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influences plus dépravantes encore de l'indolence et du bien-être, en dépit des prédica- tions de prêtres indignes de ce nom, en dépit des raisonne- ments des sophistes, en dépit des hésitations et des terreurs des faibles et des chancelants, en dépit enfin des mauvais pré- ceptes et dos mauvais exemples, il osera peut-être, cet héroï- que jeune homme, sentir son cœur et l'avouer ! Nouveau Sai'il parmi les prophètes, il fera entendre les plus terribles vaticinations à l'oreille de la tyrannie insolente et luxurieuse; au milieu des tyrans, il osera prédire l'avènement delà liberté; en face même de l'oppression, il se portera har- diment le défenseur des droits de l'homme! Il souffle sur les préjugés; il dissipe les illusions de l'ava- rice et de l'orgueil; il énumère les actes coupables qui, bien que contraires à tous les principes de la justice, ont, par un sacrilège, usurpé le pouvoir et le saint nom de la loi ! Il arra- che le fouet des mains des maîtres, et, pour toujours, brise les fers de l'esclave! Au répugnant labeur imposé pour autrui, il substitue l'heu- reuse et féconde industrie qui travaille pour elle-même! La na- ture entière semble rajeunie par ce changement; la terre, qui n'est plus arrosée par les larmes et par le sang de ses enfants, redouble de munificence, et nous prodigue ses trésors. L'exis- tence a rm pleurs ou des sourires pas- saient alternativement sur son visage, dont l'expression, très- variable, était toujours séduisante. Elle était pour moi la meil- leure des mères; le mélange de tendresse, de peine et de plai- sir avec lequel elle semblait me regarder, donnait comme une vie nouvelle à sa beauté, et c'est probablement ce qui fixa de si bonne heure et si fortement mes regards. Je n'étais pas son seul admirateur, bien s'en faut : sa beauté était célèbre dans toutes les parties de la province, et le colo- nel Moore avait été souvent sollicité de vendre ma mère; on lui en avait offert de grandes sommes, mais il avait toujours rejeté es propositions, fier qu'il était de posséder le meilleur cheval, la maîtresse la plus enviable et la meute la plus vail- lante qu'on put trouver dans le pays. D'après le portrait que j'ai tracé de lui, il paraîtra sans doute étrange à certaines personnes que le colonel Moore eût nue maîtresse et fût le père d'enfants illégitimes; c'est qu'a- 1. 6 L'ESCLAVE BLANC. lors ces personnes ignorent complètement les usages de nos pays à esclaves. Le colonel Moore était marié à une femme distinguée qu'il aimait et respectait, et qui le rendit l'heureux père de deux (ils et d'autant de lilles. Cela ne l'empêcha pas plus que n'im- porte quel planteur des États-Unis de donner un très-libre cours à ses [tassions amoureuses, et de jeter son dévolu sur les nombreuses esclaves de Spring-Meadow — c'était le nom de son domaine. — Toutes, ou à peu près, se vantaient d'avoir été, plus ou moins longtemps, l'objet de ses recherches; il n'avait pas, toutefois, en aucun temps-, [dus d'une ou deux fa- vorites déclarées. Ma mère fut. pendant plusieurs années, l'objet de l'atten- tion particulière du colonel Moore, et elle ne lui donna pas moins de six enfants, qui tous, excepté moi, l'aîné, furent assez heureux pour mourir en bas âge. De ma mère j'héritai de cette imperceptible portion de sang africain qui suffit à me réduire à la condition dégradée de l'esclave; mais, quoique né esclave, je reçus de mon père un esprit fier, une nature im- pressionnable et un tempérament ardent. Quant aux dons naturels de l'esprit et du corps, je crois pouvoir affirmer que nul de ses enfants légitimes et reconnus ne pouvait lui don- ner, sous ce rapport, les mêmes sujets de satisfaction e1 de fierté que celui qui trace ces lignes. CHAPITRE III. La meilleure éducation est celle qui commence le plus toi; cette maxime était parfaitement conquise sur le point du globe où ma mauvaise étoile m'a fait naître. Comme il arrive souvent dans ce pays que la moitié des enfants d'un homme naissent maîtres et l'autre moitié esclaves, de cet état de choses ressort la nécessité impérieuse de leur imposer au CHAPITRE III. 7 plus vite une discipline respective capable de les prépare] à des positions si diverses. Conformément à cet usage, tonl jeune maître, presque au moment de sa naissance, reçoil en apanage un petit esclave à peu près de son âge, et, du moment où il peut exprimer une volonté, il commence à apprendre son métier de despote. Ainsi, il arriva que, moins d'un ;ui après ma naissance, la femme du colonel Moore lui ayant donné un second (ils, pendant que nous dormions tous deux innocemment dans nos berceaux, je lus désigné pour ôtre le serviteur particulier de mon plus jeune frère. C'est en cette qualité d'esclave de maître James que, remontant à mes plus lointains souvenirs, j ;ù [tour la première fois conscience de ma triste individualité. Les conséquences naturelles de cette autorité absolue délé- guée à un enfant sur un autre peuvent facilement se pré- voir. L'amour de la domination est peut-être de nos pas- sions la plus forte, et la perfection prompte à laquelle un «•niant peut arriver dans l'exercice de la tyrannie est vrai- ment chose surprenante. Le filsaînédu colonel Moore. William. ou maître William, comme on l'appelait à Spring-Meadow, en était un exemple frappant. Il était la terreur et l'effroi non- seulement de Joé. son propre esclave, mais encore de tous les «'niants du pays. Ce plaisir instinctif et irrationnel de faire acte de cruauté, auquel se livrent les enfants mal élevés, semblait chez lui une passion, et cette passion n'avait pas tardé, par une satisfaction de tous les instants, à dégéné- rer eu funeste et incurable manie. Quand un esclave en faute allait être puni, William faisait tout son possible tant pour aggraver l'inculpation que pour assister au supplice, eu sorte qu'il fut bientôt passé maître eu l'horrible et ignoble métier de surveillant ou de tour- menteur d'esclaves. Un le voyait toujours armé d'un fouet deux luis long comme sa personne, et, à la moindre oppo- sition que rencontraient ses fantaisies ou ses caprices, il s'em- pressait 'le montrer sa dextérité à s'en servir. 11 se cachait 8 L'ESCLAVE BLANC. bien quelque peu de son père dans ces odieuses pratiques, et celui-ci, de son coté, tâchait de ne point voir ce qu'il lui eût fallu désapprouver, mais ce qu'en père tendre et indul- gent il aurait eu non moins de peine à réprimer ou à punir. Maître James, au service duquel j'étais particulièrement attaché, était un tout autre ('niant. 11 était faible et maladif; son caractère était très-doux et son esprit peu énergique. 11 était doué d'un naturel affectueux, et conçut bientôt pour moi une amitié que je lui rendis de tout coeur. Il me protégeait contre la tyrannie de maître William par ses prières, par ses larmes, et par ce qui avait beaucoup plus de poids aux yeux de cet aimable jeune homme, par la menace de se plaindre à leur père et de lui rendre un compte détaillé de la brutale et sauvage façon dont il en agissait envers moi. J'appris bientôt à ne plus faire attention et à pardonner à la maussaderie accidentelle de mon jeune maître, défaut dont {excuse suffisante était sa débile santé ; et, par la flatterie et une apparence de soumission, art que les enfants apprennent à pratiquer presque aussi vite que les hommes, j'arrivai à exer- cer une grande influence sur lui. Il était le maître, et moi l'esclave ; mais, lorsque nous étions tous deux ensemble, cette distinction tendait à s'effacer, et je trouvais quelque difficulté à me plier à une prééminence qui eût dû être mon partage et à laquelle j'avais tous les titres par la vigueur du corps et de l'esprit. Lorsque maître James eut atteint l'âge de cinq ans, son père jugea convenable de lui faire apprendre à lire. Connaître ses lettres était déjà pour lui une grande affaire, mais, quanta les lier en mots, mon pauvre jeune maître n'y pouvait absolu- ment point parvenir. Il ne manquait pas cependant d'amour- propre et il était même très-désireux de s'instruire; la capacité bien plus que la volonté lui manquait. Pour vaincre cette difficulté, il eut recours à moi, qui, dans toutes les occasions, étais son conseiller en chef. En mettant bout à bout nos deux jeunes cervelles, nous accouchâmes d'un plan ; ma mémoire CHAPITRE III. 9 était excellente, tandis que celle de mon pauvre petil maître était très-mauvaise. Il fut donc convenu que le précepteur de la famille m'apprendrait d'abord l'A, B, G, que mon heureuse mémoire me mettrait à môme de retenir facilement, <'t que je pourrais ensuite, au milieu de dos jeux, l'occasion s'en pré- sentant, insinuer petit à petit dans la tête de maître James. Ce plan nous parut admirable. Ni le précepteur, ni le colonel Moore n'y purent faire d'objections, car tout coque le colonel Moore désirait, c'était que son lils apprît à lire, et le précep- teur était enchanté de l'aire peser sur mes épaules la [dus lourde partie du fardeau. On ne saurait imaginer des lois plus barbares et plus dé- testables que celles qui, en Amérique, font un crime, et un ciime punissable d'amende et d'emprisonnement, d'appren- dre à un esclave à lire; lois sans analogue dans aucun autre code, et qui sont l'éternelle bonté de l'Union américaine. Ce n'est pas assez que l'usage et le méprisant orgueil d'une tyrannie sans entrailles conspirent à l'envi à maintenir l'es- clave dans une ignorance profonde, il faut encore que la loi \ ienne ouvertement prêter son appui à ce concert abominable. Oui, je crois, en vérité, qu'ils nous crèveraient les yeux le plus légalement du monde s'ils savaient seulement un moyen de nous faire travailler sans v voir clair! J'appris très-promptement à lire, et je fis bientôt partager ma nouvelle science à maître James. Comme il était sujet à de fréquentes maladies qui le retenaient au logis et l'empê- chaient de prendre part aux exercices violents auxquels les enfants de son âge se livrent avec tant d'ardeur, son père lui composa une bibliothèque en rapport avec sa jeune intelli- gence, et lire tous les deux devint un de nos plus grands plaisirs. Je continuais d'être associé aux travaux de mon jeune maître: car. bien que le plan de me faire instruire d'abord pour (pie je l'instruisisse ne s'étendît pas au delà des élé- ments de la lecture, j'avais un tel désir d'apprendre el fin- 46 L'ESCLAVE BLANC. telligence si vive, qu'il ne me fut pas difficile de m'assimiler la substance de renseignement varié que recevait maître James. Il était, d'ailleurs, dans l'habitude de recourir à moi, pour peu que quelque chose V arrêtât. J'acquis ainsi quelques notions élémentaires d'arithmétique et de géographie, et même une teinture de latin. J'avais beau cacher ma science, le l'ait est que je savais lire, et ceci, tout en augmentant mon importance parmi les autres esclaves, me couvrait d'un ridicule auquel j'étais fort sen- sible. On ne voyait point en moi, comme je suppose qu'on voit aujourd'hui dans tout esclave sachant lire et donnant quelques lége/es marques de sens et de capacité, un monstre redoutable, toujours prêt à souiller la guerre et la rébellion, et méditant de couper la gorge à tous les honnêtes gens de l'Amérique, mais bien une façon de phénomène, tel qu'une poule à trois pattes ou un mouton orné de deux paires d'yeux; j'étais mi prodige bon à produire pour l'amusement des étran- gers. Fréquemment, à table, après que le madère avait lon- guement circuit' de main en main, j'étais appelé pour lire quel- ques articles de journaux et faire ainsi diversion aux plaisirs des hôtes avinés de mon maître. Là, j'étais harcelé, persécuté et tourmenté de toutes sortes de questions absurdes, ridicules ou impertinentes, auxquelles j'étais obligé de répondre, sous peine de recevoir en plein visage un verre de vin, une bou- teille ou une assiette. Maître William, particulièrement, qui n'avait pas la possibilité de se servir de son fouet sur moi au- tant qu'il l'aurait désiré, s'indemnisait de ce mécompte en me prenant pour plastron de ses grossières plaisanteries. Il lirait une espèce d'orgueil du sobriquet de nègre savant qu'il m'avait infligé et m'appliquait en toute occasion, quoique certainement. Dieu le sait, mon visage fut aussi blanc que le sien, ou à bien peu de chose près : j'aime à ajouter que, par contre, je me suis toujours plu à l'espérer du moins, je n'avais passa noirceur d'âme. Ce n'étaient là (pie de petites vexations : j'eus néanmoins CHAPITRE III. M besoin de beaucoup de courage et de résignation pour les sup- porter. Elles étaient compensées, il < -st vrai, par le plaisir que je goûtais à écouter, du poste habituel que j'occupais derrière la chaise de mon maître la conversation des convives, j'en- tends celle qu'ils entamaient avant boire, car chaque dîner dégénérait régulièrement en une orgie universelle. Le colonel tenait table o iverte, et presque chaque jour il avait quelques-uns de ses amis, de ses parents, ou de ses voi- sins à dîner. Il était causeur agréable, éloquent même; sa voix était douce et harmonieuse et sa conversation avait de la li- aesse et de l'entrain, Le ]>lns grand nombre de ses hôtes étaient des hommes «le mérite ; et, bien que la politique fût le texte habituel de l'entretien, un très-grand nombre de sujets étaient incidemment traités. Le colonel était, comme je l'ai dit, un chaud démocrate, ou. pour mieux dire, un chaud ré- publicain (c'était le mot alors), car ce mot démocrate, en quel- que estime autres esclaves, que naturellement nous nous con>i- dérions comme d'une race supérieure. C'est sans doute sous l'influence de ces sentiments que ma mère, m'ayant dit quel était mon père, ajouta avec un sourire de joie et de fierté qui illumina son visage sous les funèbres teintes de la lièvre, que, tant du côté paternel que du coté maternel, le sang- qui roulait dans mes veines était le meilleur de toute la Virginie: i le sang des Moore et des Randolph ! » ajouta-t-elle avec or- gueil. Hélas! elle ne semblait pas, la pauvre femme, se douter que, nonobstant une si illustre origine, une seule goutte de sang africain, mêlée à celui de mes nobles aïeux virginiens, fût-ce celle de rois ou de chefs, suffirait à entacber toute ma généalogie et à me vouera un esclavage perpétuel sous le toit de mon propre père. La communication de ma mère fit alors fort peu d'impres- sion sur moi. Toute mon anxiété, toutes mes préoccupations, furent pour elle, qui avait toujours été la plus tendre et la plus dévouée des mères. Les progrès de sa maladie furent ra- pides, et le troisième jour après notre conversation elle cessa d'exister. Je la pleurai amèrement ; la violence de ma douleur ne put être de longue durée, mais mes esprits ne reprirent pas leur élasticité première. La gaieté insouciante qui jus- qu'alors avait lui comme un rayon de soleil sur ma triste vie sembla m'abandonner. Ma pensée commença à se porter sou- \ent sur le secret dont m'avait instruit ma mère. Je ne puis 10 L'ESCLAVE BLANC. décrire l'effet que cette révélation produisit sur moi. Peut- être l'espèce de révolution morale qui se lit sentir en moi devait-elle être attribuée au passage de l'enfance à un âge plus mur. Jusqu'à ee jour, les événements m'avaient semblé se succéder comme les visions d'un rêve, sans m'affecter pro- fondément ni me toucher d'une façon durable. J'étais quel- quefois chagrin , j'avais dos sujets de douleur et de contra- riété, mais ces ennuis duraient peu, et comme le soleil après une pluie d'été se montre plus brillant qu'avant, de môme mes tristesses passagères le cédaient bien vite à nne gaieté (fautant plus vive, qui, à peine la mauvaise impression ef- facée, éclatait de nouveau, oublieuse du passé, insoucieuse de l'avenir. Dans cette gaieté, au surplus, on eût trouvé au fond bien peu de joie réelle. La source en était nne sorte d'insensibilité' imprévoyante, et on eût pu la comparer à un rayon de lune éclatant, mais froid. Cette situation d'esprit valait mieux pourtant que celle qui la suivit, et que je com- mençai de ressentir après la perte de ma mère. Je me trouvai alors en proie à des anxiétés indéfinissables, dont je ne pou- vais découvrir ni la cause ni le remède. Il y avait comme un lourd poids sur ma poitrine; j'éprouvais des ardeurs vagues et des désirs que je ne pouvais satisfaire, n'en sachant même pas l'objet. Je demeurais souvent perdu en rêveries, sans pou- voir parvenir à fixer mon esprit sur quoi que ce fût de pal- pable, en sorte qu'après des heures de méditation appa- rente j'aurais été souvent assez embarrassé de dire à quoi j'avais pensé. Quelquefois, pourtant, mes réflexions prenaient une forme plus précise. Je commençais à comprendre ce que j'étais, ce que j'avais à espérer. J'étais fils d'un homme libre, et cepen- dant esclave! Doué par la nature d'une capacité qu'il ne me serait jamais permis de produire, je possédais des connais- sances que. déjà il fallait cacher ! Esclave de mon propre père, serviteur de mon propre frère, qu'étais-je? une créature gar- rottée, enchaînée, captive, qui n'avait pas le droit de perdre CHAPITRE IV. 17 seulement de vue la maison de son maître sans une permis- sion écrite! Ma destinée était d'être le jouet des caprices d'au- trui, île ne pouvoir jamais rien l'aire pour moi-même, en vue de mon propre bonheur, de travailler toute ma vie sous le commandement d'un autre, de subir à toute minute l'oppres- sion la plus outrageante, et de toutes les dégradations la [dus humiliante et la plus cruelle ! Ces réflexions devinrent bientôt si poignantes, que je dus le. combattre de toutes mes forces. Je ne pus pas toujours leur imposer silence: en dépit de tous mes efforts, ces haineuses pensées s'offraient à moi souvent et me remplissaient de tris- tesse. Mon jeune maître, cependant, continuait à être excellent pour moi ; il était encore un enfant que j'étais devenu un homme. Sa mauvaise santé, qui avait interrompu sa crois- sance, semblait aussi retarder la maturité de son esprit. Il semblait chaque jour souffrir de plus en plus, et mon attache- ment pour lui s'en augmentait. 11 était, en effet, ma seule es- pérance; tant que je resterais avec lui, je sentais que j'échap- perais aux plus grands maux de l'esclavage. A ses yeux, je n'étais pas un simple serviteur, mais bien plutôt un confident et un compagnon aimé. Et, en vérité, quoiqu'il eût le titre et les prérogatives du maître, j'étais réellement bien moins sous son contrôle que lui sous le mien. 11 y avait entre nous comme une amitié fraternelle : on nous eût pris tout au moins pour les deux frères de lait, bien qu'il ne fût jamais, au reste, ques- tion entre nous de notre parenté, qu'il ignora, je crois, tou- jours. J'aimais donc maître James autant et plus que jamais. Au contraire, mes sentiments pour le colonel Moore subirent un changement rapide et profond. Tant que je m'étais cru pour lui un simple esclave, son apparente affection avait gagné toute la mienne : il n'est rien que je n'eusse fait ou souffert pour un maître si doux et si indulgent. Mais, du jour où je sus qu'il était mon père, je me sentis (]r.< droits à ce que jusqu'alors 2. 18 L'ESCLAVE BLANC. j'avais pu regarder comme pure générosité de sa part ; je com- mençai même à trouver que je pouvais eneore réclamer da- vantage et prétendre à être traité sur le même pied que mon frère. J'avais lu des fragments de la Bible, et je me rappelais, non sans application personnelle, l'histoire d'Agar dans le dé- sert, et de son fils Ismaél ; je la relisais avec un intérêt pro- fond, et, en voyant que l'ange leur était venu en aide lorsque Abraham, père et ("poux dénaturé, les avait chassés de sa lente, je sentais poindre en moi comme un secret et vague espoir de trouver à mon tour, en cas de détresse, secours et appui. Cette espérance peu raisonnée soulevait en moi, par un assez bizarre alliage, de nouveaux élans d'amertume; san* savoir pourquoi, je serrais les poings, grinçais des dents et me figurais être moi-même un autre Ismaél errant dans le dé- sert, rencontrant dans chaque homme un ennemi, et ayant contre moi tout le genre humain. L'injustice d'un père sans entrailles me blessait de plus en plus au fond de l'àme, et changeait mon amour en haine. L'atrocité des lois qui me ren- daient esclave, esclave sous le toit de mon propre père, sem- blait se peindre devant moi en caractères sanglants. Jeune comme j'étais, et bien que n'ayant pas encore été maltraité, je frémissais pour l'avenir, et je maudissais le pays et l'heure qui m'avaient vu naître. Je m'efforçais, autant que possible, de cacher les nouveaux sentiments qui m'agitaient, et, comme la dissimulation est un des moyens de défense dont l'esclave apprend le plus vite a se servir, j'y réussis assez bien. Mon jeune maître me trou- vait quelquefois en larmes, et quelquefois aussi, lorsqu'il me voyait plongé dans mes réflexions, il se plaignait de mes ab- sences. Mais je trouvais moyen de le tranquilliser par quelques excuses plausibles; et, quoique me soupçonnant de lui cacher quelque chose, il me disait souvent : « Voyons, Archy, confie- moi ce qui te chagrine. » J'évitais de lui répondre, et, sor- tant de la question en plaisantant, je parvenais à détourner ses soupçons. CHAlMTHi; Y. 1<» Je devais irop tôt perdre ce bon jeune homme, dont la teu- dresse et les égards étaient le seul palliatif qui |>ùt me rendre ma destinée lolérable. Sa santé, qui avait toujours été mau- vaise, empira tout à coup rapidement, et, d'abord confiné dans sa chambre, il fut bientôt réduit à ne pouvoir quitter son lit. Durant toute sa maladie, je le soignai avec la tendresse et l'empressemenl d'une mère. Jamais maître ne fut servi avec autant de dévouement :c'était l'ami, non l'esclave, qui s'ac- quittait île ce devoir. Sensible à mon amitié, il n'aimait pas qu'un antre que moi fût prés de lui. C'était de ma main seule qu'il roulait recevoir sa nourriture et ses remèdes. Mais ni les remèdes ni les soins ne purent malheureusement le sauver: il dépérissait tous les jours, et s'affaiblissait à vue d'œil. La crise fatale arriva. Ses amis en pleurs entourèrent son lit. mais aucune des larmes qu'ils répandirent ne fut au>si sincère que les miennes. Presque au moment de rendre Pâme, il merecommanda à son père; mais l'homme qui avait fermé son cœur aux (dans de la tendresse paternelle ne devait pas avoir, selon toute apparence, grand égard à la prière d'un lils mourant. Il dit adieu à ses amis, pressa ma main dans la sienne, et, rendant un faible soupir, il s'éteignit dans mes bras. CHAPITRE V. La famille du colonel Moore savait à quel point j'aimais, avec quelle fidélité j'avais servi mon jeune maître. On respecta l'intensité de ma douleur, et, pendant une semaine ou deux, on me lai— a pleurer en paix. Mes sentiments n'avaient plus cette vivacité que j'ai décrite dans le précédent chapitre. Le propre de l'esprit est d'être changeant, L'étal de sensibilité maladive dont j'ai tâche de donner une idée s'effaça devant les >oins à donner à mon jeune maître mourant. Un chagrin stupide et morne \ succéda. Que de sujets d'alarmes se dres- 20 L'ESCLAVE BLANC. saient devant moi! Ce que j'avais craint arrivait. Mon maître, sur la tête duquel s'étaient concentrées toutes mes espérances, n'était plus, et je ne savais ce qui adviendrait de moi. Mais le temps de la crainte et des prévisions pessimistes était passé ; j'attendais maintenant mon sort, plongé dans un état pour ainsi dire passif d'indifférence et de résignation inerte. Bien qu'on ne m'en donnât pas l'ordre, je continuais, comme de coutume, à servir à la table de mon maître. Pen- dant plusieurs jours, je me plaçais instinctivement près de la chaise où maître James avait l'habitude de s'asseoir, jusqu'à ce «pie la vue de cette place vide me chassât de là fondant en larmes; j'allais alors me poster à un autre bout de la salle. A ce moment personne ne me commandait rien ; on ne semblait même pas prendre garde à moi. Maître William lui-même faisait quelque effort pour contenir son insolence habituelle. Mais cela ne pouvait durer. Un excès d'indulgence pouvait seul permettre à un esclave favori cette expansion de douleur. Les esclaves n'ont pas le droit d'être chagrins : cela empêche de travailler. Un matin, après déjeuner, maître William, ayant dépêché sa rôtie et son café, commença à dire à son père que, dans son opinion, les domestiques de Spring-Meadow étaient traités avec beaucoup trop de douceur. Maître William était alors un jeune homme très-élégant, très-fanfaron, très-petit-maître, depuis ujî an sorti du collège et tout récemment de retour de Charlestown (Caroline du Sud), où il était allé passer l'hiver dernier, afin, comme disait son père, de secouer la poussière des écoles. C'était peut-être là qu'il s'était inculqué les nouveaux principes de charité dont il se déclarait le promoteur. Selon lui, toute bienveil- lance témoignée à un esclave ne servait qu'à le rendre plus arrogant et à l'aigrir; c'était bien perdu que de la prodiguer à d'aussi ingrats coquins. Alors, jetant les yeux autour de lui, comme s'il eut cherché' quelque victime propre à la mise en pratique d'une doctrine si bien en harmonie avec la disposition CHAPITRE Y. -21 de son âme, il m'aperçut. « Voilà Archy, dit-il. je parie cent contre un que je ferai «le lui le meilleur domestique «lu monde; c'est un brillant sujet et qui serait parfait, sans l'ex- cessive indulgence qu'avait pour lui le pauvre James. Donnez- le-moi, mon père, car. vous le savez, j'ai diantrement besoin d'un autre domestique. » Sans s'arrêter à attendre une réponse, il sortit de la salle ayant à \ < > i r . le matin même, deux courses de chevaux et un combat de coqs par-dessus lo marché. Il n'y avait personne à talde que son père. Le colonel Moorese tourna de mon côté. Il commença par me louer de mon attachement à son pauvre tils .lames. Comme il prononçait le nom de son lils, des larmes roulèrent dans ses yeux, et, pendant quelque temps, il ne put articuler une parole. Il se remit pourtant et ajouta . « J'es- père, maintenant, que vous reporterez le même zèle et la même affection sur la personne de William. » Il ne fallut rien moins que de telles paroles pour m'arra- eher à ma torpeur, .le savais que maître William était un vrai tyran chez qui l'endurcissement de l'usage et du préjugé avait depuis longtemps étouffé le peu de bonté naturelle dont il avait été doué: à en juger par les paroles qui venaient de lui échapper, son penchant prononcé à la cruauté n'avait fait, en son absence, que croître et embellir, et il en était venu à ériger l'oppression en théorie et en science. Je savais aussi que. depuis son enfance, il m'honorait d'une haine toute particulière, et je devais tout au moins craindre qu'il n'eût songé aux moyens de m'infliger avec usure les sévices et les outrages dont la protection de son jeune frère m'avait jus- qu'alors préservé. Je ne me vis donc pas sans effroi ni horreur en danger de tomber en de pareilles mains. Je me jetai aux pieds de mon maître et le conjurai, avec toute FéloquenCO du désespoir et de la crainte, de ne me pas donner à maître William. Les termes dans lesquels je parlai de son fils, bien qu'adoucis autant qu'il me le fut possihle, et l'épouvante qui me gagnait 22 L'ESCLAVE BLANC. à Tidéo de tomber sous sa dépendance, irritèrent le colonel. Le sourire quitta ses lèvres, et ses sourcils se contractèrent. A ces signes, désespérant d'éviter le malheureux sort qui m'attendait, je nie laissai entraîner à une bien folle et bien téméraire action. La perspective de devenir l'esclave de maître William me donna de la hardiesse et j'osai faire allu- sion, d'une façon, il est vrai, détournée et timide, à la révé- lation que m'avait faite ma mère à son lit de mort; j'osai même risquer un demi-appel à la tendresse paternelle du colonel Moore. D'abord, il ne sembla pas me comprendre; mais, du moment où il crut m'avoir entendu, son visage devint menaçant et sombre comme un ciel d'orage; il pâlit et l'instant d'après devint très-rouge : la rage et la confusion semblaient, à ce moment, se partager son âme,. Je me crus perdu et j'attendis, tremblant, l'explosion de sa fureur. Mais, après un moment de lutte, le colonel sembla reprendre son sang-froid, son sourire habituel reparut, et, sans répondre à mon dernier appel, sans même paraître l'avoir compris, il se borna à me dire qu'il ne pouvait rejeter la demande de maître William, ni comprendre la cause de ma répugnance à servir son fils. « C'était, me dit-il, une grande folie à moi. )> Cependant, il voulait bien me laisser le choix d'entrer au service de maître William, (tu d'aller travailler aux champs. Cette alternative assez peu agréable me fut posée d'un accent et d'un air qui n'admettaient pas de réplique et ne me laissaient que la simple liberté de l'option. Je savais quels rudes labeurs, quelle maigre chère et quels mauvais traite- ments étaient le partage des esclaves employés aux travaux des champs: mais tout me sembla préférable à tomber sous la coupé directe île maître William. Je fus piqué, d'ailleurs, du ion léger dont ma requête avait été reçue et je n'hésitai pas. Je remerciai le colonel de sa grande bonté, et je choisis d'aller aux champs. 11 sembla surpris de cette préférence, et, avec un sourire voisin du sarcasme, il m'ordonna de me mettre à la disposition de M. Stubbs. UIAHTIU: \. £5 I n contre-maître (overseer) est considéré dans toutes les provinces d'Amérique où règne l'esclavage à peu près du même œil dont on regarde le bourreau dans les pays sans es- claves, et, connue l'office de ce dernier, bien qu'utile et né- cessaire, n'a jamais pu pourtant devenir honorable, de môme la charge de contre-maître est vouée à un éternel mépris. La jeune daine qui mange de grand appétit un quartier d'agneau ne peut se défendre (rime sentimentale horreur pour le bou- cher qui a tué l'innocent animal servi pour sa réfection; de même le planteur, qui vit luxueusement du travail de ses es- claves, a de l'éloignement, malgré lui, pour l'homme qui tient le fouet et conduit le bétail humain. Il est assez semblable au receleur qui ne volerait pas lui-même, mais qui encaisse volontiers les profits du vol. Or, un voleur n'est qu'un vo- leur; mais un contre-maître est... un contre-maître. Le pro- priétaire d'esclaves se décore de l'honorable qualification de planteur; le receleur de biens volés prend celui de négociant. Ton> deui peuvent aller de pair. C'est avec de ces misérables équivoques que les hommes réussissent à se tromper eux- mêmes, et quelquefois le monde avec. Le contre-maître de Spring-Meadow était un M. Thomas Stubbs, personnage dont le nom, le visage et le caractère m'é- taient parfaitement connus, bien que, jusqu'alors, je n'eus.se eu, grâce à Dieu, que très-peu de relations avec lui. C'était un gros homme d'environ cinquante ans, de tour- nure des plus vulgaires, dont la petite tète ronde, couverte dîme épaisse foret de cheveux emmêlés, lui rentrait dans les épaules. Sa face était curieusement tachetée et marbrée de plaques rouges, brunes ou grisâtres; le soleil, le whisky, la fièvre, avaient, à tour de rôle ou simultanément, collaboré à cet aimable tatouage. On le voyait généralement à cheval, incliné sur l'avant de la selle, et brandissant un long et gros fouet muni de cordelettes en peau de vache qu'il appliquait de temps en temps sur la tète ou sur les épaules de quelque malheureux esclave. 24 L'ESCLAVE BLANC. Sa conversation, ou plutôt la suite doses commandements, n'était guère qu'une litanie de jurons du milieu desquels il . n'était pas aisé de dégager un sens quelconque. On n'avait pas mémoire de l'avoir entendu commencer ou linir une phrase autrement. Toutefois, la brutalité de M. Stubbs ne se manifestait dans tout son beau que lorsqu'il était seul aux champs; car le colonel Moore ou tout autre gentleman venait- il à passer par là. aussitôt le farouche contre-maître prenait un air de douceur et de modération édifiant, et, ce qui paraîtra plus étonnant, trouvait moyen, en parlant, de ne pas lâcher plus d'un juron ou deux par phrase. M. Stubbs, dans la conduite de la plantation, on peut le croire, ne s'en tenait pas aux paroles. Il se servait du fouet autant que de la langue, quelquefois même un peu plus. Le colonel Moore avait été élevé à l'européenne, et, comme tout homme élevé n'importe où, excepté pourtant dans les pays à esclaves, faisait profession d'une vraie répugnance pour les cruautés inutiles. Habituellement, une fois par semaine au moins, quelque acte violent de ce genre commis par le brutal contre-maître mettait le colonel hors de lui. Mais, sa bile une fois exhalée, il laissait aller les choses comme devant. La vérité est que M. Stubbs entendait à merveille le rendement et la culture; on ne pouvait sacrifier un tel homme à la pure satisfaction de sentiments de soustraire à sa tyrannie quel- ques malheureux esclaves. C'était un rude changement pour moi. accoutumé à l'élé- gance et au confortable de la maison du colonel Moore, aux doux ordres et au service facile de maître James, de passer maintenant sous le contrôle despotique de ce rustre épais et brutal. De plus, je manquais de toute habitude d'un travail régulier et corporel, et me soumettre tout d'un coup aux pénibles travaux des champs était une dure entreprise. Je résolus pourtant de faire de mon mieux. J'étais fort, et bientôt, pensais-je, l'habitude viendrait qui rendrait ma tâche moins accablante et plus facile. Je savais bien que M. Stubbs était CHAPITRE V. 25 totalement dénué du moindre sentiment liumaiu, mais je n'avais aucune raison de I»' croire animé contre moi de la malignité que je craignais en William. Par ce que Pou m'a- vait dit de lui, je ne 1»' jugeais point absolument méchant, et j'inclinais même à croire que, s'il jurait et fouettait, ce n était pas pour 1»' plaisir de faire le mal, mais dans l'intérêt des travaux. Comme tous ses pareils, il n'admettait même pas que l'on pût conduire uneplantation autrement. Ma diligence, je l'espérais du moins, me sauverait îles coups; je me flattais d'ailleurs de surmonter le dégoût que m'inspirait le person- nage. M. Stubbs m'accueillit avec tout plein de grâce; il m'écouta, tout en roulant sa chique d'une joue à l'autre, et en dardant sur moi son petit œil gris étincelant. Quand j'eus parle, il me gratifia, non sans un juron, de l'épithète de « stupide! » et lue dit de le suivre aux champs. Une longue et lourde houe dont le manche avait bien prés de six pieds de long me fut mise entre les mains, et je passai là tout le jour à travailler fort durement. A la nuit, il me fut permis de revenir, et M. Stubbs m'in- diqua une misérable petite hutte de dix pieds carrés et de cinq en hauteur, sans plancher ni fenêtre, que couvrait une toiture extrêmement délabrée. C'était là ma maison, ou plu- tôt, je devais la partager avec Billy, un jeune esclave de mon âge. Je portai là un coffre contenant mes habits et le petit nom- bre d'objets que peut posséder un esclave. Pour literie, je reçus une couverture de l'ampleur d'un assez grand mouchoir de poche, et un panier de blé avec une livre ou deux de lard avarié me furent alloués pour mes vivres de la semaine. Je n'avais ni pot, ni marmite, ni couteau, ni plat, ni assiette : ce sont là (\r< objetsque les esclaves doivent se procurer comme ils peuvent. J'étais donc menacé d'en être réduit à souper avecdu laid cru. Bill) vit ma détresse et eut pitié de moi. Il m'aida à réduire mon grain en bouillie et me prêta sa mar- o 2<> L'ESCLAVE BLANC. mite pour le faire cuire; à minuit, enfin, je pus rompre un jeûne qui durait depuis quinze' on vingt heures. Mon coffre. qui était long et large, me servit de chaise, de table et de lit. Je vendis Une partie de mes habits qui étaient trop beaux pour le métier des champs, et, ayant acheté un couteau, une cuiller, une marmite, je me vis enfin à la tête d'un ménage pouvant suffire à mes plus pressants besoins. Ma condition ( ; tait aussi bonne que peut l'être celle d'un esclave des champs; il m'était pourtant difficile de m'en con- tenter, habitué que j'avais été à une destinée plus douce. Mes mains étaient contusionnées par le maniement de la houe, et, lorsque je rentrais le soir épuisé par un pénible travail dont je n'avais pas l'habitude, c'était une diversion assez peu agréable que d'être debout jusqu'à minuit occupé à concasser mon blé et à préparer mon repas du lendemain. 11 fallait. d'ailleurs, que je fusse levé et prêt à me mettre au travail dès la première aube du jour. Mais, si dur qu'il fut, ce travail avait été choisi par moi. Je l'avais préféré à une tyrannie pire encore, celle de maître William. Comme je n'aurai plus occasion de revenir par la suite soi' cet aimable jeune homme, j'en finirai ici sur ce qui le con- cerne. Six ou huit mois après la mort de son jeune frère, il eut une querelle étant ivre, à un combat de coqs, autant que nies souvenirs sont exacts. Un duel s'ensuivit, et maître William fut tué au premier coup de feu. Cette mort fut un coup ter- rible [tour le colonel Moore. qui longtemps s'en montra in- consolable. Je ne partageai point ce regret, je l'avoue. La mort de William m'affranchissait d'un maître vindicatif et cruel. Quant au père, je ne le plaignis pas non plus, et, s'il faut l'avouer, je goûtai un amer et triste plaisir à voir ainsi frappé dans sa race l'homme qui ne craignait pas de mettre sous scs pieds les plus saintes lois de la nature. ciiAi'iriu; vi. -27 I HAPITRE VI favais la même tâche que ceux qui avaient travaillé aux champs huit»' leur vie; mais j'étais trop lier pour me plaindre ou me désister. Je m'efforçai, au contraire, de travailler de telle façon, que M. Stubbs lui-même ne |>ùt pas me trouver m faute, et plus d'une fois même il avoua que j'étais un ex- cellent ouvrier. La cabane que je partageais avec Billy était, comme je l'ai dit, percée à jour, et. lorsqu'il plein ait. nous nous y trou- vions fort mal. Enfin, pourtant, nous résolûmes de la réparer, et, comme le temps nécessaire nous manquait, nous fîmes un effort pour expédier notre tâche avant l'heure réglementaire. I ii jour, sur les quatre heures de l'après-midi, nous avions Qui notre travail et nous retournions ensemble à la ville (c'est ainsi que nous appelions la collection de huttes où vivaient les esclaVes), lorsque nous rencontrâmes M. Stubbs. Il demanda >i notre tâche était faite, et. sur notre réponse affirmative, il marmotta entre ses dents «pie nous n'avions pas moitié' assez d'ouvrage; en conséquence de quoi, il nous ordonna d'aller sarcler son jardin. Billy se soumit en silence, car il était de- puis trop longtemps sous la coupe de M. Stubbs [tour oser discuter ses ordres; moi, je m'aventurai à dire, avec tout le respecl possible, qu'ayant terminé' notre tâche il nous était bien dur d'avoir encore à faire un travail additionnel. Ceci mit M. Stubbs dans une furieuse colèi", et il jura par vingt blasphèmes que je sarclerais son jardin et que j'aurais le fouet par-dessus le marché. A cc< mots, s'élançant de son cheval et ne' saisissant par le col de nia chemise, le seul vêtement que je portasse, il commença à me frapper avec son fouet. Depuis que j'avais cessé d'être un enfant, c'était la première fois que j'étais soumis a ce traitement humiliant. La souffrance phy- sique, bien qu'assez vive. D'étail rien encore auprès de l'idée 28 L'ESCLAVE BLANC. d'être fouetté, mais, ce qui m'outrait le plus, c'était le senti- ment de la criante injustice qui m'était faite; j'eus la plus grande peine à me retenir de me jeter sur mon brutal bour- reau et de le renverser à terre; mais, hélas! j'étais esclave. Ce qui, dans un homme libre, est un acte permis, légi- time, de défense, chez l'esclave devient une rébellion, une insolence insoutenable. Je me tordis les mains, serrai les dents, et supportai l'outrage du mieux qu'il me fut possible. Je fus ensuite envoyé au jardin, où, comme il faisait pleine lune, je fus retenu à sarcler jusqu'au milieu de la nuit. Le jour suivant était un dimanche. Le repos du dimanche est le seul et unique qu'accorde, par un scrupule de dévotion. le maître américain à l'esclave. Ce même maître foule aux pieds, sans la moindre hésitation, tous les autres commande- ments religieux, et, moyennant qu'il ne contraint passes es- claves à travailler le dimanche, croit mériter le nom de chré- tien. — Peut-être est-il chrétien, en effet; mais, s'il l'est, il faut convenir que le titre en est acheté à bon compte. Je me résolus à profiter des loisirs de ce jour saint pour m'aller plaindre à mon maître du traitement barbare que M. Stubbs m'avait infligé la veille ; le colonel Moore me recul avec une froideur et me tint à une distance tout à fait inaccou- tumées, car d'habitude il avait un sourire pour chacun, et particulièrement pour ses esclaves. Néanmoins, il écouta mon récit, et condescendit même à déclarer que rien ne lui était plus pénible que de savoir ses serviteurs punis injustement, et qu'il ne souffrirait jamais pareille chose sur ses plantations. Il me congédia ensuite en promettant de voir M. Stubbs dans la journée et de s'informer de l'affaire. Ce fut sa dernière parole. Le même soir, M. Stubbs m'envoya chercher, et,m'ayant lié à un arbre, devant sa porte, m'administra quarante coups de fouet en m' engageant à retourner me plaindre de lui, si j'o- sais. « C'est un peu fort, ajouta-t-il, que je ne puisse châtier l'insolence d'un coquin de nègre sans qu'il m'en faille rendre compte ! » CHAPITRE VI. 29 L'insolence! prétexte commode, toujours dans la bouche de nos tyrans ! Quand un pauvre esclave a été fouetté injustement, il reste toujours la ressource d'arguer de son insolence, el cette accu- sation légitime aux veux du maître toutes les vexations el toutes les brutalités. Le moindre mot, un simple regard, la moindre action qui puissent donner à penser que l'esclave a la conscience de l'injustice qui lui est faite, sont qualifiés d'in- solence et châtiésavec la [tins implacable sévérité. C'était, en vingt-quatre heures, la seconde fois que je re- cevais le fouet, et je n'en trouvai pas la seconde dose beau- coup [dus agréable que la première. Parmi les hommes libres, un coup est regardé comme le plus grand des outrages, et l'esclave ressent cette impression, si bas que l'ait placé son oppresseur. En outre, m étrange que cela puisse paraître, une lanière il» 1 peau nouée que manie une main solide inflige une assez grande douleur, surtout quand chaque coup amène le sang. ,1c venais de faire une expérience que l'esclave ne tarde pas à acquérir, à savoir qu'il n'a pas même le droit de se plain- dre, et «pie le seul moyen qu'il ait d'éviter la récidive d'une injustice, c'est de la subir en silence. Je lis de mon mieux pour me plier à cette dure leçon et me munir d'un peu de l'hu- milité hypocrite si nécessaire aux gens de ma misérable con- dition. L'humilité, qu'elle soit réelle ou affectée (on s'en inquiète peu), est. aux yeux du maître, la plus méritoire vertu de l'es- clave; par humilité, il entend une disposition à se soumettre sans plaintes ni résistance aux plus indignes traitements; il s'agil de répondre aux accusations les plus injurieuses et les plus injustes avec une voix douce et un visage souriant, de recevoir les coups comme autant de faveurs, de baiser le pied qui vous foule. Cette sorte d'humilité était une vertu dont, je dois l'avouer, la nature m'avait modérément doué, et je ni 1 trouvais pas, à .». cO L'ESCLAVE BLANC. beaucoup près, aussi facile qu'il l'eût fallu, de me défaire de tous les sentiments d'un homme. Il ne s'agissait de rien moins, en effet, que de renoncer à l'humain privilège, don du Créa- teur, de me tenir droit et de porter la tête haute, pour appren- dre à ramper comme le vil reptile. L'apprentissage était dif- ficile, mais les contre-maîtres américains sont d'excellents précepteurs, et, si je mis du temps à me former, ce ne fut pas la faille de M. Stuhhs. CHAPITRE VIÏ. Il serait pénible [tour moi et ennuyeux pour le lecteur de prolonger outre mesure le détail des misérables et monotones douleurs dont ma vie ne fut qu'un tissu à cette époque. Le récit qui précède est un échantillon suffisant des plaisirs dont je jouissais. Ils peuvent être résumés en peu de mots, et cette partie de mon histoire est un sommaire trop réel de l'existence de milliers d'êtres humains en Amérique. J'étais surcharge de travail, mal nourri, amplement fouetté. M. Stuhhs, ■ — il n'\ a ([ue le premier pas qui coûte, — ayant si bien débuté avec moi, ne souffrit plus que je fusse remis d'une correction avant de m'en administrer une nouvelle, et j'ai par devers moi de sa sollicitude des marques que j'emporterai au tom- beau; le tout pour mon bien, avait-il la bonté de me dire, en jurant qu'il ne se hisserait point de frapper qu'il n'eût fouellc hors (c'est-à-dire maté) mon inconcevable insolence. Le présent commença à m'être intolérable, et qu'espérer dé l'avenir? Je désirai la mort, et ne puis savoir à quelles extré- mités je me serais porté si l'un de ces changements auxquels tout esclave est passivement exposé ne fût venu m'apporter, dans ma détresse, quelque temporaire allégement. Par suite de la mort soudaine d'un parent, le colonel Moôre se trouva héritier d'un \;isie domaine dans la Caroline du CHAPITRE VII. 51 Sud. Mais le testament du défunt donnait lieu à quelques con- testations qui menaçaienl de dégénérer en procès. Le litige réclamanl la présence et les soins personnels du colonel Moore, il partit pour Gharlestown, et emmena avec lui plusieurs de ses serviteurs. Un ou deux autres étaienl morts récemment, et mistress Moore, peu de temps après le départ de son mari, m'envoya chercher aux champs pour combler l'un i\r* vides de son service intérieur. Je fus heureux de ce changement. Je connaissais mistress Moore pourune excellente personne, incapable d'injurier ou de maltraiter mi serviteur même esclave, à moins d'être de bien mauvaise humeur, ce <|ui ne lui arrivait pas plus d'une ou deux l'ois la semaine, excepte, il est vrai, dans les grosses chaleurs, où l'accès durait quelquefois la semaine entière. J'espérai, en outre, que le souvenir de mon attachement fidèle pour son plus jeune lils et son bien-aimé James me vaudrait de sa part un peu de bienveillance. Je ne me trom- pais pas. Par le contraste de ma nouvelle situation avec celle que m'avait laite M. Stubbs, je me trouvai presque heureux. Je retrouvai ma gaieté, mon insouciance d'autrefois, et, la joie aidant, j'eus la sagesse, alors, de ne me nullement troubler de l'avenir. Je goûtai pleinement l'amélioration temporaire de ma destinée et je cessai d'avoir l'esprit toujours tendu sur les misères de ma condition native. A cette époque, miss Caroline, fille aînée du colonel Moore, revint de Baltimore, où elle avait passé quelques années chez une tante chargée de son éducation. C'était une personne assez ordinaire, sans grâces ni beauté; mais sa femme de chambre, Cassv (1), qui avait été autrefois ma camarade d'en- fance et la compagne. de mes jeux et qui revenait femme après nous avoir quittés enfant, possédait amplement ce qui man- quait à sa maîtresse. J'appris, à cette époque, d'un des domestiques de la maison. I) Diminutif nouveau à la tyrannie affreuse d'un contre-maître brutal! et tout cela si soudainement, avec une intention si évidente d'op- pression et d'outrage! le recueillis alors de nouveau les tristes fruits du fol orgueil qui m'avail tenu éloigné de mes camarades. An lieu de sym- pathiser avec moi, beaucoup se réjouissaient ouvertement de mon malheur, et, comme je n'avais point cherché d'ami et de confidenl parmi eux, je n'avais personne à qui demander con- seil, ai compassion à espérer. Dans ma détresse, je songeai au ministre méthodiste qui devait venir le soir même nous marier. Cassj et moi, et qui avait paru prendre do l'intérêt à notre mutuel bonheur. Non-seulement j'avais besoin d'aller cher- cher près de lui des avis et <\r> consolations, mais je désirais lui épargner un voyage inutile, sinon peut-être même quel- ques insultes, car le colonel Moore voyait d'un assez mauvais œil les prêcheurs de tout ordre, et particulièrement ceux de la secte méthodiste. Je savais que ce ministre tenait un mcethiy à quatre ou cinq milles de Spring-Meadow; je résolus, si j'en avais la per- mission, d'aller l'entendre. Je cherchai M. Stubbs pour oh* tenir de lui une passe, permission écrite sans laquelle aucun esclave ne peut quitter la plantation à laquelle il appartient, sous peine d'être arrêté par le premier venu, cravaché et ra- mené à l'habitation de son maître. Mais M. Stubbs nie déclara en jurant qu'il était las de toutes ces allées et venues, et qu'il était décidé à ne plus accorder de passe avant une quinzaine au inoins. A quelques âmes sensibles il pourra sembler bien dur que l'esclave, après avoir travaillé six jours pour son maître, ne puisse pas même, le septième, perdre un instant de vue ces champs maudits, témoins quotidiens de ses fatigues et de ses maux. Cependant bon nombre d'habiles administra- teurs et de parfaits disciplinaires sont, comme M. Stubbs, très-opposés à tout déplacement d'esclaves, et enferment les leurs comme un bétail le jour du repos, « crainte d'accident. » 5(i L'ESCLAVE BLANC. A tout iiLitrc moment, ce nouveau trait de bonté de M.Stubbs m'eut mis hors do moi; mais, sous le coup des sentiments qui m'oppressaient, j'en eus à peine conscience. Je retournais len- tement vers le quartier des esclaves quand une petite lille. qui faisait partie du service de la maison, vint à moi en cou- rant à perdre baleine, .le la connaissais, car elle était la fa- vorite de Cassy, et je la reçus dans mes bras. Quand elle [tut recouvrer la parole, elle m'apprit qu'elle m'avait cherché toute la matinée pour me transmettre un message de Cassy; que ma bien-aimée avait été obligée, bien à contre-cœur, de partir le matin avec sa maîtresse, mais qu'elle me priait de n'en pas être inquiet ni chagrin, car elle m'aimait autant qu'avant. J'embrassai la petite messagère en la remerciant un million de fois de ses bonnes nouvelles, et je courus à ma maison : c'était une confortable petite cabane que Mistress Moore avait donné Tordre de bâtir pour Cassy et pour moi, et dont je m'at- tendais à être dépossédé à chaque instant. L'avis que je venais de recevoir m'avait profondément ému : je ne fus pas plutôt assis qu'il me fut impossible de rester en place; mon eœur battait violemment, le sang me bouillait dans les veines, je quittai Ja maison et me promenai dans les étroites limites de ma geôle, car aussi bien la plantation en était une pour moi. J'eus recours au plus violent exercice pour user un peu l'ar- dente impression d'espérance et de crainte dont j'étais agité, sensation mille fois plus pénible que la certitude du malheur même. Le soir arrivé, j'épiai le retour de la voiture, dont à la lin le bruit sourd, encore distant, frappa mon oreille. Je m'élan- çai vers l'habitation, dans l'espoir d'entrevoir Cassy, et, peut- être, de parvenir à Ici parler. La voiture s'arrêta à la porte, et, comme j'allais approcher, je réfléchis qu'il valait mieux éviter de courir le risque d'être vu par le colonel, qui, j'en ( ; tais certain maintenant, n'avait pour moi qu'aversion et était, sans nul doute, l'auteur du cruel affront qui m'avait été fait CHAPITRE Vil. 37 le matin même de ce jour néfaste. Cette pensée me retint, et je m'éloignai sans avoir pu saisir un regard ni échanger une parole. Je me jetai sur mou lit, mais je n'y trouvai pas le repos. Les heures se succédèrent une à une, sans qu'il me fût pos- sible de dormir. 11 était minuit passé quand j'entendis un lé- i coup frappé à ma porte, accompagné d'un doux chucho- tement, qui me lit tressaillir comme si j'eusse reçu une dé- charge électrique. Je m'élançai, j'ouvris la porte, et je serrai dans mes liras Càss\ ... C'était ma fiancée! Cassy me dit alors qnc tout était changé pour nous depuis le retour du colonel Moore. Miss Caroline l'avait informée que son père avait de moi la plus mauvaise opinion, et s'était montré fort mécontent de me retrouver dans la maison. Elle ajouta que, quand on lui avait fait part de notre prochain ma- riage, il avait déclaré que Cassy était une hien trop jolie ii lie pour être donnée à un vaurien tel que moi, et qu'il se char- gerait lui-même de la pourvoir. Sa maîtresse, alors, lui avait défendu de penser à moi davantage, lui recommandant en même temps de ne pas pleurer, et lui promettant de persécu- ter son père jusqu'à ce qu'il eut tenu sa promesse; « et, si nous avons un mari, avait ajouté la jeune .miss, que pouvons- nous souhaiter de plus. )> — Ainsi pensait la maîtresse; la sui- vante, j'en eus la preuve, avait un sentiment un peu plus dé- licat de la nature de l'association matrimoniale. Je ne savais alors à quel motif précis attribuer la conduite du colonel. Était-ce simplement, et j'inclinais à le croire, une nouvelle marque du dépit et de la colère dont l'avait trans- porté mon appel inutile et insensé à sa tendresse paternelle? ou bien fallait-il attribuer cette opposition à notre mariage à un autre motif auquel je ne pouvais songer moi-même sans frémir, et dont je n'avais nulle envie de faire confidence à la pauvre Cassy, car c'eut été la désoler et l'effrayer en pure perte'.' Un scrupule plus honorable, mais bien plus flatteur pour mon amour-propre et pour celui de Cassy, pouvait avoir en- 4 58 L'ESCLAVE BLANC. eore, peut-être, influencé le colonel; je ne crus pas devoir non plus faire part à ma fiancée de cette dernière conjecture; j'a- vais mes raisons pour lui laisser ignorer le secret de notre naissance. Cassy savait fort Lien de qui elle était fille; mais, dès le commencement de notre liaison, j'avais pu m'assurer qu'elle ignorait notre commune descendance. Mistress Moore, j'avais quelque raison de le croire, était mieux renseignée et n'avait lien à apprendre sur la naissance de Cassy et la mienne propre. Ln curiosité féminine, la curiosité conjugale, avaient, dès longtemps, pénétré ce mystère. Quoi qu'il en fût, elle ne vit point à cela d'inconvénient à mon mariage avec Cassy. Je n'eus pas plus de scrupule ; car comment aurais-je pu me soumettre à ces prétendues convenances de la vie, qui, tout en refusant de nous donner un père, et considérant notre fi- liation comme non avenue, se seraient opposées à notre union, au nom de cette même descendance? Mais Cassy sentait plus qu'elle ne raisonnait, je ne l'igno- rais pas, et, quoique née esclave, avait le cœur très-haut placé. D'ailleurs, elle était méthodiste, et, quoique du carac- tère le plus gai, le plus franc, elle était très-ponctuelle à s'ac- quitter de tous ses devoirs religieux. Je craignais de détruire de mes mains l'œuvre de notre bonheur mutuel en tourmen- tant Cassy de scrupules que, quant à moi, j'estimais superflus. Ne lui ayant pas fait, dès le principe, la confidence de notre parenté, je m'y sentais moins disposé de jour en jour, et toutes ces considérations réunies me déterminèrent à lui ré- pondre simplement que, quelle que fût la haine du colonel pour moi, j'étais convaincu de n'avoir rien fait pour la mé- riter. Nous demeurâmes quelques instants silencieux; je pressai la main de Cassy dans la mienne, et d'une voix tremblante : — Que comptez-vous faire? lui dis^je. — Je suis votre femme, me dit-elle, et ne serai jamais qu'à vous ! CHAPITRE VIII. 59 Je la serrai contre mon cœur. Nous tombâmes à genoux, et, tes mains vers I»' ciel, nous priâmes avec ferveur Dieu, témoin de notre hymen, «le le bénir. Il ne dépendail pas de nous de le sanctionner mieux; mais la bénédiction de vingt prêtres eût-elle rendu nus lims plus sacrés el notre union plus com- plète? CHAPITRE VIN. Il était impossible à ma femme de me voir autrement qu'à la dérobée. Elle passait les nuits, couchée sur un tapis, dans la chambre de sa maîtresse: car le plancher, en Amérique, est rstimé un lit bien suffisant pour un esclave, joignît-il, comme Cassy, à la qualité de femme, celle de servante favorite dans la maison de ses maîtres. Obligée de se relever dans la nuit, au moindre caprice de sa maîtresse, qui était une véritable en- tant gâtée, elle courait de grands risques en me venant voir, et. si quelqu'une de ses absences nocturnes eût été découverte, malgré tout ce qu'ont dit les poètes du pouvoir de la beauté, Cassy elle-même, l'adorable et ma bien-aimée Cassy, n'eût point échappé au fouet. Si courtes et si incertaines que fussent ses visites, elles suf- firent à développer et à entretenir en moi tout un monde nouveau d'idées et de sentiments pleins de charme. Ma femme était rarement avec moi, mais son image, toujours devant mes yeux, me rendait insensible à tout ce qui n'était pas elle. Toutes choses flottaient pour moi dans un beau rêve. Le rude travail des champs n'était plus rien pour moi ; je ne sen- tais plus le fouet du contre-maître. Mon esprit était si plein de la joie que je puisais dans notre affection mutuelle, et du bonheur anticipé de nos entrevues successives, qu'il semblait n'avoir plus de place pour les émo- tions pénibles. Si ardente que fût ma passion, elle était satis- faite, et, quand je serrais la douce fille sur mon cœur, je tou- 40 L'ESCLAVE BLANC. chais au faîte de la félicité humaine. Je me sentais heureux d'un bonheur au-dessus de tout ce que j'eusse pu imaginer ou souhaiter. Les enivrements de l'amour sont les mûmes dans l'âme de l'esclave et dans celle du maître. Ce sentiment exquis, tant qu'il dure, absorbe tous les autres et se suffit à soi-même. J'en lis l'expérience. Dans la condition la plus misérable, je me trouvai heureux, et l'excès de ma passion me rendait insen- sible à tout ce qui n'était point l'amour. Mais de telles extases sont peu appropriées à la faible nature humaine. Elles passent vite, et on les trouvera peut-être ache- tées bien cher, si l'on songe aux angoisses de l'espérance dé- çue et à l'amer désespoir qui trop souvent leur succèdent. Pourtant, je me reporte avec bonheur à cette trop fugitive époque ; elle fut un de ces rares moments de joie que ma mé- moire, interrogeant mes plus lointains souvenirs, entrevoit ça et là, dispersés comme de rares ilôts de verdure que de tous côtés environne le terrible et sombre Océan. Nous étions mariés depuis une quinzaine de jours; il ('tait près de minuit, j'étais assis un soir devant ma porte, atten- dant l'arrivée de ma femme; la lune était brillante et le ciel sans nuages; dans toute l'ivresse de ma félicité, je suivais le cours et j'admirais la splendeur de l'astre qui m' éclairait, en remerciant Dieu de n'avoir pas permis que les instincts dé- gradants de ma condition servile détruisissent en moi la source des plus nobles et plus pures émotions. J'aperçus une forme humaine venant à moi; je m'élançai au-dev3nt d'elle; je l'eusse reconnue, quelle que fût la dis- tance. L'instant d'après, je serrais ma femme dans mes bras. Mais, comme je la pressais sur mon cœur, je sentis que son sein était agité; et, quand j'attirai son visage près du mien, ma joue fut couverte de ses larmes. Alarmé, je l'entraînai vers la maison et m'informai en toute hâte de la cause de cette agitation si vive : mais mes questions ne firent qu'augmenter son trouble; elle laissa tom- CHAPITRE VIII. 41 bersa tête sur ma poitrine, éclata en sanglots et sembla pour quelques instants hors d'étal de prononcer une parole. Je ne savais que faire, que penser; je l'exhortai à reprendre cou- rage, »'t. baisant les larmes qui roulaient le long de ses joncs, j'appuyai ma main sur son cœur, comme pour on arrêter les palpitations. A la lin elle se calma un peu; mais ce ne fut que peu à peu, et par phrases entrecoupées, qu'elle m'apprit Porigine de sa terreur. Le colonel Moore, depuis son retour, lui avait témoigné une bienveillance singulière; non content de lui faire quelques petits présents, il avait recherché et trouvé fréquemment l'occasion de lui parler; c'avait été toujours pour la compli- menter, d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux, de sa beauté'. Il avait même laissé échapper certains mots très-clairs, (pie la pauvre Cassy avait feint néanmoins de ne pas comprendre. Il n'était pas pour se rebuter de si peu, et s'était alors expliqué, pai' paroles et par actions, de la façon la plus précise. La pauvre Cassy, blessée dans sa modestie naturelle, dans son amour pour moi et dans ses sentiments religieux, et bien que tremblant pour l'avenir, avait gardé jusqu'à ce jour ses inquiétudes pour elle. 11 lui peinait de me torturer du récit d'outrages dont, bien qu'ils me perçassent le cœur, je ne pou- vais pas la venger. Ce jour-là même, mistress Moore et sa fille étaient allées ren- dre visite à un de leurs voisins, laissant Cassy à la maison. Elle é'tait occupée de quelques travaux d'aiguille dans la cham- bre de sa maîtresse quand le colonel Moore entra. Elle se leva vivement et tenta de sortir, mais il la retint et lui ordonna de l'écouter. Puis, sans paraître remarquer son agitation, con- servant lui-même tout son sang-froid, il lui dit qu'il n'avait pas oubli»' sa promesse de lui donner un bon mari à la place de « ce mauvais sujet d'Archy, » mais que, malgré toutes ses recherches, n'ayant trouvé personne qu'il jugeât digne d'elle, il s'était décidé à la prendre pour lui-même. Os paroles furent dites d'un ton de tendresse qu'il dut *2 L'ESCLAVE BLANC. croire irrésistible. Peu de femmes de la condition de Cassj eussent résisté en effet; la plupart n'eussent pas été peu flat- tées de la formule délicate qu'il donnait au vrai sens de ses propositions. Mais elle, la pauvre enfant, n'en éprouva que honte et que terreur, et se serait cachée, me dit-elle, sous terre, de désespoir et d'effroi. En me faisant cette peinture, elle rougissait, hésitait, tremblait de tous ses membres ; sa res- piration était vive et courte, et elle s'attachait à moi comme si elle eût vu quelque fantôme horrible. Puis, approchant ses lèvres tout contre mon oreille, elle s'écriait d'une voix basse et entrecoupée : — Oh ! Archy, et il est mon père! Le colonel Moore ne pouvait, assurait-elle, s'être mépris sur la nature de l'impression que lui avait faite son offre; mais, sans en tenir compte, il avait commencé à lui énumérer tous les avantages qu'elle retirerait d'une liaison, et il avait tenté de la séduire par l'attrait d'une vie oisive et élégante. Cassy, les yeux baissés, ne répondit que par des soupirs et des larmes qu'elle essayait en vain d'étouffer, et qui piquèrent à la fin le colonel Moore, car il lui dit d'un ton blessé « de ne pas] faire la folle)) et de cesser de l'irriter par une résistance-inutile. En disant ces mots, il lui prit la main dans l'une des siennes, et de l'autre bras la saisit. Elle poussa un cri de détresse et tomba inanimée à ses pieds. Au même moment, le bruit de la voiture qui revenait frappa, dit-elle, son oreille comme une musique céleste ; son maître l'entendit aussi, car, cessant de l'étreindre et murmurant vaguement qu'il la retrouverait, sortit vivement de la chambre, laissant Cassy sur le plancher, presque privée de sentiment. Le son (\(^ pas de sa maîtresse la rappela à elle, et le reste de la journée et la soirée s'écou- lèrent sans qu'elle en eût la conscience. Elle avait, me dit- elle, de l'égarement; un nuage s'étendait devant ses yeux. et elle éprouvait une pénible sensation d'oppression et de lan- gueur. Elle n'avait pas osé quitter la chambre de sa maîtresse, et avait attendu avec impatience l'heure de venir se jeter dans CHAPITRE VIII. 43 les bras «If son mari, s>>n protecteur naturel. Sun protecteur naturel! Hélas! que peut servir le droit naturel «l'un mari à protéger sa femme contre les outrages d'un homme sans prin- cipes doni ils sont tous deux esclaves? Toi lui le récit ilr C-;i»\ ; et, si étrange que cola puisse paraî- tre au lecteur, je n'en lus point ému. .1»' l'ai été bien plus de- puis en m\ reportanl par la pensée, et pourtant la narratrice, éplorée, tremblante, était alors dans mes bras. La vérité est que j'étais préparé à la révélation de Cassy : je l'avais prévue, je l'attendais ! Cassy était trop belle pour no pas exciter les désirs d'un vo- luptueux Chez qui l'habitude de satisfaire ses passions avait •'■teint tout bon sentiment au point de le rendre incapable de se réfréner lui-même; d'un homme qui n'avait à craindre ni If châtiment de ses vices, ni le déchaînement du blâme uni- versel, qui tient si souvent lieu de conscience! Qu'attendre de mieux d'un homme pénétré de son infaillibilité' devant la loi. à quelque extrémité qu'il se portât; sachant (railleurs parfai- tement que, si quelqu'un s'avisait de vouloir le traduire à la barre de l'opinion, il serait traité d'impertinent tracassier, s "immisçant fort mal à propos dans les affaires d autrui? Quelque pou <\^ tendresse que le colonel IWoore m'ait tou- jours témoigné, depuis le jour surtout où il me sut instruit du lir-n qui nous unissait, je suis incapable de chercher à flétrir in- justement sa mémoire. Quoique d'un tempérament ardent et voluptueux, il était naturellement bon, et il était homme d honneur; mais l'honneur est de bien des espèces : il v a un honneur pour les gentlemen et un honneur pour les voleurs; chacun de ces honneurs a du bon, mais il s'en faut que l'un ou l'autre suit parfait. Le colonel Moore était un strict obser- vateur du code spécial dans lequel il avait été élevé; il était incapable d'attenter à l'honneur de la femme ou delà fille d'un voisin; il eût considéré, et en ceci d'accord avec le code virgi- nien de l'honneur, un tel acte comme un noir outrage que pou- vait seul laver le sang de l'offenseur- En dehors de cela, il ne 44 L'ESCLAVE BLANC. connaissait ni objection, ni obstacles : endurci autant qu'en- hardi par une impunité certaine, du moment où il s'agissait d'esclaves, il considérait la plus affreuse injure que Ton puisse faire à une femme comme une plaisanterie, une cbose fort bonne à égayer les convives à la quatrième bouteille, infini- ment plus que comme une cbose sérieuse, ou seulement digne de remarque. Je savais tout cela ; j'avais prévu tout d'abord que Cassy se- rait choisie par le maître pour occuper la place qu'avaient tenue sa mère et la mienne. C'était à cette secrète intention que j'avais, dès le principe, attribué l'opposition du colonel Moore à notre mariage. En lui supposant, plus tard, un autre motif plus honnête, je lui avais, comme on le voit, prêté un scrupule qu'il n'éprouvait nullement, et fait beaucoup trop d'honneur. Ce que je venais d'entendre ne pouvait donc me surprendre; je m'y attendais, et cependant, telle avait été mon ivresse, que cette terrible prévision n'avait pu me trou- bler; et, maintenant même que mes appréhensions étaient changées en certitude, je ne m'en émus pas : l'ardeur de ma passion me soutenait, et, en pressant dans mes bras ma pau- vre femme toute tremblante, je me sentis supérieur à tous les maux : je fus heureux! Vous ne le croirez pas, peut-être! Aimez comme j'aimais alors, ou bien encore ayez pour la haine autant de force que j'en avais pour l'amour; soyez ab- sorbé dans une passion, et, tant que durera son règne, vous serez doué d'une énergie surprenante et pour ainsi dire sur- humaine. Mon parti était pris. Le malheureux esclave n'a qu'un moyen d'échapper aux maux qui le menacent, et ce moyen, c'est la fuite, triste et dangereuse ressource à laquelle il n'a recours, hélas! qu'au risque d'aggraver ses infortunes. Nos préparatifs furent bientôt faits. Ma femme retourna à la maison, où elle fit un petit paquet de bardes; j'employai ce temps-là à réunir quelques provisions indispensables : deux CHAPITRE VIII. 42 i • couvertures, une hache, un petit chaudron et quelques autres menus objets, complétèrent notre bagage. Quand ma femme revint, j'étais prêt à partir. Nous nous mîmes en rouie, sans autre compagnon qu'un chien fidèle : je ne voulais pas rem- mener, de peur que, do façon ou d'autre, il ne nous fit dé- couvrir; mais je ne pus jamais l'empôcher de nous suivre; il aurait fallu l'attacher; ses aboiements n'eussent pas man- qué de donner l'alarme, et Ton se serait mis aussitôt à notre poursuite. La Basse-Virginie avait déjà commencé à ressentir les effets de cette maladie végétale qui, depuis, a sévi sur elle avec des résultats si déplorables, quoique bien mérités... Déjà les champs commençaient à se dépeupler, et des fourrés presque inextricables couvraient certaines plantations, dont le sol, s'il eût été cultivé par des hommes libres, eut pu produire en- core de riches et d'abondantes moissons. Je connaissais une plantation déserte, à dix milles environ de Spring-Meadow ; je l'avais \ isitée plusieurs fois en compagnie de mon jeune maître James, qui, lorsqu'il était assez bien encore [tour monter à cheval, avait le goût étrange d'errer dans les lieux inhabités. Je me résolus à m'y rendre. Le chemin qui avait autrefois conduit à cette plantation, et les terres qui le bordaient des deux cotés, étaient entièrement couverts de petits pins rabougris, si rapprochés et si enche- vêtrés, qu'ils rendaient le sentier presque impénétrable. Je réussis pourtant à nous maintenir dans la bonne direction, mais les difficultés de la marche étaient si grandes, que le jour commençait à poindre, avant que nous eussions atteint ce qui restait de l'ancienne habitation. Les bâtiments étaient encore debout, mais dans le plus piteux état. La maison prin- cipale, qui avait eu de grandes prétentions à l'architecture, était vaste, mais elle n'avait plus de fenêtres; les portes ne tenaient plus aux gonds et la toiture était effondrée en partie. De jeunes arbres envahissaient la cour, et la vigne sauvage tapissait cette demeure, où tout était désolé et silencieux. Les 46 L'ESCLAVE BLANC. ('•tables, et ce qui avait autrefois servi à loger les esclaves, n'é- taient [dus qu'un monceau de ruines, encombré de ronces et «le mauvaises herbes. A quelque distance de la maison, une descente rapide for- mait l'un des côtés d'un profond ravin, près duquel une jolie fontaine jaillissait, en bouillonnant, de la colline. Elle était à moitié ensevelie sons le sable et les feuilles sèches, mais ses eaux avaient conservé leur limpidité et leur fraîcheur. Près de la fontaine était un petit bâtiment en briques, fort bas, sans doute construit pour une laiterie. La porte en avait disparu et la moitié du toit s'était écroulée, mais l'autre moitié était demeurée en place, et celle qui manquait pouvait, à la rigueur, tenir lieu des fenêtres que n'avait jamais eues la construction originale, et laisser le passage libre à l'air et à la lumière. Cette petite ruine était ombragée par plusieurs grands arbres et si bien cachée par ceux d'une pousse plus récente, qu'à la distance de quelques pas elle était vraiment invisible. Ce fut même par hasard que nous la découvrîmes, en cherchant la fontaine, où j'avais bu lors de mes précédentes prome- nades en ce lieu, mais dont je ne me rappelais pas exactement le site. Ce lieu nous frappa; nous le choisîmes pour notre de- meure temporaire ; nous nous hâtâmes de le débarrasser des décombres dont il était rempli, et fîmes de notre mieux pour l'approprier à sa nouvelle destination. CHAPITRE IX. .le savais le lieu où nous étions rarement fréquenté par aine qui vive. La maison déserte avait la réputation d'être hantée par des esprits, et cette circonstance, jointe à l'éloi- gnement de la route comme aux fourrés impénétrables dont nous étions environnés, nous mettait à l'abri de toute sur- prise. Il y avait pourtant plusieurs plantations cultivées dans i IIAI'ITHL IX. il \e voisinage; nous occupions le point culminant d'un terrain situé entré deux rivières, qui coulaient à peu de distance, et la partit 1 basse des terres, côtoyant les cours d'eau, était en pleine culture. Mais quatre ou <î n » | milles nous séparaient encore de ces champs cultivés, et Spring-Meadow, l'habitation la plus rapprochée, < : tait. comme je l'ai dit, (listante de dixà douze milles. Je jugeai donc que m>us pouvions rester tran- quillement dans cette retraite, et (pie même il ('-tait prudent d'j attendre la lin dis recherches que l'on ne manquerait pas île faire pour nous reprendre, avant de continuer notre route. Nous nous efforçâmes de rendre notre retraite aussi com- raode que possible. Nous étions au fort de l'été, et le manque de clôture de notre habitation ne nous faisait point souffrir. Un monceau de branches de pins forma notre lit, dans un coin de notre cabane en ruines; nous y dormîmes à mer- veille; avec des fragments de boiserie de la maison déserte, je fis deux sièges et quelque chose qui, à la rigueur, pouvait passer pour une table. La fontaine nous fournit de l'eau, et nous n'eûmes plus qu'à pourvoira notre nourriture. Les bois et les buissons produisaient quelques fruits sauvages, et les pêchers du verger, quoique envahis et épuisés par une végé- tation parasite, continuaient pourtant de donner quelques produits. J'étais passé maître en Fart de tendre des pièges aux lapins et autre menu gibier qui pullulaient dans les bois. Enfin, la fontaine qui nous fournissait de l'eau servait de source à un petit ruisseau qui se réunissait, quelques pas plus loin, à un courant plus large, assez poissonneux. Mais notre principale ressource consistait dans le voisinage des champs de blé. qui nous alimentaient d'un grain mùr alors. ou à peu de chose près, et dont je pris sans scrupules une provision suffisante pour nos besoins. En résumé, bien que nous ne fussions guère habitués, ni l'un ni l'autre, à cette existence sauvage, le temps passait pour nous fort agréablement. Ceux qui sont toujours oisifs ne 48 L'ESCLAVE BLANC. peuvent se faire idée de la volupté que goûte à ne rien faire et à détendre ses muscles harassés l'homme qui a longtemps subi un labeur forcé. Je demeurais couché des heures en- tières, plongé dans une indolence rêveuse, mollement étendu à l'ombre, savourant la douce certitude d'être mon propre maître; je jouissais de l'idée de n'avoir plus besoin d'aller ni de venir au commandement d'un autre; d'être libre; de travailler ou de ne rien faire, selon mon goût. Que l'on ne s'étonne donc pas que l'esclave émancipé soit enclin à l'indolence : c'est pour lui un plaisir nouveau. Le travail s'associe indissolublement dans son esprit à la servi- tude et au fouet. N'a-t-il [tas vu toujours, d'ailleurs, que ne pas travailler était l'attribut spécial, distinclif, de la condition d'homme libre? Malgré le bien-être du présent, il était urgent de songer à l'avenir. Nous avions toujours compris que notre refuge ac- tuel serait purement temporaire, et le moment était venu d'en changer. Ce n'est pas que je n'eusse trouvé délicieux de pas- ser ma vie dans la solitude et la retraite avec Cassy, car, si nous étions privés des plaisirs et du commerce de nos sem- blables, nous échappions ainsi aux maux bien plus grands qui en résultent. Mais c'était là chose impossible : le climat américain n'est pas propre à la vie d'ermite. Notre retraite actuelle était passable pour l'été, mais, en hiver, elle fût de- venue intenable, et l'hiver approchait. Notre unique espé- rance était de pouvoir fuir dans les États libres, et je savais que le nord de la Virginie était un pays sans esclaves. Si nous parvenions à quitter le voisinage de Spring-Meadow. où j'étais bien connu, nous avions ensuite la grande chance de pouvoir effectuer notre fuite : notre teint ne trahirait pas no- tre condition servile, et il nous serait facile, nous le pensions du moins, de nous faire passer pour des citoyens libres de la Virginie. Mais il fallait user de grande prudence; le colonel Moore devait avoir rempli le pays de l'avis de notre fuite et de notre signalement minutieux. 11 me parut indispensable de CHAPITRE IX. jy faire adopter à Gass} un déguisement, mais quel serait-Hl Là était la question embarrassante. Nous dous décidâmes, à la lin. à prendre la qualité de per- sonnes voyageant dans Le Nord pour leurs affaires, et nous convînmes que Cass} . habillée en homme, passerait pour mon Jeune frère. Une excellente garde-robe, dernier présent de mon pauvre maître James, devait merveilleusement nous aider à jouer notre rôle de voyageurs virginiens; mais je n'avais ni chapeau, ni souliers, ni aucun autre vêtement qui put con- venir à Cassj . Heureusement, j'avais par devers moi une petite somme provenant des libéralités accumulées de maître James, et que j'avais toujours conservée, dans l'idée qu'elle me serait utile un jour. Cette somme, que j'avais eu le soin d'emporter, de- venait maintenant notre seule ressource, et devait, non-seu- lement pourvoir à nos dépenses de voyage, mais nous procu- rer les moyens de fuir. Mais cet argent, comment nous en servir sans courir le con- sidérable risque d'être découverts? A cette époque vivait, à cinq ou six milles de Spring-Mea- dow, et à peu prés à la même distance de notre refuge, un M. James Gordon, qui tenait une petite boutique, et, pour principaux clients, avait les esclaves des plantations voisines. M. James Gordon, ou Jenimy Gordon, comme on l'appelait fa- milièrement, était un de ces pauvres blancs dont le nombre est, ou du moins était alors considérable en Basse-Virginie, cl dont les esclaves eux-mêmes ne parlaient qu'avec une sorte de mépris. Il n'avait ni terre, ni domestique; son-père, aussi misérable que lui, ne lui avait rien laissé. Il ne pouvait avoir non plus d'état, dans un pays où chaque propriétaire a le nombre de bras nécessaire pour sa culture. 11 n'y a pas de place là pour le travail libre. Le seul moyen de vivre, pour un bomme dans la position de James Gordon, (Hait de trouver une place de surveillant cbez un de ses riebes voisins. Mais, en Virginie, il y a plus d'aspirants au poste d'inspecteur que 5 50 L'ESCLAVE BLANC. de propriétés à inspecter ; et, de plus, M. Gordon était une de ces sortes d'hommes insouciants, indolents, faciles à vivre, que généralement Ton désigne sous le nom de propres à rien. Il n'aurait jamais pu s'assujettir à cette surveillance incessante et minutieuse, si nécessaire au milieu d'esclaves dontla devise e st de travailler le moins possible et de voler le plus qu'ils peuvent. Pour ce qui est de se mettre en colère et de distri- buer les coups à tort et à travers, il en était capable comme un autre, mais non de cette sévérité foncière, de cette cruauté systématique qui valent seules aux surveillants le renom de bons régisseurs. De plus, dans une certaine plantation qu'il avait dirigée, on avait constaté des déficits de blé dont l'ori- gine n'avait jamais pu être éclaircie. Que ce fût malhonnê- teté ou simplement négligence de sa part, toujours est-il qu'il avait perdu son emploi, et que, désespérant d'en trouver un autre après quelques vains efforts, il s'était résolu à devenir commerçant. Comme il n'avait pas le premier sou, on peut croire que le négoce fut très-mince : il consistait principale- ment en whisky, article auquel il joignait des souliers et quel- ques-uns de ces effets d'habillement que les esclaves sont dans l'habitude d'ajouter, à leurs frais, au misérable vêtement qui leur est fourni par le maître. Il recevait de l'argent en paye- ment, mais aussi du grain et d'autres produits, sans s' enqué- rir beaucoup de la façon dont ses pratiques se les étaient pro- curés. C'est contre cette espèce d'hommes que les législateurs de Virginie ont déployé un grand luxe de lois pénales; ils ont sévi avec toute la rigueur possible à rencontre de gens qui pou- vaient réclamer le titre et demander les droits de « libres ci- toyens blancs. » Mais toutes ces lois draconiennes n'ont point atteint leur but. Le commerce avec les esclaves est dange- reux; ceux qui le font sont extrêmement misérables. Néan- moins, le nombre en est assez grand pour fournir aux plan- teurs un inépuisable thème de déclamation et de plainte, et aux esclaves eux-mêmes ces petites douceurs qu'ils atten- CHAPITRE 1\. .VI draienten vain de la compassion et de l'humanité du maître. Ces négociants sont, à vrai dire, des receleurs, et la majeure partie de ce qu'ils fournissent leur est payé en butin pillé sur 1rs plantations. C'est en vain que la tyrannie s'arme de tou- tes les sévérités ; c'est en vain que le propriétaire d'es- claves compte faire tourner à son seul profit les fatigues et les labeurs forets de ses semblables : l'esclave ne peut résister à la puissance dont la loi a armé la main de son maître ; signe Au pouvoir, instrument de tortures, le fouet dompte les [dus obstinés comme les plus fiers. Mais la fraude est l'antidote de la tyrannie, et la ruse sera toujours l'égide du faible contre l'oppression du fort. Le malheureux esclave qui travaille tout le jour au bénéfice de son maître est-il donc si coupable de tâcher, la nuit venue, de s'approprier quelque part de cette moisson qui est son œuvre? Le blâme qui voudra! Joignez, si vous l'osez, vos clameurs aux jdaintes des maîtres, de ces mêmes maîtres qui. pourtant, ne craignent pas de dépouiller l'esclave de sa seule propriété, de son travail ! Et ce sont ces gens-là qui parlent de pillage et de vol, eux qui les poussent journellement à un point de perfection que les pirates et les détrousseurs envieraient ! L'es- clave se contente du plus petit butin, mais le maître, fouet en main, ne prélève-t-il pas sur ses victimes un annuel, large et régulier tribut ? Non-seulement cela ' mais il vend, il hérite, et se flatte bien de transmettre à ses enfants le privilège d'exer- cer ce système d'odieux pillage! .l'avais sauvé la vie à M. Gordon, et il m'avait toujours té- moigné la plus grande reconnaissance de ce service, en effet île quelque importance. Il y avait de cela quelques années: il péchait sur le bord de la rivière, à quelque distance de Spring-Meadow, quand une rafale subite chavira son embar- cation. Le boni n'était pas loin, mais M. Gordon, ne sachant pas nager, était en très-grand danger de périr. Heureusement, maître James et moi étions à nous promener sur l'une des ri- ves; nous aperçûmes un homme se débattant dans l'eau-, je i\ B OF ILL LIB, 32 L'ESCLAVE BLANC m'y jetai aussitôt ot saisis le submergé, qui venait de eouler pour la troisième fois. M. Gordon avait été, depuis, dans l'ha- bitude de reconnaître ce service par de petits présents, et j'a- vais l'espoir qu'il ne me refuserait pas son concours dans la présente circonstance. Mon projet était de lui acheter un cha- peau et des souliers pour moi, des habits d'homme pour Gassy, et de le prier de nous guider sur la route que nous au- rions à suivre. Notre voyage serait hérissé d'obstacles, je le sentais, mais je résolus de ne m'en point tourmenter à l'a- vance, et je laissai à l'aveniHe soin d'assurer l'avenir. Le premier point était de voir M. Gordon et de savoir jus- qu'où irait son appui. Sa maison et son magasin, compris sous le même toit, étaient situés dans une partie déserte du pays, près du point d'intersection de deux routes et hors de vue de toute autre habitation humaine. Je ne jugeai pas prudent de me hasarder sur la grande route avant minuit, et il était beaucoup plus que cette heure quand j'arrivai auprès de la maison de M. Gordon. En l'apercevant, j'hésitai et m'arrê- tai plus d'une fois : confier ma liberté et mes espérances de bonheur à la gratitude d'un homme, quel qu'il fût, et d'un homme comme M. Gordon, me paraissait bien téméraire. Le risque me semblait immense, et le cœur me manquait lorsque je songeais à la fragilité de l'esquif sur lequel il s'agissait maintenant de hasarder, sinon ma vie, précisément, au moins tout ce qui pouvait me la faire chérir ou supporter. Je fus un instant sur le point de rebrousser chemin; mais je me rappelai que ma seule ressource était là, devant moi. L'amitié et l'aide de M. Gordon étaient mon dernier, mon uni- que espoir. Cette réflexion me poussa en avant, et, reprenant courage, je me dirigeai vers la porte. Trois ou quatre chiens de garde autour de la maison firent, à mon approche, retentir un concert d'aboiements, mais sans manifester des intentions agressives. Je frappai, et bientôt M. Gordon lui-même, pas- sant sa tête à la fenêtre, imposa silence à ses chiens, et me demanda d'un ton bref qui j'étais, ce que je voulais. Je le priai CHAPITRE IX. 53 d'ouvrir la porte et de me recevoir, vu, a joutai- je. que j'avais affaire à lui. M. Gordon, croyant voir arriver quelque prati- que attarde* et flairant une bonne affaire, se hâta d'obtempé- rer à ma requête. Il ouvrit la porte, rt. au même moment, un rayon de lune ayant frappé sur mon visage, il me reconnut aussitôt. — Quoi '. Archy, est-ce vous? sYcria-t-il d'un air de grande surprise? D'où diable sortez-vous à cette heure? je vous croyais parti du pays depuis un mois! En disant ers mots, il me lit entrer dans la maison et re- ferma la porte. Je lui dis que j'avais trouvé une cachette dans le voisinage et que je m'adressais à lui en toute confiance pour qu'il m'ai- dât à me sauver. — Tout ce que vous voudrez, Archy, répondit-il, mais, si l'on sait que j'ai aidé à votre fuite, c'est fait de moi. Le colo- nel Moore , votre maître , et le major Pringle, et le ca- pitaine Knerigbt, et je ne sais combien d'autres encore, étaient ici, pas plus tard qu'hier, et ils juraient leurs grands dieux que, si je ne cessais tout commerce avec les esclaves (1), ils démoliraient ma maison et me chasseraient du district. Et maintenant, si j'étais pris à vous aider, Archy, quel moyen aurais- je de nier dorénavant la chose? Je ne suis pas si fou! Je recourus aux larmes, aux flatteries et aux prières. Je rappelai à M. Gordon qu'il m'avait souvent exprimé' le désir de me rendre service et lui dis que tout ce dont j'avais besoin se bornait à quelques vêtements, joints à quelques renseigne- ments sur l'itinéraire à suivre. — C'est vrai, Archy, c'est \ rai. dit-il. Je vous dois la vie, mon garçon; je ne puis le nier, et un service en vaut un au- autre. Mais c'est que votre affaire est mauvaise, savez-vous? Qui diable, vous a pris, vous et cette fille, de rompre ainsi (1) Littéralement les mains [hatidt). 5. oï L'ESCLAVE BLANC. votre ban? Je n'ai jamais connu de ma vie triste histoire où la femme ne fût au fond? C'est cette vieille drôlesse, cette vieille bavarde de veuve Hinkley, qui m'a amené hier le co- lonel Moore et sa bande. Que le diable l'emporte! je crois qu'elle a dessein de me faire chasser du pays pour s'emparer de mes pratiques ! Je savais que le fort de M. Gordon n'était pas pour le senti- ment et que je jetterais des perles aux pourceaux en essayant de l'attendrir. Je me bornai donc à lui dire qu'il était trop tard pour lui expliquer les sérieuses raisons que nous avions (Mies de prendre la fuite; que, maintenant, la chose était faite. el qùnl s'agissait de ne pas être repris. — Oui, oui, garçon, je vous comprends, fit-il . C'est une satanée affaire, et je vois que vous commencez à en être hon- teux vous-même. Vous feriez mieux de vous décider à rentrer, de recevoir vos coups de fouet et de vous faire une raison. C'est de la perte de la fille que le colonel Moore est le plus en co- lère, et je suis sûr, Archy, que, si vous vouliez faire votre soumission et vous donner le mérite de révéler la retraite de cette malheureuse, vous vous en tireriez à bon compte, et n'auriez pas de peine à lui rejeter tout sur les épaules. Je contins l'indignation dont me pénétrait cette ignomi- nieuse ouverture. Se trahir l'un l'autre n'est que trop fréquent parmi les esclaves; les maîtres encouragent et récompensent toujours une basse délation. Je ne pouvais pas espérer trouver chez M. Gordon un niveau supérieur à la morale courante. Je passai donc son offre sous silence, et lui dis seulement que j'étais résolu à tout plutôt qu'à retourner h Spring-Meadow. — S'il ne voulait pas m'assister, ajoutai-je, j'allais me retirer, lui demandant seulement sur l'honneur de ne parler à âme au monde de ma visite. Comme dernier argument, je lui donnai à entendre que j'avais de l'argent pour payer ce que je pren- drais, sans du tout regarder au prix. J'ignore si ce fut cette insinuation ou un mobile plus géné- reux, ou la résultante des deux qui agit sur M. Gordon; ton- CHAPITRE IX. 35 jours est-il que je le trouvai tout à coup beaucoup pi us fa- vorablement dispos* 1 . — Pour ce qui est d'argent, dit-il, Archy, entre amis comme nous, il n'en faut point parler. Si vous persistez à en faire à votre lôte, après Ce qui s'est passé entre nous, ce sérail mal à moi de ne VOUS pas fournir les choses dont vous avez besoin. Mais vous n'en sortirez jamais, non, jamais ! ('coû- tez ce que je vous (lis! Le colonel a juré de dépenser cinq mille dollars, s'il le faut, pour vous rattraper. Il a fait impri- mer et répandre dans tout le pays des affiches, avec cette promesse en tête : Cinq cents dollars de récompense. Venez un peu au magasin, et je vous en ferai voir une. Cinq cents dol- lars! c'est un argent qui grossira la poche de quelqu'un, à coup sur! Je n'aimai pas beaucoup le ton dont ces paroles furent di- tes. L'emphase de M. Gordon à parler de ces cinq cents bien- heureux dollars ne me promettait rien de bon. Évidemment. Tidée de cette récompense faisait travailler son imagination. La maison de M. Gordon se composait de deux pièces, dont lune lui servait tout à la fois de salon, de chambre à coucher, de cuisine, et dont l'autre était sa boutique. Tout l'entretien qui précède avait eu lieu dans la chambre à coucher, sans au- tre lumière que celle de la lune ; je le suivis, sur son invita- tion, dans la pièce où il serrait ses marchandises. Il alluma une torche de résine et me montra effectivement une grande affiche placardée devant sa porte et sur laquelle je lus à peu près ce qui suit : (( CINQ CENTS DOLLARS DE RÉCOMPENSE : (( Samedi dernier au soir, se sont échappés de chez le soussi- gné (habitation de Spring-Meadow ), deux esclaves, Archy et Cassy, dont Tarr^tation donnera lieu à la susdite récom- pense . « Ils ont tous deux le teint peu foncé. L'esclave Cassy est 56 L'ESCLAVE BLANC. un peu moins blanche que son compagnon. L'esclave Ar- cby est âgé de vingt et un ans environ ; sa taille est de cinq- pieds onze pouces (1); il est fort et bien musclé. Il se tient très-droit en marchant; c'est un garçon de bonne mine. 11 a les cheveux châtains et frisés, les yeux bleus et le front haut. Cet esclave a été élevé dans une famille où on Ta toujours bien traité. On ignore comment il était habillé au moment de sa fuite. « Cassy est une fille de dix-huit ans à peu près; elle a cinq pieds trois pouces ou environ; sa taille est belle, son visage irès-agréable; ses cheveux sont bruns, son œil brillant et noir. Elle a à la joue gauche une fossette qui se dessine quand elle lit. Elle a la voix belle et chante fort bien. Elle n'a d'au- tres signes particuliers qu'un point de noirceur sur le sein droit. Elle (Hait employée au service de femme de chambre et a emporté beaucoup de vêtements en fort bon état On sup- pose que ces deux esclaves se sont enfuis de compagnie. « Quiconque me les ramènera ou les enfermera de façon que je puisse rentrer dans ma propriété, touchera la récompense promise. La moitié de la somme est allouée à qui me ramè- nera l'un des deux. « Charles Moobe. « N. B. — Je pense qu'ils ont pris la route de Baltimore, ville que Cassy a habitée. Sans aucun doute, ils tenteront de se faire passer pour blancs. » Pendant que je prenais connaissance de cet avis, M. Gor- don lisait par-dessus mon épaule et ajoutait ses commentaires à chaque phrase. Ni ses remarques, ni l'avis en lui-même, n'étaient de nature bien gaie. Peut-être M. Gordon s'en aper- çut-il, car il me donna un verre de whisky en m'engageant (1) Mesure anglaise : environ cinq pieds six pouces. CHAPITRE IX. 57 ù me remettre. Il en avala un lui-même et but à mon heureuse fuite. Cette démonstration me rassura un peu, car, à dire le vrai, j'étais un peu effrayé de l'évidente impression de con- voitise produite sur)!. Gordon par l'offre des cinq cents dol- lars. Le whisky — et il ne s'en tint pas an premierverre — paru! raviver sa gratitude. Il jura qu'il me servirait à ses risques et périls, et me «lit de lui désigner les objets dont j'a- vais besoin. Je choisis pour moi un chapeau et une paire de souliers; j'en pris autant pour Cassy. 11 lui fallait aussi des vêtements d'homme. M. Gordon n'en avait pas de faits, dit-il; niais il avait du drap qui me convint, et se chargea de faire faire les habits, .le lui en donnai les mesures par à peu près, et il fut convenu que je reviendrais dans trois jours les chercher; il me promit de me les livrer dans ce délai. J'aurais bien voulu terminer toute l'affaire d'un coup, et me mettre immédiate- ment en route; mais cela ne se pouvait pas. Un déguisement pour Cassy était indispensable, et il eût été fou d'espérer s'en passer. Je pressai M. Gordon d'être exact et de me livrer les vêtements au jour fixé; car la perspective de cinq cents dol- lars, jointe à celle de gagner l'amitié du colonel Moore et de faire son chemin grâce à lui, était une tentation à laquelle je jugeais peu prudent de laisser trop longtemps exposé M. Gordon. Je lui demandai ce que je lui devais pour ces diverses fourni- tures. Il prit son ardoise et commença à chiffrer d'une façon fort active, puis s'interrompit tout à coup. Alternativement il regardait l'ardoise et les marchandises; un moment il parut hésiter; puis enlin, levant les yeux sur moi : « Archy, me dit-il, vous m'avez sauvé la vie; je ne veux point d'argent de vous. » J'appréciai à toute sa valeur cette rare marque de généro- sité. Tout l'argent de M. Gordon s'en allait régulièrement en dissipation et au jeu. Il était, non-seulement pauvre, mais sans cesse en quête des moyens de satisfaire ses penchants. • L'argent était pour lui ce qu'est le whisky pour le palais d'un ivrogne. Le désintéressement est difficile à un homme dans 58 L'ESCLAVE BLANC cette situation, et ma défiance tomba envers celui qui me donnait une preuve si irrécusable de son désir de m'assister. .le lui souhaitai le bonsoir et m'en retournai près de Cassy, le (•omit sensiblement allégé. M. Gordon me fit sur le lieu de mon refuge quelques ques- tions que je jugeai pourtant à propos d'éluder. Quoique fort rassuré, je me tins sur mes gardes, et, en sortant de chez M. Gordon, j'eus soin de prendre une direction complètement opposée à celle que j'eusse dû suivre. Une ou deux fois, il me sembla que quelqu'un marchait sur mes pas. La lune nou- velle ne projetait qu'une lueur faible et incertaine. Le sen- lier où j'étais engagé traversait des taillis et des fourrés où quelqu'un qui m'eût suivi eût pu facilement se cacher. Je m'arrêtai plus d'une fois et écoutai ; je n'entendis rien et ne tardai pas à mettre de côté mes craintes, ou plutôt les visions de mon imagination frappée. .le fis un grand détour pour gagner ma retraite, où j'arrivai au point du jour. Cassy vint à ma rencontre. C'était la pre- mière fois que nous avions été séparés si longtemps, depuis notre fuite de Spring-Meadow. Je fus aussi heureux de la re- voir que si mon absence eût duré une année, et l'élan de ten- dresse avec lequel elle se jeta dans mes bras et me serra con- tre son cœur me transporta de joie , en me prouvant à quel point j'étais aimé. Nous passâmes ces trois derniers jours à faire nos préparatifs, à prévoir et à résoudre toutes les diffi- cultés possibles, et quelquefois à jouir par avance de notre fé- licité future. Au jour dit, je partis pour la maison de M. Gordon. Je m'en approchai non plus en tremblant et en hésitant comme la première fois, mais du pas confiant et alerte de l'homme qui va trouver un ami sûr. Je frappai. M. Gordon ouvrit la porte et me prit par le bras pour me faire entrer ; mais, à travers la porte entre-bâillée, je vis qu'il n'était pas seul. Me dégageant de son étreinte et faisant un pas en arrière, CHAPITRE IX. :>!» je lui «lis tout bas : i Grand Dieu : M. Gordon, qui donc est avec vous ici ? » Il ne répondit rien, mais, presque ep même temps que je parlais, j'entendis la grosse voii «le Stubbs s'écrier : i Saisis- sez-le! saisissez-le! i et compris que j'étais vendu. .!<■ me mis à fuir; mais, tout en courant, je sentis une main me prendre par l'épaule. J'étais heureusement armé d'un gros bâton court, et. faisant demi-tour, d'un seul coup j'étendis le poursuivant sur le gazon. C'était le traître Cordon. Je fus tenté de m'ar- rêter et de l'assommer sur la place; mais, au même moment, une balle siflla à mon oreille, et, jetant les yeux autour de moi, je vis, à quelques pas seulement de distance. Stubbs et un autre, des pistolets à la main. Il n'y avait pas de temps à perdre. Je repris ma course et m'enfuis pour éviter d'être tué. l'essuyai coup sur coup deux ou trois décharges sans être at- teint, et réussis a"gagner un épais fourré où je courais moins de périls. J'étais évidemment plus leste que ceux qui me poursuivaient; car bientôt je fus hors de leur portée. Je cou- rus encore [très d'une demi-heure; puis, totalement épuisé, je me laissai tomber sur la terre et tâchai, en reprenant ha- leine, de rassembler mes idées. Il n'y avait pas de lune cette nuit-là; un léger brouillard voilait les étoiles; je ne savais où j'étais. Je m'orientai toutefois, de mon mieux, vers la plan- tation déserte et me remis en route. Dans ma course désespé- rée, je m'étais donné une entorse. J'y avais à peine pris garde dans le premier moment ; mais maintenant cette foulure me faisait beaucoup souffrir, et j'avais de la difficulté à marcher. Je fis de mon mieux cependant, dans le dessein et dans l'es- poir de revoir Cassy avant le jour. Je fis un chemin énorme dans des bois et des champs qui m'étaient inconnus; mais enfin j'atteignis un ruisseau dont le cours m'était fami- lier et qui fut mon point de repère. Après avoir étanché un peu ma suif, je me remis en marche avec une [dus grande di- ligence. J'avais encore cinq ou six milles à parcourir pour ar- river à la plantation déserte, et j'étais obligé de prendre (50 L'ESCLAVE BLANC. une route très-sinueuse. Je nie roidis; niais le soleil était levé depuis plusieurs heures lorsque j'arrivai enfin à la source. Cassy m'attendait avec anxiété. Mon retard l'avait grandement alarmée, et le désordre de mes vêtements, non plus que mon air de fatigue et d'émoi, n'étaient faits pour la rassurer. Je me précipitai vers la fontaine et me baissais pour y boire lorsque Cassy poussa un grand cri. Je levai les yeux et vis deux ou trois hommes dans le ravin. Je nie redressais lorsque immédiatement je fus saisi par derrière. Deux autres hom- mes avaient tourné le ravin, et, tandis que je me préparais à livrer bataille à ceu\ que j'avais (levant moi, avant même d'avoir connu tout mon danger, je nie trouvai au pouvoir de ces nouveaux adversaires. CHAPITRE X. Je sus. plus tard, que M. Stubbs et ses compagnons, m'ayant manqué de leurs pistolets, après m'avoir attendu chez M. Gor- don, et ne pouvant lutter avec moi de vitesse, avaient renoncé à la chasse et étaient retournés chez le trafiquant. Ils avaient envoyé aussitôt demander main-forte, et avaient été rejoints par deux hommes, et, ce qui valait mieux, par Jowler, un chien célèbre dans tout le pays pour la sagacité de son flair à l'encontre des esclaves fugitifs. On avait aussitôt passé une corde au cou de Jowlcr et on l'avait lancé en avant, en tenant l'autre extrémité de la corde. Le chien trouva ma trace et se mit à marcher doucement, le nez contre terre, suivi de Stubbs et de sa bande. Comme je n'avais pu faire que lentement la dernière partie de ma route, Jovvler et ceux qui le suivaient avaient gagné sur moi assez d'avance pour arriver à la source presque en même temps que moi-même. Ma retraite ainsi découverte, pour s'emparer de moi plus sûrement, ils se divisèrent en deux détachements, CHAPITRE \. (il et, occupa ni les deux eôtésdu ravin, se rendirent maîtres de moi de la manière que j'ai dite. La pauvre Cassj fut saisie en même t* * 1 1 » j >s que moi, <'t. avant mène d'avoir jmi comprendre ce «jui nous arrivait, nous avions les mains attachées et étions liés l'un à l'autre par une lourde chaîne dont les extrémités nous serraient le cou à tous deux. Le traitement était rude pour Cassy, et la pauvre fille, en sentant le froid du fer sur sa peau douce et délicate, fondit en larmes. Je ne pense pas que la chaîne fût serrée plus que de raison, mais, quand je vis les pleurs de ma femme, il me sembla que le carcan m'étranglait. Les brutales plaisanteries de nos captureurs vinrent encore augmenter mon indignation et ma douleur. Il fut. en vérité, heureux, que j'eusse les mains liées; car. si je les avais eues libres, j'aurais très-cer- tainement trouvé la force d'en finir avec un de ces misérables. M. Gordon était de la partie; sa tête était bandée d'un mou- choir de poche ensanglanté; cependant, loin de joindre ses railleries à celles de ses compagnons, il s'employait plutôt à les empêcher de nous insulter et de nous vexer. — Je vous dis, Stubbs, de laisser cette pauvre Cassy tran- quille, entendez-vous, vaurien, canaille que vous êtes! s'é- criait-il. Est-ce moi qui les ai pris, oui ou non? Est-ce moi qui ai droit à la récompense, oui ou non? Je vous dis et je vous répète qu'ils sont sous ma protection! — Belle protection ! lit Stubbs avec un gros rire auquel prirent part ses compagnons. Ils vous ont de l'obligation, vrai- ment! Le diable vous emporte, vous et les bêtises que vous dites! Je dirai et ferai tout ce qu'il me plaira à la fille, en- tendez-vous bien? Suis-je ou non l'intendant ici? Là-dessus, il recommença à adresser à Cassy les propos les plus obscènes. La promesse de régaler Stubbs et ses compagnons d'un quart de whisky put seule les déterminer à nous laisser un peu tranquilles. Le mot « whisk) » produisit l'effet d'un philtre, grâce auquel les autres consentirent à demeurer un 6 &À L'ESCLAVE BLANC. peu en arrière et à laisser Gordon me parler. 11 lui était égal, dit-il, d'être écouté, mais il ne voulait pas qu'on l'interrom- pît. Je fus surpris de cette bienveillance suinte : Gordon m'a- vait vendu, et, après une si basse et si irréparable trahison, je ne comprenais pas ce qu'il pouvait avoir à me dire. Comme je l'ai dit déjà, si Gordon n'était pas précisément un méchant homme, il n'avait pas pu résistera l'appât des cinq cents dol- lars, ni à celui des avantages qui pouvaient en être l'annexe; mais, pour tout cela, il n'avait pas oublié qu'il me devait la vie. Il vint à moi, et, non sans une hésitation et un embarras marqués, parut vouloir entrer en conversation. — Lin furieux coup, Archy, que vous m'avez donné ! fut son entrée en matière. — Je regrette, lui dis-je, de n'avoir pas frappé plus fort. — Allons, allons, voyons, dit-il. laissez là cette humeur sain âge! J'ai pensé qu'il valait autant gagner les cinq cents dollars que de les laisser échapper, voilà toute la chose. .If savais parfaitement bien que vous ne pouviez vous sauver, et, unis avez beau m'en vouloir, j'ai fait pour vous, mon garçon, ce que personne n'aurait fait. Allons, voyons, changez-moi cette humeur-là, et vous saurez de quoi il retourne... Quand vous m'avez quitté, l'autre nuit, je n'ai pu dormir une mi- nute, tant j'ai songé à votre affaire. Je me suis dit : C'est une drôle d'idée qu'a là Archy ; il est sûr d'être repris, que je l'aide ou non, et ce sera le diable à confesser pour lui et pour moi. Il sera fouetté, et moi mis à l'amende et en prison peut- être, et, par-dessus le marché, renvoyé du pays, comme le colonel et les autres m'en ont menacé; et enfin, ce qui est à considérer, un autre obtiendra la récompense. — Je dois la vie à Archy, c'est vrai, je ne puis le nier; si donc je le sauve du fouet et qu'en même temps je mette dans ma poche les cinq cents dollars, il me semble que ce sera une bonne af- faire pour tous deux. Le lendemain, donc, je me levai de bonne heure et j'allai CHAPITRE \. 65 chez le colonel Moore. Je le trouvai dans une Furieuse co- lère, croyez-le, car il ne pouvail obtenir aucune nouvelle •le vous ni de Cassy. —Colonel, lui dis-je, j'apprends que vous avez promis cinq cents dollars à celui qui raménerail vos deux esclaves fugitifs. — ■ Oui, me dit-il, argent sur table! Ki il me regarda dans les yeux, comme pour \ découvrir où vous étiez. — Je vous les ferai peut-être retrouver, colonel, repris-je, ri vous voulez me promettre une chose. — Que diable voulez-vous que je vous promette ? s'écria- t-il. N'ai-je pas promis cinq cents dollars? Expliquez-vous! — Colonel, je ne parti' pas de la récompense : elle est belle, elle est magnifique, je m* vais pas à rencontre. Donnez-moi quatre cent cinquante dollars; promettez-moi de ne pas lunette]- Archy, et je vous passerai quittance. — Que diable me dites-vous là? reprit le colonel. Qu'est-ce que cela vous fait, monsieur Gordon, que ce drôle reçoive ou non le fouet, pourvu que vous ayez votre argent? — Jenum Gordon, lui dis-je. colonel, n'est pas homme à oublier un service. Ce garçon m'a sauvé la vie, il y a trois ans ce mois-ci; si vous me promettez, sur votre honneur, de ne par le maltraiter, j'essayerai de vous le faire retrouver; sinon non ! Le colonel se fit beaucoup tirer l'oreille; mais, voyant que je n'en voulais pas démordre, il nie promit ce que je réclamais de lui. Je lui appris alors que vous étiez venu chez moi; que vous deviez y revenir; en conséquence de quoi, il m'adjoignit Stubbs et un autre, ici présent, pour m'aider à m'emparer de vous. Voilà toute l'histoire. Et maintenant. Archy, prenez-le d'une façon moins sombre, et ayez bon courage. J'ai fait, vous le voyez, pour le mieux dans notre commun intérêt. — Je VOUS souhaite, dis-je a .M. Gordon, beaucoup de joie dans cette affaire, et puissiez-vpus perdre vos cinq cents dollars la première fois que vous prendrez les cartes, et cela sera avant que vous soyez d'une demi-journée plus vieux! s 64 L'ESCLAVE BLANC. — Vous êtes on colore. Archy, répondit-il ; autrement vous ne parleriez pas ainsi. A vous dire la vérité, mon garçon, je n'en suis pas très-surpris ; mais, plus tard, j'en suis certain, vous me rendrez plus de justice. J'aurais cru pourtant que c'était assez de m'avoir presque fendu la tète, car j'en souffre, je vous assure, comme si elle allait éclater ! Ce disant, maître Gordon rompit la conversation et rejoignit le reste de la compagnie, Si peu de motifs que j'aie de l'aimer, j'ose dire qu'il n'y a pas au monde beaucoup d'hommes meilleurs que M. Jem- my Gordon. Cinq cents dollars étaient une grande somme pour lui. Il avait, d'ailleurs, l'espoir de s'assurer, en me li- vrant, les bonnes grâces du colonel Moore, et d'acquérir, par son appui, les moyens de vivre honorablement, aussi hono- rablement du moins que peut le faire un homme pauvre dans ce pays de Virginie. Non content de calmer sa conscience par cette spécieuse réflexion que, s'il ne me vendait pas, un autre me livrerait à sa place, il s'était entremis en ma faveur auprès du colonel Moore, et en était venu à se persuader qu'il me rendait service en me trahissant. Dans les parties de l'Amérique où l'esclavage est en vigueur, il y a plus d'un gentleman, — j'emploie le mot exprès, car, si antirépublicain que cela soit, il n'est pas de pays au monde où la ligne de démarcation soit plus tranchée entre les gent- lemen et le bas peuple, — il y a, dis-je, plus d'un gentleman qui se trouverait offensé d'être comparé à Jemmy Gordon, et qui n'agirait pas autrement que lui, quand il se fit une conscience pour me trahir. Dans les pays à esclaves, plus d'un gentleman sait parfaitement bien, et reconnaît dans son for intérieur, que l'esclavage est une violation flagrante, hon- teuse, de tous les principes d'humanité et de justice, un usage qui, abstraitement envisagé, est pire que la piraterie ou le brigandage à main armée. L'esclavage, selon ce même gentle- man, est un abus absolument insoutenable. Malheureusement, il possède des esclaves, et, sans eux. il ne pourrait vivre en CUAP1TKE XI. 85 gentleman. Au reste, il les traite excessivement bien, si bien, même, qu'il n'hésite |>;is à les déclarer plus heureux dans leur présente condition que ne pourrait les rendre la liberté, .-nus quelque forme que ce lût ! Quand nous voyons * le temps présent" Sans cette perspective, avec ma Cassy dans mes bras, que m'eussent fait les ebaînes, les cachots ï Mais, au moment de la perdre, et pour toujours peut-être, ses lèvres n'avaient plus de saveur pour moi , son sein n'était pour moi qu'oreiller de douleur, et, bien que je ne pusse me détacher d'elle, chacun de nos embrassements semblait augmenter sa douleur et la mienne propre. Plusieurs heures pour nous s'écoulèrent ainsi. Depuis le matin, nous n'avions pris aucune nourriture, et personne n'eut même la charité de songer à nous apporter un verre d'eau. La chaleur et l'atmosphère suffocante de ce réduit, où l'air ne pénétrait pas, avaient encore augmenté la fièvre qui brûlait notre sang, et nous souffrions cruellement de la soif. Oh ! combien amèrement je regrettai alors notre source fraî- che, l'air embaumé et pur, la liberté perdue pour nous! Vers le soir, nous entendîmes des pas, et reconnûmes la voix du colonel et celle de son intendant. Ils ouvrirent la porte, et nous donnèrent l'ordre de sortir. D'abord, le pas- sage de l'obscurité à la lumière éblouit tellement mes yeux, que je ne pus rien distinguer; mais, bientôt après, je m'aper- çus que nos visiteurs étaient accompagnés de Pierre, grand CHAPITRE XI. 67 diable, nu suspect et malicieux sourire rapporteur et espion delà maison, objel d'horreur pour tous les initie- esclaves, mais favori de M. Stubbs et son acolyte dans toutes les occa- sions Importantes. Le colonel avait la face enflammée, et je jugeai qu'il avait lui. Ce n'étail pas son habitude. Bien que tousses dîners eus- sent pour conclusion la disparition sous la table de la plupart doses convives, le maître du logis passait généralement la bouteille sans \ toucher, sous prétexte que son médecin lui défendait d'éh faire usage, et ordinairement il était le seul qui gardai son sang-froid à la lin du repas. Mais, dans cette cir- constance, il était manifeste qu'il s'était départi de sa sobriété accoutumée. Il ne me parla pas; je ne pus parvenir à rencon- trer sou regard; mais, se tournant vers le surveillant, il lui dit à demi-voix, d'un ton qui dénotait une profond» 1 irrita- tion : « Quelle singulière idée avez-vous eue, monsieur Stubbs. tle les enfermer ensemble'.' Je croyais que vous com- preniez mieux mes ordres. » Le contre-maître marmotta quelque excuse inintelligible, que le maître n'écouta pas, et, sans autre préface ou explica- tion, le colonel ordonna à Stubbs de me délivrer de mes fers. Le surveillant défit le cadenas qui fixait la chaîne à mon cou, et ils me mirent presque nu. M. Stubbs prit une corde, de l'un des bouts de laquelle il me lia les mains, et dont l'autre bout fut fixé par lui, avec l'aide de Pierre, à une so- live placée au-dessus de ma tête; mais il la tint tellement courte que je fus presque soulevé. Le colonel Moore ordonna alors de détacher Gassy. Quand ce fut fait, il lui mit dans les mains un énorme fouet, et, nie montrant à «die : « Tâchez, lui dit-il, de \ous en servir comme il faut ! w La pauvre Cassy demeura stupéfaite : elle ne comprit pas; elle n'avait pns idée d'une cruauté si raffinée, d'une aussi fé- roce vengeance. 08 L'ESCLAVE BLANC. Le colonel renouvela son ordre, en l'appuyant d'un regard et d'un accent effrayants. « Si tu tiens, dit-il, à sauver ta pro- pre peau, tâche que le sang jaillisse à tout coup. Je vous ap- prendrai, drôles tous deux que vous êtes, à vous jouer de moi ! » Cassy comprit enfin, et, saisie d'épouvante et d'horreur, tomba sur le plancher, sans connaissance. On envoya Pierre chercher de l'eau : en la lui jetant au visage, on la fit revenir à elle. Quand elle fut debout de nouveau, le colonel lui remit le fouet dans les mains, et il réitéra son ordre. Cassy rejeta le fouet avec horreur, comme si elle eût manié un reptile, et, le visage plein de larmes, s'écria avec fermeté, mais cependant du ton de la supplication : « Maître, il est mon mari ! » Ce mot mari sembla porter au paroxysme la fureur du co- lonel Moore. Hors de lui, il se jeta à poings fermés sur la malheureuse Cassy, la terrassa, la foula aux pieds, et, ramas- sant le fouet dont elle n'avait pas voulu se servir, m'en frappa avec une telle violence, que les nœuds entamaient la chair à chaque coup, et que le sang, me coulant le long des jambes, forma une mare sous mes pieds. La douleur était trop au- dessus des forces humaines; je ne pus l'endurer, et poussai des cris d'agonie. « Ce maraud, dit mon bourreau, va trou- bler toute la maison ! » Tirant son mouchoir de sa poche, il me le mit sur la bouche et me l'enfonça dans le gosier avec le manche de son fouet. Après m'avoir ainsi bâillonné, il re- commença à me frapper. Combien de temps l'exécution durâ- t-elle? je ne puis le dire. Un nuage ne tarda pas à s'élever de- vant mes yeux, ma tête s'alourdit, et une bienheureuse syn- cope vint m'oter le sentiment de mon supplice. CHAPITRE XII. C9 CHAPITRE XII. Quand je repris mes sens, je me retrouvai sur an misérable grabat, étendusur le plancher d'une vieille cabane en ruines. JCtais très-faible el hors d'état de me mouvoir, et Ton m'ap- prit "que je sortais d'un accès de fièvre. Une vieille femme sourde, qui n'était plus bonne qu'au métier de garde-malade, était seule près de moi. Je la reconnus, et, oubliant qu'elle ne pouvait m'entendre, je l'accablai da questions. J'étais tout à la fois avide et tremblant d'avoir quelques nouvelles de ma pauvre Cassy, et toutes mes demandes avaient trait à elle; mais (dles restèrent sans réponses. — Vous avez beau crier, me dit la vieille, je ne vous en- tends pas. Elle me lit d'ailleurs observer que j'étais trop faible et trop malade pour parler. Sans me rebuter de ce mauvais succès, je n'en criai qu'un peu plus fort, et, joignant la pantomime à la parole, je tâ- chai de me faire comprendre par signes. Mais il était clair que Tante Judy n'avait pas dessein de contenter ma curiosité; car. voyant que je ne voulais pas rester tranquille, elle sortit et me laissa tout entier à mes réflexions. Elles furent peu agréables. 11 est vrai que j'avais alors la tète si faible et les idées si confuses, que je n'étais guère en état de penser beaucoup. J'appris, plus tard, que j'avais eu plus d'une semaine le délire, suite de la fièvre violente qui avait suivi mon supplice et avait failli terminer ma misérable existence; mais la crise était maintenant passée; ma jeunesse, la vigueur de ma con- stitution, m'avaient sauvé et me gardaient pour de nouvelles souffrances. Je me rétablis vite et lus bientôt en état démarcher. Pour m'ôter l'envie d'abuser du retour de mes forces et de tenter 70 L'ESCLAVE BLANC. une nouvelle fuite, on me mit les fers aux pieds et les me- nottes. Une heure par jour, on ine les retirait, pour que, sous la surveillance de Pierre, j'allasse prendre l'air un moment et faire un peu d'exercice dans les champs. Ce fut en vain que j'essayai de tirer de Pierre quelques renseignements sur le sort de ma malheureuse femme. 11 ne put pas, ou ne voulut pas me répondre. Je pensai qu'il me vendrait peut-être les nouvelles qu'il refusait de me donner, et je lui promis des habits, pour qu'il me permît de revoir ma dernière habitation. Nous y allâmes ensemble. On se rappelle que les hontes de mistress Mooreet de sa fille m'avaient permis d'établir un certain confort dans cette maison, en vue de mon prochain mariage. Elle était garnie de quantité d'objets peu à la portée d'un esclave; je la trouvai entièrement dévastée et pillée : on m'avait tout pris; mon coffre était brisé, mes habits avaient disparu. Je devais, sans nul doute, ce bon office à mes compagnons d'esclavage. L'un des plus énergiques instincts de l'homme est le désir de posséder; et cette possession, l'esclave n'a d'autre moyen de la satisfaire que le pillage. L'essence de la servitude est de détruire dans le cœur de l'homme jusqu'à la moindre no- tion du bien. Si l'oppression ôte la raison à l'homme sage, elle fait, trop souvent aussi, de l'honnête homme un coquin : elle aigrit les impressions, endurcit et abrutit l'âme. Celui qui n'a ni liberté, ni famille, ni droit aux fruits de son labeur, devient insouciant, égoïste, perd le sens moral, et ne voit plus que la satisfaction du moment présent. Déshérité de tout, il il est toujours prêt à rendre à autrui, fût-ce même à ses com- pagnons d'infortune, exaction pour exaction. Trouvant ma maison pillée, mes habits volés, j'eus l'idée de tâter mes poches: mon argent m'avait été pris aussi. Je me rap- pelai alors que, quand M. Gordon et sa bande m'avaient assailli, M. Stubbs m'avait fouillé et avait fait passer le contenu de mes poches dans les siennes propres. Il fallait en faire mon deuil : selon le code de morale qui prévaut dans la Virginie. M. Stubbs UIAHTIU-; Ml. 71 n'avait rien à se reprocher puni cette action. Un vagabond et un vaurien tel que moi ne pouvait évidemment rester muni, sans les dangers les plus graves pour la sécurité publique, d'une forte somme d'argent. Mais, selon le même code, les esclaves ijui m'avaient dérobé mes babils étaient de fieffés coquins et avaient mérité le fouet à outrance. C'est ce que M. Stubbs me déclara lui-même lorsque, le rencontrant au retour, je me plaignis du pillage «le ma maison. Cet honnête homme se mit, surina déposition, dans une furieuse colère, et jura comme il faut que. s'il pouvait seulement mettre la main sur les voleurs, ils auraient affaire à lui. Malgré cet (dan de vertueuse Indigna- tion, M. Stubbs ne me dit rien de mon argent, et je jugeai prudent de n'en point ouvrir la bouche. En deu\ ou trois semaines, j'eus recouvré mes forces, et les excoriations qui couvraient mes reins furent complètement guéries. Je commençais à me demander ce que le colonel en- tendait faire de moi, lorsque je reçus un message de M. Stubbs, m'engagéant à être debout le lendemain au petit jour, et prêt à faire un voyage. Quel en était le but? c'est ce dont il n'a- vait pas daigné m'instruire, mais je m'en inquiétai peu. J a- vais maintenant une très-grande consolation . quoi que lissent mes tyrans, fêles défiais de pouvoir accroître mes mi- sères. Ce sentiment me soutenait, et j'envisageais l'avenir avec une sorte d'hébétement et d'indifférence stupides, dont je suis surpris quand j'y songe. Le lendemain matin. M. Stubbs vint me prendre. Il était à cheval, fouet en main, comme toujours. Il m'enleva mes fers, mais me laissa les menottes. 11 m'attacha autour du cou une corde, dont il passa l'extrémité à sa ceinture. Ainsi prémuni contre toute tentative d'évasion de ma part, il monta à cheval et m'ordonna de cheminer à ses côtés. J'étais encore un peu faible, et quelquefois j'avais de la peine à suivre; mais M. Stubbs. avec un coup de fouet, me redonnait de la vi- gueur. Je lui demandai où nous allions : « Vous le saurez quand \ous \ serez ! » me répondit-il d'un ton bref. Tl L'ESCLAVE BLANC. Nous passâmes la nuit dans une espèce de taverne. Nous occupâmes la même chambre, lui dans un lit, moi sur le plancher. Il nr'ôta la corde du cou. et m'en lia les jambes. mais il m'avait serré si fort, que la douleur ne me permit pas de dormir. Nombre de fois, je me plaignis, mais M. Stubbs me dit de me tenir tranquille et de ne lui point rompre la tète avec mes sottes lamentations. Le lendemain, quand il me dé- lia, j 'avais les chevilles très-enflées. Il regretta alors d'avoir fermé l'oreille ;» mes appels réitérés, mais s'excusa en disant que nous étions tous un tel rainas d'endiablés menteurs, qu'il n y avait pas moyen de nous croire, et qu'il s'était peu soucié de se déranger pour rien. Nous continuâmes notre route le jour suivant; mais j'étais tellement brisé par les fatigues de la veille et par le manque de sommeil, (pie j'eus besoin, pour me traîner, des fréquentes applications du stimulant de M. Stubbs. Ma résolution et cette rspèce de stupéfaction mentale qui m'avait soutenu jusqu'ici me manquèrent avec les forces, et je me pris à pleurer comme un enfant. Nous atteignîmes à la lin au ternie de notre voyage. A une heure assez avancée de la soirée, nous entrâmes dans la ville de Richmond. Je serais bois d'état de la décrire, car je lus immédiatement conduit en lieu de sûreté, c'est-à-dire dans la prison. J'appris alors, et seulement, le sort qui m'était réservé. Las de mon insubordination, nie dit M. Stubbs, le colonel s'était décidé à me vendre. Je ne l'avais plus revu depuis le jour où j'étais demeuré pour mort sous l'énergie de son châti- ment paternel. Je ne devais plus le revoir. Touchante sépara- tion d'un père et d'un fil is' CHAPITRE XIII. Le lendemain, je fus vendu. Il y avait un encan public d'esclaves, et beaucoup d'autres que, moi y avaient été amenés. CHAPITRE MIL 73 Je fus conduit au lieu de ta vente les fers aux pieds et aux mains, imite la marchandise était déjà eu étalage; mais. comme il s'écoula quelque temps avant l'ouverture de la criée, j'eus le loisir d'examiner autour de moi. Le premier groupe qui fixa mon attention se composait d'un vieillard, dont la tète était complètement blanche, et d'une charmante enfant de dix ou douze ans, sa petite-fille, à ce qu'il nous dit du moins. Le vieillard et l'enfant avaient tous deux le carcan au cou et étaient accouplés par une lourde chaîne. La vieillesse de l'un, la jeunesse de l'autre, semblaient rendre un pareil luxe de précautions bien superflu; mais leur maître, à ce que je compris, s'était résolu à les vendre dans une boutade de colère, et tout cet attirail de chaînes était moins une garantie qu'une punition. Auprès d'eux se tenaient un homme et une femme, tous deux très-jeunes, la femme ayant un enfant dans ses bras. Ils paraissaient l'aimer passionnément et se désolaient à l'idée de tomber dans les mains de deux propriétaires différents. Si quelqu'un de la réunion semblait manifester quelque velléité d'achat, la femme s'adressait aussitôt à lui, le suppliant de l'acquérir elle et son mari, et énumérait avec une grande vo- lubilité, comme si elle eût craint qu'on ne l'interrompit, les bonnes qualités de chacun. Quant à l'homme, il tenait ses yeux baissés, gardait un silence profond et morne. 11 \ avait un autre groupe de huit ou dix hommes ou femmes qui, riant, causant et plaisantant entre eux, semblaient aussi indifférents à ce qui allait se passer que s'ils en eussent dû être simples spectateurs. Un apologiste de la tyrannie n'eût pas manqué de se réjouir à cette vue et d'en conclure qu'après tout le fait d'être vendu à l'encan n'est pas si terrible qu'on se l'imagine. L'argument eût eu la môme force que celui de ce phi- losophe qui, voyant à travers les grilles d'une prison quelques criminels condamnés jaser et rire, en induisait que l'attente de la potence devait contenir en soi quelque chose d'exhilarant. Le fait est que l'esprit humain résiste à tout, et que rien 7 U L'ESCLAVE BLANC. ne 1(3 peut distraire entièrement de la poursuite du bonheur. Puisque l'esclave chante sous son pesant harnais, il se peut bien qu'il rie tout en étant vendu comme un bœuf en plein encan. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que le tyran ne peut venir à bout, quoi qu'il fasse, d'éteindre complètement dans l'âme de ses victimes l'aptitude à la jouissance? Il n'en re- vendiquera pas moins à sa louange ce reste d'élan d'une na- ture non encore tout à fait vaincue et brisée, et il osera même se targuer du bonheur qu'il cause! Être vendu, néanmoins, n'est pas toujours une chose gaie. La première enchère porta sur un homme d'environ trente ans, d'une belle, ouverte et très-remarquable physionomie. Il paraît que, jusqu'au moment où on le plaça sur la table. il ne s'attendait point à être vendu par son maître, qui, habitant une propriété du voisinage, l'avait trompé sur ses réelles in- tentions, et l'avait conduit à la ville, sous prétexte de le louer à quelque industriel delà cité. Lorsque le pauvre malheureux comprit qu'on allait le vendre, il fut saisi d'un tel tremble- ment, qu'à peine pouvait-il se soutenir sur ses jambes. Il fré- mit des pieds à la tète, et une indicible expression de terreur et de désespoir se peignit sur son visage. Les deux princi- paux enchérisseurs, entre qui paraissait devoir s'engager une lutte sérieuse, étaient un gentleman du voisinage, semblant connaître le pauvre esclave mis en vente, et un jeune homme pétulant et arrogant, qu'on disait être un marchand d'es- claves de la Caroline du Sud. Ce fut un spectacle curieusement douloureux que celui de la physionomie du pauvre esclave, tandis que l'on procédait à l'enchère. Lorsque le marchand de chair humaine de la Ca- roline tenait le dé, la figure du malheureux se contractait, ses yeux roulaient dans leurs orbites avec une expression sinistre, et il semblait la statue du désespoir. Mais, lorsque le Yirginien enchérissait, par contre, son visage s'illuminait; de grosses larmes coulaient le long de ses joues, et l'accent profond dont il s'écriait: « Dieu vous bénisse, maître!» eût touché CHAPITRE XIII. 75 le cœur le pins dur. Ses exclamations troublaient continuel- lement le marché, <'t le fouel lui-même ne pouvait le réduire au silence. Il interpellait par son nom son enchérisseur favori, l'engageant à persévérer par tontes les considérations pos- sibles; il lui promettait de le servir fidèlement jusqu'à la der- nière minute de sa vie, de travailler pour lui jusqu'à la mort. si seulement il consentait à racheter, à l'empêcher d'être sé- pare de sa femme et de ses enfants; envoyé où? — -Dieu le savait; — et pour toujours éloigné du lieu où il était né et avait été élevé, et s'était, disait-il, toujours bien conduit, et avait toujours joui d'une bonne réputation. — Ce n'était pas qu'il eût aucun grief particulier contre cet autre gentleman, avait-il soin d'ajouter — car le pauvre garçon comprenait le danger d'offenser l'homme qui allait peut-être devenir son maître; sans doute, disait-il, c'était aussi un excellent gent- leman, mais il était étranger; mais il l'emmènerait indubita- blement loin de son pays, de sa femme et de ses enfants; et, ;i ces mots, la voix du pauvre malheureux se brisait et s'étei- gnait dans un sanglot convulsif. La lutte fut très-vive. L'homme mis aux enchères était évi- demment un sujet de premier choix. Du reste, le Virginien semblait réellement touché des instances du pauvre homme, et se livra, sur le commerce des esclaves, à certaines allusions qui mirent son compétiteur en grande colère et faillirent dé- terminer une querelle. L'interposition des assistants empêcha que les choses allassent plus loin; mais le marchand d'es- claves, surexcité, s'écria qu'il aurait l'homme, coûte que coûte , et immédiatement mit cinquante dollars au-dessus de la dernière offre. C'en était trop pour le Virginien, qui, bien à regret, abandonna la poursuite. Le commissaire-pri- scur donna son coup de marteau, et le malheureux homme, plus mort que vif. fut remis entre les mains des domestiques du marchand, qui reçurent l'ordre de lui donner incontinent vingt coups de fouet, pour le punir de sa grossièreté et de son insolence virginienne. 76 L'ESCLAVE BLANC. Ce sarcasme ne produisit pas peu d'émotion dans l'assis- tance; mais le marchand d'esclaves jouant du bout de la main avec le manche d'un poignard, et une paire de pisto- lets sortant à demi de ses poches, personne ne se soucia d'en- traver cet arrogant exercice « du saint droit de propriété » et l'enchère continua. Quand vint mon tour, je fus à demi dépouillé de mes vête- ments, pour que Ton pût bien voir mes articulations et mes muscles, et placé sur la table ou plate-forme où le sujet en vente monte pour être offert à l'examen des connaisseurs. On me fit pirouetter, on me ta ta les membres, et ma capacité fut discutée dans l'argot des jockeys. Je fus l'objet de com- mentaires nombreux et variés. L'un dit que j'avais « l'air d'un sournois; » un autre jura que j'avais l'œil « diablement malin; » un troisième prétendit que ces esclaves à teint clair étaient tous des coquins, à quoi le commissaire-priseur ré- pondit qu'il n'en avait jamais connu doués de la moindre in- telligence qui ne fussent des vauriens. On m'accabla de questions sur le lieu où j'avais été élevé, ce que je savais faire et le pourquoi on me vendait. Je répon- dis à tout cela le plus brièvement et le plus vaguement pos- sible. Je n'étais pas en humeur de satisfaire les curieux et ne me sentais nulle ambition de monter à des prix.élcvés, comme Tont beaucoup d'esclaves, tant il est vrai qu'il n'est pas de condition si infime où ne survive encore, sous n'importe quelle forme, cet amour de la distinction et de la supériorité, si in- délébile chez l'homme. M. Stubbs se tenait à l'écart et ne disait rien. Il avait ses raisons, sans doute, pour être si réservé. Le commissaire-pri- seur faisait son métier en conscience. A l'entendre, j'étais l'esclave le plus robuste, le plus laborieux, le plus docile, des États-Unis d'Amérique. Nonobstant ce panégyrique, on parut généralement soupçonner dans l'assemblée que mon maître avait, pour me vendre, des motifs qu'il ne lui convenait pas de déclarer. L'un des chalands insinua que j'étais atteint de CHAPITRE XIV. 77 consomption; un autre pensa < jm' j'étais sujet à prendre des attaques; un troisième émit l'avis que j'étais l'un décos su- jets o dont on ne pouvait rien faire. » Les cicatrices qui cou- vraient mon dos semblaient confirmer ers suppositions, <'t. bref, je lus adjugé à tr^s-bas prix à un vieux gentleman, de belle taille et de physionomie très-avenante, nommé le major Thornton. A peine le marteau du commissaire-priseur était-il retombé sur la table que mon nouveau maître, m'adressant la parole avec bienveillance, ordonna de m'ôtermes fers. M. Stubbset le commissaire-priseur l'en dissuadèrent vivement et lui firent observer qu'ils ne répondaient pas des conséquences de sou acte. « C'est à mes risques et périls, je le sais, dit mon nou- veau maître; mais je n'aurai jamais, je l'espère, d'esclave qui ait envie de me quitter. » CHAPITRE XIV. Lorsque mon nouveau maître sut que je venais d'avoir la fièvre et n'étais pas encore entièrement remis, il me loua un cheval et nous partîmes ensemble pour son habitation. Son domaine était situé à une assez grande distance à l'ouest de Richmond, dans une partie de la province que l'on désigne sous le nom de Moyenne-Virginie. Pendant la route, il en- tra en conversation avec moi, et je le trouvai fort différent de toutes les personnes libres que j'avais connues jusqu'à ce jour. Il me dit que j'étais heureux d'être tombé entre ses mains, attendu qu'il se faisait une règle de traiter ses esclaves infi- niment mieux qu'ils ne Pétaient chez tous les maîtres du voi- sinage, a S'ils ne sont pas contents, s'ils n'obéissent pas. ajou- ta-t-il, s'ils ont envie de s'enfuir, je les vends, et c'est une affaire finie. Je no veux point de ces gens-là autour de moi. Mais, comme mes esclaves savent parfaitement qu'ils ne ga- 78 L'ESCLAVE BLANC. gneraient pas au change , ils se gardent bien de m'offen- ser. Soyez docile, mon garçon, faites votre tâche, et je vous garantis que vous serez chez moi mieux nourri, mieux vêtu et mieux traité que chez aucun autre propriétaire. » Tel fut le texte du discours du major ïhornton : je fais grâce au lecteur des développements, qui durèrent cinq ou six heures. La soirée était assez avancée lorsque nous arrivâmes à Oakland, domaine du major ïhornton. La maison était en briques, avec un péristyle en bois. Elle n'était pas grande, mais en revanche propre et véritablement jolie, et paraissait beaucoup plus confortable que ne le sont en général les mai- sons de Virginie. Les terres à l'entour étaient parfaitement te- nues et ornées de fleurs et d'arbustes, chose rare dans ce pays et que je n'avais jamais vue. A peu de distance de l'habita- tion, s'élevaient, sur un joli petit mamelon, les cabanes des esclaves, solidement construites en briques et très -propres: elles n'étaient pas disposées en ligne droite, selon l'usage, mais se groupaient dans une espèce de désordre assez pitto- resque. Elles étaient ombragées par un bouquet de beaux grands chênes; les mauvaises herbes en étaient soigneuse- ment sarclées à l'entour, et tout y avait un air d'aisance et de soin aussi agréable aux yeux que nouveau et imprévu. Sur toutes les plantations que j'avais vues jusqu'à ce jour, les ca- banes des esclaves n'étaient que de chétives huttes en ruines, avec des toits crevés et le sol pour plancher, à moitié enseve- lies dans les herbes sauvages, et aussi sales, aussi négligem- ment tenues que peu habitables. Les enfants qui jouaient autour de ces cabanes m'offrirent un nouveau sujet de surprise. J'avais jusqu'ici vu les enfants des esclaves courir sur les plantations, tout nus ou à moi- tié couverts d'une sale chemise qui leur tombait en gue- nilles sur les jambes et que l'on ne lavait jamais. Au con- traire, ceux d'Oakland étaient chaudement et très-décem- ment vêtus : ils n'avaient point cet air sordide, misérable, CHAPITRE XIV. 79 abandonné ei affamé que j'avais \ u tant de fois ;'i leurs pareils. Leurs figures joyeuses et leurs jeux bruyants excluaient toute idée de souffrance chez ces jeunes êtres. Je remarquais aussi que les esclaves venant des champs étaient fort bien vêtus. Je ne leur ris point ces casaques fripées, déguenillées, souillées, rapiécées, qui sont censées couvrir leurs semblables sur les autres habitations. Le major Thornton n'était pas ce qu'on nomme un plan- leur; il ne cultivait pas le tabac et se donnait à lui-même la qualification de fermier. Sa principale récolte était le froment, et il était grand partisan de la culture du trèfle, qu'il avait en- treprise et qui lui avait réussi à merveille. Il possédait trente ou quarante travailleurs; y compris les enfants et les vieil- lards, la totalité de ses esclaves était de quatre-vingts à peu près. Il n'avait pas de eontre-nuiître et il exploitait lui-même. (.".-tait une de ses maximes favorites, qu'un contre-maître suffit à ruiner un homme II était naturellement industrieux et actif, et l'agriculture était son goût dominant, son dada, mais un dada qui, du moins, le conduisait quelque part. Sous ces divers rapports et beaucoup d'autres, il formait le plus parfait contraste avec ses voisins, qui. par cette raison, l'aimaient fort peu. Il ne mettait jamais le pied aux courses de chevaux, ni aux combats de coqs, ni aux assemblées po- litiques, ni à aucune orgie, réunion de jeu, partie de plaisir d'aucun genre. Son argent, disait-il. lui coûtait trop cher à acquérir pour qu'il le risquât sur un pari, et, quant aux amu- sements, il n'avait, disait-il aussi, ni le temps ni le goût de >'\ livrer. Ses voisins se vengeaient de son mépris pour leurs divertissements favoris en le faisant passer pour un esprit mesquin et pour un ladre. Ils allaient plus loin, et l'accusaient d'être un marnais citoyen et un voisin dangereux. Us pous- saient les hauts cris sur ce que son extrême indulgence pour ses esclaves rendait les leurs indociles et mécontents, et il fut même question une lois ou deux de lui donner le conseil com- minatoire d'avoir à quitter le pays. 80 L'ESCLAVE BLANC. Mais le major Thornton était un homme résolu. Il connais- sait ses droits à fond ; il ne connaissait pas moins bien l'es- pèce de gens auxquels il avait affaire et la nature d'arguments qui pouvait les influencer. Le plus remuant de ses voisins mal- veillants s'étant permis sur lui une observation outrageante qui lui xint aux oreilles, il n'en lit ni une ni deux et lui en- voya un cartel. Le défi fut accepté, et au premier feu il logea une balle en plein cœur de son adversaire. Depuis ce temps, ses voisins, sans l'aimer plus qu'auparavant, ménagèrent leurs propos et le laissèrent mener sa barque à sa guise sans le gêner aucunement. Le major Thornton n'avait pas été élevé pour l'état de planteur. De là venait peut-être qu'il s'écartait si fort de la routine habituelle et ne faisait rien comme ses voisins. Il était de bonne famille, comme l'on dit en Virginie, mais son père mourut quand il était enfant, et lui laissa très-peu de biens. Il entreprit d'abord un tout petit commerce de campagne. En peu d'années, son intelligence réelle, son économie, le soin qu'il mit à ses affaires, lui valurent des bénéfices consi- dérables. En Virginie, le négoce n'est point tenu pour respec- table; il ne l'était pas du moins à l'époque où je me reporte, et quiconque veut se faire une position vise à être proprié- taire. Vers le temps où M. Thornton, devenu assez riche, jugea le moment venu d'échanger son trafic contre une plan- tation, le propriétaire d'Oakland, ayant déjà mangé deux bons domaines en chevaux de luxe, chiens et toutes sortes de dé- bauches, se vit contraint de mettre en vente cette dernière propriété. Le major Thornton en devint l'acquéreur; mais le domaine qu'il acheta était bien différent de celui que je vis. Les bâtiments, vieux et laids, tombaient de toutes parts en ruines et ne valaient même plus la réparation; les terres étaient à moitié ruinées par le système épuisant qui prévaut dans tous les Etats à esclaves de l'Amérique du Nord. Très-peu d'années après que la propriété eut passé dans les mains du major Thornton, elle n'était plus roconnaissjible. CHAPITRE XIV. 81 Les vieux bâtiments, mis à bas. étaient remplaces par de neufs. Les terres voisines de l'habitation étaient doses et embellies, Sous l'influence d'un aménagement habile, le fonds reprenait rapidement son ancienne fertilité. Les planteurs de naissance dont l'habitation n'était guère dans un moins fâcheux étal que la terre d'Oakland avant d'être achetée par M. Thornton, voyaient avec étonnement et envie cette métamorphose, à la- quelle ils ne pouvaient rien comprendre. Leur voisin, le major, ne faisait point mystère de son procédé, car il était d'humeur très-causeuse, surtout s'il avait occasion de parler de lui et de son système de culture. Mais il eut beau expliquer toute l'affaire par le menu, au moins une dizaine de fois, à ehacun de ses voisins, il ne fit point de prosélytes. Il avait trois thèses favorites, et il échoua en toutes trois. Il ne put jamais persuader à ses voisins qu'un semis de trèfles était le vrai moyen de relever un fonds ruiné; qu'un autre vrai moyen d'avoir un domaine bien dirigé était de le conduire soi-même; et enfin, que nourrir ses esclaves était la [tins sûre méthode de les empêcher de piller les champs et de dérober les moutons. Mais, si le major Thornton ne réussit point à faire école, il n'en continua pas moins à se gouverner selon ses idées. Ce fut surtout dans le maniement des esclaves qu'il se montra novateur. « Un homme qui a de la bonté, disait-il, en a pour ses bêtes; » et, n'ayant point été élevé sur une plantation, il se révoltait à l'idée de traiter ses esclaves pis qu'il n'eût traité ses chevaux. g 11 peut vous convenir, colonel, disait-il un jour à l'un de ses voisins, de lier un nègre et de lui donner de votre main quarante coups de fouet; vous avez été élevé à cela et cela vous est très-aisé; mais, si bizarre que cela puisse vous paraître, j'aimerais mieux être fouetté moi-même que de fouetter un esclave; et, quand j'y suis forcé, le grand point, pour moi, est de fouetter le moins possible. C'est la principale raison qui fait que je n'ai pas de contre-maître, car, une peau de vache et une paire d'entraves, voilà toute 82 L'ESCLAVE BLANC. la science de vos contre-maîtres. Ils n'ont ni le désir, ni le bon sens oY chercher une meilleure voie — le diable les em- porte tous! Chacun, vous le savez, a ses bizarreries. La mienne est de détester le son du fouet, et de n'en vouloir pas entendre un sur mes plantations, ne fût-ce qu'un fouet de charretier! » Ce discours du major Tbornton contenait tout l'abrégé de son système. Il était ce que tout propriétaire d'esclaves est obligé d'être, un tyran. Il n'avait aucun scrupule de faire travailler ses semblables à son profit, et ceci est certainement une tyrannie au premier chef. Mais, quoique tyran, comme tous les propriétaires d'esclaves, il était du moins raisonnable, et, autant que possible, bumain, — ce que ne sont ni ne peu- vent être l'immense majorité de ses pareils. Il n'avait pas plus envie de renoncer à ce que lui et la loi nommaient son droit de propriété sur ses esclaves que d'abandonner sa terre au premier venu. Si on lui eût parlé d'émancipation, ou seule- ment de limitation de ses pouvoirs, il n'eût pas été le dernier à déclarer cette prétention une absurdité ridicule, une atteinte coupable à « ses droits les plus sacrés. » Mais, bien qu'en théorie il revendiquât toute l'autorité et toutes les préroga- tives d'un despotisme sans limites, dans la pratique il faisait preuve d'assez d'humanité et de sens droit, deux qualités très- rares chez le planteur, dans ses rapports avec ses esclaves, et dent, s'il les possède, l'exercice lui est excessivement difficile. Ces dons particuliers l'avaient conduit à une découverte entièrement neuve pour son voisinage, du moins à cette époque (j'espère que depuis elle s'est un peu vulgarisée) : a savoir que les esclaves ne peuvent travailler sans manger, et qu'il n'est pas moins essentiel de les nourrir, de les abriter, de les soigner, en un mot. que de donner de l'avoine et une écurie au cheval. « Mangez bien et travaillez bien! » était la devise du major Thornton, devise qu'il fallait aller en Amé- rique pour entendre traitée de générosité déraisonnable et superflue. CHAPITRE XIV. 83 Quant ;iii fouet, suivant sa propre expression, M. Thornton H»- pouvait pas le supporter. Ce n'est pas qu'il révoquât en doute son droit d'en user, car je l'entendis un jour dire à un ministre méthodiste, qui avait voulu hasarder une observation sur ce point délicat, qu'il avait aussi bien le droit * 1 < * fouetter un esclave que d'avaler son dîner; mais enfin, soit instinct d'humanité, soit tout autre motif, toujours est-il que M. Thorn- ton, à moins que d'être bien en colère, m 1 se servait point du fouet. Pendant tout le temps qu'il fut mon maître, c'est-à- dire durant près de deux années, je n'ai pas mémoire de plus dune demi-douzaine d'exécutions de ce genre. Si l'un de ses esclaves se rendait coupable d'un délit réputé grave dans cette condition spéciale, tel que vol répété, tentative de fuite, indo- lence, paresse, insubordination, le major Thornton l'envoyait vendre. Par une étrange, mais très-commune inconséquence, cet bomme si humain, qui ne pouvait pas voir fouetter un esclave sur ses plantations, n'éprouvait aucun scrupule de l'arracher des bras de sa femme et de ses enfants, et de le mettre en vente, au risque de le faire tomber dans les mains de quelque maître barbare! L'idée d'être vendus était toujours devant nos yeux, et elle était plus efficace que n'est le fouet ailleurs, pour nous forcer au travail et à la soumission. Nous savions fort bien qu'il \ avait peu de maîtres comme le major Tliornton ; et la per- spective d'échanger nos propres et jolis cottages, notre ration abondante, nos fournitures régulières de vêtements, toute l'indulgence, tout le confort général dont on jouissait à Oakland, contre le traitement et la triste chère qui nous at- tendaient chez le commun des propriétaires, nous faisait plus d'effet qu'un nombre illimité de coups de fouet. M. Thornton le savait bien et prenait soin d'entretenir cette salutaire ter- reur par une exécution ou deux de cette nature qu'il accom- plissait par an. Il avait l'art d'exciter notre émulation par de petits prix ou présents; il ;i\;iit le scrupule de ne rien réclamer de nous. 84 L'ESCLAVE BLANC. notre tache faite, et nous tenait en joie, en nous laissant, après l'ouvrage, être nos maîtres, aller où bon nous semblait, faire tout ce qu'il nous plaisait. Nous ne nous aventurions, cependant, qu'avec réserve sur les plantations voisines; car, par une magnanimité bien digne de propriétaire d'esclaves, quelques-uns des voisins du major Thornton épanchaient leur ressentiment contre lui, en saisissant toutes les occasions qui pouvaient s'offrir de maltraiter ses esclaves. Et, à ce propos, je raconterai un épisode où je fus moi-même mêlé et qui sera, en même temps qu'un spécimen curieux des mœurs virgi- niennes, une preuve de cette vérité que je ne crois pas con- testable, à savoir : que, là où les lois tendent à l'oppression de la moitié de la population, elles sont rarement respectées par l'autre moitié. L'un des plus proches voisins du major Thornton était un ca- pitaine Robinson, avec qui il avait de fréquentes altercations. Je passais un dimanche sur la grande route, près d'Oakland, lorsque je rencontrai le capitaine Robinson à cheval, suivi d'un domestique. Il m'arrêta et me demanda si ce n'était pas moi qui, la veille, lui avais porté un message « de ce damné coquin de Thornton, » relativement aux clôtures des bas ter- rains. Je lui répondis qu'en effet je lui avais porté, la veille, un message pour les clôtures, et que je l'avais remis à son contre-maître. — Joli message, sur ma foi! s'écria-t-il. Savez-vous bien, drôle, que, si mon contre-maître en eût connu le contenu, il vous eût déshabillé sur place et vous eût donné quarante coups de fouet pour la peine? Je lui fis observer que je m'étais borné à rendre le message confié par mon maître, et que je ne pouvais pas être si ré- préhensible pour cela. — Taisez-vous, taisez-vous, infernal coquin ! me dit-il. Je vous apprendrai à vous et à votre maître ce que c'est que d'insulter un gentleman. Tom, tenez-le-moi, que j'époussette un peu la jaquette neuve de ce drôle! CHAPITRE XIV. 80 Kn conséquence de cel ordre, le Tom du capitaine sauta à bas de cheval, el m*' saisit à bras-le-corps; mais, comme je me défendais énergiquement 01 n'étais pas le plus faible, je m'en serais tiré sans peine si le maître, mettant à son tour pied à terre, ne fût venu en aide à son domestique. I>m\ con- tre un. c'était trop, et, ayant réussi à me terrasser, ils m'ôté- rent mon habit et me lièrent les mains. Le capitaine Robinson remonta à cheval, et me battit jusqu'à en user sa cravaché. Sa fureur ainsi assouvie, il piqua Ai'> deux, suivi de Tom, sans même prendre la peine de me délier les mains. Quand ils furent partis, je cherchai mon habit et mon chapeau; je ne les trouvai plus : était-ce le domestique ou le maître qui me les avait emportés? je n'ai jamais pu le savoir. Je suppose néanmoins que ce fut le premier, car je me rappelle bien avoir vu ce même Tom, quelques semaines après, se carrant à un prêche méthodiste avec un habit bleu qui ressemblait au mien d'une façon extraordinaire. Lorsque mon maître apprit ce qui s'était passé, il eut un furieux accès de colère. Son premier mouvement fut de mon- ter à cheval et d'aller demander une explication au capitaine Robinson ; mais il se souvint que la cour du comté de- vait se réunir le lendemain, et qu'il y avait affaire. Il aurait ainsi l'occasion de consulter son homme de loi; et, après y avoir un peu réfléchi, il pensa qu'en effet il fallait ajourner la démarche jusqu'à [dus ample éclaircissement de son droit. 11 m'emmena le lendemain, et nous nous rendîmes chez l'homme d'affaires, auquel je contai l'aventure et à qui le major Thornton demanda quelle satisfaetion lui accordait la loi. L'avocat répondit que, dans ce cas, la loi était très-claire et la répression parfaitement suffisante. — Il y a des gens, continua-t-il. qui, faute de connaître la matière, prétendent que, dans les pays à esclaves, la loi ne protège pas la personne de l'esclave contre les violences des hommes libres, et qu'un blanc peut fouetter n'importe 8 m L'ESCLAVE BLANC. quel nègre, suivant son bon plaisir. C'est une grande er- reur, sinon une fausseté volontaire. La loi ne permet rien de semblable. Elle étend l'égide de sa protection également sur les nègres et sur les blancs. Sous ce point de vue, la loi n'admet aucune distinction. Si un homme libre est mal- traité, il a son action en dommages contre l'offenseur ; si c'est un esclave, son gardien et son protecteur légal, qui est son maître, intente Faction en dommages pour lui. Donc, major Thornton, votre affaire contre le capitaine est excel- lente, et je crois pouvoir vous promettre un verdict entière- ment favorable à votre requête. — Vous êtes, je suppose, en mesure de prouver tous ces faits? — Prouver? je le crois bien! dit mon maître; voilà Archy lui-môme qui vous a raconté toute l'histoire. — Oui, mon bon monsieur ; mais vous oubliez qu'un es- clave n'est pas admis à témoigner contre un homme blanc. — Et que me fait votre loi, alors? s'écria le major Thorn- ton. Archy était seul quand le capitaine s'est emparé de lui pour le battre, ainsi qu'il vient de vous le dire, et vous ne le supposez pas assez fou pour mettre en cause un homme libre, uniquement pour le plaisir de témoigner contre lui. Quoi! monsieur, malgré la protection de cette loi, que vous faites sonner si haut, je puis avoir mes gens battus par ce Robinson tous les jours que Dieu fait, et je n'en aurai pas satisfaction! Le diable emporte votre loi ! — Mais, mon cher monsieur, répondit l'avocat, considérez le grand danger et les inconvénients palpables d'admettre les esclaves à être témoins. — Vous avez raison, dit mon maître avec un sourire ironi- que, je crois en effet que cela aurait beaucoup d'inconvénients pour quelques-uns de mes voisins, beaucoup d'inconvénients, sans doute! Enfin, monsieur, puisque la loi ne peut me don- ner la réparation qui m'est due, j'y pourvoirai donc moi- même; je ne puis pas laisser traiter mes gens ainsi. Je crava- cherai ce polisson de Robinson en pleine face. CHAPITRE XV. 87 Mon maître se leva à ces nuits, et quitta le cabinet de l'homme de loi. Je le suivis. A peine aviona-nous fait quelques pas il;m> la rue, que l'occasion «le mettre à exécution sa me- Dace se présenta : nous rencontrâmes le capitaine Robinson, <|ui. à ce qu'il paraît, avail aussi affaire à la cour du comté. Non maître ne perdit pas le temps en paroles, et, fondant sur lui, lui cingla les épaules avec sa cravache. Le capitaine Ro- binson saisit un pistolet; mon maître, lâchant sa cravache, en saisit un de son côté. Le capitaine fit feu sur lui, mais sans l'atteindre. Mon maître mit alors en joue le capitaine, mais celui-ci lui cria qu'il était désarmé, et de ne pas faire feu. Le major Thornton hésita un instant, et abaissa son arme. Pen- dant ce temps, la foule s'était rassemblée autour de nous, et un ami du capitaine lui tendit un pistolet chargé. Les com- battants se visèrent de nouveau, et firent feu ensemble. Le capitaine Robinson tomba grièvement blessé. Sa balle man- qua mon maître, alla traverser d'outre en outre un homme de couleur libre, la seule des personnes présentes qui eût tenté de séparer les champions. Le pauvre diable tomba mort, et le populaire, tout d'une voix, déclara que c'était bien fait, at- tendu qu'un « chien d'homme libre » comme lui n'avait pas besoin de se mêler aux querelles des gentlemen. Les amis du capitaine Robinson le ramassèrent et l'empor- tèrent au logis. Le major Thornton et moi quittâmes, d'autre part, en triomphe, le champ de bataille, et l'affaire en de- meura là. De telles collisions sont très-fréquentes, mais le grand jury en entend rarement parler. Quant au vainqueur, il est sûr de grandir dans la faveur et dans l'estime publiques. CHAPITRE XV. On pensera peut-être qu'étant tombé sur un maître comme le major Thornton, et n'ayant rien à faire qu'à manger et à tra- vailler, j'étais heureux. 88 L'ESCLAVE BLANC. Si j'eusse été un cheval ou un bœuf, cette idée ne manque- rait pas de vraisemblance; mais, malheureusement pour moi, j'étais un homme, et les appétits animaux ne sont ni Tunique mobile des actions humaines, ni la seule source de notre fé- licité ou de nos maux. Il est certain que la majeure partie des esclaves du major Thornton, doués sans doute de peu de sensibilité native, et abrutis par une vie de servitude, semblaient très-enchan- tés de leur destinée. C'était là l'espèce de gens qu'affection- nait M. Thornton; sous ce rapport, il était de l'avis de tous ses voisins : plus un esclave est stupide, plus le maître en fait généralement cas. Celui qui donne, au contraire, quelques gages de capacité est universellement réputé un sujet dange- reux et un vaurien. Je m'aperçus promptement de la prédilection du major pour les imbéciles, et m'étudiai à lui plaire en cette qua- lité. En peu de temps je fus son favori, et le goût qu'il prit pour moi me valut d'être l'esclave le plus doucement traité de l'habitation. Mais cela ne me rendait point heureux. Le bonheur humain, à très-peu d'exceptions près, ne con- siste pas dans la jouissance, mais dans la perspective et la poursuite. Ce n'est point ceci ou cela qui peut assurer le bon- heur; pour qui les possède, richesses, gloire, puissance, ne sont rien : c'est le plaisir de l'entreprise et de la lutte, c'est la difficulté d'y atteindre qui constituent le bonheur, dont on les suppose à tort la source. Les moralistes, qui ont fait tant d'homélies sur le devoir du contentement de l'àme, ont montré une extrême ignorance de la nature humaine. Il n'est pas de situation si brillante qui, par elle seule, puisse rendre l'homme longtemps heu- reux; et, d'autre part, il n'est pas de condition si infime dont l'espérance raisonnable de s'élever ne puisse être la compen- sation suffisante. L'esprit humain est ainsi fait, et nous donne l'explication de mille phénomènes moraux qui, sans cette clef, nous semblent pleins de contradictions et de mystères. CHAPITRE XV. 89 Bien que lis hommes aient des ambitions diverses, mus sont poussés et soutenus par un mobile unique, qui est l'es- poir du succès. Pour satisfaire l'un, il ne faut rien moins que l'influence, la renommée, le pouvoir: le laurier et le myrte enlaces. In autre sYstiinei a heureux s'il peut sortir d'une pauvreté abjecte et s'élever à une position sortable. Un troi- sième voudra être le premier dans son village et l'oracle de son district. Combien ces visées sont différentes! Pourtant, le ressort qui les meut est le même : l'amour de la supériorité sociale. Celui à qui les circonstances permettent de suivre l'im- pulsion intime de sa nature et de parcourir — heureusement ou non, peu importe, — mais avec une certaine chance de succès, la voie qu'il préfère, peut être regardé comme jouis- sant de toute la somme de bonheur qu'admet la faiblesse hu- maine. Au contraire, l'homme dont le destin, le hasard, quel- que influence contraire, étouffe et comprime les instincts, les désirs, — quel que soit d'ailleurs son sort matériel. — est un malheureux condamné à la douleur et vraiment digne de pi- tié. Pour le premier, la peine même est un plaisir : c'est un chasseur que la vue du gibier transporte et rend insensible à la fatigue; l'ardeur le contient, l'espérance l'entraîne. Ces jouissances-là, le second les ignore; pour lui. la vie n'a plus de but : le repos lui est fastidieux et le travail intolérable. Ceci n'est point un hors-d' œuvre ; si l'on a pris la peine de lire le paragraphe qui précède, on comprendra comment, même sous un maître comme le major Thornton, je n'avais ni joie ni plaisir. Il est vrai que j'étais bien nourri, bien vêtu et ne travail- lais pas trop fort. Sous ce dernier rapport. — comme disait mon maître avec une certaine fierté et non pas, certes, sans raison, j'en ai souvent fait l'expérience, — ma condition était meilleure que celle de beaucoup d'hommes libres. Mais une chose me manquait qu'ont les hommes libres, et c'en était as- sez de cette lacune pour me rendre à jamais misérable : je n'avais pas la liberté', la liberté de travailler pour moi-même 8. 90 L'ESCLAVE BLANC. et non pour un maître ; de suivre ma voie, au lieu de pâtir à son bénéfice et à son ordre : cette liberté allège 1rs plus lourds fardeaux. Il connaît bien peu la nature humaine, ce- lui qui n'a pas découvert que l'homme aime mieux geler et être affamé à sa guise qu'être nourri, habillé et travailler à contre-cœur. J'étais malheureux, car je n'avais aucun sujet d'espérance ni de raisonnable désir. J'étais esclave, et les lois ne m'ou- vraient aucune chance d'émancipation. Tous les efforts du monde n'eussent pu améliorer ma condition ; tous les efforts du monde n'eussent pu m'empêcher de retomber, demain peut-être, au pouvoir d'un nouveau maître aussi déraisonna- ble et aussi inhumain que peut l'être un homme voué aux mauvaises passions, dont le cœur est impitoyable. L'avenir ne m'offrait que chances défavorables; je pouvais, comme tant d'autres, périr de froid, ou de faim, ou d'une balle, ou bien encore sous le fouet, être pendu, peut-être, sans juges ni jury. Mais d'améliorer ma condition, je n'avais ni possibilité ni es- poir. J'étais un prisonnier à vie, pour le moment ne man- quant pas de nourriture ni d'habits, mais sans la moindre perspective de libération. Susceptible, de plus, à tout instant, de changer de propriétaire, de souffrir de la faim et du froid, de trembler quotidiennement sous le fouet, j'étais déshérité de toutes ces espérances et de tous ces désirs qui sont le prin- cipal mobile de l'action humaine. Je ne pouvais pas songer à posséder jamais une chaumière, si humble qu'elle fût, mais ma propriété ; un seul acre de terre, nu, stérile peut-être, mais m'appartenant en propre. Je ne pouvais ni me marier — pau- vre Cassy! — ni avoir des enfants dont, plus tard, l'affection eût été la consolation et le soutien de ma vieillesse. Mes en- fants, arrachés des bras de leur mère, pouvaient être vendus au marchand d'esclaves; la mère pouvait avoir, le même sort, et moi rester seul, désolé, vieux et sans appui. Tout ce qui af- fermit le bras de l'homme libre et réjouit son cœur n'exis- tait pas pour moi. Je travaillais, mais pour éviter le fouet; le CIIAPITHK XV. 91 manque d'initiative m' énervait, et chaque coup fle bêche me coûtait un uouvel <'t pénible effort. Il faut le dire aussi : l'humanité, ou, pour mieux dire, l'in- telligence de ses propres intérêts qui distinguait M. Thornton, m épargnant a ses esclaves les misères de la faim et de la ou- dité, exposait ceux d'entre eux que l'ignorance et La .servitude n'avaient pas complètement abrutis, à d'autres <-t non moins cruelles souffrances. Si nous n'avions été qu'à moitié nourris et demi-nus, comme les esclaves des habitations voisines, comme eux, du moins, nous eussions eu l'excitation au pil- lage; nous aurions eu quelque moyen de développer nos fa- cultés dans un intérêt propre, en combinant des plans et stra- tagèmes pour accroître nos portions congrues par le vol. Mais la maraude était peu en honneur à Oakland; L'appâi in était trop minime et le risque trop grand, car, si l'on était pris, on était sûr d'être vendu. Nous n'avions pas besoin d'ar- gent ; qu'en eussions-nous fait? nous avions le couvert et la nourriture à souhait. Le whisky était la seule jouissance qui nous manquât, et nous étions assez riches pour nous en pro- curer sans recourir au vol. Le major Thornton nous allouait à chacun une petite pièce de terre, c'est l'habitude partout; mais, ce qui ne Lest pas, c'était de nous allouer, comme fai- sait le major, le temps de la mettre en culture. Il stimulait d'ailleurs notre industrie agricole en nous achetant nos pro- duits, non pas, comme partout, à un prix dérisoire, mais à leur valeur vraie, au cours du jour. Je regrette d'avoir à le dire, mais il est trop vrai que les gerfs du major Thornton, comme tous les esclaves qui en ont le moyen et l'occasion, s'adonnaient à l'ivrognerie. Notre maî- tre avait soin seulement que le whisky ne nuisit point à la Iiougne. S'enivrer avant la fin de la tâche était chez lui un délit grave. Mais, après la journée de travail, nous avions la liberté de boire tout notre soûl, pourvu que nous fussions sur pied le lendemain, de grand matin. Le dimanche n'était pour nous qu'une grande orgie. 92 L'ESCLAVE BLANC Jusqu'à ce jour, j'avais rarement bu ; mais, à Oakland, je commençai de rechercher avidement tout ce qui pouvait sou- tenir mes esprits défaillants, relever mon àme engourdie. Le whisky remplissait assez bien cet objet. Dans cette espèce de dilatation mentale que détermine l'ivresse, dans cet oubli du passé et du présent, dans cet éphémère rayon dont elle pare l'avenir, je trouvai un délire que je me hâtai de renouveler et dont bientôt je fus incapable de me passer. La réalité ne m' ap- paraissait que sombre, menaçante, lugubre; l'action m'était interdite, le désir défendu, l'espérance enlevée. Je fus con- traint d'en appeler aux illusions et aux rêves. L'ivresse, qui abaisse l'homme libre au niveau de la brute, élève au con- traire ou du moins semble élever l'esclave à la dignité d'homme. Elle devint bientôt mon seul plaisir, et je m'y livrai avec excès. Chaque soir, mon travail fini, je m'enfermais tète à tête avec ma bouteille. Je buvais solitairement; car, bien qu'aimant l'excitation de l'ivresse, j'en sentais fort bien le côté bestial et la frénésie insensée, et je craignais d'en mon- trer en ma personne le spectacle à mes compagnons d'infor- tune. Mais ma précaution fut plus d'une fois vaine. Dans le délire de l'ébriété, il m'arrivait d'oublier mes résolutions, de tirer les verrous que j'avais soigneusement assujettis, et d'aller me mêler à la réunion que je désirais éviter. Un dimanche, entre autres, j'avais bu au point de n'avoir plus conscience de mes actions ni de moi-même. J'avais quitté le logis et m'étais mis en quête de compagnons avec qui con- tinuer la débauche et en accroître la surexcitation. Mais j'é- tnis incapable de distinguer seulement un objet d'un autre, et, après avoir cheminé, chancelant, à quelque distance, je me laissai tomber à terre, presque privé de sens, sur la route carrossable qui conduisait à la maison du major. J'étais déjà un peu remis et cherchais à rassembler mes es- prits et à me rendre compte du lieu où j'étais, lorsque je vis mon maître à cheval, sur la route, avec deux autres gentle- men. Ils étaient comme lui en selle, et, malgré l'ivresse, je CHAPITRE XV. 95 ^ is du premier coup d'oil que leur étal différai! assez peu du mien. La titubation de leur allure à cheval était chose vrai ment plaisante, el je m'attendais à toute minute à les voir désarçonnés. Je faisais ces observations tout en gisant sur le chemin, sans avoir conscience du lieu ni du danger assez grave où fêtais d'être foulé aux pieds. Avant de m'avoir aperçu, ils étaient déjà tout près de moi. Pendant ce temps, je m'étais mis sur mon séant, et les com- pagnons ivres de mon maître eurent la fantaisie de me sauter comme une haie. Le major Thornton fit ce qu'il put pour les en empêcher; il réussit à arrêter l'un des deux, mais ne put saisir à temps la bride du cheval de l'autre, et celui-ci, jurant que le jeu était trop joli pour qu'on y renonçât, donna de l'éperon à son cheval et voulut exécuter le saut. Mais le cheval ne goûta pas cette nouvelle espère de sport. En arrivant sur moi. il se cabra et jeta par terre son cavalier ivre. Les deux autres, mettant pied à terre, s'empressèrent au secours de cet ivrogne. Il n'était pas encore bien sur ses pieds qu'il commença à débiter au major Thornton un grave ser- mon sur l'inconvenance de permettre aux esclaves de se griser et de se coucher sur les plantations, sur les routes en particu- lier, pour effrayer les chevaux des gentlemen et casser le cou à ceux-ci. « C'est à vous, dit-il. que je parle, major Thorn- ton, qui prétendez être notre modèle à tous. Si vous étiez sage, chaque fois qu'un de ces drôles a l'insolence de se gri- ser, vous lui feriez donner quarante coups de fouet. C'est ainsi que j'en use! » Mon maître aimait tant à prêcher sa méthode d'exploita- tion et sa discipline particulière, qu'il ne s'inquiétait pas tou- jours de savoir si ses adeptes étaient en état île l'entendre. L'occasion suivante ('-tait trop belle pour qu'il la manquât, et. se frottant les mains, il dit avec un demi-sourire et beaucoup de sagacité : « Mais, mon cher monsieur, vous savez que l'une des par- ties de mon programme est de laisser mes esclaves boire tant 94 L'ESCLAVE BLANC. qu'ils peuvent, pourvu que cela ne nuise point à leur travail. Pauvres diables! eelte habitude les empêche de songer à mal et les rend bientôt si stupides, qu'un enfant les condui- rait. » Ici il fit une courte pause, et, de Pair d'un homme qui pose un argument sans réplique, continua ainsi : « D'ail- leurs, si l'un de ces ivrognes s'avise de prendre la fuite, la première chose qu'il fait en s'en allant est de boire, et on le rattrape bien vite ! » Bien que je fusse encore, par l'effet du whisky, hors d'état de me mouvoir, j'étais assez remis cependant pour compren- dre ce que disait mon maître, et il n'eut pas plutôt fini, que, tout gris que j'étais, je pris la résolution de ne plus boire de ma vie. Je n'étais point encore assez abruti pour consentir à être moi-même l'instrument de ma propre dégradation. Ma résolution fut bien prise, et j'ai rarement touché à un spiri- tueux depuis ce jour. CHAPITRE XVI. L'esclave est soumis, comme tous les autres hommes, aux disgrâces du hasard, aux caprices de la fortune. Mais ce qui le distingue des autres hommes, c'est qu'il n'a pas la ressource de lutter contre la mauvaise chance. Il est littéralement pieds et poings liés, et ses souffrances sont décuplées par l'amer- tume de cette pensée qu'il ne peut s'aider lui-même, tenter aucun effort pour échapper au coup qui menace sa tête. Cette idée d'entière impuissance est la plus désolante qui soit au monde : elle est la sœur du désespoir! Le major Thornton, à la suite d'excès de travail compli- qué de certaines imprudences, fut atteint d'une fièvre qui en peu de jours prit un caractère alarmant. Il y avait nombre d'an- nées qu'il n'avait été malade. Le danger qu'il courait causa à Oakland non-seulement l'inquiétude, mais l'effroi. Chaque ma- CHAPITRE XVI. 98 tin et chaque soir nous accourions autour de la maison pour savoir des nouvelles de notre maître. Nos cœurs et mis vi- sages étaient tristes quand on uuus répondait invariablement par 1<' terrible : « Il ne va [tas mieux! » Les femmes, particu- lièrement, avaient toujours été traitées à Oakland avec les égards dus. mais si peu accordés à leur faiblesse el à leur sexe. On vit. à l'occasion de cette maladie, de quelle grati- tude est plein le cœur d'une femme quand on la traite bien, et à combien peu de frais on peut acheter son dévouement et son affection. Il n'y en avait pas une seule sur l'habita tiim qui n'eût à cœur de contribuer par un moyen quel- conque à l'allégement des souffrances de notre maître. Tou- tes s'acquittaient à l'envi des soins les plus répugnants, et, si jamais homme fut entouré des attentions les plus vigi- lantes et les plus tendres, ce fut bien le major Thornton. Mais tous nos empressements, toutes nos sympathies, tout notre chagrin et toutes nos craintes furent de peu d'effet, ha lièvre sévissait sur le patient avec une irrésistible fureur, et semblait trouver chaque jour un nouvel aliment dans la forte constitution du malade; cet aliment épuisé, ce fut l'affaire de dix jours : mon maître cessa d'exister. En apprenant sa mort, nous nous entre-regardàmes en si- lence dans une consternation profonde. Une famille d'orphe- lins sans appui, que la mort fût venue séparer de son dernier auteur, n'eût pas été plus désolée. Les hommes pleuraient; les femmes poussaient des cris aigus, désespérés, la vieille nour- rice du major, en particulier, ne voulait entendre à aucune consolation. Elle n'avait que trop raison de se lamenter. A la mort du père de son maître, elle avait été vendue avec les meubles et immeubles du défunt, au prolit des créanciers. Mais le major Thornton l'avait rachetée depuis soi s< i > premiè- res économies, l'avait mise à la tète de sa maison, et l'avait toujours traitée avec la plus tendre affection. Aussi la vieille femme l'aimait-elle comme son enfant et pleurait-elle « son cher fils Charley, » comme elle l'appelait avec toute la pathé- 9(3 L'ESCLAVE BLANC. tique énergie d'une mère à la l'ois privée de son époux et du cher fruit de ses entrailles. Nous assistâmes tous aux obsèques et suivîmes notre maître à sa dernière demeure. Le bruit sourd de la terre tombant sur le cercueil nous retentit dans l'âme à tous, et, quand la triste cérémonie fut terminée, nous demeurâmes autour de la tombe et pleurâmes. Notre chagrin était sincère, on peut m'en croire ; car c'était sur nous-mêmes que nous pleurions. Le major Thornton, qui n'était pas marié, ne laissait pas dVnfant auquel la loi reconnût le droit de lui succéder. J'ignore s'il avait eu l'intention de tester : la soudaineté de sa mort l'en empêcha en tout cas, et son bien passa à une troupe de cousins pour lesquels je crois qu'il n'avait pas grande af- fection. Je n'en avais jamais vu un à Oakland, et, de mémoire d'esclave, aucun de ces collatéraux n'avait rendu visite au dé- funt. Ce fut ainsi que nous devînmes la propriété d'étrangers qui ne nous avaient jamais vus et que nous ne connaissions pas. Ces héritiers légaux étaient aussi pauvres que nombreux, et naturellement fort empressés de convertir en argent la pro- priété afin d'arriver au partage dans le plus bref délai possi- ble. Un ordre de la cour ou n'importe quelle autre légale au- torisation fut bientôt obtenu, et la vente des esclaves affichée pour avoir lieu en la maison où siégeait la cour du comté. L'agent chargé par intérim de la gestion du domaine le fut ;mssi de toutes les formalités indispensables. On jugea conve- nable de ne pas nous instruire de ce qui allait se passer, et le secret en fut scrupuleusement gardé, dans la crainte que quel- qu'un de nous ne s'enfuît. La veille du jour fixé pour la vente, on nous réunit. Les hommes et les femmes valides furent enchaînés les uns aux autres, et on leur mit les menottes. Quelques vieilles gens et les enfants en bas âge furent chargés sur une charrette. Le reste, hommes, femmes et enfants, fut poussé en avant, pêle- mèle comme un bétail. Trois gaillards à cheval, munis du CHAPITRE XVI. D7 long fouel d'usage, faisaient à la lois l'office de gardiens et de conducteurs «lu troupeau. Je n'essayerai pas de décrire notre affliction, je ne ferais que répéter une histoire bien connue. Qui n'a ouï parler des marchés d'esclaves donl la côte d'Afrique est le théâtre? Quel est le cœur qui n'a saigné à la peinture du désespoir et de la terreur des victimes qu'on séparait de leurs enfants.' Notre cas était analogue. Beaucoup d'entre nous étaient nés et avaient grandi à Oakland, et tous le regardaient comme leur propre home, en même temps que comme un refuge où nous avions toujours échappe aux insultes et aux attaques gratuites. On nous arrachait de cet asile sans nous donner un instant pour nous préparer à cet exil; on nous conduisait, enchaînés, au marché d'esclaves, pour être adjugés au plus offrant et dernier enchérisseur. Devait-on s'étonner de notre peu d'empressement à mar- cher? Eussions-nous quitté Oakland de notre plein gré, en quête de notre propre fortune, nous n'aurions pu d'un coup briser les liens qui nous attachaient par le souvenir et la re- connaissance à ce domaine. Que devait donc être notre cha- grin de le quitter dans de telles conditions? Mais les pleurs des hommes, et les clameurs des femmes, et les cris d'épouvante des malheureux enfants, étaient absolu- ment non avenus. Nos conducteurs, faisant claquer leurs fouets, se moquaient de toutes nos lamentations. Notre triste procession s'avançait lentement, et plus d'un regard de dou- leur fut jeté, durant cette marche, sur les lieux que nous quit- tions.. Nous ne parlions pas, et nos tristes pensées n'étaient in- terrompues que par les blasphèmes, les cris et le gros rire de ceux qui dirigeaient le troupeau. Nous passâmes la nuit sur la route, nos conducteurs dor- mant et faisant le guet tour à tour. Le jour suivant, nous fûmes rendus à la cour du comté, et, à l'heure dite, l'adju- dication commença. La réunion était peu nombreuse et les amateurs ne paraissaient pas très-chauds. Beaucoup ^s voisins 9 98 L'ESCLAVE BLANC. de notre dernier maître étaient présents. L'un d'eux fit observer bien haut que nous étions, en général, d'assez robustes gail- lards, mais que, pour sa part, il se souciait peu d'acheter n'im- porte lequel des esclaves de Thornton, attendu que ce maître nous avait tellement gâtés par sa déraisonnable indulgence, qu'un seul de nous suffirait pour jeter le mécontentement et le trouble dans tout un pays. Ce discours, très-applaudi, pro- duisit l'effet que l'auteur en attendait. Le commissaire-priseur lit son métier en conscience et insista avec beaucoup d'élo- quence sur notre saine, florissante et vigoureuse constitution. « Pour ce qui est des effets de l'indulgence exagérée dont on vous parle, ajouta-t-il, une sévère discipline et une bonne peau de vache en viendront promptement à bout ; et, d'après ce que j'ai ouï dire des intentions de l'honorable préopinant, c'est lui-même qui compte acheter ces esclaves. » Cette saillie du commissaire-priseur fit rire la compagnie sous cape; mais l'enchère n'en fut pas beaucoup plus brillante. On nous adjugea à des prix très-modérés. La plupart Av± jeunes gens, des enfants et des femmes, furent achetés par un marchand d'esclaves venu exprès. On eut beaucoup de peine à obtenir une mise quelconque sur les vieilles gens. La nour- rice de M. Thornton, qui, je l'ai déjà dit, avait été sa ména- gère et une personne d'importance à Oakland, fut adjugée à raison de trente dollars. Elle fut achetée par un vieux drôle fort connu dans tout le pays pour son inhumanité envers les esclaves. Ce dernier hocba la tète quand le marteau du com- missaire retomba sur la table, grimaça un sourire significatif et dit qu'il espérait que la vieille pouvait encore tenir une houe, ajoutant que, dans tous les cas, et n'importe comment, il en tirerait encore le travail d'un été. La pauvre femme avait à peine levé la tête depuis la mort de son dernier maître ; mais le dépit d'être vendue à si bas prix lui fit oublier tout, jusqu'à son chagrin, jusqu'au rude sort qui lui était réservé. Se tournant vers son acheteur, elle lui dit d'un air indigné qu'elle avait encore de la force et de la jeunesse, et lui assura CHAPITRE XVI. 99 qu'il avait fait If meilleur marché de toute la vente. Le vieux drôle se mil à rire silencieusement. Sa pensée était transpa- rente : il était évident qu'il se proposait de prendre la pauvre \ ieille au mot. Plusieurs des esclaves, vieux et décrépits, ne purent trou- ver, d'acquéreurs. Ils ne valaient pas même l'enchère, et pas un.' âme iif misa. J'ignore ce qu'ils purent devenir. Le marchand d'esclaves qui avait acheté le plus grand nom- bre des enfants refusa de miser celles des mère? qui avaient passé l'âge de la fécondité. La séparation de ces mères d'avec leurs enfants fut une nouvelle scène de désolation et de mi- sère. Les pauvres petits malheureux, arrachés la veille du lieu qui les avait vus naître, et maintenant enlevés aux mères qui les avaient portés et nourris, agitaient leurs petites mains et exhalaient un cri perçant, le désespoir de l'enfance. Les mères pleuraient aussi . mais leur désespoir ('tait moins bruyant. Il y avait entre autres une vieille femme, mère, dit- elle, de quinze enfants. Une petite fille de dix ou douze ans était le seul qui lui restât. Les autres avaient été vendus et dispersés et envoyés on ne sait où. Il s'agissait maintenant de perdre le plus jeune et le dernier. La petite fille s'attachait aux habits de sa mère avec une suprême épouvante, et ses cris eussent touché un cœur de pierre. Son nouveau maître la saisit, lui appliqua un coup de fouet, et lui ordonna de cesser i sa maudite criaillerie. » Le marchand d'esclaves a beau avoir les dehors du gentleman, il est au fond toujours le même atroce personnage, qu'il fasse son métier sur la côte d'Afrique ou dans « les anciennes possessions. » Dés que notre nouveau maître eut complété ses achats, il se prépara à partir avec sa cargaison. 11 était agent d'un commerce d'esclaves dont le principal entrepôt était situé à Washington, siège du gouvernement fédéral et chef-lieu des États-Unis d'Amérique. C'est là qu'il se proposait de nous con- duire. La totalité' de ses emplettes se composait d'environ qua- rante esclaves, hommes, femmes et enfants, à peu près par 100 L'ESCLAVE BLANC. égales proportions. Nous fûmes accouplés par des carcans île 1er, que joignaient des chaînons de même métal, eux-mêmes reliés à une lourde chaîne, allant de Tune à l'autre extrémité de notre malheureuse bande. Chacun de nous avait en outre la main liée par des menottes à celle de son voisin de rang, et une autre chaîne s'adaptait à ce dernier lien. Nos carcans, avec les chaînons y adhérents, eussent pu suffire sans doute dans les occasions ordinaires ; mais notre nouveau maître avait tellement entendu dire aux voisins du major Thornton, présents à l'adjudication, que nous étions « de dangereux co- quins, » qu'il avait jugé bon, dit-il, de n'omettre aucune ga- rantie raisonnable. La chaîne fut mise en mouvement. Nos acheteurs, assistés de deux ou trois sous-ordres, nous accompagnaient à cheval, armés de fouets, comme toujours. Le voyage fut lent, triste et des plus pénibles. Nous ne marchions guère de notre plein gré ; les pauvres enfants succombaient sous le double poids de leurs chaînes et d'une fatigue à laquelle ils n'étaient pas ac- coutumés, et nous étions tous défaillants, faute de nourriture, car notre nouveau maître était un homme très-rangé, qui dé- pensait le moins possible en voyage. J'épargne au lecteur la triste monotonie du trajet et de nos souffrances. Qu'il suffise de dire qu'après bien des jours de marche nous traversâmes le large et majestueux Potomac et ar- rivâmes de nuit dans la cité fédérale, je devrais dire plutôt dans le lieu où plus tard elle devait s'élever, car Washington, alors, n'était qu'un grand village éparpillé sur une vaste éten- due de terrain, entrecoupé de champs déserts, envahi par les broussailles. On y pouvait pourtant pressentir les splendeurs d'une future métropole. Le Gapitole, bien qu'inachevé, étalait ses spacieuses murailles aux clartés de la lune et promettait d'être ce qu'il est devenu, un très-magnifique édifice. On voyait des lumières aux fenêtres. Le congrès était peut-être en session. La vue de ce palais naissant me saisit d'une émo- tion profonde. « C'est ici. me dis-je, la tête d'un grand peu- CHAPITRE XVI. 101 pie; c'est le lieu où sa sagesse concentrée s'emploie aux lois qui doivent assurer le bonheur <■- sen items autrement que ne les traitaient ses \ nisins. Tout le monde a des accès de bonté, mais ce ne sont pas des garanties contre nu mépris habituel des droits el des sentiments de ceux qui n'ont pas la permis- sion de se protéger eux-mêmes, et qui ne sont protégés ni par les lois, ni par l'opinion publique. Je fus acheté par un agent de M. James Carleton, de Carle- ton-Hall, dans l'un des comtés septentrionaux de la Caroline du .Nord, et je ne tardai pas à être envoyé, avec deux ou trois de mes compagnons, à la plantation de noire nouveau maître Après un voyage de quatre ou cinq jours, nous arrivâmes à Carleton-Hall. C'était, comme tant d'autres résidences de planteurs américains, une mesquine maison qui n'annonçait que peu ou point de luxe et de confort. A une petite distance de la maison était le quartier des domestiques, misérable amas de cabanes en ruines, entassées sans aucun ordre, et presque ensevelies sous les mauvaises herbes qui s'élevaient autour d'elles. Bientôt après notre arrivée, nous lûmes conduits en pré- sence de notre nouveau maître, qui nous examina un à un et s'enquit de nos diverses capacités. Ayant appris que j'avais été dressé' au service de la maison, et étant satisfait, à ce qu'il dit. de mes manières et de mon apparence, il m'annonça qu'il me [irendrait à son service pour remplacer son valet de cham- bre John, qui ('tait devenu un si incorrigible ivrogne, qu'il avait été obligé de l'envoyer travailler aux champs. J'étais assez satisfait de cet arrangement; car, en général. 1 : esclaves employés au service de la maison sont infini- ment mieux traités que ceux qui sont employés aux tra- vaux des champs; ils sont mieux nourris, mieux vêtus, et leur besogne est moins rude. Ils sont sûrs d'avoir les miettes qui tombent de l,i table de leur maître, et. comme ses yeux et ceux de ses convives sei aient blesses par la vue de haillons malpropres dans la salle à manger, les domestiques sont bien 118 L'ESCLAVE BLANC. habillés, moins, il est vrai, dans leur propre intérêt que par égard pour la vanité de leur propriétaire. Comme c'est une affaire d'ostentation d'avoir une maison pleine de domesti- ques, la besogne e.st moins rude, divisée comme elle est entre tant de personnes. Une nourriture suffisante, de bons vête- ments et peu d'ouvrage ne sont pas à dédaigner; mais la cir- constance qui contribue principalement à rendre la condition Au domestique plus tolérable que celle du travailleur des champs est d'une autre nature : les hommes, et surtout les femmes et les enfants, ne sauraient rien avoir souvent auprès d'eux, que ce soit un chien, un chat ou même un esclave, sans y prendre insensiblement quelque intérêt, et il arrive ainsi qu'un serviteur de la maison en devient souvent le fa- vori, et finit, pour si peu que ce soit, par être considéré comme de la famille. C'est là le point de vue le plus supportable, — le seul, à vrai dire, — sous lequel l'esclavage puisse être-présenté ; et c'est en fixant résolument leurs yeux sur les cas assez rares de cette es- pèce, et en les fermant avec non moins de résolution sur tou- tes les horreurs et énormites inhérentes à l'esclavage, que de hardis sophistes ont eu le courage d'en faire l'éloge. Toutefois, cette condition, quoique la meilleure, est encore trop misérable pour être endurée. S'il est de bons maîtres et de bonnes maîtresses, il arrive trop fréquemment que le maî- tre est un tyran capricieux et la maîtresse une pie-grièche maussade. Le pauvre domestique esta toute heure en butte à une série de durs reproches et d'aigres réprimandes qui me- nacent toujours d'aboutir à la torture du fouet, et qui. pour un être doué d'un peu de cœur, sont plus pénibles que le fouet lui-même. Et tout cela, sans espoir ni chance de re- mède. Le maître et la maîtresse s'abandonnent sans contrainte à leur mauvaise humeur; l'esclave est à eux, et ils peuvent ' le traiter comme bon leur semble : il n'a rien à attendre, ni de lui-même, ni des autres. M. CarletOD, tout en ayant la plupart des idées des plan- CHAPITRE XIX. llî> leurs ses confrères, différait de la plupart d'entre eux sous un rapport frappanl : il était zélé presbytérien et très-chaud par- tisan de la cause de la religion. Si quelqu'un lui eût dit «j iu i tenir des hommes en esclavage était une haute offense envers la religion et la morale, quelle eût été sa réponse 1 ? Sun coeur aurait-il reconnu une vérité si conformé ;'i tout sentimenl gé- néreux'.' J'ai bien peur que non ; je crains que sa réponse n'eût été fort semblable à celle de ses confrères qui ne se piquent pas particulièrement de piété. Avec la conscience de ses torts, mais avec ta détermination de ne les point admettre, il se se- rait emporté, aurait parlé des <( droits sacrés de la propriété, — pins sacrés aux yeux d'un propriétaire d'esclaves que la liberté ou la justice, — et aurait déclamé contre cette imper- tinente intervention dans les affaires d'autrui : — sujet sur lequel, par parenthèse, n'insistent guère que ceux dont les affaires souffrent difficilement l'examen. M. Carleton, quoique zélé presbytérien, avait, comme je l'ai dit. à peu près la manière de voir et de sentir des autres planteurs. Il en résultait que son caractère, sa conversation et sa conduite, étaient pleins d'étranges contrastes, et présen- taient un mélange incongru de matamore et de puritain. J'entends par matamore un esprit de bravade et de violence, cette disposition à régler toutes les contestations avec le pisto- let, qui est si commune, je pourrais dire si universelle, dans les États du sud de l'Amérique. Avec toute sa piété, M. Carle- ton parlait aussi souvent de tirer sur les gens que s'il eût été un assassin de profession. Comme j'avais l'honneur de servir M. Carleton à table, et l'avantage d'écouter chaque jour sa conversation, je ne tardai p,is à comprendre parfaitement son caractère. — aussi parfai- tement du moins qu'il était possible de comprendre un carac- tère si rempli d'inconséquences. On priait en commun chez lui soir et mutin, avec la [dus minutieuse régularité. Il priait longtemps et avec ferveur, et à deux genoux. Il suppliait ave< une ardeur particulière le ciel de répandre partout l'Evangile; riO L'ESCLAVE BLANC. il demandait avec instance que, puisque tons les hommes étaient enfants du même Dieu, ils devinssent promptement enfants de la même foi. Cependant, non-seulement les escla- ves de la plantation n'étaient jamais invités à se joindre aux pratiques religieuses de la famille, mais les domestiques eux- mêmes en étaient exclus. La porte était fermée; — et, au mo- ment même où le dévot M. Carleton prétendait se prosterner dans la poussière devant son Créateur, il avait un sentiment trop prononcé de sa propre supériorité pour permettre à ses domestiques de prendre part à ses dévotions! Malgré cela. M, Carleton avait évidemment fort à cœur la cause de la religion, et semblait prêt à lui sacrifier sa for- tune et lui-même. Il y avait peu d'ecclésiastiques dans la partie du comté où il résidait, et son zèle le portait fréquem- ment à combler cette lacune par ses propres exhortations. Il n'\ avait même guère de dimanche qu'il n'allât prêcher quel- que part dans le voisinage. Dans -un rayon de dix milles de Carleton-Hall, et dans des directions différentes, il y avait jusqu'à trois églises, de misérables petites églises en ruine, qui avaient plutôt l'air de granges abandonnées que d'édifices consacrés au culte. M. Carleton les avait fait toutes réparer à ses frais, en grande partie, — et il prêchait dans chacune d'elles de temps en temps. Mais il ne considérait pas une église comme indispensable pour faire des exbortations. L'été, il te- nait souvent des meetings à l'ombre de quelque bois ou au- près de quelque source fraîche; et, l'hiver, tantôt chez lui. tantôt chez ses voisins. Il était généralement assez sur d'avoir un auditoire considérable. Cette partie de la contrée était peu habitée, et on y avait peu de distractions. On saisissait avec plaisir toute occasion de se réunir, et on paraissait peu s'in- quiéter de savoir si ce serait une prédication ou un divertisse- ment. D'ailleurs, M. Carleton était réellement un agréable orateur, et la véhémence de son débit était propre à lui attirer des auditeurs. Us se composaient, en grande partie, d'esclaves; car, bien CHAPITRE XIX. i-2i (ju'il De crût pas devoir leur permettre de prendre pari à ses dévotions particulières, il ne s'opposait pas à ce qu'Us vinssent grossir son auditoire et donner une sorte d'éclat à ses séances publiques. Souvent même, vers la lin de ses sermons, il dai- gnait ajouter quelques phrases à leur intention. Le change- ment qui s'opérait alors dans son débit était suffisamment vi- sible. L'expression de « chers frères, » qu'il avait répétée à tout instant dans la première partie, était tout à coup laissée de côté. Le prédicateur prenait un air de condescendance, de patronage, et informait brièvement et sèchement ceux de ses auditeurs, « que Dieu avait faits pour être domestiques, » que leur seul espoir de salut était dans la patience, l'obéissance, la soumission, le zèle et la subordination. Il les mettait forte- ment en garde contre le vol et le mensonge, « péchés aux- quels ils étaient si sujets! » et s'étendait au long sur le crime et la folie d'être mécontents de leur condition. Tout cela était applaudi par les maîtres comme une doctrine très-orthodoxe et très-propre à être prèchée à des domestiques. Ceux-ci la recevaient eux-mêmes avec une soumission apparente que démentaient leurs cœurs. Et il n'est pas fort étrange, vu les doctrines qu'il leur prêchait, que la plupart des esclaves con- vertis par M. Carleton fussent des hypocrites qui faisaient de la religion un manteau pour cacher leur coquinerie. 11 y avait, par le fait, beaucoup de vrai dans l'observation d'un des voi- sins de M. Carleton, qui disait que la plupart des esclaves, dans cette partie du pays, n'avaient pas du tout de religion, et que ceux qui prétendaient en avoir étaient pires que les autres. Comment pouvait-il en être autrement, lorsque, au nom vé- nérable de la religion, on leur prêchait une doctrine qui. non contente de demander de temps en temps une victime hu- maine, exigeait le sacrifice perpétuel d'une moitié de la com- munauté? Hélas! ô christianisme! à quoi te servent ta sollicitude pour les pauvres, ta tendresse pour les opprimés, tes principes d'amour fraternel? Le serpent sait extraire du poison de la n 1-2-2 L'ESCLAVE BLANC. nature inoffensive de la colombe. Les tyrans de tous les siècles et de tous les pays ont réussi à prostituer le christianisme, à en faire l'instrument de leurs forfaits, la terreur de leurs vic- times et l'apologie de leur oppression ! Et jamais ils n'ont manqué de prêtres complaisants et de prophètes menteurs pour les applaudir, les encourager et les soutenir! Quelque peu i les .1 faits seuls tuteurs. Ils I»' refusent a leurs esclaves, dont ils niit été nommés par Dieu 1rs protecteurs naturels, pour nous servir de leur expression favorite; et par là. de leur propre aveu, ils exposent volontairement et sciemment ees esclaves an danger d'un éternel châtiment! Ils les exposent volontai- rement et sciemment à ce danger formidable, de peur qu'en apprenant à lire ils n'apprennent en même temps à connaître leurs propres droits et le moyen de les revendiquer. Quel nutrage à l'humanité fut jamais égal à celui-ci 1 D'au- tres tyrannies se sont portées à tous les excès contre le bon- heur temporel de l'homme ; niais où trouver, dans l'histoire du monde entier, d'autres tyrans qui aient ouvertement, publi- quement, confessé qu'ils préféraient exposer leurs victimes au danger imminent d'un malheur éternel, plutôt que de leur donner un degré d'instruction qui pourrait, par impossibilité, compromettre leur autorité injuste et usurpée? Et ce sont des hommes qui. sons d'autres rapports, ne paraissent pas dé- pourvus de bienveillance, di^ hommes qui parlent de liberté, de vertu, de religion, qui parlent même de justice et d'hu- manité ! Si j'étais porté à la superstition, je croirais que ce ne sont pas des liomnies. mais des démons incarnés, des esprits mal- faisants qui ont pris la l'orme humaine et un semblant de sen- timents humains, afin de poursuivre plus secrètement et plus sûrement leur grande conspiration contre le genre humain. Je le croirais, si je ne savais que l'amour de la supériorité so- ciale, ce véritable mobile du cœur humain, qui est le princi- pal ressort de la civilisation et la principale source de tous les progrés de l'humanité, est capable, lorsqu'il n'est [tas maîtrisé par des émotions plus généreuses, de corrompre toute la nature de l'homme, et de le pousser aux actes les plus dé- 124 L'ESCLAVE BLANC. tes ta blés. Lorsqu'à cette violente passion, ainsi dénaturée, se joint une vile crainte, à la fois lâche et cruelle, qu'y a-t-il d'étonnant que l'homme devienne une créature digne de haine et de mépris? — Ah ! de pitié bien plutôt ; — le maniaque ne saurait être responsable des attentats auxquels sa démence le pousse, quand même sa démence serait son propre ouvrage. Quelque infernale que puisse être considérée la tyrannie qui, pour maintenir son pouvoir usurpé, est prête à sacrifier le bonheur temporel et éternel de ses victimes, elle est assu- rément très-propre à atteindre le but qu'elle se propose, le but de se perpétuer. Mais il est nécessaire de faire un pas de plus. Les propriétaires d'esclaves devraient se rappeler que toute connaissance est un danger, et qu'il est impossible de donner aux esclaves aucune instruction chrétienne sans leur donner des idées dangereuses. Peu importe que la loi défende de leur apprendre à lire. L'instruction orale est aussi dange- reuse qu'écrite, et le catéchisme n'est qu'une Bible déguisée. Qu'ils aillent donc jusqu'au bout, et qu'ils complètent glo- rieusement leur œuvre. Qu'ils prohibent d'un seul coup toute instruction religieuse. 11 faudra bien finir par là. Qu'ils me permettent de leur dire que le temps est passé où la doctrine d'obéissance passive, prêehée par M. Carleton, est la seule chose que la religion doive enseigner. Tn autre esprit se ré- pand au dehors, et cet esprit pénétrera partout où l'instruc- tion religieuse lui ouvrira la voie. Aujourd'hui, il est impos- sible de traiter l'esclave de frère, au nom du christianisme, sans lui reconnaître les mêmes droits au nom de l'humanité. CHAPITRE XX. Je n'avais pas été longtemps au service de M. Carleton avant de découvrir qu'un moyen assez sûr de gagner ses bon- nes grâces était d'admirer fort ses exercices religieux, et CHAPITRE \\. 125 d'assister dévotemenl à ceui où les domestiques étaienl admis. Personne ne fut jamais moins porté que moi à l'hypocrisie. Mais l'astuce est la seule ressource d'un esclave, et j'avais ap- pris depuis longtemps à pratiquer une foule de ruses, que, tout en les méprisant, je trouvais souvent fort utiles. J'avais lieu maintenant de recourir à ces ruses, et j'usai si liieii de flatterie, que je me conciliai promptement la bien- veillance de mou maître, et qu'avant longtemps j'occupai le poste de domestique de confiance. C'était une position consi- dérable, et, après le contre-maître, j'étais décidément le per- sonnage le plus important de l'endroit. Mes fonctions consis- taient à faire le service particulier de mon maître, à l'accom- pagner à cheval aux meetings, à porter son manteau et si Bible, et à prendre soin de son cheval; car, entre autres choses, M. Carleton était connaisseur en chevaux, et il n'ai- mait pas à confier le sien à la négligence et à la maladresse habituelles îles grooms de ses voisins. Mon maître eut bientôt découvert mes talents en fait de lecture et d'écriture, — car je trahis par inadvertance un se- cret que j'avais résolu de garder. D'abord, il en parut mé- content; mais, comme il ne pouvait pas me les faire perdre, il se détermina à en tirer parti. 11 avait beaucoup d'écritures à faire, et il m'employa comme copiste. En ma qualité de se- crétaire, lorsque mon maître était occupé, j'étais souvent ap- pelé' à délivrer des passes. Cela augmenta beaucoup mon im- portance, et mes camarades commencèrent à me considérer comme le premier après « maître. » M. Carleton était naturellement bon et humain, et. quoi- que ses accès subits d'impatience et de mauvaise humeur lussent souvent assez fâcheux, cependant, si on le ménageait, ils ne duraient pas longtemps eu général; et, comme s'il s'é- tait reproché de n'avoir pas plus d'empire sur lui-même, il montrait, à leur suite, [dus d'affabilité et d'indulgence qu'à l'ordinaire, .le sus bientôt le prendre comme il [allait, et j'a- vançais chaque jour dans sa laveur. 11. 1-20 L'ESCLAVE BLANC. J'avais passablement de loisir, et je trouvais moyen de l'employer innocemment et agréablement. M. Carleton avait une bibliothèque, chose fort inusitée chez un planteur de la Caroline du Nord. Cette bibliothèque pouvait contenir de deui à trois cents volumes. Elle faisait l'admiration de tout le pays d'alentour, et no contribuait pas pou à faire à son possesseur une réputation d'homme très-instruit. Ma position de domes- tique de confiance m'y donnait un libre accès. La plupart des volumes traitaient de théologie; niais il y en avait d'autres d'un genre plus attrayant, et je pouvais, de temps en temps et à la dérobée, — car je n'aimais pas qu'on me vît lire autre chose que la Bible, — satisfaire le goût pour l'instruction que j'avais contracté dans mon enfance, et (pie toutes les dégrada- tions de la servitude n'avaient pas entièrement détruit en moi. Tout bien considéré, je me trouvais dans une meilleure situation que je ne l'avais jamais été depuis la mort de mon premier maître. J'aurais voulu, dans leur-intérêt comme dans le sien, que tout le reste des esclaves de M. Carleton eussent été aussi bien trai- tés que moi. Ceux qui étaient attachés au service de la mai- son, il est vrai, n'avaient pas à se plaindre, si ce n'est de ces maux inséparables de la servitude et que nulle indulgence de la part du maître ne saurait empêcher. Mais les ouvriers de la plantation, — au nombre d'une cinquantaine, — étaient dans une condition hien différente. M. Carleton, comme une grande partie des planteurs américains, n'entendait rien à l'agricul- ture, et n'en avait aucunement le goût. 11 ne s'était jamais occupé des affaires de sa plantation; sa jeunesse avait été fort dissipée, et, depuis sa conversion, il s'était entièrement voué à la cause de la religion. Naturellement ses affaires de ce genre et tout ce qui y avait rapport étaient complètement aux mains de son contre-maître, qui était fin, intelligent et bien au fait de la besogne ; mais chef sévère, acariâtre, et, m tous les bruits étaient vrais, ayant une très-faible dose de probité. M. Warner,— c'était le nom du oontre-maître, — ; avait CHAPITRE XX. 1-27 été engagé à « 1 ♦ ■ > conditions qui, bien que ruineuses pour le planteur el pour sa plantation, étaient fort communes dans la Virginie el dans les Carolines. Au lieu de recevoir un salaire régulier en argent, il prenail une portion de la récolte II était donc de smi intérêt terres, ni les esclaves ne lui appartenaient, et si dans dix ou douze ans, — à peu prés le temps qu'il aurait passée Carleton-Hall, il pouvait leur ôter toute leur valeur, le profit serait pour lui et la perte jour son patron. Ce but désirable, il semblait assez près de l'atteindre. Les terres de Carleton-Hall n'avaient jamais été cultivées, vraisemblablement, avec quelque habi- leté; mais M. Warner axait poussé le procédé de l'épuisement jusqu'à sa dernière limite. Les champs, l'un après l'autre, avaient été a retournés, » comme ils disent. — c'est-à-dire laissés, sans culture et sans baies, se couvrir de genêts et servir de pâture à tout le bétail du voisinage. D'année en an- née, de nouvelles terres axaient été exposées au môme procédé d'épuisement, qui avait détruit les champs déjà abandonnés, — jusqu'à ce qu'enfin il ne resta plus aucune terre vierge sur la plantation. Alors M. Marner commença à parler de sa démission, et ce ne fut qu'à force de sollicitations, et en lui assignant une plus forte part dans le produit fort amoindri, que M. Carleton le décida à demeurer encore une année. Mais ce n'était pas seulement la terre qui souffrait. Les es- claves étaient soumis au même procédé d'épuisement, et, tant par l'excès du travail, l'insuffisance de la nourriture, que par une sévérité pleine de caprice, ils l'taient devenus mécontents, maladifs et propres à peu de chose. Il \ en axait toujours deux ou trois d'évadés, — et parfois beaucoup plus. — qui erraient dans les bois; et cela donnait lieu à de nouveaux tracas et à des ligueurs nouvelles. 128 L'ESCLAVE BLANC. M. Carleton avait expressément ordonné de distribuer à ses serviteurs une ration de maïs et surtout de viande, ce qui, dans cotte partie du monde, était regardé comme une grande libéralité*; et je crois que, si nous avions reçu fidèlement la ration, le plus vigoureux d'entre nous aurait eu pour sa part la moitié autant de viande environ qu'en consommait la plus jeune tille de M. Carleton, enfant de dix à douze ans. Mais. si les esclaves étaient dignes de foi. ni les balances de M. War- ner, ni ses mesures n'étaient très-exa&es ; et. à les entendre, tout ce qu'il pouvait soustraire à leur ration de la semaine allait grossir sa part dans le produit annuel de la plantation. Une ou deux fois, des plaintes avaient été portées à M. Car- leton; mais il n'avait pas daigné les examiner. M. Warner, disait-il, ( ; tait un honnête homme et un chrétien. — C'était en effet sa réputation de chrétien qui avait été sa première re- commandation auprès de son patron, — et ces propos calom- nieux étaient dus à l'animosité que les esclaves, ressentent toujours contre le surveillant qui les oblige à faire leur devoir. Cela pouvait être; je ne prétends pas positivement dire le contraire. Cependant, je sais que ces imputations d'improbité n'étaient pas bornées à la plantation, et qu'elles circulaient assez librement dans le voisinage ; et, s'il n'était pas un coquin, M. Carleton, par sa confiance sans limite, sans soupçon et sans prudence, faisait de son mieux pour le rendre tel. Que les esclaves fussent ou non frustrés de leur ration, tou- jours est-il incontestable qu'ils étaient accablés de travail et durement traités. M. Cartelon prenait toujours le parti de son contre-maître, et avait coutume de soutenir qu'il était impos- sible de mener une plantation sans être très-sévère et sans user fréquemment du fouet; et pourtant, comme il avait bon cœur, il était peiné lorsqu'il s'en présentait quelque occasion sérieuse. Mais il était souvent hors de chez lui, par consé- quent, fort peu au fait de ce qui s'y passait; et le reste du temps, soigneux de ménager sa sensibilité, le contre-maître avait défendu, sous les peines les plus sévères, qu'il appliquait CHAPITRE XX. 129 avec une rigueur impitoyable, de jamais rien rapportera la mai- son de oe qui se faisait sur la plantation. Par ce moyen ingé- nieux, quoique très-commun, M. Warner n'en faisait qu'à sa tête, lui réalité, M. Garleton avait aussi peu d'autorité sur sa plantation que sur aucune autre du comté, et il ne la connais- sait pas davantage. Dans sa jeunesse, mon maître avait parié au\ courses de chevaux et aux tables de jeu, et jeté son argent par les fenêtres de mille manières absurdes. Depuis qu'il était devenu dévot, il avait cessé ces dépenses-là, mais il en faisait d'autres. Ce n'était pas une faible somme qu'il consacrait chaque année à acheter des Bibles, à réparer des églises, et autres pieux ob- jets. Depuis plusieurs années son revenu avait été en dimi- nuant, mais sans qu'il eût diminué en proportion de ses dé- penses. Comme conséquence naturelle, il s'était fort endetté. A mesure qu'il s'appauvrissait, son contre-maître s'était en- richi. Ses terres et ses esclaves étaient grevés d'hypothèques, et il commençait à être tourmenté par l'officier du shérilï. .Mais ces perplexités ne lui faisaient point abandonner ses tra- vaux spirituels, et il les poursuivait même avec plus de dili- gence qu'auparavant, s'il est possible. Il y avait six à sept mois que je vivais chez lui, et j'étais complètement en faveur, lorsque, un dimanche matin, nous partîmes ensemble pour un endroit situé à huit milles de dis- tance, et où il n'avait pas prêché depuis que j'étais à son ser- vice. Le meeting avait lieu en plein air; cependant l'endroit était joli et tout à fait convenable, car c'était un petit tertre parsemé ça et là de vieux chênes touffus. Leurs branches, qui s'étendaient au loin, donnaient une ombre épaisse, sous la- quelle il n'y avait pas d'autre végétation qu'une espèce de ga- zon qu'on rencontre fréquemment dans ce pays. Presque au sommet du tertre, quelqu'un avait placé des bancs grossiers, et, adossé à l'un des plus grands arbres, était un informe petit échafaudage où étaient une ou deux chaises, et qui paraissait destiné' à servir de chaire. 150 L'ESCLAVE BLANC. Tout un escadron de ehevaux, et jusqu'à dix nu douze voi- tures, étaient rassemblés au bas du tertre, et déjà les bancs étaient occupé! par une grande quantité de personnes. Le nombre des blancs, toutefois, était bien dépassé par celui i\r^ esclaves, qui formaient çà et là des groupes, la plupart clans leurs habits du dimanche, et beaucoup (Feutre eux ayant l'air fort décent. Quelques-uns, cependant, étaient fort sales et fort déguenillés; et il y avait une foule d'enfants entre deu\ âges, venus des plantations voisines, lesquels n'avaient pas même un bâillon pour couvrir leur nudité'. Mon maître eut l'air enchanté à la vue «l'un si nombreux auditoire. Il mit pied à terre au bas de la colline, si une si pe- tite hauteur mérite ce nom. et il me donna son cheval à gar- der. Je cherchai une place convenable pour attacher les che- vaux; et, comme je savais que le service ne commencerait pas immédiatement, je me promenai çà et là, regardant les équipages et les assistants. Tandis que j'étais occupé de la sorte, une élégante voiture survint. Elle s'arrêta; un domes- tique sauta, ouvrit la portière et abaissa le marchepied. Une dame d'un certain âge, et une autre de dix-huit à vingt ans, occupaient le fond. Sur le devant était une femme que je pris pour leur femme de chambre, quoique je ne pusse pas la voir distinctement. Mon attention fut appelée ailleurs, et je me tournai d'un autre côté. Quand je regardai de nouveau, les deux dames gravissaient la butte et la femme de chambre était descendue. Je ne voyais que son dos; elle prenait quelque chose dans la voiture. L'instant d'après elle se retourna. Ce- lait Cassy !... c'était ma femme ! Je m'élançai et la saisis dans mes bras. Elle m'avait re- connu ; et. poussant un cri de surprise et de joie, elle serait tombée si je ne l'eusse soutenue. Elle se remit aussitôt et me dit de la laisser aller; elle était venue chercher l'éventail de sa maîtresse et elle devait le lui porter en toute hâte. Elle m'engagea pourtant à l'attendre, car, si elle pouvait en obte- nir la permission, elle reviendrait sur-le-champ. Elle monta CHAPITRE XX. 151 lestement la hauteur el rejoignit sa maîtres»; . Je pouvais soir, à ses gestes, avec quelle chaleur elle présentait sa requête. On la lui accorda, «'i en un roomenl elle fut à mon côté. !>•• nouveau je la pressai sur mon cœur, el de nouveau elle me rendit mes embrassements. Je sentis encore une fois ce que c'était que lf bonheur. Je la pris par la main et la conduisis à un petit lniis. de l'autre côté de la route. C'était un épais !;iillis. où dous pouvions être à l'abri tics regards. Nous dous assîmes sur un arbre tombé, et, ses mains serrées dans les miennes, nous nous fîmes mille questions. Après les premières émotions de notre rencontre, Ca'ss) me • If manda un récit détaillé de nies aventures depuis noire se paration. Comme son œil s'alluma, comme son sein se gonfla en m 'écoutant ! A chaque incident douloureux, d'abondantes larmes ruisselaient sur ses joues, tantôt pâles, tantôt colorées; a chaque lueur de bien-être ou de consolation, un tendre sourire de sympathie répandait comme une vie nouvelle dans mon âme. Vous qui avez aimé comme nous aimions. — vous qui avez été séparés comme nous L'avions été, sans espérance de jamais nous revoir. — vous qui vous êtes revus, comme nous nous revoyions, par un effet du hasard ou de la Provi- dence, — vous, vous seuls, pouvez vous imaginer L'émotion qui gonfla mon cœur quand je pressai la main de ma femme, — de ma femme qui. tout esclaves ([lie nous étions, m'était aussi chère que peut l'être la sienne au plus orgueilleux de vous autres, hommes libres! Mon récit achevé, Cassy me serra de nouveau dans ses bras en m'appelant son mari; des larmes inondaient encore ses joues, mais c'étaient des larmes de joie. Puis, pour quelque temps, elle resta silencieuse et comme perdue dans une sorte de rêverie, ou même comme doutant presque si tout ce qu'elle venait d'entendre, — si l'époux qu'elle avait devant l»'s yeux, si notre rencontre inespérée, étaient rien de plus qu'un rêve trompeur. — Mais un ou deux baisers rappelèrent son atten- tion et lui tirent comprendre que ]<• n'étais pas moins inipa- 152 » L'ESCLAVE BLANC. tient d'entendre son histoire qu'elle l'avait été d'entendre la mienne. CHAPITRE XXI. La pauvre enfant parut avoir là plus grande répugnance à se reporter au jour terrible qui nous avait séparés, à ce que nous pensions alors, pour jamais. Elle hésita, — elle sem- blait honteuse; il lui coûtait de parler de ce qui avait suivi cette séparation. J'eus pitié d'elle, et, quelque vive que fût ma curiosité, — si mes sentiments en cette circonstance méritent un pareil nom, — j'aurais presque désiré que cet intervalle fût passé sous silence. J'étais assailli de doutes cruels, d'ap- préhensions effroyables, et je redoutais de l'entendre parler; mais elle cacha son visage dans mon sein, et, murmurant d'une voix à moitié étouffée par les sanglots: « Mon mari doit le savoir, » elle commença son récit. Elle était déjà, me dit-elle, plus qu'à demi morte d'épou- vante et d'horreur, et le premier coup que lui porta le colo- nel Moore l'étendit par terre sans connaissance. Lorsqu'elle revint à elle, elle se trouva couchée sur un lit, dans une chambre qu'elle ne se souvenait pas d'avoir jamais vue. Elle se leva tant bien que mal du lit, car ses contusions ne lui lais- saient guère les mouvements libres. La chambre était bien meublée; le lit était entouré de rideaux élégants; dans un coin était une table de toilette; enfin, il y avait tout l'ameu- blement habituel d'une chambre à coucher de dame, mais aucune autre chambre de Spring-Meadow ne ressemblait à celle-là. La pièce avait deux portes qu'elle essaya d'ouvrir, mais elles étaient fermées au verrou. Elle regarda par les fenêtres, dans l'espoir de reconnaître l'endroit où elle était, mais tout ce qu'elle put découvrir, c'est que la maison semblait entou- CHAPITRE XXI. 153 rée d'arbres; car tes fenêtres étaienl garnies à l'extérieur de persiennes qui étaienl assujetties d'une manière qu'elle ne comprenait pas, en sorte qu'elle ne pouvait pas les ouvrir. L'état des portes et des fenêtres lui prouva qu'elle était pri- sonnière, e1 confirma ses plus sinistres soupçons. Comme flic passait devant la toilette, elle jeta un coup d'œil sur la glace; son visage était d'une pâleur mortelle, ses che- veux tombaient en désordre sur ses épaules; et, en abaissant ses regards, elle vit sur sa robe des tacbesde sang : — était-ce son sang ou celui de son mari! Elle ne pouvait le dire. Elle s'assit sur le bord du lit : la tète lui tournait, et elle savait à peine si elle était éveillée ou si elle rêvait. Bientôt une des portes s'ouvrit, et une femme entra. C'était miss Ritty (1 ), comme l'appelaient les domestiques dëSpring- Meadow . jolie brune qui occupait le rang de favorite du co- lonel Mm ire. Le cœur battit fort à Cassy lorsqu'elle entendit fouiller dans la serrure, et elle fut bien aise de voir que c'é- tait une femme, et une femme qu'elle connaissait. Elle cou- rut a elle, la saisit par la main et implora sa protection. La fille si' mit à rire et lui demanda de quoi elle avait peur. Cassy sut à peine quelle réponse faire. Après un moment d' hésita - tion. elle pria miss Ritty de lui dire où elle était et ce qu'on comptait faire d'elle. — Vous êtes dans un joli endroit, fut la réponse; et. quand maître viendra, vous pourrez lui demander ce qu'on doit faire de vous. Ceci fut dit avec un ricanement significatif que Cassy ne sut que trop interpréter. Quoique miss Ritty eût évité de répondre directement, Cassj crut comprendre où elle devait être. Cette femme, elle se le rappelait, occupait une petite maison, — la même qu'a- vaient jadis habitée la mère de Cassy et la mienne. Cette mai- son était entourée d'un petit bois qui la dérobait presque à la (1) Henricllc. 12 IV, L'ESCLAVE BLAWC. vue. et elle était rarement visitée par aucun des domestiques. Miss Ritty se considérait, et. dans le l'ait, était regardée par nous autres, comme une personne de conséquence ; et, quoi- qu'elle daignât parfois faire des visites, elle n'était pas sou- vent désireuse qu'on les lui rendît, (amendant, Gassy avait été une ou deux fois chez elle. Il y avait sur le devant deux petites chambres où elle avait un libre actes, mais celles de derrière étaient fermées, et les domestiques se disaient à l'o- reille que le colonel Moore en gardait si bien la clef, que miss Ritty elle-même n'y entrait pas sans lui. Ce n'étaient peut-être que des calomnies, mais Cass\ se souvenait d'avoir remarqué qui 1 les fenêtres de cette chambre étaient protégées en dehors par des persiennes contre une impertinente curiosité, et elle n'eut plus de doutes sur l'endroit où elle était. Elle le dit à miss Ritty, et elle s'informa si sa maîtresse sa- Kl ' vait son retour. Miss Ritty ne pouvait pas dire. Elle s'informa si sa maîtresse avait une autre femme de chambre à sa place. Miss Ritty ne savait pas. Elle réclama la permission d'aller voir sa maîtresse; mais miss Ritty lui dit que c'était impossible. Elle demanda que sa maîtresse pût savoir où elle était et qu'elle désirait beaucoup de la voir. Miss Ritty dit qu'elle serait charmée de l'obliger, mai*» qu'elle n'était pas dans l'habitude d'aller à la maison, et que' la dernière fois qu'elle y était allée, mistress Moore lui axait parlé d'une façon si dure, qu'elle s'était bien promis de n'y plus retourner, à moins d'y être absolument obligée. Axant ainsi épuisé chaque ressource, la pauvre Cassx se jeta sur son lit, cacha sa figure dans les draps, et chercha du sou- lagement dans ses larmes. Ce fut alors le tour de miss Ritty. Elle frappa doucement la pauvre fille sur l'épaule, lui dit de ne passe laisser abattre, et, ouvrant une commode qui était dans la chambre, elle en CHAPITRE XXI. 135 tira une robe,, qu'elle déclara « merveilleusement belle. » Bile engagea Cass) à se lever et à la mettre, attendu que smi mai tre allait venir. C'était ce que craignait Cassy; mais elle es- péra retarder la visite, si elle ne pouvail pas l'éviter. Elle dit donc à miss Kitt\ qu'elle était trop malade pour voir per- sonne; elle refusa positivement de regarder la robe, et supplia qu'on la laissât mourir en paix. Miss lîith se mit à rire à ees paroles; cependant elle parut un peu alarmée de celle idée de mort, et lui demanda ce qu'elle avait. C;iss\ répondM qu'elle en avait assez vu et assez souffert pour tuer i|ui que ce fût; qu'elle avait la tête et le cœur bri ses. et que plus tôt la mort viendrait à son secours, mieux ce seraiti Puis, s'armant de tout son courage, elle prononça mou nom. et s'efforça dedécouvrir ce que j'étais devenu. Miss Uitt\ secoua de nouveau la tête, et déclara qu'elle ne pouvait don- ner aucun renseignement. En ce moment, la porte s'ouvrit, et le colonel Moore entra. Il avait l'air d'un coupable. La rougeur qui couvrait son vi- sage la dernière fois qu'elle l'avait vu avait disparu entière- ment ; il était pâle et sombre. Elle ne l'avait jamais vu ainsi, et elle trembla à cet aspect. 11 ordonna à Ritty de sortir, mais il lui dit d'attendre dans la pièce de devant; peut-être au- rait-il besoin de son assistance. 11 ferma la porte au verrou, et prit place sur le lit. à côté de Cassy. Elle se leva effrayée, et se retira à l'autre bout de la ebambre. 11 sourit dédaigneu- sement, lui ordonna de revenir et de s'asseoir nrès de lui. Elle obéit, - car, malgré sa répugnance, elle ne pouvait faire autrement. 11 lui prit la main, et lui passa un bras au- tour de la taille. Elle recula de nouveau, et voulait fuir; mais il frappa du pied avec impatience, et lui commanda avec du- reté de rester tranquille. Il gai'da un instant le silence ; — puis, changeant de ton, il reprit son sourire habituel, et commença de cette voix douce et insinuante pour laquelle il n'a va il pas son pareil. Il l'atta- qua par la llatterie, par i\r> paroles dorées et de généreuses 136 L'ESCLAVE BLANC. promesses. Il lui reprocha, mais sans dureté, ses tentatives pour échapper aux bontés qu'il lui témoignait. Ensuite, il parla de moi; mais, en abordant ce sujet, sa voix s'éleva, le rouge lui remonta au visage, et il parut tout prêta perdre sou sang-froid. Elle l'interrompit, et le conjura de lui apprendre ce que j'étais devenu. Il répondit que j'étais assez bien, — beaucoup mieux que je ne méritais d'être; mais qu'elle n'avait pas besoin d'y songer davantage, attendu que son intention était de ni 1 envoyer hors du pays dés que je serais en état de voya- ger, et. qu'elle ne devait pas espérer de jamais me revoir. Elle le supplia vivement de la faire vendre avec moi. Il fei- gnit d'être tout surpris de cette prière, et demanda pourquoi elle la faisait. Elle lui dit qu'après tout ce qui était arrivé, il était mieux qu'elle ne vécût plus dans sa maison; d'ailleurs, si elle (Hait vendue en même temps, elle pourrait être achetée par la personne qui au/ait acheté son mari. Ce mot de mari le jeta dans une violente colère. Il lui dit qu'elle n'avait pas de mari, et n'en avait pas besoin, car il serait pour elle mieux qu'un mari. Il ajouta qu'il était las de sa folie; et, avec un regard significatif, il l'invita à ne pas faire la bête, à cesser toutes ces pleurnicheries, à être une bonne fille, et à faire ce que son maître désirait. N'était-ce point le devoir d'une do- mestique d'obéir à son maître? Elle lui dit qu'elle était malade et misérable, et le conjura de la laisser. Au lieu de le faire, il lui passa les bras autour du cou, et déclara que sa maladie était pure imagination, car il ne l'avait jamais vue à moitié si jolie. Elle se leva, mais il la saisit dans ses bras, et l'entraîna vers le lit. Même en ce moment terrible, elle ne perdit pas sa pré- sence d'esprit. Elle résista de toute sa force, et réussit à s'ar- racher à ses odieux embrassements. Alors, rassemblant toute son énergie, elle le regarda au visage, autant que ses pleurs le lui permettaient, et, tâchant de retrouver sa voix : — Maî- tre! père! s'écria-t-elle, que voulez-vous de votre fille? CHAPITRE XXI. 157 Le colonel Moore chancela comme >i une halle l'avait frappé. Sa face se couvril d'une rougeur brûlante; il voulut parler, mais les paroles semblèrent s'arrêter dans sa gorge. Cette confusion De dura qu'un moment. Il redevint maître de lui-même, et. sans tenir compte tir ce dernier appel, il se contenta de dire que, si elle était vraiment malade, il ne vou- lait pas la tourmenter. A ces mots, il ouvrit la porte, ri sortit de la chambre. Elle l'entendit causer avec miss Ritty, qui entra quelques instants après. Elle commença par une longue série de ques- tions sur ce qu'avait dit et fait le colonel; mais, voyant que Cassy n'était pas disposée à répondre, elle se prit à rire, et la remercia, et lui dit de ne pas se mettre en peine, attendu qu'elle avait écouté et regardé tout le temps par le trou de la serrure. Elle n'imaginait pas pourquoi Cassy faisait tant d'em- barras. Cela sérail excusable dans une très-jeune tille, mais dans une de son âge, et mariée, qui plus est, — elle ne le comprenait pas. Telle est la moralité, telle est la modestie, qu'on attend d'une esclave! La pauvre Cassy n'était pas d'humeur à discuter; elle écouta donc ces propos licencieux sans y répondre. Toutefois, même en ce moment, elle eut une faible lueur d'espoir. L'idée lui vint qu'en faisant comprendre à miss Ritty le risque qu'elle courait si elle aidait à se créer une rivale, elle ne serait pas bien aise de la perspective d'être supplantée dans une situa- tion qu'elle paraissait trouver si agréable. Cette idée semblait offrir quelque chance de décider miss Ritty à favoriser son évasion de Spring-Meadow, et elle résolut de le tenter. 11 était nécessaire de sonder le terrain avec prudence; il ne fallait pas, en piquant l'orgueil de cette tille, se priver de tout l'avantage qu'il y avait ;'i exciter ses craintes. Elit- aborda le sùjel par degrés, et le lit envisagera sa com3 pagne sous un jour évidemment tout nouveau. A la première ouverture, celle-ci montra beaucoup de confiance dans sa beauté, et affecta de ne rien craindre; cependant il devin! 158 L'ESCLAVE BLANC. bientôt manifeste que, malgré toute sa forfanterie, elle était fort alarmée. En effet, il était impossible de regarder en face sa future rivale et de ne pas apercevoir le danger. Cassy fut enchantée de voir l'effet de ses suggestions, et' commença à avoir de sérieuses espérances de s'évader encore une fois. C'était assurément une misérable et bien probablement une insuffisante ressource. Mais que faire 1 ? Quelle autre chance d'échapper à un sort que tous ses sentiments de femme et de chrétienne lui faisaient envisager avec horreur? Elle n'en avait pas d'autre; elle la tenterait, et se lierait à Dieu pour le succès. Elle expliqua alors à miss Ritty ce qu'elle comptait faire, et l'assistance qu'elle demandait. Sa nouvelle alliée applaudit à sa résolution. — Certainement.: si le colonel Moore était vraiment son père, cela faisait une différence; et ses sentiments s'expli- quaient comme méthodiste, car on savait que les gens de cette secte étaient singulièrement stricts dans toutes leurs idées. Mais, quoique miss Ritty fût assez disposée à encourager et à applaudir, elle paraissait avoir beaucoup de répugnance à fa- voriser, d'une manière active, une évasion qui, bien que fa- vorable à ses intérêts, pouvait la compromettre et la faire tomber en disgrâce, si son intervention venait à se découvrir. Plusieurs plans furent proposés, mais miss Ritty trouva des objections à tous. Elle préférait tout au risque d'être soup- çonnée de conspirer contre les vues de son maître. Comme elles n'étaient pas parvenues à trouver aucun projet réalisable, il fut convenu que. pour gagner du temps, on annoncerait que Cassy était extrêmement malade. C'était, du reste, à peine une fiction ; car il ne fallait rien moins que sa situation critique pour que la pauvre enfant eût pu résister aux secousses de ces vingt-quatre dernières heures. Ritty se chargea de persuader à son maître que ce qu'il avait de mieux à faire était de la laisser tranquille jusqu'à ce qu'elle fût mieux. Elle promettrait de la chapitrer pendant ce temps-là, et assurerait au colonel Moore qu'elle saurait bien lui faire comprendre qu'il était de CHAPITRE XXI. 139 son intérêt ei de son devoir de céder aux désirs de son maître. Jusque-là, tout allait parfaitement bien. Elles avaient à peine combiné leur plan, qu'elles entendirent le pas du colo- nel dans la chambre voisine. Ritt) courut à lui et parvint à lui persuader de partir sans essayer de voir Cassy. Il loua son zèle et promit de suivre son a\is. Le lendemain il arriva une circonstance que ni Cassy ni Ritty n'avaient prévue, mais qu 1 se trouva être très-favorable à leur dessein. Le colonel Moore fut obligé de se rendre sans retard à Baltimore pour affaires. Avant de se mettre en route, néanmoins, il trouva le temps de voir Ritty et de lui enjoindre d'avoir l'œil sur Gassj , et de prendre soin de la rendre raisonnable avant son retour. Si Cassy devait jamais s'échapper, c'était le moment. Elle eut bientôt arrêté son plan. Son but était autant de garantir Ritty de tout soupçon, que d'assurer sa fuite. Heureusement tout pouvait se concilier. Cassy ne pouvait s'échapper que par la porte ou par les fenêtres. Par la porte, il n'y fallait pas songer, attendu que Ritty en avait la clef et était censée se tenir toujours, endormie ou éveillée, dans la chambre de de- vant. L'évasion devait donc se faire par une d^s fenêtres. Ces fenêtres n'étaient pas à guillotine, comme c'est l'usage du pays, mais elles s'ouvraient sur gonds à l'intérieur. Les per- siennes dont elles étaient garnies au dehors étaient clouées sur le châssis des fenêtres , et n'étaient pas destinées à être ouvertes. Il fallait les couper ouïes briser; et, comme elles étaient en bois de pin, la chose n'était pas bien difficile. Ritty apporta deux couteaux de table, et aida à les couper; quoique, suivant l'histoire qu'elle devait faire à son maître, elle fût censée avoir dormi tout le temps très-profondément .'l -ans aucun soupçon, et Cassy avoir secrètement coup»'' les persiennes avec un couteau de poche. Le soir du départ du colonel, tout fut prêt de bonne heure, ri Cassj devail s'échapper dès qu'elle oserait tenter l'aven- ture. Rittj convint de ne l'avertir de l'évasion que le lende- main assez tard. Ce délai devait s'expliquer par la difficulté 140 L'ESCLAVE BLANC. qu'elle aurait eue à trouver le contre-maître, et par l'incerti- tude où elle aurait été de savoir si le colonel était bien aise, que le contre-maître fût mis au fait de toute cette affaire. En tous cas, elles espéraient qu'il ne serait fait aucune poursuit! 1 vigoureuse avant le retour du colonel. Cassy se tint prête à partir. Elle éprouvait une angoisse à l'idée de me quitter; mais, comme Ritty ne pouvait ou ne vou- lait pas lui dire ce que j'étais devenu , et qu'elle savait que, séparés et sans appui comme nous Tétions, il nous était im- possible de nous prêter l'un l'autre aucune assistance, elle jugea avec raison qu'elle me servirait mieux et répondrait plus à mes vœux, en adoptant le seul plan qui parût offrir une chance d'éviter la violence qu'elle craignait. Ritty lui avait fourni sur sa ration de quoi se sustenter plusieurs jours. 11 faisait complètement nuit et il était temps de partir. Elle embrassa son hôtesse et sa confidente, qui pa- raissait très-affectée de la laisser tenter seule une aventure si désespérée, et qui lui donna sans hésiter le peu d'argent qu'elle eût. Cassy fut très-touchée de cette générosité inattendue. Elle descendit par la fenêtre, dit adieu à Ritty, et, rassemblant toute sa résolution, elle se dirigea vers la grande route à travers champs par la voie la plus courte. Cette route n'était guère fréquentée que par les gens de Spring-Meadou et d'une ou deux autres plantations voisines, et, à cette heure du soir, il y avait peu de danger de rencontrer personne, excepté peut-être un esclave évadé qui serait aussi désireux quelle d'éviter d'être vu. 11 n'y avait pas de lune; — mais la clarté des étoi- les servait à guider ses pas. Elle n'avait aucune appréhension de se perdre, car elle avait été fréquemment en voiture avec sa maîtresse jusqu'au petit village où était le palais de jus- tice du comté, et c'était Là que pour la première fois elle s'était déterminée à partir. Elle y arriva sans avoir rencontre 5 une seule âme. Jusqu'a- lors rien n'annonçait encore le matin. Tout était silencieux, à l'exception du cri monotone des insectes de l'été, inter- CHAPITRE XXI. 141 rompu de temps à autre par le chanl d'un coq nu l'aboiement d'un chien de garde. Le village se composait d'un palais de justice délabré, d'une boutique de forgeron, d'unetaverne, de deux ou trois magasins, et d'une demi-douzaine de maisons éparses. Il était situé au confluent de deux routes. L'une d'elles, elle le savait, conduisait au chemin qui allait à Baltimore. Elle s'était flattée de l'idée d'atteindre cette ville, où elle avait beaucoup de connaissances, et où elle espérait trouver de la protection et routes qui se rejoignaient au palais de justice elle devait prendre. Elle ne pouvait s'en informer, demander un verre. d'eau froide, ou même être vue sur la route, sans courir le risque d'être prise comme évadée, et ramenée au maître qu'elle fuyait. Après avoir hésité quelque temps, elle prit une des routes qui s'offraient à son choix, et marcha avec vigueur. Les émo- tions des deux derniers jours semblaient lui avoir donné une force surnaturelle; car, après une marche d'une vingtaine de milles, elle se sentait plus fraîche que jamais. Mais la clarté du matin, qui commençait à se montrer, lui rappela qu'il n'était pas prudent d'aller plus loin. Tout près de la route était un fourré propice, dont les arbrisseaux et les herbes étaient tout ruisselants de rosée. Elle y était à peine entrée, qu'elle le trouva assez haut et assez serré pour lui fournir une retraite suffisante. Elle s'agenouilla, et, dénuée comme elle L'était de toute assistance humaine, elle implora la protec- tion du ciel. Après avoir fait un maigre repas, — car il était nécessaire de ménager ses provisions, — elle ramassa assez de feuilles pour se faire un lit grossier, et se mit à dormir. Les trois nuits précédentes, elle avait à peine dormi; — mais cette fois elle prit sa revanche, car elle ne s'éveilla que fort tard dans l'après-midi. Dès que le soir arriva, elle se remit en marche avec autant de vigueur qu'auparavant. Le chemin se bifurquait fréquemment; mais elle n'avait aucun moyen de \V2 L'ESCLAVE BLANC. déterminer le côté qu'elle (lovait suivre. Elle prenait l'un ou l'autre, suivant que son jugement ou plutôt sa fantaisie en décidait; et elle se consolait avec L'idée qu'elle avait beau choisir bien ou mal, en tous cas elle s'éloignait toujours de Spring-Meadow. Dans le cours de la nuit, elle rencontra plusieurs voyageurs; quelques-uns passèrent sans avoir l'air de la remarquer. Elle en aperçut d'autres à distance, et elle se cacha dans les buis- sons jusqu'à ce qu'ils fussent passés. Mais elle ne se tira pas toujours si facilement d'affaire : plus (Tune fois elle fut ar- rêtée et questionnée; heureusement elle réussit à donner des réponses satisfaisantes. A la vérité, surtout à la lueur incer taine du soir, il n'y avait rien dans son teint qui put indiquer positivement qu'elle était esclave; et. en répondant aux ques- tions qui lui étaient faites, elle prit soin de ne rien dire qui Habit sa condition. Un des questionneurs secoua la tète et ne parut [»as satisfait; un autre resta immobile sur son cheval, et la regarda jusqu'à ce qu'elle fut bors de vue: un troisième lui dit que c'était bien louche; mais, tous trois la laissèrent passer. Elle était moins exposée à ces fâcheuses rencontres, parce que, en Virginie, les habitations ne sont pas situées, en général-, sur le bord des routes. Les planteurs préfèrent ordi- nairement bâtir à quelque distance; et les chemins, traversant des lieux très-élevés et très-arides, promènent le voyageur fa- tigué par un pays désolé, et qui semble presque inhabité. Au retour du matin, elle se cacha comme la veille, et attendit que la nuit revint pour se remettre en marche. Elle continua de cette manière pendant quatre jours, ou plutôt quatre nuits, au bout desquelles ses provisions furent entièrement épuisées. Elle avait erré sans savoir où. et l'es- poir d'atteindre Baltimore, qui avait d'abord allégé sa fatigue. s'était presque évanoui. Elle ne savait que faire; aller beaucoup plus loin sans assistance n'était guère possible. Cependant, si elle demandait des aliments ou un guide, quoiqu'elle eût quelque chance, peut-être, de passer pour une femme libre. CHAPITRE \\1. Wé> son teint ci l,i circonstance de voyager seule pourraient la faire soupçonner d'évasion, et bien probablement elle sérail arrêtée, mise en prison, et retenue jusqu'à ce que le soupçon se Fui changé en certitude. Elle marchait lentement la cinquième nuit, épuisée de faim et il»- fatigui . el réfléchissant à sa malheureuse situation, l<»r> qu'à la descente d'une colline la mute l'amena brusquement sur le bord d'une large m ière. Il n'y avait pas de pont : mais un bac était attaché à la rive, el tout à côté t ; t;ùt la maison cra passeur, qui paraissait être aussi une taverne. C'était une nou- velle perplexité; elle ne pouvait traverser la rivière sans ap- peler les gens «lu bac mi sans attendre qu'ils parussent, et c'é- tail s'exposer sur-le-champ au risque d'être découverte qu'elle ;i\;iit résolu de retarder jusqu'au dernier moment. Cependant, s'en retourner chercher une autre route semblait être un expédient également désespéré. Tout autre chemin qui ne conduisait pas dans une direction opposée à celle qu elle vou- lait suivre la ramènerait vraisemblablement sur le bord de la même rivière, et, comme elle ne pouvait vivre sans manger, elle serait bientôt forcée de demander assistance quelque part, et de braver le danger qu'elle tenait tant à éviter. Elle s'assit au bord de la route, résolue à attendre le matin et à en courir la chance. 11 y avait près de la maison un champ de maïs, et les tiges étaient couvertes d'épis dorés; elle n'a- vait ni l'eu ni moyen d'eu allumer, mais ce goût de lait sucré ijii ont les grains non encore mûrs suffit à satisfaire les exi gences de la faim. Elle avait choisi une place d'où elle pouvait observer les premiers mouvements qui se feraient autour de la maison du passeur, le matin se levait à peine, qu'elle vit un homme en ouvrir la porte et en sortir. Il était noir: elle marcha hardi- ment à lui. ri lui dit qu'elle était très-pressée, et qu'elle dési- rait de passer l'eau immédiatement. L'homme eut l'air assez surpris de voir une voyageuse seule et si matin. — Mais, après être resté une ou deux minutes à ouvrir de grands yeux, il 114 L'ESCLAVE BLANC. parut se rappeler que c'était une occasion de gagner honnê- tement deux sous, et, tout en marmottant qu'il était de bien bonne heure et que le bac ne marchait qu'après le lever du soleil, il offrit de la passer dans un canot pour un demi-dollar. Elle acquiesça sans hésitation à ce prix, et le drôle, sans au- cun doute, empocha la somme sans se souvenir de la donner à son maître ni de faire aucune mention de cette voyageuse si pressée. Ils entrèrent dans le bateau, et il se mit à pagayer. Elle n'osait faire aucune question, de peur de se trahir, et elle lit de son mieux pour apaiser la curiosité du batelier, qui, tou- tefois, était fort poli et aisément satisfait. Ayant débarqué de l'autre côté, elle avança d'un ou deux milles ; dans l'intervalle, le jour s'était levé complètement, et elle se cacha comme d'ha- bitude. La nuit elle se remit en marche. Mais elle était affaiblie par la faim, ses souliers étaient presque usés, ses pieds étaient enflés et très-douloureux, et, à tout prendre, sa situation n'é- tait rien moins qu'agréable. Elle semblait avoir quitté la grande route, et suivre quelque chemin de traverse, qui ser- pentait à travers des champs déserts et tristes, et semblait être très-peu fréquenté. Toute cette nuit-là, elle ne rencontra pas une seule âme, pas une seule maison. Quoi qu'il lui en coû- tât, elle persista à se traîner en avant ; mais elle avait perdu courage, le cœur lui manquait, et ses forces étaient presque épuisées. Enfin, le matin parut; mais la malheureuse Cassy ne chercha pas à se cacher comme de coutume. Elle continua d'aller dans l'espoir d'atteindre quelque maison. Elle était tout à fait abattue, et elle aimait mieux risquer sa liberté et même s'exposer à être ramenée à Spring-Meadow et soumise à la terrible destinée qui l'avait décidée à fuir, que de périr de faim et de fatigue. Il est vraiment triste que la plus noble résolution, que la plusfière obstination de l'àme, soient foret Ses si souvent de céder aux basses nécessités de l'humaine na- ture, et par une pitoyable et absurde crainte de la mort, — CHAPITRE XXI. li.S crainte <|iu' les tyrans ont toujours si bien su exploiter, — . de descendre des hauteurs sublimes de l'héroïsme à la fâche soumission de l'esclavage! Elle n'avait pas < ; t< ; loin lorsqu'elle vit sur le bord de la route une maison liasse et de mauvaise mine. C'était une pe- tite construction de troncs d'arbres, noircie par l'âge et pas sablement détériorée. La moitié au moins des vitres manquait aux deux ou trois petites fenêtres dont elle était pourvue, et on les avait remplacées par de "vieux chapeaux, de vieux ha- bits et des morceaux de planches. La porte semblait prête à tomber de ses gonds, et il n'y avait aucune espèce de clôture autour de la maison, à moins qu'il ne lut permis de donner ce nom aux grandes mauvaises herbes dont elle était environ- née. Somme toute, elle présentait des signes manifestes d'in- curie et d'indolence. f.;iss\ frappa doucement à la porte, et une \oix de femme, mais rude, lui dit (rentier. L'appartement se composait d'une seule pièce sans antichambre, que Cassy trouva occupée par une femme entre deux âges, pieds nus, salement habillée, et dont les cheveux mal peignés pendaient autour d'un vi- sage brûlé du soleil. Elle posait une table vermoulue , et semblait faire les apprêts d'un déjeuner. Un côté de la cham- bre était presque entièrement occupé par une énorme che- minée. Elle était allumée, et des gâteaux de maïs cuisaient dans les cendres. Au coin opposé était une couchette basse sur laquelle un homme, qui paraissait être le maître de la maison, était encore endormi, en dépit des pleurs et des cris d'une demi-douzaine de marmots, non lavés, non peignés et à demi nus, qui ne faisaient que tomber et brailler, mais qui rentrè- rent bien vite dans le silence et se cachèrent derrière leur mère à la vue d'une étrangère. La femme indiqua une espèce d'escabeau ou de banc gros- sier, qui semblait être le seul meuble de la maison en l'ait de siège, et invita Cassv à s'asseoir. Cassv \ prit place, et son hô- tesse fixa sur elle un opil perçant, et eut l'air d'avoir une 15 146 L'ESCLAVE BLANC. grande curiosité de savoir qui elle était et ce qu'elle voulait. Dès queCassy put rassembler ses idées, elle raconta à son hô- tesse qu'elle allait de Richmond à Baltimore pour voir une sœur malade. Elle était pauvre, sans amis, et était obligée de faire la route à pied. Elle s'était égarée et avait erré toute la nuit sans savoir où elle était ni où elle allait. Elle était à moitié morte de faim et de fatigue, et avait besoin de nourriture, de repos et des indications qui lui permettraient de continuer son voyage. En même temps elle tira sa bourse, afin de mon- trer qu'elle était en état de payer sa dépense. La maîtresse du logis, malgré son air de rudesse et de pau- vreté, parut touchée de cette attendrissante histoire. Elle en- gagea Cassy à garder son argent, disant qu'elle ne tenait point une taverne, et qu'elle avait le moyen de donnera déjeuner à une pauvre femme sans se faire payer. Cassy était trop faible pour être en humeur de causer; d'ailleurs, elle tremblait à chaque instant de se trahir par quelque parole imprudente. Mais, une fois la glace rompue, il n'y avait pas à contenir la curiosité de son hôtesse. Celle- ci l'accabla donc d'un torrent de questions, et, chaque fois que Cassy hésitait ou donnait le moindre signe d'embarras, l'autre tournait sur elle ses yeux gris perçants avec un air de pénétration qui augmentait le trouble de l'infortunée. Quand les gâteaux qui cuisaient sous la cendre fuient prêts, et que les autres préparatifs du déjeuner furent termi- nés, la femme secoua rudement son mari par l'épaule, et lui dit de se dépêcher. Ce salut conjugal réveilla le dormeur. Il se mit sur son séant, et promena dans la chambre un regard perdu ; mais la rougeur de ses yeux et la pâleur blafarde de son visage semblaient démontrer qu'il n'avait pas encore cuvé les effets de ses fredaines de la veille. La femme eut l'air de savoir ce dont il avait besoin, car elle apporta sur-le-champ le pot de vvhishv et lui versa une large dose de ce spiritueux dans toute sa pureté. Le mari l'avala avec satisfaction, et, d'une main tremblante, il rendit le verre cassé à sa femme, qui l'em- CHAPITRE XXI 147 plit à moitié et le vida elle-même. Puis, se tournant vers Cassj et faisant la remarque cpie l'on n'était bohà rien avanl d'avoir pris, le matin, sa petite goutte d'absinthe, elle lui en offrit, et ne parut pas médiocrement étonner de se voir refusée. Le mari commença à s'habiller sans se presser, ël il avait à moitié l'ait sa toilette avanl de s'apercevoir qu'il y avait quel- qu'un dans la maison. Mors il s'avança et souhaita le bonjour à l'étrangère. Sa femme le tira aussitôt à part, et ils se mirent à parler tout bas avec chaleur. De temps en temps ils regar- daient Gassyau visage, et, comme elle sentait qu'elle devait être le sujet de leur conversation, elle commença à éprouver un grand embarras, qu'elle n'avait pas assez d'habitude de la ruse pour être capable de cacher. Après cette conférence ma- trimoniale, la brave femme invita Cassy à approcher son esca- beau et à prendre part au déjeuner. Le déjeuner se composait de gâteaux de maïs bouillants et de lard froid, manger assez agréable en tout état de chose, mais que le long jeûne de Cassy lui fit regarder comme le plus délicieux qu'elle eût ja- mais rencontré. Elle mangeait avec un appétit qu'elle ne pouvait modérer, et son hôtesse semblait fort surprise et un peu alarmée de la rapidité avec laquelle tout disparaissait sur la table. Le déjeu- ner fini, le maître de la maison commença à interroger l'é- trangère. Il la questionna sur Richmond, et lui demanda si elle connaissait telles et telles personnes qui y vivaient, di- sait-il. Cassy n'avait jamais été à Richmond, et ne connaissait la ville que de nom. Naturellement ses réponses n'étaient guère satisfaisantes. Elle rougissait, balbutiait, tenait la tête baissée, et l'homme acheva de la rendre toute confuse en lui disant qu'évidemment elle ne venait pas de Richmond, comme» elle le prétendait. Il ajouta que toute dénégation était inutile, «pie sa ligure la trahissait, et qu'au fait et au prendre elle-ne devait pas être autre chose qu'une évadée. A cette parole, le sang lui monta au visage, et elle se sentit défaillir. Ce fut en vain qu'elle nia, protesta, supplia. Sa terreur, sa confusion 148 L'ESCLAVE BLANC. et son inquiétude ne servirent qu'à augmenter L'assurance des dignes époux, qui paraissaient se réjouir de leur capture et s'amuser de sa détresse et de son effroi, comme un chat joue avec la souris qu'il a prise. L'homme lui dit que si elle était vraiment une femme libre, »*lle n'avait pas le moindre sujet de s'alarmer. Si elle n'avait pas ses papiers sur elle, elle en serait quitte pour rester en prison jusqu'à ce qu'elle put les faire venir de Richmond. C'é- tait tout ! Mnis c'était plus qu'il n'en fallait pour la pauvre Cassy. Elle ne pouvait fournir aucune preuve qu'elle fût libre ; et, si elle allait en prison, il était à peu près certain qu'elle serait rendue au colonel Moore. et deviendrait victime de sa fureur et de son libertinage. Il fallait éloigner ce sort autant que possible. et elle ne voyait qu'un moyen d'y échapper. Elle avoua qu'elle était esclave et qu'elle s'était évadée, mais elle refusa positivement de dire le nom de son maître. Il demeurait, dit-elle, à une grande distance, et elle s'était enfuie de cbez lui non par aucun esprit de mécontentement ou de désobéissance, mais parce que sa cruauté et son injus- tice ne pouvaient pas se supporter. Il n'était rien qu'elle n'aimât mieux que de retomber dans ses mains; s'ils voulaient la préserver de ce malheur, s'ils voulaient la laisser vivre avec eux, elle les servirait fidèlement jusqu'à la fin de ses jours. Les deux époux se regardèrent et eurent l'air de goûter cette idée. Ils s'éloignèrent pour en conférer. N'était la crainte l'être découverts hébergeant une fugitive, ils semblaient tout disposés à accepter sur-le-champ la proposition. Cassy fit son possible pour calmer leurs appréhensions; et, après un com- bat assez court, la cupidité et l'amour du pouvoir l'empor- tèrent, et Cassy devint la propriété de M. Proctor, — c'est ainsi que s'appelait notre homme; — sa propriété volontaire, pouvait-il arguer spécieusement, titre dix fois meilleur que n'en pouvaient faire valoir la grande majorité de ses compa- triotes. i CHAPITRE XXI. 149 Pour prévenir les soupçons des voisins, il lut convenu < j u < * Cass} passerail pour une femme libre que M. Proctor avait prise à sod service ; et, comme ce gentleman avait le bonheur d'avoir été initié aux mystères de l'art d'écrire, — talent assez rare parmi les ci pauvres blancs n de la Virginie, — afin de mettre Cassj en état sous sa garde. Elle donna même à entendre qu'il était in- juste de vivre dans le luxe sur les fruits d'un travail forcé; et elle parla avec sensibilité de la brutalité des contre-maitres et du supplice du fouet. Son frère répliqua que tout cela était très-joli, très-généreux, très-philanthropique, et que, tant que ce n'étaient que des paroles, il n'avait pas la moindre objec- tion à y faire. Mais, tout joli et tout philanthropique que cela était, cela ne produisait ni maïs ni tabac. Elle pouvait parler comme elle voulait: mais, si elle comptait vivre de sa planta- tion, il fallait la gérer comme faisaient les autres. Tous ceux qui s'y connaissaient le moins du monde lui disaient que, si elle voulait avoir une récolte, il fallait avoir un vigoureux 44. 162 L'ESCLAVE BLANC. contre-maître, lui mettre un fouet à la main, et lui donner carte blanche pour en user. Si elle voulait prendre ce parti, elle pourrait avec raison se dire la maîtresse de la plantation ; mais, tant qu'elle suivrait ses errements actuels, elle-ne serait que l'esclave de ses esclaves; et sa philanthropie n'aboutirait qu'à lui faire vendre .ses escla\es pour payer ses dettes, et à la réduire elle-même à la mendicité. Os chaleureuses remontrances firent une profonde impres- sion sur mistress Montgomery. Elle ne pouvait nier que la plantation n'eût presque rien produit depuis qu'elle Pavai 1 en sa possession, et elle sentait qu'en dépit de tous ses efforts en leur faveur ses serviteurs étaient mécontents, oisifs et in- subordonnés. Cependant, elle n'était pas disposée à céder. Elle persista à dire que ses idées sur les relations mutuelles du maître et de l'esclave étaient évidemment dictées par la justice et par l'humanité, dont on ne pouvait méconnaître la voix lorsqu'on avait quelque prétention à la vertu et à la conscience. Elle soutint (pie le système qu'elle essayait d'in- troduire était bon, et qu'il ne lui fallait qu'un contre-maître assez sensé pour l'appliquer d'une manière judicieuse. Il pou- vait bien y avoir du vrai là-dedans. Si elle avait pu trouver un homme comme le major Thornton et en faire un contre-maître, elle aurait peut-être réussi. Mais de tels hommes sont rares par- tout, et ils sont très-rares dans les Etats à esclaves. Dans l'en- semble, les contre-maîtres américains sont la race la plus igno- rante, la plus intraitable, la plus stupide, la plus entêtée, qui ait jamais existé. Que pouvait faire une femme obligée de re- courir à leur assistance, et contre laquelle on ameutait les pré- jugés de tous ses voisins? Les choses empirèrent; l'argent comp- tant qu'avait laisse 1 son mari était entièrement dépensé, et ses affaires ne tardèrent pas à s'embrouiller si fort, qu'elle fut for- cée d'appeler son frère à son aide. Il refusa positivement de se mêler de rien, à moins qu'elle ne lui remît entièrement le maniement de ses affaires. Après une courte et vaine résis- tance, elle dut accepter ers dures conditions. CHAPITRE XXII. 163 Il prit immédiatement en main sa plantation. Il reporta 1rs cases à leur première place; rétablit l'ancienne règle, qu'aucun esclave ne devait venir à la maison sans \ être mandé; il les réduisit à leur précédente ration d'aliments el d'habits; »'t il engagea un contre-maître sous la condition ex- presse que mistress Montgomery n'écouterait jamais aucune plainte contre lui, et ue se mêlerait en rien de la manière dont il conduirait la plantation. f'ii mois après ce retour à l'ancien système, près d'un tiers des travailleurs étaient évadés. Le frère de mistress Montgo- merj lui dit < 1 1 1 " i l n'y avait rien là à quoi on ne dût s'atten- dre; car les drôles avaient été tellement gâtés, qu'ils étaient incapables de supporter la salutaire sévérité de la discipline indispensable sur une plantation. Après de longues recher- ches et beaucoup d'ennuis et de dépenses, les évadés, à l'ex- ception d'un ou doux, avaient fini par être repris; et Poplar- Grove, sous sa nouvelle administration, était retombé par degrés dans sa routine de coups de fouet et de rude travail. De temps à autre, malgré toute la peine qu'on prenait pour l'empêcher, quelque acte de sévérité parvenait à l'oreille de mistress Montgomery, et, dans le premier mouvement de son indignation, elle déclarait parfois que la plus extrême pau- vreté vaudrait mieux que la richesse et le luxe dont elle était redevable au fouet du piqueur. Mais elle s'était à peine laissée aller à ses élans de généreuse passion qu'elle reconnaissait elle-même qu'elle ne devait pas songer à renoncer au luxe dont elle avait l'habitude depuis son enfance. Elle tâcha de ne pas savoir ou d'oublier l'injustice et la cruauté que eondam- u.-iit sou cieur. mais qu'elle n'avait pas le pouvoir ou plutôt le courage d'empêcher. Elle s'enfuit d'une maison où elle était toujours poursuivie par le speeirede cette tyrannie déléguée* dont, malgré tous ses efforts pour se le nier ou se le déguiser, elle se sentait responsable ; et, tandis que ses esclaves s'exté- nuaient sous le soleil brûlant d'un été de la Caroline, et gé- missaiênl sous le fouet d'un impitoyable contre-maître, elle es- 164 L'ESCLAVE BLANC. savait de noyer le souvenir de leurs griefs dans les dissipa- tions de Saratoga ou de New -York. Mais elle était obligée de passer une partie de l'année à Poplar-Grove, et, malgré tout, elle ne pouvait toujours ga- rantir sa sensibilité de quelque rude atteinte. J'en eus un exemple frappant à ma première visite. Un des travailleurs de la plantation avait obtenu de la condeseendanee du contre- maître, qui, par parenthèse, était un très-rigide presbytérien, une passe pour assister au meeting de M. Carleton. Après le meeting, sa maîtresse l'y rencontra, et, comme elle voulait envoyer un message à un de ses voisins, elle l'appela et le lui confia. H se trouva que le contre-maître de mistress Montgo- mery était cbez ce voisin lorsque l'esclave y arriva avec le message de sa maîtresse. Le contre-maître, le voyant, lui de- manda quel besoin il avait de venir ici lorsque sa passe ne lui permettait que d'aller au meeting et d'en revenir. Ce fut en vain que le pauvre diable allégua les ordres de sa maîtresse. Le contre-maître dit que cela ne faisait aucune différence, attendu que mistress Montgomery n'avait rien à faire avec les hommes de la plantation ; et, pour graver ce fait dans sa mé- moire, il lui administra une douzaine de coups de fouet sur le lieu même. Le malbeureux fut assez bardi pour aller à la maison et faire sa plainte à mistress Montgomery. Son ressentiment fut au comble; mais les conventions qu'elle avait faites avec son frère la laissaient sans ressource. Elle lit un beau présent à l'esclave, lui dit qu'il avait été injustement puni, et le pria de s'en retourner et de ne rien dire à personne. Elle se rési- gna à la mortification de faire cette demande, dans l'espoir d'épargner à ce pauvre bère une seconde punition. Mais, de façon ou dAautre, à ce que j'appris plus tard, le contre-maître découvrit ce qui s'était passé; et, pour venger son autorité su- prême et maintenir la discipline de la plantation, il fit fouet- ter le rebelle plus cruellement que la première fois. Tels sont les désastreux effets du système de l'esclavage, CHAPITRE XXIII. 165 que, dans beaucoup trop de cas, le bon vouloir le plus sin- eère et les efforts les mieux intentionnés en faveur de l'es- clave n'aboutissent qu'à le plonger plus avant dans le mal- heur. 11 est impossible d'édifier rien de bon sur une base si mauvaise. La bienveillance d'un propriétaire d'esclaves est ;ms>i jh'u méritoire qui' celle du bandit qui, après avoir dé- pouillé un voyageur, lire généreusement de son porteman- teau de quoi couvrir sa nudité. Quelle, absurdité plus gros- sière que de vouloir être humainement cruel et généreusement injuste! La première mesure à [(rendre en faveur de l'esclave, sans laquelle toute autre est superflue, et pis que superflue, c'est de le rendre libre! CHAPITRE XXIIL J'ai déjà dit que le dimanche est le jour férié des esclaves. Lorsqu'il est permis de se marier entre esclaves de différentes plantations, c'est en général la seule occasion où les membres épais de la même famille puissent se voir. Beaucoup de plan- teurs, qui s'enorgueillissent de l'excellence de leur discipline, interdisent totalement ces sortes de mariages, et, lorsqu'ils ont une surabondance d'esclaves mâles, ils aiment mieux qu'une femme ait une demi-douzaine de maris que de souf- frir que leurs esclaves se corrompent en courant sur les plan- tations étrangères. D'autres administrateurs, tout aussi entendus en fait de discipline, et un peu plus fins que leurs voisins, ne défendent qu'aux hommes de se marier au dehors; ils laissent très-vo- lontiers les femmes prendre des maris où elles peuvent. Leur raisonnement est celui-ci : lorsqu'un mari va voir sa femme qui vit sur une autre plantation, il n'y saurait aller les mains vides : il apporte quelque chose, probablement quelque chose à manger, qu'il a dérobé dans les champs de son maître afin de se faire bien venir et que son arrivée soit une espèce de lOG L'ESCLAVE BLANC. fête. Or, tout ce qui s'apporte ainsi sur une plantation est au- tant de gagné, et, autant que cela peut s'étendre, on nourrit ses esclaves aux dépens de ses voisins. Le dimanche, comme j'ai dit, est le jour où les esclaves ma- riés se rendent visite. Mais le dimanche n'était pas pour moi un jour de fête, car en général, ce jour-là, j'étais obligé d'ac- compagner mon maître dans ses dévotes excursions. Pour m'en dédommager, M. Carleton m'accordait l'après-midi des jeudis, de sorte que je pouvais voir Cassy une fois au moins par semaine. L'année cpii suivit fut la plus heureuse de ma vie, et, mal- gré les mortifications et les misères inséparables de l'escla- vage, même sous sa forme la moins repoussante, je me rap- pelle toujours cette année avec plaisir, et ce souvenir a tou- jours le pouvoir de me réchauffer le cœur, si rempli qu'il soit de tristesse et d'amertume. Avant la fin de l'année, Cassy me rendit père. Notre petit garçon avait toute la beauté de sa mère; et il faut être père et mari aussi tendre que je l'étais pour comprendre ce que j'é- prouvais en pressant ce petit trésor sur mon cœur. (mi, pour comprendre ce que j'éprouvais, il faut, comme moi, non-seulement être père, mais, hélas! être père d'un es- clave! — Est-il donc vrai (pie cet enfant de mes espérances et de mes vœiix, ce gage d'amour mutuel, ce fils bien-aimé dont je suis le père, est-il vrai qu'il ne m'appartienne pas? N'est-ce pas mon devoir et mon droit, un droit et un devoir plus cbers que la vie, de veiller sur cette faible créature et de Félever avec toute la tendresse paternelle, afin que, devenu homme, il me paye de mes soins et, à son tour, me soutienne et me soigne quand je serai un faible vieillard tout chance-* lant? C'est peut-être mon devoir, mais ce n'est pas mon droit. Un esclave n'a pas de droits: sa femme, son enfant, son tra- vail, son sang, sa vie, rien de ce qui donne du prix à la vie CHAPITRE Wlll. 167 n'est à lui : il lient lout du l»<>n plaisir de son maître; il ne peut rien posséder, «'t. s'il semble avoir quelque chose, c'est par pure tolérance de >'>n propriétaire. Ce petit enfant lui-même peut être arrache de mes bras, vendu demain â un étranger, et je n'aurai le droit «le rien dire. Ou. si cela n'arrive pas, si son enfance obtient quelque compassioir, et s'il n'est pas arraché du sein de sa mère lors- qu'il n'a pas encore le sentiment de son malheur, quelle triste et déplorable destinée l'attend! privé, même en espoir, de tout ce qui vaut la peine de vivre, élevé [tour être esclave! Esclave! ce seul mot en dit plus que des volumes! Il parle do chaîne, de fouet et de torture, de travail forcé, de faim et de fatigue, de toutes les misères que souffrent nos malheureux corps. Il parle de pouvoir hautain et d'ordres insolents; d'a- varice insatiable, d'orgueil repu et de luxe vaniteux; de la froide indifférence et de ^insouciance dédaigneuse avec la- quelle l'oppresseur regarde ses victimes. Il parle de crainte rampante et de liasse servilité; de méprisable ruse et de ven- geance traîtresse. Il parle d'humanité outragée, dégradée; des liens sacrés de famille foulés aux pieds; d'aspirations étouffées, d'espoir détruit, et de mains sacrilèges ('teignant le (lambeau de l'intelligence. Il parle de l'homme privé de tout ce qui le fait aimable, de tout ce qui le fait noble; dépouille de son âme, et réduit à la bestialité. Et toi, mon enfant, voilà donc ta destinée! que le ciel ait pitié de toi, car tu ne dois rien attendre de l'homme! Le premier accès de joie instinctive que j'avais ressenti a la vue de mon petit garçon se dissipa sans retour, dès que je fus ;issez maître de moi pour me rappeler le sort qui lui étiiit réservé, ('/est avec des sentiments bien divers mais tou- jours douloureux que je le contemplais lorsqu'il dormait sur le sein de sa mère, ou que, s'éveillant, il souriait à ses cares- ses. Il était vraiment bien joli! je l'aimais pour l'amour de sa mère, oh! comme je l'aimais! Cependant, j'avais beau faire, je ne pouvais échapper pour un moment à l'arrière-pensée du 168 L'ESCLAVE BLANC. sort qui l'attendait. Je savais bien que, s'il devenait jamais homme, il payerait mon amour de justes malédictions, de ma- lédictions sur son père, qui ne lui avait donné qu'une vie grevée de l'héritage de la servitude. Je ne trouvai plus dans la société de Cassy le même plaisir qu'auparavant; ou plutôt le plaisir que je ne pouvais m'em- pêcher d'y trouver était mélangé de beaucoup de chagrin. Je ne l'aimais pas moins; mais la naissance de cet enfant avait répandu une nouvelle amertume dans la coupe de l'esclavage. Chaque fois que je le regardais, mon esprit se remplissait d'horribles images. L'avenir tout entier semblait se révéler à moi. Je le voyais nu, enchaîné, et saignant sous le fouet; je le voyais, tout tremblant, faire le chien couchant pour y échapper; je le voyais complètement avili, et tout sentiment mâle éteint en lui ; il m'apparaissait déjà sous cet ignoble aspect : — un esclave content de son sort! Je ne pus le supporter. Je me levai dans un accès de fréné- sie ; j'arrachai l'enfant des bras de sa mère ; et, tout en le com- blant de caresses, je cherchais les moyens d'éteindre une vie qui, émanée de la mienne, semblait destinée à n'être qu'une prolongation de ma misère. Je roulais des yeux égarés, sans aucun doute; et ma som- bre détermination devait se trahir visiblement sur mon vi- sage, car, malgré sa douceur et sa confiance, et quoique inca- pable de la fureur sauvage qui déchirait mon cœur, ma femme, avec la vigilance instinctive d'une mère, parut deviner quel- que chose de mon intention. Elle se leva précipitamment, et, sans dire un mot, elle prit l'enfant de mes mains tremblan- tes; et, le pressant sur son sein, elle me lança un regard qui disait toutes ses craintes, qui disait que la vie de la mère était liée à celle de l'enfant. Ce regard me désarma. Mes bras furent comme paralysés, et je tombai dans une sombre stupeur. Je n'avais pu accomplir mon dessein; mais, en y renonçant, je n'étais pas convaincu d'avoir rempli mon devoir de père. Plus j'y pensais, — et CHAPITRE XXIV. 109 cette pensée absorbail entièrement mon esprit, — plus jetais persuadé qu'il valait mieux pour Penfanl qu'il mourût. Et, si sa mon ilr\;iit mettre en danger mon âme, j'aimais assez mon lils pour ne pas reculer même devant cela! Mais, sa mère! J'aurais voulu raisonner avec elle; mais je savais combien il serait inutile de mettre aux prises le jugement de la femme contre les sentiments de la mère; et je comprenais qu'une seule larme coulant sur sa joue, un seul de ses regards, comme celui qu'elle m'avait lancé lorsque je lui avais arraché l'enfant. remporterait de beaucoup, même dans mon esprit, sur le plus fort de mes arguments. L'idée de préserver l'enfant, par un seul acte hardi, de tous les malheurs qui h* menaçaient, avait traversé mon esprit comme une faible étoile traverse les ténèbres d'une nuit ora- geuse. Mais cette lueur de consolation était éteinte; l'enfant devait vivre. La vie que je lui avais donnée, je ne devais pas la lui re- prendre. Non! quand même chaque jour de cette vie attire- rait de nouvelles malédictions sur ma tête, — ■ et quelles ma- lédietions! celles de mon enfant! — Tel est le dard qui reste enfonce dans mon cœur, la fatale blessure que rien ne peut guérir! CHAPITRE XXIV Un dimanche matin. — l'enfant avait alors environ trois mois. — deux étrangers arrivèrent à l'improviste à Carleton- ll'ill. Par suite de leur arrivée, des affaires urgentes occu- pèrent mon maître, en sorte qu'il se trouva obligé de man- quer le meeting qu'il avait indiqué pour ce jour-là. Je n'en fus pas facile; car cela me laissait la liberté' d'aller voir ma femme et mon enfant. 1o 170 L'ESCLAVE BLANC. On était en automne. La chaleur de l'été avait diminué, et la matinée était brillante et embaumée. L'air était d'une dou- ceur charmante, et les bois offraient une variété de couleurs qui surpassait presque celle du printemps. Comme je me di- rigeais à cheval vers Poplar-Grove, la sérénité du ciel et la beauté de la perspective semblaient répandre dans mon cœur un calme plaisir. J'en avais (fautant plus besoin, que j'avais eu plusieurs motifs sérieux d'irritation dans le cours de la se- maine; et à chaque nouvelle indignité à laquelle ma situation m'exposait, je souffrais doublement, une fois pour moi-même. et une seconde fois, par anticipation, pour mon enfant. Je m'étais mis en route dans une disposition d'esprit peu agréable: mais l'exercice, la vue, et ce bon air d'automne, m'avaient in- spiré une joyeuse activité d'esprit que je n'avais pas éprouvée depuis plusieurs semaines. Cassy m'accueillit avec un sourire et avec ces caresses qu'une femme prodigue si facilement à un mari qu'elle aime. La veille, sa maîtresse lui avait donné des vêtements neufs pour l'enfant, et elle venait de l'habiller pour mettre le petit homme en état, disait-elle, de recevoir son père. Elle apporta l'enfant et le mit sur mon genou. Elle loua sa beauté; et, me passant le bras autour du cou. elle essaya de retrouver les traits du père sur le visage du fils. Dans l'élan de sa tendresse maternelle, elle paraissait oublier l'avenir; et, par mille tendres caresses et tous les petits artifices de l'amour fémi- nin, elle cherchait à me le faire oublier aussi. Elle n'eut que peu de succès. La vue de ce pauvre enfant qui souriait, sans soupçon de sa destinée, me rejeta dans la mélancolie. Cepen- dant je ne pouvais supporter l'idée de tromper les espérances et les efforts de ma femme; et, pour lui faire croire qu'elle avait réussi, je m'efforçai d'affecter une gaieté que je n'éprou- vais pas. La beauté de la journée nous tenta de sortir. Nous nous promenâmes dans les champs et dans les bois, portant l'en- fant tour à tour. Cassy avait cent petites choses à me raconter CHAPITRE XXV. 171 sur les premiers indices d'intelligence que donnait notre iils. Elle parlait avec toute la verve et tonte la chaleur d'une mère. J'osais à peine ouvrir la bouche. Si j'avais commencé, je n'au- rais pu m'arrêter; etje ne voulais pas empoisonner son plai- sir en laissant déborder l'amertume que je sentais bouillon- ner au fond de mon cœur. Les heures s'écoulaient insensiblement, et déjà le soleil dé- clinait. Mon maître m'avait ordonne de revenir pour la nuit. et il ( ; tait temps pour moi de partir. Je pressai reniant sur mon cœur, j'embrassai Cassj sur la joue, et lui serrai la main, elle ne parut pas satisfaite d'un adieu si froid, car elle jeta ses bras autour de mon cou, et m'accabla de caresses. Cette ef- fusion différait tellement de sa réserve habituelle, que je n'y comprenais rien. Était-il possible qu'elle eut quelque [(ressen- timent instinctif de ce qui allait arriver? Lui était-il venu à l'esprit que c'était notre dernier adieu? CHAPITRÉ XXV. Quand je revins à Carletôn-Hall, j'y trouvai tout dans la plus grande confusion. Je ne fus pas longtemps sans en sa- voir la cause. Il parait qu'il y avait environ un au, M. Carie- ton s'était trouvé très-pressé d'argent, ce qui l'avait obligé de s'occuper un peu de ses affaires. Il avait reconnu qu'il était endetté' à un point dont il ne se doutait pas jusqu'alors; et. comme ses nombreux créanciers, qu'on endormait depuis trop longtemps avec des promesses, commençaient à devenir très-importuns, il comprit la nécessité de quelque remède énergique. Un emprunt semblait le plus prompt moyen, et il réussit à emprunter une forte somme à des prêteurs d'argent de Baltimore en hypothéquant ses esclaves, y compris ceux de la maison et moi-même dans le nombre. Cette somme, il l'employa à se garantir de jugements obtenus contre lui. et à 172 L'ESCLAVE BLANC. éteindre ses dettes les plus criardes. L'emprunt avait été fait pour un an; non que M. Carleton s'attendit à pouvoir se libé- rer à l'échéance sur ses propres ressources, mais il espérait obtenir d'ici là un emprunt permanent qui lui permettrait de purger l'hypothèque. Jusqu'alors cet espoir avait été déçu, et il négociait encore lorsque survint l'époque du remboursement. Il y avait eu de cela un mois; et, quand je revins à Carleton-Hall, j'appris que les étrangers arrivés dans la matinée étaient les agents des préteurs d'argent de Baltimore, qu'on avait envoyés prendre possession de la propriété. Ils avaient déjà saisi tous les escla- ves qu'ils avaient pu trouver; et, je ne fus pas plutôt dans la maison, que je fus pris et mis sous bonne garde. Ces pré- cautions étaient jugées nécessaires pour empêcher les esclaves de s'enfuir ou de se cacher. Mon pauvre maître était dans la plus grande peine qu'on put imaginer. Ce fut en vain qu'il demanda un délai et pro- posa divers accommodements; les agents déclarèrent que leurs pouvoirs n'allaient pas jusque-là : ils étaient chargés de pren- dre l'argent ou les esclaves, et, en cas que l'argent ne fût pas prêt, de se rendre avec les esclaves à Charlesto^n, dans la Caroline du Sud, qui, à cette époque, était considérée comme le meilleur marché pour se défaire de cet article. Quant à solder sur-le-champ, il n'y avait pas à y songer; mais M. Carleton espérait pouvoir dans quelques jours, sinon contracter l'emprunt qu'il négociait, du moins obtenir une assistance temporaire qui le mettrait à même de purger l'hy- pothèque. Les agents consentirent à lui donner vingt-quatre heures de répit, mais refusèrent d'attendre plus longtemps. M. Carleton désespérait de rien faire dans un si court espace de temps, et ne jugea pas que ce fût la peine de le tenter. Les esclaves de la plantation devaient partir : la chose paraissait sans remède ; mais il voulait sauver au moins ceux de la mai- son, et il pria les agents de ne pas le laisser sans un domes- tique pour faire son lit ou son dîner. CHAPITRE XXV. 175 Les agents répondirent qu'ils étaient vraiment fâchés de la situation désagréable où il se trouvait, mais que, depuis que l'hypothèque avail < ; té prix', plusieurs des esclaves inscrits dans l'inventaire étaient morts, que plusieurs autres n'avaient pas l'air de valoir la somme à laquelle ils avaient < ; ti ; estimés; que le prix . 174 L'ESCLAVE BLANC. chèterait certainement. J'en parlai à mon maître ; il me dit de ne pas trop me flatter de cette idée, car mistress Montgomery avait déjà plus de domestiques qu'il ne lui en fallait. Cepen- dant il se chargea volontiers d'écrire pour lui expliquer ma situation. Son billet fut expédié par un domestique, et j'atten- dis la réponse avec un espoir plein d'anxiété. Enfin le messager revint. Mistress Montgomery était partie le matin avec sa fille pour aller voir son frère, qui vivait à une dizaine de milles de Poplar-Grove, et leur absence devait durer trois ou quatre jours. Je crois que j'en avais entendu dire quelque chose dans la matinée; mais, dans le trouble où j'étais, cela m'était sorti de la mémoire. Ma dernière espérance était donc perdue, et le choc fut ter- rible. Jusqu'à ce moment je m'étais fait illusion sur ma posi- tion. J'avais l'habitude du malheur, mais ceci dépassait tout. J'avais bien été déjà séparé de ma femme, mais mes souffran- ces corporelles, mon délire et ma lièvre, avaient amorti l'an- goisse de cette séparation. A présent, d'ailleurs, on m'arra- chait aussi à mon enfant! Mon cœur était gonflé d'une rage impuissante; il battait comme s'il voulait s'élancer hors de ma poitrine. Mon front était brûlant. J'aurais voulu pleurer, mais ce soulagement même m'était refusé' : la fièvre de mon cerveau avait tari mes larmes. Mon premier mouvement fut d'essayer dem'enfuir; mais mes nouveaux maîtres connaissaient trop bien leur métier pour m'en laisser la possibilité. Nous étions tous réunis en- semble, et soigneusement enfermés. Pour beaucoup des es- claves de la plantation, la précaution était fort peu néces- saire; un grand nombre d'entre eux étaient tellement las de la tyrannie du contre-maître de M. Carleton, que tout chan- gement leur plaisait; et, quand leur maître leur fit sa visite d'adieu et commença à les plaindre de leur malheur, plu- sieurs eurent la hardiesse de lui dire qu'ils ne se regardaient pas du tout comme à plaindre; car, n'importe ce qui arri- verait, ils ne pouvaient pas être plus maltraités que par son CHAPITRE XXV. 17:; Contre-maître. M. Carleton n'eut pas l'air satisfait de cette au- dacieuse déclaration, et prit congé d'eux assez brusquement. Au lever du jour on nous mit en ordre pour le voyage. Un chariot portait les provisions et les enfants. Quant à nous, nous étions enchaînés ensemble, et nous marchions à la ma- nière habituelle. C'était on long voyage, et nous lûmes deux ou trois semai- des m route Pour des esclaves qu'on menait au marché, nous l'unies traités, en somme, avec une humanité inattendue. Au bout de trois mi quatre jours, les femmes et les enfants furent délivrés de leurs chaînes; et, deux ou trois jours après, la même faveur fut faite à une partie des hommes dont on se mé- fiait moins. Nos conducteurs semblaient vouloir nous mettre en bon état [tour augmenter notre prix. Nos ('tapes étaient très-modérées. Nous avions tous des souliers, et abondamment de quoi manger. La nuit, nous campions sur le bord de la mule: nous allumions un grand feu, nous faisions cuire no- tre hominy, et construisions une hutte de branchages pour y dormir. Plusieurs d'entre nous déclarèrent qu'ils n'avaient ja- mais été si bien traités de leur vie, et ils marchaient en riant et enchantant, plutôt comme des hommes qui voyagent pour leur plaisir que comme des esclaves qu'on mène vendre. L'esclave est si peu accoutumé à aucune espèce de douceurs. que la plus petite bagatelle suffit pour le mettre en extase. La moindre chose ajoutée à sa ration lui fait adorer même un (•(inducteur d'esclaves. Les (diants et les rires de mes compagnons ne faisaient qu'augmenter ma tristesse. Ils le remarquèrent, et tirent leur possible ponr m'égayer. Je n'avais jamais eu de meilleurs ca- marades, et je trouvai quelque soulagement dans leurs gros- siers effort> pour me consoler. J'étais un favori parmi les es- claves de Carleton-Hall ; je m'étais donné pour cela quelque peine: car j'avais renoncé depuis longtemps au préjugé ab- surde et à la sotte fierté qui, à une autre époque, m'avaient tenu éloigné de oies camarades, ei m'avaient justement valu 1TG L'ESCLAVE BLANC. leur haine. L'expérience m'avait rendu plus sage, et je ne fai- sais plus cause commune avec nos oppresseurs en m'associant à la fausse idée qu'ils se font de leur supériorité naturelle, — idée qui n'a d'autre fondement qu'une arrogante ignorance, et repoussée depuis longtemps parles esprits libéraux et éclai- rés, mais qui est encore la croyance orthodoxe de toute l'A- mérique, et la principale, et je pourrais dire la seule base sur laquelle s'appuie l'inique édifice de l'esclavage dans ce pays. Je m'étais fait un devoir de gagner la bienveillance et l'affec- tion de mes camarades en me mêlant à eux, en prenant inté- rêt à tout ce qui les concernait, et en leur rendant les petits services que me permettait ma faveur auprès de M. Carleton. Une ou deux fois, même, j'avais dépassé le but, et je m'étais attiré de sérieux désagréments en lui faisant savoir les excès auxquels se portait son contre-maître. Mais, quoique mes tentatives ne fussent pas toujours heureuses, ils n'en étaient pas moins reconnaissants. Quand mes compagnons remarquèrent ma tristesse, ils ces- sèrent leurs chants, et, après avoir épuisé leur court réper- toire de condoléances, ils se remirent à causer plus bas. Mon cœur leur sut gré de leur bonne intention; mais je ne voulais pas que mon chagrin assombrît la seule fête que leur accor- derait peut-être jamais leur misérable destinée Je leur dis que rien n'était plus propre à m'égayer que de les voir joyeux; et, quoique mon cœur fût près d'éclater, je m'ef- forçai de rire, et j'entonnai une chanson. Us firent chorus avec moi; les chants et les rires recommencèrent de plus belle, et la turbulence de leur gaieté me permit bientôt de retomber dans mon humeur silencieuse. J'avais les sentiments naturels à l'homme : j'aimais ma femme et mon enfant. S'ils m'avaient été arrachés par la mort, ou que j'eusse été séparé d'eux par quelque nécessité réelle, iné\itable, j'aurais pleuré sans doute; cependant mon chagrin n'aurait pas eu cette amertume. Mais voir les liens les plus indissolubles, ceux d'époux et de père, si violemment et CHAPITRE XXVI. 177 si subitement brisés par le caprice d'un créancier, et encore créancier (l'un autre; me voir enchaîné, enlevé de chez moi, traîné au marché el vendu pour payer 1rs dettes d'un homme qui se disait mon maître! — t***t t«' pensée soulevait dans mon âme une haine amêre el une indignation brûlante contre les lni> el contre le | »< * n [ > 1 « * qui tolèrent de pareilles choses. Mais les émulions les plus violentes tendent toujours à se calmer. Si Pon suivit au premier accès, l'esprit commence promptemenl à reprendre son équilibre naturel. Je réprouvai. Mon impuissante fureur s'apaisa par degrés, et finit par faire place à un morne chagrin, — chagrin qu'une distraction vio- lente peut me faire oublier un instant, mais qui, comme le remords du coupable, a des racines trop profondes pour être jamais arrachées. CHAPITRE XXVI. Nous arrivâmes enfin à Charlestown, capitale de la Caroline du Sud, et passâmes d'abord quelques jours à nous remettre des fatigues de notre long voyage. Mais, dès que nous fumes un peu reposés, on nous donna de nouveaux habits et on nous para de manière à figurer avec avantage au marché, où nous fûmes conduits et exposés à l'inspection des acheteurs. Les femmes et les enfants étaient charmés de leurs beaux cos- tumes ; ils semblaient jouir de la nouveauté de leur position, et on aurait dit, à l'empressement qu'ils manifestaient de trouver un maître et d'être vendus à un prix élevé, que le profit était pour eux. — Je fus acheté, ainsi que le plus grand nombre de mes compagnons, par le général Carter, un des plus i iches planteurs de la Caroline du Sud; sa fortune était vrai- ment princière. On nous expédia tout de suite à une de ses plantations, située à quelque distance de la ville. Les basses terres de la Caroline du Sud. comportant un es- 178 L'ESCLAVE BLANC. pace de quatre-vingts milles, qui s'étendent de l'Océan atlan- tique vers l'intérieur du pays, c'est-à-dire plus de la moitié de l'État, est une des contrées les plus tristes, les plus misérables et les moins attrayantes qui existent, si toutefois on en excepte un endroit dont nous parlerons tout à l'heure. Le sol de ces basses terres n'offre à la vue qu'une plaine de sable desséchée et couverte, pendant d'interminables milles, de forets de pins à longues feuilles. On a donné à cette vaste étendue de ter- rain le nom expressif de Pine barrens, qui, dans le dialecte du pays, signifie à peu près lande stérile couverte de p'im. Cette plaine est parfaitement unie et élevée à peine de quel- ques pieds au-dessus (le la surface de la mer. Les troncs clair- semés de ces pins, droits et dépouillés de leurs branches, s'é- lèvent comme de grêles colonnes couronnées d'amas de nœuds entrelacés et de longues feuilles sèches et rudes à travers les- quelles la brise murmure des sons monotones et plaintifs qui ressemblent tantôt à un bruit de cascades, tantôt à celui de va- gues se brisant contre les rochers. Jamais on ne voit sous ces arbres d'autre végétation quelepetit palmier à scie (1 ). toujours vert, ou une herbe rare et sèche, dont des troupeaux à demi sauvages se nourrissent en été, et près de laquelle ils meurent do faim en hiver. — Les troncs de pins n'empêchent que bien peu la vue de s'étendre au loin sur cette contrée toujours la même et seulement coupée cà et là par des marais qu'une multitude d'arbres et de plantes rend presque impénétrables. Ce sont, pour la plupart, des lauriers, des chênes aquatiques, des cyprès et d'autres grands arbres. Autour de leurs branches et de leurs troncs blanchis pendent, en tombant jusqu'à terre, de longs et mélancoliques festons de mousse noire. — On dirait vraiment les tentures de la maladie et de la mort. Les rivières qui coulent dans ce triste pays sont larges et bas- ses. Au printemps et en hiver, dans la saison des pluies tor- rentielles, elles se gonflent, débordent, et augmentent encore (1) Saw-palmetto. CHAPITRE XXVI. 179 rétendue des immenses marais, dont les exhalaisons fébriles corrompent l'air. Même lorsque la pluie finit, la contrée con- serve longtemps son caractère de stérilité. G'esl un amas de petits tertns. espèces de dunes sablonneuses jetées en quelque sorte les unes à côté des autres (Tune manière bizarre et con- fuse. Dans quelques endroits, le sol est tellement ingrat, que, le [>in lui-même refuse d'y [tousser, et qu'on \ voit tout au l»lus de nues buissons de chênes nains ; dans d'autres, ce sont des sables mouvants où les buissons eux-mêmes ne peuvent végéter. Et pourtant, quelque stérile que soit cette contrée, l'esprit d entreprise, qui naît de la liberté, pourrait en rendre fertile une grande partie, tandis que le système dispendieux de l'es- clavage qui règne encore aujourd'hui permet d'en cultiver seulement quelques bandes situées le long des rivières. Tout le reste conserve son état de désolation originaire et son as- pect sauvage et monotone. La description que nous venons de faire ne peut en rien convenir à cette partie du rivage qui s'étend de l'embouchure de la Santee jusqu'à celle de la Savannah, et qui s'enfonce parfois dans l'intérieur des terres jusqu'à une distance de vingt et trente milles. — C'est une suite de petites îles, — les fameux sca-islands des marchés de coton; le continent, séparé de ces États par d'innombrables canaux tournants, est tout festonné par un grand nombre de criques et de haies dont quelques- unes entrent assez avant dans la terre ferme. Ces îles, du côté de L'Océan, offrent à la vue un rivage élevé, mais la partie op- posée est le [dus souvent marécageuse. Elles étaient couvertes, dans l'origine, de superbes bois de chênes verts, un des plus beaux arbres qu'il soit possible de voir. Le sol de ces petites îles est léger, mais d'une fertilité qu'il n'a pu atteindre dans les contrées sablonneuses de l'intérieur. Les champs y sont pro- tégés contre la marée par (\(^ bancs de sable ; ils sont coupés par des fossés et arrosés par de petits canaux. Le riz croit dans ceux d'entre ces champs où l'irrigation se l'ait d'une manière 180 L'ESCLAVE BLANC. favorable; clans les autres, c'est le long coton de sea-island, espèce de laine végétale dont la fibre dépasse en longueur tout autre coton, et rivalise presque avec la soie pour la force et le moelleux. La beauté de ces rivages et de ces îles contraste singulière- ment avec tout le reste des basses terres de la Caroline du Sud. La vue, aussi loin qu'elle peut s'étendre, ne rencontre que des champs plats, unis, admirablement cultivés et coupés dans toutes les directions par des criques et des rivières. Les habi- tations des planteurs sont, pour la plupart, de belles maisons élevées sur des éminences, entourées et ombragées de buis- sons de choix et d'arbres magnifiques. Ces maisons ne sont occupées qu'en hiver. Leurs maîtres en sont chassés pendant l'été, en partie par l'ennui d'une vie monotone et indolente, en partie par le mauvais air habituel au pays, et que la culture du riz augmente encore. Cette aristocratie se transporte d'or- dinaire à Charlestown ou dans les villes et aux eaux du Nord, où elle ne s'occupe qu'à briller en affichant un faste extrava- gant et en s' abandonnant à une folle dissipation. Les plantations sont alors laissées sous la direction de contre-maîtres, qui. avec leurs familles, forment presque l'unique population libre de ces pays. Les esclaves y sont dix fois plus nombreux que les hommes libres, et toute cette riche et belle contrée ne sert qu'à entretenir quelques centaines de familles dans une fas- tueuse et seigneuriale indolence, qui les rend non-seulement inutiles au monde, mais un fardeau à elles-mêmes. Et, pour les entretenir ainsi, plus de cent mille êtres humains sont plongés dans le plus profond abîme de la dégradation et de la misère. Le général Carter, notre nouveau maître, était un des plus riches de ces grands seigneurs. La plantation où nous fumes en- voyés s'appelait Loosahachee, et, quoique très-étendue, ne for- mait qu'une partie dé ses vastes propriétés. Pour moi. qui ve- nais de la Virginie, bien des choses me semblaient entièrement neuves et inaccoutumées, tant en ce qui concernait la nature CHAPITRE XXVI. tël du pays que dans la manière < l< in t nous étions traités. D'abord, nous trouvâmes, mes compagnons et moi, qui avions été ha- bituas à recevoir journellement une petite quantité de \ iande, notre lioniinv. non assaisonné, moins bon et moins nourris- sant que nous pouvions raisonnablement le désirer. Etrangers el nouveaux venus, nous étions ignorants des usages du pays, et ne connaissions nullement les moyens qu'emploient les es tîlaves pour augmenter leur insuffisante pitance. Notre seule ressource était donc de l'aire appel à la générosité de notre maître. Il arriva qu'une quinzaine de jours après noire installa- tion le général Carter, accompagné de quelques amis, lit une course rapide de Charlestown à Loosahachee pour examiner ses moissons. Nous voulûmes profiter de cette occasion pour obtenir une meilleure nourriture, décidés pourtant à ne pas demander trop, de crainte d'être refusés. Après mûre déli- bération et résolus à être aussi peu exigeants que possible, nous nous décidâmes à demander que Ton nous accordât un peu de sel pour ajouter à notre pitance. — C'était un luxe auquel on nous avait accoutumés — à Loosahachee on ne nous donnait qu'un picotin de blé par semaine. — Mes compagnons me prièrent de prendre sur moi la tâche de parler à notre maître au nom de tous : je le leur promis. Lorsque le général et ses amis se furent approchés, je m'a- vançai. Il me demanda pourquoi j'abandonnais ainsi mon ouvrage et ce que je voulais. Je lui répondis que j'étais un des esclaves qu'il venait d'acheter; que quelques-uns d'entre nous étaient nés et avaient été élevés dans la Virginie, les au- tres dans la Caroline du Nord; que nous n'avions pas l'habi- tude d'être nourris d'homim seul, et que nous implorions de lui la grâce de nous l'aire donner un peu de sel. Il me sembla très-surpris de l'audace de ma demande et s'enquit de mon nom. — Archy Moore, répondisse. — Arrh\ Moore, s'écria-t-il avec ironie, veuillez me dire 10 18-2 L'ESCLAVE BLANC. depuis quand vous avez l'habitude, vous autres, d'avoir deux noms. Vous êtes le premier drôle que j'aie jamais vu se ren- dre coupable d'une pareille impertinence; oui, vous êtes dia- blement insolent. Je le vois dans vos yeux, et je vous prie, la première fois que j'aurai L'honneur de vous parler, de vous contenter du nom d'Archj seul. J'avais pris un second nom en quittant Spring-Meadow ; ce qui a souvent lieu en Virginie et ce qui est regardé comme très-innocent. Mais les planteurs de la Caroline du Sud, qui, de tous les Américains, semblent avoir porte le plus loin la théorie et la pratique de l'esclavage, sont envieux de tout ce qui pourrait élever leurs esclaves au-dessus de leurs chevaux et de leurs chiens. Les paroles et les manières de mon maître étaient très-irri- tantes; mais je ne me tins pas pour battu, et j'essayai de renou- veler ma demande en me servant des expressions les plus*res- pectueuses. — Vous êtes un tas de drôles diablement exigeants, et ja- mais satisfaits, répondit-il. Comment, coquins, nesavez-vous pas que ce que je vous donne nie ruine déjà? c'est tout ce que je puis faire que de vous acheter du blé. — Si \ous vouiez du sel en outre, il y a assez d'eau de mer à cinq milles d'ici. Personne ne vous empêche d'en faire. En disant ces mots, le général et ses compagnons tourné rent leurs chevaux et partirent en riant aux éclats de cette plaisanterie. CHAPITHC XXVII Au nombre des nouveaux esclaves du général Carter était un nommé Thomas, avec lequel je m'étais lié chez M Carie- ton. Il était de pur sang africain, avait de beaux traits, de la fore»; musculaire, et offrait un ensemble remarquable sous bien CHAPITIŒ XXVII. 183 • des rapports. Doué, en outre, d'une grande force morale il savait endurer avec patience I 1 ?s plus grandes fatigues et les plus cruelles privations. Quoique ses passions fassenl des plus violentes, il avait pris (chose rare parmi les esclaves) l'habi- tude de les dompter, et, dans ses paroles et dans ses actions, il se mollirait doux comme un agneau. Le l'ait est que tout jeune, il avait été instruit par si le cruel homme galopa vers elle, la nomma en jurant une maudite fainéante, et lui porta des coups de cravache sur la tête. Thomas le vit et crut sentir lui-même, et au centuple, les coups (pic recevait sa pauvre femme. — C'était une épreuve trop forte pour sa foi ; il s'avança pour la secourir. Nous I» 1 priâmes de s'arrêter; mais les cris et les pleurs de sa femme le rendirent sourd à nos conseils. Il s'élança donc, et, avant que le contre-maître eût eu le temps de s'en apercevoir, il lui arracha la cravache Ac^ mains et lui demanda de quel droit il maltraitait ainsi une femme qui ne s'était rendue coupable d'aucune faute. M. Martin n'était certes pas préparé à un tel acte d'insubor- dination. — Il fit reculer son cheval de quelques pas, et. ti- rant un pistolet de sa poche, ajusta Thomas, qui laissa tom- ber la cravache et s'enfuit à toutes jambes. M. Martin fit feu; mais sa main tremblait ; il manqua son coup, et Thomas, conti- nuant à fuir, sauta par-dessusla haie et disparut dans le fourré. Le contre-maître, furieux, se tourna alors vers Anne, qui tremblait et criait. — 11 appela le piqueur de la bande et deux ou trois autres hommes, auxquels il donna l'ordre de la dé- pouiller de ses vêtements. — Alors commença la torture; le fouet à chaque coup entrait dans les chairs de la malheureuse; son sang coulait en abondance, ses cris étaient affreux. Quoi- que habitué à ce genre de spectacle, le cœur me manqua et je sentis un vertige. J'aurais voulu saisir le monstre au gosier et h* jeter par terre. Je ne sais comment je me retins; mais ce dont je suis sur, c'est qu'il n'y a que l'esclavage qui puisse 16. 188 L'ESCLAVE BLANC. — Anne est entre ses mains, dit-il; je ne puis pas l'aban- donner ! et elle, pauvre créature, elle n'aurait jamais le cou- rage de fuir avec moi ! Non, je ne puis m'y résoudre, Archy ! je ne puis abandonner ma femme!... Que pouvais-je répondre? je comprenais toute l'horreur de sa position, et j'étais vaincu par la force de ses arguments. Aussi, persuadé qu'il serait inutile de chercher à les combat- tre, je demeurai en silence. Pendant quelque temps, il sembla comme perdu dans ses réflexions; ses regards étaient fixés sur la terre. Enfin il m'annonça que sa résolution était prise et qu'il irait à Char- lestown faire un appel à la générosité de notre maître D'après ce que je savais du général Carter, je n'attendais pas beaucoup de cette démarche; mais, comme Thomas n'avait pas d'autre ressource, je ne fis aucune opposition. Il mangea ce que je lui avais apporté et résolut de partir aussitôt. Depuis notre arrivée à Loosahaehee,il n'était allé qu'une fois à Char- lestown; mais il avait une excellente mémoire locale, et je ne doutai nullement qu'il n'y arrivât. De retour à ma case, je me couchai ; mais le trouble dans lequel j'étais au sujet de Thomas et de la réussite de son pro- jet m'empêcha de dormir. A l'aube, j'allai travailler, et mon anxiété me stimulait tellement, que j'eus terminé ma tâche longtemps avant mes compagnons. En rentrant, je vis passer sur la route la voiture du général Carter, et le pauvre Thomas, enchaîné derrière, sur le marchepied du domestique. Dès qu'il fut arrivé devant la maison, le général descendit de voiture et envoya chercher M. Martin, qui, armé de son fouet et accompagné de son chien de chasse, battait les bois depuis le matin pour chercher le fugitif. Le général donna l'ordre à tous les esclaves de se réunir. Enfin M. Martin arriva. ï)h que le général l'aperçut, il s'écria : — Eh bien! monsieur, voilà un déserteur que je vous ra- mène; figurez-vous que le drôle s'est permis de venir à Char- CHAPITRE XXVII. 189 lestown pour me parler de ses griefs contre vous. .Mais, d'après son propre récit, il a été coupable de la plus grande insolence! Arracher une cravache des mains d'un contre-maître! mais où irons-nous si de semblables drôles se mettent en tête de vouloir justifier un tel acte d'insubordination? Si on les laisse faire, ilseu viendront à nous égorger! Aussi ne lui ai-je pas même permis de continuer son discours, et je lui ai signifié que je pardonnerais toul plutôt qu'une insolence vis-à-vis de mon contre-maître. Je serais moins sévère s'il s'était agi de moi, mais mon contre-maître!... Aussi vous l'ai-je ramené en toute hâte et au risque de prendre la lièvre en passant la nuit à la campagne — Que ce coquin soit vigoureusement fouetté, monsieur Martin , vigoureusement, vous dis-je!... J'ai fait assembler tous les ouvriers, afin qu'ils assistent au châtiment; cela leur fera du bien!... M. Martin s'élança sur sa proie avec la férocité d'un tigre: — mais je ne veux pas décrire une seconde fois ces épouvan- tables scènes, suites de la torture qu'on lui avait fait subir; bientôt il lui survint une espèce de lièvre nerveuse qui la laissa sans force, sans appétit, et même sans le désir de gué- rir. Son pauvre enfant s'affaiblissait aussi à vued'œil; bientôt il mourut, et Anne ne lui survécut que d'une quinzaine de 190 L'ESCLAVE BLANC. jours. — Pendant sa maladie, Anne n'avait ou pour l'assister qu'une vieille femme à moitié sourde et aveugle. Thomas, qui était naturellement obligé de travailler, la trouva morte un soir qu'il revenait dos champs. Un des piqueurs, dont l'âme était basse, et le plus actif des espions de M. Martin, était le seul prédicateur de Loosahaehee, et l'exécuteur de ces momories auxquelles les esclaves igno- rants et superstitieux donnent le nom de religion. Il alla voir le malheureux mari d'Anne et lui offrit ses services. Thomas avait nssez d'esprit pour ne pas se laisser imposer par l'hypo- crisie et une fausse sainteté. Il connaissait le drôle et le mé- prisait souverainement. Il refusa donc ses offres, et. me mon- trant de la main, répondit qu'il n'avait besoin que de l'assis- tance de quelques amis pour enterrer le corps de la pauvre fille. — Il voulut ajouter quelques paroles, mais la douleur l'empêcha de continuer, et sa voix, coupée par des sanglots, s'arrêta dans son gosier. C'était un dimanche. Le prédicateur eut bientôt terminé son discours, et le pauvre Thomas veilla tout le jour près du corps de sa femme. Je restai avec lui, mais je savais que toute parole de consolation serait superflue, et je ne dis presque rien . Vers le soir, quelques-uns de nos compagnons entrèrent dans la case; nous emportâmes le corps au cimetière : c'était une jolie prairie parsemée d'arbres et couverte de tombes, 0,11e! rjues-unes fraîches et d'autres déjà anciennes. Le mari resta penché sur le corps de sa femme, tandis que nous étions occupés à creuser la fosse; et, quand elle fut prête à recevoir la dépouillé mortelle de la pauvre Anne, nous res- tâmes en silence, attendant que Thomas prononçât quelque prière. Mais il l'essaya en vain; sa voix entrecoupée expirait sur ses lèvres. Il nous fit signe de mettre le corps dans le sé- pulcre, — ce triste devoir fut bientôt rempli, — et la terre couvrit les restes de celle qu'il avait tant aimée! La nuit était venue quand nous retournâmes en hâte à notre IIIAIMIIII. WVIil. 11»| habitation; niais Thomas resta encore auprès de la tombe. .I avais essayé de l'en éloigner, mais en vain. Je voulus, une seconde fois, lui prendre le bras, le forcer à me suivre; mais il me repoussa, et, levanl la tête el la main : • — Assassh ! me dit-il tout bas, elle a été assassinée ! Kt dans ses yeux brillaienl «les éclairs d'indignation el de douleur. Le sentiment de la nature remportait en lui sur la force factice qu'il s'était imposée. Je me sentais rempli de sym- pathie pour sa douleur e1 je lui pressai la main. Il répondit ;i cette pression, el après un moment de silence : — Le sang demande du sang, me dit-il, n'est-ce pas. Arch\ Il j avait quelque chose île terrible dans le son de sa voix et dans sa parole lente et brève. Je ne sus que répondre. Il n'avail pas, d'ailleurs, l'air d'attendre une réponse de ma part. 11 semblait s'être adressé cette question ;'i lui-même. Je lui pris le bras, et nous nous éloignâmes. CHANTRE WVlil. Il est d'usage, dans h* Caroline du Sud, de donner aux esclaves, de la semaine de Noël au jour de l'an, des espèces île vacances. On leur permet même, [tendant cette époque, de s'éloigner de l'établissement, ce théâtre de leurs fatigues et île leurs douleurs, et de parcourir les environs, presque comme s'ils étaient libres. Les grandes routes présentent alors un singulier spectacle. Des esclaves, de tout âge et de ii.ut sexe, j accourent en grand nombre des populeuses plan- tations qui bordent la mer. vêtus de leurs plus beaux habits; ilsse réunissent sur les chemins, sepressenl autour de peti- tes boutiques de whisky, et présentent a la vue des scènes de confusion et de désordre dont on n'a l'idée qu'à l'époque des fêtes de Noël. 19*2 L'ESCLAVE BLANC. Ces boutiques se soutiennent surtout au mo\en d'un trafic de riz et de coton, volés par les nègres, et que la fureur vin- dicative des planteurs, aidée de lois draconiennes, n'a jamais pu détruire. Elles sont le soutien principal, on pourrait dire le seul moyen d'existence d'une grande partie de la petite aris- tocratie blanche du pays. Tant dans la Caroline que dans la Basse-Virginie, les blancs pauvres sont grossiers, ignorants et peu habitués aux aises de la vie. Paresseux, dissipés et adon- nés au vice, ils ont en outre cette brutalité du mal que la pau- vreté et l'ignorance rendent si repoussante et si remarquable. Ne possédant pas de terres, ou, tout au plus, quelques landes stériles, ne s 1 occupant ni de commerce ni d'industrie, et con- sidérant le travail comme dégradant des hommes libres, et bon seulement dans l'état de servitude, ces blancs pauvres sont devenus la risée des esclaves eux-mêmes, et sont craints en même temps que haïs par la riche aristocratie des plan- teurs. Ce n'est qu'à leur droit de suffrage qu'ils doivent en- core l'espèce de considération avec laquelle on les traite. Ce droit, dont la noblesse riche voudrait les priver, est leur uni- que sauvegarde; sans ce droit, ils seraient écrasés, impitoya- blement foulés aux pieds, et réduits bientôt, par la loi elle- même, à un état presque aussi triste que celui des esclaves. Aux fêtes de Noël qui suivirent mon arrivée à Loosahacb.ee, j'étais avec beaucoup d'esclaves devant un de ces petits caba- rets de la grande route voisine, riant, causant, buvant du whisky, et nous divertissant, chacun à sa manière, lorsque je vis passer à cheval un homme de mauvaise mine et miséra- blement vêtu. Il avait cette couleur cadavéreuse qui distingue les classes inférieures des blancs de la Basse-Caroline. Le elic- val qu'il montait était efflanqué, décharné, et n'avançait que sous les coups d'un énorme fouet que son maître maniait avec celte grâce familière qui est propre aux piqueurs d'esclaves. J'observai, lorsqu'il passa devant nous, que tous mes compa- gnons le saluèrent; quant à moi, je gardai mon chapeau sur la tête, car je ne voyais en lui rien qui m'inspirât le respect, CUAPITRE XXVIH. 195 et je ne connaissais pas l'étiquette Je la Caroline, qui exige de la pari de l'esclave beaucoup d'obséquiosité envers tout homme libre. Le drôle s'en aperçut, arrêta sa rosse, et fixa mu moi des yeux perçants. Ma couleur lui fit peut-être suppo- ser un instant que j'étais libre; mais mon costume et la so- ciété dont je faisais partie le détrompèrent sans doute. Il de- manda qui j'étais, et, l'ayant appris, il s'avança sur moi en brandissant sa cravache, me demanda pourquoi je ne l'avais pas salué; et. sans attendre ma réponse, m'appliqua quelques coups sur les épaules. Le misérable était évidemment ivre, et mon premier mouvement fut de lui arracher la cravache des mains; mais je ne eédai pas à mon indignation, et ce fut heu- reux, car toute tentative de résistance à un blanc, même ivre, peut, selon les équitables luis de la Caroline, coûter la vie à un esclave. J'appris que ce drôle avait été contre-maître, mais qu'on l'avait destitué pour sa malhonnêteté. Il avait, depuis, ouvert un cabaret, situé à un demi-mille de distance. Ce cabaret, selon ce qu'il raconta au maître de la boutique devant la- quelle nous nous trouvions, était moins fréquenté qu'il ne l'avait espéré, et c'était sans doute pour décharger sa bile qu'il m'avait si rudement traité. Il s'appelait Christie, et était cousin et ami de M. Martin; mais il s'était violemment que- rellé avec notre contre-maître, et. depuis peu, ils étaient brouillés. Cbisitie avait donné à Mai tin un coup de poignard, et Martin avait fait feu sur Christie; en outre. Martin s'était vengé plus cruellement encore en arrêtant, entre le cabaret de son cousin et Loosahachee, le commerce de riz, de coton et de whisky, dont le général Cartel' supportait seul les frais. La connaissance de ces détails me lit penser que le drôle était en quelque sorte à ma merci, et je résolus de me venger sur lui des coups qu'il m'avait donnés. Il est vrai que pour at- teindre ce but je devais jouer le rôle d'espion et de délateur; mais ce sont les seuls moyens dont puisse disposer un esclave. A peine rentré', je me présentai au contre-maître, avec beau- 17 494 L'ESCLAVE BLANC. coup d'hypocrisie et force protestations de zèle pour le ser- vice de mon maître, je racontai que M. Christie avait l'habi- tude de trafiquer avec les esclaves, et de leur acheter tout ce qu'ils lui apportaient. M. Martin me répondit qu'il le savait, et me promit cinq dollars si je l'aidais à prendre Christie sur le fait. Le traité fut vite conclu entre nous, et, peu de temps après, je nie dirigeai. par une belle nuit, et chargé d'un ballot de coton, que m'a- vait remis notre contre-maître, vers le cabaret de Christie. Jl me reconnut tout de suite, et plaisanta beaucoup à propos des coups de fouet qu'il m'avait donnés. Pour mieux le tromper, je lis mine d'en rire avec lui. Il ne demandait pas mieux que d'échanger mon coton pour du whisky, qu'il m'aurait livre au prix d'un dollar le pot. Peu de jours après, je lui lis une seconde visite; mais, cette fois. M. Martin et un doses amis s'étaient postés en dehors du cabaret, dans un endroit d'où ils pouvaient voir et entendre à travers des fentes tout ce qui se passait entre Christie et moi. Un des plus grands crimes que Ion puisse commettre, d'a- près la législation delà Caroline, est d'acheter d'un esclave du riz ou du coton volé. M. Christie fut traduit en justice. déclaré coupable et condamné à une amende de mille dollars et à une année de prison. Cette amende le ruina complète- ment, et je n'en entendis plus parler. Parmi les jurés qui le déclarèrent coupable, il y en eut plus d'un soupçonné d'avoir commis le même délit que Christie; mais la crainte et l'en- vie rendirent ces coquins encore plus sévères qu'ils ne l'au- raient été. M. Martin était très-content de moi, — il s'imaginait bon- nement que je ne demanderais pas mieux que de continuer à tirer pour lui les marrons du feu, — et voulut faire de moi un espion et un délateur. C'est que, en grand comme en petit, la tyrannie ne peut se maintenir que par un système organisé d'espionnage et de délation , dans lequel les plus vils parmi les opprimés se font les instruments des oppresseurs. L'indul- CHAPITRE WVlll. m gence ou la faveur d'un contre-maître peut beaucoup pour al- léger le joug de l'esclave. On conçoil donc que cette faveur soit une forte tentation. D'ailleurs, les moyens dont dispose le pouvoir sont malheureusement tels, que, mémo dans l'état de liberté, on \<>it tous les juins Ai>< milliers d'hommes prêts à devenir, contre les droits les plus chers et les plus sacres de leurs concitoyens, les vils instruments de leurs tyrans. Que peut-un donc attendre d'une race qui a été soigneusement et systématiquement dégradée*? Dans l'intention il»' profiter de la faveur de M.Martin pour un bon usage, je me gardai de lui laisser soupçonner l'hor- reur que m'inspirait l'emploi que je faisais mine d'accepter. Plus d'une fuis, tandis qu'il me croyait à lui corps et âme, j'empêchai la réussite de ses plans et de ses stratagèmes en faisant prévenir ceux qu'il voulait prendre sur le l'ait. C'était un homme ignorant et d'une intelligence très-médiocre. S'il avait été plus adroit, il aurait bientôt découvert mes manœu- vres; mais je jouai si bien mou rôle, que sa confiance en moi fut illimitée : il m'en donna bientôt une nouvelle preuve. Un jour qu'il visitait le champ où je travaillais, n'ayant p> trouvé que l'ouvrage allât assez vite, il appela le piqueur de la bande, lui enleva le fouet qu'il tenait à la main, comme symbole et instrument de son autorité, et m'ayant appliqué, selon l'usage dans un cas pareil, une vingtaine de coups, me remit li' fouet, et nie confia l' office île piqueur, m' ordonnant '■il même temps de commencer l'exercice de ma nouvelle charge sur le dos de mon prédécesseur. La culture d'une plantation de la Caroline se fait toujours sous la surveillance des piqueurs. Les contre-maîtres ont trop pris les habitudes de luxe et d'indolence de leurs maîtres pour se fatiguer à l'exercer eux-mêmes, surtout pendant la forte chaleur. Les esclaves sont partagés en bandes; chaque bande est confiée à un piqueur, choisi d'ordinaire pour sa lâche complaisance envers le contre-maître et pour sa promptitude à dénoncer ses compagnons. Il est revêtu malheurs; mais je l'aimais, j'en avais pitié, et je le ménageais de mon mieux. L'injustice dont il avait été la victime à Loosahachee sem- blait avoir changé entièrement tons ses principes. Il n'aimait pas à parler sur ce sujet, et j'évitai de l'en entretenu': mais j'avais de bonnes raisons pour croire qu'il avait abandonné les croyances religieuses qu'on lui avait inspirées, et qui, pen- dant longtemps, avaient exercé sur lui une si forte influence. Il s'était mis de nouveau à pratiquer certains rites étranges 17. 198 L'ESCLAVE BLANC. que lui avait enseignés sa mère. Elle aussi avait été volée sur la cote d'Afrique, et avait conservé, à ce qu'il m'a dit, toutes les superstitions de son pays natal. Parfois il loi arrivait de dire, avec une incohérence sauvage, que l'esprit de sa femme se montrait à lui ; il parlait de certaine promesse qu'il avait faite à l'apparition, et je fus porté à croire qu'il avait eu Ar> accès de folie. En tout cas, il était Lien changé, sous beaucoup de rap- ports. Il avait cessé d'être l'humble et obéissant esclave con- teni de son lot, plein de zèle et de dévouement. Au lieu de veiller aux intérêts de son maître, il semblait s'étudiera faire le plus de mal possible. 11 y avait sur la plantation deux ou trois esprits inquiets, artificieux et hardis, dont il s'était tenu éloigné jusqu'alors; maintenant il rechercha leur socié- té et ne tarda pas à obtenir leur confiance. Ils le trouvèrent audacieux et prudent, et, qui plus est, fidèle et magnanime. Aussi ils reconnurent bientôt sa supériorité d'intelligence, et l'acceptèrent pour chef. Ils se recrutèrent de quelques autres dont le seul motif était le désir du butin, et ils étendirent leurs déprédations sur toute la plantation. Dans ce nouveau rôle. Thomas continua de donner la preuve qu'il n'était point un homme ordinaire. Il conduisait ses entreprises avec une singulière adresse; et, lorsque tous les autres stratagèmes qu'il employait pour empêcher ses compagnons d'être découverts avaient échoué, il avait encore une ressource qui montrait la noblesse de sa nature. Telle i-lait la fermeté inébranlable de son âme et la maie vigueur de sa constitution, qu'il faisait ce que peu d'hommes pouvaient faire : il était capable de braver même le supplice du fouet, supplice qui, je l'ai déjà dit, n'est pas moins terrible que la torture elle-même. Lorsque toute autre ressource lui man- quait, il était prêt à garantir ses compagnons par un aveu volontaire, et à attirer sur lui un châtiment qu'il savait quel- ques-uns d'entre eux trop faibles de corps et d'esprit pour supporter. Une magnanimité pareille est estimée le comble CHAPITRE XXIX. 199 de la vertu, même dans un homme libre; — comment donc l'admirer suffisamment dans un esclave! Grâce à Dieu, la tyrannie n'est pas toute-puissante ! Elle a beau opprimer ses victimes, les fouler aux pieds, les abrutir par tous les moyens possibles, elle ne peut entière- ment éteindre en elles l'esprit viril. Il \ brille, il \ brûle se- crètement; tôt ou lard il jettera des flammes qu'on ne pourra éteindre et qu'on ne peut comprimer. Tant que j'eus la confiance de M. .Martin, je fus à même de rendre à Thomas des services essentielsen l'informant dessoup- çons, des plans et des stratagèmes du contre-maître. Mais je n'eus pas longtemps sa confiance; non pas que M. Martin se méfiât de moi, — car il était très-aisé de jeter de la poudre aux yeux d'un homme si stupide; — mais parce que je n'é- tais pas à la hauteur de ses idées sur les devoirs d'un piqueur. La saison était malsaine ; et comme les ouvriers qui compo- saient nia troupe étaient d'une contrée plus septentrionale, et non encore acclimatés à l'atmosphère pestilentielle d'une plantation de riz. ils étaient très-souffrants, et souvent plu sieurs d'entre eux étaient hors d'état de travailler. Je l'avais expliqué à M. Martin, et il avait paru satisfait de l'explication; mais, un jour, ('tant ailé à cheval dans un champ.de fort mau- vaise humeur et un peu excité, je crois, par la hoisson. il entra dans une rage effroyable envoyant que plus de la moi- tié de ma troupe était absente, et que plus de la moitié' de la hesogne n'était pas faite. Il en demanda la raison. Je lui dis que les travailleurs étaient malades. 11 répondit, en jurant, qu'il s'agissait hien d'être malade! Il était las d'entendre parler de maladie; il savait hien que c'était un prétexte, et il était déterminé à ne plus se laisser attraper. — Si on se plaint encore d'être malade. Arch\. me dit-il, vous n'avez qu'à fouetter les drôles, et i\ les mettre ;'i l'ou- \ rage. 200 L'ESCLAVE BLANC. — Mais, repartis-je, s'ils sont réellement malades? — Malados ou non, je vous le répète. S'ils ne sont pas ma- lades, le fouet est tout ce qu'ils méritent; s'ils le sont, rien n'est si propre à leur faire du bien que de leur tirer un peu de sang. — En ce ras, dis-je, vous feriez mieux de nommer un autre piqueur; je ne serais pas très-propre à fouetter des ma- lades. — Tenez votre langue, insolente canaille. Qui vous a per- mis de me conseiller ou de discuter mes ordres? Donnez-moi votre fouet, drôle que vous êtes! J'obéis; et M. Martin m'administra une correction pareille à celle qu'il m'avait donnée la première fois qu'il m'avait mis le fouet à la main. Ainsi finit mon rôle de piqueur, et, quoique je perdisse ma double ration et que je fusse obligé de retour- ner aux champs, faire ma tàcbe comme les autres, je ne peux pas dire que je le regrettai beaucoup. C'était un métier pi- toyable, qui ne peut convenir qu'à un gredin. Je me liai alors plus étroitement avec le parti de Thomas, et me joignis, corps et àme, à toutes leurs entreprises. Nos déprédations devinrent, à la fin, si considérables, que M. Mar- tin fut obligé d'établir une garde régulière, composée de ses piqueurs et de quelques-uns de leurs subordonnés, qui rô- daient toute la nuit sur la plantation, et rendaient l'approche des champs fort dangereuse. Cette mesure fut hâtée par un in- cident qui arriva sur la plantation et qui donna lieu à une enquête très-rigoureuse, mais sans résultat positif. En une seule et même nuit, le feu prit à la magnifique résidence du général Carter et à ses coûteux moulins à riz, et, malgré tous les efforts, ils furent entièrement consumés. Plusieurs des esclaves, et Thomas entre autres, furent mis à une sorte de torture pour leur faire avouer leur participation à cet in- cendie. Cette cruauté ne servit à rien; ils nièrent tous avec énergie. J'étais, comme je l'ai dit, fort avancé dans la confiance de Thomas, cependant il ne m'avait pas dit un mot de ce feu: CHAPITRE XXIX. 201 comme c'était un de ces hommes qui savent garder* leurs se- crets, je l'ai toujours soupçonné d'en savoir là-dessus plus qu il ne voulait en divulguer. En tout cas, c'étail évidemment un sentiment plus fort «] u«* le pur amour du butin qui poussait Thomas. Depuis la mort de sa femme, il buvait parfois à l'excès; mais c'était rare, et personne, en général, n'était plus sobre et moins difficile, autrefois il était très-soigné dans s,a mise; maintenant il s'ha- billait très-négligemment. Il n'aimait pas la société; excepté avec moi, il n'avait guère de relations, et ce n'était même pas toujours qu'il paraissait désirer ma compagnie. Thomas no sa va il guère que faire de sa part de butin, et, en effet, il la distribuait communément à ses compagnons. A la première proposition qui en fut faite, il eut l'air de ne pas se soucier d'étendre nos déprédations au delà de Loosaha- chee. Mais on ne pouvait plus les continuer sans danger, et, comme ses compagnons avaient trop pris goût au pillage pour l'abandonner, Thomas finit par étaler à leurs pressantes solli- citations', et nous conduisit pendant plusieurs nuits sur les plantations voisines. Nous poussâmes les eboses si loin, que nous éveillâmes l'attention des contre-maîtres dont nous enva- hissions les domaines. D'abord, ils soupçonnèrent leurs propres esclaves, et ils exercèrent des rigueurs sans nombre. Mais, en dépit de toutes leurs cruautés, les déprédations continuèrent ; et telle était l'adresse singulière de Thomas à varier le lieu et la nature de nos visites, que nous échappâmes longtemps à tous les pièges et à toutes les embûches qu'on nous tendait. Une nuit, que nous étions dans un champ de riz et que nous avions presque rempli nos sacs, l'oreille vigilante de Thomas l'avertit que quelqu'un approchait avec précaution. Il supposa que ce devait être la patrouille, qui, depuis peu, au lieu de tuer le temps avec un violon et une bouteille de whisky, était devenue plus active, et remplissait quelques- uns de ses devoirs. Sous cette impression, il nous donna le signal de nous retirer tranquillement et dans un certain ordre 202 L'ESCLAVE BLANC. qu'il avait réglé à l'avance. Le champ était horde, d'un côté, par une large et profonde rivière, contre laquelle il était pro- tégé par une digue élevée. Nous étions arrivés près de l'eau, et notre canot était sur la rivière, abrité sous dos buissons et desarbustes compagnons de M. Martin étaient tellement harassés, que. lorsqu'il piqua des deux pour aller du pas de son chien, il les laissa bientôt loin derrière lui. M. Martin termina son récit en nous conseillant d'aller nous rendre, nous donnant sa pa- role de gentleman et de contre-maître que, si nous ne lui faisions plus aucune violence, il nous préserverait de tout châ- timent et nous donnerait une belle récompense. CHAPITRE XXX. 211 Le soleil se couchait. Le court crépuscule qui suit un cou- cher de soleil ilans la Caroline fut bientôl remplacé par l'obs- curité d'une nuit nuageuse el sans lune, et nous n\ i< »ns peu d'appréhension d'être inquiétés dans notre refuge. Je regardai Thomas, comme pour lui demander ce que nous avions à faire. Il me tira à part, après avoir examiné les liens de notre pri- sonnier, qu'il avait attaché à un arbre à l'aide de cordes trou- > - dans sa poche, et qui. sans aucun doute, avaient une tout autre destination. Thomas s'arrêta un instant, comme pour recueillir ses pen- sées; puis, indiquant M. Martin : — Areliv. dit-il, cet homme mourra ce soir. Il y avait dans sa voix une énergie sauvageet en même temps une froideur calme. Je tressaillis, et ne répondis d'abord rien ; je voyais sur le visage de Thomas une joie farouche et une fermeté de décision inébranlable. Ses yeux jetaient (\i'> flam- mes, tandis qu'il répétait à voix basse et d'un ton calme qui contrastait singulièrement avec ses paroles : - Je \oiis dis. Archy, que cet homme mourra ce soir. Elle Toi donne: je l'ai promis, et l'instant est venu. — Qui est-ce qui l'ordonne? m'informai-je vivement. — Vous me demandez qui? Archv, cet homme est l'assassin de ma femme! Quoique Thomas et moi nous eussions vécu dans une grande intimité, c'était peut-être la première fois depuis la mort de -a femme qu'il m'en pariait en termes aussi explicites. Il avait bien fait de temps en temps quelques allusion» à elle, et je me rappelais que plusieurs fois auparavant il lui était échappé des paroles étranges et incohérentes sur i\c> relations qu'il continuait d'entretenir avec elle. Le nom de sa femme lui lit venir des larmes aux yeux ; mais il les essuya promptement de la main. et. reprenant son air de froide résolution, il répéta de nouveau : — Archv, cet homme mourra re soir. Quand je repassai dan- mon esprit toutes les circonstances 212 L'ESCLAVE BLANC. de la mort de sa femme, je ne pus m'empêcher de reconnaître < I m o M. Martin l'avait assassinée. Thomas avait eu mes sympa- thies, et il les avait encore. 11 avait le meurtrier en son pou- voir; il se croyait appelé à faire justice de lui, et j'étais forcé de convenir qu'il était dans son droit. Cependant, j'éprouvais une horreur instinctive à l'idée de verser du sang; et peut-être aussi se glissait-il dans mon cœur quelque reste de cette timidité servile qu'avait secouée l'esprit plus audacieux de Thomas. Je tombai d'accord avec lui que le contre-maître avait mérité de perdre la vie; mais je lui rappelai que M. Martin avait promis, si nous le ramenions chez lui sain et sauf, de nous obtenir notre pardon et de nous garantir de tout châtiment. Un sourire de mépris releva la lèvre de mon camarade tan- dis que je parlais. — Oui, Archy, répondit-il, notre pardon... et cent coups de fouet, et la corde le lendemain, peut-être ! Non ! je ne veux point d'un tel pardon; je ne veux pas des pardons qu'ils ac- cordent! Il y a trop longtemps que je suis esclave; mainte- nant, je suis libre, et, lorsqu'ils me prendront, je leur per- mets de me prendre aussi la vie ! D'ailleurs, nous ne pouvons nous fier à lui ; nous le voudrions, que nous ne le pourrions pas, vous le savez bien. Ils ne se croient obligés de tenir aucune des promesses qu'ils nous font ; ils promettront tout ce qu'on voudra pour nous avoir en leur puissance, et, alors, leurs promesses ne valent pas un fétu de paille. Mes promes- ses, à moi, ne sont pas comme les leurs, et ne vous ai-je pas dit celle que j'ai faite? Oui, je l'ai juré, et je vous dis une dernière fois que cet homme mourra ce soir ! Il n'y avait pas à résister ; je lui dis de faire à sa guise. Il chargea le fusil qu'il avait pris à M. Martin et qu'il avait en- core à la main, puis il revint au contre-maître, qui était assis au pied de l'arbre auquel nous l'avions attaché. Il leva les yeux avec anxiété à notre approche, et demanda si nous étions décidés ;'i rentrer. CHAPITRE \\\. 213 — Nous sommes décidés, répondit Thomas ; nous vous don- nons une demi-heure pour vous préparera la mort : profitez- en de votre mieux : vous avez beaucoup de péchés sur la con- science, et le délai est i ourt. Il est impossible île décrire Pair de terreur, de stupéfaction el d'incrédulité avec lequel le contre-maître entendit ces paro- les. In moment, d'un ton d'autorité, il nous dit de le déta- cher; l'instant d'après, il s'efforça de rire et affecta de traiter île pure plaisanterie ce qu'avait dit Thomas. Enfin, cédant ;i ses craintes, il se mit à pleurer comme un enfant et à implo- rer notre miséricorde. — En avez-vous montré, vous? répliqua Thomas; en avez- vous montré à ma pauvre femme? Vous l'avez assassinée, et votre vie doit répondre de la sienne. M. Martin prit Dieu à témoin qu'il n'était pas coupable; il avait puni la femme de Thomas, il l'avouait; mais il n'avait fait que ce qu'exigeait son devoir, et il était impossihle que quelques coups eussent pu causer sa mort. — Quelques coups! s'écria Thomas; remerciez Dieu, mon- sieur Martin, de ce que nous ne vous torturons pas comme vous l'avez torturée ! Plus un mot, ou vous aggraverez vos souffrances. Confessez vos crimes, dites vos prières; ne per- dez pas vos derniers instants à ajouter le mensonge à l'assas- sinat! Le contre-maître resta anéanti devant ce reproche énergi- que. 11 couvrit de ses mains son visage, courha la tête et garda quelques moments un silence interrompu seulement par des sanglots étouffés. Peut-être essayait-il de se préparera mourir; mais la vie avait trop de charmes pour ne pas tenter un nou- vel effort. Il voyait qu'il était inutile d'en appeler à Thomas, mais il se tourna vers moi. Il me supplia de me rappeler la confiance qu'il avait mise en moi et les faveurs qu'il m'avait, dit-il, accordées ; il promit de nous acheter tous les deux et de nous donner notre liberté, tout au monde, si nous voulions seulement épargner sa vie, 214 L'ESCLAVE BLANC. Ses larmes et ses lamentations m'émurent; la tête me tour- nait, et je sentais une telle faiblesse, un tel délabrement de cœur, que je fus obligé de m'appuyer contre un arbre. Thomas était là, debout, les bras croisés, reposant sur son fusil; il ne répondait point aux prières et aux promesses réitérées du con- tre-maître : il ne semblait même pas les entendre. Ses yeux étaient fixes, et il paraissait perdu dans ses pensées. Après un intervalle considérable, pendant lequel le malheu- reux continuait ses supplications, Thomas se redressa ; il re- cula de quelques pas et leva son fusil. — La demi-heure est passée, dit-il; monsieur Martin, êtés- vous prêt? — Non. oh! non, épargnez-moi! oh! épargnez-moi! En- core une demi -heure ! j'ai beaucoup de choses... Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase ; le coup partit, la balle lui pénétra la cervelle, et il tomba roide mon. CHAPITRE XXXI. Nous creusâmes une fosse peu profonde, dans laquelle nous déposâmes le corps du surveillant. Nous traînâmes le chien mon au même endroit, et le plaçâmes près de son maître. C'étaient de dignes compagnons. Alors nous reprîmes la fuite; non, comme on pourrait le supposer, avec la précipitation de meurtriers qu'effraye le cri de leur conscience, mais avec ce noble sentiment de sa dignité vengée et de la tyrannie justement châtiée, qui animait l'âme du héros d'Israël, lorsqu'il alla chercher un refuge au pays des Madianites, et qui brûlait le sein de Wallace et de Guil- laume Tell, lorsqu'à la faveur de la nuit ils poursuivaient leur course à travers les rochers de leurs montagnes natales, où Ton respire l'air de la liberté. H n'y avait pas de montagnes pour nous recevoir e1 nous CHAPITRE XXXI. 2i:> abriter. Mais qous fuyions à travers les marais et les landes de la Caroline, résolus à mettre, le [«lus tôt possible, un bon nom- bre de milles entre nous et le voisinage de Loosalmehee. 11 \ avait plus de vingt-quatre heures que nous n'avions mangé; et pourtant nos esprits étaient dans un tel état d'excitation, que nous n'éprouvions ni faiblesse ni fatigue. Nous nuns dirigions an nord-ouest, guidant notre course sur les étoiles, et qous devions a\oir fait bien du chemin, car nous ne nous étions pas arrêtés une seule fois, et nous avions marché d'un pas rapide toute la nuit. Nous traversions les bois de pins, qui étaient assez elair-semés pour que nous [Hissions \ | tasser presque aussi vite que sur une route. Parfois un ma- rais, ou une apparence de plantation, nous forçait de faire un détour, mais, dès que nous le pouvions, nous reprenions notre direction. Les ténèbres, qui, pendant les deux dernières heures rie la nuit, avaient été accrues par une brume assez épaisse, com- mençaient à céder aux premières lueurs grises du matin. .Nous suivions sous les pins une légère dépression du sol qui, des- séchée en ce moment, devait à la saison humide former le lit de quelque ruisseau, et nous cherchions en cet endroit où nous cacher, lorsque soudain nous rencontrâmes au milieu d'un buisson, et la tète posée sur un sac de maïs, un homme qui pa- raissait endormi. Nous le reconnûmes tout d'abord. C'était uii esclave appartenant à une plantation contiguë à Loosahachee, et que nous connaissions un peu, mais qui, à ce que nous avions ouï dire, s'était évadé depuis deux ou trois mois. Tho- mas le secoua par l'épaule, et lui lit. en l'éveillant, une grande frayeur. Nous lui dîmes de ne point s'alarmer, attendu que nous nous étions évades nous-mêmes, et que nous avions grand be- soin de son assistance, ('tant à moitié morts de faim, et dans un pays qui nous était totalement inconnu; L'homme eut d'a- bord l'air très-réservé et soupçonneux. Il semblait craindre que nous ne fussions envoyés pour le prendre au piège; mais, à la fin, nous réussîmes a dissiper ses doutes; et il ne fut pas °2\i> L'ESCLAVE BLANC. plutôt rassuré par nos explications, qu'il nous invita à le suivre, disant qu'il allait nous donner à manger. Son sac de maïs sur l'épaule, il suivit pendant un mille et plus le petit ravin où nous l'avions trouvé, et qui aboutissait à un grand marais, ou plutôt à un étang planté d'arbres. Nous quittâmes alors le ravin, et longeâmes pendant quelque temps le bord de l'étang, jusqu'à ce que notre guide, étant entré dans l'eau, nous engagea à faire comme lui. Nous obéîmes; mais, avant d'aller loin, il posa son sac de maïs sur un arbre tombé, et, revenant en arrière, il effaça soigneusement les tra- ces de nos pas sur la rive vaseuse de l'étang. Alors, il nous mena connue auparavant, dans la vase et l'eau jusqu'à la ceinture, pendant près d'un demi-mille. Les arbres gigantes- ques à travers lesquels nous barbotions s'élevaient de la sur- face de l'eau comme des colonnes, avec des troncs droits, ronds, blanchâtres, dépourvus de brandies, et leurs cimes touffues formant un dais épais au-dessus de nos tètes. Il n'y avait presque pas de végétation au-dessous, excepté une énorme espèce de vignes qui s'entrelaçaient comme de grands cables autour des arbres, et, s'élevant jusqu'au sommet, épais- sissaient encore au-dessus de nous le dais formé par le feuillage. Il était si impénétrable à la lumière, et les troncs des arbres étaient tellement rapprochés, qu'on ne pouvait voir qu'à une très-courte distance dans cette forêt aquatique. L'eau commençait à devenir plus profonde, et le bois [dus sombre, et nous nous demandions où notre guide nous me- nait, lorsque nous arrivâmes à une petite île élevée de quel- ques pieds au-dessus de la surface de l'eau, et si régulière de forme , qu'elle avait tout l'air d'être artificielle. Peut-être ' était-ce l'œuvre des anciens habitants du pays et le siège d'un de leurs forts. Elle avait un acre environ d'étendue, et était toute couverte d'arbres, très-différents de ceux du lac qui l'entourait, et bien inférieurs comme taille et comme majesté. Ses bords étaient garnis de petits arbustes et de buissons dont l'abondant feuillage lui donnait l'apparence d'une masse de CHAPITRE XXXI. 217 verdure. Notre guide nous indiqua une ouverture pratiquée dans les buissons, par laquelle nous montâmes; et, après avoir gagné la lerre ferme, il nous conduisit à travers ce fourré, par un sentier étroit <'t tournant, jusqu'à ce que nous arrivâ- mes à une hutte grossière faite d'écorce et «le branches. Alors il poussa un sifflement particulier, auquel il fut immédiate- ment répondu, et deux ou trois hommes ne tardèrent pas à paraître. Ils eurent Pair fort surpris de nous voir, surtout moi, qu'ils prenaient probablement pour un homme libre. Mais notre guide leur assura que nous étions des amis, des compagnons d'infortune, et nous montra le chemin de la hutte. Nos nou- veaux hôtes nous reçurent très-bien, et, ayant appris que nous n'avions rien mangé depuis longtemps, avant de nous adresser d'autres questions, ils se hâtèrent de satisfaire notre appétit. Ils nous servirent du bœuf et du hominy en abon- dance, dont nous nous régalâmes à bouche que veux-tu. Alors nous fûmes appelés à donner Ac> explications. Nous limes donc le récit de nos aventures, sans parler toutefois de la mort du surveillant, et, comme notre guide, qui nous con- naissait, pouvait continuer une partie de notre histoire. no> • 'Xplications furent déclarées satisfaisantes, et nous fûmes ad- mis dans leur communauté. Elle se composait de six personnes, sans nous compter, - tous de braves garçons qui, las de la tâche quotidienne et de la tyrannie des surveillants, s'étaient enfuis dans les bois, et avaient reconquis une liberté sauvage, qui. malgré' toutes ses privations et tous ses dangers, était mille fois préférable au travail forcé' et à la déplorable servitude qu'ils avaient répu- diés. Notre guide était le seul d'entre eux que nous eussions jamais vu auparavant. Le chef de la troupe s'était enfui avec un seul compagnon, il \ avait deux ou trois ans. de la planta- tion de son maître, située dans le voisinage. Ils ne connais- saient point alors l'existence de cette retraite: mais, étant vivement poursuivis, ils avaient essayé- de traverser l'étang ou 19 218 L'ESCLAVE BLANC. marais, dont elle était entourée, — tentative qui, je suppose, n'avait pas eu lieu jusqu'alors. Ils avaient été assez heureux pour aborder à cet îlot, qui, étant inconnu de tout autre, leur avait depuis offert une retraite sûre. Ils n'avaient pas tardé à faire une ou deux recrues, auxquelles s'étaient joints en- suite leurs autres compagnons. Il paraît que notre guide avait été à une plantation voisine pour y acheter du maïs, — trafic que nos amis faisaient avec les esclaves de plusieurs des plantations les plus proches. Son marché fait, les hommes avec lesquels il venait de traiter avaient apporté une bouteille de whisky, dont notre guide avait bu si copieusement, qu'avant d'avoir fait beaucoup de chemin pour s'en retourner chez lui les jambes lui avaient manqué. Il s'était laissé tomber à l'endroit où nous l'avions trouvé, et s'était endormi profondément. Boire du whisky hors de chez soi était, d'après les lois pru- dentes de cette république d'insulaires, un grave délit, pu- nissable de trente-neufs coups d'étrivière, qui furent immé- diatement appliqués à notre guide avec beaucoup d'énergie. Il le prit cependant en bonne part, comme étant l'exécution d'une loi qui avait obtenu son assentiment, et qui était au- tant dans son intérêt que dans l'intérêt de ceux qui "venaient d'en être les interprètes. La vie que nous allions mener avait au moins le charme de la nouveauté. Le jour, nous mangions, nous dormions, nous racontions des histoires, nous faisions le récit de nos évasions, ou nous nous occupions à préparer des peaux, à faire des vê- tements, à saler les provisions. Mais la nuit était notre temps d'aventures et d'entreprises. Quand vint l'automne, nous li- mes de fréquentes visites aux champs de maïs et aux plants de pommes de terre des environs, que nous ne nous faisions aucun scrupule de mettre largement à contribution. Cela ne dura, toutefois, qu'un mois ou deux. Nous avions une res- source régulière et certaine dans les troupeaux de bétail à demi sauvage qui errent à travers les bois de pins, et se nour- CHAPITRE XXXII. 219 rissent de l'herbe grossière qui \ croit. Nous tuions autant de ce bétail que nous en avions besoin, et nous en faisions sécher au soleil la chair découpée en longues tranches. Ainsi conser- vée, c'est un aliment agréable, et non-seulement nous en gar- dions toujours une certaine quantité pour notre propre con- sommation, mais c'était le principal objet d'un trafic continuel, mais prudent, que nous faisions, comme nous l'avons déjà dit, avec les esclaves de plusieurs plantations voisines. Cette vie sauvage des bois a ses privations et ses souf- frances; mais elle a aussi ses charmes et ses plaisirs; et même, à l'envisager sous son plus mauvais aspect, elle est mille fois, dix mille fois, préférable à cette civilisation si mal nommée qui dégrade le noble sauvage, et en fait un plat esclave, un chien couchant; — une civilisation qui achète l'indolence et le luxe d'un seul maître au prix des soupirs et des larmes, du travail forcé et rebutant, de l'avilissement, de la misère et du désespoir d'une centaine de ses semblables! Oui, il y a plus de l'homme dans le cœur hardi d'un seul proscrit que dans un».' nation entière de lâches despotes et d'esclaves rampants! CHAPITRE XXXII. Vers la fin de l'hiver, les troupeaux qui avaient coutume de fréquenter notre voisinage étaient fort éclaircis, et le pâ- turage était devenu si maigre et si desséché, que le peu de bé- tail qui restait n'était guère plus que des squelettes ambu- lants, et ne valait presque pas la peine d'être tué. De plus, les surveillants des plantations avoisinantes com- mençaient à s'apercevoir qu'ils étaient exposés à des dépréda- tions passablement régulières et actives. Nous apprîmes, des esclaves avec lesquels nous trafiquions, qu'on parlait beaucoup de la rapide disparition du bétail, et qu'il se faisait de grands préparatifs pour donner la chasse aux pillards. 220 L'ESCLAVE BLANC. Dans le double but de faire avorter ces préparatifs, et de chercher de nouveaux troupeaux de bétail, il fut résolu que cinq d'entre nous feraient une excursion à une distance con- sidérable, tandis que les deux autres resteraient au logis et s'y tiendraient coi. Un de nous se chargea de nous conduire dans le voisinage d'une plantation située au delà du Santee, et sur laquelle il avait été élevé. Il connaissait parfaitement bien tout le pays. 11 s'y trouvait, dit- il, plusieurs bonnes cachettes où nous pourrions nous tenir pendant le jour, et les bois, qui étaient fort étendus, contenaient des bestiaux en abondance. Nous partîmes sous sa conduite, et suivîmes plusieurs jours, ou plutôt plusieurs nuits, la direction du nord. Le cinquième ou sixième soir de notre voyage, nous nous mîmes en chemin peu après le coucher du soleil, et, ayant marché jusqu'à mi- nuit passé à travers des collines sablonneuses et abruptes, notre guide nous annonça que nous touchions au but de notre expédition. Mais, comme la lune s'était couchée et que le ciel était nuageux et tout à fait sombre, il n'était pas très-sûr de l'endroit précis où nous nous trouvions ; et nous ferions mieux, dit-il, de camper où nous étions jusqu'au jour, et alors il nous mettrait dans une meilleure cachette. Cet avis n'avait rien de déplaisant, car nous étions excédés de fatigue et de sommeil. Nous allumâmes du feu, nous fîmes cuire le reste des provisions que nous avions emportées, et, ayant mis un des nôtres en sentinelle, le reste se coucha et fut bientôt endormi. Quant à moi, du moins, je dormais profondément et je rêvais à la pauvre Cassy et à notre petit enfant, lorsque mon rêve fut interrompu par ce qui me parut être une décharge d'armes à feu et un bruit de chevaux au galop. Je fus bien vite sur pied, sachant à peine si j'étais réveillé. Au même instant, mon re- gard tomba sur Thomas, qui avait dormi à côté de moi, et je vis que ses habits étaient tout tachés de sang. Il (Hait déjà levé, et, sans nous arrêter pour en voir ou en entendre davan- CHAPITRE XXXII. -2-2I tage, nous nous jetâmes dans le fourré le plus proche, fuyani sans savoir où ni pourquoi. Enfin, Thomas s'écria qu'il ne pouvait aller plus loin. Le sang qu'il perdait Pavait beaucoup affaibli, et ses blessures devenaient roides et douloureuses. Le jour commençait à poindre. .Nous nous assîmes ;'i terre, et tâchâmes de les bander de notre mieux. Une halle ou du gros plomb lui avait traversé la partie charnue du bras gauche, entre l'épaule et le coude. Un autre coup l'avait frappé an côté; mais, autant «pie nous en pouvions juger, le plomb avait dévié sur nue de ses côtes, et avait passé outre sans faire de blessure mortelle. En regardant autour de nous, nous aper- çûmes un petit ruisseau qui nous permit de laver ses plaies et d'étancher notre soif. Ainsi restaures, nous nous mîmes à considérer quelle direc- tion il fallait prendre, et ce que nous avions à faire. Nous n'usions pas retourner au camp où nous avions dormi; nous ne savions même pas si nous le pourrions, car la matinée .i\.iit été sombre, et nous avions fui à la hâte sans nous oc- cuper du chemin. L'île qui nous servait de retraite était à sept ou huit jours de marche; et, comme nous avions voyagé la nuit, et pas toujours dans la même direction, il ne serait pas non' plus fort aisé d'y revenir. Cependant Thomas se pi- quait d'être bon forestier, et, quoiqu'il n'eût pas étudié la route autant qu'il l'aurait désiré, il n'en croyait pas moins qu'il saurait s'orienter. Mais ses blessures étaient trop récentes, et il se sentait trop faible pour songer à partir immédiatement. D'ailleurs il fai- sait déjà grand jour, et nous avions d'excellentes raisons pour ne voyager que la nuit. Nous cherchâmes donc un fourre, dans lequel nous nous cachâmes pour attendre qu'elle fût tombée, Le soir. Thomas déclara qu'il se sentait beaucoup mieux, et nous résolûmes de nous mettre en chemin. Toutefois, nous décidâmes d'essayer d'abord de trouver le camp de la veille, dans l'espoir que quelques-uns de nos compagnons se seraient 19. 222 L'ESCLAVE BLANC. échappés comme nous, et que nous pourrions les rencontrer. Après avoir erré quelque temps, nous finîmes par trouver le camp. Deux cadavres roides et sanglants gisaient près des cendres refroidies. Il paraissaient avoir été tués endormis, et avoir à peine fait un mouvement. Los buissons, tout autour, étaient tout tachés de sang, et, au clair de la lune, nous sui- vîmes des traces ensanglantées à une distance considérable. Ce devaient être celles de notre sentinelle, qui s'était proba- blement endormi et laissé surprendre. Peut-être était-il caché quelque part dans les buissons, blessé et privé de secours. Cette idée nous enhardit. Nous rap- pelâmes, mais nos voix se perdirent sans réponse dans les bois. Nous revînmes au camp et contemplâmes encore une fois les visages contractés de nos compagnons morts. Nous ne pouvions supporter la pensée de les laisser sans sépulture. Je creusai à la hâte une fosse peu pro'fonde, et nous les y plaçâ- mes. Nous répandîmes une larme sur leur tombeau, et, tris- tes, épouvantés, abattus, nous reprîmes notre long, fatigant et incertain voyage. CHAPITRE XXXIIT. Nous marchâmes lentement toute la nuit, et, lorsque le jour revint, nous nous cachâmes de nouveau, et nous disposâmes à dormir. Les blessures de Thomas allaient beaucoup mieux, et paraissaient tendre à se cicatriser. Le coup qu'il avait reçu au côté était bien moins dangereux que nous ne l'avions d'a- bord supposé; et, comme la douleur avait diminué, il pouvait sommeiller. Nous dormîmes assez bien; mais, au réveil, nous étions très-faibles, faute de nourriture, car il y avait vingt-quatre heures que nous n'avions rien mangé. Le soleil n'était pas encore couché; cependant nous résolûmes de partir immédia- CHAPITRE XXXIII. -223 tement, dans l'espoir qu'à l'aide du jour nous pourrions trou- ver de quoi satisfaire notre faim. Après un trajel considérable à travers bois, juste au nio- menl où le soleil se retirait, nous rencontrâmes une route. Nous nous déterminâmes à la suivie, pensant qu'elle nous conduirait dans le voisinage de quelque ferme. Ce fut une» idée malheureuse, car nous n'avions pas fait plus d'un demi- mille, qu'au sommet «l'une petite colline nous tombâmes sur trois voyageurs à cheval, que les ondulations de la route nous avaient tachés jusqu'à ce que nous lussions à quelques pas les uns des autres. On fut surpris de part et d'autre. Les voyageurs arrêtèrent leurs chevaux, et nous examinèrent avec un regard perçant. Notre apparence était faite pour attirer l'attention. Nos habits, — s'ils méritaient ce nom, — étaient tout en loques; au lieu de souliers, nous portions une espèce de hauts mocassins. faits de peau de bœuf non tannée; nous avions des coiffures de la même matière; et nos vêtements, surtout ceux de Tho- mas, étaient tachés de sang. Ils me prirent pour un homme libre, et l'un d'eux me cria : — Holà! étranger, qui êtes-vous? où allez-vous? — et à qui appartient cet homme? Je fis de mon mieux pour tirer parti de ma couleur, et pour avoir l'air de ce qu'ils me croyaient. Mais je m'aperçus bientôt que c'était inutile; ear, bien qu'ils ne m'eussent pas d'abord soupçonné d'être un esclave, notre apparence était si étrange, qu'ils me firent subir un interrogatoire très-sévère. Comme je n'avais pas une idée très-précise de l'endroit où nous étions, et que je n'en connaissais aucunement le voisi- nage, je fusjiors d'état de répondre convenablement aux nom- breuses questions qu'ils me posaient, et je tombai bientôt dans mainte contradiction. Leurs soupçons s'éveillèrent, et, tandis que j'étais attentif aux questions de celui qui portait la parole, un d'eu* sauta à bas de son cheval, et, me saisissant au collet, jura que j'étais un évadé ou un voleur de nègres» •224 L'ESCLAVE BLANC. Les deux autres furent aussi à terre en un moment; et, tan- dis que l'un me prenait par le bras, l'autre essaya de s'empa- rer de Thomas. Celui-ci éluda cette tentative, et prit la fuite. Il n'était qu'à une petite distance lorsque, se retournant et me voyant par terre, il oublia aussitôt ses blessures, sa faiblesse, son propre danger, et accourut à mon aide. Ils m'avaient tellement serre la gorge, que j'étais presque évanoui; et, tandis que l'un d'eux me maintenait à terre, l'autre se releva pour s'opposer à Thomas, qui avait déjà terrassé son ennemi, et s'avançait le bâton levé. Son nouvel antagoniste, qui était fort et agile, réussit à éviter le coup qui lui était porté, et aussitôt ils se colletèrent. Tho- mas n'avait pas l'entier usage d'un de ses bras, et la perte de son sang et son long jeûne avaient beaucoup réduit ses forces; mais il lutta vigoureusement, et il commençait à avoir le des- sus lorsque l'homme qu'il avait renversé au début du combat reprit ses sens, et vint au secours de son compagnon. Tous deux ensemble, ils étaient trop forts pour lui, et ils l'eurent bientôt jeté à terre, et lui lièrent les mains. Ils m'en firent autant, et l'un d'eux, ayant tiré des cordes d'une des poches de sa selle, ils nous la passèrent autour du cou, et nous forcè- rent, à coups de fouet, à aller du pas de leurs chevaux. Au bout d'une demi-heure, nous arrivâmes à une mauvaise cabane située sur le bord du chemin. Elle avait l'apparence d'une auberge du d'une taverne, et nous devions y loger. Les seules personnes de la maison semblaient être la maîtresse elle-même et une petite fille de dix à douze ans. Tout y an- nonçait le malaise et la pauvreté. Nos vainqueurs n'eurent pas plutôt pris soin de leurs chevaux, qu'ils demandèrent des chaînes, — des chaînes de trait, dirent-ils, ou toute autre espèce de chaînes, feraient leur affaire. Mais, à leur grand désappointement, l'hôtesse déclara qu'elle n'avait rien de sem- blable. Cependant ils se procurèrent de vieilles cordes, et, nous ayant garrottés de leur mieux, ils nous firent asseoir d;ms le passage. CHAPITRE WXllI. -2->:i L'hôtesse leur dit que, selon toute 1 probabilité, nous étions dès évadés, car. depuis quelque temps, le voisinage en était infesté. Une compagnie de cinq ou six hommes sortait depuis deux ou trois nuits pour donner la chasse à ces coquins, et en avait, à l'improA iste, rencontre toute une bande endormie au- tour d'un l'eu, dans les bois. Cette bande paraissait trop forte pour être prise aisément, mais il fut résolu qu'on ne laisserait point échapper les drô- les, d'autant plus que l'homme dont on les croyait les escla- ves, et qui était du nombre des chasseurs, déclara ouverte- ment qu'il aimerait mieux qu'on les tuât tous que de les laisser rôder dans le pays sans Utilité pour lui et au détri- ment de ses voisins. La compagnie se sépara, et chaque homme s'avança d'un point différent. A un signal donné, tous firent feu, puis, pi- quant des deux, ils s'en revinrent chacun de son côté. Per- sonne n'était resté' pour voir le résultat de la décharge; mais, comme ils étaient tous bons tireurs, ils supposèrent que la plupart des évadés étaient tués ou dangereusement blessés; et. comme nos habits étaient ensanglantés et que l'un de nous était blessé, il était probable, dit-elle, que nous faisions partie de cette même bande. D'après la conversation de cette femme et de ses hôtes, il paraît que l'attaque meurtrière qui avait été si funeste à nos compagnons, mais qui était destinée à une autre troupe d'é- vadés, s'exécute parfois dans la Basse-Caroline, lorsque dos chasseurs tombent sur une bande de fugitifs trop nombreuse pour être facilement arrêtée. ha dispersion des assaillants, et leur retour isolé après avoir tin' 1 , n'est que l'effet d'un ancien préjugé traditionnel. D'après la loi do la Caroline, tuer un esclave est considéré comme un meurtre; et. quoique probablement cette loi n'ait jamais été appliqué'!', et ({lie sans aucun doute elle fût traitée, [>ar un jury do propriétaires d'esclaves, comme une absurdité passée de mode, il n'en reste pas moins dans les esprits une certaine 22(> L'ESCLAVE BLANC. impression d'horreur à l'idée de verser du sang de propos dé- libéré, et une sorte d'appréhension superstitieuse de se voir appliquer cette loi surannée. Pour endormir leur conscience et pour éviter la possibilité d'une investigation judiciaire, chacun des agresseurs a soin de ne point regarder ses compagnons lorsqu'ils font feu , et aucun ne va sur les lieux pour consta- ter le nombre des morts ou des blessés. Les pauvres diables qui n'ont pas eu le bonheur d'être tués sur le coup sont livrés aux longues tortures de la soif, de la lièvre et des plaies qui s'ulcèrent; et, lorsqu'enfin ils expirent, leurs squelettes res- tent à blanchir sous le soleil de la Caroline, en témoignage de civilisation et d'humanité. Tandis que nos ennemis étaient à souper, la fdle de l'hô- tesse vint nous regarder dans le passage. C'était une jolie en- fant, et ses doux yeux bleus s'emplirent de larmes à notre vue. Je lui demandai de l'eau. Elle courut nous en chercher, et demanda si nous ne voulions pas manger. Je lui dis que nous étions à moitié morts de faim, et, dès qu'elle l'apprit, elle disparut, et revint, bientôt avec un gros morceau de pain. Nos bras étaient attachés si serré, que nous ne pouvions nous en servir ; la petite fdle rompit le pain et nous le fit manger. N'est-ce pas là une preuve que la nature n'a jamais voulu faire de l'homme un tyran? L'avarice, un aveugle besoin de domination, les suggestions mensongères, mais spécieuses, de l'ignorance et de l'emportement, s'unissent pour le rendre tel, et la pitié finit par être bannie de son âme. Alors elle cher- che un refuge dans le cœur de la femme, et, lorsque les pro- grès de l'oppression l'en chassent, avant de prendre son essor vers le ciel, elle s'arrête, triste et hésitante, dans le sein de l'enfant ï . En écoutant avec attention la conversation des voyageurs, — car dans l'intervalle l'hôtesse leur avait apporté un pot de whisky, <>t ils étaient devenus très-communicatifs. — nous CHAPITRE X.WUI. -227 apprîmes tint- nous étions à quelques milles de la ville de Camden, et sur la grande route qui mène de cette ville à la Caroline du Nord. Nos vainqueurs, à ee qu'il parait, étaient du haut pays. Ils n'avaient point passé par Camden, mais ils étaient entrés sur cette route tout près de l'endroit où ils nous avaient rencontrés. Ils se rendaient en Virginie pour acheter des esclaves. Après avoir discuté la chose tout au long, ils se décidèrent à différer leur voyage d'un jour ou deux, et de nous emmener à Camden, dans l'espoir de trouver notre propriétaire et d'ob- tenir une récompense pour leur peine. Si personne ne nous réclamait sur-le-champ, ils pouvaient nous déposer dans la prison, annoncer notre capture dans les journaux, et s'occu- per plus amplement de l'affaire à leur retour. Le pot de whisky vidé, ils songèrent à se coucher. Il n'y avait que deux chambres dans la maison. L'hôtesse et sa fille en occupaient une, et l'on prépara pour eux des lits dans l'autre. Nous fûmes portés dans leur chambre ; et, après de nouvelles lamentations sur ce que l'hôtesse ne pouvait pas leur procurer des chaînes, ils examinèrent soigneusement et rattachèrent les cordes dont nous étions liés; puis ils se désha- billèrent et se jetèrent sur leurs lits. Ils étaient probablement fatigués de leur voyage, et le whisky augmentait leur somno- lence; en sorte que bientôt tout annonça qu'ils étaient pro- fondément endormis. Je leur enviais ce bonheur; car mes liens et la position que j'étais forcé de garder m'empêchaient d'en faire autant. Les rayons de la lune pénétraient par la fenêtre et éclairaient par- faitement la chambre. Thomas et moi nous déplorions tout bas ootre triste condition, et nous y cherchions en vain quelque re- mède lorsque la porte s'ouvrit silencieusement. C'était la fille de l'hôtesse, qui venait vers nous d'un pas circonspect et une main levée, comme pour nous faire signe de nous taire. De l'autre, elle tenait un couteau; et, se baissant, elle coupa nos cordes à la hâte. ±1* L'ESCLAVE BLANC. Nous n'osions parler; mais le cœur nous battait fort, et je suis sur que nos regards exprimaient notre reconnaissance. Nous nous étions relevés en faisant le moins de bruit possible, et nous gagnâmes à pas de loup la porte, lorsqu'une idée vint à Thomas. Il me posa la main sur l'épaule pour attirer mon attention, et il se mit à ramasser l'habit, les souliers et les autres vêtements d'un des dormeurs. Je compris son intention, et j'imitai son exemple. La petite fille parut étonnée et mé- contente, et nous fit signe de nous en abstenir. Mais nous limes semblant de ne pas comprendre ses gestes; nous ga- gnâmes la porte en emportant les habits, et, traversant le pas- sage, nous marchâmes avec lenteur et précaution pendant quelque temps, prenant bien garde que le bruit de nos pas ne donnât l'alarme. La petite fille, cependant, caressait le chien de la maison sur la tète, et le faisait tenir tranquille. Lorsque nous fûmes suffisamment loin, nous partîmes à toutes jambes, et nous ne cessâmes de courir que lorsque nous fumes tout à fait hors d'haleine. Dès que nous fûmes un peu remis, nous quittâmes nos hail- lons et les cachâmes dans les buissons. Par bonheur, les vê- tements que nous avions emportés nous allaient passablement, et nous donnaient une apparence plus respectable et moins suspecte. Nous refinies deux ou trois milles, jusqu'à un che- min qui croisait le notre et qui allait vers le Sud. Jusqu'alors Thomas n'avait pas ouvert la bouche; c'est à peine s'il semblait écouter mes remarques ou les questions que je lui faisais de temps en temps. Quand nous arrivâmes à ce nouveau chemin, il s'arrêta soudain et me prit par le bras. Je supposai qu'il allait se consulter avec moi sur le parti à prendre; et ma surprise fut grande lorsque je l'entendis me dire : — Àrchy, je vous quitte ici. Je ne pouvais imaginer à qui il en avait, et mes regards lui demandèrent une explication. — Vous voici, dit-il, sur la route du Nord. Vous êtes bien CUAPITRE \\.\lll. i-l\ velu, et avez assez d'instruction pour être contre-maître. Vous pouvez facilement passer pour homme libre. Il \u\\< sera Tort aisé de gagner ces États libres, dont je \<»us ai entendu parler si souvent. Si je vais avec vous, on nous arrêtera tous deux pour nous questionner. Nous serons poursuivis, et, si nous restons ensemble et que nous suivions cette route, nous se- rons infailliblement pris. Il \ a loin d'ici au\ Étais libres, et j'ai peu ois, et faire comme je pourrai. Je saurai retrouver uotre ancienne place: — mais vous, Ârchy, vous pouvez mieux faire; unis êtes sûr de gagner le Nord. Partez, mon gain m; — partez, et que Dieu vous bénisse! J'étais tout ému, et je fus quelque temps sans pouvoir re- pondre. L'idée d'échapper à tant de dangers et de misère et de me trouver sur une terre où je pourrais porter le nom el jouir di^ droits d'homme libre, cette idée m'éblouissait l'esprit au point de me l'aire oublier presque tout autre sentiment. Cependant mon affection pour Thomas et la reconnaissance que je lui devais combattaient ces espérances, et une vois partie du fond de mon cœur me disait de ne point abandon- ner mon ami. Après une trop longue pause et une trop longue hésitation, je répondis. Je parlai de ses blessures, de l'amitié que nous nous étions jurée, du danger auquel il s'était si récemment exposé pour moi, et je déclarai que je voulais res- ter avec lui jusqu'au bout. Je parlais, j'en ai peur, avec trop peu de zèle et de convic- tion. Du moins, tout ce que je disais ne lit que confirmer Thomas dans son dessein. Il répliqua que ses blessures étaient •■il voie de guérison et qu'il était déjà presque aussi fort qu'auparavant. Il ajouta que, si je restais avec lui, je pour- rais me faire beaucoup de mal sans aucune chance de lui fane du bien. 11 m'indiqua la route, et, d'une voix pleine d'énergie et d'autorité, il m'invita à la suivre, tandis * j n " H prendrait celle du Sud. •20 •230 L'ESCLAVE BLANC. Une fois que Thomas avait pris son parti, il parlait avec une fermeté suffisante pour intimider les plus récalcitrants. En ce moment je n'étais que trop disposé à céder. Il vit que je fai- blissais et poursuivit sa victoire. — Allez, Archy, répéta-t-il, allez! Si ce n'est pas pour vous, que ce soit pour moi! Si vous restez avec moi et que \ous soyez pris, je ne vous le pardonnerai jamais! Peu à peu mes bons sentiments m'abandonnèrent, et je fi- nis par consentir à notre séparation. Je pris Thomas par la main, et je le pressai sur mon cœur. Jamais il n'exista de plus noble caractère: — je n'étais pas digne de m'appeler son ami. — Dieu vous bénisse, Archy! dit-il en me quittant. Je restai à le contempler tandis qu'il s'éloignait d'un pas rapide; et je me sentais près de rentrer sous terre de honte et de mortification. Une ou deux fois, je fus sur le point de le suivre; mais une prudence égoïste me retint. Lorsqu'il fut hors de vue, je me remis en route. C'était une lâche désertion, que l'amour même de la liberté ne pouvait excuser. CHAPITRE XXXIV. Je marchai aussi vite que je pUs jusqu'au grand jour sarts rencontrer un seul individu, ni plus de deux ou trois maisons de pauvre apparence. Au moment où le soleil se levait, j'étais au sommet d'une haute colline. Il y avait aU bord de la route une petite maison près de laquelle un cheval sellé et bridé était attaché à un arbre. L'animal avait le poil luisant et était en bon état; et, d'après la forme des poches de la selle, je ju- geai qu'il devait appartenir à quelque médecin qui était venu de si bonne heure visiter un malade. L'occasion était faite pour tenter. Je détachai le cheval, et sautai sur la selle. Je le tins d'abord au pas; mais bientôt je le mis au galop, et je ne tar- dai pas à perdre la maison de vue. CHAPITRE XXXIV. 251 C'était une heureuse trouvaille; car, comme j'étais sur la route nue devaienl suivre les voyageurs auxquels j'avais échappé, dès qu'ils se remettraient en marche, je courais un danger manifeste d'être rejoint et reconnu. Voyant que mon cheval avait de raideur et du fond, je lui lâchai la bride et al- lai grand train. Mon bonheur ne s'arrêta pas là. car, ayant mis la main dans la poche de mon nouvel habit, j'en tirai un portefeuille dans lequel, indépendamment d'un tas de vieux papiers, je trouvai, après examen, une fort jolie somme d'ar- gent en billets de banque. Celte découverte redoubla mon ar- deur, et je continuai d'aller tout le jour, ne m'arrétant qu'à de courts intervalles pour faire souffler mon cheval à l'ombre d'un arbre. Vers le soir, je me procurai un souper, et à mon cheval de l'avoine, à une petite auberge borgne; puis je repartis lorsque la bine se leva. Le matin, mon cheval était complètement éreinté. Reconnaissant de ses services, — car, d'après mon calcul, il m'avait fait faire plus de cent milles dans les vingt-quatre heures, — je lui ôtai sa selle et sa bride, et je l'envoyai se restaurer dans un champ de blé. Je poursuivis alors mon voyage à pied ; car je craignais, si je gardais le cheval, que sa possession ne m'attirât quelque difficulté; et, par le fait, il était tellement fourbu, qu'il m'aurait rendu fort peu de ser- vices. J'avais une bonne avance sur les voyageurs, et je ne doutais pas que je pusse aller aussi vite à pied qu'ils iraient à cheval. Avant le coucher du soleil, j'arrivai à un gros village. Je m'y accordai un bon repas et une bonne nuit. J'en avais grand besoin, car les veilles, le jeûne et la fatigue, m'avaient épuisé. Je dormis dix heures, et m'éveillai avec une vigueur nouvelle. Je me remis alors en marche, sans beaucoup d'in- quiétude, ne m'arrétant que rarement par prudence, et avan- çant aussi rapidement que possible. Je traversai ainsi la Ca- roline du Nord et la Virginie, franchis le Potomac, entrai dans le Maryland, et, évitant Baltimore, passai en Pennsylvanie, où •232 L'ESCLAVE BLANC. je me félicitai de fouler enfin un sol cultivé par des hommes libres. J'avais à peine dépassé la frontière, que le changement de- vint visible. Le printemps ne faisait que de naître, et tout commençait à se renouveler, à verdir, à s'embellir. Les champs, bien cultivés, les nombreux petits enclos, les belles et grosses fermes, qui abondaient le long de la route, les jo- lis villages et les villes affairées, jusqu'aux routes elles-mêmes, qui étaient couvertes de chariots et de voyageurs; tous ces signes de bien-être et de prospérité me prouvaient que je voyais un pays où le travail était honorable, et où chacun travaillait pour soi. C'était un spectacle réjouissant et qui con- trastait fortement avec tout ce que j'avais vu dans la première partie de mon voyage, où une mauvaise route solitaire m'a- vait conduit à travers une suite monotone de bois inutiles, de champs déserts envahis par les genêts et les molènes, ou de champs tout près d'être désertés, coupés de ravins, stériles, et offrant tous les symptômes d'une culture négligente et sans profit. Çà et là j'avais rencontré une misérable maison, et, une fois dans l'espace de cinquante lieues, un village tout délabré avec un palais de justice, une ou deux boutiques et un rassemblement d'oisifs devant la porte d'une taverne. J'étais désireux de voir Philadelphie; mais je craignais que cette ville, si proche de la frontière des Etats à esclaves, ne fut infestée de leur esprit; car les pires fléaux sont les plus con- tagieux. Je la laissai donc de côté et me hâtai vers New -York. Je traversai le noble Hudson et j'entrai dans la ville. C'était la première cité que je voyais, la première, du moins, qui méritait ce nom; et quand je contemplai son vaste port cou- vert de vaisseaux, ses longues files de magasins, ses rues nombreuses, ses splendides boutiques, et toute cette fourmi- lière de gens affairés, je fus ('tonné et ravi de l'idée nouvelle que ce spectacle me donnait des ressources de l'art et de l'in- dustrie humaine. J'en avais bien entendu parler; mais, pour sentir, il faut voir. CIIAlMTItK XXXIV. 253 Pendant plusieurs jours, je ne li> que parcourir les pues, examinant avec une insatiable curiosité. New-York était alors bien inférieur à ce qu'il doit être devenu, et les restrictions commerciales qui prévalaient devaient tendre à diminuer ses affaires et son mouvement. Mais, dans ma rustique inexpé- rience, la \ill< i me semblait presque interminable, et le bruit des camions et «les voitures sur le pavé, l'affluencc qui en- eombrail les nies, dépassaient de beaucoup l'idée que je m'é- tais faite d'une grande ville. rétais à New-York depuis une semaine, et je me tenais, une après-midi, devant une pelouse triangulaire, près du cen- tre de la ville, regardant un bel édifice de marbre blanc, qu'un passant m'avait dit être l'Hôtel de Ville, quand soudain je me sentis saisir rudement le bras. Je me retournai, et. à ma grande horreur, je reconnus le général Carter. — l'homme qui, dans la Caroline du Sud, s'était appelé mon maître, mais qui, dans un pays fier de son titre d'Etat libre, n'aurait pas dû avoir de droit sur moi. Que personne ne soit la dupe du titre mensonger ques'ar- rogent les États du Nord de l'Union américaine. Comment peuvent-ils prétendre à ce titre d'États libres, après avoir fait avec les propriétaires d'esclaves un marché qui les oblige de remettre aux mains de ses oppresseurs chaque malheureux évadé qui se réfugie sur leur territoire? Les bonnes gens des États libres n'ont pas eux-mêmes d'esclaves. Oh ! non. L'escla- vage, ils l'avouent, est une horrible énormité. 11 n'ont pas d'esclaves eux-mêmes; ils se contentent d'être les huissiers et les recors de ceux qui en ont! Mon maître. — car. même dans la libre cité de New-York, je devais continuer de l'appeler ainsi, mon maître m'avait saisi par un bras, et un de ses amis me tenait par l'autre. Il m'appelait par mon nom, et dans le trouble de cette soudaine surprise, j'oubliai combien il était impolitique à moi d'avoir l'air de le connaître. La foule commença à s'assembler autour de nous. Lorsqu'on apprit que j'étais arrêt»'' comme esclave 20. 234 L'ESCLAVE BLANC. marron, quelques personnes parurent révoltées de l'idée qu'un blanc pût être en butte à une pareille indignité. Elles sem- blaient croire qu'il n'y avait que les noirs qu'il fût légitime d'enlever de la sorte. Telle est, en effet, l'infatigable habi- leté de la tyrannie, que les hommes libres eux-mêmes ne peu- vent la chasser complètement de leurs cœurs, et qu'il n'est pas un préjugé, né, comme tout préjugé, de l'ignorance et de la suffisance, qu'elle ne sache tourner à son profit. Quoique plusieurs des assistants ne se fissent pas scrupule d'user d'expressions très-fortes, ils ne tentèrent point de me délivrer, et je fus traîné vers ce même Ilotel de Ville que je venais d'admirer. Je fus conduit devant le magistrat qui sié- geait; quelques questions furent faites et il y fut répondu; des serments furent prêtés et on fit quelques écritures. Je n'étais pas revenu du premier trouble de mon arrestation, et cet attirail de tribunaux et de constables était une horrible espèce de danger auquel je n'étais nullement accoutumé ; en sorte que je sais à peine ce qui fut dit ou fait. Mais, autant qu'il m'en souvienne, le magistrat refusa d'agir, quoiqu'il consentît à me retenir en prison jusqu'à ce que je pusse être traduit devant un autre tribunal. L'ordre fut donné, et je fus remis à un officier de justice. La salle était remplie par la foule qui nous avait suivis de la rue. On s'assembla autour de nous quand nous sortîmes ; et je pus voir à l'expression des figures et aux paroles qui échap- pèrent, qu'on était fort disposé à favoriser mon évasion. J'af- fectai, d'abord, beaucoup de soumission envers l'officier; mais à peine avions nous fait quelques pas, que, par un élan sou- dain, je me dégageai de son étreinte et m'enfonçai dans la foule, qui s'ouvrit pour me laisser passer. J'entendis du bruit, de la confusion et des clameurs derrière moi; mais en un mo- ment j'eus dépassé l'enclos de l'Hôtel de Ville; et, traversant une des rues qui le bordent, j'enfilai une ruelle étroite et tortueuse. Les passants ouvraient de grands yeux en me voyant courir, et quelques-uns crièrent : An voleur! Un ou deux pa- s CHAPITRE XXXIV. 25;i rurenl tentés de m'arrôter; mais je fis plusieurs détours, et, voyant nue je n'étais pas poursuivi, je me misa marcher d'un pas ordinaire. Ce n'est pas aux lois de New-York, c'est au bon vouloir de ses habitants, que je rends grâce de cette évasion. L'égoïsmc égare sou vent les législateurs: l'instinct du peuple est presque toujours sur. Il est vrai que les instigations artificieuses de hommes vendus à l'oppression, jointes à L'intérêt qu'ont les voleurs d'une grande ville à exciter le désordre, peuvent pous- ser de temps en temps la jeunesse, l'ignorance, l'irréflexion et la dépravation, à (\v> actes «le violence en faveur de la tyran- nie. Mais l'amour de la liberté est si naturel aux hommes, que sa flamme n'est pas plus vive dans l'âme des sages et des héros qu'elle ne Test dans les cœurs ignorants et irréfléchis, lorsqu'elle n'est pas étouffée par quelque préjugé excité à dessein, quelque basse passion, ou quelque sinistre influence. En parcourant les nies précédemment, j'avais découvert la route du Nord ; et je pris cette direction, résolu à secouer de mes pieds la poussière d'une ville où j'avais été si près de re- tomber dans la servitude. Je voyageai toute la journée; — et, la nuit, l'aubergiste ebez qui je logeai m'apprit que j'étais dans l'État du Connec- ticut. Je continuai ma fuite pendant plusieurs jours, à travers un beau pays de collines et de montagnes, comme je n'en a\ais pas encore vu. La magnificence de ce paysage, plein de ruchers et de précipices, formait un admirable contraste avec l'excellente culture des vallées, où tout respirait l'aisance et l'amour du travail. Il n'est pas de sol ingrat pour le bras au- quel la liberté donne du nerf. Je savais que Boston était le grand port de mer de la Nou- velle-Angleterre; c'est là que je dirigeai mes pas, décidée quit- ter une terre, attrayante sans doute, mais dont les lois ne me reconnaissaient pas homme libre. A mon approche de la ville, le pays perdit beaucoup de son pittoresque et de sa grandeur; mais cette perte fut compensée par la beauté supérieure à 256 L'ESCLAVE BLANC. mes veux de ses champs cultivés et des habitations semées le long de la route en si grand nombre, que les environs de la ville semblaient presque ne former qu'un long village. La ville elle-même, assise sur des collines, et qui se voyait à une distance considérable, terminait noblement la perspective. Je traversai sur un pont une large rivière, et j'entrai bien- tôt dans la ville, mais je ne m'arrêtai pas pour l'examiner : la liberté m'était trop précieuse pour être sacrifice à une vaine curiosité. La populace de New-York m'avait délivré, la populace île Boston pouvait se plaire à me replonger dans la servitude Aussi vite que me le permirent les rues tortueu- ses et irrégulières, je gagnai les quais. Beaucoup de vaisseaux étaient désemparés et pourrissaient dans les docks; mais, après bien des recherches, je trouvai un navire qui était sur le point de faire voile pour Bordeaux. Je m'offris comme matelot. Le capitaine me questionna, et rit de bon cœur de mon air gau- che de paysan; mais, à la fin, il consentit à me prendre à demi-solde. Il m'avança un mois de paye, et le second lieu- tenant, qui était un beau jeune homme, et qui avait l'ait de compatir à mon isolement et à mon ignorance, m'aida à ache- ter les vêtements qui me seraient nécessaires pour le voyage. En quelques jours, la cargaison fut complète et le vaisseau prêta mettre en mer. Nous quittâmes îe quai, nous nous Ira vàmes un passage parmi les innombrables îlots et les nom- breux promontoires du havre de Boston, nous dépassâmes le château et le phare, renvovàmes notre pilote, et, toutes voiles dehors, et secondés par une fraîche brise, nous laissâmes la ville derrière nous. Comme je me tenais sur le gaillard d'avant et regardais vers la terre, qui ne paraissait plus que comme une petite raie à l'horizon et s'effaçait rapidement à nos yeux, je crus me sentir déchargé d'un grand poids. Les chaînes avaient dis- paru, je me sentais libre ; et, comme je contemplais le rivage qui se nuirait très-vite, mon sein s'enfla d'un orgueilleux dédain, — un dédain mêlé de sécurité. CHAPITRE \\\V. 237 Adieu, mon pays! — Telles fùrenl 1rs pensées qui s'éle- vèrent dans mon espril el les paroles qui se pressèrent sur uns lèvres. — El quel pays! une terre qui se vante d'être le siège par excellence de la liberté el de l'égalité, et qui, pour- tant, tient un.' telle portion (le son peupledans un misérable esclavage sans espoir d'en jamais sortir! Adieu, mon pays! grande est la reconnaissance que je te dois! Terre du tyran et de l'esclave, salut! Et vous, soyez les bienvenus, Ilots bondissants et écumeux de l'Océan ï Vous êtes les emblèmes et les enfants de la liberté ! Je vous salue comme des frères, — car, à la fin, moi aussi je suis libre! — libre ! — libre! CHAPITRE XXXV. Les brises favorables que nous avions au départ ne durèrent pas; le temps se mit bientôt à l'orage; nous fûmes enveloppés de brouillards et chassés par des vents contraires. Nos travaux et nos souffrances étaient rudes, mais j'y trouvais une sorte de plaisir. C'était pour moi que je travaillais et que je souf- frais; cette pensée me donnait des forces. Je m'appliquai avec beaucoup de zèle et de bonne volonté à apprendre ma profession. Mes camarades commencèrent par rire de mon ignorance et de ma gaucherie; ils m'accablaient de plaisanteries et me jouaient toute espèce de tours. Mais, quoique grossiers et insouciants, ils étaient bons et généreux. Dès la première semaine de notre voyage, j'eus maille à par- tir avec le fier-à-bras du vaisseau; je le fustigeai bel et bien, et tout l'équipage tomba d'accord qu'on ferait de moi quelque chose. J'étais robuste et agile: et, comme je me faisais un point d'honneur d'imiter tout ce que je voyais faire, je fus surpris du peu de temps qu'il me fallut pour courir sur les agrès et 258 L'ESCLAVE BLANC. nio hasarder sur les vergues; toutes ees cordes, tous ces ter- mes de mer, me jetèrent d'abord dans la confusion, mais tout cela s'éclaircit bientôt. Avant que nous eussions traversé l'O- céan, je savais ferler les voiles, prendre les ris et gouverner comme n'importe qui, et il n'y eut qu'une voix à bord pour jurer que j'étais né pour être marin. Mais je ne me contentai pas de déployer les voiles et de ma- nier les cordes; je voulais connaître l'art de la navigation. Il y avait dans l'équipage un jeune homme bien élevé qui ser- vait sur le gaillard d'avant, comme c'est l'usage des gens de la Nouvelle-Angleterre, dans l'intention de commander lui- même ensuite un vaisseau. Il avait à lui des livres et des instru- ments, et, ayant déjà fait un ou deux voyages, il savait assez bien s'en servir et tenait une estime de la marche du vaisseau. Ce jeune matelot, qui s'appelait Tom Turner, était un digne et loyal garçon s'il en fut. mais il était grêle de corps, et sa force ne répondait pas à son ardeur. J'avais gagné ses bonnes grâces en prenant son parti dans quelques-unes de nos fredai- nes du gaillard d'avant ; et, voyant mon désir d'apprendre, il s'était chargé démon instruction. Il me prêta son Navigateur, et, toutes les fois que j'étais de quart en bas, je l'étudiais constamment. D'abord, le tout me sembla bien mystérieux; je fus quelque temps avant d'y rien voir; mais Tom, qui avait la parole facile, me donna des explications qui me mirent sur la voie. Nous louvoyions tout ce temps dans le voisinage des bancs de Terre-Neuve; et, comme nous étions en butte à une série de tempêtes et de vents contraires, nous faisions peu de pro- grès. Nous avions perdu une couple de huniers et plusieurs de nos espars, et nous étions depuis soixante-dix jours en mer par un temps très-rude. Je le prenais bien, du reste; je n'étais nullement pressé d'aborder. J'avais choisi l'Océan pour mon pays; et, quand les vents mugissaient, que les manœuvres criaient, et que la charpente craquait, je me contentais de mieux fermer mon CHAPITRE XXXV. -251) bourgeron, je m'arc-boutais contre mon coffre de bord, et j'é- tudiais mon Navigateur, c'est-à-dire si je me trouvais de quart en bas; car, sur le pont, j'étais toujours prêl au pre- mier appel et le premier à m'élancer dans les manœuvres. Enliu, le temps s'améliora, el nous fîmes voile pourla côte de France. Nous avions découvert la terre, et n'étions qu'à quelques lieues du port, lorsqu'un brick armé, portant le pavillon anglais, courut sur nous, nous tira un coup de canon à l'avant, et envoya un bateau nous visiter. A cette époque, les bâtiments américains étaient parfaite- ment accoutumés à ces sortes de visites, et notre capitaine n'eut pas Pair fort alarmé. Mais l'officier du bateau anglais ne fut pas plutôt sur notre pont, que, mettant la main sur son épée, il dit au capitaine qu'il le faisait prisonnier. 11 paraît que, tandis que nous étions à louvoyer près du Grand-Banc. l'Amérique avait fini par rassembler tout son courage et avait déclaré la guerre à l'Angleterre. Le brick armé était un corsaire anglais, et nous étions sa prise. D'abord on nous fit descendre tous en bas; mais bientôt on nous fit remonter, et on nous laissa le choix de nous enrôler à bord du corsaire ou d'être menés prisonniers en Angleterre. Près de la moitié de notre équipage se composait de ce que les marins appellent des Hollandais, c'est-à-dire d'hommes de la mer du Nord ou des côtes de la Baltique. Ces aventuriers s'enrôlèrent volontiers. Tom Turnef porta la parole pour les Américains; et, lorsqu'il fut invité à suivre cet exemple, il répondit au lieutenant du ton le plus bourru : — Vous serez pendu avant ça ! Quant à moi, je n'avais aucuns scrupules patriotiques. J'avais renoncé à mon pays, si tant est qu'on doive appeler son pays le lieu qui, en vous donnant la naissance, vous prive, par ses injustes lois, de tout ce qui donne du prix à la vie. En dépit des murmures et des buées de mes camarades, je m'avançai, et inscrivis mon nom sur le papier de bord. S'ils avaient su mon histoire, ils ne m'auraient point blâmé. -2Ï0 L'ESCLAVE HLANC. Après avoir croisé quelque temps sans succès, nous retour- nâmes à Liverpool pour nous ravitailler. Notre équipage se recruta, et nous remîmes bientôt en mer. En croisant devant les côtes de France, nous finies plusieurs prises, mais aucune de grande valeur. Alors nous limes voile pour les Indes occi- dentales: et, dans le voisinage des Bermudes. tandis que nous serrions le vent au plus près, nous découvrîmes un navire à l'avant, et nous lui donnâmes la chasse. Le navire poursuivi diminua de voile pour nous attendre. Cela nous fit supposer que c'était un vaisseau de guerre; et. comme nous étions plus avides de butin que de combat, nous unîmes de bord. Là-dessus, il se mit à notre poursuite; et, étant meilleur voilier, il ne tarda pas à nous gagner de vitesse. Quand nous vîmes qu'il n'y avait [tas chance de lui échap- per, nous amenâmes notre voilure légère, mîmes en panne, arborâmes le pavillon anglais, et fîmes branle-bas pour le combat. L'ennemi était un schooner armé et fin voilier, qui se trou\ a être un corsaire américain, à peu près de la force du brick comme taille et comme armement, mais bien mieux gréé et admirablement manœuvré. Il courut sur nous; l'équipage poussa trois acclamations, et nous reçûmes une bordée terri- ble. Le schooner vira vent devant et manœuvra jusqu'à ce qu'il eût pris une position favorable; puis il fit un feu si ra- pide, qu'on eût dit un incendie. Ses canons étaient bien char- gés et bien pointés, et nous faisaient beaucoup de mal. Notre capitaine et notre premier lieutenant furent bientôt hors de combat. Nous rendions la pareille à l'ennemi autant que nous pouvions, mais nos hommes tombaient comme la grêle, et notre feu commençait à se ralentir. Le beaupré du schooner s'engagea dans nos principaux agrès, et aussitôt nous enten- dîmes crier à l'abordage. Nous saisîmes nos piques, et nous nous apprêtâmes à recevoir l'ennemi ; mais un détachement tomba à bord du brick, blessa le seul officier qui fût sur le CHAPITRE XXXV. M pont, et obassa nos hommes effrayés el en désordre vers le gaillard d'avant. Je voyais le danger; et l'idée de retomber aux mains des t\ i ans auxquels j'avais échappé ranima mon courage qui chan- celait. Je sentis renaître en moi une énergie surhumaine. Je me mis à la tête de noire équipage démoralisé, et je me battis avec la valeur frénétique d'un héros de roman. Je renversai les deux ou trois premiers de nos agresseurs; et, comme le reste reculait devant moi, j'encourageai mes compagnons, et leur criai de charger. Mon exemple sembla les inspirer. Ils se rallièrent aussitôt, et se précipitèrent en avant, repoussèrent les ennemis, en culbutèrent plusieurs dans la nier, et refou- lèrent les autres jusque dans leur propre navire. Notre succès ne s'arrêta pas là. Nous en vînmes nous-mê- mes à l'abordage, et le pont du schooner vit un combat aussi sanglant que celui qui avait été livré sur le brick. La fortune nous favorisa, et bientôt nous contraignîmes l'ennemi à se réfugier sur le gaillard d'arrière. Nous lui criâmes de se ren- dre; mais le capitaine, brandissant son sabre sanglant, refusa avec fermeté. Il ordonna à ses hommes une nouvelle charge, et s'élança sur nous avec fureur. De ma pique, je frappai son poignard et le désarmai. Aussitôt il glissa et tomba sur le pont : ma pique menaçait sa poitrine. Il demanda merci. Je crus le reconnaître. — Votre nom ? — Osborne ! — Jonathan Osborne. le dernier commandant des Deux Salhj? — Oui! — Alors, meurs! On ne fait pas grâce à un misérable comme toi! Je lui enfonçai mon arme dans le cœur, et j'éprouvai dans tout mon corps une sensation de joie en pensant que j'a- vais exercé la justice envers un tyran. Mais la justice ne devrait jamais être souillée par la pas- 21 Vsl L'ESCLAVE BLANC. sion, — jamais (si c'est possible) par le sang. — Si dans ce moment j'éprouvai quelque chose de noble au fond du cœur, je dois avouer aussi qu'il était rempli du désir de la vengeance et d'une fureur sauvage. Néanmoins, en pensant à ce que je sentais alors, je comprends encore et la haine et la féroce énergie de l'esclave qui ne peut conquérir sa liberté que les armes à la main, et doit considérer le massacre de ses op- presseurs comme une dette payée à l'humanité. Le capitaine mort, l'équipage mit bas les armes, cl de- manda grâce : le schooner était à nous. Jamais plus beau voi- lier n'avait vogué sur la mer. Tous les officiers du brick étaient blessés. On m'attribua en grande partie l'honneur de la victoire, et, aux applaudisse- ments de l'équipage, je fus nommé maître de la prise. CHAPITRE XXXVI. Notre traversée jusqu'à Liverpool fut de courte durée. Le schooner fut considéré comme prise, et acheté par les pro- priétaires du brick. Ils l'équipèrent en corsaire et m'en conlièrent le commande- ment. Je pris pour premier lieutenant un vieux matelot expé- rimenté ; je formai mon équipage, et mis à la voile. C'était sur la cote d'Amérique que je croisais de préférence, et nous fûmes si favorisés par la fortune, que, non loin du port de Boston, nous capturâmes un vaisseau des Indes orien- tales qui revenait chargé de thé et de soie. Nous l'envoyâmes à Liverpool, où il lut promptement vendu. Je dirigeai alors mon schooner vers le Midi, et, pendant un mois ou deux, je croisai devant les caps de la Virginie. Nous nous approchions souvent de terre, et il me venait toujours une forte tentation d'y envoyer mes hommes pour faire enlever, au milieu de leur sommeil, quelques-uns des planteurs voisins; mais la pru- CHAPITRE XXXVI. 245 dence m'empêcha de céder à ce