et à chaque nouvelle indignité à laquelle ma situation
m'exposait, je souffrais doublement, une fois pour moi-même.
et une seconde fois, par anticipation, pour mon enfant. Je
m'étais mis en route dans une disposition d'esprit peu agréable:
mais l'exercice, la vue, et ce bon air d'automne, m'avaient in-
spiré une joyeuse activité d'esprit que je n'avais pas éprouvée
depuis plusieurs semaines.
Cassy m'accueillit avec un sourire et avec ces caresses
qu'une femme prodigue si facilement à un mari qu'elle aime.
La veille, sa maîtresse lui avait donné des vêtements neufs
pour l'enfant, et elle venait de l'habiller pour mettre le petit
homme en état, disait-elle, de recevoir son père. Elle apporta
l'enfant et le mit sur mon genou. Elle loua sa beauté; et, me
passant le bras autour du cou. elle essaya de retrouver les
traits du père sur le visage du fils. Dans l'élan de sa tendresse
maternelle, elle paraissait oublier l'avenir; et, par mille
tendres caresses et tous les petits artifices de l'amour fémi-
nin, elle cherchait à me le faire oublier aussi. Elle n'eut que
peu de succès. La vue de ce pauvre enfant qui souriait, sans
soupçon de sa destinée, me rejeta dans la mélancolie. Cepen-
dant je ne pouvais supporter l'idée de tromper les espérances
et les efforts de ma femme; et, pour lui faire croire qu'elle
avait réussi, je m'efforçai d'affecter une gaieté que je n'éprou-
vais pas.
La beauté de la journée nous tenta de sortir. Nous nous
promenâmes dans les champs et dans les bois, portant l'en-
fant tour à tour. Cassy avait cent petites choses à me raconter
CHAPITRE XXV. 171
sur les premiers indices d'intelligence que donnait notre iils.
Elle parlait avec toute la verve et tonte la chaleur d'une mère.
J'osais à peine ouvrir la bouche. Si j'avais commencé, je n'au-
rais pu m'arrêter; etje ne voulais pas empoisonner son plai-
sir en laissant déborder l'amertume que je sentais bouillon-
ner au fond de mon cœur.
Les heures s'écoulaient insensiblement, et déjà le soleil dé-
clinait. Mon maître m'avait ordonne de revenir pour la nuit.
et il ( ; tait temps pour moi de partir. Je pressai reniant sur
mon cœur, j'embrassai Cassj sur la joue, et lui serrai la main,
elle ne parut pas satisfaite d'un adieu si froid, car elle jeta ses
bras autour de mon cou, et m'accabla de caresses. Cette ef-
fusion différait tellement de sa réserve habituelle, que je n'y
comprenais rien. Était-il possible qu'elle eut quelque [(ressen-
timent instinctif de ce qui allait arriver? Lui était-il venu à
l'esprit que c'était notre dernier adieu?
CHAPITRÉ XXV.
Quand je revins à Carletôn-Hall, j'y trouvai tout dans la
plus grande confusion. Je ne fus pas longtemps sans en sa-
voir la cause. Il parait qu'il y avait environ un au, M. Carie-
ton s'était trouvé très-pressé d'argent, ce qui l'avait obligé de
s'occuper un peu de ses affaires. Il avait reconnu qu'il était
endetté' à un point dont il ne se doutait pas jusqu'alors; et.
comme ses nombreux créanciers, qu'on endormait depuis
trop longtemps avec des promesses, commençaient à devenir
très-importuns, il comprit la nécessité de quelque remède
énergique. Un emprunt semblait le plus prompt moyen, et il
réussit à emprunter une forte somme à des prêteurs d'argent
de Baltimore en hypothéquant ses esclaves, y compris ceux
de la maison et moi-même dans le nombre. Cette somme, il
l'employa à se garantir de jugements obtenus contre lui. et à
172 L'ESCLAVE BLANC.
éteindre ses dettes les plus criardes. L'emprunt avait été fait
pour un an; non que M. Carleton s'attendit à pouvoir se libé-
rer à l'échéance sur ses propres ressources, mais il espérait
obtenir d'ici là un emprunt permanent qui lui permettrait de
purger l'hypothèque.
Jusqu'alors cet espoir avait été déçu, et il négociait encore
lorsque survint l'époque du remboursement. Il y avait eu de
cela un mois; et, quand je revins à Carleton-Hall, j'appris que
les étrangers arrivés dans la matinée étaient les agents des
préteurs d'argent de Baltimore, qu'on avait envoyés prendre
possession de la propriété. Ils avaient déjà saisi tous les escla-
ves qu'ils avaient pu trouver; et, je ne fus pas plutôt dans
la maison, que je fus pris et mis sous bonne garde. Ces pré-
cautions étaient jugées nécessaires pour empêcher les esclaves
de s'enfuir ou de se cacher.
Mon pauvre maître était dans la plus grande peine qu'on
put imaginer. Ce fut en vain qu'il demanda un délai et pro-
posa divers accommodements; les agents déclarèrent que leurs
pouvoirs n'allaient pas jusque-là : ils étaient chargés de pren-
dre l'argent ou les esclaves, et, en cas que l'argent ne fût
pas prêt, de se rendre avec les esclaves à Charlesto^n, dans la
Caroline du Sud, qui, à cette époque, était considérée comme
le meilleur marché pour se défaire de cet article.
Quant à solder sur-le-champ, il n'y avait pas à y songer;
mais M. Carleton espérait pouvoir dans quelques jours, sinon
contracter l'emprunt qu'il négociait, du moins obtenir une
assistance temporaire qui le mettrait à même de purger l'hy-
pothèque. Les agents consentirent à lui donner vingt-quatre
heures de répit, mais refusèrent d'attendre plus longtemps.
M. Carleton désespérait de rien faire dans un si court espace
de temps, et ne jugea pas que ce fût la peine de le tenter. Les
esclaves de la plantation devaient partir : la chose paraissait
sans remède ; mais il voulait sauver au moins ceux de la mai-
son, et il pria les agents de ne pas le laisser sans un domes-
tique pour faire son lit ou son dîner.
CHAPITRE XXV. 175
Les agents répondirent qu'ils étaient vraiment fâchés de la
situation désagréable où il se trouvait, mais que, depuis que
l'hypothèque avail < ; té prix', plusieurs des esclaves inscrits
dans l'inventaire étaient morts, que plusieurs autres n'avaient
pas l'air de valoir la somme à laquelle ils avaient < ; ti ; estimés;
que le prix .
174 L'ESCLAVE BLANC.
chèterait certainement. J'en parlai à mon maître ; il me dit de
ne pas trop me flatter de cette idée, car mistress Montgomery
avait déjà plus de domestiques qu'il ne lui en fallait. Cepen-
dant il se chargea volontiers d'écrire pour lui expliquer ma
situation. Son billet fut expédié par un domestique, et j'atten-
dis la réponse avec un espoir plein d'anxiété.
Enfin le messager revint. Mistress Montgomery était partie
le matin avec sa fille pour aller voir son frère, qui vivait à
une dizaine de milles de Poplar-Grove, et leur absence devait
durer trois ou quatre jours. Je crois que j'en avais entendu
dire quelque chose dans la matinée; mais, dans le trouble où
j'étais, cela m'était sorti de la mémoire.
Ma dernière espérance était donc perdue, et le choc fut ter-
rible. Jusqu'à ce moment je m'étais fait illusion sur ma posi-
tion. J'avais l'habitude du malheur, mais ceci dépassait tout.
J'avais bien été déjà séparé de ma femme, mais mes souffran-
ces corporelles, mon délire et ma lièvre, avaient amorti l'an-
goisse de cette séparation. A présent, d'ailleurs, on m'arra-
chait aussi à mon enfant! Mon cœur était gonflé d'une rage
impuissante; il battait comme s'il voulait s'élancer hors de
ma poitrine. Mon front était brûlant. J'aurais voulu pleurer,
mais ce soulagement même m'était refusé' : la fièvre de mon
cerveau avait tari mes larmes.
Mon premier mouvement fut d'essayer dem'enfuir; mais
mes nouveaux maîtres connaissaient trop bien leur métier
pour m'en laisser la possibilité. Nous étions tous réunis en-
semble, et soigneusement enfermés. Pour beaucoup des es-
claves de la plantation, la précaution était fort peu néces-
saire; un grand nombre d'entre eux étaient tellement las de
la tyrannie du contre-maître de M. Carleton, que tout chan-
gement leur plaisait; et, quand leur maître leur fit sa visite
d'adieu et commença à les plaindre de leur malheur, plu-
sieurs eurent la hardiesse de lui dire qu'ils ne se regardaient
pas du tout comme à plaindre; car, n'importe ce qui arri-
verait, ils ne pouvaient pas être plus maltraités que par son
CHAPITRE XXV. 17:;
Contre-maître. M. Carleton n'eut pas l'air satisfait de cette au-
dacieuse déclaration, et prit congé d'eux assez brusquement.
Au lever du jour on nous mit en ordre pour le voyage. Un
chariot portait les provisions et les enfants. Quant à nous,
nous étions enchaînés ensemble, et nous marchions à la ma-
nière habituelle.
C'était on long voyage, et nous lûmes deux ou trois semai-
des m route Pour des esclaves qu'on menait au marché, nous
l'unies traités, en somme, avec une humanité inattendue. Au
bout de trois mi quatre jours, les femmes et les enfants furent
délivrés de leurs chaînes; et, deux ou trois jours après, la
même faveur fut faite à une partie des hommes dont on se mé-
fiait moins. Nos conducteurs semblaient vouloir nous mettre
en bon état [tour augmenter notre prix. Nos ('tapes étaient
très-modérées. Nous avions tous des souliers, et abondamment
de quoi manger. La nuit, nous campions sur le bord de la
mule: nous allumions un grand feu, nous faisions cuire no-
tre hominy, et construisions une hutte de branchages pour y
dormir. Plusieurs d'entre nous déclarèrent qu'ils n'avaient ja-
mais été si bien traités de leur vie, et ils marchaient en riant
et enchantant, plutôt comme des hommes qui voyagent pour
leur plaisir que comme des esclaves qu'on mène vendre.
L'esclave est si peu accoutumé à aucune espèce de douceurs.
que la plus petite bagatelle suffit pour le mettre en extase. La
moindre chose ajoutée à sa ration lui fait adorer même un
(•(inducteur d'esclaves.
Les (diants et les rires de mes compagnons ne faisaient
qu'augmenter ma tristesse. Ils le remarquèrent, et tirent leur
possible ponr m'égayer. Je n'avais jamais eu de meilleurs ca-
marades, et je trouvai quelque soulagement dans leurs gros-
siers effort> pour me consoler. J'étais un favori parmi les es-
claves de Carleton-Hall ; je m'étais donné pour cela quelque
peine: car j'avais renoncé depuis longtemps au préjugé ab-
surde et à la sotte fierté qui, à une autre époque, m'avaient
tenu éloigné de oies camarades, ei m'avaient justement valu
1TG L'ESCLAVE BLANC.
leur haine. L'expérience m'avait rendu plus sage, et je ne fai-
sais plus cause commune avec nos oppresseurs en m'associant
à la fausse idée qu'ils se font de leur supériorité naturelle, —
idée qui n'a d'autre fondement qu'une arrogante ignorance,
et repoussée depuis longtemps parles esprits libéraux et éclai-
rés, mais qui est encore la croyance orthodoxe de toute l'A-
mérique, et la principale, et je pourrais dire la seule base sur
laquelle s'appuie l'inique édifice de l'esclavage dans ce pays.
Je m'étais fait un devoir de gagner la bienveillance et l'affec-
tion de mes camarades en me mêlant à eux, en prenant inté-
rêt à tout ce qui les concernait, et en leur rendant les petits
services que me permettait ma faveur auprès de M. Carleton.
Une ou deux fois, même, j'avais dépassé le but, et je m'étais
attiré de sérieux désagréments en lui faisant savoir les excès
auxquels se portait son contre-maître. Mais, quoique mes
tentatives ne fussent pas toujours heureuses, ils n'en étaient
pas moins reconnaissants.
Quand mes compagnons remarquèrent ma tristesse, ils ces-
sèrent leurs chants, et, après avoir épuisé leur court réper-
toire de condoléances, ils se remirent à causer plus bas. Mon
cœur leur sut gré de leur bonne intention; mais je ne voulais
pas que mon chagrin assombrît la seule fête que leur accor-
derait peut-être jamais leur misérable destinée Je leur dis
que rien n'était plus propre à m'égayer que de les voir
joyeux; et, quoique mon cœur fût près d'éclater, je m'ef-
forçai de rire, et j'entonnai une chanson. Us firent chorus
avec moi; les chants et les rires recommencèrent de plus
belle, et la turbulence de leur gaieté me permit bientôt de
retomber dans mon humeur silencieuse.
J'avais les sentiments naturels à l'homme : j'aimais ma
femme et mon enfant. S'ils m'avaient été arrachés par la
mort, ou que j'eusse été séparé d'eux par quelque nécessité
réelle, iné\itable, j'aurais pleuré sans doute; cependant mon
chagrin n'aurait pas eu cette amertume. Mais voir les liens les
plus indissolubles, ceux d'époux et de père, si violemment et
CHAPITRE XXVI. 177
si subitement brisés par le caprice d'un créancier, et encore
créancier (l'un autre; me voir enchaîné, enlevé de chez moi,
traîné au marché el vendu pour payer 1rs dettes d'un homme
qui se disait mon maître! — t***t t«' pensée soulevait dans mon
âme une haine amêre el une indignation brûlante contre les
lni> el contre le | »< * n [ > 1 « * qui tolèrent de pareilles choses.
Mais les émulions les plus violentes tendent toujours à se
calmer. Si Pon suivit au premier accès, l'esprit commence
promptemenl à reprendre son équilibre naturel. Je réprouvai.
Mon impuissante fureur s'apaisa par degrés, et finit par faire
place à un morne chagrin, — chagrin qu'une distraction vio-
lente peut me faire oublier un instant, mais qui, comme le
remords du coupable, a des racines trop profondes pour être
jamais arrachées.
CHAPITRE XXVI.
Nous arrivâmes enfin à Charlestown, capitale de la Caroline
du Sud, et passâmes d'abord quelques jours à nous remettre
des fatigues de notre long voyage. Mais, dès que nous fumes
un peu reposés, on nous donna de nouveaux habits et on
nous para de manière à figurer avec avantage au marché, où
nous fûmes conduits et exposés à l'inspection des acheteurs.
Les femmes et les enfants étaient charmés de leurs beaux cos-
tumes ; ils semblaient jouir de la nouveauté de leur position,
et on aurait dit, à l'empressement qu'ils manifestaient de
trouver un maître et d'être vendus à un prix élevé, que le
profit était pour eux. — Je fus acheté, ainsi que le plus grand
nombre de mes compagnons, par le général Carter, un des plus
i iches planteurs de la Caroline du Sud; sa fortune était vrai-
ment princière. On nous expédia tout de suite à une de ses
plantations, située à quelque distance de la ville.
Les basses terres de la Caroline du Sud. comportant un es-
178 L'ESCLAVE BLANC.
pace de quatre-vingts milles, qui s'étendent de l'Océan atlan-
tique vers l'intérieur du pays, c'est-à-dire plus de la moitié de
l'État, est une des contrées les plus tristes, les plus misérables
et les moins attrayantes qui existent, si toutefois on en excepte
un endroit dont nous parlerons tout à l'heure. Le sol de ces
basses terres n'offre à la vue qu'une plaine de sable desséchée
et couverte, pendant d'interminables milles, de forets de pins
à longues feuilles. On a donné à cette vaste étendue de ter-
rain le nom expressif de Pine barrens, qui, dans le dialecte
du pays, signifie à peu près lande stérile couverte de p'im.
Cette plaine est parfaitement unie et élevée à peine de quel-
ques pieds au-dessus (le la surface de la mer. Les troncs clair-
semés de ces pins, droits et dépouillés de leurs branches, s'é-
lèvent comme de grêles colonnes couronnées d'amas de nœuds
entrelacés et de longues feuilles sèches et rudes à travers les-
quelles la brise murmure des sons monotones et plaintifs qui
ressemblent tantôt à un bruit de cascades, tantôt à celui de va-
gues se brisant contre les rochers. Jamais on ne voit sous ces
arbres d'autre végétation quelepetit palmier à scie (1 ). toujours
vert, ou une herbe rare et sèche, dont des troupeaux à demi
sauvages se nourrissent en été, et près de laquelle ils meurent
do faim en hiver. — Les troncs de pins n'empêchent que bien
peu la vue de s'étendre au loin sur cette contrée toujours la
même et seulement coupée cà et là par des marais qu'une
multitude d'arbres et de plantes rend presque impénétrables.
Ce sont, pour la plupart, des lauriers, des chênes aquatiques,
des cyprès et d'autres grands arbres. Autour de leurs branches
et de leurs troncs blanchis pendent, en tombant jusqu'à
terre, de longs et mélancoliques festons de mousse noire. —
On dirait vraiment les tentures de la maladie et de la mort.
Les rivières qui coulent dans ce triste pays sont larges et bas-
ses. Au printemps et en hiver, dans la saison des pluies tor-
rentielles, elles se gonflent, débordent, et augmentent encore
(1) Saw-palmetto.
CHAPITRE XXVI. 179
rétendue des immenses marais, dont les exhalaisons fébriles
corrompent l'air. Même lorsque la pluie finit, la contrée con-
serve longtemps son caractère de stérilité. G'esl un amas de
petits tertns. espèces de dunes sablonneuses jetées en quelque
sorte les unes à côté des autres (Tune manière bizarre et con-
fuse. Dans quelques endroits, le sol est tellement ingrat, que,
le [>in lui-même refuse d'y [tousser, et qu'on \ voit tout au
l»lus de nues buissons de chênes nains ; dans d'autres, ce sont
des sables mouvants où les buissons eux-mêmes ne peuvent
végéter.
Et pourtant, quelque stérile que soit cette contrée, l'esprit
d entreprise, qui naît de la liberté, pourrait en rendre fertile
une grande partie, tandis que le système dispendieux de l'es-
clavage qui règne encore aujourd'hui permet d'en cultiver
seulement quelques bandes situées le long des rivières. Tout
le reste conserve son état de désolation originaire et son as-
pect sauvage et monotone.
La description que nous venons de faire ne peut en rien
convenir à cette partie du rivage qui s'étend de l'embouchure
de la Santee jusqu'à celle de la Savannah, et qui s'enfonce
parfois dans l'intérieur des terres jusqu'à une distance de vingt
et trente milles. — C'est une suite de petites îles, — les fameux
sca-islands des marchés de coton; le continent, séparé de ces
États par d'innombrables canaux tournants, est tout festonné
par un grand nombre de criques et de haies dont quelques-
unes entrent assez avant dans la terre ferme. Ces îles, du côté
de L'Océan, offrent à la vue un rivage élevé, mais la partie op-
posée est le [dus souvent marécageuse. Elles étaient couvertes,
dans l'origine, de superbes bois de chênes verts, un des plus
beaux arbres qu'il soit possible de voir. Le sol de ces petites
îles est léger, mais d'une fertilité qu'il n'a pu atteindre dans
les contrées sablonneuses de l'intérieur. Les champs y sont pro-
tégés contre la marée par (\(^ bancs de sable ; ils sont coupés par
des fossés et arrosés par de petits canaux. Le riz croit dans
ceux d'entre ces champs où l'irrigation se l'ait d'une manière
180 L'ESCLAVE BLANC.
favorable; clans les autres, c'est le long coton de sea-island,
espèce de laine végétale dont la fibre dépasse en longueur tout
autre coton, et rivalise presque avec la soie pour la force et
le moelleux.
La beauté de ces rivages et de ces îles contraste singulière-
ment avec tout le reste des basses terres de la Caroline du Sud.
La vue, aussi loin qu'elle peut s'étendre, ne rencontre que
des champs plats, unis, admirablement cultivés et coupés dans
toutes les directions par des criques et des rivières. Les habi-
tations des planteurs sont, pour la plupart, de belles maisons
élevées sur des éminences, entourées et ombragées de buis-
sons de choix et d'arbres magnifiques. Ces maisons ne sont
occupées qu'en hiver. Leurs maîtres en sont chassés pendant
l'été, en partie par l'ennui d'une vie monotone et indolente,
en partie par le mauvais air habituel au pays, et que la culture
du riz augmente encore. Cette aristocratie se transporte d'or-
dinaire à Charlestown ou dans les villes et aux eaux du Nord,
où elle ne s'occupe qu'à briller en affichant un faste extrava-
gant et en s' abandonnant à une folle dissipation. Les plantations
sont alors laissées sous la direction de contre-maîtres, qui.
avec leurs familles, forment presque l'unique population libre
de ces pays. Les esclaves y sont dix fois plus nombreux que
les hommes libres, et toute cette riche et belle contrée ne sert
qu'à entretenir quelques centaines de familles dans une fas-
tueuse et seigneuriale indolence, qui les rend non-seulement
inutiles au monde, mais un fardeau à elles-mêmes. Et, pour
les entretenir ainsi, plus de cent mille êtres humains sont
plongés dans le plus profond abîme de la dégradation et de la
misère.
Le général Carter, notre nouveau maître, était un des plus
riches de ces grands seigneurs. La plantation où nous fumes en-
voyés s'appelait Loosahachee, et, quoique très-étendue, ne for-
mait qu'une partie dé ses vastes propriétés. Pour moi. qui ve-
nais de la Virginie, bien des choses me semblaient entièrement
neuves et inaccoutumées, tant en ce qui concernait la nature
CHAPITRE XXVI. tël
du pays que dans la manière < l< in t nous étions traités. D'abord,
nous trouvâmes, mes compagnons et moi, qui avions été ha-
bituas à recevoir journellement une petite quantité de \ iande,
notre lioniinv. non assaisonné, moins bon et moins nourris-
sant que nous pouvions raisonnablement le désirer. Etrangers
el nouveaux venus, nous étions ignorants des usages du pays,
et ne connaissions nullement les moyens qu'emploient les es
tîlaves pour augmenter leur insuffisante pitance. Notre seule
ressource était donc de l'aire appel à la générosité de notre
maître.
Il arriva qu'une quinzaine de jours après noire installa-
tion le général Carter, accompagné de quelques amis, lit une
course rapide de Charlestown à Loosahachee pour examiner
ses moissons. Nous voulûmes profiter de cette occasion pour
obtenir une meilleure nourriture, décidés pourtant à ne pas
demander trop, de crainte d'être refusés. Après mûre déli-
bération et résolus à être aussi peu exigeants que possible,
nous nous décidâmes à demander que Ton nous accordât un
peu de sel pour ajouter à notre pitance. — C'était un luxe
auquel on nous avait accoutumés — à Loosahachee on ne nous
donnait qu'un picotin de blé par semaine. — Mes compagnons
me prièrent de prendre sur moi la tâche de parler à notre
maître au nom de tous : je le leur promis.
Lorsque le général et ses amis se furent approchés, je m'a-
vançai. Il me demanda pourquoi j'abandonnais ainsi mon
ouvrage et ce que je voulais. Je lui répondis que j'étais un
des esclaves qu'il venait d'acheter; que quelques-uns d'entre
nous étaient nés et avaient été élevés dans la Virginie, les au-
tres dans la Caroline du Nord; que nous n'avions pas l'habi-
tude d'être nourris d'homim seul, et que nous implorions de
lui la grâce de nous l'aire donner un peu de sel.
Il me sembla très-surpris de l'audace de ma demande et
s'enquit de mon nom.
— Archy Moore, répondisse.
— Arrh\ Moore, s'écria-t-il avec ironie, veuillez me dire
10
18-2 L'ESCLAVE BLANC.
depuis quand vous avez l'habitude, vous autres, d'avoir deux
noms. Vous êtes le premier drôle que j'aie jamais vu se ren-
dre coupable d'une pareille impertinence; oui, vous êtes dia-
blement insolent. Je le vois dans vos yeux, et je vous prie, la
première fois que j'aurai L'honneur de vous parler, de vous
contenter du nom d'Archj seul.
J'avais pris un second nom en quittant Spring-Meadow ; ce
qui a souvent lieu en Virginie et ce qui est regardé comme
très-innocent. Mais les planteurs de la Caroline du Sud, qui,
de tous les Américains, semblent avoir porte le plus loin la
théorie et la pratique de l'esclavage, sont envieux de tout ce
qui pourrait élever leurs esclaves au-dessus de leurs chevaux
et de leurs chiens.
Les paroles et les manières de mon maître étaient très-irri-
tantes; mais je ne me tins pas pour battu, et j'essayai de renou-
veler ma demande en me servant des expressions les plus*res-
pectueuses.
— Vous êtes un tas de drôles diablement exigeants, et ja-
mais satisfaits, répondit-il. Comment, coquins, nesavez-vous
pas que ce que je vous donne nie ruine déjà? c'est tout ce que
je puis faire que de vous acheter du blé. — Si \ous vouiez du
sel en outre, il y a assez d'eau de mer à cinq milles d'ici.
Personne ne vous empêche d'en faire.
En disant ces mots, le général et ses compagnons tourné
rent leurs chevaux et partirent en riant aux éclats de cette
plaisanterie.
CHAPITHC XXVII
Au nombre des nouveaux esclaves du général Carter était
un nommé Thomas, avec lequel je m'étais lié chez M Carie-
ton. Il était de pur sang africain, avait de beaux traits, de la
fore»; musculaire, et offrait un ensemble remarquable sous bien
CHAPITIŒ XXVII. 183
•
des rapports. Doué, en outre, d'une grande force morale il
savait endurer avec patience I 1 ?s plus grandes fatigues et les
plus cruelles privations. Quoique ses passions fassenl des plus
violentes, il avait pris (chose rare parmi les esclaves) l'habi-
tude de les dompter, et, dans ses paroles et dans ses actions,
il se mollirait doux comme un agneau. Le l'ait est que tout
jeune, il avait été instruit par si le cruel homme galopa vers elle, la nomma en jurant
une maudite fainéante, et lui porta des coups de cravache sur
la tête. Thomas le vit et crut sentir lui-même, et au centuple,
les coups (pic recevait sa pauvre femme. — C'était une épreuve
trop forte pour sa foi ; il s'avança pour la secourir. Nous I» 1
priâmes de s'arrêter; mais les cris et les pleurs de sa femme
le rendirent sourd à nos conseils. Il s'élança donc, et, avant
que le contre-maître eût eu le temps de s'en apercevoir, il
lui arracha la cravache Ac^ mains et lui demanda de quel
droit il maltraitait ainsi une femme qui ne s'était rendue
coupable d'aucune faute.
M. Martin n'était certes pas préparé à un tel acte d'insubor-
dination. — Il fit reculer son cheval de quelques pas, et. ti-
rant un pistolet de sa poche, ajusta Thomas, qui laissa tom-
ber la cravache et s'enfuit à toutes jambes. M. Martin fit feu;
mais sa main tremblait ; il manqua son coup, et Thomas, conti-
nuant à fuir, sauta par-dessusla haie et disparut dans le fourré.
Le contre-maître, furieux, se tourna alors vers Anne, qui
tremblait et criait. — 11 appela le piqueur de la bande et deux
ou trois autres hommes, auxquels il donna l'ordre de la dé-
pouiller de ses vêtements. — Alors commença la torture; le
fouet à chaque coup entrait dans les chairs de la malheureuse;
son sang coulait en abondance, ses cris étaient affreux. Quoi-
que habitué à ce genre de spectacle, le cœur me manqua et je
sentis un vertige. J'aurais voulu saisir le monstre au gosier et
h* jeter par terre. Je ne sais comment je me retins; mais ce
dont je suis sur, c'est qu'il n'y a que l'esclavage qui puisse
16.
188 L'ESCLAVE BLANC.
— Anne est entre ses mains, dit-il; je ne puis pas l'aban-
donner ! et elle, pauvre créature, elle n'aurait jamais le cou-
rage de fuir avec moi ! Non, je ne puis m'y résoudre, Archy !
je ne puis abandonner ma femme!...
Que pouvais-je répondre? je comprenais toute l'horreur de
sa position, et j'étais vaincu par la force de ses arguments.
Aussi, persuadé qu'il serait inutile de chercher à les combat-
tre, je demeurai en silence.
Pendant quelque temps, il sembla comme perdu dans ses
réflexions; ses regards étaient fixés sur la terre. Enfin il
m'annonça que sa résolution était prise et qu'il irait à Char-
lestown faire un appel à la générosité de notre maître
D'après ce que je savais du général Carter, je n'attendais pas
beaucoup de cette démarche; mais, comme Thomas n'avait pas
d'autre ressource, je ne fis aucune opposition. Il mangea ce
que je lui avais apporté et résolut de partir aussitôt. Depuis
notre arrivée à Loosahaehee,il n'était allé qu'une fois à Char-
lestown; mais il avait une excellente mémoire locale, et je ne
doutai nullement qu'il n'y arrivât.
De retour à ma case, je me couchai ; mais le trouble dans
lequel j'étais au sujet de Thomas et de la réussite de son pro-
jet m'empêcha de dormir. A l'aube, j'allai travailler, et mon
anxiété me stimulait tellement, que j'eus terminé ma tâche
longtemps avant mes compagnons. En rentrant, je vis passer
sur la route la voiture du général Carter, et le pauvre Thomas,
enchaîné derrière, sur le marchepied du domestique.
Dès qu'il fut arrivé devant la maison, le général descendit
de voiture et envoya chercher M. Martin, qui, armé de son
fouet et accompagné de son chien de chasse, battait les bois
depuis le matin pour chercher le fugitif. Le général donna
l'ordre à tous les esclaves de se réunir.
Enfin M. Martin arriva. ï)h que le général l'aperçut, il
s'écria :
— Eh bien! monsieur, voilà un déserteur que je vous ra-
mène; figurez-vous que le drôle s'est permis de venir à Char-
CHAPITRE XXVII. 189
lestown pour me parler de ses griefs contre vous. .Mais, d'après
son propre récit, il a été coupable de la plus grande insolence!
Arracher une cravache des mains d'un contre-maître! mais
où irons-nous si de semblables drôles se mettent en tête de
vouloir justifier un tel acte d'insubordination? Si on les laisse
faire, ilseu viendront à nous égorger! Aussi ne lui ai-je pas
même permis de continuer son discours, et je lui ai signifié
que je pardonnerais toul plutôt qu'une insolence vis-à-vis de
mon contre-maître. Je serais moins sévère s'il s'était agi de
moi, mais mon contre-maître!... Aussi vous l'ai-je ramené
en toute hâte et au risque de prendre la lièvre en passant la
nuit à la campagne — Que ce coquin soit vigoureusement
fouetté, monsieur Martin , vigoureusement, vous dis-je!...
J'ai fait assembler tous les ouvriers, afin qu'ils assistent au
châtiment; cela leur fera du bien!...
M. Martin s'élança sur sa proie avec la férocité d'un tigre:
— mais je ne veux pas décrire une seconde fois ces épouvan-
tables scènes, suites de la torture qu'on lui avait fait
subir; bientôt il lui survint une espèce de lièvre nerveuse qui
la laissa sans force, sans appétit, et même sans le désir de gué-
rir. Son pauvre enfant s'affaiblissait aussi à vued'œil; bientôt
il mourut, et Anne ne lui survécut que d'une quinzaine de
190 L'ESCLAVE BLANC.
jours. — Pendant sa maladie, Anne n'avait ou pour l'assister
qu'une vieille femme à moitié sourde et aveugle. Thomas, qui
était naturellement obligé de travailler, la trouva morte un
soir qu'il revenait dos champs.
Un des piqueurs, dont l'âme était basse, et le plus actif des
espions de M. Martin, était le seul prédicateur de Loosahaehee,
et l'exécuteur de ces momories auxquelles les esclaves igno-
rants et superstitieux donnent le nom de religion. Il alla voir
le malheureux mari d'Anne et lui offrit ses services. Thomas
avait nssez d'esprit pour ne pas se laisser imposer par l'hypo-
crisie et une fausse sainteté. Il connaissait le drôle et le mé-
prisait souverainement. Il refusa donc ses offres, et. me mon-
trant de la main, répondit qu'il n'avait besoin que de l'assis-
tance de quelques amis pour enterrer le corps de la pauvre
fille. — Il voulut ajouter quelques paroles, mais la douleur
l'empêcha de continuer, et sa voix, coupée par des sanglots,
s'arrêta dans son gosier.
C'était un dimanche. Le prédicateur eut bientôt terminé
son discours, et le pauvre Thomas veilla tout le jour près du
corps de sa femme. Je restai avec lui, mais je savais que toute
parole de consolation serait superflue, et je ne dis presque
rien .
Vers le soir, quelques-uns de nos compagnons entrèrent
dans la case; nous emportâmes le corps au cimetière : c'était
une jolie prairie parsemée d'arbres et couverte de tombes,
0,11e! rjues-unes fraîches et d'autres déjà anciennes.
Le mari resta penché sur le corps de sa femme, tandis que
nous étions occupés à creuser la fosse; et, quand elle fut prête
à recevoir la dépouillé mortelle de la pauvre Anne, nous res-
tâmes en silence, attendant que Thomas prononçât quelque
prière. Mais il l'essaya en vain; sa voix entrecoupée expirait
sur ses lèvres. Il nous fit signe de mettre le corps dans le sé-
pulcre, — ce triste devoir fut bientôt rempli, — et la terre
couvrit les restes de celle qu'il avait tant aimée!
La nuit était venue quand nous retournâmes en hâte à notre
IIIAIMIIII. WVIil. 11»|
habitation; niais Thomas resta encore auprès de la tombe.
.I avais essayé de l'en éloigner, mais en vain. Je voulus, une
seconde fois, lui prendre le bras, le forcer à me suivre; mais
il me repoussa, et, levanl la tête el la main :
• — Assassh ! me dit-il tout bas, elle a été assassinée !
Kt dans ses yeux brillaienl «les éclairs d'indignation el de
douleur. Le sentiment de la nature remportait en lui sur la
force factice qu'il s'était imposée. Je me sentais rempli de sym-
pathie pour sa douleur e1 je lui pressai la main. Il répondit
;i cette pression, el après un moment de silence :
— Le sang demande du sang, me dit-il, n'est-ce pas.
Arch\
Il j avait quelque chose île terrible dans le son de sa voix
et dans sa parole lente et brève. Je ne sus que répondre. Il
n'avail pas, d'ailleurs, l'air d'attendre une réponse de ma
part. 11 semblait s'être adressé cette question ;'i lui-même.
Je lui pris le bras, et nous nous éloignâmes.
CHANTRE WVlil.
Il est d'usage, dans h* Caroline du Sud, de donner aux
esclaves, de la semaine de Noël au jour de l'an, des espèces
île vacances. On leur permet même, [tendant cette époque, de
s'éloigner de l'établissement, ce théâtre de leurs fatigues et
île leurs douleurs, et de parcourir les environs, presque
comme s'ils étaient libres. Les grandes routes présentent
alors un singulier spectacle. Des esclaves, de tout âge et de
ii.ut sexe, j accourent en grand nombre des populeuses plan-
tations qui bordent la mer. vêtus de leurs plus beaux habits;
ilsse réunissent sur les chemins, sepressenl autour de peti-
tes boutiques de whisky, et présentent a la vue des scènes de
confusion et de désordre dont on n'a l'idée qu'à l'époque des
fêtes de Noël.
19*2 L'ESCLAVE BLANC.
Ces boutiques se soutiennent surtout au mo\en d'un trafic
de riz et de coton, volés par les nègres, et que la fureur vin-
dicative des planteurs, aidée de lois draconiennes, n'a jamais
pu détruire. Elles sont le soutien principal, on pourrait dire
le seul moyen d'existence d'une grande partie de la petite aris-
tocratie blanche du pays. Tant dans la Caroline que dans la
Basse-Virginie, les blancs pauvres sont grossiers, ignorants et
peu habitués aux aises de la vie. Paresseux, dissipés et adon-
nés au vice, ils ont en outre cette brutalité du mal que la pau-
vreté et l'ignorance rendent si repoussante et si remarquable.
Ne possédant pas de terres, ou, tout au plus, quelques landes
stériles, ne s 1 occupant ni de commerce ni d'industrie, et con-
sidérant le travail comme dégradant des hommes libres, et
bon seulement dans l'état de servitude, ces blancs pauvres
sont devenus la risée des esclaves eux-mêmes, et sont craints
en même temps que haïs par la riche aristocratie des plan-
teurs. Ce n'est qu'à leur droit de suffrage qu'ils doivent en-
core l'espèce de considération avec laquelle on les traite. Ce
droit, dont la noblesse riche voudrait les priver, est leur uni-
que sauvegarde; sans ce droit, ils seraient écrasés, impitoya-
blement foulés aux pieds, et réduits bientôt, par la loi elle-
même, à un état presque aussi triste que celui des esclaves.
Aux fêtes de Noël qui suivirent mon arrivée à Loosahacb.ee,
j'étais avec beaucoup d'esclaves devant un de ces petits caba-
rets de la grande route voisine, riant, causant, buvant du
whisky, et nous divertissant, chacun à sa manière, lorsque
je vis passer à cheval un homme de mauvaise mine et miséra-
blement vêtu. Il avait cette couleur cadavéreuse qui distingue
les classes inférieures des blancs de la Basse-Caroline. Le elic-
val qu'il montait était efflanqué, décharné, et n'avançait que
sous les coups d'un énorme fouet que son maître maniait avec
celte grâce familière qui est propre aux piqueurs d'esclaves.
J'observai, lorsqu'il passa devant nous, que tous mes compa-
gnons le saluèrent; quant à moi, je gardai mon chapeau sur
la tête, car je ne voyais en lui rien qui m'inspirât le respect,
CUAPITRE XXVIH. 195
et je ne connaissais pas l'étiquette Je la Caroline, qui exige
de la pari de l'esclave beaucoup d'obséquiosité envers tout
homme libre. Le drôle s'en aperçut, arrêta sa rosse, et fixa
mu moi des yeux perçants. Ma couleur lui fit peut-être suppo-
ser un instant que j'étais libre; mais mon costume et la so-
ciété dont je faisais partie le détrompèrent sans doute. Il de-
manda qui j'étais, et, l'ayant appris, il s'avança sur moi en
brandissant sa cravache, me demanda pourquoi je ne l'avais
pas salué; et. sans attendre ma réponse, m'appliqua quelques
coups sur les épaules. Le misérable était évidemment ivre, et
mon premier mouvement fut de lui arracher la cravache des
mains; mais je ne eédai pas à mon indignation, et ce fut heu-
reux, car toute tentative de résistance à un blanc, même ivre,
peut, selon les équitables luis de la Caroline, coûter la vie à
un esclave.
J'appris que ce drôle avait été contre-maître, mais qu'on
l'avait destitué pour sa malhonnêteté. Il avait, depuis, ouvert
un cabaret, situé à un demi-mille de distance. Ce cabaret,
selon ce qu'il raconta au maître de la boutique devant la-
quelle nous nous trouvions, était moins fréquenté qu'il ne
l'avait espéré, et c'était sans doute pour décharger sa bile
qu'il m'avait si rudement traité. Il s'appelait Christie, et était
cousin et ami de M. Martin; mais il s'était violemment que-
rellé avec notre contre-maître, et. depuis peu, ils étaient
brouillés. Cbisitie avait donné à Mai tin un coup de poignard,
et Martin avait fait feu sur Christie; en outre. Martin s'était
vengé plus cruellement encore en arrêtant, entre le cabaret de
son cousin et Loosahachee, le commerce de riz, de coton et de
whisky, dont le général Cartel' supportait seul les frais.
La connaissance de ces détails me lit penser que le drôle
était en quelque sorte à ma merci, et je résolus de me venger
sur lui des coups qu'il m'avait donnés. Il est vrai que pour at-
teindre ce but je devais jouer le rôle d'espion et de délateur;
mais ce sont les seuls moyens dont puisse disposer un esclave.
A peine rentré', je me présentai au contre-maître, avec beau-
17
494 L'ESCLAVE BLANC.
coup d'hypocrisie et force protestations de zèle pour le ser-
vice de mon maître, je racontai que M. Christie avait l'habi-
tude de trafiquer avec les esclaves, et de leur acheter tout ce
qu'ils lui apportaient.
M. Martin me répondit qu'il le savait, et me promit cinq
dollars si je l'aidais à prendre Christie sur le fait. Le traité fut
vite conclu entre nous, et, peu de temps après, je nie dirigeai.
par une belle nuit, et chargé d'un ballot de coton, que m'a-
vait remis notre contre-maître, vers le cabaret de Christie. Jl
me reconnut tout de suite, et plaisanta beaucoup à propos des
coups de fouet qu'il m'avait donnés. Pour mieux le tromper,
je lis mine d'en rire avec lui. Il ne demandait pas mieux que
d'échanger mon coton pour du whisky, qu'il m'aurait livre
au prix d'un dollar le pot. Peu de jours après, je lui lis une
seconde visite; mais, cette fois. M. Martin et un doses amis
s'étaient postés en dehors du cabaret, dans un endroit d'où
ils pouvaient voir et entendre à travers des fentes tout ce qui
se passait entre Christie et moi.
Un des plus grands crimes que Ion puisse commettre, d'a-
près la législation delà Caroline, est d'acheter d'un esclave
du riz ou du coton volé. M. Christie fut traduit en justice.
déclaré coupable et condamné à une amende de mille dollars
et à une année de prison. Cette amende le ruina complète-
ment, et je n'en entendis plus parler. Parmi les jurés qui le
déclarèrent coupable, il y en eut plus d'un soupçonné d'avoir
commis le même délit que Christie; mais la crainte et l'en-
vie rendirent ces coquins encore plus sévères qu'ils ne l'au-
raient été.
M. Martin était très-content de moi, — il s'imaginait bon-
nement que je ne demanderais pas mieux que de continuer à
tirer pour lui les marrons du feu, — et voulut faire de moi
un espion et un délateur. C'est que, en grand comme en petit,
la tyrannie ne peut se maintenir que par un système organisé
d'espionnage et de délation , dans lequel les plus vils parmi
les opprimés se font les instruments des oppresseurs. L'indul-
CHAPITRE WVlll. m
gence ou la faveur d'un contre-maître peut beaucoup pour al-
léger le joug de l'esclave. On conçoil donc que cette faveur
soit une forte tentation. D'ailleurs, les moyens dont dispose
le pouvoir sont malheureusement tels, que, mémo dans l'état
de liberté, on \<>it tous les juins Ai>< milliers d'hommes prêts
à devenir, contre les droits les plus chers et les plus sacres de
leurs concitoyens, les vils instruments de leurs tyrans. Que
peut-un donc attendre d'une race qui a été soigneusement et
systématiquement dégradée*?
Dans l'intention il»' profiter de la faveur de M.Martin pour
un bon usage, je me gardai de lui laisser soupçonner l'hor-
reur que m'inspirait l'emploi que je faisais mine d'accepter.
Plus d'une fuis, tandis qu'il me croyait à lui corps et âme,
j'empêchai la réussite de ses plans et de ses stratagèmes en
faisant prévenir ceux qu'il voulait prendre sur le l'ait. C'était
un homme ignorant et d'une intelligence très-médiocre. S'il
avait été plus adroit, il aurait bientôt découvert mes manœu-
vres; mais je jouai si bien mou rôle, que sa confiance en moi
fut illimitée : il m'en donna bientôt une nouvelle preuve.
Un jour qu'il visitait le champ où je travaillais, n'ayant
p> trouvé que l'ouvrage allât assez vite, il appela le piqueur
de la bande, lui enleva le fouet qu'il tenait à la main, comme
symbole et instrument de son autorité, et m'ayant appliqué,
selon l'usage dans un cas pareil, une vingtaine de coups, me
remit li' fouet, et nie confia l' office île piqueur, m' ordonnant
'■il même temps de commencer l'exercice de ma nouvelle
charge sur le dos de mon prédécesseur.
La culture d'une plantation de la Caroline se fait toujours
sous la surveillance des piqueurs. Les contre-maîtres ont trop
pris les habitudes de luxe et d'indolence de leurs maîtres pour
se fatiguer à l'exercer eux-mêmes, surtout pendant la forte
chaleur. Les esclaves sont partagés en bandes; chaque bande
est confiée à un piqueur, choisi d'ordinaire pour sa lâche
complaisance envers le contre-maître et pour sa promptitude
à dénoncer ses compagnons. Il est revêtu
malheurs; mais je l'aimais, j'en avais pitié, et je le ménageais
de mon mieux.
L'injustice dont il avait été la victime à Loosahachee sem-
blait avoir changé entièrement tons ses principes. Il n'aimait
pas à parler sur ce sujet, et j'évitai de l'en entretenu': mais
j'avais de bonnes raisons pour croire qu'il avait abandonné
les croyances religieuses qu'on lui avait inspirées, et qui, pen-
dant longtemps, avaient exercé sur lui une si forte influence.
Il s'était mis de nouveau à pratiquer certains rites étranges
17.
198 L'ESCLAVE BLANC.
que lui avait enseignés sa mère. Elle aussi avait été volée sur
la cote d'Afrique, et avait conservé, à ce qu'il m'a dit, toutes
les superstitions de son pays natal. Parfois il loi arrivait de
dire, avec une incohérence sauvage, que l'esprit de sa femme
se montrait à lui ; il parlait de certaine promesse qu'il avait
faite à l'apparition, et je fus porté à croire qu'il avait eu Ar>
accès de folie.
En tout cas, il était Lien changé, sous beaucoup de rap-
ports. Il avait cessé d'être l'humble et obéissant esclave con-
teni de son lot, plein de zèle et de dévouement. Au lieu de
veiller aux intérêts de son maître, il semblait s'étudiera faire
le plus de mal possible. 11 y avait sur la plantation deux ou
trois esprits inquiets, artificieux et hardis, dont il s'était
tenu éloigné jusqu'alors; maintenant il rechercha leur socié-
té et ne tarda pas à obtenir leur confiance. Ils le trouvèrent
audacieux et prudent, et, qui plus est, fidèle et magnanime.
Aussi ils reconnurent bientôt sa supériorité d'intelligence, et
l'acceptèrent pour chef. Ils se recrutèrent de quelques autres
dont le seul motif était le désir du butin, et ils étendirent
leurs déprédations sur toute la plantation.
Dans ce nouveau rôle. Thomas continua de donner la
preuve qu'il n'était point un homme ordinaire. Il conduisait
ses entreprises avec une singulière adresse; et, lorsque tous
les autres stratagèmes qu'il employait pour empêcher ses
compagnons d'être découverts avaient échoué, il avait encore
une ressource qui montrait la noblesse de sa nature. Telle
i-lait la fermeté inébranlable de son âme et la maie vigueur de
sa constitution, qu'il faisait ce que peu d'hommes pouvaient
faire : il était capable de braver même le supplice du fouet,
supplice qui, je l'ai déjà dit, n'est pas moins terrible que
la torture elle-même. Lorsque toute autre ressource lui man-
quait, il était prêt à garantir ses compagnons par un aveu
volontaire, et à attirer sur lui un châtiment qu'il savait quel-
ques-uns d'entre eux trop faibles de corps et d'esprit pour
supporter. Une magnanimité pareille est estimée le comble
CHAPITRE XXIX. 199
de la vertu, même dans un homme libre; — comment donc
l'admirer suffisamment dans un esclave!
Grâce à Dieu, la tyrannie n'est pas toute-puissante !
Elle a beau opprimer ses victimes, les fouler aux pieds, les
abrutir par tous les moyens possibles, elle ne peut entière-
ment éteindre en elles l'esprit viril. Il \ brille, il \ brûle se-
crètement; tôt ou lard il jettera des flammes qu'on ne pourra
éteindre et qu'on ne peut comprimer.
Tant que j'eus la confiance de M. .Martin, je fus à même de
rendre à Thomas des services essentielsen l'informant dessoup-
çons, des plans et des stratagèmes du contre-maître. Mais je
n'eus pas longtemps sa confiance; non pas que M. Martin se
méfiât de moi, — car il était très-aisé de jeter de la poudre
aux yeux d'un homme si stupide; — mais parce que je n'é-
tais pas à la hauteur de ses idées sur les devoirs d'un piqueur.
La saison était malsaine ; et comme les ouvriers qui compo-
saient nia troupe étaient d'une contrée plus septentrionale,
et non encore acclimatés à l'atmosphère pestilentielle d'une
plantation de riz. ils étaient très-souffrants, et souvent plu
sieurs d'entre eux étaient hors d'état de travailler. Je l'avais
expliqué à M. Martin, et il avait paru satisfait de l'explication;
mais, un jour, ('tant ailé à cheval dans un champ.de fort mau-
vaise humeur et un peu excité, je crois, par la hoisson. il
entra dans une rage effroyable envoyant que plus de la moi-
tié de ma troupe était absente, et que plus de la moitié' de la
hesogne n'était pas faite.
Il en demanda la raison.
Je lui dis que les travailleurs étaient malades.
11 répondit, en jurant, qu'il s'agissait hien d'être malade!
Il était las d'entendre parler de maladie; il savait hien que
c'était un prétexte, et il était déterminé à ne plus se laisser
attraper.
— Si on se plaint encore d'être malade. Arch\. me dit-il,
vous n'avez qu'à fouetter les drôles, et i\ les mettre ;'i l'ou-
\ rage.
200 L'ESCLAVE BLANC.
— Mais, repartis-je, s'ils sont réellement malades?
— Malados ou non, je vous le répète. S'ils ne sont pas ma-
lades, le fouet est tout ce qu'ils méritent; s'ils le sont, rien
n'est si propre à leur faire du bien que de leur tirer un peu
de sang.
— En ce ras, dis-je, vous feriez mieux de nommer un
autre piqueur; je ne serais pas très-propre à fouetter des ma-
lades.
— Tenez votre langue, insolente canaille. Qui vous a per-
mis de me conseiller ou de discuter mes ordres? Donnez-moi
votre fouet, drôle que vous êtes!
J'obéis; et M. Martin m'administra une correction pareille
à celle qu'il m'avait donnée la première fois qu'il m'avait mis
le fouet à la main. Ainsi finit mon rôle de piqueur, et, quoique
je perdisse ma double ration et que je fusse obligé de retour-
ner aux champs, faire ma tàcbe comme les autres, je ne peux
pas dire que je le regrettai beaucoup. C'était un métier pi-
toyable, qui ne peut convenir qu'à un gredin.
Je me liai alors plus étroitement avec le parti de Thomas,
et me joignis, corps et àme, à toutes leurs entreprises. Nos
déprédations devinrent, à la fin, si considérables, que M. Mar-
tin fut obligé d'établir une garde régulière, composée de ses
piqueurs et de quelques-uns de leurs subordonnés, qui rô-
daient toute la nuit sur la plantation, et rendaient l'approche
des champs fort dangereuse. Cette mesure fut hâtée par un in-
cident qui arriva sur la plantation et qui donna lieu à une
enquête très-rigoureuse, mais sans résultat positif. En une
seule et même nuit, le feu prit à la magnifique résidence du
général Carter et à ses coûteux moulins à riz, et, malgré tous
les efforts, ils furent entièrement consumés. Plusieurs des
esclaves, et Thomas entre autres, furent mis à une sorte de
torture pour leur faire avouer leur participation à cet in-
cendie. Cette cruauté ne servit à rien; ils nièrent tous avec
énergie. J'étais, comme je l'ai dit, fort avancé dans la confiance
de Thomas, cependant il ne m'avait pas dit un mot de ce feu:
CHAPITRE XXIX. 201
comme c'était un de ces hommes qui savent garder* leurs se-
crets, je l'ai toujours soupçonné d'en savoir là-dessus plus qu il
ne voulait en divulguer.
En tout cas, c'étail évidemment un sentiment plus fort «] u«*
le pur amour du butin qui poussait Thomas. Depuis la mort
de sa femme, il buvait parfois à l'excès; mais c'était rare, et
personne, en général, n'était plus sobre et moins difficile,
autrefois il était très-soigné dans s,a mise; maintenant il s'ha-
billait très-négligemment. Il n'aimait pas la société; excepté
avec moi, il n'avait guère de relations, et ce n'était même pas
toujours qu'il paraissait désirer ma compagnie. Thomas no
sa va il guère que faire de sa part de butin, et, en effet, il la
distribuait communément à ses compagnons.
A la première proposition qui en fut faite, il eut l'air de ne
pas se soucier d'étendre nos déprédations au delà de Loosaha-
chee. Mais on ne pouvait plus les continuer sans danger, et,
comme ses compagnons avaient trop pris goût au pillage pour
l'abandonner, Thomas finit par étaler à leurs pressantes solli-
citations', et nous conduisit pendant plusieurs nuits sur les
plantations voisines. Nous poussâmes les eboses si loin, que
nous éveillâmes l'attention des contre-maîtres dont nous enva-
hissions les domaines. D'abord, ils soupçonnèrent leurs propres
esclaves, et ils exercèrent des rigueurs sans nombre. Mais, en
dépit de toutes leurs cruautés, les déprédations continuèrent ;
et telle était l'adresse singulière de Thomas à varier le lieu
et la nature de nos visites, que nous échappâmes longtemps à
tous les pièges et à toutes les embûches qu'on nous tendait.
Une nuit, que nous étions dans un champ de riz et que
nous avions presque rempli nos sacs, l'oreille vigilante de
Thomas l'avertit que quelqu'un approchait avec précaution.
Il supposa que ce devait être la patrouille, qui, depuis peu,
au lieu de tuer le temps avec un violon et une bouteille de
whisky, était devenue plus active, et remplissait quelques-
uns de ses devoirs. Sous cette impression, il nous donna le
signal de nous retirer tranquillement et dans un certain ordre
202 L'ESCLAVE BLANC.
qu'il avait réglé à l'avance. Le champ était horde, d'un côté,
par une large et profonde rivière, contre laquelle il était pro-
tégé par une digue élevée. Nous étions arrivés près de l'eau,
et notre canot était sur la rivière, abrité sous dos buissons et
desarbustes compagnons de M. Martin étaient tellement harassés, que.
lorsqu'il piqua des deux pour aller du pas de son chien, il les
laissa bientôt loin derrière lui. M. Martin termina son récit
en nous conseillant d'aller nous rendre, nous donnant sa pa-
role de gentleman et de contre-maître que, si nous ne lui
faisions plus aucune violence, il nous préserverait de tout châ-
timent et nous donnerait une belle récompense.
CHAPITRE XXX. 211
Le soleil se couchait. Le court crépuscule qui suit un cou-
cher de soleil ilans la Caroline fut bientôl remplacé par l'obs-
curité d'une nuit nuageuse el sans lune, et nous n\ i< »ns peu
d'appréhension d'être inquiétés dans notre refuge. Je regardai
Thomas, comme pour lui demander ce que nous avions à faire.
Il me tira à part, après avoir examiné les liens de notre pri-
sonnier, qu'il avait attaché à un arbre à l'aide de cordes trou-
> - dans sa poche, et qui. sans aucun doute, avaient une tout
autre destination.
Thomas s'arrêta un instant, comme pour recueillir ses pen-
sées; puis, indiquant M. Martin :
— Areliv. dit-il, cet homme mourra ce soir.
Il y avait dans sa voix une énergie sauvageet en même temps
une froideur calme. Je tressaillis, et ne répondis d'abord rien ;
je voyais sur le visage de Thomas une joie farouche et une
fermeté de décision inébranlable. Ses yeux jetaient (\i'> flam-
mes, tandis qu'il répétait à voix basse et d'un ton calme qui
contrastait singulièrement avec ses paroles :
- Je \oiis dis. Archy, que cet homme mourra ce soir. Elle
Toi donne: je l'ai promis, et l'instant est venu.
— Qui est-ce qui l'ordonne? m'informai-je vivement.
— Vous me demandez qui? Archv, cet homme est l'assassin
de ma femme!
Quoique Thomas et moi nous eussions vécu dans une grande
intimité, c'était peut-être la première fois depuis la mort de
-a femme qu'il m'en pariait en termes aussi explicites. Il avait
bien fait de temps en temps quelques allusion» à elle, et je me
rappelais que plusieurs fois auparavant il lui était échappé
des paroles étranges et incohérentes sur i\c> relations qu'il
continuait d'entretenir avec elle.
Le nom de sa femme lui lit venir des larmes aux yeux ; mais
il les essuya promptement de la main. et. reprenant son air de
froide résolution, il répéta de nouveau :
— Archv, cet homme mourra re soir.
Quand je repassai dan- mon esprit toutes les circonstances
212 L'ESCLAVE BLANC.
de la mort de sa femme, je ne pus m'empêcher de reconnaître
< I m o M. Martin l'avait assassinée. Thomas avait eu mes sympa-
thies, et il les avait encore. 11 avait le meurtrier en son pou-
voir; il se croyait appelé à faire justice de lui, et j'étais forcé
de convenir qu'il était dans son droit.
Cependant, j'éprouvais une horreur instinctive à l'idée de
verser du sang; et peut-être aussi se glissait-il dans mon cœur
quelque reste de cette timidité servile qu'avait secouée l'esprit
plus audacieux de Thomas. Je tombai d'accord avec lui que
le contre-maître avait mérité de perdre la vie; mais je lui
rappelai que M. Martin avait promis, si nous le ramenions
chez lui sain et sauf, de nous obtenir notre pardon et de nous
garantir de tout châtiment.
Un sourire de mépris releva la lèvre de mon camarade tan-
dis que je parlais.
— Oui, Archy, répondit-il, notre pardon... et cent coups
de fouet, et la corde le lendemain, peut-être ! Non ! je ne veux
point d'un tel pardon; je ne veux pas des pardons qu'ils ac-
cordent! Il y a trop longtemps que je suis esclave; mainte-
nant, je suis libre, et, lorsqu'ils me prendront, je leur per-
mets de me prendre aussi la vie ! D'ailleurs, nous ne pouvons
nous fier à lui ; nous le voudrions, que nous ne le pourrions
pas, vous le savez bien. Ils ne se croient obligés de tenir
aucune des promesses qu'ils nous font ; ils promettront tout ce
qu'on voudra pour nous avoir en leur puissance, et, alors,
leurs promesses ne valent pas un fétu de paille. Mes promes-
ses, à moi, ne sont pas comme les leurs, et ne vous ai-je pas
dit celle que j'ai faite? Oui, je l'ai juré, et je vous dis une
dernière fois que cet homme mourra ce soir !
Il n'y avait pas à résister ; je lui dis de faire à sa guise. Il
chargea le fusil qu'il avait pris à M. Martin et qu'il avait en-
core à la main, puis il revint au contre-maître, qui était
assis au pied de l'arbre auquel nous l'avions attaché. Il leva
les yeux avec anxiété à notre approche, et demanda si nous
étions décidés ;'i rentrer.
CHAPITRE \\\. 213
— Nous sommes décidés, répondit Thomas ; nous vous don-
nons une demi-heure pour vous préparera la mort : profitez-
en de votre mieux : vous avez beaucoup de péchés sur la con-
science, et le délai est i ourt.
Il est impossible île décrire Pair de terreur, de stupéfaction
el d'incrédulité avec lequel le contre-maître entendit ces paro-
les. In moment, d'un ton d'autorité, il nous dit de le déta-
cher; l'instant d'après, il s'efforça de rire et affecta de traiter
île pure plaisanterie ce qu'avait dit Thomas. Enfin, cédant ;i
ses craintes, il se mit à pleurer comme un enfant et à implo-
rer notre miséricorde.
— En avez-vous montré, vous? répliqua Thomas; en avez-
vous montré à ma pauvre femme? Vous l'avez assassinée, et
votre vie doit répondre de la sienne.
M. Martin prit Dieu à témoin qu'il n'était pas coupable; il
avait puni la femme de Thomas, il l'avouait; mais il n'avait
fait que ce qu'exigeait son devoir, et il était impossihle que
quelques coups eussent pu causer sa mort.
— Quelques coups! s'écria Thomas; remerciez Dieu, mon-
sieur Martin, de ce que nous ne vous torturons pas comme
vous l'avez torturée ! Plus un mot, ou vous aggraverez vos
souffrances. Confessez vos crimes, dites vos prières; ne per-
dez pas vos derniers instants à ajouter le mensonge à l'assas-
sinat!
Le contre-maître resta anéanti devant ce reproche énergi-
que. 11 couvrit de ses mains son visage, courha la tête et garda
quelques moments un silence interrompu seulement par des
sanglots étouffés. Peut-être essayait-il de se préparera mourir;
mais la vie avait trop de charmes pour ne pas tenter un nou-
vel effort. Il voyait qu'il était inutile d'en appeler à Thomas,
mais il se tourna vers moi. Il me supplia de me rappeler la
confiance qu'il avait mise en moi et les faveurs qu'il m'avait,
dit-il, accordées ; il promit de nous acheter tous les deux et de
nous donner notre liberté, tout au monde, si nous voulions
seulement épargner sa vie,
214 L'ESCLAVE BLANC.
Ses larmes et ses lamentations m'émurent; la tête me tour-
nait, et je sentais une telle faiblesse, un tel délabrement de
cœur, que je fus obligé de m'appuyer contre un arbre. Thomas
était là, debout, les bras croisés, reposant sur son fusil; il ne
répondait point aux prières et aux promesses réitérées du con-
tre-maître : il ne semblait même pas les entendre. Ses yeux
étaient fixes, et il paraissait perdu dans ses pensées.
Après un intervalle considérable, pendant lequel le malheu-
reux continuait ses supplications, Thomas se redressa ; il re-
cula de quelques pas et leva son fusil.
— La demi-heure est passée, dit-il; monsieur Martin, êtés-
vous prêt?
— Non. oh! non, épargnez-moi! oh! épargnez-moi! En-
core une demi -heure ! j'ai beaucoup de choses...
Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase ; le coup partit, la
balle lui pénétra la cervelle, et il tomba roide mon.
CHAPITRE XXXI.
Nous creusâmes une fosse peu profonde, dans laquelle nous
déposâmes le corps du surveillant. Nous traînâmes le chien
mon au même endroit, et le plaçâmes près de son maître.
C'étaient de dignes compagnons.
Alors nous reprîmes la fuite; non, comme on pourrait le
supposer, avec la précipitation de meurtriers qu'effraye le cri
de leur conscience, mais avec ce noble sentiment de sa dignité
vengée et de la tyrannie justement châtiée, qui animait l'âme
du héros d'Israël, lorsqu'il alla chercher un refuge au pays
des Madianites, et qui brûlait le sein de Wallace et de Guil-
laume Tell, lorsqu'à la faveur de la nuit ils poursuivaient leur
course à travers les rochers de leurs montagnes natales, où
Ton respire l'air de la liberté.
H n'y avait pas de montagnes pour nous recevoir e1 nous
CHAPITRE XXXI. 2i:>
abriter. Mais qous fuyions à travers les marais et les landes de
la Caroline, résolus à mettre, le [«lus tôt possible, un bon nom-
bre de milles entre nous et le voisinage de Loosalmehee. 11 \
avait plus de vingt-quatre heures que nous n'avions mangé;
et pourtant nos esprits étaient dans un tel état d'excitation,
que nous n'éprouvions ni faiblesse ni fatigue.
Nous nuns dirigions an nord-ouest, guidant notre course
sur les étoiles, et qous devions a\oir fait bien du chemin, car
nous ne nous étions pas arrêtés une seule fois, et nous avions
marché d'un pas rapide toute la nuit. Nous traversions les bois
de pins, qui étaient assez elair-semés pour que nous [Hissions
\ | tasser presque aussi vite que sur une route. Parfois un ma-
rais, ou une apparence de plantation, nous forçait de faire un
détour, mais, dès que nous le pouvions, nous reprenions
notre direction.
Les ténèbres, qui, pendant les deux dernières heures rie la
nuit, avaient été accrues par une brume assez épaisse, com-
mençaient à céder aux premières lueurs grises du matin. .Nous
suivions sous les pins une légère dépression du sol qui, des-
séchée en ce moment, devait à la saison humide former le lit
de quelque ruisseau, et nous cherchions en cet endroit où nous
cacher, lorsque soudain nous rencontrâmes au milieu d'un
buisson, et la tète posée sur un sac de maïs, un homme qui pa-
raissait endormi. Nous le reconnûmes tout d'abord. C'était uii
esclave appartenant à une plantation contiguë à Loosahachee,
et que nous connaissions un peu, mais qui, à ce que nous
avions ouï dire, s'était évadé depuis deux ou trois mois. Tho-
mas le secoua par l'épaule, et lui lit. en l'éveillant, une grande
frayeur. Nous lui dîmes de ne point s'alarmer, attendu que nous
nous étions évades nous-mêmes, et que nous avions grand be-
soin de son assistance, ('tant à moitié morts de faim, et dans
un pays qui nous était totalement inconnu; L'homme eut d'a-
bord l'air très-réservé et soupçonneux. Il semblait craindre
que nous ne fussions envoyés pour le prendre au piège; mais,
à la fin, nous réussîmes a dissiper ses doutes; et il ne fut pas
°2\i> L'ESCLAVE BLANC.
plutôt rassuré par nos explications, qu'il nous invita à le
suivre, disant qu'il allait nous donner à manger.
Son sac de maïs sur l'épaule, il suivit pendant un mille et
plus le petit ravin où nous l'avions trouvé, et qui aboutissait à
un grand marais, ou plutôt à un étang planté d'arbres. Nous
quittâmes alors le ravin, et longeâmes pendant quelque temps
le bord de l'étang, jusqu'à ce que notre guide, étant entré
dans l'eau, nous engagea à faire comme lui. Nous obéîmes;
mais, avant d'aller loin, il posa son sac de maïs sur un arbre
tombé, et, revenant en arrière, il effaça soigneusement les tra-
ces de nos pas sur la rive vaseuse de l'étang. Alors, il nous
mena connue auparavant, dans la vase et l'eau jusqu'à la
ceinture, pendant près d'un demi-mille. Les arbres gigantes-
ques à travers lesquels nous barbotions s'élevaient de la sur-
face de l'eau comme des colonnes, avec des troncs droits,
ronds, blanchâtres, dépourvus de brandies, et leurs cimes
touffues formant un dais épais au-dessus de nos tètes. Il n'y
avait presque pas de végétation au-dessous, excepté une
énorme espèce de vignes qui s'entrelaçaient comme de grands
cables autour des arbres, et, s'élevant jusqu'au sommet, épais-
sissaient encore au-dessus de nous le dais formé par le feuillage.
Il était si impénétrable à la lumière, et les troncs des arbres
étaient tellement rapprochés, qu'on ne pouvait voir qu'à une
très-courte distance dans cette forêt aquatique.
L'eau commençait à devenir plus profonde, et le bois [dus
sombre, et nous nous demandions où notre guide nous me-
nait, lorsque nous arrivâmes à une petite île élevée de quel-
ques pieds au-dessus de la surface de l'eau, et si régulière de
forme , qu'elle avait tout l'air d'être artificielle. Peut-être
' était-ce l'œuvre des anciens habitants du pays et le siège d'un
de leurs forts. Elle avait un acre environ d'étendue, et était
toute couverte d'arbres, très-différents de ceux du lac qui
l'entourait, et bien inférieurs comme taille et comme majesté.
Ses bords étaient garnis de petits arbustes et de buissons dont
l'abondant feuillage lui donnait l'apparence d'une masse de
CHAPITRE XXXI. 217
verdure. Notre guide nous indiqua une ouverture pratiquée
dans les buissons, par laquelle nous montâmes; et, après avoir
gagné la lerre ferme, il nous conduisit à travers ce fourré,
par un sentier étroit <'t tournant, jusqu'à ce que nous arrivâ-
mes à une hutte grossière faite d'écorce et «le branches. Alors
il poussa un sifflement particulier, auquel il fut immédiate-
ment répondu, et deux ou trois hommes ne tardèrent pas à
paraître.
Ils eurent Pair fort surpris de nous voir, surtout moi, qu'ils
prenaient probablement pour un homme libre. Mais notre
guide leur assura que nous étions des amis, des compagnons
d'infortune, et nous montra le chemin de la hutte. Nos nou-
veaux hôtes nous reçurent très-bien, et, ayant appris que
nous n'avions rien mangé depuis longtemps, avant de nous
adresser d'autres questions, ils se hâtèrent de satisfaire notre
appétit. Ils nous servirent du bœuf et du hominy en abon-
dance, dont nous nous régalâmes à bouche que veux-tu.
Alors nous fûmes appelés à donner Ac> explications. Nous
limes donc le récit de nos aventures, sans parler toutefois de
la mort du surveillant, et, comme notre guide, qui nous con-
naissait, pouvait continuer une partie de notre histoire. no>
• 'Xplications furent déclarées satisfaisantes, et nous fûmes ad-
mis dans leur communauté.
Elle se composait de six personnes, sans nous compter, -
tous de braves garçons qui, las de la tâche quotidienne et de
la tyrannie des surveillants, s'étaient enfuis dans les bois, et
avaient reconquis une liberté sauvage, qui. malgré' toutes ses
privations et tous ses dangers, était mille fois préférable au
travail forcé' et à la déplorable servitude qu'ils avaient répu-
diés. Notre guide était le seul d'entre eux que nous eussions
jamais vu auparavant. Le chef de la troupe s'était enfui avec
un seul compagnon, il \ avait deux ou trois ans. de la planta-
tion de son maître, située dans le voisinage. Ils ne connais-
saient point alors l'existence de cette retraite: mais, étant
vivement poursuivis, ils avaient essayé- de traverser l'étang ou
19
218 L'ESCLAVE BLANC.
marais, dont elle était entourée, — tentative qui, je suppose,
n'avait pas eu lieu jusqu'alors. Ils avaient été assez heureux
pour aborder à cet îlot, qui, étant inconnu de tout autre, leur
avait depuis offert une retraite sûre. Ils n'avaient pas tardé à
faire une ou deux recrues, auxquelles s'étaient joints en-
suite leurs autres compagnons.
Il paraît que notre guide avait été à une plantation voisine
pour y acheter du maïs, — trafic que nos amis faisaient avec
les esclaves de plusieurs des plantations les plus proches. Son
marché fait, les hommes avec lesquels il venait de traiter
avaient apporté une bouteille de whisky, dont notre guide
avait bu si copieusement, qu'avant d'avoir fait beaucoup de
chemin pour s'en retourner chez lui les jambes lui avaient
manqué. Il s'était laissé tomber à l'endroit où nous l'avions
trouvé, et s'était endormi profondément.
Boire du whisky hors de chez soi était, d'après les lois pru-
dentes de cette république d'insulaires, un grave délit, pu-
nissable de trente-neufs coups d'étrivière, qui furent immé-
diatement appliqués à notre guide avec beaucoup d'énergie.
Il le prit cependant en bonne part, comme étant l'exécution
d'une loi qui avait obtenu son assentiment, et qui était au-
tant dans son intérêt que dans l'intérêt de ceux qui "venaient
d'en être les interprètes.
La vie que nous allions mener avait au moins le charme de
la nouveauté. Le jour, nous mangions, nous dormions, nous
racontions des histoires, nous faisions le récit de nos évasions,
ou nous nous occupions à préparer des peaux, à faire des vê-
tements, à saler les provisions. Mais la nuit était notre temps
d'aventures et d'entreprises. Quand vint l'automne, nous li-
mes de fréquentes visites aux champs de maïs et aux plants
de pommes de terre des environs, que nous ne nous faisions
aucun scrupule de mettre largement à contribution. Cela ne
dura, toutefois, qu'un mois ou deux. Nous avions une res-
source régulière et certaine dans les troupeaux de bétail à
demi sauvage qui errent à travers les bois de pins, et se nour-
CHAPITRE XXXII. 219
rissent de l'herbe grossière qui \ croit. Nous tuions autant de
ce bétail que nous en avions besoin, et nous en faisions sécher
au soleil la chair découpée en longues tranches. Ainsi conser-
vée, c'est un aliment agréable, et non-seulement nous en gar-
dions toujours une certaine quantité pour notre propre con-
sommation, mais c'était le principal objet d'un trafic continuel,
mais prudent, que nous faisions, comme nous l'avons déjà
dit, avec les esclaves de plusieurs plantations voisines.
Cette vie sauvage des bois a ses privations et ses souf-
frances; mais elle a aussi ses charmes et ses plaisirs; et même,
à l'envisager sous son plus mauvais aspect, elle est mille fois,
dix mille fois, préférable à cette civilisation si mal nommée
qui dégrade le noble sauvage, et en fait un plat esclave, un
chien couchant; — une civilisation qui achète l'indolence et
le luxe d'un seul maître au prix des soupirs et des larmes, du
travail forcé et rebutant, de l'avilissement, de la misère et du
désespoir d'une centaine de ses semblables! Oui, il y a plus
de l'homme dans le cœur hardi d'un seul proscrit que dans
un».' nation entière de lâches despotes et d'esclaves rampants!
CHAPITRE XXXII.
Vers la fin de l'hiver, les troupeaux qui avaient coutume
de fréquenter notre voisinage étaient fort éclaircis, et le pâ-
turage était devenu si maigre et si desséché, que le peu de bé-
tail qui restait n'était guère plus que des squelettes ambu-
lants, et ne valait presque pas la peine d'être tué.
De plus, les surveillants des plantations avoisinantes com-
mençaient à s'apercevoir qu'ils étaient exposés à des dépréda-
tions passablement régulières et actives. Nous apprîmes, des
esclaves avec lesquels nous trafiquions, qu'on parlait beaucoup
de la rapide disparition du bétail, et qu'il se faisait de grands
préparatifs pour donner la chasse aux pillards.
220 L'ESCLAVE BLANC.
Dans le double but de faire avorter ces préparatifs, et de
chercher de nouveaux troupeaux de bétail, il fut résolu que
cinq d'entre nous feraient une excursion à une distance con-
sidérable, tandis que les deux autres resteraient au logis et
s'y tiendraient coi.
Un de nous se chargea de nous conduire dans le voisinage
d'une plantation située au delà du Santee, et sur laquelle il
avait été élevé. Il connaissait parfaitement bien tout le pays.
11 s'y trouvait, dit- il, plusieurs bonnes cachettes où nous
pourrions nous tenir pendant le jour, et les bois, qui étaient
fort étendus, contenaient des bestiaux en abondance.
Nous partîmes sous sa conduite, et suivîmes plusieurs jours,
ou plutôt plusieurs nuits, la direction du nord. Le cinquième
ou sixième soir de notre voyage, nous nous mîmes en chemin
peu après le coucher du soleil, et, ayant marché jusqu'à mi-
nuit passé à travers des collines sablonneuses et abruptes,
notre guide nous annonça que nous touchions au but de notre
expédition. Mais, comme la lune s'était couchée et que le ciel
était nuageux et tout à fait sombre, il n'était pas très-sûr de
l'endroit précis où nous nous trouvions ; et nous ferions mieux,
dit-il, de camper où nous étions jusqu'au jour, et alors il nous
mettrait dans une meilleure cachette.
Cet avis n'avait rien de déplaisant, car nous étions excédés
de fatigue et de sommeil. Nous allumâmes du feu, nous fîmes
cuire le reste des provisions que nous avions emportées, et,
ayant mis un des nôtres en sentinelle, le reste se coucha et
fut bientôt endormi.
Quant à moi, du moins, je dormais profondément et je rêvais
à la pauvre Cassy et à notre petit enfant, lorsque mon rêve
fut interrompu par ce qui me parut être une décharge d'armes
à feu et un bruit de chevaux au galop. Je fus bien vite sur pied,
sachant à peine si j'étais réveillé. Au même instant, mon re-
gard tomba sur Thomas, qui avait dormi à côté de moi, et je
vis que ses habits étaient tout tachés de sang. Il (Hait déjà
levé, et, sans nous arrêter pour en voir ou en entendre davan-
CHAPITRE XXXII. -2-2I
tage, nous nous jetâmes dans le fourré le plus proche, fuyani
sans savoir où ni pourquoi. Enfin, Thomas s'écria qu'il ne
pouvait aller plus loin. Le sang qu'il perdait Pavait beaucoup
affaibli, et ses blessures devenaient roides et douloureuses. Le
jour commençait à poindre. .Nous nous assîmes ;'i terre, et
tâchâmes de les bander de notre mieux. Une halle ou du gros
plomb lui avait traversé la partie charnue du bras gauche,
entre l'épaule et le coude. Un autre coup l'avait frappé an
côté; mais, autant «pie nous en pouvions juger, le plomb avait
dévié sur nue de ses côtes, et avait passé outre sans faire de
blessure mortelle. En regardant autour de nous, nous aper-
çûmes un petit ruisseau qui nous permit de laver ses plaies
et d'étancher notre soif.
Ainsi restaures, nous nous mîmes à considérer quelle direc-
tion il fallait prendre, et ce que nous avions à faire. Nous
n'usions pas retourner au camp où nous avions dormi; nous
ne savions même pas si nous le pourrions, car la matinée
.i\.iit été sombre, et nous avions fui à la hâte sans nous oc-
cuper du chemin. L'île qui nous servait de retraite était à
sept ou huit jours de marche; et, comme nous avions voyagé
la nuit, et pas toujours dans la même direction, il ne serait
pas non' plus fort aisé d'y revenir. Cependant Thomas se pi-
quait d'être bon forestier, et, quoiqu'il n'eût pas étudié la
route autant qu'il l'aurait désiré, il n'en croyait pas moins
qu'il saurait s'orienter.
Mais ses blessures étaient trop récentes, et il se sentait trop
faible pour songer à partir immédiatement. D'ailleurs il fai-
sait déjà grand jour, et nous avions d'excellentes raisons pour
ne voyager que la nuit. Nous cherchâmes donc un fourre,
dans lequel nous nous cachâmes pour attendre qu'elle fût
tombée,
Le soir. Thomas déclara qu'il se sentait beaucoup mieux,
et nous résolûmes de nous mettre en chemin. Toutefois, nous
décidâmes d'essayer d'abord de trouver le camp de la veille,
dans l'espoir que quelques-uns de nos compagnons se seraient
19.
222 L'ESCLAVE BLANC.
échappés comme nous, et que nous pourrions les rencontrer.
Après avoir erré quelque temps, nous finîmes par trouver
le camp. Deux cadavres roides et sanglants gisaient près des
cendres refroidies. Il paraissaient avoir été tués endormis, et
avoir à peine fait un mouvement. Los buissons, tout autour,
étaient tout tachés de sang, et, au clair de la lune, nous sui-
vîmes des traces ensanglantées à une distance considérable.
Ce devaient être celles de notre sentinelle, qui s'était proba-
blement endormi et laissé surprendre.
Peut-être était-il caché quelque part dans les buissons,
blessé et privé de secours. Cette idée nous enhardit. Nous rap-
pelâmes, mais nos voix se perdirent sans réponse dans les
bois. Nous revînmes au camp et contemplâmes encore une
fois les visages contractés de nos compagnons morts. Nous ne
pouvions supporter la pensée de les laisser sans sépulture. Je
creusai à la hâte une fosse peu pro'fonde, et nous les y plaçâ-
mes. Nous répandîmes une larme sur leur tombeau, et, tris-
tes, épouvantés, abattus, nous reprîmes notre long, fatigant
et incertain voyage.
CHAPITRE XXXIIT.
Nous marchâmes lentement toute la nuit, et, lorsque le jour
revint, nous nous cachâmes de nouveau, et nous disposâmes à
dormir. Les blessures de Thomas allaient beaucoup mieux, et
paraissaient tendre à se cicatriser. Le coup qu'il avait reçu
au côté était bien moins dangereux que nous ne l'avions d'a-
bord supposé; et, comme la douleur avait diminué, il pouvait
sommeiller.
Nous dormîmes assez bien; mais, au réveil, nous étions
très-faibles, faute de nourriture, car il y avait vingt-quatre
heures que nous n'avions rien mangé. Le soleil n'était pas
encore couché; cependant nous résolûmes de partir immédia-
CHAPITRE XXXIII. -223
tement, dans l'espoir qu'à l'aide du jour nous pourrions trou-
ver de quoi satisfaire notre faim.
Après un trajel considérable à travers bois, juste au nio-
menl où le soleil se retirait, nous rencontrâmes une route.
Nous nous déterminâmes à la suivie, pensant qu'elle nous
conduirait dans le voisinage de quelque ferme. Ce fut une»
idée malheureuse, car nous n'avions pas fait plus d'un demi-
mille, qu'au sommet «l'une petite colline nous tombâmes sur
trois voyageurs à cheval, que les ondulations de la route nous
avaient tachés jusqu'à ce que nous lussions à quelques pas
les uns des autres.
On fut surpris de part et d'autre. Les voyageurs arrêtèrent
leurs chevaux, et nous examinèrent avec un regard perçant.
Notre apparence était faite pour attirer l'attention. Nos habits,
— s'ils méritaient ce nom, — étaient tout en loques; au lieu
de souliers, nous portions une espèce de hauts mocassins.
faits de peau de bœuf non tannée; nous avions des coiffures
de la même matière; et nos vêtements, surtout ceux de Tho-
mas, étaient tachés de sang.
Ils me prirent pour un homme libre, et l'un d'eux me cria :
— Holà! étranger, qui êtes-vous? où allez-vous? — et à
qui appartient cet homme?
Je fis de mon mieux pour tirer parti de ma couleur, et
pour avoir l'air de ce qu'ils me croyaient. Mais je m'aperçus
bientôt que c'était inutile; ear, bien qu'ils ne m'eussent pas
d'abord soupçonné d'être un esclave, notre apparence était si
étrange, qu'ils me firent subir un interrogatoire très-sévère.
Comme je n'avais pas une idée très-précise de l'endroit où
nous étions, et que je n'en connaissais aucunement le voisi-
nage, je fusjiors d'état de répondre convenablement aux nom-
breuses questions qu'ils me posaient, et je tombai bientôt
dans mainte contradiction. Leurs soupçons s'éveillèrent, et,
tandis que j'étais attentif aux questions de celui qui portait la
parole, un d'eu* sauta à bas de son cheval, et, me saisissant
au collet, jura que j'étais un évadé ou un voleur de nègres»
•224 L'ESCLAVE BLANC.
Les deux autres furent aussi à terre en un moment; et, tan-
dis que l'un me prenait par le bras, l'autre essaya de s'empa-
rer de Thomas.
Celui-ci éluda cette tentative, et prit la fuite. Il n'était qu'à
une petite distance lorsque, se retournant et me voyant par
terre, il oublia aussitôt ses blessures, sa faiblesse, son propre
danger, et accourut à mon aide. Ils m'avaient tellement serre la
gorge, que j'étais presque évanoui; et, tandis que l'un d'eux me
maintenait à terre, l'autre se releva pour s'opposer à Thomas,
qui avait déjà terrassé son ennemi, et s'avançait le bâton levé.
Son nouvel antagoniste, qui était fort et agile, réussit à éviter
le coup qui lui était porté, et aussitôt ils se colletèrent. Tho-
mas n'avait pas l'entier usage d'un de ses bras, et la perte de
son sang et son long jeûne avaient beaucoup réduit ses forces;
mais il lutta vigoureusement, et il commençait à avoir le des-
sus lorsque l'homme qu'il avait renversé au début du combat
reprit ses sens, et vint au secours de son compagnon. Tous
deux ensemble, ils étaient trop forts pour lui, et ils l'eurent
bientôt jeté à terre, et lui lièrent les mains. Ils m'en firent
autant, et l'un d'eux, ayant tiré des cordes d'une des poches
de sa selle, ils nous la passèrent autour du cou, et nous forcè-
rent, à coups de fouet, à aller du pas de leurs chevaux.
Au bout d'une demi-heure, nous arrivâmes à une mauvaise
cabane située sur le bord du chemin. Elle avait l'apparence
d'une auberge du d'une taverne, et nous devions y loger. Les
seules personnes de la maison semblaient être la maîtresse
elle-même et une petite fille de dix à douze ans. Tout y an-
nonçait le malaise et la pauvreté. Nos vainqueurs n'eurent
pas plutôt pris soin de leurs chevaux, qu'ils demandèrent des
chaînes, — des chaînes de trait, dirent-ils, ou toute autre
espèce de chaînes, feraient leur affaire. Mais, à leur grand
désappointement, l'hôtesse déclara qu'elle n'avait rien de sem-
blable. Cependant ils se procurèrent de vieilles cordes, et,
nous ayant garrottés de leur mieux, ils nous firent asseoir
d;ms le passage.
CHAPITRE WXllI. -2->:i
L'hôtesse leur dit que, selon toute 1 probabilité, nous étions
dès évadés, car. depuis quelque temps, le voisinage en était
infesté. Une compagnie de cinq ou six hommes sortait depuis
deux ou trois nuits pour donner la chasse à ces coquins, et en
avait, à l'improA iste, rencontre toute une bande endormie au-
tour d'un l'eu, dans les bois.
Cette bande paraissait trop forte pour être prise aisément,
mais il fut résolu qu'on ne laisserait point échapper les drô-
les, d'autant plus que l'homme dont on les croyait les escla-
ves, et qui était du nombre des chasseurs, déclara ouverte-
ment qu'il aimerait mieux qu'on les tuât tous que de les
laisser rôder dans le pays sans Utilité pour lui et au détri-
ment de ses voisins.
La compagnie se sépara, et chaque homme s'avança d'un
point différent. A un signal donné, tous firent feu, puis, pi-
quant des deux, ils s'en revinrent chacun de son côté. Per-
sonne n'était resté' pour voir le résultat de la décharge; mais,
comme ils étaient tous bons tireurs, ils supposèrent que la
plupart des évadés étaient tués ou dangereusement blessés;
et. comme nos habits étaient ensanglantés et que l'un de nous
était blessé, il était probable, dit-elle, que nous faisions partie
de cette même bande.
D'après la conversation de cette femme et de ses hôtes, il
paraît que l'attaque meurtrière qui avait été si funeste à nos
compagnons, mais qui était destinée à une autre troupe d'é-
vadés, s'exécute parfois dans la Basse-Caroline, lorsque dos
chasseurs tombent sur une bande de fugitifs trop nombreuse
pour être facilement arrêtée.
ha dispersion des assaillants, et leur retour isolé après avoir
tin' 1 , n'est que l'effet d'un ancien préjugé traditionnel. D'après
la loi do la Caroline, tuer un esclave est considéré comme un
meurtre; et. quoique probablement cette loi n'ait jamais été
appliqué'!', et ({lie sans aucun doute elle fût traitée, [>ar un
jury do propriétaires d'esclaves, comme une absurdité passée
de mode, il n'en reste pas moins dans les esprits une certaine
22(> L'ESCLAVE BLANC.
impression d'horreur à l'idée de verser du sang de propos dé-
libéré, et une sorte d'appréhension superstitieuse de se voir
appliquer cette loi surannée. Pour endormir leur conscience et
pour éviter la possibilité d'une investigation judiciaire, chacun
des agresseurs a soin de ne point regarder ses compagnons
lorsqu'ils font feu , et aucun ne va sur les lieux pour consta-
ter le nombre des morts ou des blessés. Les pauvres diables
qui n'ont pas eu le bonheur d'être tués sur le coup sont livrés
aux longues tortures de la soif, de la lièvre et des plaies qui
s'ulcèrent; et, lorsqu'enfin ils expirent, leurs squelettes res-
tent à blanchir sous le soleil de la Caroline, en témoignage
de civilisation et d'humanité.
Tandis que nos ennemis étaient à souper, la fdle de l'hô-
tesse vint nous regarder dans le passage. C'était une jolie en-
fant, et ses doux yeux bleus s'emplirent de larmes à notre
vue. Je lui demandai de l'eau. Elle courut nous en chercher,
et demanda si nous ne voulions pas manger. Je lui dis que
nous étions à moitié morts de faim, et, dès qu'elle l'apprit,
elle disparut, et revint, bientôt avec un gros morceau de
pain.
Nos bras étaient attachés si serré, que nous ne pouvions
nous en servir ; la petite fdle rompit le pain et nous le fit
manger.
N'est-ce pas là une preuve que la nature n'a jamais voulu
faire de l'homme un tyran? L'avarice, un aveugle besoin de
domination, les suggestions mensongères, mais spécieuses, de
l'ignorance et de l'emportement, s'unissent pour le rendre
tel, et la pitié finit par être bannie de son âme. Alors elle cher-
che un refuge dans le cœur de la femme, et, lorsque les pro-
grès de l'oppression l'en chassent, avant de prendre son essor
vers le ciel, elle s'arrête, triste et hésitante, dans le sein de
l'enfant ï .
En écoutant avec attention la conversation des voyageurs,
— car dans l'intervalle l'hôtesse leur avait apporté un pot de
whisky, <>t ils étaient devenus très-communicatifs. — nous
CHAPITRE X.WUI. -227
apprîmes tint- nous étions à quelques milles de la ville de
Camden, et sur la grande route qui mène de cette ville à la
Caroline du Nord. Nos vainqueurs, à ee qu'il parait, étaient
du haut pays. Ils n'avaient point passé par Camden, mais ils
étaient entrés sur cette route tout près de l'endroit où ils nous
avaient rencontrés. Ils se rendaient en Virginie pour acheter
des esclaves.
Après avoir discuté la chose tout au long, ils se décidèrent
à différer leur voyage d'un jour ou deux, et de nous emmener
à Camden, dans l'espoir de trouver notre propriétaire et d'ob-
tenir une récompense pour leur peine. Si personne ne nous
réclamait sur-le-champ, ils pouvaient nous déposer dans la
prison, annoncer notre capture dans les journaux, et s'occu-
per plus amplement de l'affaire à leur retour.
Le pot de whisky vidé, ils songèrent à se coucher. Il n'y
avait que deux chambres dans la maison. L'hôtesse et sa fille
en occupaient une, et l'on prépara pour eux des lits dans
l'autre. Nous fûmes portés dans leur chambre ; et, après de
nouvelles lamentations sur ce que l'hôtesse ne pouvait pas
leur procurer des chaînes, ils examinèrent soigneusement et
rattachèrent les cordes dont nous étions liés; puis ils se désha-
billèrent et se jetèrent sur leurs lits. Ils étaient probablement
fatigués de leur voyage, et le whisky augmentait leur somno-
lence; en sorte que bientôt tout annonça qu'ils étaient pro-
fondément endormis.
Je leur enviais ce bonheur; car mes liens et la position que
j'étais forcé de garder m'empêchaient d'en faire autant. Les
rayons de la lune pénétraient par la fenêtre et éclairaient par-
faitement la chambre. Thomas et moi nous déplorions tout bas
ootre triste condition, et nous y cherchions en vain quelque re-
mède lorsque la porte s'ouvrit silencieusement. C'était la fille
de l'hôtesse, qui venait vers nous d'un pas circonspect et une
main levée, comme pour nous faire signe de nous taire. De
l'autre, elle tenait un couteau; et, se baissant, elle coupa nos
cordes à la hâte.
±1* L'ESCLAVE BLANC.
Nous n'osions parler; mais le cœur nous battait fort, et je
suis sur que nos regards exprimaient notre reconnaissance.
Nous nous étions relevés en faisant le moins de bruit possible,
et nous gagnâmes à pas de loup la porte, lorsqu'une idée vint
à Thomas. Il me posa la main sur l'épaule pour attirer mon
attention, et il se mit à ramasser l'habit, les souliers et les
autres vêtements d'un des dormeurs. Je compris son intention,
et j'imitai son exemple. La petite fille parut étonnée et mé-
contente, et nous fit signe de nous en abstenir. Mais nous
limes semblant de ne pas comprendre ses gestes; nous ga-
gnâmes la porte en emportant les habits, et, traversant le pas-
sage, nous marchâmes avec lenteur et précaution pendant
quelque temps, prenant bien garde que le bruit de nos pas
ne donnât l'alarme. La petite fille, cependant, caressait le
chien de la maison sur la tète, et le faisait tenir tranquille.
Lorsque nous fûmes suffisamment loin, nous partîmes à toutes
jambes, et nous ne cessâmes de courir que lorsque nous fumes
tout à fait hors d'haleine.
Dès que nous fûmes un peu remis, nous quittâmes nos hail-
lons et les cachâmes dans les buissons. Par bonheur, les vê-
tements que nous avions emportés nous allaient passablement,
et nous donnaient une apparence plus respectable et moins
suspecte. Nous refinies deux ou trois milles, jusqu'à un che-
min qui croisait le notre et qui allait vers le Sud.
Jusqu'alors Thomas n'avait pas ouvert la bouche; c'est à
peine s'il semblait écouter mes remarques ou les questions
que je lui faisais de temps en temps. Quand nous arrivâmes à
ce nouveau chemin, il s'arrêta soudain et me prit par le bras.
Je supposai qu'il allait se consulter avec moi sur le parti à
prendre; et ma surprise fut grande lorsque je l'entendis me
dire :
— Àrchy, je vous quitte ici.
Je ne pouvais imaginer à qui il en avait, et mes regards
lui demandèrent une explication.
— Vous voici, dit-il, sur la route du Nord. Vous êtes bien
CUAPITRE \\.\lll. i-l\
velu, et avez assez d'instruction pour être contre-maître. Vous
pouvez facilement passer pour homme libre. Il \u\\< sera Tort
aisé de gagner ces États libres, dont je \<»us ai entendu parler
si souvent. Si je vais avec vous, on nous arrêtera tous deux
pour nous questionner. Nous serons poursuivis, et, si nous
restons ensemble et que nous suivions cette route, nous se-
rons infailliblement pris. Il \ a loin d'ici au\ Étais libres, et
j'ai peu ois, et faire comme je pourrai. Je saurai retrouver uotre
ancienne place: — mais vous, Ârchy, vous pouvez mieux
faire; unis êtes sûr de gagner le Nord. Partez, mon gain m;
— partez, et que Dieu vous bénisse!
J'étais tout ému, et je fus quelque temps sans pouvoir re-
pondre. L'idée d'échapper à tant de dangers et de misère et
de me trouver sur une terre où je pourrais porter le nom el
jouir di^ droits d'homme libre, cette idée m'éblouissait l'esprit
au point de me l'aire oublier presque tout autre sentiment.
Cependant mon affection pour Thomas et la reconnaissance
que je lui devais combattaient ces espérances, et une vois
partie du fond de mon cœur me disait de ne point abandon-
ner mon ami. Après une trop longue pause et une trop longue
hésitation, je répondis. Je parlai de ses blessures, de l'amitié
que nous nous étions jurée, du danger auquel il s'était si
récemment exposé pour moi, et je déclarai que je voulais res-
ter avec lui jusqu'au bout.
Je parlais, j'en ai peur, avec trop peu de zèle et de convic-
tion. Du moins, tout ce que je disais ne lit que confirmer
Thomas dans son dessein. Il répliqua que ses blessures étaient
•■il voie de guérison et qu'il était déjà presque aussi fort
qu'auparavant. Il ajouta que, si je restais avec lui, je pour-
rais me faire beaucoup de mal sans aucune chance de lui fane
du bien. 11 m'indiqua la route, et, d'une voix pleine d'énergie
et d'autorité, il m'invita à la suivre, tandis * j n " H prendrait
celle du Sud.
•20
•230 L'ESCLAVE BLANC.
Une fois que Thomas avait pris son parti, il parlait avec une
fermeté suffisante pour intimider les plus récalcitrants. En ce
moment je n'étais que trop disposé à céder. Il vit que je fai-
blissais et poursuivit sa victoire.
— Allez, Archy, répéta-t-il, allez! Si ce n'est pas pour vous,
que ce soit pour moi! Si vous restez avec moi et que \ous
soyez pris, je ne vous le pardonnerai jamais!
Peu à peu mes bons sentiments m'abandonnèrent, et je fi-
nis par consentir à notre séparation. Je pris Thomas par la
main, et je le pressai sur mon cœur. Jamais il n'exista de
plus noble caractère: — je n'étais pas digne de m'appeler
son ami.
— Dieu vous bénisse, Archy! dit-il en me quittant.
Je restai à le contempler tandis qu'il s'éloignait d'un pas
rapide; et je me sentais près de rentrer sous terre de honte
et de mortification. Une ou deux fois, je fus sur le point de le
suivre; mais une prudence égoïste me retint. Lorsqu'il fut
hors de vue, je me remis en route. C'était une lâche désertion,
que l'amour même de la liberté ne pouvait excuser.
CHAPITRE XXXIV.
Je marchai aussi vite que je pUs jusqu'au grand jour sarts
rencontrer un seul individu, ni plus de deux ou trois maisons
de pauvre apparence. Au moment où le soleil se levait, j'étais
au sommet d'une haute colline. Il y avait aU bord de la route
une petite maison près de laquelle un cheval sellé et bridé
était attaché à un arbre. L'animal avait le poil luisant et était
en bon état; et, d'après la forme des poches de la selle, je ju-
geai qu'il devait appartenir à quelque médecin qui était venu
de si bonne heure visiter un malade. L'occasion était faite pour
tenter. Je détachai le cheval, et sautai sur la selle. Je le tins
d'abord au pas; mais bientôt je le mis au galop, et je ne tar-
dai pas à perdre la maison de vue.
CHAPITRE XXXIV. 251
C'était une heureuse trouvaille; car, comme j'étais sur la
route nue devaienl suivre les voyageurs auxquels j'avais
échappé, dès qu'ils se remettraient en marche, je courais un
danger manifeste d'être rejoint et reconnu. Voyant que mon
cheval avait de raideur et du fond, je lui lâchai la bride et al-
lai grand train. Mon bonheur ne s'arrêta pas là. car, ayant
mis la main dans la poche de mon nouvel habit, j'en tirai un
portefeuille dans lequel, indépendamment d'un tas de vieux
papiers, je trouvai, après examen, une fort jolie somme d'ar-
gent en billets de banque. Celte découverte redoubla mon ar-
deur, et je continuai d'aller tout le jour, ne m'arrétant qu'à
de courts intervalles pour faire souffler mon cheval à l'ombre
d'un arbre.
Vers le soir, je me procurai un souper, et à mon cheval de
l'avoine, à une petite auberge borgne; puis je repartis lorsque la
bine se leva. Le matin, mon cheval était complètement éreinté.
Reconnaissant de ses services, — car, d'après mon calcul, il
m'avait fait faire plus de cent milles dans les vingt-quatre
heures, — je lui ôtai sa selle et sa bride, et je l'envoyai se
restaurer dans un champ de blé. Je poursuivis alors mon
voyage à pied ; car je craignais, si je gardais le cheval, que sa
possession ne m'attirât quelque difficulté; et, par le fait, il
était tellement fourbu, qu'il m'aurait rendu fort peu de ser-
vices. J'avais une bonne avance sur les voyageurs, et je ne
doutais pas que je pusse aller aussi vite à pied qu'ils iraient à
cheval.
Avant le coucher du soleil, j'arrivai à un gros village. Je
m'y accordai un bon repas et une bonne nuit. J'en avais
grand besoin, car les veilles, le jeûne et la fatigue, m'avaient
épuisé. Je dormis dix heures, et m'éveillai avec une vigueur
nouvelle. Je me remis alors en marche, sans beaucoup d'in-
quiétude, ne m'arrétant que rarement par prudence, et avan-
çant aussi rapidement que possible. Je traversai ainsi la Ca-
roline du Nord et la Virginie, franchis le Potomac, entrai dans
le Maryland, et, évitant Baltimore, passai en Pennsylvanie, où
•232 L'ESCLAVE BLANC.
je me félicitai de fouler enfin un sol cultivé par des hommes
libres.
J'avais à peine dépassé la frontière, que le changement de-
vint visible. Le printemps ne faisait que de naître, et tout
commençait à se renouveler, à verdir, à s'embellir. Les
champs, bien cultivés, les nombreux petits enclos, les belles
et grosses fermes, qui abondaient le long de la route, les jo-
lis villages et les villes affairées, jusqu'aux routes elles-mêmes,
qui étaient couvertes de chariots et de voyageurs; tous ces
signes de bien-être et de prospérité me prouvaient que je
voyais un pays où le travail était honorable, et où chacun
travaillait pour soi. C'était un spectacle réjouissant et qui con-
trastait fortement avec tout ce que j'avais vu dans la première
partie de mon voyage, où une mauvaise route solitaire m'a-
vait conduit à travers une suite monotone de bois inutiles,
de champs déserts envahis par les genêts et les molènes, ou de
champs tout près d'être désertés, coupés de ravins, stériles, et
offrant tous les symptômes d'une culture négligente et sans
profit. Çà et là j'avais rencontré une misérable maison, et,
une fois dans l'espace de cinquante lieues, un village tout
délabré avec un palais de justice, une ou deux boutiques et
un rassemblement d'oisifs devant la porte d'une taverne.
J'étais désireux de voir Philadelphie; mais je craignais que
cette ville, si proche de la frontière des Etats à esclaves, ne fut
infestée de leur esprit; car les pires fléaux sont les plus con-
tagieux. Je la laissai donc de côté et me hâtai vers New -York.
Je traversai le noble Hudson et j'entrai dans la ville. C'était
la première cité que je voyais, la première, du moins, qui
méritait ce nom; et quand je contemplai son vaste port cou-
vert de vaisseaux, ses longues files de magasins, ses rues
nombreuses, ses splendides boutiques, et toute cette fourmi-
lière de gens affairés, je fus ('tonné et ravi de l'idée nouvelle
que ce spectacle me donnait des ressources de l'art et de l'in-
dustrie humaine. J'en avais bien entendu parler; mais, pour
sentir, il faut voir.
CIIAlMTItK XXXIV. 253
Pendant plusieurs jours, je ne li> que parcourir les pues,
examinant avec une insatiable curiosité. New-York était alors
bien inférieur à ce qu'il doit être devenu, et les restrictions
commerciales qui prévalaient devaient tendre à diminuer ses
affaires et son mouvement. Mais, dans ma rustique inexpé-
rience, la \ill< i me semblait presque interminable, et le bruit
des camions et «les voitures sur le pavé, l'affluencc qui en-
eombrail les nies, dépassaient de beaucoup l'idée que je m'é-
tais faite d'une grande ville.
rétais à New-York depuis une semaine, et je me tenais,
une après-midi, devant une pelouse triangulaire, près du cen-
tre de la ville, regardant un bel édifice de marbre blanc,
qu'un passant m'avait dit être l'Hôtel de Ville, quand soudain
je me sentis saisir rudement le bras. Je me retournai, et. à ma
grande horreur, je reconnus le général Carter. — l'homme
qui, dans la Caroline du Sud, s'était appelé mon maître,
mais qui, dans un pays fier de son titre d'Etat libre, n'aurait
pas dû avoir de droit sur moi.
Que personne ne soit la dupe du titre mensonger ques'ar-
rogent les États du Nord de l'Union américaine. Comment
peuvent-ils prétendre à ce titre d'États libres, après avoir fait
avec les propriétaires d'esclaves un marché qui les oblige de
remettre aux mains de ses oppresseurs chaque malheureux
évadé qui se réfugie sur leur territoire? Les bonnes gens des
États libres n'ont pas eux-mêmes d'esclaves. Oh ! non. L'escla-
vage, ils l'avouent, est une horrible énormité. 11 n'ont pas
d'esclaves eux-mêmes; ils se contentent d'être les huissiers et
les recors de ceux qui en ont!
Mon maître. — car. même dans la libre cité de New-York,
je devais continuer de l'appeler ainsi, mon maître m'avait
saisi par un bras, et un de ses amis me tenait par l'autre. Il
m'appelait par mon nom, et dans le trouble de cette soudaine
surprise, j'oubliai combien il était impolitique à moi d'avoir
l'air de le connaître. La foule commença à s'assembler autour
de nous. Lorsqu'on apprit que j'étais arrêt»'' comme esclave
20.
234 L'ESCLAVE BLANC.
marron, quelques personnes parurent révoltées de l'idée qu'un
blanc pût être en butte à une pareille indignité. Elles sem-
blaient croire qu'il n'y avait que les noirs qu'il fût légitime
d'enlever de la sorte. Telle est, en effet, l'infatigable habi-
leté de la tyrannie, que les hommes libres eux-mêmes ne peu-
vent la chasser complètement de leurs cœurs, et qu'il n'est
pas un préjugé, né, comme tout préjugé, de l'ignorance et de
la suffisance, qu'elle ne sache tourner à son profit.
Quoique plusieurs des assistants ne se fissent pas scrupule
d'user d'expressions très-fortes, ils ne tentèrent point de me
délivrer, et je fus traîné vers ce même Ilotel de Ville que je
venais d'admirer. Je fus conduit devant le magistrat qui sié-
geait; quelques questions furent faites et il y fut répondu;
des serments furent prêtés et on fit quelques écritures. Je
n'étais pas revenu du premier trouble de mon arrestation, et
cet attirail de tribunaux et de constables était une horrible
espèce de danger auquel je n'étais nullement accoutumé ; en
sorte que je sais à peine ce qui fut dit ou fait. Mais, autant
qu'il m'en souvienne, le magistrat refusa d'agir, quoiqu'il
consentît à me retenir en prison jusqu'à ce que je pusse être
traduit devant un autre tribunal.
L'ordre fut donné, et je fus remis à un officier de justice.
La salle était remplie par la foule qui nous avait suivis de la
rue. On s'assembla autour de nous quand nous sortîmes ; et
je pus voir à l'expression des figures et aux paroles qui échap-
pèrent, qu'on était fort disposé à favoriser mon évasion. J'af-
fectai, d'abord, beaucoup de soumission envers l'officier; mais
à peine avions nous fait quelques pas, que, par un élan sou-
dain, je me dégageai de son étreinte et m'enfonçai dans la
foule, qui s'ouvrit pour me laisser passer. J'entendis du bruit,
de la confusion et des clameurs derrière moi; mais en un mo-
ment j'eus dépassé l'enclos de l'Hôtel de Ville; et, traversant
une des rues qui le bordent, j'enfilai une ruelle étroite et
tortueuse. Les passants ouvraient de grands yeux en me voyant
courir, et quelques-uns crièrent : An voleur! Un ou deux pa-
s
CHAPITRE XXXIV. 25;i
rurenl tentés de m'arrôter; mais je fis plusieurs détours, et,
voyant nue je n'étais pas poursuivi, je me misa marcher d'un
pas ordinaire.
Ce n'est pas aux lois de New-York, c'est au bon vouloir de
ses habitants, que je rends grâce de cette évasion. L'égoïsmc
égare sou vent les législateurs: l'instinct du peuple est presque
toujours sur. Il est vrai que les instigations artificieuses de
hommes vendus à l'oppression, jointes à L'intérêt qu'ont les
voleurs d'une grande ville à exciter le désordre, peuvent pous-
ser de temps en temps la jeunesse, l'ignorance, l'irréflexion
et la dépravation, à (\v> actes «le violence en faveur de la tyran-
nie. Mais l'amour de la liberté est si naturel aux hommes,
que sa flamme n'est pas plus vive dans l'âme des sages et des
héros qu'elle ne Test dans les cœurs ignorants et irréfléchis,
lorsqu'elle n'est pas étouffée par quelque préjugé excité à
dessein, quelque basse passion, ou quelque sinistre influence.
En parcourant les nies précédemment, j'avais découvert la
route du Nord ; et je pris cette direction, résolu à secouer de
mes pieds la poussière d'une ville où j'avais été si près de re-
tomber dans la servitude.
Je voyageai toute la journée; — et, la nuit, l'aubergiste
ebez qui je logeai m'apprit que j'étais dans l'État du Connec-
ticut. Je continuai ma fuite pendant plusieurs jours, à travers
un beau pays de collines et de montagnes, comme je n'en
a\ais pas encore vu. La magnificence de ce paysage, plein de
ruchers et de précipices, formait un admirable contraste avec
l'excellente culture des vallées, où tout respirait l'aisance et
l'amour du travail. Il n'est pas de sol ingrat pour le bras au-
quel la liberté donne du nerf.
Je savais que Boston était le grand port de mer de la Nou-
velle-Angleterre; c'est là que je dirigeai mes pas, décidée quit-
ter une terre, attrayante sans doute, mais dont les lois ne me
reconnaissaient pas homme libre. A mon approche de la ville,
le pays perdit beaucoup de son pittoresque et de sa grandeur;
mais cette perte fut compensée par la beauté supérieure à
256 L'ESCLAVE BLANC.
mes veux de ses champs cultivés et des habitations semées le
long de la route en si grand nombre, que les environs de la
ville semblaient presque ne former qu'un long village. La
ville elle-même, assise sur des collines, et qui se voyait à
une distance considérable, terminait noblement la perspective.
Je traversai sur un pont une large rivière, et j'entrai bien-
tôt dans la ville, mais je ne m'arrêtai pas pour l'examiner :
la liberté m'était trop précieuse pour être sacrifice à une
vaine curiosité. La populace de New-York m'avait délivré,
la populace île Boston pouvait se plaire à me replonger dans
la servitude Aussi vite que me le permirent les rues tortueu-
ses et irrégulières, je gagnai les quais. Beaucoup de vaisseaux
étaient désemparés et pourrissaient dans les docks; mais, après
bien des recherches, je trouvai un navire qui était sur le point
de faire voile pour Bordeaux. Je m'offris comme matelot. Le
capitaine me questionna, et rit de bon cœur de mon air gau-
che de paysan; mais, à la fin, il consentit à me prendre à
demi-solde. Il m'avança un mois de paye, et le second lieu-
tenant, qui était un beau jeune homme, et qui avait l'ait de
compatir à mon isolement et à mon ignorance, m'aida à ache-
ter les vêtements qui me seraient nécessaires pour le voyage.
En quelques jours, la cargaison fut complète et le vaisseau
prêta mettre en mer. Nous quittâmes îe quai, nous nous
Ira vàmes un passage parmi les innombrables îlots et les nom-
breux promontoires du havre de Boston, nous dépassâmes le
château et le phare, renvovàmes notre pilote, et, toutes voiles
dehors, et secondés par une fraîche brise, nous laissâmes la
ville derrière nous.
Comme je me tenais sur le gaillard d'avant et regardais
vers la terre, qui ne paraissait plus que comme une petite
raie à l'horizon et s'effaçait rapidement à nos yeux, je crus
me sentir déchargé d'un grand poids. Les chaînes avaient dis-
paru, je me sentais libre ; et, comme je contemplais le rivage
qui se nuirait très-vite, mon sein s'enfla d'un orgueilleux
dédain, — un dédain mêlé de sécurité.
CHAPITRE \\\V. 237
Adieu, mon pays! — Telles fùrenl 1rs pensées qui s'éle-
vèrent dans mon espril el les paroles qui se pressèrent sur
uns lèvres. — El quel pays! une terre qui se vante d'être le
siège par excellence de la liberté el de l'égalité, et qui, pour-
tant, tient un.' telle portion (le son peupledans un misérable
esclavage sans espoir d'en jamais sortir!
Adieu, mon pays! grande est la reconnaissance que je te
dois! Terre du tyran et de l'esclave, salut!
Et vous, soyez les bienvenus, Ilots bondissants et écumeux
de l'Océan ï Vous êtes les emblèmes et les enfants de la liberté !
Je vous salue comme des frères, — car, à la fin, moi aussi je
suis libre! — libre ! — libre!
CHAPITRE XXXV.
Les brises favorables que nous avions au départ ne durèrent
pas; le temps se mit bientôt à l'orage; nous fûmes enveloppés
de brouillards et chassés par des vents contraires. Nos travaux
et nos souffrances étaient rudes, mais j'y trouvais une sorte
de plaisir. C'était pour moi que je travaillais et que je souf-
frais; cette pensée me donnait des forces.
Je m'appliquai avec beaucoup de zèle et de bonne volonté
à apprendre ma profession. Mes camarades commencèrent par
rire de mon ignorance et de ma gaucherie; ils m'accablaient
de plaisanteries et me jouaient toute espèce de tours. Mais,
quoique grossiers et insouciants, ils étaient bons et généreux.
Dès la première semaine de notre voyage, j'eus maille à par-
tir avec le fier-à-bras du vaisseau; je le fustigeai bel et bien,
et tout l'équipage tomba d'accord qu'on ferait de moi quelque
chose.
J'étais robuste et agile: et, comme je me faisais un point
d'honneur d'imiter tout ce que je voyais faire, je fus surpris
du peu de temps qu'il me fallut pour courir sur les agrès et
258 L'ESCLAVE BLANC.
nio hasarder sur les vergues; toutes ees cordes, tous ces ter-
mes de mer, me jetèrent d'abord dans la confusion, mais tout
cela s'éclaircit bientôt. Avant que nous eussions traversé l'O-
céan, je savais ferler les voiles, prendre les ris et gouverner
comme n'importe qui, et il n'y eut qu'une voix à bord pour
jurer que j'étais né pour être marin.
Mais je ne me contentai pas de déployer les voiles et de ma-
nier les cordes; je voulais connaître l'art de la navigation. Il
y avait dans l'équipage un jeune homme bien élevé qui ser-
vait sur le gaillard d'avant, comme c'est l'usage des gens de
la Nouvelle-Angleterre, dans l'intention de commander lui-
même ensuite un vaisseau. Il avait à lui des livres et des instru-
ments, et, ayant déjà fait un ou deux voyages, il savait assez
bien s'en servir et tenait une estime de la marche du vaisseau.
Ce jeune matelot, qui s'appelait Tom Turner, était un digne
et loyal garçon s'il en fut. mais il était grêle de corps, et sa
force ne répondait pas à son ardeur. J'avais gagné ses bonnes
grâces en prenant son parti dans quelques-unes de nos fredai-
nes du gaillard d'avant ; et, voyant mon désir d'apprendre, il
s'était chargé démon instruction. Il me prêta son Navigateur,
et, toutes les fois que j'étais de quart en bas, je l'étudiais
constamment. D'abord, le tout me sembla bien mystérieux; je
fus quelque temps avant d'y rien voir; mais Tom, qui avait
la parole facile, me donna des explications qui me mirent sur
la voie.
Nous louvoyions tout ce temps dans le voisinage des bancs
de Terre-Neuve; et, comme nous étions en butte à une série
de tempêtes et de vents contraires, nous faisions peu de pro-
grès. Nous avions perdu une couple de huniers et plusieurs
de nos espars, et nous étions depuis soixante-dix jours en mer
par un temps très-rude.
Je le prenais bien, du reste; je n'étais nullement pressé
d'aborder. J'avais choisi l'Océan pour mon pays; et, quand les
vents mugissaient, que les manœuvres criaient, et que la
charpente craquait, je me contentais de mieux fermer mon
CHAPITRE XXXV. -251)
bourgeron, je m'arc-boutais contre mon coffre de bord, et j'é-
tudiais mon Navigateur, c'est-à-dire si je me trouvais de
quart en bas; car, sur le pont, j'étais toujours prêl au pre-
mier appel et le premier à m'élancer dans les manœuvres.
Enliu, le temps s'améliora, el nous fîmes voile pourla
côte de France. Nous avions découvert la terre, et n'étions
qu'à quelques lieues du port, lorsqu'un brick armé, portant
le pavillon anglais, courut sur nous, nous tira un coup de
canon à l'avant, et envoya un bateau nous visiter.
A cette époque, les bâtiments américains étaient parfaite-
ment accoutumés à ces sortes de visites, et notre capitaine
n'eut pas Pair fort alarmé. Mais l'officier du bateau anglais ne
fut pas plutôt sur notre pont, que, mettant la main sur son
épée, il dit au capitaine qu'il le faisait prisonnier.
11 paraît que, tandis que nous étions à louvoyer près du
Grand-Banc. l'Amérique avait fini par rassembler tout son
courage et avait déclaré la guerre à l'Angleterre. Le brick
armé était un corsaire anglais, et nous étions sa prise. D'abord
on nous fit descendre tous en bas; mais bientôt on nous fit
remonter, et on nous laissa le choix de nous enrôler à bord du
corsaire ou d'être menés prisonniers en Angleterre. Près de la
moitié de notre équipage se composait de ce que les marins
appellent des Hollandais, c'est-à-dire d'hommes de la mer du
Nord ou des côtes de la Baltique. Ces aventuriers s'enrôlèrent
volontiers. Tom Turnef porta la parole pour les Américains;
et, lorsqu'il fut invité à suivre cet exemple, il répondit au
lieutenant du ton le plus bourru : — Vous serez pendu
avant ça !
Quant à moi, je n'avais aucuns scrupules patriotiques. J'avais
renoncé à mon pays, si tant est qu'on doive appeler son pays
le lieu qui, en vous donnant la naissance, vous prive, par ses
injustes lois, de tout ce qui donne du prix à la vie. En dépit
des murmures et des buées de mes camarades, je m'avançai,
et inscrivis mon nom sur le papier de bord. S'ils avaient su
mon histoire, ils ne m'auraient point blâmé.
-2Ï0 L'ESCLAVE HLANC.
Après avoir croisé quelque temps sans succès, nous retour-
nâmes à Liverpool pour nous ravitailler. Notre équipage se
recruta, et nous remîmes bientôt en mer. En croisant devant
les côtes de France, nous finies plusieurs prises, mais aucune
de grande valeur. Alors nous limes voile pour les Indes occi-
dentales: et, dans le voisinage des Bermudes. tandis que nous
serrions le vent au plus près, nous découvrîmes un navire à
l'avant, et nous lui donnâmes la chasse.
Le navire poursuivi diminua de voile pour nous attendre.
Cela nous fit supposer que c'était un vaisseau de guerre; et.
comme nous étions plus avides de butin que de combat, nous
unîmes de bord.
Là-dessus, il se mit à notre poursuite; et, étant meilleur
voilier, il ne tarda pas à nous gagner de vitesse.
Quand nous vîmes qu'il n'y avait [tas chance de lui échap-
per, nous amenâmes notre voilure légère, mîmes en panne,
arborâmes le pavillon anglais, et fîmes branle-bas pour le
combat.
L'ennemi était un schooner armé et fin voilier, qui se trou\ a
être un corsaire américain, à peu près de la force du brick
comme taille et comme armement, mais bien mieux gréé et
admirablement manœuvré. Il courut sur nous; l'équipage
poussa trois acclamations, et nous reçûmes une bordée terri-
ble. Le schooner vira vent devant et manœuvra jusqu'à ce
qu'il eût pris une position favorable; puis il fit un feu si ra-
pide, qu'on eût dit un incendie. Ses canons étaient bien char-
gés et bien pointés, et nous faisaient beaucoup de mal. Notre
capitaine et notre premier lieutenant furent bientôt hors de
combat. Nous rendions la pareille à l'ennemi autant que nous
pouvions, mais nos hommes tombaient comme la grêle, et
notre feu commençait à se ralentir. Le beaupré du schooner
s'engagea dans nos principaux agrès, et aussitôt nous enten-
dîmes crier à l'abordage. Nous saisîmes nos piques, et nous
nous apprêtâmes à recevoir l'ennemi ; mais un détachement
tomba à bord du brick, blessa le seul officier qui fût sur le
CHAPITRE XXXV. M
pont, et obassa nos hommes effrayés el en désordre vers le
gaillard d'avant.
Je voyais le danger; et l'idée de retomber aux mains des
t\ i ans auxquels j'avais échappé ranima mon courage qui chan-
celait. Je sentis renaître en moi une énergie surhumaine. Je
me mis à la tête de noire équipage démoralisé, et je me battis
avec la valeur frénétique d'un héros de roman. Je renversai
les deux ou trois premiers de nos agresseurs; et, comme le
reste reculait devant moi, j'encourageai mes compagnons, et
leur criai de charger. Mon exemple sembla les inspirer. Ils se
rallièrent aussitôt, et se précipitèrent en avant, repoussèrent
les ennemis, en culbutèrent plusieurs dans la nier, et refou-
lèrent les autres jusque dans leur propre navire.
Notre succès ne s'arrêta pas là. Nous en vînmes nous-mê-
mes à l'abordage, et le pont du schooner vit un combat aussi
sanglant que celui qui avait été livré sur le brick. La fortune
nous favorisa, et bientôt nous contraignîmes l'ennemi à se
réfugier sur le gaillard d'arrière. Nous lui criâmes de se ren-
dre; mais le capitaine, brandissant son sabre sanglant, refusa
avec fermeté. Il ordonna à ses hommes une nouvelle charge,
et s'élança sur nous avec fureur. De ma pique, je frappai son
poignard et le désarmai. Aussitôt il glissa et tomba sur le
pont : ma pique menaçait sa poitrine.
Il demanda merci. Je crus le reconnaître.
— Votre nom ?
— Osborne !
— Jonathan Osborne. le dernier commandant des Deux
Salhj?
— Oui!
— Alors, meurs! On ne fait pas grâce à un misérable
comme toi!
Je lui enfonçai mon arme dans le cœur, et j'éprouvai dans
tout mon corps une sensation de joie en pensant que j'a-
vais exercé la justice envers un tyran.
Mais la justice ne devrait jamais être souillée par la pas-
21
Vsl L'ESCLAVE BLANC.
sion, — jamais (si c'est possible) par le sang. — Si dans ce
moment j'éprouvai quelque chose de noble au fond du cœur,
je dois avouer aussi qu'il était rempli du désir de la vengeance
et d'une fureur sauvage. Néanmoins, en pensant à ce que je
sentais alors, je comprends encore et la haine et la féroce
énergie de l'esclave qui ne peut conquérir sa liberté que les
armes à la main, et doit considérer le massacre de ses op-
presseurs comme une dette payée à l'humanité.
Le capitaine mort, l'équipage mit bas les armes, cl de-
manda grâce : le schooner était à nous. Jamais plus beau voi-
lier n'avait vogué sur la mer.
Tous les officiers du brick étaient blessés. On m'attribua en
grande partie l'honneur de la victoire, et, aux applaudisse-
ments de l'équipage, je fus nommé maître de la prise.
CHAPITRE XXXVI.
Notre traversée jusqu'à Liverpool fut de courte durée. Le
schooner fut considéré comme prise, et acheté par les pro-
priétaires du brick.
Ils l'équipèrent en corsaire et m'en conlièrent le commande-
ment. Je pris pour premier lieutenant un vieux matelot expé-
rimenté ; je formai mon équipage, et mis à la voile.
C'était sur la cote d'Amérique que je croisais de préférence,
et nous fûmes si favorisés par la fortune, que, non loin du
port de Boston, nous capturâmes un vaisseau des Indes orien-
tales qui revenait chargé de thé et de soie. Nous l'envoyâmes
à Liverpool, où il lut promptement vendu. Je dirigeai alors
mon schooner vers le Midi, et, pendant un mois ou deux, je
croisai devant les caps de la Virginie. Nous nous approchions
souvent de terre, et il me venait toujours une forte tentation
d'y envoyer mes hommes pour faire enlever, au milieu de leur
sommeil, quelques-uns des planteurs voisins; mais la pru-
CHAPITRE XXXVI. 245
dence m'empêcha de céder à ce