"9^. ^) Return this book on or before the Latest Dcate stamped below. A charge is made on ail overdue books. University of Illinois Library m 25!t55 ■m 2 o»-? iShS] flUG 2 (8 m 1 :: !3')3 Mfti 5 197g MAli 1 1 i*o3 SfâR 1 2 ies4 4 MAR0 4 1S83 "^^^1? k\i^ ^ #' '^ CD CD Alill HISTOIRE POLITIQUE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE Origines et Développement de la Démocratie et de la République 1789-1804) PAR A. AULARD Professeur à la Faculté des lettres de l'Université de Paris Librairie Armand Colin Paris, 5, rue de Mézières I 90 I Tous droits réservés. AVERTISSEMENT Dans cette histoire politique de la Révolution française, je me propose de montrer comment les principes de la Déclaration des droits furent, de 1789 à 1804, mis en œuvre dans les institutions, ou interprétés dans les discours, dans la presse, dans les actes des partis, dans les diverses manifestations de l'opinion publique. Deux de ces principes, celui de l'ég-alité des droits et celui de la souveraineté nationale, furent le plus souvent invoqués dans l'élaboration de la nouvelle cité politique. Historiquement, ce sont les principes essentiels de la Révolution. On les conçut et on les appliqua différemment, selon les époques. Le récit de ces vicissi- tudes, voilà le principal objet de ce livre. En d'autres termes, je veux raconter l'histoire politique de la ^ Révolution au point de vue des origines et du développement de la «^ démocratie et de la république. La conséquence logique du principe de l'égalité, c'est la démo- 7 cratie. La conséquence logique du principe de la souveraineté ! __nationale, c'est la république. Ces deux conséquences ne furent .'pas tirées tout de suite. Au lieu de la démocratie, les hommes de 1789 établirent un régime censitaire, bourgeois. Au lieu de la '*;;*république, ils organisèrent une monarchie limitée. C'est seule- If ment le 10 août 1792 que les Français se formèrent en démocratie par l'institution du sufTrage universel. C'est seulement le 22 sep- tembre 1792 qu'après avoir aboli la monarchie ils se formèrent en république. On peut dire que la forme républicaine dura jus- qu'en 1804, c'est-à-dire jusqu'à l'époque oii le gouvernement de la république fut confié à un empereur. Mais la démocratie fut supprimée en 1795, par la constitution de l'an III, ou du moins ' BÉVOT.LTION FRANÇAISE. i 5^ ^. 48048 VI AVEllTISSEMENT altérée profondément i)ar une combinaison du suflrai^e universel et du sutTrage censitaire. On demanda d'alK)rd à tout le peuple d'abdiquer ses droits en faveur d'une classe, la classe bourgeoise, et ce régime bourgeois, c'est la période du Directoire. Puis on demanda à tout le peuple d'abdiquer ses droits en faveur d'un bomme, Napoléon Bonaparte : c'est la république plébiscitaire, j c'est la période du Consulat. Cette histoire de la démocratie et de la république pendant la Révolution se divise donc naturellement en quatre parties : 1" De 1789 à 1792, les origines de la démocratie et de la répu- blique, c'est-à-dire la formation des partis démocratique et républi- cain sous le régime censitaire, sous la monarchie constitutionnelle; . 2" De 1792 à 1795, la république démocratique; 3° De 1795 à 1799, la république bourgeoise; 4" De 1799 à 1804, la république plébiscitaire. Ces transformations de la cité politique française se manifes- tèrent par un très grand nombre de faits et dans des circonstances très complexes. « Nous avons consommé six siècles en six années », disait Boissy d'Anglas en 1795. C'est qu'en effet, l'ancien régime n'avant pas pu se réformer pacifiquement, lentement, on dut faire une révolution violente et brusque, et opérer en hâte, presque tout d'un cou[t, des destructions, des changements, des constructions, qui, si on avait pu suivre une marche normale, conforme aux précédents français et aux exemples étrangers, auraient demandé un grand nombre d'années. S'il y eut tant de faits en peu de temps, la complexité des circonstances les multiplia encore, les embrouilla, et cette complexité provint de ce que la Révolution française, en môme temps qu'elle travaillait à son organisation intérieure, eut à soutenir une guerre étrangère perpétuelle, une guerre contre presque toute l'Europe, une guerre hasardeuse, aux péripéties brusques et imprévues, et aussi une guerre civile inter- mittente. Ces conditions de guerre extérieure et intérieure impri- mèrent au développement et à l'application des principes de 1789, surtout à partir de 17!)2, un caractère de hâte fiévreuse, d'impro- visation, de contradiction, de violence et de faiblesse.. Les tentatives pour constituer la Répul)lique démocratique se firent dans un camp miHtaire, sous le coup d'une défaite ou d'une victoire, dans l'épouvante d'une invasion subie ou dans l'enthousiasme d'une AVERTISSEMENT vil conquête opérée. On dut à la fois légiférer rationnellement pour l'avenir, pour la paix, et légiférer empiriquement pour le présent, pour la guerre. Ces Jeux desseins se mêlèrent dans les esprits et dans la réalité. Il n'y eut ni unité de plan, ni continuité de méthode, ni suite logique dans les divers remaniements de l'édifice politique. Si enchevêtrés que soient tant d'actes et de circonstances con- currents ou contradictoires, on peut arriver cependant sans trop de peine avoir une suite chronologique, de grandes périodes suc- cessives, une marche générale. Il est moins aisé de distinguer les faits à extraire de la masse et à raconter. S'il n'y a ni plan ni méthode sensibles dans la j)olitique des hommes de la Révolution, il est d'autant plus difficile à l'historien d'avoir lui-même un plan et une méthode pour le choix des traits qui doivent composer le tableau d'une réalité si changeante et si complexe. Nous y voyons cependant plus clair que les contemporains, qui agissaient dans la nuit, ne connaissant pas l'issue des choses, la suite du drame, et qui (comme nous-mêmes aujourd'hui sans doute) estimaient impor- tants des faits sans conséquence, et insignifiants des faits qui influèrent. Sans doute la connaissance des résultats ne nous donne pas, pour le choix des faits, un critérium infaillible, car les résul- tats ne sont pas encore achevés et la Révolution continue encore aujourd'hui sous une autre forme, en d'autres conditions ; mais nous voyons du moins des résultats partiels, des périodes accom- plies, un développement des choses, qui nous permettent de dis- . tinguer ce qui a été éphémère de ce qui a été durable, les faits qui ont eu une conséquence dans notre histoire de ceux qui n'ont eu aucune conséquence. Les faits qui ont exercé une influence évidente et directe sur • l'évolution politique, voilà donc ceux qu'il faudra choisir pour y concentrer le plus de lumière. Les institutions, régime censitaire et régime monarchique, sufl'rage universel, constitution de 1793, gouvernement révolutionnaire, constitution de l'an III, constitu- tion de l'an VIII, le mouvement d'idées qui prépara, établit, modifia ces institutions; les partis, leurs tendances et leurs que relies, les grands courants d'opinion, les révolutions de l'esprit public, les élections, les plébiscites, la lutte de l'esprit nouveau contre l'esprit du passé, des forces nouvelles contre les forces de VIII AVERTISSEMENT l'ancien régime, de resprit laïque contre l'esprit clérical, du prin- cipe rationnel de libre examen contre le principe catholique d'auto- rité, voilà surtout en quoi consista la vie politique de la France. D'autres faits eurent une influence, mais moins directe : ce sont par exemple les batailles, les actes diplomatiques, les actes finan- ciers. Il est indispensable de ne les pas ignorer, mais il suffit de les connaître en gros et dans les résultats. Ainsi la victoire de Valmy, connue au moment de l'établissement de la République, facilita cet établissement, parce qu'elle amena la retraite des Prussiens. Si vous connaissez cet efTet de la célèbre canonnade, vous en savez assez pour comprendre la partie de l'histoire poli- tique qui en fut contemporaine, et il est inutile que je mette sous vos yeux le tableau des opérations militaires de Dumouriez. La paix de Bàle, en 1795, hâta en France l'établissement d'un régime intérieur normal : il suffît de connaître cet effet, sans entrer dans le détail des négociations ou des clauses. Le discrédit des assignats et l'agiotage amenèrent les conditions matérielles et l'état d'esprit d'où sortirent, en germinal et en prairial an III, deux insurrections populaires : il n'est pas indispensable, pour bien saisir cet effet politique, de pénétrer dans le dédale des finances de la Révolution. J'ai donc laissé de côté l'histoire militaire, diplomatique, finan- cière. Je ne me dissimule pas que c'est là une abstraction qui peut paraître dangereuse, et que je m'expose au reproche d'avoir faussé l'histoire en la tronquant. Mais toute tentative historique est forcé- ment une abstraction : l'efTort rétrospectif d'un esprit ne peut embrasser (junne partie de l'immense et complexe réalité. C'est déjà une abstraction de ne parler que d'une période, et, dans une période, de ne parler que de la France, et, dans la Révolution, de ne parler que de la politique. J'ai tâché du moins de bien élucider les faits indispensables à la connaissance de cette politique, et, si j'avais dû élucider aussi les faits qui n'ont qu'un intérêt indirect, il m'aurait fallu diminuer la place et le temps que je pouvais con- sacrer aux faits indispensables. 11 n'est pas, en histoire, de livre qui se suffise à lui-même, qui suffise au lecteur. Le mien, comme les autres, suppose et exige d'autres lectures. Yoilà comment j'ai choisi les faits. Voici dans quel ordre je les ai exposés. L'ordre chronologique s'imposait, et j'ai pu le suivre strictement AVERTISSEMENT IX clans presque toute la première partie de ce travail. Il n'y avait en effet, pour la période de 1789 à 1792, qu'à exposer, à mesure qu'elles se rencontrent, les manifestations des idées démocratiques et républicaines, en les plaçant dans le cadre de la monarchie constitutionnelle et du régime bourgeois. Pour les trois autres périodes, république démocratique, république bourgeoise, répu- blique plébiscitaire, il eût été difficile d'exposer à la fois, dans la même suite chronologique, les institutions, la lutte des partis, les vicissitudes de l'opinion publique. C'aurait été mettre dans le récit la confusion qui a existé dans la réalité, surtout pour la période de la république démocratique. J'ai cru devoir exposer tour à tour chacune de ces manifestations de la même vie poli- tique, comme en plusieurs séries chronologiques parallèles. Je sais bien que les vicissitudes de l'opinion publique et celles des institutions sont connexes, se trouvent dans un rapport continuel d'influence réciproque. Aussi ai-je montré cette connexité, toutes les fois que c'était nécessaire. J'ai tâché de faire voir que ces phé- nomènes divers n'étaient séparés que dans mon livre, et non dans la réalité, que c'étaient les aspects d'une même évolution. A ce propos, je n'ai point hésité à me répéter, quand il le fallait, et ces redites corrigent peut-être ce qu'il y a de décevant dans tant d'abstractions, auxquelles j'ai dû me résig'ner, puisque c'est à cette seule condition qu'on peut mettre dans le récit une clarté qui n'est pas dans les choses, et puisque, même et surtout pour en montrer l'enchaînement, il faut considérer les faits par groupes et successi- vement. Si on n'est pleinement satisfait ni de ma méthode ni de mon plan, j'espère qu'on aura du moins, quant à ma documentation, une sécurité, qui vient de la nature de mon sujet. Je veux dire qu'on n'aura pas à craindre qu'il m'ait été matériellement impos- sible de connaître toutes les sources essentielles. Il n'en est pas de même pour d'autres sujets. L'histoire économique et sociale de la Révolution, par exemple, est dispersée en tant de sources qu'il est actuellement impossible, dans le cours d'une Aie d'homme, de les aborder toutes ou même d'en aborder les principales. Celui qui voudrait écrire, à lui seul, toute cette histoire, n'en pourrait approfondir que quelques parties et n'aboutirait, dans l'ensemble, qu'à une esquisse superficielle, tracée de seconde ou de troisième X AVERTISSEMP]NT main. Pour l'histoire politi(iue, si on la réduit aux faits que j'ai choisis, il est possihle à un homme, en une ving-laine d'années, de lire les lois de la Révolution, les journaux influents, les corres- pondances, les (lélihérations, les discours, les procès-verhaux d'élection, la hioi^iaphie des personnaiies (jui ont joué un rôle. Or, voilà un peu plus de vingt ans que j'ai entrepris cette lecture. J'ai commencé, en 4879, par étudier les discours des orateurs, et, depuis quinze ans, dans mon cours à la Sorbonne, j'ai étudié les institutions, les partis, la vie des grands individus. J'ai donc eu le temps matériel d'explorer les sources de mon sujet. Si la forme de ce livre sent l'improvisation, mes recherches ont été lentes et je les crois complètes dans l'ensemble. Je ne pense pas avoir omis une source importante, ni avoir émis une seule assertion qui ne soit directement tirée des sources. Il me reste à parler de ces sources. Je ne les énumérerai pas en forme de liste bibliographique : on les trouvera toutes indiquées, soit dans le texte, soit dans les notes. Yoici, en quelques mots, quel en est le caractère. Les lois se trouvent, en leur forme authentique et officielle, dans la collection Baudouin, dans la collection du Louvre, dans le Bulletin des lois, dans les procès-verbaux des assemblées législa- tives, et aussi, isolément, dans des imprimés spéciaux. Ces divers recueils se complètent les uns les autres. Mais les exemplaires en sont si rares qu'on ne peut les réunir chez soi pour les avoir sous la main. Je me suis donc servi, pour l'usage journalier, de la réim- pression qu'en a faite Duvergier, après m'ètre assuré, par un grand nombre de vérifications, que cette réimpression est fidèle. Toutefois Duvergier ne donne en entier qu'une partie des lois. J'ai pris celles qu'il ne donne pas dans les textes officiels que j'ai énumérés et qui se trouvent, sauf le recueil de Baudouin, à la Bibliothèque nationale. Je me suis bien gardé d'emprunter un seul texte de loi aux journaux, qui tous, y compris le Moniteur, les reproduisent inexactement. Les actes gouvernementaux, arrêtés du Comité de salut public, arrêtés du Directoire exécutif et des Consuls, décisions ministé- rielles, etc., ont été pris dans dos textes officiels, dans le registre et les minutes du Comité de salut public (dont j'acliève en ce moment AVERTISSEMENT xi la publication), dans le Bulletin de la Convention, dans les papiers du Directoire exécutif (inédits, aux Archives nationales), dans le journal le Rédacteur, organe du Directoire, dans le Moniteur, organe du gouA'ernement consulaire. Je parle des élections et des votes populaires d'après les procès- verbaux, pour la plupart inédits, qui se trouvent aux Archives nationales. Pour les institutions et les lois politiques, ce choix de sources s'imposait, sans qu'il y eût à hésiter. Pour l'histoire des Assem- blées, des partis et de l'opinion publique, le choix était plus délicat. C'est d'ordinaire aux Mémoires qu'on a recours pour étudier les partis et les opinions. Mais les Mémoires n'ont pas seulement cet inconvénient, qu'il en est fort peu dont on puisse affirmer la par- faite authenticité, qu'il en est moins encore dont les auteurs n'aient pas préféré le souci de leur propre apologie à celui de la vérité. Ecrits après les événements, pour la plupart sous la Res- tauration, ils ont un vice commun très grave : je veux parler de la déformation des souvenirs, qui en gâte presque toutes les pages. Je ne me suis servi des Mémoires que par exception, plutôt pour confirmer que pour infirmer d'autres témoignages, et, comme je ne m'en suis jamais servi sans indiquer ma source, on est averti qu'en ce cas l'élément d'information est accessoire ou douteux. Pour que le témoignage soit croyable, il ne suffit pas qu'il émane d'un contemporain : il faut encore qu'il ait été émis au moment même oii a eu lieu l'événement auquel il se rapporte, ou peu après, dans la plénitude du souvenir. Aux Mémoires j'ai donc préféré les correspondances et les journaux. Les correspondances sont si rares que je n'ai pas eu l'embarras du choix. Mais les journaux sont fort nombreux. J'ai choisi de préférence ceux qui eurent visiblement de Tintluence, qui furent les organes d'un parti ou d'un individu important, comme le Mercure national, organe du parti républicain naissant, ou le Défenseur de la Constitution, organe de Robespierre. Les journaux ne sont pas seulement les interprètes de l'opinion : ils rendent compte aussi des débats des Assemblées, et ils sont seuls à en rendre un compte détaillé. Il n'y a pas alors de compte rendu officiel in extenso ou analytique. Il y a un procès-verbal Mf AVERTISSEMENT officiel, mais si court et si sec, qu'il ne peut donner une idée des luttes de tribune. Je me sers du procès-verbal pour fixer la suite et comme le cadre des débats, et j'ai recours ensuite aux comptes rendus dos journaux, surtout du Journal des Débats et des Décrets et du Moniteur, pour toute la Révolution à partir de 4790, et, pour certaines périodes, du Point du Jour, du Journal lor/ograpliique et du Républicain français. Il n'y a pas de sténog'ra])hie. Parfois le journaliste donne un discours d'après le manuscrit que lui a remis l'orateur. Le plus souvent il reconstitue après coup les opinions et les débats d'après les notes qu'il a prises en séance. Je prends, selon l'occasion, celui de ces comptes rendus qui me paraît le plus clair, le plus complet, le plus vraisemblable. 11 m'arrive aussi d'en utiliser ])lusieurs à la fois pour un débat, en indiquant les change- ments de source. Quand je ne cite pas de source, c'est que je me suis servi ilu Moniteur. Beaucoup de discours et de rapports furent imprimés à part, par les soins des orateurs eux-mêmes, sur l'ordre ou sans l'ordre de l'Assemblée : j'y ai eu recours toutes les fois que je les ai rencon- trés. Un certain nombre de ces pièces ont été réimprimées de nos jours, dans les Archives parlementaires. On peut les y lire. Mais je ne me suis jamais servi de ces Archives ^ouv les débats des Assem- blées. Le récit des séances qu'on y trouve est fait sans méthode, sans critique, sans indication de sources. On ne sait ce que c'est. Si ce recueil est officiel par son mode de publication, les comptes rendus de débats qu'il contient ne sont pas officiels, et n'ont aucun caractère d'authenticité. J'aurais encore beaucoup à dire sur les sources : mais il m'est arrivé plus d'une fois de les critiquer d'un mot, dans les notes au bas des pages, et on verra sans doute, par l'emploi même que je fais de ces sources, quel est mon sentiment sur la valeur de cha- cune d'elles. Quant à l'état d'esprit où je me suis trouvé en écrivant ce livre, je dirai seulement que j'ai voulu, dans la mesure de mes forces, faire œuvre d'historien, et non pas plaider une thèse. J'ai l'ambi- tion que mon travail puisse être considéré comme un exemple d'application de la méthode historique à l'étude d'une époque défi- gurée par la passion et par la légende. A. AULARD. HISTOIRE POLITIQUE D !■: LA RÉVOLUTION FRANÇAISE PREMIÈRE PARTIE LES ORIGINES DE LA DÉMOCRATIE ET DE LA RÉPUBLIQUE 1789-1792 CHAPITRE PREMIER L'idée républicaine et démocratique avant la Révolution. I. Il n'y avait pas en France de parti républicain. Opinions monarchistes : 1° des morts illustres : Montesquieu, Voltaire, d'Argenson, Diderot, d'IIolbacii, Helvétius, Rousseau, Mably; 2" des vivants influents ou célèbres : Raynal, Condorcet, Mira- beau, Siéyès, d'Antraigues, La Fayette, Camille Desmoulins. — II. Les écrivains visent à introduire dans la monarchie des institutions républicaines. — III. AfTai- blissement de la monarchie; opposition des Parlements. — IV. Les Parlements empêchent la monarchie absolue de se réformer; ils entravent l'établissement des Assemblées provinciales. — V. Influence de l'Angleterre et de l'Amérique. — VI. Jusqu'à quel point les écrivains sont-ils démocrates"? — • VII. État d'esprit démocratique et républicain. Le 10 août 1792, l'Assemblée législative, en établissant le suffrage universel, fit de la France un Etat démocratique, et, le 22 septembre suivant, en établissant la république, la Convention nationale donna à cette démocratie la forme de gouvernement qui semblait lui convenir logiquement. Est-ce à dire que par ces deux actes fut réalisé un système préconçu? On l'a cru; on a souvent écrit ou enseigné, avec éloquence, 2 L'IDKE RKPUnLlCAINE KT DÉMonRATIQUE que la (lémocratie et la iri)iil)Iiquc étaient sorties tout organisées de la |iliil()S()|»hie . (Instructions données par S. A. S. Monseif/neur le duc d'Orléans a ses représentants aiu- ùailliayes, s. 1., 1780, in-S. Hibl. nal., Lb ^''J/nsO.) C'était une opinion fort répandue que l'on pouvait interpréter à sa guise ou même violer le règlement royal, sans manquer de respect el de lidélilé au roi. LES ÉCRIVAINS 3 / comble. Un de nos compatriotes, Choquin, qui était auprès de moi, se levant, tendant les bras, les larmes aux yeux, éjaculant toute la sensi- bilité de son âme, s'afïaissa tout à coup et tomba les quatre fers en l'air, balbutiant : Vive le roi! Il ne fut pas le seul qui fut saisi à ce paroxysme. Moi-même, bien que je résistasse à la contagion, je ne pus me défendre d'une certaine émotion. Après la réponse du président, le roi sortit de la salle; les députés se précipitèrent sur ses pas, l'entourèrent, se pressèrent autour de lui et le reconduisirent au château à travers la foule ébahie et frappée du même vertige que ses représentants. » Un député, nommé Blanc, suffoquépar l'émotion, tomba mort dans la salle. Même à Paris, où la populace passait pour avoir toutes les insolences, ni la bourgeoisie, ni les artisans, ni même les plus misérables gagne- deniers, personne ne profère ce cri de Républhiue! que le cardinal de Retz avait entendu en 1649, au moment oîi l'Angleterre était en repu- / blique '. ' Si on avoue que le peuple n'était pas républicain en 1789, on n'admet guère qu'il n'y eût pas de parti républicain dans les salons, les clubs, les loges ou les académies, dans ces hautes sphères intellectuelles oii la pensée française se renouvela si hardiment. Et cependant il ne subsiste aucun témoignage ou indice qui décèle un dessein concerté, ou même individuel, d'établir alors la république en France. Par exemple, les francs-maçons, d'après ce que nous savons d'authen- tique sur leurs idées politiques, étaient monarchistes, franchement monarchistes. Ils voulaient réformer la monarchie, non la détruire. Et les écrivains? les philosophes? les encyclopédistes? Leur hardiesse en chaque spéculation n'a guère été dépassée. En est-il un seul, cepeu- dant, qui fût d'avis de constituer la France en république? j^ Parmi ceux qui étaient morts en 1789, mais dont on peut dire vrai- ment qu'ils gouvernaient les vivants, qui pourrait-on présenter comme ayant conseillé de substituer la république à la monarchie? Montesquieu? C'est une monarchie à l'anglaise qui a ses préférences. _, Voltaire? Il semble qu'il ait parfois pour idéal un bon despote réfor- ^ mateur. D'Argenson? Il loue la république, mais uniquement pour (( infuser » dans la monarchie ce qu'il y a de bon dans la république. Diderot, d'Holbach, Helvétius? Ils déclament contre les rois; mais, explicitement ou implicitement, ils écartent l'idée d'établir la répu- blique en France. ^ Jean-Jacques Rousseau? Ce théoricien de la souveraineté populaire, cet admirateur de la république de Genève, ne veut de république que dans un petit pays, et l'hypothèse d'une république de France lui semble absurde. Mably, ce Mably dont les hommes de 1789 étaient si pénétrés, qui fut 1. Mémoires, éd. ChampoUion-Figeac, t. II, p. 62. 4 L'IDÉE IIKITHLICAIXE ET DÉMOCUATIOrE le prophète et le coiisrillir de la Hévoliiliou? Il se déclare monarchiste; il voit ilaiis 1,1 i(»\ ,iiil(' II' seul moyen efficace d'cmjU'cher lu tyrannie d'nne classe on d'nn parti. Quant à Tnri;ot, il ne songe qu'à organiser la monarchie. Aucun de ces illustres morts, alors si vivants dans les esprits, n'avait proposé aux Franç^-ais et pour la France la républiffue, même comme un idéal lointain. Au contraire : la monarchie est pour eux l'instrument nécessaire du progrès dans l'avenir, comme elle l'avait été dans le passé. * De même, les penseurs, les écrivains qui sont vivants en 1789 s'accor- dent à écarter l'idée d'une répnl)liqne française. Le plus célèbre, le plus admiré, le plus écouté, c'est l'abbé Raynal, Dans son Hisloire philosophif/ue des deux Indes (1770), il avait émis toute sorte de vœux, remué toute sorte d'idées, sauf celle d'établir la républi(|ue en France. Est-il plus républicain sous Louis XVI qu'il ne l'avait été sous Louis XV? Non : en 1781, dans un écrit retentissant sur la révolution d'Amérique, il met les Français en garde contre l'en- thousiasme que leur cause cette révolution, et il formule des pronostics assez pessimistes sur la jeune république'. Condorcet, le plus grand (sinon le plus influent) des penseurs d'alors, lui qui, en 1701, sera le théoricien de la république, Condorcet, qu'on peut appeler l'un des pères, l'un des fondateurs de la république fran- çaise, ne croyait cette forme de gouvernement, avant la Révolution, ni possible ni désirable chez nous. Il no voulait même pas, en 1788, qu'on criât au despotisme royal -, et, dans l'établissement des Assemblées provinciales, si on le perfectionnait, il voyait la régénération de la France. Quant à cette multitude de pamphlétaires qui, à la veille ou au moment des Etats généraux, exprimèrent avec une franchise hardie leurs vues politiques et sociales, lequel demanda la république? Ce n'est pas Mirabeau, qui fut toujours si résolument monarchiste. Ce n'est pas Siéyès, (pii, dans ses théories sur les droits de la nation, les droits du tiers ('tat, se montra monarchiste et resta monarchiste tant f(uo la monaiciiic vécut, même après qu'il se fut formé un parti répu- blicain. Ci'rulli voulait une monarchie très libérale. Je sais bien que quelques libellistes se firent accuser de républicanisme, comme d'An- traigues, dont le retentissant Mémoire sur les Etals rjénérait.r débutait ainsi : « Ce fut sans doute pour donner aux plus héroïques vertus une patrie digne d'elles, que le ciel voulut qu'il existât des républiques, et 1. Rpvolulion de VAmériqup, \)s.r r.iblx} Raynal. Londres, 17S1. in-8. l?il)L nal., Pb, 211. — Dans l'article Ra>/nal de la liiographie Michaud, on nie que cel ouvrage soit l'œuvre de Raynal, et Quérard fait chorus, mais sans donner aucune raison, r/est le style, ce sont les idées de Raynal. Le livre fut publié sous son nom. Thomas l'aine en fit paraître une réfutation, Raynal n'en désavoua pas la paternité, cl aucun contemporain, que je sache, ne mit de doute que Raynal n'en fût l'auteur. 2. Leltre.t cVwi ciloi/eii dis Etats-Unis à un Fmnçais, sur tes affaires présentes, par M. le M"* de C*", Philadelphie, 1788, in-8. Bibl. nat., Lb 39/792. LES ÉCRIVAINS 5 peut-être pour puuir l'ambition des liomnnes, il permit qu'il s'élevât de grands empires, des rois et des maîtres. » Mais ce beau début était suivi par les conclusions les plus monarchiques (et demain, faisant volte-face, d'Antraig'ues sera un aristocrate décidé). Un autre pamphlet, le Don sens, anonyme, mais qu'on sut être l'œuvre de Kersaint, futur conventionnel, parut républicain. En voici la phrase la plus hardie : « Un roi peut-il exister avec un bon gouvernement? Oui; mais, avec plus de vertus, les hommes n'en auraient pas besoin *. » Cela ne revient-il pas à dire que les Français de 1789 n'étaient pas mûrs pour la répuljlique? Même les hommes qui fonderont et organiseront la république en 1792, Robespierre, Saint-Just, Vergniaud, Danton, Brissot, Collot d'Herbois, les plus célèbres des futurs conventionels, étaient alors monarchistes. On cite La Fayette comme le type du républicain français avant la Révolution. Sans doute, la révolution américaine l'avait « républica- nisé », et il souhaitait vaguement, sans le dire en public^ qu'un jour, fort tard, la France adoptât le système politique des Etats-Unis. Mais en 1789, comme en 1830, il se fit le patron de la royauté, et, de tous les Français, c'est peut-être celui qui contribuera le plus à retarder l'avènement delà République dans notre pays. Et Camille Desmoulins? Il écrivit en 1793 : « Nous n'étions peut- être pas à Paris dix républicains le 12 juillet 1789... ^ » Cela revient à dire : « J'étais républicain avant la prise de la Bastille, et presque seul de mon avis. » Eh bien, Camille Desmoulins, pendant les élections aux 1. Le Bon sens, \)a.r un genlilhomme breton, s. 1., HSS, in-i. Bibl. nat., Lb ^^/Tol. 2. Je dois dire qu'il y a un texte qui semble contredire cette assertion. Sous le Directoire, en l'an VI, lors d'un procès intenté à Durand-Maillane, on trouva dans les papiers de cet homme politique la note suivante, à propos de La Fayette (note publiée alors par plusieurs journaux, par exemple par VAmides Lois du 19 germinal an VI, Bibl. nat.. Le 2/876, in-4) : ■• Tous ceux qui ont été en Amérique avec lui déposeront qu'ils lui ont entendu dire publiquement et plus d'une fois : Quand est-ce donc que je me verrai le Washington de la France? II voulait en faire une république fédérative. » En admettant même que La Fayette ait réellement dit qu'il souhaitait d'être le Washington de la France, il n'est pas du tout prouvé qu'il ait dit en même temps qu'il en voulait faire une république fédérative, ni une république quelconque. Être un Washington sous Louis XVI, voilà le rêve qui res- sort plutôt des actes, des paroles, des écrits authentiques de La Fayette, et en cela il était d'accord avec Washington lui-même, qui vit d'un mauvais œil, ainsi que beaucoup d'Américains, la destruction de la royauté en France. En tout cas, malgré le témoignage indirect et tardif de Durand-Maillane, je ne crois pas qu'on puisse citer un seul propos authentique de La Fayette où il ait exprimé le dessoin d'établir réellement et alors la république en France. 3. Fragment de l'histoire secrète de lu Révolution, réimprimé dans les Œuvres, éd. Jules Claretie, t. T, p. 309. Camille Desmoulins ajoute en note : « Ces républicains étaient, la plupart, des jeunes gens, qui, nourris de la lecture de Cicéron dans les collèges, s'y étaient passionnés pour la liberté. On nous élevait dans les idées de Rome et d'Athènes, et dans la fierté de la république, pour vivre dans l'abjection de la monarchie et sous le règne des Claude et des Yitellius. Gouvernement insensé, qui croyait que nous pouvions nous enthousiasmer pour les pères de la patrie du Capitole, sans prendre en horreur les mangeurs d'hommes de Versailles, et admirer le passé sans condamner le présent, ulteriora mirari, pnesentia secutura. » y 6 L'iliKH llKPLIiLlCAlNE ET DEMUCllATlULli Etats généraux, romposa une ode où il comparait Louis XVT à Trajan, c'est-à-dire (pi'en I7SÎ) il ajournait son rêve ré[)ul)licaiu. Est il donc exa.^érc {]r dire (|u'en France, à la v(Mlle et au d(d»ul de la Révolution, non seulement il n'y avait pas de parti ré|)ul)licain, non seulement il n'y avait aucun plan concerté de suiijM'imer dès lors la nioii.ii'chie, mais on ne connaissait ])as un inili\idii (jui cul exprimé l)uljliqucm(Mil un Ici dessein ou un tel d(''sii"? l^ourquoi? l\arce que le pouvoir royal avait été ou ])aru être à la fois le lien de cette unité française en voie de formation et l'instrument historique de toute réforme pour le bien de tous, parce que le roi avait paru être l'adversaire de la féodalité, des tyrannies locales, le protecteur des communautés d'habitants contre toutes les aristocraties. Cette idée s'exprime sous cent formes diverses, et, par exemple, Mounier dira à la Constituante, le 9 juillet 1789, au nom du Comité de Constitution : « On n'a jamais cesse de l'invoquer (la puissance du prince) contre l'in- justice, et dans les temps même de la plus prrossière ig'norance, dans toutes les parties de l'Empire, la faiblesse opprimée a toujours tourné ses regards vers le trône comme vers le protecteur chargé de le défendre. » (jui eût songé à la républi(|ue. au moment où le roi, par la convo- cation des États généraux, semblait prendre l'initiative de la révolution désirée? Qu'un cxu m de main renversât le troue en 1789 (hypothèse insensée !), c'était la dissociation des peuples qui formaient le royaume de F'rance, la résurrection de la féodalité, l'omnipotence des tyranneaux locaux, peut-être une guerre civile désastreuse, peut-être une guerre étrangère désastreuse. On peut presque dire sans paradoxe qu'en 1789, plus on était révolutionnaire, plus on était monarchiste, parce que cette unification définitive de la France, l'un des buts et l'un des moyens de la Hévolution, ne semblait pouvoir s'opérer (pie sous les auspices du guide héréditaire de la nation. Il Comment se fait il ([u'en dépit de tant de textes et de faits évi- dents, on ait cru rétrospectivement à l'existence d'un parti répu- blicain en France avant 178!), et à un dessein concerté de détruire la monarchie? C'est ([u'il s'était formé, chez ces Français qui ne voulaient pas de la République, un état d'esprit républicain, qui s'exprimait par des paroles et des attitudes républicaines '. I. Ce qui a prêté à l'équivoque, ce qui a fait iUusion, c'est l'emploi fréquent du mot républicain ])Our désigner, non pas les personnes qui voulaient étaidir la Répu- blique en France (il n'y en avait pas), mais celles qui haïssaient le despotisme, qui tenaient ])our les droits de la nation, qui voulaient une réforme générale de la société, la constitution d'un gouvernement libre. Par exemple c'est dans ce sens que Gouverneur Morris, causant avec Barnave, lui disait, au début de la Révolution : ■< Vous êtes bcaucou|) pins républicain «pie moi. ■■ (Mallet du Pan, Mémoires, I.ii'tO.; En elTet, Barnave fut toujours monarchiste. De même, quand (jouverneur .Morris note dans son Jnurnal. le 5 mars ITS'J, qu'il a diné chez M"" de Tessé, avec " des LES ECRIVAINS 7 Si tous les Français étaient d'accord pour maintenir la royauté, ils n'étaient pas d'accord sur la manière d'organiser le pouvoir royal, et on peut même dire qu'ils ne voyaient pas tous le trône avec les mêmes yeux. La masse du peuple, dans son royalisme irraisonné, ne voyait pas, ne semblait pas voir les excès de l'autorité royale. Sans doute, les intendants étaient impopulaires. Mais les plaintes contre le (( despo- tisme ministériel », comme on disait alors, partaient plutôt de la noblesse, de la bourgeoisie, de la classe éclairée et riclie, que des pay- sans. Ceux ci géiTi issa ient surtout du « despotisme féodal », parce qu'en effet ils en soûîTraient davantage. Loin de considérer le roi comme res- ponsable de la conduite de ses agents, le peuple disait que ces agents trompaient le roi, étaient les véritables ennemis du roi, annihilaient ou gênaient son pouvoir de faire le bien. L'idée populaire était de déli- vrer le roi de ces mauvais agents, afin qu'il fût éclairé et pût mieux diriger sa toute-puissance au profit de la nation contre les restes de la féodalité. Bien c[ue le peuple commençât à avoir un certain sentiment de ses droits, loin de songer à restreindre cette toute puissance royale, c'est en elle qu'il plaçait tout son espoir. Vn cahier ^ disait que, pour que le bien s'opérât, il suffisait que le roi dît : .4 moi, mon peuple! Au contraire, les Français éclairés, sachant ce qu'avaient été Louis XIV »- et Louis XV, redoutaient les abus du pouvoir royal, et le caractère paternel du despotisme de Louis XVI ne les rassurait pas tous. Ils vou- laient restreindre ce pouvoir fantaisiste et capricieux par des institu- tions, de manière qu'il ne fût plus dangereux pour la liberté, tout en lui laissant assez de force pour qu'il pût détruire l'aristocratie et ce qui subsistait du régime féodal, en faisant de la France une nation. Obtenir que le roi gouvernât selon des lois, voilà ce qu'on appelait « organiser, la monarchie ». Cette organisation de la monarchie fut préparée par les écrivains du xvur siècle. ^ £« , Avec l'esprit logique de notre nation, ils n'essayèrent pas seulement -^ d'empêcher les abus, de réglementer l'exercice du pouvoir royal : ils discutèrent l'essence même de ce pouvoir, prétendu de droit divin, sapèrent la religion catholique sur laquelle s'appuyait le trône, cher- républicains de la plus belle eau » {repiibliccuts of llie first fealher). ou quand il écrit, deux jours après, au marquis de la Luzerne : « Le républicanisme est une influenza (sic) morale », rien ne me permet de croire qu'il fasse allusion à un projet de détruire la monarchie. Quand Marmontel dit (Mémoires, éd. Tourneux, t. III, p. 178) que le corps des avocats était républicain par caractère, il indique bien le sens qu'il faut donner à ce mol avant l"!S'.i. On l'avait même employé pour désigner ceux qui, à la cour, n'observaient pas assez rigoureusement l'étiquette. Ainsi d'Argenson avait écrit, à la date du 22 mars 1738 : << La reine veut jouer au l-xu'^- quenet les dimanches, et il ne se présente pas de coupeur ordinairement, chose fort ridicule que le peu d'empressement et d'honnêteté des courtisans. On devient répu- blicain même à la cour, on se désabuse du respect pour la royauté, et on mesure trop la considération au besoin et au pouvoir. » i. Cf. Edme Champion, La France d'après les cahiers de 1189, p. 8 4, note 1. 8 l/lliKE RÉPUBLICAINE ET DÉMOCR.VTIQCE oli('i'ent i)ul)li(|ucni('iil les (trii^iiics de la soiivcrainoh' et du droit dans la raison, dans riiisldirc dans l'assentiment des hommes, dans la volonté nationale. C'est ainsi ([uc, sans vouloir établir la république, et seulement dans la vue d'organiser la monarchie, ils s'attaquèrent au principe monar- chique et mirent en vogue des idées républicaines, si bien qu'en 1789, quoique personne ne voulût de la répnblicpie, quiconque pensait était imprégné de ces idées républicaines, et c'est ainsi que, quand les cir- constances imposèrent la république, en 1792, il se rencontra un nombre sullisant d'esprits préparés à accepter et à faire accepter la forme d'un système dont ils avaient déjà adopté les principes. Quelques exemples montreront cette élaboiation et cette diffusion des idées républicaines avant la Révolution. L'esprit républicain a peut-être toujours existé, de quelque manière, dans notre pays, à partir de la Renaissance. Mais, dans sa forme moderne, on peut dire que c'est dès l'éj^oque de la Régence, lors de la réaction antiabsolutiste qui suivit la mort de Louis XIV, que cet esprit .se manifesta j)armi les Français instruits, non pas pour un moment, mais pour tout le siècle. En 1694, l'Académie française, dans son Dictionnaire, après avoir défini le mot n'-publicahi ^ se croyait obligée d'ajouter : (( Il se prend quelquefois en mauvaise part et signifie mutin, séditieux, qui a des sentiments opposés à l'état monarchique dans lequel il vit. )) Dans l'édi- tion de 171S, cette phrase malveillante pour les républicains est sup- primée, et l'édition de 1740 donne d'honorables exemples de l'usage du mot républka'nt, comme : âme républicaine; esprit, système républicain, maximes républicaines, et aussi : C'est un vrai, un tjiuntd républicain '. Et quelle idée se faisait-on de la république? L'Académie française avait défini la république u)i Etat gouverné par plusieurs. C'est bien là ce ({u'on ne voulait pas, puisqu'on était unanime à vou- loir un monarque. Mais Montesquieu, en 1748, dans VEspril des lois, définit autrement la république : (( Le gouvernement républicain, dit-il, est celui où le peuple en corps, ou seulement une partie du peuple, a la souveraine puissance. » Cette définition devint classique. En 1763, elle est repro- duite dans l'article /{éjncblique de V Encyclopédie (t. XIV), qui est entiè- rement formé de citations de Montesquieu. Une telle république ne pourrait-elle pas exister avec un roi? Ce n'est pas ce que pense Montesquieu, mais c'est l'idée de Mably, par exemple, quand il songe à une monarchie républicaine; c'est aussi l'idée de ceux ((ui parleront, en 1789, d'une démocratie royale. Sans doute, Montesquieu se prononce contre la République et croit 1. Mêmes ilùfiiiitions et exemples dans lÏMlition de 17f'i2. LES ECRIVAINS 9 que clans une république a les lois sont éludées plus dangereusement qu'elles ne sont violées par un prince qui, étant toujours le plus grand citoyen de l'État, a le plus d'intérêt à sa conservation ». Mais d'ailleurs, quel éloge il fait de la république, quand il dit que la vertu en est le ressort, au lieu que la monarchie est fondée sur riionncur, ou qu'admi- rant les élections populaires, il écrit : « Le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autorité » ! C'est après avoir lu Montesquieu que des Français s'habituent à con- sidérer cette république, dont ils ne veulent pas en France, comme une forme de gouvernement théoriquement intéressante et noble- Ce théoricien de la monarchie se trouva ainsi avoir ôté à la monar- chie une partie de son prestige, et, par ses vues sur la séparation dos trois pouvoirs, il toucha à l'essence même de la royauté, qui prétendait, par droit divin, concentrer en elle tous les pouvoirs. Voilà en quoi Montesquieu, si lu, si admiré, a contribué à l'éclosion des idées républicaines, à la formation de l'état d'esprit républicaine Quant à Voltaire, il n'est certes pas républicain; il n'admet même pas l'idée de Montesquieu, que la république est fondée sur la vertu, et il écrit en 1752 : « Une république n'est point fondée sur la vertu : elle l'est sur l'ambition des autres; sur l'orgueil, qui réprime l'orgueil; sur le désir de dominer, qui ne souffre pas qu'un autre domine. De là se forment des lois qui conservent l'égalité autant qu'il est possible; c'est une société où les convives, d'un appétit égal, mangent à la même table, jusqu'à ce qu'il vienne un homme vorace et vigoureux, qui prenne tout pour lui et leur laisse les miettes -. » Mais, avec son ouver- ture d'esprit ordinaire, il examine toutes les faces de la question, et il a des remarques bien flatteuses pour la république, en cette même année 1752 : « Un républicain, dit-il, est toujours plus attaché à sa patrie qu'un sujet à la sienne, par la raison qu'on aime mieux son bien que celui de son maître ^ » Dans l'article « Démocratie » du Dictionnaire philosophique, il pèse le pour et le contre (et pour lui démocratie et république semblent synonymes), mais fait plutôt l'éloge de la répu- blique, en laquelle il voit presque (( le gouvernement le plus naturel ». Conclusion : « On demande tous les jours si un gouvernement répu- cain est préférable à celui d'un roi. La dispute finit toujours par con- venir qu'il est fort difficile de gouverner les hommes. )) x\illeurs, il dit qu'il « a dans la tête que la guerre offensive a fait les premiers rois, et que la guerre défensive a fait les premières républiques * ». Et en effet, c'est bien la guerre défensive qui fera la république de 1792. Enfin, 1. Pendant la Révolution, Montesquieu fut loué parfois comme précurseur de la république. Voir, dans la Chronique de Paris des 4, 8 et 9 mai 1793, une série d'ar- ticles intitulés Montesquieu répubticain. 2. Œuvres, éd. Garnier, t. XXIII, p. 534. Cf. t. XIX, p. 387. 3. Ibid., t. XXIII, p. '.rll. 4. Ibid., t. XXVII, p. 334. nKVOI.UTION FRANÇAISE. 2 10 L'IDKE RÉPrULICAINE ET DÉMOCRATIQUE n'oublions |i;is (|U(' /iriitus (1730) csl mi(> Iragédic rc'piiljlicaiiie, qui, connue Icllc scia reprise avec enlhousiasmc sons la l{épnbli((nc. Anssi monarcliisle que Montesquieu, Voltaire ne ronlribne pas moins que lui à honorer ce système républicain donl il iTiMait pas partisan ponr la France. D'anlre pari, les alla(pies de Voltaire contre la rc!iy,i(in chrétienne, son rationalisme militant, rinfluence qu'il eut sur la société polie "d'alors, au point de la détacher en partie de la religion, voilà sa prin- cipale contribution à l'élaboration des idées républicaines : au bruit de ses sarcasmes, l'église chancelle, et le trône chancelle avec l'église. Il n'est pas démocrate, et il est bien possible qu'il aurait eu horreur de l'avènement de la démocratie. Mais personne n'a ])0[>nlarisé autant que lui l'idée que les hommes doivent se conduire par la raison, et non d'après uiu; autorité mystique, et cette idée est l'essence même de la république'. Jean-Jacques Rousseau avait dit, dans le Contrat social, « ([n'en général le gouvernement démociali(pie convient aux petits Etats, l'aristocratique aux médiocres, et le monarcliic[ue aux grands )). Il avait dit aussi (( (pi'il n'y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines «pie le démocratique ou populaire », et que, (( s'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement : un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes )). Mais il avait préparé la rnine du système monarchique, en disant ipie « les •deux objets principaux de tout système de législation devaient être la liberté et l'égalité )). Réservé et prudent dans ses théories, il avait, par sa conduite, par ses discours et écrits romanesques, prêché la révolte, au nom de la nature, contre l'artiticielet vicieux système social d'alors, 1. Quand la ré[iiililiiiUL' cuL clé clahlie en France, Voltaire fiil considéré conime un des précurseurs de celle forme de gouvernement. Haiis la séance du Conseil des Cinq-Cents du 18 lloréal an IV, on entendit le député Hardy déclarer ■< que Voltaire est le premier fondateur de la république. » Le journal qui relate ce propos, le Courrier répuhllcain ûw 19 floréal an IV (Bibl. nat., Le -/SOO, in-.S), ajoute ([ue celte iléciaratiim provocjua des éclats de rire : mais ce Courrier n'était républicain que de nom, et ce sont sans doute des royalistes masqués qui rirent de la phrase de Hardy, si conforme à la reconnaissance qu'éprouvaient les républicains pour l'au- teur de liruliis. On trouverait même avant la république des écrivains qui considé- raient Voltaire comme républicain. Ainsi, à propos de la réaction qui suivit la journée du 11 juillet 17'Jl, les Ré ro lui ions de Paris disaient : ■< ... Oui, Voltaire serait pendu, car il était républicain. >• (N° li:i, du 3 au 10 septembre 1791, t. IX, p. 431.) — I/influence de Voltaire sur la Uévolulion en général est un des faits qui ont été proclamés le plus souvent par la Uévolulion même, l^ar exemple, en 1791, Gudin de la Brenellerie, dans sa Réponse d'un ami des grands hommes aux envieux de la gloire de Vollaire (Bibl. nat., Lu ^-/aoSOi, in-S), à propos du transfert des cendres de Voltaire au Panthéon, s'exprima ansi : « 11 a fait comme le peuple fran- çais : il a pris la Bastille avant de poser les fondements de la Constitution. Car s'il n'avait pas renversé toutes les forteresses de la stupidité, s'il n'avait pas brisé toutes les chaînes qui garrottent notre intelligence, jamais, jamais nous n'aurions pu nous élever aux grandes idées ([ue nous avons aujourd'hui. » Et plus loin : <• Père de la liberté de penser, il est le père de la liberlé politique, qui n'eût point existé sans elle. » LES ECRIVAINS 11 et, qiioiiiuc chrùticu dans le fond \ substitné l'idée républicaine de fra- ternité aux idées mystiques de charité et d'humilité. Si Mably est monarchiste, c'est parce que le pouvoir royal (( empêche la tyrannie d'une classe ou d'un parti )). Mais, pour lui, l'égalité est le principe constitutif de la société, et il est d'avis que la passion de l'égalité est la seule qui ne puisse pas être outrée. Le souverain, c'est le penple français. Il croit trouver dans l'histoire la preuve que jadis les Français avaient des Assemblées législatives dont les rois ne faisaient qu'exécuter les volontés. Cette « monarchie républicaine », comme il l'appelle, Charlemagne l'avait réalisée, et cet étrange historien découvre une Assemblée constituante sous Charlemagne \ « Les princes, dit-il encore, sont les administrateurs, et non pas les maîtres des nations. » S'il accepte la théorie de la séparation des pouvoirs, ce n'est pas pour les équilibrer, mais pour établir la subordination du pouvoir exécutif au pouvoir législatif. Ce pouvoir exécutif, il veut l'affaiblir, et c'est pourquoi il le divise en plusieurs départements et fait élire tous les magistrats par le peuple. Il ne laisse donc subsister qu'un fantôme de roi, et, sous l'étiquette royale, c'est bien une république qu'il orga- nise, et même il la voudrait communiste ^ Si Diderot, d'Holbach. Helvétius ne demandaient pas la république, ils avaient déconsidéi'é et affaildi la i-oyauté, soit en l'injuriant, soit en sapant le christianisme. Dos écrits de ces philosophes ressort cette idée, qui devient presque populaire, que la nation est au-dessus du roi, et n'est-ce pas là une idée républicaine? Et si les écrivains veulent maintenir la monarchie, ils prennent, je le répète, l'habitude de parler honorablement de la repu blique. Le livre posthume de d'Argenson, Considérations sur le çjouver- nement, publié en 1763, tend à fortifier la monarchie par une « infu- sion )) d'institutions républicaines, et d'Argenson loue la république, dont il ne veut pas pour la France, en termes si sympathiques qu'on pouvait se méprendre, si bien que ce Hvre monarchique \ qui fut fort i. Voir mon livre, le CuUe de la Raison et le culte de l'Etre suprême, p. 252. 2. dette idée bizarre d'un Cliarleniaf,'ne libéral, constitutionnel, à demi républi- cain, hanta, à la suite de Mably. les hommes du xviii" siècle. Ainsi La Fayette, dans sa Correspondance (éd. belge, août 1788, p. 237), voudrait « que le roi parût, comme Charlemagne, au milieu de sa nation volontairement convoquée ». C'est ce Charle- magne libéral que ceux des hommes de 1789 qui participèrent au coup d'État du 18 brumaire crurent i-etrouver en Napoléon Bonaparte, et les légendes historiques de Mai)ly ne furent pas tout à fait étrangères au succès du césarisme en France. 3. Pour tout ce qui concerne les théories politiques de Mably, nous renvoyons le lecteur à l'excellent livre où M. VV. Guerrier les a résumées (L'Abbé de Mably moralisle et politique, 1886, in-S). — L'idée de la monarcliie républicaine fut aussi exprimée par Gérulti dans celte phrase célèbre de son Mémoire sur le peuple fran- çais : ■■ Le monarque est le dictateur perpétuel et héréditaire de la république. ■> 4. Les convictions monarchiques de d'Argenson ne se démentirent à aucun moment, même dans les boutades à la Montaigne que l'on trouve dans ses autres écrits posthumes. Ainsi on lit dans se'?. Mémoires, éd. Jannet, t. V, p. 27't : •• Le gouvernement républicain est insoutenable dans sa pureté primitive; donc il est mauvais..., tandis que la monarchie ira se perfectionnant. » 12 L IDHR IIHPUHLICAINK KT DEMOCRATIQUE f^oùtr, foiiliiluia à lioiiorrr la i'(''|)iihli(|ue '. nuaiil aux ('crivaiMS qui vivaient et se faisaient lire en 17S9. comnne Raynal, Condorcct, Mira- beau, Siéyès, d'Aiitraigues, ("-('rnlli, Mounier, il sudira de dire qu'eux aussi, ees nionareliistes, ils ruinent indirectement le |)rineipe de la mo- narchie, et prépariMit ainsi, sans le vouloir et sans le savoir, la Hé})u- blique, puisipie la plu])art de leurs lecteurs trouvent dans leurs écrits ou en déliaient cette idée que la loi ne ])(>ut être que renonciation de la volonté générale '. L'idée que le roi ne doit être qu'un citoyen soumis à la loi, faisant exécuter la loi, cette idée est devenue populaire, et les i)reuves de cette popularité sont innombrables. Ouand Voltaire écrivit, dans sa tragédie de Don P'edrr (177."») : l'n roi n'est plus qu'un homme avec un titre auguste, Premier sujet des lois, et forcé d'être juste, 1. Insistons sur cet écrit de d'Argenson, (|ui eut une très granile influence. Le but de l'auteur est donc de fortifier la monarchie, en y introduisant ■■ le bon des répu- bliques ". « On trouvera, dit-il.... que tout ce (|ui fait le l)on des répul)liques augmente l'autorité du monar(jue, au lieu de l'attaquer en rien (p. 28'.)). >■ Il ne s'agit pas île diminuer l'autorité législative du monarque, mais de l'aider. Qu'au lieu de tout faire par des officiers royaux, il fasse certaines choses par des officiers pui)lics. •< Il faudrait essayer d'admettre davantage le puldic dans le gouvernement du public, et voir ce (|ui en résulerait (p. 2î)."'i). ■> Pas d'États généraux ni d'.-Vssem- blées provinciales ; ce serait dangereux pour la royauté. C'est seulement dans les communautés qu'on introduirait des magistrats populaires et municipaux (p. 207), ainsi élus: la communauté désignerait des candidats aux fonctions, et les inten- dants et subdélégués choisiraient des fonctionnaires parmi ces candiilats (c'était un peu le système de l'an VIII). On divisera le royaume en départements {sic), plus petits que les généralités (p. 23"). C'est dans cette mesure que d'Argenson fait l'éloge des républiques, et par exem|ile il loue avec enthousiasme (p. (iO) la républi(jue hollandaise, qu'il appelle « i)uremenl démocratique ••. Ailleurs (p. (32), il s'exprime en ces termes remarquables : « Que l'on voyage dans les lieux où une république avoisine un état monarchique; il se trouve toujours des enclaves par où ces souve- rainetés sont mêlées ensemble : on connaîtra aisément les terres de la république et quelles sont celles de la monarchie, par le bon état des ouvrages publics, même des héritages particuliers; ceux-ci sont négligés : ceux-là sont peignés et floris- sants. » Les mêmes idées se trouvent exprimées aussi en différents passages du Journal de d'Argenson, par exemple t. III, p. 3i:5 (éd. Jannet: ce passage a été omis dans l'éd. Rathery). 2. Voici comment Condorcet, dans ses Réflexions sur les pouvoirs et instructions à donner par les provinces à leurs députés aux États généraux (1789), explique ce que sera le pouvoir royal dans la monarchie qu'il désire : <■ La société est... exclu- sivement et éminemment gouvernante d'elle-même. Elle a le droit de rejeter tout pouvoir qui ne viendrait pas d'ellr : elle crée, modifie les lois ([u'il lui importe d'observer, et elle en confie l'exécution à un ou plusieurs de ses membres. En France, ilepuis l'origine de notre Constitution, ce pouvoir est remis entre les mains du prince. Sa personne est saci-ee, parce que son autorité est légitime et qu'elle est dépositaire de toutes les forces des citoyens pour faire exécuter les lois. Ainsi, dans notre monarchie, la nation déclare la volonté générale; la volonté générale fait la loi. La loi fait b; prince et le pouvoir exécutif. Le pouvoir exécutif fait observer la loi et se meut suivant les lois. - — Mounier, dans ses Considérations (1789), dit que toute autorité vient de la nation, qui fait ses lois par ses repré- sentants. Un seul exécute ces lois: il faut que ce soit un seul, et, pour qu'il soit fort, il iloit être héréditaire. OPPOSITION DES PARLEMENTS 13 il savait bien qu'il se ferait applaudir. Et si on m'objecte que cette tra- gédie ne fut pas représentée, que ces vers ne furent pas réellement entendus d'un public de théâtre, je citerai ce vers des Trois sultanes de Favart, comédie représentée aux Italiens sous Louis XV, le 9 avril 1761, avec un grand succès : Tout citoyen est roi sous un roi citoyen. Que de telles maximes fussent applaudies au théâtre, près de trente ans avant la Révolution, que le gouvernement fût obligé de les tolérer, n'est- ce pas une preuve que l'opinion avait déjà, jDour ainsi dire, dépouillé le roi et la royauté du principe mystique de sa souveraineté? Et cette idée du roi citoijen, unanimement applaudie, n'est-ce pas un des signes les plus éclatants de la n-publicanisation des esprits? IJJ Tous ces écrivains dont je viens de parler, morts ou vivants, sont plutôt les interprètes que les auteurs d'un état d'esprit qui se manifesta, dès le milieu du xvin" siècle, parmi les personnes cultivées. Ce sont les fautes et les vices de Louis XV qui amenèrent l'opinion dirigeante, vers 1750, à critiquer librement la monarchie. A cette époque surtout, d'Argenson note sur son journal une certaine expan- sion des idées républicaines '. La littérature reçoit ces idées républi- caines de la société et les lui rend embellies et fortifiées. L'irrévérence envers la royauté vint du spectacle de la faiblesse de la royauté, et cette faiblesse parut surtout dans la querelle de la couronne et des Parlements, dont les esprits furent bien plus frappés que par les livres des penseurs. On sait que Louis XIV avait réglementé le droit do remontrance, de manière à le rendre illusoire, impraticable. Le régent supprima cette réglementation, et le Parlement de Paris redevint le chef de chœur de l'opposition. Ce Parlement qui, en fait, se recrutait presque entièrement lui-même ou par hérédité dans la bourgeoisie riche, se trouvait être, quoiqu'il coiTvptàt parmi ses membres de droit tant de gentilshommes de la plus haute noblesse, la représentation de la bourgeoisie. Les membres bourgeois du Parlement sont chrétiens et monarchistes, évi- demment; mais chrétiens à leur façon, c'est-à-dire jansénistes ou galli- cans, et monarchistes à leur façon, c'est-à dire qu'ils veulent que le prince gouverne selon des lois enregistrées par eux et dont ils préten- dent être les gardiens et les interprètes. Ils tiennent ou disent tenir la place des Etats généraux, se font les avocats de la nation auprès du roi. 1. 30 janvier 1730 : « Le républicanisme gagne chaque jour les esprits philosophi- ques. On prend en horreur le monarchisme par démonstration. » El plus tard : " On entend murmurer les mots de liberté, de républicanisme. Déjà les esprits en sont pénétrés Il se peut qu'une nouvelle forme de gouvernement soit déjà conçue en de certaines têtes... » (D'Argenson, édit. Jannet, t. III, p. 313, et t. V, p. 346, 348.) C 14 L IDKK UI':i>ri{LI(:AlXK KT DK.MOCU.VTIUL'E A pnrlii' lir la pnblicnlioii des Leitrrs liislorii/iii's i]r Lopnigo (17;J3), le PnrlrnKMil (le l'aris se vaille (rrlic riK'rjiicr des assembléi^s méroviu- pfieniies, nmwiévti parlaincntinii dans les aueieiis textes. Il se fédère avee les antres Parl(>nrients. ou pinint il assnre ([u'il n'y a ({u'nn Parlement distrihiK" en classes; il pi'oclame l'unitc', l'iiidivisibililé du Parlement. Le Parlement, c'est nn gouvernement national tout formé, c'est le sénat national, cl le iircmicr président aimait à prendre ralliltidc d'un clicf de sénat (|iii cri! Iciiii son ponvoir, dit d'Argenson, « non du roi, mais de la nation )>. A r('\i;ard (hi pouvoir l'oyal. d'agent de ce i)ouvoir. il a passé au rôle de censeur, de régulateur, d'interprète do l'opinion. Et, en tant qu'il combat le despotisme ministériel, il interprète vraiment l'opinion de la bourgeoisie et d'une partie de la Jioblesse, contre les- quelles ou sans lesquelles le roi ne peut gouverner. Voilà pourquoi cette opposition est si forte; voilà pourquoi elle inquiète, exaspère le roi, ne peut être brisée i)ar lui. Deux fois Louis XV, une fois Louis XVI essayent de remplacer les Parlements par d'autres corps plus dociles : c'est un triple échec ; la royauté est obligée de céder, de se désavouer, de rappeler les I\'ii-lements. Certes, le Pai-lement n'est pas hostile à la royauté. Il est, contre la cour de liunie, le défenseur des droits de la couronne et des « libertés » de l'église gallicane. Et il n'est pas non plus hostile à la religion, qu'il protège par des arrêts contre les philosophes. Mais il nuit au prestige de la religion par la rudesse avec laquelle il traite parfois le clergé, par exemple quand, en 1756, il fait brûler en place de Grève un mande- ment de l'archevêque de Paris, ou quand il force les curés à administrer les sacrements aux jansénistes. Il nuit au prestige de la royauté, non seulement par les mesures c^u'il prend contre le despotisme royal, mais aussi par le zèle même avec lequel il sert, contre la volonté ou la fai- blesse du roi. les intérêts de la couronne menacés par l'Eglise dans toute cette affaire du jansénisme et de la bulle Unigenihis. Lui qui ne veut (pie l'ortilier le pouvoir royal, il donne le spectacle d'une anarchie politique. Entre la couronne et le Parlement, il n'y a pas de querelle ni de désaccord sur le fond des choses, et le Parlement n'entend changer en rien la nature du pouvoir royal. Qu'on se rappelle l'affaire du Parle- ment de Besançon (i7oU), dont une partie des membres av'aient été exilés, et les remontrances si vives où le Parlement de Paris i)arla, à cette occasion, des droits de la nation avec des formules presque répu- l)licaines. (]r fui nn dialogue solgii-nel entre la couronne et le Parlement sur la nalure du pouvoir royal. Le roi dit au Parlement, et ces ])aroles furent |)ul)liées dans un numéro s])(''cial de la Gnzi'lle ' : (( ... Ou y parle (dans les remontrances) du droit de la nation comme s'il était distingué des lois dont le roi est la source et le principe, et que ce fût i. N" lo, (lu 11 avril 1750. — l'.ibl. iial., Le 2/1, in-4. OPPOSITION DES PARLEMENTS 15 par ce droit que les lois protégeassent les citoyens contre ce qu'on veut appeler les voies irrégulières du pouvoir absolu. Tous les sujets du roi, en général et en particulier, reposent entre ses mains à l'abri de son autorité royale, dont il sait que l'esprit de justice et de raison doit être inséparable, et lorsque, dans cet esprit, il use au besoin du pouvoir absolu qui lui appartient, ce n'est rien moins qu'une voie qu'on puisse suivre. » Le Parlement, tout en maintenant ses griefs, en réitérant ses remon- trances, en continuant à parler du « droit de la nation », qui est que les lois soient exécutées, répondit au roi qu'il était parfaitement d'ac- cord avec lui sur la définition du pouvoir royal. Le Parlement, dit-il, (( n'a jamais cessé et ne cessera jamais d'annoncer à vos peuples que le gouvernement est l'attribut de la souveraineté, que toute autorité du commandement réside dans la main du souverain, que vous en êtes. Sire, le principe, la source et le dispensateur, que le pouvoir législatif est un droit essentiel, incommunicable, concentré dans votre personne, et que vous ne tenez, Sire, que de votre couronne; que c'est au même titre que vous possédez l'universalité, la plénitude et l'indivisibilité de l'autorité '. » Ces principes admis et proclamés, le Parlement n'en est que plus ardent à mettre en échec l'autorité royale, et cette querelle a une grande influence sur les esprits, parce qu'elle est publique, à une époque où il n'y a ni tribune politique ni journaux politiques. Les remontrances sont imprimées, mises en vente, répandues partout. On les lit avec avidité dans les villes. On admire l'éloquence « romaine » du Parlement. 11 est populaire, quoique rétrograde souvent, quoique hostile aux philosophes, égoïstement épris de ses privilèges. Quand le roi le suspend, l'exile ou veut le détruire, les villes prennent fait et cause pour lui : il y a des émeutes; la troupe intervient; à plusieurs reprises, et en particulier lors de l'affaire du Parlement Maupeou, il semble qu'une révolution soit sur le point d'éclater. Le Parlement ne se borne point à des paroles hardies ; il désobéit for- mellement, surtout dans la dernière querelle (1787-1788), où il déclare nuls et illégaux des actes de l'autorité royale, et où, menacé de sup- pression, ses membres jurent de n'accepter aucune place dans aucune compagnie qui ne serait pas le Parlement lui-même. C'est comme une ébauche anticipée du serment du Jeu de Paume. Le même jour (3 mai 1788), sous prétexte de définir les principes de la monarchie, le Parlement traça un plan de Constitution où les États généraux vote- raient les subsides, tandis que les cours auraient le droit de vérifier, dans chaque province, les volontés du roi, et de n'en ordonner l'enre- gistrement qu'autant qu'elles seraient conformes aux lois constitutives de la province, ainsi qu'aux lois fondamentales de l'Etat ^ Nous ne 1. Flammermont, Remontrances, t. II, p. 194. 2. M. Carré a donné le texte de cette partie de l'arrêt du Parlement d'après 16 L"ini':K iiHi»ri{LicAiM': et démoguatiouI': raconterons pas les rpisodcs si connus tic (•clic l'clcntissanlc querelle, rarrcstaliou de (loislanl d d'Éprrmesnil, IVdit des farauds bailliages et de la cour plénière, le lit de justice, la protestation du Parlement au nom des droits delà nation, les actes du roi dcclarcs « absurdes dans leurs combinaisons, despotiques dans leurs principes, tyranniques dans leurs effets », les actes de rigueur du roi, lettres de cachet, incarcérations, etc. Disons seulement que la royauté capitula par besoin d'argent, et cette dernière et éclatante victoire des Parlements, — qui vont bientôt se perdre dans l'opinion en réclamant, pour la convocation des Etats généraux, les formes féodales de 1()14', — diminua aux yeux de la bourgeoisie (la masse rurale du peuple ne connut pas ces faits) le prestige de la i-oyauté en tant (|ue royauté', et c'est ainsi que les Par- lements furent, au xvm'' siècle, une école de républicanisme, au moins de républicanisme aristocratique ^ jy Ce rôle, je le répète, c'est bien malgré eux que les Parlements le jouèrent, car ils furent les adversaires de toute tentative sérieuse pour réformer l'ancien régime. Ils voulaient le sliilu quo à leur prolit. S'ils préparèrent la Révolution et, indirectement, la République, ce n'est pas seulement parce qu'ils amoindrirent la royauté par le fait de leur désobéissance, c'est aussi parce qu'ils l'empêchèrent d'évoluer, de fonder des institutions nouvelles en rapport avec l'esprit du temps. Ainsi ils s'opposèrent, autant (pTlls purent, à l'établissement des Assemblées provinciales. L'importance de cet établissement, exagérée peut-être par quelques écrivains, comme Léonce de Lavergne, a cependant été réelle. C'était une tentative pour transformer progressivement, sans révo- lution violente, le despotisme en monarchie constitutionnelle. Appeler peu à peu la nation à participer au gouvernement, de manière à finir par établir, au moyen de changements presque insen- sibles, une sorte de gouvernement représentatif, c'était l'idée de Turgot, dont le roi ne voulut pas d'abord, i)arce (prelle lui fut présentée dans un plan d'ensemble qui l'elTraya i)récisémenl en ce que c'était un chan- gement total, cl (|nc Necker et Rrienne essayèrent }»lus tard de lui faire accepter partiellement, à tilic (rexpc'dieiil financier. "v l'original manuscril des Arcli. nat. Voir la revue la Révohtlion française, t. XXXIII, p. 3-i. 1. Voir (tans Biicliez, t. I, p. i'-Ji, le paniplilel inliliilé : le Catéchisme des par- lements. 2. Voir les Mémoires de (Ihoiidieii, édités par M. Barriicand, p. S et 9. 3. Le 24 septembre 1"«8, l'avocat général Ségiiier disait des Parlements : « On les a présentés comme des corps républicains, qui affectent l'indépendance; on les a peints, à la face de la nation, comme des ambitieux qui cherchent à établir l'aris- tocratie dans le sein de l'aristocratie française. » 11 proteste contre cette accu- sation, mais, en la formulant ainsi, il caractérise bien le genre d'impression que l'opposition parlementaire faisait sur les esprits. — Il faut lire aussi ce que Clialcauliriand dit de l'inlkience des parlements, dans les Méinoires d'oulre-tomOe, éd. l'dré. t. 1, p. -I-iO-iTi. LES ASSEMBLEES PROVINCIALES il Le déficit étant devenu grave, le seul moyen d'obtenir des subsides nouveaux parut être d'accorder à la nation un semblant de décentrali- sation et d'institutions liljres, des espèces d'assemblées délibérantes, de qui on obtiendrait une augmentation des vingtièmes. C'est dans cette vue qu'en 1779 on établit deux Assemblées provinciales, l'une dans le Berry, l'autre dans la Haute-Guyenne, et, en 1787, cet essai fut appliqué à toutes les provinces où il n'y avait pas d'Etats, et fut déve- loppé en système, c'est-à-dire que, dans cbaque ressort d'Assemblée ^ provinciale, il y eut : 1^ Dans cliaquc communauté n'ayant pas de municipalité, une assemblée municipale composée du seigneur et du curé, membres de droit, et de citoyens élus par un suffrage censitaire; 2" Des assemblées secondaires, dites de district, d'élection ou de département, issues des assemblées municipales par un mode à demi électoral : 3° Une assemblée provinciale, dont au début le roi nommait la moitié des membres; ceux-ci se complétaient eux-mêmes; puis, trois ans plus tard, il y aurait un renouvellement annuel par quart, et ce quart serait élu par les assemblées secondaires. Des commissions intermédiaires surveillaient et opéraient l'exécution des décisions, dans l'intervalle des sessions. Quelles décisions? Les Assemblées provinciales étaient surtout chargées de la répartition et de l'assiette des impôts, des travaux publics; elles exprimaient des vœux, faisaient des représentations. Elles avaient des attributions et un ressort plus étendus que nos conseils généraux. Le roi disait même, dans l'édit de 1787, que ces dispositions pourraient être améliorées, et on croyait que plus tard l'édifice serait couronné par une Assemblée nationale, issue des Assemblées provinciales, et aussi que le mode électoral deviendrait plus démocratique, comme le faisait espérer le fait que, dans ces Assemblées, on votait par tête et non par ordre. Vingt de ces Assemblées fonctionnèrent, à la fin de 1787 et au com- mencement de 1788; leurs commissions intermédiaires fonctionnèrent jusqu'en juillet 1790, époque où elles remirent leurs pouvoirs aux directoires de département. Cette tentative fut accueillie avec joie par les philosophes, notamment par Condorcet' : ils crurent voir l'aurore d'une révolution pacifique. Et les Assemblées provinciales répondirent en partie à ces espérances : elles préparèrent une meilleure assiette et une meilleure répartition de l'impôt; elles émirent des vœux utiles; elles firent des enquêtes ins- tructives; elles parurent animées de la passion du bien public^. i. Voir son Essai sur la constllution et les fonctions des Asseinblées p7-ovi?iciales, Paris, 1788, 2 vol. in-8. 2. Lire, par exemple, le discours du duc d'Havre (qui se montra si aveuglément 18 l'idée 11ÉPLBL1CA1.NI-: ET DÉMOCUAÏIQUE Copondant il y eut un fort courant d'opinion contre elles : 1" Parce (ju'on di'huta i)ar leur faire voter une anumentation d'impôts (une', celle de Touraine, s'y refusa neltenient; d'autres obtinrent un abonnement et une rrduction); 2" Parce (|iic les Parlements les drcricriMii . D'abiiid. ils hésitèrent ou se refusèrent à enregistrer les édits. Puis ils em})èclièrent en fait plusieurs Assemblées provinciales de se ji'unii- : celle de Basse-Guyenne, celle d'Aunis et de Saintonge, celle de Franclie-Comté. L'Asseml)li''e ])rovinciale (][\ Danpliiné ne put siég-er que quelques jours. La tacli([uc des Parlements fui de ])n''seiiler les anciens États ])rovin - ciaux comme préférables à des assemljlées que le roi semblait nommer, comme plus indépendants, comme [ilns capables de diminuer les charges ou d'en empêcher l'augmentation. Si bien ([ue ces vieux Etais provinciaux aristocratiques, naguère imi)opulaires, fui'ent redemandés de toutes parts. La royauté suljit un terrible échec. Elle céda au Parlement de Besançon et réunit les Etats de Franche- Comté (novembre 1788). Elle céda au Parlement de Grenoble, i>ii plutôt il y eut en Dauphiné uiH' véritable insurrection, une ji'uiiion sixuilanée et révolutionnaire des trois ordres de la province à Yizille (juillet 1788), où le tiers état se trouvait en majorité, où furent proclamés les droits des hommes et ceux de la nation, en môme temps qu'on réclamait les anciens Etats, mais réformés, moins aristocratiques. Le roi les accorda par l'arrêt du Conseil du îi octobre 1788. Cette nouvelle émut tous les Français. Partout on réclama des Etats provinciaux comme ceux du Dauphiné. Dans les cahiers de 1789, c'est un vœu général, même dans les cahiers de ce Ijailliage du Berry où on jouissait depuis dix ans d'une Assemblée provinciale type et modèle '. Doiu- les libertés octroyées par le roi étaient dédaigneusement repous- sées, sous l'influence des Parlements. On demandait des Etats provin- ciaux, et ainsi, sans le vouloir et sans le savoir, on tendait à une fédé- ration des provinces, constituées en autant derépublicpies, (jui auraient envoyé des leprésentants à des Etats généraux. On voit (pi'en 178!) la l'oyauti' est impuissante, soit à obtenir l'argent dont elle a besoin pour vivre, soit même à faire accepter les bienfaits rétrograde pendarU la Révolution) à l'Assemblée provinciale de Picardie (fl/?. Léonce de Lavergne, p. 132), et le début, ainsi que la conclusion, du rapport des procu- reurs-syndics de Champagne, session de novembre et décembre 1787. Bibl. nat., Lk 15/21, in-i, p. 22 et Co. 1. Le cahier du Tiers étal du bailliage du Berry demande qu'il soil ■■ établi des étals provinciaux en Berry, organisés de la même manière que ceux nouvellement établis dans la province du Uauphiné ». {Arc/i. pari., l. 11, p. 324.) La noblesse exprime le même vnii. [IbkL, p. 319.) INFLUENCE UE L AMERIQUE 19 qu'elle offre pour obtenir cet argent. On lui désoljéit. on la bafoue, tout en l'aimant et en eroyant pouvoir l'améliorer. La masse rurale ignore, souffre et se tait, presque partout. Dans les elasses instruites, dans une partie de la noblesse, dans la bourgeoisie, dans le peuple des villes, c'est un mouvement de révolte presque général, et, grâce au Parlement, une anarcbie presque générale. Tous ces révoltés veulent maintenir la royauté, et tous lui portent aveuglément des coups mor- tels. Ces Français, tous monarcbistes, se répnblicanisent à leur insu'. y L'Angleterre et l'Amérique intluèrent sur l'élaboration des idées républicaines en France au xvni" siècle. Tous les hommes cultivés étaient familiers avec l'histoire de l'An- gleterre, et connaissaient tout ce qu'on pouvait connaître alors de l'histoire de la Révolution anglaise du xyn" siècle, de la république d'Angleterre. Mais ils voyaient qu'en somme cette république d'Angleterre, à l'établissement de laquelle Cromwell et la plupart des Anglais s'étaient dif licitement résignés, ne s'était maintenue que par la terreur, et pour un temps assez court, et pour disparaître ensuite complètement ". Parmi les écrits des républicains anglais (souvent traduits en français et dont plusieurs furent réédités en 1763 par le radical anglais Th. Hollis), ils lisaient surtout Locke, qui eut tant d'influence sur les philosophes du xvni'' siècle, et Sidney, dont le nom était populaire en France et cité sans cesse avec les noms des héros de Rome répuljlicaine. Ils n'y trouvaient rien qui les engageât à renoncer décidément et aussitôt à la monarchie, mais plutôt le conseil de se conserver, d'un compromis entre les principes démocratiques de ïAgreement ofpeopleei le principe^ monarchique. Ils y trouvaient l'éloge de la monarchie constitutionnelle, représentative, limitée. C'est un compromis analogue qu'on était amené à désirer pour la France, bien que le régime parlementaire anglais fût peut-être moins à la mode chez nous, à voir comment il fonctionnait depuis l'avènement de George III. L'Amérique contribua, d'une façon bien plus immédiate et jjien plus 1. En 1796, clans sa Correspondance politique pour servir à V histoire du républi- canisme français, Mallet du Pan écrit : « Ce serait une erreur de croire que l'esprit de républicanisme n'a germé en France que depuis la Révolution. L'indépendance des mœurs, le relâchement des devoirs, l'inconsistance de l'autorité, la fougue impétueuse des opinions dans un pays où l'irréflexion en fait sur le champ des préjugés, enfin l'inoculation américaine avaient infusé cet esprit dans toutes les classes qui raisonnent. La plupart des mécontents en France s'affichaient démo- crates, ainsi que la plupart le sont aujourd'hui dans le reste de l'Europe. Le peuple seul restait étranger à cette elTervescence. » (Cité dans les Mémoires de Mallet du Pan, éd. Sayous, t. I,p. 239.) C'est dans le même sens que Danton dira, à la tribune de la Convention, le 13 août 1793 : «. La République était dans les esprits vingt ans au moins avant sa proclamation. » 2. Voir les leçons de M. Seignobos sur la Révolution anglaise au xvu" siècle, dans la Bévue des cours et des conférences des 9 et 23 mars 1899. 20 l/iliKh: UKl'UliLICAlXI': ET DKMOCUATKJUE efficace, par un excinple Ai\;uil. à républicaniser les sentiments des Fran(,'ais. Si les l'^raneais montrèrenl laul d'cuUiousiasme pour la guerre de ^ l'indépendance américaine, ce fut assurément par haine de TAngleterre, mais aussi par haine du despotisme en général. La cause des (( insur- g-ents » semldait cire celle du genre humain, celle de la liberté. Sans doute, les colons anglais ne combattaient que pour leur indépendance, mais c'est avec un roi qu'ils rompaient, pour s'organiser républicaine- ment. Et ils ne voulaient plus de roi, et ils lan(,-aient l'anathème à la royauté. Les hardiesses du pam|)hlet républicain de Thomas Paine, le Sens ranniiKii, eurent du retentissement en France ^ Franklin, dans une lettre de mai 1777, nota en ces termes l'intérêt passionné que les affaires d'Américjue inspiraient aux Français : (( Toute l'Europe est de notre côté; nous avons du moins tous les applaudissements et tous les vœux. Ceux (jui vi\ent sous un pouvoir arbitraire n'en aiment pas moins la liberté, et font des vœux pour elle. Ils désespèrent de la con- ([uérir en Europe; ils lisent avec enthousiasme les constitutions de nos colonies devenues libres... C'est ici un commun dicton que notre cause est /'' causr du genre hiunnh> et que nous combattons pour la liberté de l'Europe en combattant pour la nôtre ^ )> Le nombre des éditions françaises des diverses constitutions américaines atteste la vérité de ce (|ii(' (lil l'^ianklin. La guerre d'Amérique inspire aux Français une quantité de récits, d'histoires, de voyages, d'estampes^. On aime et on admire ces républicains graves et raisonnables, dont Franklin est le ly|ie. L'Amérique répul)licaine est l\ la mode, autant et ])lus que la monai'chiste Angleteri'c \ Et ce n'est pas nn engouement ])assagcr : c'est une influence pro- fonde et duraljlo. La Ilévolution française, si différente, à (juelques é'gards. (le la pK'voliition américaine, sera Iiaiil(''(^ \vav le souvenir de cette l'évolution : on n'oubliera ])as en France (ju'il y avait eu en Amé- rique des Déclarations des (h'oils. des Conventions nationales, des 1. Ceficndant, ce n'étaient pas des hardiesses à la française. C'est autant au nom de la liilde ([u'au nom ilc la raison que Thomas Paine attaque l'institution de la royauté, qu'il trouve révoltante, contraire à l'égalité naturelle. La transition des arguments de bon sens aux arguments mystiques est marquée par cette jthrase, qui caractérise bien l'esprit et le style du livre : << domine il est impossible de justifier, d'après le droit naturel, dont l'égalité est la base, l'élévation d'un homme si fort au-dessus des autres hommes, il ne l'est pas moins de la défendre par l'autorité de l'Écriture. Car la volonté du Tout-Puissant, déclarée par l'organe du prophète Samuel et de Gédéon, est ex|iressément contraire au gouvernement des rois. ■> Suivent de nombreuses citations de la Bible. — Common sensé, éd. de Londres, 1776, in-8. (Bibl. naL, Pb 200.) 2. Correspondance de Franklin, trad. Laboulaye, t. III, p. 3C.'J. 3. On en trouvera la liste à la Bibliolhèciue nationale, dans le catalogue de la série Pb. i. Chateaubriand a dit : « Le suprême bon ton était d'être Américain à la ville, Anglais à la cour, Prussien à l'armée... ■• (Mémoires d'outre-tombe, éd. Biré, t. I, p. 232.) INFLUENCE DE L'AMÉRIQUE 21 Comités (lo salut public, des Comités de sûreté générale. Une partie du^ voeabulaire politique de notre révolution sera américain. Ce qui importe surtout à l'histoire des idées républicaines, c'est que, vingt ans avant la Révolution, les Français éclairés avaient lu, soit dans le texte (car la connaissance de la langue anglaise était alors très répandue chez nous), soit dans une des nombreuses traductions fran- çaises, les constitutions des nouveaux Etats-Unis. Quelle impression la déclaration d'indépendance (i- juillet 1770) dut faire sur un Français lecteur de Mably et sujet d'un roi absolu! Rappe- lons quelcfues-unes de ces formules célèl)res : « ... Nous regardons comme incontestables et évidentes par elles- mêmes les vérités suivantes: que tous les hommes ont été créés égaux; qu'ils ont été doués par le Créateur de certains droits inaliénables; que parmi ces droits on peut placer au premier rang la vie, la liberté et la recherche du bonheur; que, pour s'assurer la jouissance de ces droits, les hommes ont établi parmi eux des gouvernements dont la juste autorité émane du consentement dos gouvernés; que, toutes les fois qu'une forme de gouvernement quelconque devient destructrice de ces fins pour lesquelles elle a été établie, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'instituer un nouveau gouvernement en établissant ses fondements sur les principes, et en organisant ses pouvoirs dans la forme qui lui paraîtra la plus propre à lui procurer la sûreté ou le bonheur. A la vérité, la prudence dira que, pour des motifs légers et des causes passagères, on ne doit pas changer des gouvernements établis depuis longtemps; et aussi l'expérience de tous les temps a montré que les hommes sont plus disposés à souffrir, tant f[ue les maux sont supportables, qu'à se faire droit à eux-mêmes en détruisant les formes auxquelles ils sont accoutumés. Mais lorsqu'une longue suite d'abus et d'usurpations, tendant invariablement au même but, montre évidem- ment le dessein de réduire un peuple sous le joug d'un despotisme absolu, ce peuple a le droit et il est de son devoir de renverser un pareil gouvernement, et de pourvoir par de nouvelles garanties à sa sûreté pour l'avenir. » C'est la lecture de cette déclaration qui décida La Fayette à partir pour l'Amérique. Son cœur fut enrôlé, dit il. Le cœur de la plupart des Français instruits, bourgeois ou nobles, fut enrôlé de môme.- Mirabeau dira dans ses Lettres de cachet (1782) : « Toute l'Europe a applaudi au sublime manifeste des États-Unis d'Amérique... Je demande si, sur les trente-deux princes de la troisième race, il n'y en a pas eu au delà des deux tiers qui se sont rendus beaucoup plus coupables envers leurs sujets que les rois de la Grande-Bretagne envers les colonies. » Cette déclaration d'indépendance avait été précédée de la déclaration des droits du peuple de Virginie (l'' juin 1776), qui est presque la future déclaration des droits français. On y lisait que toute autorité appartient au peuple et, par conséquent, émane de lui, qu'aucun droit ne peut 22 l'idée UEPLHLICAI.M': ET UEMOCUATIQUE (Mrc h(''r(^(litniro, ([uv les trois pouvoirs doivont être sépares et distincts, (|ii(' 1.1 liberté de la ])resse no peut pas être restreinte, que le pouvoir niililaire doit être exactement suijordonné au pouvoir civil. Et il sem- blait (|ue ce fût la ri'alisation même des théories françaises, la pensée de Mably. vivante et combattante. On juge quel fut l'enthousiasme des amis de la liberté, des patriotes français. C'est à partir de la révolution d'Aniciii|iic <|iic leurs idées parurent réalisables et se propagèrent ii-n''- ^sistiblemeut '. La Fayette a appelé cela l'ère américaine ^ Lui même, à peine arrivé en Amérique, écrivait à un de ses amis en France : « J'ai toujoui's pensé qu'un roi était un être au moins inutile : il fait d'ici encore une bien plus triste figure^. )) Dans sa maison de Paris, en 1783, il installa le tableau de la déclaration américaine des droits, avec une place vide à côté, attendant la déclaration des droits de la France, et il affecte de dire et d'écrire : Nous autres républicains *. « Dans les revues militaires de Louis XVI (écrivait-il en 1799), on voyait La Fayette por- tant l'uniforme américain, dont le baudrier, suivant un usage alors assez commun, était décoré d'un emblème au choix de chaque officier, et le monarque, lui en ayant demandé l'explication, reconnut que cet emblème était un arbre de la liberté planté sur une couronne et un sceptre brisé \ )) Oui, mais quand La Fayette quittait son uniforme américain, il rede- venait monarchiste, et il ne croyait pas possible, nous l'avons déjà dit, d'établir la république en France. C'est que les Français les plus entichés d'américanisme voyaient très bien la différence entre les deux pays ''. En Améri(iiio, pas de féodalité, pas de passé encombrant : ces colo- nies anglaises étaient, en fait, des républiques sous des gouverneurs royaux. Elles chassent les gouverneurs '', et les remplacent par des gouverneurs nommés par elles *. On ne pouvait guère dire de ces colo- 1. Voir l.'i Correspondance de La Fayette, pass.. et les Mémoires historiques sur le XVI1I° siècle, par (iarat, t. Il, p. 319. 2. On a lu i)liis haut (p. 19. n. 1) le mot de Mallet du Pan sur l'inoculation amé- ricaine. Chateaubriand a exprimé la même idée, quand il a parlé d' ■■ une répu- lili(|ue d'un genre inconnu annon(;ant un changement dans l'esprit humain ■>. {Mémoires d'outre- tombe, éd. Biré. t. ], p. .351.) 3. Mémoires, éd. de Bruxelles, t. I, p. 40o. i. Etienne Charavay, Le général La Fayetlc, p. 19. (Lellre du 19 juin 1777.) 5. Mémoires, éd. de Bruxelles, t. II, p. iOo. C. -Mounier, dans ses Considérations siir le gouvernement (1789), p. 18, a l)ien expliqué ces dilTérences et dit pourquoi les Fran(;ais d'alors ne pouvaient songera établir en France le système américain. Cependant le même Mounier, en 1792, dans ses Heclterc/ies sur les causes qui ont empéc/ié les Français de devenir libres, t. I, p. 2G0, parla d'un parti qui « regardait les républiques fédératives des Américains comme le meilleur modèle ■•, et devait, •• s'il n'était pas possible de supprimer la royauté, la rendre inutile pour préparer sa destruction ». Il prétendit que ce parti avait un comité et une correspondance secrète, mais il ajouta qu'il en ignorait complclemenl l'existence avant la réunion des États généraux. 7. Elles chassent aussi le parti royaliste, peut-être NO 000 personnes sur une popu- lation de deux millions d'habitants. 8. D'ailleurs, il y avait au moins deux de ces colonies (Rhode-Island et Connec- ticul) ([ui. avant rindi'pLMKlance, nommaient déjà leurs gouverneurs. INFLUENCE DE L'AMÉRIQUE 23 nies qu'elles se mirent alors en république : elles y étaient déjà. Mais elles font de leur liberté intérieure le fondement de leur indépendance. Ce n'est pas là (se disaient nos Français) une république à installer dans un grand État : ce sont de petits États qui s'allient entre eux sans former encore une grande nation; ce sont treize nations alliées. En France, la révolution était conçue par avance comme nationale et unitaire, et vouloir y créer, par exemple, une trentaine de républiques alliées, c'eût été d'avance empêcher la Révolution, maintenir et aggraver la féodalité. Le fédéralisme sera le crime contre -révolutionnaire par excellence, et on le fera bien voir aux Girondins. Personne ne songe donc à américaniser la France, à constituer la France en république fédérale. Mais, depuis la guerre d'Amérique, c'est une admiration générale pour les institutions américaines, qui sortent sans doute de la pensée anglaise, qui dérivent de Locke et des républicains de 1648, mais qui, par leur figure et leur style, semblent filles de la pensée française. Cette république dont il faut prendre, disait d'Argenson, tout ce qu'il y a de bon pour l'infuser dans la monarchie, ce n'est plus une chimère : elle existe dans le Nouveau- Monde; des Français ont versé leur sang pour qu'elle vive; elle est l'alliée et l'amie de notre nation. Si on juge impossible d'en introduire la forme en France, on en adoptera tout ce qui est compatible avec notre situation actuelle et notre histoire. Quand la Constituante déci- dera de faire une déclaration des droits, elle déclarera, par l'organe de l'archevêque de Bordeaux, rapporteur du Comité de Constitution (27 juillet 1789), qu'elle suit en cela l'exemple de l'Amérique : a Cette noble idée, conçue dans un autre hémisphère, devait de préférence se transplanter d'abord parmi nous. Nous avons concouru aux événements qui ont rendu à l'Amérique septentrionale sa liberté : elle nous montre sur quels principes nous devons appuyer la conservation de la nôtre; et c'est le Nouveau-Monde, où nous n'avions autrefois apporté que des fers, qui nous apprend aujourd'hui à nous garantir du malheur d'en porter nous-mêmes. » On peut dire (jue le drapeau américain flottera, à côté du drapeau anglais', au-dessus de l'édifice élevé par l'Assemblée constituante. Y[ Nous voyons que ces diverses influences, intérieures ou étrangères, provoquent un courant d'opinion en faveur, non de la république, mais d'une monarchie républicaine, selon l'idée et la formule de Mably. Ces républicains monarchistes sont-ils démocrates? Pensent-ils que tout le peuple doive ou puisse être appelé à se gouverner lui-même par des mandataires qu'il élira ? 1. Chateaubriand {Mémoires cV outre- tombe, éd. Biré, t. I, p. 295), parlant de la société française en 1789 et en n90, s'exprime ainsi : « Auprès d'un homme en habit français, tête poudrée, épée au côté, chapeau sous le bras, escarpins et bas de soie, marchait un homme cheveux coupés et sans poudre, portant le frac anglais et la cravate américaine. » 24 l/lliKK ItKIM IlLICAINK KT DliMOCllATlnlK Nnii : le |)cii|»I(' leur scmltlf lii>|t i^'^noranl ciiruri' |hiiii' ((u'kii puisse l'apix'lcr Idul ciilirr ;i la vi(> piilili(|ii(>. Il y avait (l(>s('C(»l('>. (Il- iii>liliil(Mirs. Mais le cliM-^^t''. (pii t'iail Icdispon salciir (le rfiist'ii^iicmciil . ilnimail il |)ailiiiil au peuple iiuc iustruclinu suflisaiilf? \a'> faits pi-duvciil que le peuple, stulout ilaiis sa masse rui'ale, était fort iiiiioraul. S'il est iiiipo>>ili|e il'avnii- une statistiipie f^énéralo (le-^ leltri'-> el ile-^ illeiin'''- en l'"r.inee à l,i xcillede |,i l{t''\t)lulii»II, (los staljsliipie-- parliellt's se Ir.nivenl dans eertaius caliiers el |»r(tcès-Vi'r- liaux d'eleelinn-. Dans le liailliap' de Nemours, la painisse de ('lia- vauuos compte 't7 élecleui's pi'imaires. (|in eômiiaraissenl : lO si^Mieut de leur uom. 'M siyueut d'une eroix. soit 7!) p. idO d'illeltn-s. |)ans la séuéi'hausséo de l)rai;ui,i;iiaM, à Flayose, sur W) ('•lerleurs. Sîl seulement savent signer; à Vériijnon, sur 0(i, il n'y en a ipie \\, et le premier et le seeond consul ne savent pas sifjner '. Passons à l'ouest de la France: à Taiileliouri:". le sulidéléiiin'' constate ipi'il n'y a pas plus de trois per- sonnes sachant lii'(> el l'crire '. Mi'-me les di'-puti's envoyi'-s aux assem- blées de bailliaij^e par les assemlilees de |»aroisse ne savent pas tous lire et T'crire : les procès-verliaux le constatent for! souvent. j)ai' exemple, à (llermont l-Vrrand '. C'est le cler^i' lin même qui reconnail ([ue l'enseij^nemiMit primaire faisait ilf'faut .à une très fraude partie ilii royaume. Le cahier du clert^é (le Ciex rej^rette c (pi'il n'y ail pas dans les villages de petites écitles. . Le clerfj:»'' de Dax dit : (( Les eampafrnes sont di'pourviies de tout secours puni' l'instruction de la jeunesse '. )) L'iuiiorance était donc, avant la Kévolution, bien plus grande ({u'au- jourd'hui. et cette masse illettrée semblait iiH>rte. insensihie à la propa- pnnde pbilosophicpie. Pendant ipii- N'oltaire déchristianise une partie de la soci(''t('' polie, le peu|tle resti' trè- |iieu\. même à Pari-. Ln fi''\ riei- I7(i(». Louis X\'. si imjiopulaire, se fait ncclamei- parce qu'il s'at;enouille, sur le Pnnt .Neuf, (levant le Saint Sacrement. Les penseurs ti-aitent le peuple en frères inh-rieurs. et. i^tMiéralemiMit, n'essaient pas de mettre la raison à sa portée. Ils semblent croire (ju'il faut une reliy-ion |)our le peuple, si on ne veut pas qu'il se révolte et trouble les uK-ditations des snpres. L'irn'-li^Mon sera le |iri\il('ge des bour- geois el des nobles : on ne la doit pas repandie dans les campaj^ne.s, Ibiffon. à Montbanl. va ostensiblemcnl à la messe el exij,''(^que ses IwMes V aillent de même "'. i. r.r. Mirrur, Cahier ih's doléances des communautés de la sénéchaussée de Dragui- gnan. Drapnipnan, iNS'.i. in-12. 2. Tholin. Cahiers d'Agen. p. {H'u Cf. Cliampion, La France iVaprès les cahiers, p. 209. 3. Champion, ihid. 4. Cliampion. iijid. 0. H(;rault de Scchelie?, Voyage à Montbard, t'il. Aulanl, Paris, 1890, in-8, p. 28, 29. LES ECRIVAINS 25 Ces beaux esprits fonl sduvent paraître du mépris pour In masse ig^norante. \'(»yoz ceux qui passent le plus pdur (iémocratcs. Mahly ne croit pas facile (( de former une société raisonnable avec ce ramas d'hommes sots, stupides, ridicules et furieux qui entrent néccs sairement dans sa composition ' ». C'est avec dégoût qu'il parle de eette classe de citoyens sans doute la ]ilus nombreuse, incapable d'élever leur pensée au dessus de leurs sens : le plus làcbe parti leur paraîtra nécessairement \o plus sage. Condorcet s'élève contre la férocité et la sottise de la populace. 11 gémit que celle de la capitale ait de rinlluence *. Mais, du moins, il songe ou parait songer à changer la populace en peuple par l'instruc- tion. La Fayette, dans sa correspondance, parle avec haine et mépris de (( l'insolence moqueuse de la populace des villes, toujours prête, il est vrai, à se dis])erser devant un détachement de garde )) (î) octobre 1787). Selon lui, le peuple n'a pas du tout envie de mourir pour la liberté, comme eu Amérique : il est engourdi, énervé par la misère et l'igno- rance (21) mai 1788) ^ 11 semble donc qu'il y ait deux Frances, celle des lettrés et celle des illettrés, ou plutôt, comme on va le voir, celle des riches et celle des pauvres. L'une est pleine de pitié pour l'autre : elle lui fait la charité avec une sensibilité qui s'amuse à des scènes rustiques, et elle s'émeut réellement aussi des injustices sociales : mais c'est une pitié parfois dédaigneuse, et qui ne tend pas à faire de ces paysans de véritables égaux *. La nation, c'est la France lettrée ou riche : l'opinion, c'est celle de la France lettrée ou riche. Ces deux Frances s'ignorent presque, ne se pénètrent pas l'une l'autre : on dirait qu'un fossé les sépare. On ne songe donc pas, tout en proclamant « la souveraineté du peuple », à foiuler une véritable d('mocratie, à confier le gouvernement de la nation à ce que nous appelons aujourd'hui le mffntijc univarsi'l, chose alors innomée *, tant l'idée en était étrangère aux penseurs du xviir' siècle. Je n'en vois pas un seul qui demande le droit politique pour tous ", et à peu près tous se prononcent formellement contre. 1. Guerrier, p. 83. ■1. (JEucves, l. YIII, p. 189; t. IX, p. 161-11)3. 3. Voir aussi Edme Ciiampion, Esprit de la Révolution, p. 'J8. 4. L'horreur pour les gens . à jdopos (Iccrtic classe qu'il ai)j)('ll(' la plus nombreuse, écrit : « Adinii'c/ avec iridi r.iiih'ur de la nature. (|iii semble avoir destiné, ou |)liitiM (|iii a réellenKMit destiné cette lie de l'immanité a no servir, si je puis paiiei' ainsi, que de lest au vaisseau de la société. » Il a horreur de la démocialie c(nnnie nous l'entendons : « Dans le despotisme et l'aris- tocratie, iiii maii(|ue de mouvement; dans la démocratie, il est conti- nuel, il de^ien( souvent convulsif. Elle ofl're des citoyens prêts à se dévouer au bien public, elle donne à l'àme les ressorts (|ui produisent l'héroïsme; mais, faute de W'gles et de lumières, ces ressorts ne sont mis eu m()uv(>meut (|ue i)ar les préjugés et les passions. Ne demandez point à ce peuple-prince d'avoir un caractère : il ne sera que volage et inconsidéré. Il n'est jamais heureux, parce qu'il est toujours dans un excès. 8a liberté ne peut se soutenir que par des révolutions conti- nuelles. Tous les établissements, toutes les lois qu'il imagine pour la conserver sont autant de fautes par lesquelles il répare d'autres fautes, et |)ar là il est toujours exposé à devenir la du]»e d'un tyran adroit ou à succomber sous l'autorité d'un Sénat (pii établira l'aristocratie, n Conclusion : n'admettre au gouvernement de l'Etat que des hommes , qui possèdent un héritage : eux seuls ont une patrie '. Et Rousseau? Oui, c'est le théoricien de la démocratie. Mais il dit. dans le Contrat social, ([u'elle peut n'embrasser qu'une partie du ])euple. Il veut donner ou plutôt il admire qu'on donne à Genève la pré- pondérance (( à l'ordre moyen entre les riches et les pauvres » -. Le riche tient la loi dans sa bourse et le pauvre aime mieux le pain que la lilicrté ". (( Dans la plupart des Etats, dit il encore, les troubles internes viennent d'une populace abrutie et stupide, échauffée d'abord par d'in- supportables vexations, puis ameutée en secret par des brouillons adroits, revêtus de quelque autorité qu'ils veulent étendre \ » Ih'ulmire. ^à (îenève, le gouvernement de la bourgeoisie : « C'est la plus saine partie de la répuljlique, la seule qu'on soit assuré ne pouvoir, dans sa conduite, se proposer d'autr<> objet que le bien de tous °. » Il n'est donc pas possible de présenter J.-J, Rousseau comme un ])artisaii du sulîiage universel, comme un démocrate à notre ma- nière ^. Condorcet, lui aussi, iw V(Hit admettre au droit de cité cpie les j)ro- [)ri(''taires '. Sans doute, il A'cut les y admettre tous, même ceux qui pos- 1. Guerrier, p. 186. iS'i. l'.K!. 2. Lfitlres de la montagne, \" éd.. l. 11, p. 204. :>. Ifjid.. p. 2i)ij. -Vndré Cliénier ne fera que commenter tout cela on IV.tO {Œu- vres, p. 4). 4. Il>)d., p. 20 i. :;. Ibid., p. 20.J. G. Cf. Edme (".iinmpinn. E.ip)il de ta Révolution, p. 23. — Eu 1700. l'autorité de Rou^sel'lu fui oppust'C aux démocrates français dans un remarcjuable pamphlet ano- nyme. intiUiié : Jean-Jacques Rousseau aristocrate; Paris, 1"90. in-8 de 109 pages. — lÙid. nat.. Lit •'^392":. T. OEiiV)-es, t. IX, p. 197 et suiv. LES ECRIVAINS 27 sèdent la moindre propriété, mais, enfin, il n'y veut admettre qu'eux '. C'est ce qu'il appelle une démocratie bien ordonnée '-. Turgot dit : « Celui qui ne possède point de terre ne saurait avoir de patrie que par le cœur, par l'opinion, par l'heureux préjugé de l'en- fance *. » Aussi compose-t-il ses municipalités de A'illage de propriétaires de terres; ses municipalités de ville, de propriétaires de maisons. La fortune est pour lui la base du droit du citoyen ; un homme très riche aura plusieurs voix; moyennement riche, une; moins riche, un quart ou un cinquième; sans bien, pas de voix. Et quand on essaya, en 1787, une application générale du plan de Turgot, on n'admit aux assemblées de paroisse que ceux qui payaient au moins dix livres de contributions directes, et ne furent éligibles aux nouvelles assemblées municipales cjue ceux qui payaient au moins 3Ù livres de contributions directes. L'exemple de l'Amérique, si connu, avait sans doute fortifié ces idées. Toutes les constitutions des treize Etats disent ou laissent entendre qu'un homme ne peut être libre, et, par conséquent, digne d'exercer des droits civiques, cjue s'il a une certaine aisance. Ainsi, la Constitu- tion de Massachusetts porte que le Sénat et la Chambre des représen- tants sont élus par les habitants mâles, âgés de vingt et un ans et au-dessus, possédant un bien-fonds, en franche-tenurc dans cette Repu blique, de trois livres sterling de revenu, ou un bien quelconque de la valeur de 60 livres sterling. On trouve des articles analogues, avec un cens plus ou moins élevé, dans toutes les autres constitutions. Ainsi, en 1789, une théorie règne, consacrée par l'application qu'en ont faite les Américains, à savoir que les citoyens les plus aisés doivent seuls administrer l'État, jouir des droits politiques, surtout les citoyens qui possèdent une partie du sol, puisque, selon le principe phijsiocratique, la terre seule est productive. Les théoriciens les plus démocrates sont ceux qui veulent admettre dans cette nation tous les propriétaires quel- conques ou même tous ceux qui, sans être propriétaires, gagnent assez pour être vraiment libres. Mais le pauvre est exclu par tous de la classe des citoyens véritablement actifs, est exclu de la cité politique. Quand donc les écrivains en viennent à dire que le peuple est souve rain, ce n'est cjue d'une partie du i^euple qu'ils entendent parler, celle qui possède, celle qui est instruite, la bourgeoisie. Cette division de la nation en deux classes, bourgeoisie et prolétariat, citoyens actifs et citoyens passifs, elle était déjà faite dans les esprits, quand la Consti- tuante l'établit dans la réalité. Mais les mêmes écrivains, qui ne veulent pas plus de la démocratie 1. Au moins pour la discussion de certaines lois. II semble admettre, pour cer- tains objets, l'intervention des pauvres, p. 139. 2. Œuvres, t. IX, p. 405. 3. Œuvres de Turgot, éd. Daire, t. II. p. 311. 28 L'IDÉE RÉPUBLICAINE ET DÉMOCRATIQUE que de la r(''[)ul)li(iii(', préparent l'avriicment de la dcmocralic par le fait qu'ils proclament que les hommes sont égaux en droits, que la sou- veraineté réside dans le peuple ', et (^ette idée se répand jusque dans les masses profondes de eelte ])opulation rurale, <[u'ils croient sourde et insensible à leurs prédications. Et même la démocratie se popularisera avant la ré[)ublique, et celle-là, constituée la première en parti jioli- lique, amènera 1(> triomphe de celle ci : les revendications démocrati- ^ ques contre la bourgeoisie alliée <à Louis XVI aboutiront, par le suffrage universel, à la république. VIT En résumé, personne, h la veille de la Révolution, ne songeait à établir la république en France : cette forme de gouvernement semblait impossible dans un grand Etat en Aoie d'unification. C'est par le roi qu'on voulait établir, en France, un gouvernement libre. On vou- lait organiser la monarchie, non la détruire. Personne ne songeait à appeler à la vie politique la masse ignorante du peuple : c'est par l'élite de la nation, élite possédante et instruite, qu'on entendait faire la révo- lution nécessaire. On croyait que ce peuple, jugé aveugle et inconscient, ne pourrait être qu'un instrument de réaction aux mains des privilé- giés. Cependant, l'avènement de la démocratie s'annonçait par la pro- clamation du princi])e de la souveraineté du peuple, et la république, X forme logique de la démocratie, se préparait par la diffusion des idées républicaines, par l'exemple de l'Amérique, par le spectacle de l'im- puissance de la monarcliie, par la proclamation continuelle de la nécessité d'une révolution violente, qui, entreprise pour réformer la monarchie, allait exposer l'existence de cette monarchie aux hasards d'un l)OuIcversement général. La société dirigeante était pénétrée de républicanisme. Il existait un état d'esprit tel (jue, si ce roi, en qui on voyait le guide historiquement indispensable de la France nouvelle, manquait à sa mission, s'il se dérobait, par exemple, à son devoir héréditaire de défenseur de l'indépendance française, la république serait acceptée sans répugnance, quoique sans enthousiasme, d'abord par l'élite des Français, puis par la masse de la nation. 1. Il est bien enlendii qu'il faut se garder «le croire que celle idée de la souve- raineté du peuple date du xvm' siècle. Sans remonter aux écrivains de l'antiquité, ni même à saint Thomas, à Rellarmin, à Suarès, on savait très I)ien alors que cette idée avait été proclamée et appliquée dans la Révolution anglaise, et c'est parce qu'ils savaient cela, et par conséquent pour des raisons historiques, que les écri- vains du xviii' siècle furent si nombreux à iiroclainer la souveraineté du peuple. CHAPITRE II L'idée républicaine et démocratique au début de la Révolution. 1. Convocation des États généraux: les cahiers. — II. Formation de l'Assemblée nationale. — 111. Prise de la Bastille et révolution municipale. — IV. Déclaration des droits. — Y. Conséquences logiques de la Déclaration. Les premiers éyénements de la Révolution n'amenèrent pas tout de suite la formation d'un parti républicain ou d'un parti démocratique. Mais, à l'in^n des Français d'alors et contre leur volonté, ces premiers événements engagèrent la France dans une voie qui menait à la démo- cratie et à la république. Nous allons dire comment on s'engagea dans cette voie, quand on croyait prendre la voie opposée; nous allons esquisser le tableau des circonstances où furent organisées la monarchie et la bourgeoisie. J On a vu qu'en 1789 il semblait qu'il y eût deux Frances : la France instruite et la France ignorante; la France riche et la France pauvre. Ces droits politiques que des publicistes réclament pour les Français, c'est seulement pour les Français instruits et riches qu'ils les réclament. Les propriétaires seront citoyens actifs, auront seuls le droit de vote. Les non-propriétaires ne seront que citoyens passifs. La nation, c'est la bourgeoisie. 11 y a comme un fossé entre la bourgeoisie et le peuple. La bour- geoisie s'exagère l'inintelligence et l'inconscience du peuple, surtout de la masse rurale. Il y a malentendu entre les deux classes. Pour que ce malentendu se dissipe, il faudra un colloque, une mise en présence de la bourgeoisie avec tout le peuple. C'est ce qu'amène la convocation des Etats généraux. Aux assemblées de paroisse, le Tiers état est admis presque tout entier, avec une mince restriction censitaire, à savoir la condition 30 LF. DKIUT l)K LA UKVI)LI:T[0N d'être « compris au rôle des impositions ' ». C'était ])rcsqiic le suffrage universel. Ce mode de suffrage, si contraire aux idées du siècle, la royauté l'avait-elle établi pour les mêmes raisons qui engageaient les philo- sophes et les écrivains réformateurs à le repousser? Dans le peuple ignorant et pauvre, espérait elle trouver des éléments de résistance aux idées novatrices et révolutionnaires de la bourgeoisie-? Je n'ai pas trouvé, (\:\\\^ les textes, uiu> réi)()ns(' précise à cette (piestion, mais il lie me semble pas inviaisemblable que la roj'auté ait eu confusément l'idée de faire appel au suffi-age universel contre l'opposition bour- geoise, à l'ignorance contre les lumières. Ce calcul, s'il fut réellement fait, se troma déçu par l'événement. Sans doute, les cahiers sont plus timides" que les livres et les pam- phlets; mais, généralement, on y réclame; une Constitution, et une Constitution, c'était la fin de l'absolutisme; c'était, en partie, la Révo- lution. Et puis, il y a des cahiers très hardis. On ne vit donc se réaliser ni les espérances de la royauté ni les craintes de la bourgeoisie, si tant est que la royauté et la bourgeoisie aient eu ces espérances et ces craintes. En tout cas, voici comment le malentendu entre la bourgeoisie et le peuple se dissipa ou s'atténua, à l'occasion de la convocation et des cahiers. ^ Il y eut collaboration entre la bourgeoisie et le peuple pour rédiger 1. D'après l'art. 2o du règlement général du 2t janvier 1789, étaient admis à ces assemblées ■< tous les habitants composant le Tiers état, nés Français ou natura- * lises, âgés de vingt-cinq ans, domiciliés et compris au rôle des impositions, pour concourir à la rédaction des cahiers et à la nomination des députés ». A Paris, on sembla un peu plus préoccupé d'écarter les pauvres de l'exercice du droit de suf- frage. Le règlement du 13 avril 1"89 pour Paris ville porte (art. 13) que, pour être admis dans l'assemblée de son quartier, il faudra pouvoir justifier d'un litre d'office, de grades dans une faculté, d'une commission ou emploi, de lettres de maîtrise, ou enfin de sa quittance ou avertissement de capitation montant au moins à la somme de C livres en principal. Malgré cette restriction, d'ailleurs locale et excep- tionnelle, nous ne croyons pas exagérer en disant que le Tiers état fut appelé pres(]ue tout entier aux assemblées de paroisse. Si, en fait, il arriva que beaucoup de Français du Tiers état ne comparurent pas, ne prirent pas ]»art aux opérations électorales, ce ne fut point par la volonté du roi que ces défaillances se produisi- rent, ni même le jilus souvent par la négligence des défaillants, mais à cause des vices de l'organisation administrative et judiciaire, et parce que, dans ce chaos de l'ancien régime, rien ne pouvait s'opérer régulièrement, uniformément. Quel t]u'ait été le chillre de ces abstentions, pour la plupart involontaires, on peut dire que ce fut une des consultations nationales les plus larges, les plus importantes, les plus imposantes qui aient eu lieu en France. ■J. Il faut remar(|uer (|ue les Français du Tiers étaient /rniis d'aller voter. .\rt. 24 du règlement : •• Huitaine au plus tard après la notification et publication des lettres de convocation, tous les habitants composant le Tiers état des villes, ainsi (pie ceux des bourgs, paroisses et communautés de camitagne, ayant un rôle séparé «l'impositions, seront tenus de s'assembler dans la forme ci-après prescrite, à l'efTet «le rédiger le cahier de leurs plaintes et doléances, et de nommer des députés pour porter ledit cahier aux lieu et jour qui leur auront été indiqués par l'acte de noti- fication et sommation qu'ils auront reçu. ■• LES CAHIERS 31 les cahiers du premier degré ou cahiers de paroisse, et en général, il ne faut pas considérer ces cahiers, dans les communautés rurales, comme l'œuvre personnelle des paysans. C'est un bourgeois qui, le plus sou- vent, tient la plume, et alors il y avait dans beaucoup de localités, même les plus agrestes, quelques hommes instruits. La plupart des cahiers de paroisse que nous avons témoignent d'une culture assez forte, plus forte que celle de la bourgeoisie campagnarde d'aujourd'hui. Si le cahier n'est pas dicté par les paysans, on le leur lit et ils l'approuvent. Il y a une assemblée, où bourgeois et paysans se trouvent confondus, causent ensemJ^le, discutent publiquement. C'est la pre- mière fois que ce colloque a lieu : il est fraternel, et on tombe d'accord assez vite. Le bourgeois s'aperçoit que le paysan est plus intelligent ou moins stupide qu'il ne croyait, que l'esprit du siècle a pénétré jusqu'à lui, par d'obscurs canaux. Les paysans, une fois réunis, s'élèvent à l'idée d'un intérêt commun, se sentent nombreux et forts, et reçoivent des bourgeois une sorte de conscience de leurs droits. Cette assemblée de paroisse est pour eux un apprentissage civique'. Ne croyez pas que les paysans s'élèvent tous déjà à l'idée révolution- naire de patrie. Mais ils prennent au sérieux cette convocation, ils .sentent qu'il va se produire un événement bienfaisant pour eux, et l'image du roi leur apparaît : cette image est un reflet de la patrie. C'est sérieusement que le roi va s'occuper de guérir leurs maux; c'est sérieusement qu'ils exposent ces maux, ou plutôt qu'ils acceptent l'exposition que les messieurs du village en écrivent pour eux; et, quand, au bas du procès-verbal, ils signent d'une croix, ils ne craignent pas que cette croix les désigne à des surcharges d'impôt, aux vexations du collecteur. Non : ils font un acte d'espérance et de confiance. Ce n'est déjà plus la vile populace, méprisée et redoutée par Mably, Rousseau et Condorcet. Ce n'est pas encore une nation souveraine. Ce sont des hommes qui s'attendent à être enfin traités en hommes, presque des candidats à la dignité de citoyen, et qui demain, par une commotion électrique venue de Paris, à la suite de la prise de la Bas- tille, se sentiront animés d'une force d'union, d'agglomération, d'où sortira la nation nouvelle, la France nouvelle. Répétons que les bourgeois, eux aussi, ont appris quelque clipse à ces réunions, c'est-à-dire à moins mépriser les ignorants et les pauvres. Sans doute, on déclamera encore contre la populace, et même la bour- geoisie va s'établir en caste politiquement privilégiée. Mais les Fran- 4;ais éclairés ne seront plus, à partir de cette expérience royale du suf- frage universel, unanimes à déclarer les illettrés incapables d'exercer des droits politiques. Un parti démocratique va s'annoncer, et bientôt 1. 11 en est de même des ouvriers des villes. Etienne Dumont, passant à Mon- Ireuil-sLir-Mer au moment de l'assemblée de cette ville, se moque pédamment de l'inexpérience des habitants, mais voit dans ces assemblées des •■ prémices de démo- cratie ... {Souve?iirs sur Mirabeau, publiés en 1S32, mais rédigés en 1TJ9, p. ;ji.) ;}2 LK DEIU T 1)H LA UKVOLITIO.N se former. Lo mode de convocation dn tiers aux Etats généraux permet jjpesque de [)révoir l'avènement du sutTraj^e universel et par conséquent ( l'établissement de la r('>piil)!i(nie. forme naturelle de la (l('moerntie. Il Si le roi avait espéré que ces députés du Tiers état, issus d'un suf- frag^e universel d'ignorants, n'oseraient rien entreprendre de sérieux contre le despotisme, il fut bientôt désabusé. La cour croyait sans doute que ces élus de tant de peuples divers, porteurs de mandats vagues ou discordants, souvent chargés de faire prévaloir des privilèges locaux, de province ou de ville, seraient irrémé- di.'iblement divisés par des tendances particularistes, et que, par exemple, entre ces Provençaux et ces Bretons, entre cette nation pro- vençale et cette nation bretonne, il y aurait rivalité et querelle. Et les cahiers faisaicii|'prévoir ces divisions. ^ Il arriva au contraire que, réunis dans une même salle, à Versailles, pendant ce long piétinement sur place qui dura du .'i mai 1789 au milieu du mois suivant, il se forma parmi ces députés du Tiers un esprit de corps. Mieux que cela : à se regarder, à se parler, à se toucher la main, ces mandataires de peuples différents se sentirent citoyens d'une seule nation. Français avant tout, — et ils le dirent, et on le vit, et le sentiment d'un patriotisme unitaire commença à se répandre en France. Cette nation, apparue font à coup dans la salle des Menus, était une et avait une volonté : se gouverner par elle-même. Le roi se sentit menacé, en tant que roi d'ancien régime. La Noblesse et le haut Clergé se sentirent menacés, en tant que privilégiés d'ancien régime. La Noblesse et la Couronne, jadis ennemies, se réconcilièrent aussitôt, sans pourparlers, sans phrases, sans dire pourquoi : le danger commun les rapprocha. Un roi intelligent, qui eût hérité de l'esprit de Henri IV, se fût dégagé des embrassements dangereux de sa « tidèlc noblesse », pour fnire d'ur gence à ses « fidèles communes » les concessions nécessaires, et rester roi à la mode nouvelle, autrement roi, mais roi tout de même, et même roi i)lus puissant qu'auparavant, appuyé ((u'il eût été sur le peuple, sur la nation. La cour entraîna Louis XVI dans une alliance avec l'ancien régim(\ qui devait perdre la royauté. Dès le début, par un cérémonial humiliant, il avait blessé le Tiers état, qui venait \\ lui ])lein d'amour. D'autre part, ses premières paroles avaient été pour se démentir lui- même et désavouer ses promesses de réforme, le programme royal con- tenu dans le Rrsitlldi du CoiispU du .2 7 df'reinbrc 17 S 8, où ilavait approuvé les principes et les vues du rapport de Nccker, c'est-à-dire toute une révolution |);i(i(i(pie et réglée, qui, opérée à temps, eût pu empêcher la révolution violente et hasardeuse'. Officiellement, c'était là l'opinion, \. Voir mon étude ïiur le Programme roi/nl aux élections de 1789, ilaiis mes Éludes et leçons sur la Revolulion française, première série, p. U à o4. l'assemblée nationale 33 la politique du roi. Eu réalité, le roi n'avait aucuue opiuiou, aucun programme. 11 s'était laissé arracher ces promesses, parce qu'il avait besoin d'argent, et que Necker était, pour en obtenir, l'homme influent, indispensable. Ce roi absolu n'a ni initiative ni pouvoir efficace. Il est celui qu'on harcèle, de qui on arrache des concessions, sur qui pèsent tour à tour le parlement, Necker et la cour. Il se contredit, se dég-ag-e sans cesse, sous la pression du moment. On le sait, et les gens éclairés ne prennent pas au sérieux ses promesses. Il ne semble pas que le roi ait une exis- tence personnelle : c'est même en cette impersonnalité du roi que les partisans de la Révolution fondent leurs espérances : ils se disent qu'il n'y aurait, pour réussir, qu'à conseiller le roi avec une insistance pré pondérante et suivie. Sans doute, mais il y a des conseillers inamovibles : la reine et le comte d'Artois, la famille royale, la cour. Toujours présents, ils ont l'influence permanente, dans le sens rétrograde. Le roi, qui n'est de volonté avec personne, se sent de cœur avec eux. Il a des instincts de bonté, mais il est, à sa manière, aussi jaloux de son pouvoir absolu que l'avait été Louis XIV. Au fond, il désire maintenir telle quelle la royauté de droit divin, et il est aussi absolutiste que pieux. Nul dessein, d'ail- leurs, en vue de cette politique de conservation. On louvoie au jour le jour. On est hypocrite, parce qu'on est faible. Mallet du Pan écrivait déjà dans son journal intime, en décembre 1787 : « D'un jour à l'autre, on change de systèmes et d'idées à Versailles sur la politique. Nulles règles, nuls principes. Le soleil ne se lève pas trois jours à Versailles pour éclairer le même avis. Incertitude de faiblesse et d'incapacité totale'. » Ces promesses du Rémllat du Conseil, elles avaient l'air fort nettes. Elles étaient rendues d'avance irréalisables par le soin qu'on avait eu de ne rien décider sur la manière dont délibéreraient les Etats généraux. Quoique dans les Assemblées provinciales on votât par tête, ce mode dévote n'est pas prescrit pour l'Assemblée nationale, et on n'en pres- crit aucun. Les États décideront, ou plutôt ils ne décideront pas, se querelleront là-dessus, et leur discorde les annihilera. Oui, mais en ce cas on n'aura pas de subsides, et c'est pour avoir des subsides qu'on a convoqué les États. Alors quoi? On ne sait pas ce qu'on veut, on ne compte que sur le hasard. Donc, dans cette séance d'ouverture du 5 mai 1780, où il y avait l'oc- casion de frapper un grand coup, de prendre la direction des esprits et des événements, d'orienter l'évolution, comme nous dirions, le roi ne parle plus de ses promesses réformatrices, mais de ses droits. Il déclare qu'il commande à la nation, qu'il maintiendra intacts son autorité et les principes de la monarchie. Il veut le bien de ses sujets, mais ceux-ci ne peuvent l'espérer que de ses « sentiments ». C'est ainsi que naguère, quand le Parlement lui disait : Justice, il répondait : /ionlr. d. Mallet du Pan, Mémoires, éd. Savons, t. I, p. 130. A't LK DKBIT IJE LA REVOLUTION Ml (111 ciiIcikI iiii diffus et ennuyeux rapport de Neckcr, d'où la cour l";i forcé à retrancher l'essentiel du proi;ramme du 27 décembre. AIdi's (•(iniinciiceut ces longs pourp.'irlers, entre les trois ordres, sur la (|iics(i()n du noIc par tète, à propos de la vérification des pouvoirs. On sail comment le Tiers s'enhardit, et sentit c|u'il était la nation, pendant tpie la Noblesse se raidissait pour la défense de ses privilèges, cl que. dans le Clergé, la majorité des curés et quelques évêqucs faisaient cause commune avec le Tiers. Le 17 juin, le Tiers se déclare Assemblée nationale, et, pnis([ue nous racontons les origines de la République, il faut bien rappeler la manière inconsciemment républicaine dont cette Assemblée lit aussitôt acte de souveraineté au nom de la nation. Elle consentit provisoirement que les impôts et contributions, quoique illégalement établis et perçus, continuassent d'être levés de la mémo manière qu'ils l'avaient été pré- cédemment, et cela seulement jusqu'au jour où l'Assemblée se sépare- rait. Passé lequel jour, l'Assemblée nationale entend et décrète que toute levée d'impôt qu'elle n'aurait pas consentie cesse partout. Puis, elle annonce l'intention de s'occuper des finances, mais seulement après qu'elle aura, de concert avec Sa Majesté, fixé les principes de la régénération nationale. Et, se mettant à l'œuvre, elle nomma, le 19, quatre Comités. Quelle que fût l'insolence de ces mots : Entend et décrète, rien n'empêchait la royauté, qui en avait entendu bien d'autres, d'accepter et de consacrer à son profit le fait accompli, en ordonnant dès lors aux deux ordres privilégiés de se joindre à l'Assemblée nationale. C'était l'intérêt du roi, qui devenait ainsi le directeur et le régulateur du nou- vel ordre de choses, se débarrassait de l'aristocratie, son ennemie histo- rique, et se procurait, avec une immense popularité, les moyens d'être un roi libre et agissant, au lieu de rester le roi opprimé et impuissant qu'il avait été jusqu'alors. C'est au contraire à la suite de la journée du 17 juin que se scella l'alliance inattendue et, si on peut dire, anti-historique ilu roi et de la Noblesse. La retraite de Louis XVI à Marly, a])rès la mort du Dauphin, l'avait livré sans contrepoids à l'influence de la reine et du comte d'Artois. Il céda aux supplications de la Noblesse, et aussi (on sait quelle était sa piété) à celles de l'archevêque de Paris, et se décida à résister au Tiers état, à annuler la résolution du 17, à ordonner la séparation des ordres dans les États généraux. t'iic séance royale fut annoncée; mais, au lieu d'agir brusquement, on traîna. On ferma la salle du Tiers pour les préparatifs de la séance royale; cela amena le serment du Jeu de Paume (20 juin), auquel ne semble s'être refusé aucun des quatre-vingts députés ipii avaient volé contre la résolulidii dn 17 juin', serment de résistance, serment de 1. Nous n'avons pas la lislo 3« LE DE13LT l)K LA UHV(tLlTl(i.\ de Français armés. Hier, elle avait un ton de dignité attristée et une sorte de coni-niic sans psi)oir. Aujourd'hui, elle parle en souveraine, elle agit en souveraine; elle l'ormi^ un (lomité des reeherches et un Comité des rajiporls. qui sont comme une ébauelie anlieipéc des Comités de salut public et de siireté g-énérale. L'idée du Tribunal révo lulionnaire apparaît même d('jà dans le projet de former un tribunal j)onr juijer les crimes de lèse-nation, qu'en attendant l'Assemblée jugera elle-même. Les vieux corps privilégiés s'inclinent devant la majesté du souve- rain nouveau : Parlement de Paris, (]our des Comptes, Chambres des Aides, l'niversité défilent à la barre de l'Assemblée, lui apportent comme l'hommage du passé. Les villes de France viennent aussi lui apporter comme l'hommage de l'avenir. Cependant l'Assemblée aurait-elle osé, voulu faire table rase de l'an- cien régime? C'était contraire aux vues des philosophes, qui tous avaient déconseillé une révolution radicale. Elle songeait même à prendre des mesures pour réprimer les insur- rections partielles qu'on lui disait avoir éclaté çà et là, quand elle apprit que ces insurrections étaient partout victorieuses, que le régime féodal était par terre. Alors, ce souffle d'enthousiasme et de révolte qui, parti de Paris, avait soulevé toute la France, souleva l'Assemblée à son tour, et, dans la nuit du 4 août I7S9. ratifiant le fait accompli, elle déclara le régime féodal aboli. Cette nation qui avait fait tout cela et dont l'Assemblée n'était plus que l'interprète, on la voyait, comme l'avait dit Grégoire à la séance du 14 juillet, idolàlrr de son roi. Aussi les constituants ne songèrent- ils pas plus à détruire la royauté après la révolution municipale qu'ils n'y avaient songé avant. Les décrets du 4 août proclamèrent Louis XVI restaurateur de la liberté française '. Un autre décret, du 10 août, consacra la révolution municipale et lit subir un nouvel et grave échec au pouvoir royal, en brisant l'épée du roi. En efTet. l'Assemblée décida, entre autres dispositions : c( Que les soldats jureront, en présence du régiment entier sous les 1. Même ceux qui avaient conscience de la mauvaise volonté et des hésitations de Louis XVI espéraient alors changer son cœur à force d'amour, et croyaient y avoir réussi, comme le ])roiive la •• joie générale » qui éclata dans l'Assemljlée, quelques heures avant (lu'elle rendit les fameux décrets du 4 août, quand elle entendit lec- ture de cette lettre du roi : « 4 août 1789. Je crois, Messieurs, répondre aux senti- ments de confiance qui doivent régner entre nous, en vous faisant part directement de la manière dont je viens de remidir les places vacantes dans mon ministère. Je donne les sceaux à M. l'arciievèque de Bordeaux; la feuille des bénéfices à M. l'ar- chevêque de Vienne, et le département de la guerre à M. de La Tour-du-Pin Paulin, et j'appelle dans mon conseil M. le maréchal de Bauveau. Les choix que je fais dans votre Assemlilée même vous annoncent le désir (]ue j'ai d'entretenir avec elle la plus confiante et la plus amicale harmonie. Slrpu' : Loiis. •• {Point du Jour, t. II, p. 2:i-2t.) LA DÉCLARATION DES DROITS 39 armes, de ne jamais abandonner leurs drapeaux, d'être fidèles à la nation, au roi et à la loi; (( Que les officiers jureront, es mains des officiers municipaux, en présence de leurs troupes, de rester fidèles à la nation, au roi et cà la loi et de ne jamais employer ceux qui seront sous leurs ordres contre les citoyens, si ce n'est sur la réquisition des officiers civils et municipaux, laquelle réquisition sera toujours lue aux troupes assemblées '. » lY Tels sont les principaux événements qui, au début de la Révolu- tion, firent passer, en fait, la souveraineté des mains du roi à celles de la nation, et, par la révolution municipale, établirent en France un état de choses républicain, non pas trente mille républiques indépendantes, non pas une anarchie, mais trente mille communes unies en nation sous la souveraineté réelle du peuple français, c'est-à- dire une sorte de république unitaire en voie de formation, où le roi n'avait plus qu'une autorité nominale. Cet état de choses, l'Assemblée constituante l'avait partiellement consacré par les décrets des 4 et 10 août. Elle le consacra aussi par la Déclaration des droits, puis le modifia, dans un sens conservateur ou plutôt réactionnaire, par l'organisation de la monarchie, par l'établisse- ment de la classe bourgeoise politiquement privilégiée. Parlons d'abord de la Déclaration des droits, qui est le fait le plus remarquable dans l'histoire de la formation des idées républicaines et démocratiques. Un nouveau Comité de constitution (de huit membres) avait été nommé le 14 juillet. Par l'organe de Champion de Cicé et de Mounier, il fit ses deux premiers rapports les 27 et 28 juillet. Le débat public commença le 1'' août, sur la question desavoir s'il y aurait ou non une Déclaration avant la constitution. Ici, il est utile de rappeler que tout le monde était d'accord sur ce qu'il fallait entendre par une « déclaration des droits de l'homme et du citoyen ». Il s''agissait de proclamer, en langue française, les mêmes principes qu'avaient proclamés les Anglo-Américains. Personne ou presque personne ne contestait la vérité de ces principes, en faveur desquels il y avait un large et fort courant d'opinion. Ce n'est point par pédantisme puéril que le Comité de constitution proposa de les inscrire avant la constitution. C'était là un acte poli- tique et de guerre. Les proclamer dès lors, c'était poser les principes d'où sortira la constitution. C'était porter le coup suprême au pouvoir absolu. C'était consacrer la Révolution. Ce n'est pas davantage par pédantisme puéril que quelques défen- 1. La rédaction de ce décret fut légèrement modifiée le 13 août, mais sans qu'on en altérât le sens ni la portée. — 11 reçut la plus grande publicité : l'Assemblée chargea les curés de le faire connaître à leurs paroissiens, et d'en assurer l'exécu- lion par leurs discours et leur zèle. iO LE DÉBUT UK LA REVOLUTION seiirs (lu pouvoir i-oynl proposaient rnjournomout : ils voyaient que la révctluliou (l'Aniériciue avait débuté pur là, et c'était ainsi que les Anglo- Américains en étaient venus à se passer de roi. La souveraineté va t elle, en droit, passer du roi au peuple, comme, en fait, elle a passé du roi au peuple? Voilà, au fond, ce qui s'agitait alors, c'est-à-dire toute la Révolution, Les monarchistes rédacteurs de la Déclaration française n'étaient point effrayés du caractère républicain de cette Déclaration. Un des rap- porteurs du Comité de constitution avait soin de rappeler qu'on l'avait rédigée à l'instar de l'Amérique ' ; ce rapporteur était l'archevêque de Bordeaux. Adhérait-il personnellement au fond, non seulement républi- cain, mais philosophique, rationaliste de la Déclaration? Oui, puisqu'il dit dans ce rapport : « Les membres de votre (Jomité se sont tous occupés de cette importante Déclaration des droits. Ils ont peu varié dans le fond, et beaucoup plus dans la forme. » (;e{)endant il faut dire que, s'il y avait unanimité pour accepter ou ne pas contester les principes, on se demanda d'abord, surtout quand on n'était pas encore bien sûr que la révolution municipale eût triomphé dans toute la France, s'il était prudent de proclamer ces principes en corps de doctrine. L'opinion de l'Assemblée sembla d'abord incertaine à cet égard, et la discussion dans les bureaux avait même paru faire pré- voir une décision négative. Gaultier de Biauzat écrivait, le 29 juillet, à ses commettants : (( Nous avons pensé, dans mon bureau, ce soir, qu'il est inutile et dangereux d'insérer une Déclaration des droits de l'homme dans une constitution -. » Et Barère, d'abord incertain lui-même, imprimait dans sa gazette, le Poinl du Juin- : « Le premier jour des débats, il paraissait douteux si l'on adopterait même l'idée d'une Décla- ration des droits séparée de la constitution ^. » Une partie de la bourgeoisie, à la veille de se privilégier politique- ment, hésitait à proclamer les droits du prolétariat. Elle ne les contes- tait pas : elle jugeait imprudent de les crier aux oreilles des prolétaires, parce qu'elle ne voulait appliquer ces droits (|ue partiellement, s'en réserver l'exercice politique. Ce sont des nobles qui entraînèrent l'Assemblée, de jeunes nobles enthousiastes. Le comte de Montmorency dil. le 1" août 1789 : (( ... L'objet de toute constitution politique, comme de toute union sociale, ne peut être que la conservation des droits de l'homme et du citoyen. Les représentants du peuple se doivent donc à eux-mêmes, pour guider leur marche, ils doivent à leurs commettants, qui ont à connaître et à juger leurs motifs, à leurs successeurs, qui ont à jouir de leur «uivrage et à le perfectionner, aux autres peuples, qui peuvent 1. Voir plus liant, p. i>:?. Sur les préoccupations américaines à. ce moment-l.i, voir aussi le Poinl du Jour, l. II, p. î) et 15. 2. Correspondance, éd. Fr. Mcge, t. Il, p. Jl4. 3. Poinl du. four, t. il, p. 20. LA DÉCLARATION DES DROITS 41 apprécier et mettre à profit leur exemple, ils doivent enfin, sous tous les rapports, donner à leur patrie, comme préliminaire indispensable de la constitution, une Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. C'est une vérité à l'appui de laquelle se présente tout de suite l'idée de l'Amérique *... » Le comte de Gastellane voit dans la Déclaration la vraie arme contre l'arbitraire royal et le régime des lettres de cachet : « N'en doutons pas, Messieurs, l'on ne peut attribuer cette détestable invention qu'à l'igno- rance où les peuples étaient de leurs droits. Jamais, sans doute, ils ne l'ont approuvée. Jamais les Français, devenus fous tous ensemble, n'ont dit à leur roi : Nous te donnons une puissance arbitraire sur nos personnes; nous ne serons libres que jusqu'au moment où il te con- viendra de nous rendre esclaves, et nos enfants aussi seront esclaves de tes enfants; tu pourras, à ton gré, nous enlever à nos familles, nous envoyer dans des prisons, où nous serons confiés à la garde d'un geô- lier choisi par toi, qui, fort de son infamie, sera lui-même hors des atteintes de la loi. Si le désespoir, l'intérêt de ta maîtresse ou d'un favori convertit pour nous en tombeau ce séjour d'horreur, on n'entendra pas notre voix mourante; ta volonté, réelle ou supposée, l'aura rendu juste; tu seras seul notre accusateur, notre juge et notre bourreau. » Or le peuple peut seul faire respecter les lois contre le despotisme. Donc il faut proclamer les droits du peuple. Si on objecte que, u dans ce moment même, la multitude se livreà des excès », Gastellane répond « que le vrai moyen d'arrêter la licence est de poser les fondements de la liberté », Quel langage républicain! Et qu'on ne croie pas que les députés hos- tiles à une Déclaration parlassent d'un autre ton, puisque l'évêque de Langres avait été jusqu'à dire que le sujet d'une monarchie et le citoyen d'une république ont les mêmes droits ^. Et que disaient les adversaires de toute déclaration ? Voici comment le Courrier de Provence résume leur opinion ^ : (( MM. Crénièrc, Grandin, le duc de Lévis, l'évêque de Langres ont fortement insisté sur les inconvénients qui résulteraient, selon eux, d'une exposition des droits de l'homme et du citoyen dans une monar- chie, où l'état actuel des choses leur est si souvent en opposition directe que le peuple peut en abuser. C'est un voile qu'il serait imprudent de lever tout à coup. C'est un secret qu'il faut lui cacher, jusqu'à ce qu'une bonne constitution l'ait mis en état de l'entendre sans danger. Un homme sage ne réveille point un somnambule qui marche entre des précipices, parce qu'au lieu de le sauver il risquerait de le perdre. On ne s'est pas exprimé de cette manière, mais nous rendons le sens des objections qui nous ont frappé, etc. * » d. Courrier de Provence, n° XXII, p. 12. •2. Point du Jour, t. II, p. 4. 3. Courrier de Provence, n° XXII, p. 22. 4. Au fond, c'est l'opinion de Mirabeau, et cependant son journal fait chorus avec les partisans d'une Déclaration. RÉVOLUTION FRANÇAISE. ^ 42 LE DÉBIT 1)1': LA HÉVULI.TION Et Malouet dit dans la séance du 3 août ' : « Pourquoi transporter les hommes sur le haut d'une montagne, et de là leur montrer tout le domaine de leurs droits, puisque nous sommes ohligés ensuite de les en faire redescendre, d'assigner les limites, et de les rejeter dans le monde réel, où ils trouveront des bornes à chaque pas -? )) Quand l'Assemblée apprit, le 4 août, que la Révolution était partout victorieuse, elle cessa de prêter l'oreille à ces objections, et, consacrant la victoire populaire, elle décréta, quelques heures avant de voter l'abo- lition du régime féodal, que la constitution serait précédée d'une Décla- ration des droits, et qu'il n'y aurait pas de Déclaration des devoirs. II y avait plusieurs projets émanés de La Fayette, Siéyès, Meunier, Target, etc., dissemblables de forme, semblables quant aux principes. Le 12 août, l'Assemblée nomma un Comité de cinq membres pour les fondre en un seul. Le 17, ce Comité présenta son rapport par l'organe de Mirabeau, et ce rapport parut très mal fait. Le rapporteur, secrète- ment hostile à toute Déclaration, proposait l'ajournement après la constitution. Le 18 août, renvoi aux bureaux, et chaque bureau dressa un projet. Le 19, l'Assemblée prit pour base le projet du 6'' bureau, qu'elle vota, du 20 au 26, avec de graves amendements. Ou plutôt ce fut une rédaction nouvelle, bien meilleure que le texte du 6° bureau et que les autres projets. Il se produisit en effet ce phéno- mène, presque invraisemblable, que ces 1200 députés, incapables d'aboutir à une expression concise et lumineuse, quand ils travaillaient, soit isolément, soit par petits groupes, trouvèrent les vraies formules, courtes et nobles, dans le tumulte d'une discussion publique, et c'est à coups d'amendements improvisés que s'élabora, en une semaine, l'édifice de la Déclaration des droits. 1. Lucas-Montigny, Mémoires de Mirabeau, éd. de Bruxelles, t. IX, p. 66, attribue ce propos à Mounier. i. Si on veut connaître l'opinion de ceux des adversaires de la Déclaration qui ne faisaient pas partie de l'Assemblée, il faut lire l'article de Rivarol, dans le Journal polilique national du 2 août 1789 : « ... Malheur à ceux qui remuent le fond d'une nation! Il n'est point de siècle de lumière pour la populace : elle n'est ni fran- çaise, ni anglaise, ni espagnole : la populace est toujours et en tout pays la même, toujours cannibale, toujours anthropophage! >■ >■ Vous allez en ce moment donner des lois (ixcs et une constitution éternelle aune grande nation, et vous voulez que celte constitution soit précédée d'une Déclaration pure et simple des droits de l'homme. Législateurs, fondateurs d'un nouvel ordre de choses, vous voulez faire marcher devant vous cette métaphysique que les anciens législateurs ont toujours eu la sagesse de cacher dans les fondements de leurs édifices. Ah ! ne soyez pas plus savants que la nature! Si vous voulez qu'un grand peuplejouisse de l'ombrage et se nourrisse des fruits de l'arbre que vous plantez, ne laissez pas ses racines à découvert. Craignez que des hommes, auxquels vous n'avez parlé que de leurs droits cl jamais de leurs devoirs, que des hommes qui n'ont plus à redouter l'au- torité royale, qui nentendenl rien aux opérations législatives d'une Assemblée nationale, et qui en ont conçu des espérances exagérées, ne veuillent passer de l'égalité naturelle à l'égalité sociale, de la haine des rangs à celle des pouvoirs, et • 11 faut lire toute la discussion sur cet objet dans le même journal, p. 191 à 195. On y voit que « MM. Target, de Bonnay et du Port, ayant formé une espèce de coalition, ont concouru à rédiger ensemble les trois articles essentiels qu'on a substitués à l'article 14 du projet ». Je ne vois que deux articles du fi" bureau qui aient été adoptés textuellement, à savoir les articles 12 et 16 (qui dans le projet portaient les numéros 20 et 24). L'article 11 (sur la liberté de la presse) fut l'œuvre personnelle et improvisée du duc de La Rochefoucauld (Point du Jour, t. Il, p. 209.) 44 I^K DKItl T l)K LA RÉVOLUTION malioli (iiic la nation est majenre, qu'elle se g'ouvernf ellu-niènie, non senloment en réalité, mais en droit. On peut dire qu'ici le fait précède le droit, et le légitime historiquement : le droit légitime le fait ration- nellement. J'ai dit (jue la Déclaration était presque entièrement républicaine. Elle ne l'est pas en un point, en un seul point, je veux dire pour ce qui est de la (fuestion de la liberté de eonscienee, on les purs principes rationalistes ne guidèrent pas les rédacteurs. Ou sait que, dans le préamliule, l'Etre suprême est invo(iaé : « ... En présence et sous les auspices de l'Etre suprême '... » Le projet du (S" bureau portait : « En présence du suprême législateur de l'Univers. » Laborde de Mereville demanda (20 août) qu'il ne fût pas question de Dieu : (( L'homme, dit-il, tient ses droits de la nature : il ne les reçoit de personne. » jNLais l'Assemblée nationale invoqua l'Etre suprême, sans autre opposition que celle de Laborde de Mereville '. Et cela, semble t-il, pour trois raisons principales : 1" parce que presque tous les Français d'alors, même anti-chrétiens, étaient déistes; 2° parce que la masse du peuple était sincèrement catholique; 3° parce que cette formule mystique, dans le préambule du grand acte révolu- tiojinaire, était le prix de la collaboration du Clergé à la Déclaration des droits. Sans doute. l'Assemblée se refusera (2S août) à voter la motion de l'abbé d'Eymar, déclarant la religion catholique religion d'État^; mais, à l'occasion, elle se déclarait catholique*, probablement pour complaire aux « curés patriotes » qu'elle comptait parmi ses membres, et aussi par égard pour les sentiments de la masse, surtout rurale, des Fran- çais. Elle n'entendait même pas mettre la religion catholique sur le même rang que les autres religions, et le constituant VouUand pouvait parler à la tril)une, sans être contredit, de la convenance d'avoir une (( religion dominante » et représenter la religion catholique comme (( fondée sur une morale trop pure pour ne pas tenir le premier rang ^ ». C'est pourquoi, au lieu de proclamer la liberté de conscience, elle se borna (23 août) à proclamer la tolérance, par l'article 10, ainsi conçu : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. » Mirabeau avait parlé éloquemment contre cette Inlrrancc, le 22 août : (( Je ne viens pas prêcher la tolérance : la liberté la plus illimitée de religion est, à mes yeux, un droit si sacré que le mot lolrrance, qui vou- drait l'exprimer, me paraît en (juelque sorte tyrannique lui-même, 1. 11 n'était pas (iiieslion do l'Hlre sui)rème dans le projet présenté par Mirabeau au nom de la Coniniission des Cinq. ■2. Voir les comptes rendus de IJarèrc et de Le llodey. '^. Courrier de Provence, n" XXXIY. 4. Par exemple, le 13 avril 1700, jour où elle écarta une motion de Dom Gerle analogue à celle de l'abbé d'Eymar. :;. l'oint du Jour, t. 11, p. i'J'J. CONSÉQUENCES DE LA DÉCLARATION 45 puisque l'existence de l'autorité qui a le pouvoir de tolérer attente à la liberté de penser, par cela même qu'elle tolère et qu'ainsi elle pourrait ne pas tolérer'^. » Quand l'article eut été voté, le Courrier de Provence s'écria : « Nous ne pouvons dissimuler notre douleur que l'Assemblée nationale, au lieu d'étouffer le germe de l'intolérance, l'ait placé, comme en réserve, dans une Déclaration des droits de l'iiomme. )) Et le journa- liste (est-ce Mirabeau lui même?) montra que cet article permettrait d'interdire le culte public aux non-catlioliques ^. Mais sauf en ce qu'elle ne proclame pas la liberté de conscience, la Déclaration des droits est nettement républicaine et démocratique. y On peut la considérer à un double point de vue, négatif ou positif, comme détruisant le passé ou comme édifiant l'avenir. Aujourd'hui, rétrospectivement, nous la considérons surtout au second point de vue, c'est-à-dire comme le programme politique et social de la France à partir de 1789. Les hommes de la Révolution la considéraient surtout au premier jioint de vue, comme la notification du décès de l'ancien régime, et, ainsi que le veut le préambule, comme une barrière contre une résurrection possible de cet ancien régime, tout de même que les Américains avaient édifié leur Déclaration des droits en machine de guerre contre le roi d'Angleterre et le système despo- tique. L'autre point de vue, à savoir la Déclaration considérée comme pro- gramme d'une société à organiser, les Constituants le laissaient volon- tiers dans une demi-ombre, parce qu'il contredisait en partie le régime bourgeois qu'ils allaient établir. Le principe de l'égalité des droits, c'est la démocratie, c'est le suffrage universel, pour ne parler que des conséquences politiques de ce prin- cipe, et ils allaient établir le suffrage censitaire. Le principe de la souveraineté de la nation, c'est la république, et ils allaient maintenir la monarchie. Ces conséquences étaient aperçues, non de la masse, mais des consti- tuants, des hommes instruits. Et c'est bien pour cela que la bourgeoisie avait hésité à faire une Déclaration des droits. Une fois faite, on la masqua d'un voile, selon le mot du temps, et il y eut la politique du voile. « Je vais déchirer le voile! » disaient parfois les orateurs exaltés, ceux qui se faisaient occasionnellement tribuns du peuple. Mais c'était l'exception. Il n'y eut pas d'abord de parti organisé qui réclamât l'appli- \. Mirabeau peint par lui-même, t. 1, p. 237. 2. Cet article se termine {Courrier de Provence, n" XXXI, p. 48) par un éloge de « la secte protestante, secte paisible par essence, favorable à la raison humaine et à la richesse des nations, amie de la liberté civile, dont le clergé n'a point de chef et forme un corps de citoyens, d'ofliciers de morale stipendiés par l'État, occupés de l'éducation de la jeunesse, et intéressés, par l'esprit même de famille, au main- tien des mœurs et à la prospérité de la chose publique ». Voir aussi, à propos de l'article 10, les Révolutions de Paris, n" VIII, p. 2 et 3. 46 LE DHHIT KK I.A llKVOLI'TIilX caliiMi iiiinii'(li;ilc du princi[)(' essentiel de la Déclaration, ce ({ni revient à (liii- (|iril iTy eut |i;is d'abord de parti répnblicain on démocratiqne. (Jii.iiid 1rs l'anlcs du roi cnrent déchiré le voile, quand le itacle entre la ii.dinii cl le idi fui d(''cidément romiMi. l'expérience amena les Fran- çais à appli(iucr les conséquences de la Déclaration, par le régime de 170^ et de 1793, c'est àdire |)ar la démocratie et la Hé])ul)lique. J^es hommes de 1792 et de 1793, on les a appelés les renégats des principes de 1789 '. Oui, ils violèrent momentanément la liberté de la presse, la liberté individuelle, les garanties de justice légale et normale. Ils le iireul. i)arce que la Révolution était en état de guerre contre l'Europe; ils le firent contre l'ancien régime au profit du nouveau; ils le firent pour sauver les principes essentiels de la Déclaration. Mais ce ({u'on ne dit pas, c'est que, les premiers, ils appliquèrent ces principes essentiels, égalité des droits, souveraineté de la nation, en établissant le suffrage universel et la République, en organisant, en faisant fonc- tionner une démocratie qui, à l'extérieur, réalisa le rêve royal par l'acquisition de la rive gauche du Rhin, et qui, à l'intérieur, proclama la liberté de conscience, sépara l'Église de l'État, tenta de se gouverner selon la raison et la justice. Les ren(''gats des principes de 1789 ne furent donc pas les hommes de 17!l.'{, qui, au conti-aire, les appliquèrent. (Et n'est ce pas pour les avoir appliqués qu'ils furent llétris de l'épithète de renégats par les beaux esprits rétrogrades?) Logiquement, il n'y aurait pas de raison de ne pas appliquer plutôt cette épithèse de renégats aux hommes de 1789, ([ui, après avoir proclami' l'égalité des droits, divisèrent la nation en citoyens actifs et en citoyens passifs, et aux anciens ordres privilégiés substituèrent une nouvelle classe privilégiée, la classe bourgeoise. Ou plut('»t.il n'y eut pas de renégats, mais de bons Français qui firent pour le mieux, dans des circonstances différentes, à des moments difïé rents de notre évolution politique. .le n'ai parlé que des conséquences politiques de la Déclaration des dl'njls. Il y a aussi des conséquences économic[ues et sociales, qu'il s'agit d'envisager, non avec la passion d'un homme de parti, mais en histo- l'ien. Ces conséquences, qu'on ap])ellera plus tartl le socidlisnic^ elles furent voilées bien plus longtemps que les conséquences politiques, et aujour- d'hui encore, il n'y a qu'une minorité des Français qui aient déchiré ce voile, que la majorité tâche au contraire de fixer, d'épaissir, avec des sentiments de respect religieux et de ten-enr. Qu'est-ce an juste que ce principe ou ce dogme de l'égalité, objet de l'article l*^'' de la Déclaration'.' Les rédacteurs de cet article ont ils voulu dii'e <|ue les hommes nais- I. C'est ainsi que s'exprima Jadis M. Sainl-Hené Taillamiier ilansson livre, les Hem- gais (le I7S0, souvenirs du cours d'éloquence fran{ahe ù lu Soil'Onne, 1877, iii-8. CONSEQUENCES DE LA DECLARATION 47 sent aussi forts d'esprit et de corps les uns que les autres? Cette niai- serie ne leur a été attribuée que plus tard, par de niais adversaires. Ont-ils voulu dire qu'il est souhaitable que les institutions corrigent autant que possible les inégalités naturelles, c'est-à-dire tendent à ramener tous les hommes à un type moyen de force physique et intel- lectuelle? Ce serait abaisser le niveau, comprimer l'évolution. Cela a été dit, demandé, mais plus tard, par d'autres. Le sens évident de cet article, c'est qu'aux inégalités naturelles il n'est pas équitable que les institutions ajoutent des inégalités artifi- cielles. Un homme naît plus vigoureux, plus intelligent qu'un autre. Est-il juste qu'il trouve en outre dans son berceau une somme d'argent ou une propriété foncière, qui double, triple sa force d'attaque et de défense dans le combat pour la vie? Est-il juste qu'un homme né sot ou méchant hérite de moyens qui rendront sa bêtise ou sa méchanceté plus malfaisantes? Est-il juste qu'il y ait, par le fait des lois, des riches de naissance, des pauvres de naissance? Et l'article 2, en établissant le droit à la propriété, ne disait pas que les propriétés seraient inégale- ment réparties. Ce bourgeois, c'est-à-dire cet homme qui recevait, à sa naissance, un privilège économique et un privilège politique, le peuple en 1792 le dépouillera de son privilège politique : ne serait-il pas logique de lui enlever aussi son privilège économique? Cela ne vint d'abord à l'idée de presque personne. C'est qu'une pre- mière révolution économique et sociale s'était opérée ou allait s'opérer par la destruction de la propriété féodale, par l'abolition du droit d'aînesse, par la vente des biens nationaux, par une moins injuste constitution et répartition de la propriété. L'ensemble des Français furent satisfaits de cette révolution, et ne virent pas au delà, parce que les plus criantes de leurs souffrances venaient d'être calmées. C'est quand d'autres souffrances, issues de l'ordre de choses nouveau, se firent sentir, que l'on demanda à tirer les conséquences complètes de la Déclaration des droits. Et comme ce fut une minorité qui souffrit réellement, ouvriers des villes réduits à la misère par les conditions économiques qu'avait amenées la prolongation de la guerre, ce fut une minorité qui réclama, essaya de s'insurger, et cela aussi parce que la bourgeoisie, en l'an IIl, avait récupéré son privilège politique. Babeuf prêcha le communisme, et, ne représentant qu'une minorité, fut aisé- ment vaincu. Comment plus tard le développement du machinisme, le changement des rapports du capital et du travail amenèrent le mouvement appelé socialisme, qui n'a pas abouti, parce qu'il n'a pas eu l'assentiment de la masse de la nation, c'est ce qu'on n'a pas à dire en ce moment. Ce que j'ai voulu montrer, c'est qu'on a tort d'opposer au socialisme les principes de 1789. C'est toujours cette erreur qui consiste à con- fondre la Déclaration des droits de 1789 avec la Constitution monar- 48 LK nKBl'T DE LA REVOLUTION chiquo ot hourgooisc de 1789. Oui, le socialisme est en contradiction violente avec le système social établi en 1789, mais il est la conséquence lop^ique, extrême, dangereuse (si l'on veut), des principes de 1789, dont se réclamait Babeuf, le théoricien des égaux. En tout cas, la Républirfuc démocratique ot sociale se trouve dans la Déclaration des droits, dont tous les principes n'ont pas encore été appli;ir pcrsoiiiic. on si elle osl t'onnulée ', c'est sans influence et aucun groupe ne l'accepte. Ce que nous appelons aujourd'hui Ir socia- lisai' (et cela s'appelait alors la loi ngrniri'), c'est une doctrine si peu répandue, si peu populaire, que les plus (( conservateurs » des écrivains d'alors ne prennent même pas la peine de la critiquer ou de la fou- droyer de leurs anatlicmes *. ' — ^Si ou veut voir à quel point les esprits les plus hardis répugnaient, dans les premiers temps de la Révolution, au socialisme tel que nous l'entendons, il faut lire, dans la Franco libre de Camille Desmoulins, un dialogue supposé entre la Noblesse et les Communes. La Noblesse y critique l'idée de faire tout décider par la pluralité. Quoi! dit elle, si le gros de la nation voulait une loi oriroirr, il faudrait donc s'y sou- mettre! Les Communes, un peu embarrassées par cette objection, répondent que les propriétés sont dans le pacte social primitif, qui est au-dessus de la volonté générale, et elles ajoutent qu'en fait, les non- propriétaires ne devant pas être électeurs, il est impossible que la loi agraire passe ^. On peut dire qu'il y a alors, et qu'il y aura (fuelque temps encore, un accord unanime pour écarter tout supplément de révolution sociale. Au point de vue politique, on ne demande pas la république, on est d'accord pour garder la monarchie. Comment organisera-ton la monar- cliie? C'est là-dessus qu'on se divise. Personne ne réclame le rétablisse- ment de l'absolutisme. Les opinions vont do l'idée d'un roi très fort, participant à la confection des lois, ayant le dernier mot en toutes choses, jusqu'à l'idée d'un roi annihilé, d'un soliveau, d'une sorte de l)résident de république. Que la France ne voulût pas la république en 1789, c'est prouvé, évident. Mais n'y eut-il pas un parti républicain à Paris, dans ces démagogiques conciliabules du Palais-Royal? N'y eut-il pas au moins d'individuelles manifestations républicaines? Ce parti, ces manifestations, je ne les vois pas. J'ai beau chercher, je ne rencontre qu'un Français qui alors se dise républicain : c'est Camille Desmoulins. Dans sa France libre, écrite à la fin de juin 1789 et mise en vente le 17 juillet suivant, il déclare préférer la république à la monarchie, et, faisant sa confession politique, avoue avoir loué Louis XVI dans une Ode aux Étais généraux. Jusqu'au 23 juin, les vertus personnelles du roi avaient rallié Camille à la monarchie. Mais la séance royale l'a désabusé. Décidément, tous les rois sont les ennemis 1. Peut-être trouverait-on dès lors des revendications socialistes dans les écrits de l'abbé Fauchet. Mais quels sont ceux de ces écrits qui parurent réellement en 178ïr? Rien de plus confus que la bibliographie des divers libelles, périodiques ou non, de Fauchet, de Bonncville et de leur groupe. 2. 11 arrive (|u';i la tribune de la GonstiUiantc, en 1789. on parle du danger de la loi agraire, mais par hypothèse. Ainsi l'ablié Maury (i:? octobre 1789) dit que la spoliation du clergé pourrait légitimer « toutes les insurrections de la loi agraire >■. :î. Camille Desmoulins, Œuvres, éd. Clarelie, t. I, p. 84, 8o. PERSISTANCE DE L'OPINION MONARCHIQUE 51 du peuple, et il ne faut plus de royauté. Néanmoins, se sentant seul de son avis, il n'insiste pas pour que le trône soit aussitôt renversé, et bientôt il aidera de sa plume les patriotes qui, comme Robespierre, chercheront à améliorer la royauté. Ce procureur général de la Lanterne est encore en 1789, malgré ses boutades contre les rois, résigné à la monarchie. Et les autres agitateurs du Palais-Royal, ce Saint-Huruge, ce Danton? Ils sont royalistes, comme le peuple dont ils excitent les passions. Et Marat? Il a peu d'influence alors, mais il en aura tant demain qu'il faut noter son opinion d'alors. Il trace un plan de constitution ', et c'est une constitution monarchique. Il admet expressément la monarchie héréditaire. Il veut mettre le roi « dans l'heureuse impuissance de faire le mal ». Mais il veut un roi inviolable : « Le prince, dit-il, ne doit être recherché que dans ses ministres ; sa personne sera sacrée. » Et il se vante (( d'avoir tracé la seule forme du gouvernement monarchique qui puisse cguxenir à une grande nation, instruite de ses droits et jalouse de sa liberté ». A cette époque, s'il aime Rousseau, il adore Montes- quieu, qu'il trouve (( plus héroïque », et qu'il salue d'un long cri d'amour et de reconnaissance. Dans les innombrables pamphlets de cette époque, un chercheur plus patient ou plus habile que moi trouvera-t-il un jour une autre manifes- tation républicaine que celle de Camille Dosmoulins? C'est possible; mais, ce que je puis affirmer, c'est que je n'en ai rencontré aucune autre, et que, s'il s'en produisit une dans la presse ou dans les clubs, elle passa inaperçue de l'opinion. Aucune gazette, même avancée, même le Patriote de Brissot, ne demande la république ou un autre roi. Les Hévolations dr Paris seront plus tard démocrates, puis républicaines. En septembre 1789, c'est un journal monarchiste, dévoué à Louis XVI. Ainsi, on y lit, à propos d'une lettre royale qui demandait aux archevêques et évêques de venir au secours de l'Etat par leurs prières et leurs exhortations : « Un sage disait que les peuples seraient heureux quand les philosophes seraient rois ou que les rois seraient philosophes. Nous sommes donc à la veille d'être heureux, car jamais prince n'a parlé à son peuple, ou de son peuple avec autant de philosophie que Louis XVI '. » Et le même journal ^ constate avec satisfaction qu'au Théâtre-Français, le 9 sep- tembre, le public fît répéter ces vers de la tragédie de Marie de Brabanl, par Imbert : Puisse un roi, quelque jour l'idole de la France, De l'hydre féodale abattre la puissance, Et voir l'heureux Français, sous une seule loi, Au lieu de vingt tyrans ne servir qu'un bon roi! 1. Marat, La Constitution, Paris, 1789, in-8". Ribl. nat.. Lb 39/7221. 2. dévolutions de Paris, n" IX, p. 10. 3. Ihid., p. 30. :;2 BdUmiKOlSIK KT DK.MdCItATII-: VA (liiis l'AsscMiiblcc iialionalc? V.nait il un |)arti i'(''publicain ou des rc'piililii'aius isoles? Un l'a cru, on l'a dit. Nous avons déjà rai)|)Oité ', d'aprôs Mallot du Pau. co propos de rambassadour des Etats-Unis, Gouverneur Morris, qui, causant avec Barnave dans les premiers jours de la Révolution, lui aurait dit : (( Vous êtes beaucoup plus républicain que moi. » Mais il faisait allusion à l'iMat d'esprit l'épublicain que nous avons déjà caractérisé, et non à un projet d'établir la république en France. Et Barnave, fermement monarchique, théoricien et apologiste de la monarchie en toute circon- stance, ne fit jamais aucune manifestation (|ui ne fût monarchiqu(>. Des constituants, comme Mounier - et Ferrières ■', ont cru rétrospec- tivement, par une sorte de déformation logique de leurs souvenirs, qu'il y avait alors un parti républicain dans l'Assemblée, avec un comité secret : aucun fait ne confirme cette assertion. l'n autre constituant, Barère, imprima en l'an III qu'il n'avait pas « attendu le tocsin du 14 juillet 1789 et la Révolution du 10 août, pour être patriote, pour aimer la république * ». Et il ne disait pas cela pour les besoins de sa cause, car il avait plutôt alors, sous la réaction thermidorienne, à se défendre d'avoir été démagogue; il le disait ])ar une sincère illusion d'esprit; il avait oublié la chronologie de ses propres évolutions d'opinion '\ A ces allégations fantaisistes, opposons un important et peu connu témoignage contemporain, qui prouve qu'aucun constituant ne se disait alors républicain ou ne se laissait traiter de républicain : c'est celui de iiabaut Saint-Etienne, dans un discours imprimé par ordre de rAssembléc. Le 28 août 1789, on avait commencé à discuter l'article premier du projet du Clomité de constitution, consacrant la monarchie, puis on avait passé à autre chose. Le 1" septembre, parlant de la sanction royale Rabîuit Saint-Etienne s'exprima ainsi '' : « Il est impossible de penser que personne dans l'Assemblée ait conçu le l'idicule projet de convertir le royaume en république. Per- sonne n'ignore (|ue le gouvernement républicain est à peine convenable à un petit Etal, el l'expérience nous a appris que toute république finit par être soumise à l'aristocratie ou au despotisme. D'ailleurs, les 1. Voir plus haut, p. (;, noie 1. 2. Reclierches sur les causes, clc, l. I, p. 260. 3. Mémoires, V éd., t. 1, p. 203. •i. Voir ■sii Défense, liihl. nat., Lli'-'/lfp20. in-8". o. Je crois que les J;u()i)ins de Dole furent en proie à la mèine illusion, quand ils cerivirent à la Convention nationale, le 29 septembre 1792 : » Nous étions déjà répiit)licains avant la prise de la Bastille; nous abhorrions les rois... - (Arch. nat., C, 237, dossier 238, pièce 17.) (i. Opinion de Habaul Sdint-Elienne sur la motion suivante de M. le vicomte de Nouilles... (relalivc à la saiulicui). Cette opinion est reliée dans le Procès-verbal de la Constituante, t. IV. ORGANISATION DE LA MONARCHIE 53 Français sont attachés de tout tomps à la sainte, à la vénérable anti- quité de la monarchie; ils sont attachés au sang auguste de leurs rois, pour lequel ils ont prodigué le leur; ils révèrent le prince bienfaisant qu'ils ont proclamé le restaurateur de la liberté française. C'est vers le trône consolateur que se tournent toujours les yeux des peuples affligés ; et quels que soient les maux sous lesquels ils gémissent, un mot, un seul mot, dont le charme magique ne peut être expliqué que par leur amour, le nom paternel du roi, suffît pour les ramener à l'espérance '. Le gouvernement français esl donc monarchique ; et lorsque cette maxime a été prononcée dans cette salle, tout ce que j'ai entendu réclamer, c'est que l'on définît le mot de monarchie. )) Contre ces paroles, qui furent entendues et lues, personne ne pro- testa, ni dans l'Assemblée, ni au dehors. Ainsi, du haut de la tribune, un orateur provoqua les républicains à se montrer, et il ne s'en montra pas un-. Ainsi tous les Français, qui venaient d'acclamer la républi- caine Déclaration des droits, étaient monarchistes, jusqu'à ne pas éta- blir même une courte discussion sur la forme du gouvernement. J{ Le débat sur la constitution eut donc lieu uniquement entre monarchistes, porta uniquement sur l'organisation de la monar- chie. Il commença le 28 août 1789 et prit fin le 2 octobre suivant. On débuta par la lecture et l'examen de l'article premier du projet de Mounier (déposé le 28 juillet) : (( Le gouvernement français est monar- chique; il est essentiellement dirigé parla loi; il n'y a point d'autorité supérieure à la loi; le roi ne règne que par elle, et, quand il ne com- mande pas au nom de la loi, il ne peut exiger l'obéissance. )) Les motifs de garder la monarchie avaient été brièvement exposés dans un premier rapport du même Mounier (9 juillet 1789). 11 y consta- tait qu'il y avait un roi depuis quatorze siècles, que (( le sceptre n'a pas 1. Rien n'était plus exact. Le nom du roi, uni à celui de TAssemblée nationale, suffisait, dans les premiers temps de la Révolution, pour ramener le calme dans les esprits les plus troublés. Deux commissaires du roi lui racontèrent en ces termes comment ils avaient apaisé, en janvier 1791, une sédition de paysans dans le dépar- tement du Lot : ■< Sire, nous é|)rouvons une bien douce satisfaction à vous le dire : votre nom et celui de l'Assemblée nationale produisaient tout à coup dans les esprits une impression qui, sans nous étonner, nous pénétrait d'attendrissement. A peine avions-nous prononcé ces noms, qu'il ne faut plus désunir, que le sentiment de la joie, du bonheur et de la reconnaissance se peignait sur tous les visages; ces noms, enfin, qui rappelaient tant d'actes de bienfaisance et de justice, étaient, pour les bons habitants de la campagne, les meilleurs de tous les raisonnements, et nous ont suffi plus d'une fois, pour toucher leur àme et convaincre leur raison. • {Rapport de MM. ./. Godard et L. liobin, p. 29. Bibl. nat.. Le 29/1410, in-8.) 2. Pourrait-on dire qu'ils cachaient leur jeu? On lit dans les Mémoires de Ferrières (\" éd., t. L P- 203) : <■ Le premier article excita de longs débats, non sur le fond, quelque désir qu'eussent les révolutionnaires d'anéantir le gouvernement monar- chique et d'y substituer un gouvernement républicain : ils n'étaient pas alors assez puissants pour oser montrer à découvert leurs intentions. • Mais il faut remarquer que Ferrières écrivait cela sous le Directoire (ses Mémoires parurent en l'an Yll), et que ses souvenirs étaient déjà assez lointains. :i4 liOLULiKolSll:: ET DKMOCIJATI K ('•It- créé par la force, mais par la volonté do la nation », que les Fran- vais (( ont toujours senti qu'ils avaient besoin d'un roi », et, dans l'article 2. de u l'ordre de travail » ipii suivait ce rapport du 9 juillet, il était dit (|ue le gouvernement monarchique a convient surtout aune grande société ». Le débiit (|ui s'engagea aussitôt ne porta nullement sur le principe monarchicjue, mais sur les applications de ce principe. L'abbé d'Eymar, (ui Ta vu '. demanda (sans succès) que le premier article eut pour objet de déclarer dominante la religion catholique. Démeunier voulait qu'on dit : « La France est une monarchie tempérée par des lois. » Malouet, ]ilus hardi que les autres, proposait comme première phrase : « La volonté générale de la nation française est que son gouvernement soit monarchique. » Selon lui, le pouvoir royal, émané de la nation, devait être subordonné à la nation. Adrien du Port aurait désiré qu'on parlât d'abord des droits de la nation, et Wimplïen, qu'on déclarât « que le gouvernement de la France est une démocratie royale* ». Robespiern* n'intervint que pour proposer « des règles pour une discussion libre, paisible et aussi étendue que les différents points de la constitution pouvaient l'exiger^ ». On s'aperçut que l'on n'était pas d'accord sur la définition de la monarchie; on pensa qu'avant de la définir il fallait l'organiser, et, ajournant l'article premier, on fixa les traits essentiels de cette organi- sation, les droits respectifs de la nation et du roi (troisième rapport de Mounier, du 31 août). On régla successivement les questions du veto, de la permanence de l'Assemblée, de l'unité du pouvoir législatif (une seule chambre), de l'inviolabilité royale, du mode d'hérédité de la cou- ronne, et enfin, le 22 septembre 1789, revenant à l'article premier, on vota que « le gouvernement français -est monarchique ». Les amateurs de coïncidences remarqueront peut-être que la monar- chie fut consacrée trois ans, jour pour jour, avant l'établissement de la République. Il est plus important de constater que ce vote fut enregistré sans commentaire, sans étonnement ou réclamation quelconque, par toutes les gazettes qui le mentionnèrent, par celles de Brissot, de Cor- sas, de Barère, de Marat \ Voilà donc la monarchie consacrée i)ar l'Assemblée constituante, et la République écartée, sans même qu'on lui eût fait l'honneur d'un débat. L'inviolabilité de la personne royale avait été votée (15 et 16 sep- tembre) par acclamation, à l'unanimité, et Marat n'avait critiqué, et 1. Voir plus h.uU, p. ii. 2. Courrier de Provence, n" XXXIV. Cf. Patriote français, irXXX, et l'oint du Jour, t. II, p. 236. 3. Point du Jour, t. Il, p. 237. 4. Voir le Patriote français, n" LU; Gorsas, p. ilT; Barère, t. III, p. 70; Marat, n" XIII, p. 117. ORGANISATION DE LA MONARCHIE b5 encore à la réflexion, que le fait d'avoir défini les prérogatives du prince avant de fixer les droits de la nation '. Mais cette République, dont on ne veut même pas parler, on « l'in- fuse ))- dans la monarchie, si largement que ce roi inviolable n'a plus presque aucun des pouvoirs d'un roi ^. Voici, en effet, tout l'article voté le 22 septembre 1789 : ({ Le gouvernement français est monarchique ; il. o'y- a- j^^^^ en France d'autorité supérieure à la loi ; le roi ne règne que par elle, et ce n'est qu'en vertu des lois qu'il peut exiger l'obéissance. )) C'est clair, et cependant on craint que ce ne soit pas assez clair encore, que le pouvoir divin du roi ne paraisse pas suffisamment aboli et, le lendemain 23, sur la motion de Fréteau, cet article est voté : « Tous les pouvoirs émanent essentiellement de la nation, et ne peuvent émaner que d'elle. » On avait déjà dit cela dans la Déclaration* : on le répète ici, pour bien montrer qu'il s'agit d'une monarchie subordonnée à la nation, et, afin de mieux affirmer encore cette subordination, cet article 2 devient l'article 1"', et précède celui qui consacre la monar- chie. Cela fut voté, d'après Gorsas ^, à l'unanimité et avec applaudisse- ments. Si l'on veut comprendre dans quel esprit la Constituante organisa la monarchie, il faut se rappeler que par ce mot : la nation^ elle entendait une nouvelle classe privilégiée, celle que nous appelons la bourgeoisie. Elle veut un roi qui soit entre ses mains, mais qui conserve assez de force pour la défendre contre la démocratie. Ainsi elle accorde au roi le droit de veto, mais elle ne le lui accorde que suspensif, c'est-à-dire que les effets en cesseront « lorsque les deux législatures qui suivront celle qui aura présenté le décret auront succes- sivement représenté le même décret dans les mêmes termes*^ ». De la sorte, si le roi, s'appuyant sur un courant d'opinion démocratique, entreprenait de secouer la tutelle de la bourgeoisie, il n'y réussirait pas. Ce n'e'st donc pas seulement dans une vue révolutionnaire que l'on rejeta le veto absolu, mais aussi dans une vue anti-démocratique. C'est ce que Paris ne comprit pas, quand il se leva contre le veto absolu. 1. Amidu peuple, n" VI, p. 59, et n" XII, p. 110. 2. Selon le mot et le conseil de d'Argenson. Voir plus haut, p. 11. 3. Le caractère fragile de cet édifice à la fois monarchique et républicain aurait été dès lors aperçu, d'après un témoignage rétrospectif de Du Pont (de Nemours), par quelques députés, qui auraient dit : « Vous avez tissu une répuitlique; vous voulez broder dessus une monarchie : l'aiguille accroche, et l'étolTe risque de ne ,pas durer. » Voir le journal l'Historien, n° du 1" frimaire an IV, p. 12. Bibl. nat., Le 2/900, in-8. 4. Article 3 de la Déclaration : « Le principe de toute souvei'alneté réside essen- tiellement dans la nation; nul corps, nul individu, ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. » 5. Courriel- de Versailles à Paris et de Paris à Versailles, t. III, p. i3i. — Bibl. nat.. Le 2/159, in-8. 6. Chaque législature devait durer deux ans. 56 BUUUGEOISIE ET DEMOCRATIE C'ost ce que Mirabeau compiil, quand, flans son discours du l*-'' sep- tembre 1781). il pirsenta le veto aljsolu comme un moyen d'empêcher la formation d'une aristocratie également hostile au monarque et au peuple. « Le roi, dit-il, est le représentant perpétuel du peuple, comme ses députés sont ses représentants élus à certaines époques. » Cette « démocratie royale ' », le peuple de Paris n'y comprit rien : il applaudit et siflla. Nous saisissons très bien aujourd'hui la politique de Mirabeau : le roi s'appuyant sur le peuple contre la nouvelle classe privilégiée, la bourgeoisie, comme il s'était jadis appuyé sur le peuple contre l'an- cienne classe privilégiée, la noblesse. Le roi. ne comprit pas : il continua à faire cause commune avec la noblesse, cette moribonde, et la cause du peuple parut se confondre avec celle de la bourgeoisie, à tel point que le peuple, dans les querelles de la bourgeoisie et du roi, prit toujours parti pour la bourgeoisie. Ainsi, le mouvement populaire d'opinion contre le système des deux Chambres, — système proposé par Mounier et le Comité de Constitu- tion, — ne servit au fond qu'à la bourgeoisie, qui, comprenant mieux (|ue Mounier ses véritables intérêts, repoussa l'idée d'une Chambre haute pour écarter la noblesse de la scène politique, et reprendra à son profit, en l'an III. l'idée d'une Chambre haute, quand la noblesse, émi- grée ou incarcérée, ne sera plus à craindre. De même, la permanence du Corps législatif, le droit de dissolution refusé au roi, ces mesures d'apparence démocratique ne furent prises que pour rendre le roi impuissant contre la bourgeoisie. Empêcher qu'on ne dêmocralise le roi, faire qu'il n'existe que par et pour la nation bourgeoise, voilà une des intentions des auteurs de ces articles de constitution. Si, dans la Déclaration des droits, il y avait en germe la République démocratique et sociale, on |)cut dire que. dans la constitution, il y avait en germe une Républiciuc bourgeoise. D'autre part, si nous laissons di; côté pour un instant celte (jucstiou de la bourgeoisie et de la démocratie, nous remarquerons que ces ten- dances involontairement républi(;aines ne se marquent pas seulement dans le texte même de la constitution monarchique de 1789, mais aussi et surtout dans la manière dont l'Assemblée demanda au lui son assen- timent à la constitution. Elle voulut qu'il l'acceptât, sans lui accorder le droit de la repousser et sans lui permettre d'exercer, en cette matière, son droit de sanction. 11 faut citer et peser la théorie (ju'exposa Mou- nier, à cet égard, dans son rapport du 31 août 178'J : 1. Selon le mol île AViiiipITcn. Voir plus haut, j). '\\. Ce mot resta longtemps célèbre. Même sous Louis-Philippe, il importunait el cITrayail les partisans du régime bourgeois. Ainsi lloyer-Collarcl disait à latrllMine. en ISSl.dansle débat sur l'hérédité de la jiairie : '■ Allons au vrai : la démocratie royale, qu'elle daigne ou non garder son fantôme de royauté, est ou sera bientôt la démocratie pure. » (Voir ce discours dans la Vie politique de Royer-Collanf par M. de Barante. t. II, p. 469.) ORGANISATION DE LA MONARCHIE 57 (( Je dois aussi, dit-il, prévenir une fausse interprétation de la sanc- tion royale proposée par le Comité. Il entend parler de la sanction éta- blie par la constitution, et non pour la constitution, c'est-à-dire de la sanction nécessaire aux simples actes législatifs. (( Le roi n'aurait pas le droit de s'opposer à l'établissement de la constitution, c'est-à-dire à la liberté de son peuple. Il faut cependant qu'il signe et ratifie la constitution, pour lui et ses successeurs. Étant intéressé aux dispositions qu'elle renferme, il pourrait exiger des chan- gements ; mais, s'ils étaient contraires à la liberté publique, l'Assemblée nationale aurait, non seulement la ressource du refus de l'impôt, mais encore le recours à ses commettants, car la nation a certainement le droit d'employer tous les moyens nécessaires pour devenir libre. Le Comité a pensé qu'on ne devait pas même mettre en question si le roi ratifierait la constitution,, et qu'il fallait placer la sanction dans la constitution même pour les lois qui seraient ensuite établies. » Le 11 septembre, Guillotin demanda : (( Le roi peut-il refuser son consentement à la constitution? )) Mounier et Fréteau répondirent qu'il était inopportun et dangereux de s'occuper en ce moment de cette question, (( qui était convenue par tous les esprits * », et, « la question préalable ayant été réclamée, l'Assemblée, dit le procès -verbal, a déclaré qu'il n'y avait pas lieu de délibérer quant à présent ». Et le sens de ce vote fut encore précisé par Mirabeau, qui dit à la tri- bune « que, si l'Assemblée avait jeté un voile religieux sur la grande vérité qu'une constitution n'a pas besoin d'être sanctionnée, c'était parce qu'on avait cru que, dans les circonstances, cette vérité était dan- gereuse à énoncer, mais que le principe restait toujours le même, et qu'il ne pouvait jamais être abandonné ^ ». Les articles une fois votés, il fut décrété (!-'' octobre) que la Déclara- ration et la constitution seraient (( présentées à l'acceptation du roi », et les débats qui précédèrent le vote de ce décret firent voir que ce mot d'acceplalion était entendu dans ce sens, que le roi ne pouvait pas apposer son veto '. Ainsi l'Assemblée n'admet pas qu'en droit et en fait le roi puisse repousser la Constitution : elle entend la lui imposer. Quoi de plus républicain? 1. Point du Jour, l. II, p. 33o. D'après Le Hodey (t. III, p. 398) Mounier aurait dit : " Le roi n'a pas de consentement à donner à la constitution : elle est antérieure à la monarchie. » Et Fréteau, d'après le même journaliste, aurait exprimé la crainte que, si on demandait au roi son consentement, il répohdit qu'il ne l'accorderait que quand elle aurait été ratifiée par le peuple : « qu'alors les commettants devien- draient juges de la constitution, cl qu'il en pourrait résulter de grands maux ». 2. Point du Jour, t. II, p. 375. 3. Voir le résumé de la discussion dans le Point du Jour, t. III, p. 185, et les réflexions de Barère, p. 186. Cependant le Journal de Le ïlodey, t. IV, p. 331, dit que ce vote ne préjugea pas la grande question du veto en matière de constitution. Mais il ne saurait y avoir de doute sur les intentions de l'Assemblée : elle évita seulement de trancher la question par un décret formel. RlivOLUTlON FRANÇAISE. 5 58 nni-iiCEnisiH et nKMonnATiE Le idi |i;iy;iil liicii ilicr la faille qu'il avait commise en désertant son devoir polili<|iio de directeur de l'opinion, de dircciciii' de l;i Kévolution ([ui s'nniionvait. Le voilà réduit ;i un l'ùle liuniilii' cl passif, que les (lahiiTs n'avaient ni demandé ni })révu '. - Il se conduisit alors comme il s'était déjà conduit, soit avec les Par- lements, soit avec l'Assemblée elle-même. 11 cul un soubresaut de colère, puis il céda. Quand, le 1"' octobre 1789, on présenta les articles et la Déclaration à son acceptation (forcée!), il dit (|u"il répondrait plus tard. Et la cour prépara un coup d'Etat. Le o octobre, il tit savoir ((u'il n'acceptait les articles constitutionnels qu'avec réserve, et qu'il refusait de se pro- noncer sur la Déclaration des droits. iVlors Paris intervint : une multi- tude armée se rendit à Versailles, et le roi, intimidé, donna son accep tation pure et simple. Le peuple l'emmena à Paris ^, où il dut résider, à demi prisonnier, et l'iVssemblée l'y suivit. 1. Notons ici que c'étaient niainlenant les réactionnaires qui alléfïuaient les cahiers, les objectaient aux révolutionnaires. On n'osait plus ^'uère s'autoriser des cahiers à la tribune. Ainsi, dans la séance du 1 décembre 1789, à propos du projet d'atténuer la rigueur de la condition du marc d'argent, le marquis de Foucauld- [.ardiinalie dit en souriant : « Je suis forcé de vous citer mon malheureux cahier. » Le journaliste Le Hodey (t. VI, p. 319), qui rapporte ce propos (cf. Point du Jour, t. V, p. 39), ajoute cette remarque : « L'Assemblée regarde les Cahiers comme un conte de fée, et rarement l'on peut s'empêcher de rire, quand un député veut en argumenter. La raison, c'est que tous ces messieurs les ont outrepassés et que les circonstances l'ont voulu. » Dans des fragments de mémoires intitulés : Extraits de mon journal, publiés en septembre 1791 {in-8 de 128 p. ; Bibl. nat., Lb 39/5289), le constituant Félix Faulcon s'exprime ainsi : « Je ne dirai ]ias <[ue la plupart de ces cahiers étaient contradictoires, que l'un défendait ce (jui était commandé par l'autre, et que, si chaque député eût voulu s'y astreindre littéralement, il eût été impossible de rien faire, ou de faire autre chose que la besogne la plus monstrueuse et lapins incohérente; je ne chercherai point à soutenir (ce que pourtant je me ferais fort de prouver) qu'il n'est aucune de nos opérations qui n'ait été réclamée par un ou plusieurs cahiers, et que d'ailleurs elles ont toutes été sanctionnées j)ar le vœu national, manifesté si souvent dans les nombreuses adresses d'adhésion... Mais en vérité, aujoui-d'hui que depuis deux ans l'horizon de nos lumières s'est si prodigieusement agrandi, comment peut-on encore avoir Timpudeur de soutenir que nous devions poser les bases d'une constitution libre sur des principes qui avaient été dictés sous la verge et dans la peur du despotisme? Etait-ce donc des hommes courbés partout sous le joug de toutes les oppressions qui pouvaient s'énoncer avec une entière franchise? Comment auraient-ils osé attaquer de front les abus de l'ancien régime, dans un temps oîi l'un des électeurs d'un bailliage de la Normandie fut décrété par le Parlement de Rouen, parce que, dans une assem- blai' i)rimaire, il s'était avisé très irrévérencieusement de dire quelques vérités sur le comjite des ci-devant nos seigneurs? >■ (Chapitre XXXII, 28 mars 1791, p. 83.) 2. Pas plus alors qu'au \ï juillet, le ])euple de Paris ne songea à détrôner le roi. 11 voidait seulement le ramener à Paris, afin de l'y avoir sous sa surveillance, et dans l'e-pérance que. mieux conseillé, il serait meilleur roi. 11 s'agit de placer le roi à la tète de la Révolution, de lui imposer ce rôle auquel il se dérobe, et non d'ébranler le trône. Les insurgés des ;j et G octobre 1789 sont encore royalistes. Il serait inu- tile, après tout ce que nous avons dit, de rappeler qu'au moment de cette insurrec- tion |)opidaire, il n"y avait ])as de républicains dans l'Assemblée nationale. s"il n'existait pas, sur la séance du ;j octobre 1789, une anecdote célèbre où le monar- chiste Mounier, alors président, est encore une fois présenté comme un républi- cain. Mirabeau l'ayant engagé, dans une conversation particulière, à lever la séance, il repondit : « Paris marche sur nous; eh bien, tant mieux : nous en serons ORGANISATION DE LA MONARCHIE 59" La voilà donc, cette Assemblée, victorieuse encore une fois du roi, mais, encore une fois, grâce au peuple de Paris. La voilà à la merci de ce peuple. Elle aura désormais autant peur de la démocratie que de l'absolutisme, et de là sa politique de bascule, tantôt contre le roi, tantôt contre le peuple. Contre le roi est rendu le décret du 8 octobre 1789, qui change son titre à forme absolutiste de roi de France et de Navarre en celui de roi des Français. Puis elle en fait un roi à deux faces, ou plutôt à deux essences : Louis., par la grâre de Dieu et la loi consiitutionnelle de VÉtat, roi des Français (10 octobre), juxtaposant ainsi, dans une même formule et d'une façon empirique, le vieux principe mystique et le nouveau prin- cipe rationnel, l'ancien régime et la Révolution. C'est contre la démo- cratie qu'elle fait ainsi appel à la grâce de Dieu. C'est contre le roi, et en faveur de la classe bourgeoise, qu'elle invoque la loi constitutionnelle . Cette contradiction, ce fut ce qu'on appela, dans la langue politique d'alors, le mi/stère, qu'il n'était pas patriotique d'éclaircir. C'est aussi ce que Mirabeau avait appelé, dans un discours du 18 septembre 1789, (( sauver la soudaineté du passage' ». Contre le roi, par l'organisation départementale {'22 décembre 1789), où il n'y a place pour aucun agent du pouvoir central, elle établit une sorte d'anarchie administrative ^. Contre le peuple, elle vota {i\ décembre) la loi d'organisation muni- cipale. On parle toujours de cette loi, comme si elle avait créé ou rétabli la vie municipale en France, ou comme si c'était une loi à tendances populaires. C'est tout le contraire. La révolution à forme municipale, de juillet-août 1789, avait été démocratique, le peuple s'étant installé en maître sur la place publique ou dans l'église, y délibérant en armes. La loi du 14 décembre restreignit cette liberté, supprima la démocratie municipale; elle ne permit plus aux citoyens des communes de se réunir qu'une fois et pour un seul objet : la nomination de la munici- palité et celle des électeurs, et elle ne le permit qu'aux citoyens actifs. Il n'y eut plus môme de ces assemblées générales d'habitants que l'an- cien régime réunissait encore çà et là dans certains cas. Toute la vie municipale fut légalement concentrée dans la municipalité, choisie parmi les plus riches, par un suffrage censitaire. Cependant, cette loi concédait (article 62) aux citoyens actifs le droit « de se réunir paisi plus lot république. » (Histoire de la Révolution, par deux amis de la liberté, t. Il, p. 319, publiée en 1790.) Mais qui ne voit qu'ici Mounier parle ironiquement? Son tant mieux signifie-t-il autre chose que ceci : <• Tant mieux pour les factieux : leurs vœux seront comblés » ? 1. Mirabeau peint par lui-même, t. I, p. 360. 2. Ainsi les conseils et directoires de département furent invités, par la loi du 15 mars 1791 (art. 24), à dénoncer au Corps législatif ceux des ordres du roi qui leur paraîtraient contraires aux lois. 60 BOURGEOISIE ET DÉMOCRATIE biomont et sans armos on assemblées partioulièrcs pour rédiger des adresses et dos pétitions ». Ces rénnions tinrent lion, jusqu'à un eer- tain point, des assemblées d'babilants; elles devinrent, en fait, un des organes importants de la vie municipale. Ce furent les clubs de Jaco- bins, qui maintinrent la Révolution , unifièrent la France et contribuèrent indirectement, et sans le vouloir d'abord, h ravèncment de la démo- cratie et de la ivpublique. TTT Nous avons vu comment l'Assemblée nationale avait organisé la monarcbie. Voyons comment elle organisa la bourgeoisie en classe politiquement privilégiée. L(> loclour n'a pas oublié que les philosophes et les écrivains poli- tiques du xvin" siècle avaient été unanimes — y compris Rousseau — contre l'idée d'établir en France la démocratie telle que nous l'enten- dons, le régime du suffrage universel, et les Français avaient encore été encouragés à répudier cette démocratie par l'exemple de ces Anglo- Américains, qui avaient établi dans leurs républiques un mode censi- taire de suffrage. Au début de la Révolution, c'est encore le même état d'esprit. Ainsi, en juin 1789, Camille Dosmoulins écrit' : (( Los hommes qui se sont réunis les premiers en société ont vu d'abord que l'égalité primitive ne subsisterait pas longtemps; que, dans les assemblées qui suivaient la première, tous les associés n'au- raient plus le même intérêt à la conservation du pacte social, garant des propriétés, et ils se sont occupés de mettre la dernière classe des citoyens hors d'état de le rompre. Dans cet esprit, les législateurs ont retranché du corps politique cette classe de gens qu'on appelait pro- létaires, comme n'étant bons qu'à faire des enfants et à recruter la société; ils les ont relégués dans une centurie sans influence sur l'assem- blée du peuple. Eloignée des affaires par mille besoins, et dans une continuelle dépendance, cette centurie ne peut jamais dominer dans l'État. Le sentiment seul de leur condition les écarte d'eux-mêmes des .assemblées. Le domestique opinera-t il avec le maître, et le mendiant avec celui dont l'aumône le fait subsister? » Quelques semaines après, Camille Desmoulins changea d'avis, et il ne fut pas le seul. Il y eut bientôt des partisans du suffrage universel, de la démocratie, mémo parmi les disciples de Rousseau, même parmi ceux qui, comme Robespierre, adoraient Rousseau. Pourquoi? Parce rp^i'un fait nouveau s'était produit : l'entrée en scène, la prise de robe virile du peuple qui, uni à la bourgeoisie, avait conquis la Bas- tille, opéré la révolution municipale dans toute la France. Était-il juste ou possible de reléguer dans la centurie des prolétaires 1. Im France libre. Œuvres de C. Desmoulins, éd. Clarelie, t. I, p. 85. 1 LE REGIME CENSITAIRE 61 ces ouvriers qui avaient, dans la rue, fait reculer les troupes du roi, ces paysans victorieux de la féodalité, tant de Français armés? C'est cependant ce que fit l'Assemblée constituante. Mais ce n'est plus là une de ces réformes où les patriotes sont una- nimes, et qui semblent le résultat de la force des choses. L'établissement du régime censitaire n'eut lieu qu'après des débats compliqués et tumultueux, et amena une scission parmi les hommes de la Révolution. Il y a désormais un parti démocratique et un parti bour- geois, innomés encore et à demi inconscients, et c'est dans le premier que se recruteront les éléments du futur parti républicain. Tâchons d'élucider ce fait, assez mal connu, de l'établissement du régime censitaire, de l'organisation politique de la classe bourgeoise. Dans le rapport fait par Mounier, au nom du Comité de Consti- tution, le 9 juillet 1789, il n'y avait rien sur le régime censitaire, ou presque rien : une vague protestation contre l'idée de (( placer l'auto- rité arbitraire dans la multitude ». C'est peut-être que la bourgeoi- sie avait alors besoin de la « multitude » pour renverser le despotisme royal. Après la prise de la Bastille, quand la bourgeoisie eut vaincu ce des- potisme par le concours du peuple, quand elle crut pouvoir désormais se passer de ce concours, l'idée d'éliminer de la vie politique la partie la plus pauvre du peuple se fit jour, et, les 20 et 21 juillet 1789, Siéyès lut au Comité de la Constitution un travail intitulé : Préliminaires de la ConsLitulion, reconnaissance et exposition raisonnée des droits de lliomme et du citoyen \ où il distinguait les droits naturels et civils, qu'il appe- lait droits passifs, des droits politiques, qu'il appelait droits actifs. II disait : « Tous les habitants d'un pays doivent y jouir des droits de citoyen passif; tous ont droit à la protection de leur personne, de leur propriété, de leur liberté, etc., mais tous n'ont pas droit à prendre une part active dans la formation des pouvoirs publics; tous ne sont pas citoyens actifs. Les femmes, du moins dans l'état actuel, les enfants, les étrangers, ceux encore qui ne contribueraient en rien à soutenir l'établissement public, ne doivent pas influer activement sur la chose publique. Tous peuvent jouir des avantages de la société; mais ceux-là seuls qui contribuent à l'établissement public sont comme les vrais actionnaires de la grande entreprise sociale. Eux seuls sont les vérita- bles citoyens actifs, les véritables membres de l'association. )) A quoi reconnaissait-il « ces vrais actionnaires »? Il ne le disait pas, il ne par- lait pas formellement de condition censitaire. Mais on voyait clairement où il voulait en venir. Et il avait beau s'écrier : « L'égalité des droits politiques est un principe fondamental, elle est sacrée, etc. », il était clair qu'il entendait seulement par là que tous les citoyens actifs devaient avoir les mêmes droits politiques. En tout cas, c'est lui qui, 1. Paris, Baudouin, 1789, in-8 de 32 p. (Relié dans le Procès-verbal, t. II.) 62 HdLKGEtllSlH HT UEMOCKATIK le premier, prononça les mots d'aclif, de passifs v[ proposa ces formules d'où allait sortir toute l'orpfanisation bourjuooise. C'est seulenKMit quand la défaite de l'ancien régime parut définitive que les projets censitaires furent annonces officiellement ' dans le rapport que Lally-Tolendal lit au nom du Comitéde constitution, le 31 août 1789. En y [)roposant le système des deux Chambres, il demandait que les membres de la « Chambre des représentants » fussent propriétaires, parce que, disait-il, les propriétaires sont plus indépendants. Pour ne pas exclure le mérite, il ne demandait qu'une propriété immobiHère quelconque : « Ce sera, ajoutait-il, être moins rigoureux que les Anglais et même (|ue les Américains, qui, en exigeant cette propriété, en ont déterminé la valeur. » INIais, quanta la Chamljre haute, « chaque séna- teur devra justifier d'une propriété territoriale à valeur déterminée (par l'Assemblée nationale) ». Lally ne parlait que des conditions d'éligibilité. Mounier, dans un rapport et dans un projet qu'il déposa le même jour (31 août), dit que, « pour avoir le droit d'élire, il faudrait être domicilié depuis une année dans le lieu où se fait l'élection, et y payer une imposition directe égale au prix de trois journées de travail )). Et, quant à l'éligibilité, exprimant un avis un peu différent de celui de Lally, il voulait que, pour être éli- gible au « Corps législatif )), on eût (( depuis une année une propriété foncière dans le royaume - ». L'Assemblée hésitait visiblement à violer ainsi l'article premier de la Déclaration des droits. On ne fît pas entrer le système électoral dans les articles constitutionnels décrétés en septembre; on le renvoya au plan de division administrative du royaume. Ce plan fut l'objet du rapport que Thouret déposa le 29 septembre 1789. Il y calculait que, la population de la P>ance étant d'environ 26 mil- lions d'habitants, il ne devait y avoir qu'environ 4 400 000 électeurs. Pour êtn^ citoyen actif, il demandait la condition de trois journées de travail; pour être éligiblc à l'Assemblée do la commune et à celle du département, la condition de dix journées de travail; pour être éligible à rAsseml)léc nationale, la condition de payer une contribution directe égale à la valeur d'un marc d'argent. Tout ce système était proposé par Thouret brièvement, sèchement, sans raisons à l'appui. C'est le 20 octobre 1789 que s'ouvrit le débat sur les conditions requises pour être citoyen actif. Montlosier demanda la suppression des mots actifs et passifs. Mais il voulait qu'on réservât le droit de suffrage aux seuls chefs de famille Ledrand voulait qu'on se bornât à exiger une seule journée de travail'. La discussion traînait, comme si l'Assemblée avait honte d'éliminer 1. Il n'y a rion sur celte question dans le rapport de Mounier du 28 juillet 1789. 2. L'exposé des motifs se trouve dans un autre rapport de Mounier, du 4 sep- tembre suivant, mais en termes assez obscurs et peu intéressants. 3. Point du Jour, t. III, p. 489. LE REGIME CENSITAIRE TjS de la cité ce peuple qui avait pris la Bastille. Une émeute parisienne (meurtre du boulanger François) fournit fort à propos des arguments à la bourgeoisie contre le peuple : le 21 octobre, la loi martiale fut votée au profit de l'ordre bourgeois qui s'annonçait. La discussion reprit le 22, plus vive, plus passionnée, et on y vit aux prises les bourgeois et les démocrates. (( M. l'abbé Grégoire, dit un journaliste contemporain, s'est élevé, avec sa véhémence ordinaire et patriotique, contre cette con- dition : (( L'argent, a-t-il dit, est un ressort en matière d'administra- « tion; mais les vertus doivent reprendre leur place dans la société. La (( condition d'une certaine contribution est un excellent moyen que pro- « pose le Comité de constitution pour nous replacer sous l'aristocratie (( des riches. Il est temps d'honorer l'indigent ; il a des devoirs à remplir « comme citoyen, quoique sans fortune ; il suffit cju'il ait un cœur « français '. » Adrien du Port, qui était une des lumières de la bourgeoisie, s'éleva lui aussi, et au nom de la Déclaration des droits, contre toute restric- tion censitaire, et Defcrmon parla dans le même sens -. Reubell ne fut pas de cet avis; mais il lui parut que ces mots : journces de Irnvail, pré- sentaient (( une idée avilissante », et, « de même que le Comité propo- sait une contribution de la valeur d'un marc d'argent, comme condition d'éligibilité à l'Assemblée nationale, il suivait la progression en exigeant une contribution d'une once d'argent pour être éligible aux assemblées primaires ' )). Et Caultier deBiauzat, renchérissant, demanda deux onces d'argent '\ (( M. Noussitou disait que, dans le Béarn, on n'avait jamais consulté la mesure des impôts, mais les lumières pour la représentation. M. Robespierre puisait dans la Déclaration des droits la preuve que les citoyens n'avaient pas besoin de payer une contribu- tion pour exercer les droits politiques, sans lesc[uels il n'existerait pas de liberté individuelle ^ » Du Pont (de Nemours), (( pénétré de l'idée que la propriété est la base fondamentale de la société ® », émit un avis mixte : que tout homme fût éligible; mais, pour être électeur, il faut être propriétaire \ Démeunier défendit le projet du Comité : « En payant trois journées de travail, dit-il, c'est un motif d'émulation et d'encouragement, et cette incapacité n'est que momentanée : le non-propriétaire le deviendra tôt ou tard **. )) C'est déjà le : Enrichissez-vous, de Guizot. 1. Le Hodey, t. V, p. 147-148. D'après Gorsas, Courrier, t. V, p. 77, Grégoire aurait dit que, pour être électeur ou éligible, « il ne faut être que bon citoyen, et avoir un jugement sain et un cœur français ». 2. Point du Jour, t. III, p. 416. 3. Ibid., t. m, p. 415, 4. Le Hodey, t. V, p. 149. o. Point du Jour, t. III, p. 415. On trouvera des analyses plus étendues du discours de Robespierre dans Le Hodey, t. V, p. 149, et dans Gorsas, t. V, p. 78. 6. Point du Jour, ibid. 7. Le Hodey, t. V, p. 149. 8. Ibid., p. loi. 64 HorUdEolSlK ET DÉMOCRATIE En somme, lo suffrage universel fut demandé, dès lors, par cinq députés : (îrégoire, Adrien du Port, Dcfcrmon, Noussitou et Robes- pierr(\ Quelle était l'importance numéricjuc de la minorité au nom de Iaqu(>lle ils parlaient? Nous ne le savons pas, et il n'y eut pas de vote au scrutin. Cette minorité dut être assez faible, car nous voyons que des patriotes très « avancés » se résignaient au régime censitaire. Ainsi Petion dira à la tribune, le 21) octobre suivant : « D'un côté, je médisais que fout citoyen doit partager le droit de cité; de l'autre, lorsque le peuple est antique et corrompu, j'ai cru remarquer quelque nécessité dans l'exception proposée par votre Comité de constitution. » L'article fut voté séance tenante, et devint le troisième de la P' sec- tion du décret du 22 décembre 1789. Il est ainsi conçu : « Les qualités nécessaires pour être citoyen actif sont : i" d'être Fran- çais; 2" d'être majeur de vingt-cinq ans accomplis; 3° d'être domicilié défait dans le canton, au moins depuis vin an; 4° de payer une contri- bution directe de la valeui' locale de li'dis journées de travail; 5" de n'être point dans l'état de domesticité, c'est-à-dire de serviteurs à gages '. » Comment et à quel taux seraient évaluées les journées de travail? Ce furent d'abord les autorités municipales qui eurent à faire cette évalua- tion -. Il y en eut qui arrêtèrent un cliiffre trop élevé. Ainsi le Comité de Soissons les fixa à 20 sols, quoique h prix moyen de la journée de travail ne fût réellement dans cette ville ({ue de 12 sols ^. Il semble qu'ailleurs ce prix ait été fixé à plus de 20 sols. Aussi, le 15 janvier 1790, le décret suivant fut-il rendu : (( L'Assemblée nationale, considérant que, forcée d'imposer quelque condition à la qualité de citoyen actif, elle a dû rendre au peuple ces conditions aussi faciles à remplir qu'il est possible, que le prix des trois journées de travail, exigées pour être citoyen actif, ne doit pas être fixé sur les journées d'industrie, suscepti- bles de beaucoup de variations, mais sur celles employées au travail de la terre, a décrété... (pie, dans la fixation du prix de la journée de travail à ce point de vue, on ne pourrait excéder la somme de 20 sols. » C'est exceptionnellement que les municipalités tendaient à majorer le prix de la journée de travail, à (( aristocratiser » le droit de sufTi'age. On i. Sur celle qiieslion de l'incipacilé poliliqiie des domestiques, voir le l'oiîit du Jour, t. III, p, 4o8 il -t()0. Le écuuiaires exij:('('s par vos décrets. » 3. Notons ici que ce sont les assemblées primaires qui étaient juges de la capa- cité et des titres des citoyens actifs et des citoyens éligibles. Voir les décrets du 22 décembre n.SÏ) et du 3 février 17'JO. 4. Point du Jour, t. III, p. iTS à 180. 5. Gorsas, Courrier, t. V, ji. lij'j. 6. Ibid., p. 170. 7. .Miralieau, (jui était hostile à l'idée de créer une classe bourgeoise privilégiée, disait cependant ou faisait dire dans son journal, le Courrier de Provence, n" LI.X, p. 13, que le décret sur les 10 journées de travail était " très propre à exciter et à honorer une laborieuse industrie ». 8. Pour analyseï" ce débat, je suis le Procès-verbal, qui est ici très clair, très bien fait, en y ajoutant les noms des orateurs et des extraits de discours d'après les gazettes de Barère et de Le llodey. LE REGIME CENSITAIRE 67 être éligible en qualité de représentant, aux Assemblées nationales ». Petion s'éleva contre toute condition censitaire d'éligibilité : (( Il faut, dit-il, laisser à la confiance le soin de choisir la vertu'. » Un autre député, reprenant l'idée primitive du Comité, demanda qu'on exigeât une propriété, en outre du marc d'argent^. Ramel de Nogaret réclama une exception en faveur des fils de famille, qui, dans les pays de droit écrit, ne pouvaient pas posséder tant que leur père était vivant. L'abbé Thibault fit observer que la condition d'avoir une propriété foncière rendrait peut-être, à l'avenir, tout le clergé inéligible, et il déclara en outre qu'à son avis, un marc d'argent, c'était trop. Démeunier défendit le projet du Comité, mais sans arguments inté- ressants. Cazalès dit : (( Le commerçant transporte aisément sa fortune : le capitaliste, le banquier, l'homme qui possède l'argent, sont des cosmo- polites ; le propriétaire seul est le vrai citoyen ; il est enchaîné à la terre ; il est intéressé à sa fertilité; c'est à lui à délibérer sur les impôts. » Et l'orateur allégua l'exemple de l'Angleterre, où, pour être membre de la Chambre des communes, il fallait avoir un revenu de 7 200 livres. Il demanda que la propriété foncière à exiger des éligibles fût d'un revenu d'au moins 1 200 livres^. Reubell et Defermon répliquèrent à Cazalès et soutinrent le projet du Comité. Barère parla contre la condition d'avoir une propriété foncière, et, soutenu par quelques autres, proposa de substituer à la condition du marc d'argent celle de payer une contribution de la valeur locale de trente journées de travail. D'autres orateurs demandèrent que cette contribution pût être payée en grains. Enfin, Prieur (de la Marne), reprenant l'idée de Petion, proposa de supprimer toute autre condition que celle de la confiance des électeurs, et, appuyé par Mirabeau, demanda la priorité pour cette motion : l'Assemblée vota contre la priorité. Le premier amendement mis aux voix fut celui d'exiger une propriété foncière quelconque, en outre du marc d'argent : adopté. La minorité réclama, avec Grégoire et une partie du clergé : l'Assemblée ne revint pas sur son vote. Second amendement : à quelle valeur sera fixée la propriété foncière? Décrété qu'il n'y a pas lieu à délibérer là-dessus. Troisième amendement : évaluer la contribution en journées de tra- vail ou en grains. Décrété qu'elle sera évaluée en poids d'argent. Quatrième amendement : qu'elle soit évaluée à un demi-marc, ou 1. Point du Jour, t. III, p. 487. 2. D'après Le llodey, l'auLeui- de celte motion était « M. le président ». Or, c'est Camus qui présidait alors la Constituante. 3. Point du Jour, t. III, p. 488. 68 BOUllGKOiSIK ET DKMOCilAïlK seulomcnl à deux onces (rari^ciit. DécrfHr (ju'elle sera évaluée à un marc. Alors, le président donna lecture de rarliclc décrété : «Pour être éli- gihle à l'Assemblée nationale, il faudra payer une contribution directe ('•([nivalcnte à la valeur d'un marc d'argent, et, en outre, avoir une propriété foncière quelconque. )) On réclama; on prétendit qu'on n'avait pas voté sur le fond et sur l'ensemble, etc. \ L'Assemblée alla aux voix, et déclara « que tout est décidé ». Les opposants insistèrent. La question des fils de famille revint sur le tapis et inspira un discours à Barère ^ et l'Assemblée, allant encore aux voix, décréta « que le décret a été rendu légalement ». Aussitôt, la discussion recommença, confuse, violente, comme si l'Assem- blée avait des remords. Elle finit par se déjuger, et, allant une troisième fois aux voix, décida qu'elle « remettait la délibération au premier jour, laissant toutes choses en l'état ». La délibération reprit le 3 novembre. Il y eut de nouveaux discours en faveur des fils de famille, de nouvelles tentatives pour faire rap- porter le décret. L'Assemblée le confirma définitivement. Le Comité de constitution essaya bientôt d'atténuer les effets anti- démocratiques de ce décret sur le marc d'argent et du système censi- taire en général. Le 3 décembre 1789, entre autres articles additionnels sur les élections, il proposa un article 6, ainsi conçu : (( La condition de l'éligibilité, relative à la contribution directe déclarée nécessaire pour être citoyen actif, électeur ou éligible, sera censée remplie par tout citoyen qui, pendant deux ans consécutifs, aura payé volontairement un tribut civique égal à la valeur de cette contribution. » Cette proposition souleva une tempête de protestations. On hua le Comité. (( Mille voix réunies, dit Gorsas % ont crié : .4 l'astuce/ » D'autres crient que la corruption va vicier le suffrage. Le Comité recule; il amende l'article de manière qu'il ne s'ap])lique plus qu'aux éligibles. Mirabeau soutient cette nouvelle rédaction *. L'article, mis aux voix, est repoussé. La minorité proteste, obtient l'appel nominal : l'article est définitivement repoussé, par une majorité de (juclqucs voix ^. Le Comité ne se découragea pas : le 7 décembre, il proposa un article ÎS. ijui dispensait des conditions censitaires pour l'éligibilité, soit aux assemblées administratives, soit à l'Assemblée nationale, les citoyens qui obtiendraient les trois quarts des suffrages. Il y eut encore 1. Sur le lumiille qui s'éleva alors dans l'Assemblée, voir Corsas, I. V, ]•. 175. 2. Robespierre (Point du Jour, l. 111, p. 494) se prononça contre l'exception en faveur des fils de famille. « 11 y a chose. jugée, dit-il. » Pourquoi? Est-ce qu'il sentit que cette excciition fortifierait le système bourgeois? Cf. Le Hodey, t. V, p. 236. 3. Courrier, t. VI, p. 3.'52. 4. Point du Jour, t. ^^ p. 6. 0. Le Procôs-verbal ne donne pas de chilTres. Le Point du Jnu)' dit que la majorité fui de li voix. Le Hodcy, t. VI, p. 271. indique 439 voix contre 42S. Le Courrier de Provence, n" LXXIV. p. 2G : 442 voix contre 43t). Corsas, t. VI, p. 339, dit : « 449 voix contre 428 à peu près. » LE RÉGIME CENSITAIRE 69 un débat tumiiltiieux ^ Viricii, parlant des citoyens exclus de l'cligibi- lité, s'écria : (( Qu'ils deviennent propriétaires, et rien ne les empêchera d'en jouir! » Rœderer et Castellane parlèrent en faveur du projet du Comité. Après un vote douteux, on recourut à l'appel nominal, et l'article fut rejeté par 453 voix contre 443*. La question du marc d'argent fut très habilement réintroduite et rouverte par Robespierre, dans la séance du 25 janvier 1790 ^. « En Artois, dit-il, la contribution directe personnelle est inconnue, parce que la taille personnelle ou la capitation y ont été converties par l'administration des Etats en vingtièmes et en impositions foncières. » Ce n'est donc que comme propriétaire foncier qu'en Artois on pourrait arriver à payer le marc d'argent. Et la plus grande partie des habitants de cette province se trouverait ainsi frappée d'une « exhérédation poli- tique ». Robespierre ne demanda pas une mesure particulière pour l'Artois : le projet de décret qu'il lut avait pour objet d'ajourner l'appli- cation de la condition du marc d'argent jusqu'à l'époque où l'Assemblée aurait réformé le système d'impositions existant. Comme toutes les propositions démocratiques, celle de Robespierre mit la majorité en colère. Il y eut réclamations, huées, tumulte, « ouragan et volcan )), dit Le Hodey. On réclama la question préalable. Charles de Lameth demanda qu'on discutât, mais en ajournant à une autre séance. Un député * obtint le renvoi au Comité de constitution, qui fut chargé de préparer un décret. Robespierre eut gain de cause. En effet, le décret du 2 février 1790 édicta, article 6, que, dans les lieux où l'on ne percevait aucune contribution directe, il n'y aurait pas de condition censitaire pour être citoyen actif et éligible, jusqu'à la nouvelle organi- sation de l'impôt; on exceptait seulement (( dans les villes, les citoyens qui, n'ayant ni propriétés, ni facultés connues, n'auront, d'ailleurs, ni profession ni métier ; et, dans les campagnes, ceux qui n'auront aucune propriété foncière, ou qui ne tiendront pas une ferme ou une métairie de trente livres de bail ». Cette nouvelle organisation, quant à l'objet qui nous occupe, ne fut réglée que par la loi du 13 janvier 1791. Il suit de là, je veux dire de ces faits et de ces dates, que, dans une partie de la France, les élections administratives, judiciaires, ecclésias- tiques eurent lieu par un suffrage presque universel; mais que, pour les élections à l'Assemblée législative, on appliqua toute la rigueur du 1. Le meilleur compte rendu de ce débat se trouve dans le Courrier de Provence, t. IV, n» LXXVI. 2. Ces chiffres nous sont fournis, non par le Procès-verbal, qui n'en donne pas, mais parle Point du Jour, t. V, p. 40, le Courrier de Provence, n" LXXVL p. 13, le Journal de Le Ilodey, t. VL P- 331, le Patriote français, n» CXXII, p. 2, et le Cour- rier de Gorsas, t. VI. p. 392. Gorsas ajoute que certains députés disaient « que la majorité était réellement de 460 voix contre 433 ». 3. Point du Jour, t. VI, p. 184 à 186; Le Hodey, t. VIIT, p. 61 à 6'k 4. Le Point du Jour l'appelle Dumetz. Il n'y avait pas de constituant de ce nom. Peut-être est-ce Beaumez. 70 liULllLiliOlSIE ET DEMOCRATIE système censitaire : trois journées de travail, dix journées, marc d'arL^onl. Telle lui l'orii'anisation légale du régime censitaire, et c'est ainsi que la bourgeoisie se forma en classe politiquement privilégiée '. lY Comment l'opinion accueillit-elle le régime censitaire et le privi- lège de la classe bourgeoise? Disons d'abord qu'au début il n'y a pas de protestation bien vive contre le principe même du cens. On accepte généralement la distinction entre citoyens actifs et citoyens passifs, ou on s'y résigne. C'est le cens (^lev(' pour r(''ligil)ilit(' à l'Assemblée nationale, c'est le marc d'argent qui amène une révolte d'une partie de l'opinion. D'autre part, je ne vois guère de publicistes. même parmi les plus démocrates, qui demandent ou acceptent tout le suffrage universel, tel (|ue nous l'entendons. Ainsi, les gazetiers sont d'accord avec l'Assemblée constituante pour exclure les domestiques. Il y a des préjugés religieux contre les Juifs - ; il y a des préjugés sociaux contre les comédiens, contre le bourreau. Les Rccolutiom^ de Paris, ce journal si hardi, si révolutionnaire, admettent qu'un comédien puisse être électeur, mais non éligible ^ : « Croit-on, dit-il, que Frontin puisse être maire? Con- çoit on qu'il puisse descendre dans le parterre où l'on ferait quelque tumulte pour rétablir l'ordre, surtout loisque ce tumulte viendrait de ce qu'on serait excédé de ses charges ou de ses quolibets ? Conçoit-on qu'il pût étudier des rôles, répéter, jouer et vaquer aux détails d'une administration publique, qui, dans les cas imprévus, le forceraient, au milieu d'une pièce, à troquer le caducée contre le bâton de commande- ment? » L'Assemblée nationale ne tint pas compte des préjugés sociaux : elle admit les comédiens et le bourreau à l'exercice des droits politiques. Mais elle tint pendant quelque temps compte des préjugés religieux. Le décret des 23 et 24 décembre 17(S9, qui admettait à l'électorat et à l'éligibilité les non-catholiques, en excluait provisoirement les Juifs*. Le décret du 28 janvier 171)0 n'y admit qu'une partie des Juifs résidant en France, à savoir les Juifs portugais, espagnols et avignonnais. C'est 1. C'est une chose inci'oyaljje à quel point ces faits, si publics, furent oubliés et défigurés. Ainsi un homme qui avait assisté à la Révolution, et qui ne passa jamais pour un élourrli, Hoyer-Collard, s'imagina ])Ius tard que la constitution de 17'Jl avait été démocratique. Il dit à la tribune, en 1831 : « Deux fois la démocratie a siégé en souveraine dans notre gouvernement; c'est l'égalité politique qui a été savamment organisée dans la Constitution de 1791 et dans celle de l'an III. » (Dis- cours sur l'hérédité de la pairie, dans la Vie polilir/ue de Royev-Collard, par M. de liaranle, t. II. p. 469.) La Constitution de l'an III, on le verra, n'ailmit pas plus « l'égalité politique " que ne l'avait admise celle de 1791. 2. Voir, dans la Bévolidion française du 15 août 1898, l'article de M. Sigismond Lacroix, intitulé : Ce qu'on pensait des Juifs à Paris en 1790. ;î. \° XXIV (du 19 au 2('> décembre 1789). p. G et 7. i. Cf. Courrier de Provence, t. V. n" LX.XXIII. LE REGIME CENSITAIRE 71 seulement à In veille de se séparer, le 27 septembre 1791, que l'Assem- blée se décida à assimiler tous les Juifs aux autres citoyens français. L'opinion de Marat est intéressante à connaître, parce que, dans son projet de constitution, il s'était exprimé en démocrate (quoique monar- chiste). « Tout citoyen, avait-il dit, doit avoir droit de suffrage, et la naissance seule doit donner ce droit'. » Il n'excluait que les femmes, les enfants, les fous, etc. Cependant, dans son journal, il ne s'éleva contre le régime censitaire qu'à l'occasion du marc d'argent, quand Thouret le proposa en son rapport du 29 septembre 1789. Il prévit une aristocratie do nobles, de financiers. Il déclara préférer la lumière à la fortune. Mais il aurait voulu (( écarter de la lice », c'est-à-dire rendre inéligibles, « les prélats, les financiers, les membres des Parle- ments, les pensionnaires du prince, ses officiers et leurs créatures », sans compter « une multitude de lâches », membres de l'Assemblée actuelle -. On a vu que MiraJjeau était hostile au privilège de la classe bour- geoise : cela n'emi)êclia pas son journal, ie Courrier de Provence, de louer la condition des trois journées et de dire que cela rappelait à tous (( l'obligation du travail^ ». La Chronique de Paris approuva d'abord la condition du marc d'ar- gent*. Elle sembla se rallier à l'idée d'exclure provisoirement la plèbe de la cité politique, et publia une lettre d'Orry de Mauperthuy, avocat au Parlement, où, après avoir critiqué la condition d'avoir une pro- priété foncière, il disait^ : « Il est cependant une classe d'hommes, nos frères, qui, grâce à l'informe organisation de nos sociétés, no peuvent être appelés à représenter la nation : ce sont \q^ prolétaires de nos jours. Ce n'est pas parce qu'ils sont pauvres et nus : c'est parce qu'ils n'en- tendent pas même la langue de nos lois. En outre, cette exclusion n'est pas éternelle : elle n'est que très momentanée. Peut-être aiguisera-t-elle leur émulation, provoquera-t-elle nos secours. Sous peu d'années, ils pourront siéger avec vous, et, comme on le voit dans quelques cantons helvétiques, un pâtre, un paysan du Danube ou du Rhin, sera le digne représentant de sa nation. Mieux vaudrait encore (si ce ne pouvait être la ressource de l'aristocratie expirante, et non expirée) s'en rapporter uniquement à la confiance des représentés. Voilà le seul principe invio- lable. » Il veut un cens pour être électeur, pas de cens pour être éligible. Quand le Comité de constitution proposa de rendre éligibles ceux qui 1. Marat, la Constitution, p. 21. Voii- plus haut, p. 51. 2. Ami du peuple, n" XXI, p. 179, 180, 181. Il est juste d'ajouter que, si xMaral n'exprima pas d'opinion à l'occasion du vote des autres mesures censitaires, c'est qu'au moment de ces votes il était poursuivi et avait interrompu la publication de son journal. 3. N" LVI, p. 23. On a vu plus haut, p. 0(3, que ce journal avait également approuvé la condition des dix journées de travail. 4. N° LXVllI, p. 272, col. 1. — Bibl. nat.. Le ^/218, ia-4. 5. N" LXXI. 72 BuLlUiElIlSlK ET DEMOCIIATIE paioraionl volontairement la contribution lu-cessairc. la Chronique s'in- (lifiiia du rejet de cette motion '. Il y a peu de chose dans le Pairiole français sur le ré,nimc censitaire. Je vois seulement qu'à propos de la séance du 3 décembre 1789 et du décret sur le marc d'argent, ce journal dit : « On le maintenait par opini.il rch'. |i;ir envie d'Iiuniilier les citoyens peu aisés, ])ar la manie de vouloir faire des classes dans la société ^ » Les deux journalistes (|ui, à cette occasion, manifestèrent avec le plus de netteté leurs opinions démocratiques furent ('..iniille Desmou- lins et Loustallot. Le premier s'exprima ainsi : (( 11 n'y a qu'une voix dans la capitale, bientôt il n'y en aura (|u'unc dans les provinces contre le décret du marc d'arg'cnl. Il vient de constituer la France en gouvernement aristo- cratique, et c'est la plus grande victoire que les mauvais citoyens aient remportée à l'Assemblée nationale. Pour faire sentir toute l'absurdité de ce décret, il suffît de dire que Jean-Jacques Rousseau, Corneille, Mably n'auraient pas été éligiblcs. Vn journaliste a publi('' ({ue, dans le clerg'('', le cardinal de Rolian, seul, a volé contre le décret; mais il est impossible (jue les Grégoire, Massieu, Dillon, Jallet, Joubert, Gouttes, et un certain moine qui est des meilleurs citoyens'', se soient désho- norés à la fin de la campagne, après s'être signalés par tant d'exploits. Le journaliste se trompe. Pour vous, ô prêtres méprisables, ô bonzes stupides, ne voj'ez-vous donc pas que votre Dieu n'aurait pas été éli- gible? Jésus-Christ, dont vous faites un Dieu dans les chaires, dans la tribune, vous venez de le reléguer parmi la canaille! Et vous voulez (jue je vous respecte, vous, prêtres d'un Dieu prulétaire, et qui n'était pas même un citoyen actif] Respectez donc la pauvreté qu'il a anoblie. Mais que voulez- vous dire avec ce mot de citoyen actif tant répété? Les citoyens actifs, ce sont ceux qui ont pris la Rastille, ce sont ceux qui défrichent les champs, tandis que les fainéants du clergé et de la cour, malgré l'immensilé' dc^ leurs domaines, ne sont qn(^ des plantes végéta- tives, pareilles à cet arbre de votre Evangile qui ne porte jioint de fruits, et qu'il faut jeter au feu '*. » Loustallot ne fut pas moins véhément contre le décret du marc d'argent ^ Il prépara un vaste pétitionnemcnt pour ol)tenir le rapport de ce décret et de l,i pm-lir de l'organisation municipale déjà votée : « Déjà, dit-il, l'aristocratie pure des riches est établie sans pudeur. Qui 1. Clironique de Pai-is du i déc. 17S'.). \t. 111. il2. 2. Patriote français, n" CXIX. — Bibl. nat.. Ix s/is:;, in-4. 3. Il s'as't sans doute de dom Gerlc. 4. Rcvolutions de France et de Brabant, n" :î (1. I, p. 108, dO'J). .0. Révolutions de Paris, n" XXI (du :2S novembre an li décembre 17S9). Les articles de ce journal sont anonymes. La tradition attribue à Louslallol tous ceux où on traite des questions de politique générale. Mais il y avait d'autres rédacteurs, et il n'y a pas moyen de savoir avec certitude si un article des Hévotiitions était réelle- ment de Loustallot. Quand donc nous donnons une opinion extraite de cette gazette comme étant celle de Loustallot, c'est sous toute réserve. MULVEMENT DEMOCRATIQUE 73 sait si déjà ce n'est pas un crime de lèse-nation que d'oser dire : la 7ialion est le souverain? » Et il concluait par cet appel au roi : « Louis XVI! ô restaurateur de la liberté française! vois les trois quarts de la nation exclus du Corps législatif par le décret du marc d'argent; vois les communes avilies sous la tutelle d'un conseil municipal. Sauve les Français ou de l'esclavage ou de la guerre civile. Purifie le veto suspensif par l'usage glorieux que tu en peux faire dans ce moment. Conservateur des droits du peuple, défends-le contre l'insouciance, l'inattention, l'erreur ou le crime de ses représentants; dis-leur, lorsqu'ils te demanderont la sanction de ces injustes décrets : La nation est le souverain; je suis son chef; vous n'êtes que ses commissaires, et vous n'êtes ni ses maîtres, ni les miens. » Ces articles amenèrent-ils un mouvement d'opinion? Ou furent-ils le résultat d'un mouvement d'opinion? On ne sait : on est assez mal ren- seigné par les journaux sur ce qui se disait dans la rue, dans les cafés, ou au Palais-Royal, relativement à l'établissement du régime censitaire. Je crois qu'à la première nouvelle de cet établissement le peuple de Paris ne s'émut pas, ne comprit pas. Il semble que c'ait été une élite de citoyens actifs qui, ensuite, expliqua aux citoyens passifs en quoi ils étaient lésés. En tout cas, c'est après la publication des articles de Camille Des- moulins et de Loustallot qu'il y eut une première manifestation contre le régime censitaire, ou plutôt la première que nous connaissons vint après ces articles. D'abord, il s'agit surtout du marc d'argent, et il semble, comme nous l'avons dit, qu'on se résignait aisément au reste. Le 17 décembre 1789, le district de Henri IV prit un arrêté en vue de s'entendre avec les autres districts pour envoyer à Louis XVI une dépu- tation qui lui demanderait de refuser sa sanction au décret sur le marc d'argent '. Cette idée, si conforme à la politique de Mirabeau, d'user du veto et du pouvoir royal dans l'intérêt de la cause populaire, ne semble avoir eu ni écho ni suite quelconque. Mais un certain nombre de districts protestèrent alors contre le marc d'argent -. Cette campagne était encouragée par le plus éminent des penseurs d'alors, par Condorcet, membre de la Commune de Paris depuis le mois de septembre. Lui aussi, jadis partisan du cens, il avait changé d'opi- nion, depuis que les prolétaires avaient fait acte de citoyens en aidant la bourgeoisie à prendre la Bastille, depuis que la populace de Paris, par cette opération raisonnable et héroïque, s'était élevée à la dignité de peuple. Président d'un comité de la Commune qui était chargé de préparer un 1. Sigismond Lacroix, Actes de la Commune de Paris, t. 111, p. 582. 2. lôiJ., p. 583, 584. RÉVOLUTION FRANÇAISE. 74 lUJLRGl^DlSIE ET DEMUCRATIE plan de municipalité, Condorcet avait lu à ce comité, le 12 décembre 1789, un mémoire où il demandait la révocation pure et simple du décret sur le marc d'ari^ent. 11 se fit autoriser par ses collègues à présenter offi- cieusement ce mémoire au Comité de constitution de l'Assemblée natio- nale, qui, désireux (on l'a vu) d'élargir la base électorale, répondit que, si Paris Joignait sa voix à celles des autres villes, cette manifestation pourrait avoir de l'influence, et « qu'ainsi c'était le cas de consulter sur ce point réassemblée générale et les districts * ». Alors Condorcet présenta officiellement un mémoire à la Commune *, qui arrêta {2.H janvier 1790) que ce mémoire serait présenté à l'Assem- blée nationale. (( après que la majorité des districts aurait manifesté son vœu ». Mais il ne semble pas que la Commune, alors phitùt bour- geoise de tendances, ait convoqué les districts à cet effet. Ceux-ci se mirent en mesure d'agir par eux-mêmes. Déjà, le 9 janvier, le district de Saint- Jean-en-Crève avait provoqué une réunion de commissaires des districts, qui dut avoir lieu le 31 janvier. Il fut rédigé une (( adresse de la Commune de Paris dans ses sections », en date du 8 février 1790, qui ne fut signée que de 21 districts sur 60, mais qui exprimait certai- nement, comme l'a bien montré l'éditeur des Actes de la Commune de Paris^, l'opinion de la majorité des districts. On y suppliait l'Assem- blée de revenir, non seulement sur le décret du marc d'argent, mais sur toute disposition censitaire. On y déclarait contraire à la Déclaration des droits qu'il y eût quatre classes dans la nation : la classe des éli- gibles au Corps législatif; la classe des éligibles aux assemblées admi- nistratives; la classe des citoyens actifs, électeurs dans les assemblées primaires; (( une quatrième enfin, déchue de toute prérogative, courbée sous la loi qu'elle n'aura ni faite, ni consentie, privée des droits de la nation dont elle fait partie, retracera la servitude féodale et mainmor- tablc ^ ». Présentée le 9 février à l'zVssemblée nationale, cette adresse fut renvoyée au Comité de constitution. Le lendemain 10, le président de la députation des districts, nommé xVrsandaux, insista vainement par lettre auprè> du luvsident de l'Assemblée pour être entendu à la barre : « Ce n'est pas, dit-il, un particulier, c'est tout Paris dans ses sections, c'est la France entière qui réclame contre le décret du marc d'argent ^ » L'adresse des districts ne fut l'objet d'aucun rapport. Mais Paris était d'autant plus intéressé à la (piestion qu'il se trou- vait, du fait de l'ancien régime, dans une situation exceptionnelle, une foule de citoyens n'y payant d'autre impôt direct que la capitation. Or, 1. Sigisniond Lacroix, t. 111, p. 5'.>1. 2. Ce mémoire fut imprimé alors dans le recueil inlitulé Cercle social, lettre VIII, p. 57. Il parut aussi h part, et il y a, au Brilish Muséum, un exemplaire de cette impression, dont M. Siijismond Lacroix a reproduit le texte. 3. T. IH, p. (H S, 01 '.I. ' 4. Sigisniond Lacroix, t. III, p. 020. b. Arch. nal., D iv, 40, dossier 140 i. APPLICATION DU RÉGIME CENSITAIRE 75 Louis XVI avait fait remise de la capitation, pour plusieurs années, à tous les Parisiens qui avaient été taxés au-dessous de six livres. Cette grâce royale se trouvait avoir diminué par avance le nombre des citoyens actifs, surtout dans les faubourgs Saint-Marceau et Saint- Antoine'. J'ai trouvé, dans les papiers du Comité de constitution, une longue et respectueuse pétition des « ouvriers du faubourg Saint- Antoine )), cfui fat reçue par l'Assemblée nationale le 13 février 1790. Ils y protestent contre la distinction en actifs et en passifs. D'autre part, s'ils ne sont pas citoyens actifs, c'est parce qu'ils ne paient pas de contribution directe. Ils sollicitent la faveur d.'cn payer une, pour n'être plus dos « ilotes ». Ils demandent que, dans tout le royaume, les impositions indirectes et autres soient remplacées par une imposi- tion directe unique de 2 sols par tête, soit 36 livres par an, ce qui don- nera une recette annuelle de 900 millions au plus, de 600 millions au moins. Et les vingt-sept signataires de cette pétition affirment que tous les ouvriers du faubourg sont d'accord avec eux ^ Les journaux ne signalèrent même pas cette démarche, et rz\ssemblée nationale n'en tint aucun compte. Y C'est dans les départements que se fit la première expérience du mode censitaire de suffrage, par les élections municipales de jan- vier et février 1790. Il y a, dans les papiers du Comité de constitution, quelques rensei- gnements sur la manière dont cette expérience fut faite et accueillie. Voici, par exemple, une lettre de Mouret, syndic de Lescar, à « mon- seigneur le président de l'Assemblée nationale », du 7 mars 1790. Il mande que les élections municipales ont eu lieu le 26 février. La com- mune compte environ 2 200 habitants. On a élu un maire, cinq officiers municipaux et douze notables. (( Le scrutin n'a pu rendre autre chose dans le moment, à raison de l'article du décret qui exige dix journées de travail pour être éligible; il en serait autrement, si celte condition était modérée, si elle était fixée à 40 sols pour élire et à 4 francs pour être élu. Les deux tiers des habitants de cette ville ne seraient pas exclus, comme ils sont, de participer aux charges honorables, et condamnés à croupir dans une inaction avilissante. » Et il signale la contradiction criante avec la Déclaration des droits *. La municipalité de Rebenac en Béarn écrit, en mars 1790, que dans cette paroisse, qui compte environ 1 100 âmes, et dont les habitants, sont en partie laboureurs et en majeure partie (( fabricants de laine et autres métiers », la journée de travail a été fixée à 6 sols, sans quoi il n'y aurait eu que 12 éligibles, tandis qu'il en fallait 19 pour former la municipalité. Il s'est trouvé environ 130 citoyens actifs. 1. Arch. nat., D iv, 49, dossier li25, pièce 8 : « Questions posées aux Comités par Desvieux, ex-vice-président du ci-devant district de Saint-Eustache. • 2. Ibid., dossier 142o, pièce 1. 3. Arcli. nat., D iv, 10, dossier ISo, pièce 7. 76 linrKCKuISIE ET DÉMOCRATIE Qiiol(|iics municipalités prennent sur elles de modider la loi élec- toral(\ Ainsi celle de Saint-Félix, diocèse de Lodève, est dénoncée (6 fé- vrier 17110) pour avoir admis comme citoyen actif un certain Vidal fils, qui, étant sous la puissance paternelle, ne paie aucune contribution'. M. de Rozimbois, docteur en droit, capitaine commandant do la fi:arde natio- nale, écrit de Beaumont en Lorraine, le 19 février 17UU, que, dans les assemblées auxquelles il a assisté comme citoyen actif, il a été surpris de voir le peuple s'ériger « en souverain législateur », et décider « qu'on pouvait être électeur à moins de vingt-cin([ ans et avec cinq ou six mois de domicile ■ ». Que fallait-il entendre au juste par contribution directe? Voilà ce qu'on ignorait généralement. Deux citoyens de Nimcs se plaignent {21 janvier 1790) qu'on n'ait pas voulu les inscrire comme actifs et éligibles, quoiqu'ils paient 19 livres o sols chacun pour décimes, sous prétexte que ce n'est pas là une contribution directe \ Le 3 dé- cembre 1789, les citoyens de Marseille avaient fait remettre une adresse au Comité de constitution pour avoir des éclaircissements à ce sujet, et ils en reçurent la note suivante : « Le Comité de constitution de l'Assemblée nationale, consulté par les députés de la ville de Marseille, sur l'adresse du conseil municipal de cette ville, en date du 31 décembre 1789, déclare que les décrets de l'Assemblée doivent être exécutés selon les principes suivants : (( Les contributions directes de trois et de dix journées de travail, qui servent de règle pour pouvoir exercer les fonctions de citoyen actif, d'électeur et d'éligible, sont toutes celles que chaque citoyen paie directement, soit à raison des impositions établies sur les biens dont il est propriétaire, soit à raison de son imposition personnelle. Ainsi le vingtième, la taille, leurs abonnements, les impositions territoriales, les impositions par retenue sur les rentes, la capitation, toutes imposi- tions personnelles, réelles ou abonnées, et généralement toutes impo- sitions autres que celles qui se paient sur les consommations, sont des contributions directes, dont la ffuotité sert de règle pour le titre de citoyen actif, d'électeur, ou d'éligible. (( La journée de travail est celle du simple journalier, et doit être évaluée sur le pied de ce qu'elle est payée habituellement dans chaque lieu, soit à la ville, soit à la campagne; et par conséquent cette évalua- tion doit être difïérentc entre la ville et la campagne, lorsque le prix de la journée y est différeiit. (( Arrêté au Comité de constitution, le 4 janvier 1790'. )) Cette réponse parvint sans doute trop tard aux Marseillais, et. quand ils la reçurent, il est probable qu'ils avaient déjà dressé, à leur fantaisie, 1. Arcli. nal., D iv, 11, dossier lii", pièce ". 2. Ifnd., dossier 156. 3. Ifjid., dossier 157. 4. Ibid., dossier lb6, pièce 7. APPLICATION DU RÉGIME CENSITAIllE 77 leur liste de citoyens actifs. Il n'y eut, en réalité, pour l'établissement de ces listes et l'appréciation du caractère direct ou non de la contribu- tion, aucune règle uniforme. Voici une autre difficulté, que signalent le maire et les membres du bureau municipal de Vannes (18 mars 1790), et qui ne se rapporte pas, celle-là, aux élections municipales, mais qui signale bien les imperfections du système électoral en général. Ils font observer que chaque municipalité, dans le district et dans le département, ayant eu la liberté de fixer comme elle l'entendait, le taux de la journée de travail, (( il s'ensuit que tel est citoyen actif à 30 sous dans un endroit, qui ne le serait qu'à un écu dans un autre ». Cette base incohérente servira-t-elle à établir l'éligibilité aux fonctions d'électeur du second degré, de membre du district ou du département? « Un habitant d'un canton où la journée a été fixée à 10 sols sera-t-il éligible pour les département et districts, lorsqu'il paiera 100 sols de contribution directe, tandis qu'un habitant d'un autre canton, où elle a été fixée à 20 sols, ne pourra être élu, s'il ne paie le double de la contribution du premier? )) Cela donnerait trop d'avantage aux campagnes, dont les électeurs ne seraient pas en nombre proportionné à ceux des villes. Il faudrait qu'un décret fixât uniformément le prix des dix journées de travail ^ On signale aussi, çà et là, d'autres conséquences absurdes du régime censitaire. x\insi Lhomme, maître en chirurgie, écrit de Sancoins, le 18 décembre 1789, qu'il a un fils en bas âge, qu'il aurait voulu le faire instruire avec soin, et qu'il y renonce, parce qu'il y faudrait des dépenses qui diminueraient sa fortune au point de priver plus tard ce fils de l'éligibilité : il faudra donc qu'il soit ignorant pour être éligible -. Autre difficulté : la loi dit que les citoyens doivent écrire leurs bulle- tins : mais comment fera-ton pour les illettrés ? A Die, où le tiers de la population est illettré, les élections sont suspendues (o février 1790), jusqu'à ce qu'on ait reçu la décision de l'Assemblée nationale à ce sujet ^ Les gens de Die ne pouvaient savoir à cette date que, trois jours avant, le 2 février 1790, l'Assemblée nationale avait décrété que les bulletins des illettrés seraient écrits par les trois plus anciens élec- teurs lettrés \ Cette loi fut connue trop tard dans une partie de la J^'rance, et il n'y eut pas plus de règle uniforme pour l'admission des illettrés qu'il n'y en avait eu pour l'évaluation de la contribution directe. Toutefois les réclamations, soit collectives, soit individuelles ^ 1. Arch. nal . D iv, il, dossier lb7, pièce 4. 2. IbicL, dossier lo6, pièce 9. 3. IhicL, dossier lo7, pièces 22 et 2i. 4. La loi du 28 mai l'OO édicta que le buUelin devait être écrit sur le bureau même, et qu'on ne devait pas l'apporter tout préparé. 0. Voir, par exemple, une pétition de D. Chauchot, curé d'Is-sur-Tille (17 décem- bre 1789), qui demande, au nom de l'article 6 de la Déclaration, la suppression de 78 UOURGEOISIE ET DEMOCRATIE furent assez peu nombreuses. En général, on accepta docilement les décrets sur le régime censitaire, on les appliqua avec bonne volonté, le plus souvent sans plainte aucune, et il n'y eut pas, contre le cens, de grand courant d'opinion. Yl Mais Paris intervint de nouveau, et avec plus d'insistance. C'est quand il eut vu fonctionner le régime censitaire qu'il en comprit la portée et les inconvénients. Il fallut aux ouvriers parisiens une (( leçon de choses » pour qu'ils saisissent bien le sens de ce moi jiassif, et aussi, pour qu'il se produisît un sérieux mouvement d'opinion, il fallut que la bourgeoisie se sentît lésée par le marc d'argent. On fut très ému par la loi du 18 avril 17110, où les impositions directes de Paris étaient calculées uniquement sur le prix du loyer. Il en résultait que, dans la capitale, il fallait avoir un loyer d'au moins 7oO livres pour payer UO livres d'impositions directes, c'est-à-dire pour pouvoir être éligible à l'Assemblée nationale. Pour un loyer de 69!) livres, par exemple, on ne payait que 35 livres. Une foule d'hommes aisés et notables se trouvaient ainsi inéligibles : il n'y a qu'à parcourir les Petites Affiches pour se convaincre qu'à un prix inférieur à 7oO livres on pouvait avoir un appartement très convenable, très (( bourgeois ». C'est en alléguant les inconvénients de cette loi du 18 avril 1790 que, le lendemain 19, Condorcet fit décider par la Commune que l'adresse rédigée par lui serait présentée à l'Assemblée nationale. Cette adresse est fort remarquable. Condorcet y marque éloquem- ment la contradiction entre la Déclaration des droits et le régime cen- sitaire. Une des objections qu'il fait au marc d'argent, c'est « qu'un décret qui supprimerait un impôt direct priverait de l'éligibilité des millions de citoyens ». Il admettrait une « taxe légère » pour être citoyen actif, mais il ne veut point de taxe pour être éligible '. Déposée sur le bureau de la Constituante le 20 avril 1790, l'adresse de la Com- mune n'obtint qu'un simple accusé de réception. L'opposition au régime censitaire s'accentuait chaque jour davan- tage. Elle se manifesta, d'une manière très vive, dans le journal de Marat du 30 juin 1790, où on lit une prétendue supplique des citoyens passifs ^ : « Il est certain, y dit Marat, que la Révolution est due à l'in- loute condilion consilaire (Arch. nat., D iv. 11, dossier 156, pièce 7), el (iôid., pièce 8) une très vive proleslalion anonyme contre les conditions d'éligibilité, qui nous " replongeraient « dans la féodalité. Voir aussi, Div, 49, dossier 1423, pièces 17, 21, 27. — On a cru devoir rapporter à cette époque une <■ pétition individuelle des citoyens formant la Société des amis de la liberté, séante rue du Bac, à Paris », où on demanda le retrait des décrets censitaires, au nom de la Déclaration des droits. Cette pétition est sans date. On lit en marge : " Heçu le 12 juin. " Mais ce ne peut être le 12 juin 1790. Car il y a en tète une vignette imprimée avec cette inscription : « Société des amis de la liberté, Paris, novembre 1790. » La pétition de cette Société fondée en novembre 1790 doit donc être datée de l'année 1791. 1. Voir Sigismond Lacroix, t. V, p. 5o à 63. 2. Œuvres de Marat, éd. Yermorel, p. 114. REVENDICATIONS DÉMOCRATIQUES 79 surrection du petit peuple, et il n'est pas moins certain que la prise de la Bastille est principalement due à dix mille pauvres ouvriers du faubourg Saint-Antoine. » Dix mille pauvres ouvriers! Marat exagère, de même qu'il exagère quand il prétend faire sa supplique au nom de « 18 millions d'infortunés privés de leurs droits de citoyens actifs », puisqu'il n'est pas probable qu'il existât plus de trois millions dg citoyens passifs *. Mais il n'exagère pas quand il montre qu'il y a une nouvelle classe privilégiée, et ses menaces à la bourgeoisie ont un intérêt historique : « Qu'aurons-nous gagné, dit-il. à détruire l'aristo- cratie des nobles, si elle est remplacée par l'aristocratie des riches ? Et si nous devons gémir sous le joug de ces nouveaux parvenus, mieux valait conserver les ordres privilégiés... Pères de la patrie, vous êtes les favoris de la fortune; nous ne vous demandons pas aujourd'hui à partager vos possessions, ces biens que le ciel a donnés en commun aux hommes ; connaissez toute l'étendue de notre modération, et, pour votre propre intérêt, oubliez quelques moments le soin de votre dignité, dérobez vous quelques moments aux douces rêveries de votre importance, et calculez un instant les suites terribles que peut avoir votre irréflexion. Tremblez qu'en nous refusant le droit de citoyens, à raison de notre pauvreté, nous ne le recouvrions en vous enlevant le superflu. Tremblez de nous déchirer le cœur par le sentiment de vos injustices. Tremblez de nous réduire au désespoir et de ne nous laisser d'autre parti à prendre que celui de nous venger de vous, en nous livrant à toute espèce d'excès, ou plutôt en vous abandonnant à vous- mêmes. Or, pour nous mettre à votre place, nous n'avons qu'à rester les bras croisés. Réduits alors à vous servir de vos mains et à labourer vos champs, vous redeviendrez nos égaux; mais, moins nombreux que nous, serez-vous sûrs de recueillir les fruits de votre travail? Cette révolution qu'amènerait infailliblement notre désespoir, vous pouvez la prévenir encore. Revenez à la justice, et ne nous punissez pas plus longtemps du mal que vous avez fait. » Marat est le premier qui ait ainsi nettement posé — et on a vu avec quelle véhémence — la question politique et sociale. Quelle influence eut son article? On ne sait, et les autres journaux ne le mentionnèrent pas. Il ne fut pas cependant sans écho, comme le prouvent le succès de VAmi du j^eujjle et le fait que Marat se soit senti encouragé à pour- 1. Nous savons, par le décret des 27 et 28 mai 1791, que les citoyens actifs étaient au nombre de 4 298 360. Nous n'avons pas le nombre des citoyens admis à voter après le 10 août 1792, quand le suffrage universel eut été établi, et, si nous l'avions, il suffirait de soustraire de ce nombre celui des citoyens actifs pour avoir le nombre des citoyens passifs. Mais nous avons le chiffre des électeurs inscrits à des époques où le territoire de France se trouvait à peu près de la même étendue qu'en 1790, 1791 et 1792. Ainsi, en 1863, sur une population de 37 4i6 313 habitants (d'après le dénom])rement de 1861), il y avait 10 004 028 électeurs inscrits. Si le suffrage uni- versel avait existé en 1791, et si on admet qu'à cette époque la population de la France fût de 26 000 000 d'habitants, il y aurait eu 7 300 000 électeurs. Retranchons-en les 4 298 360 citoyens actifs : il reste environ 3 000 000 de citoyens passifs. 80 BOURGEOISIE ET DÉMOCRATIE suivre cette compagne déinocrali(fue avec une hardiesse chaque jour croissante. 11 osa même s'attaquer au club des Jacobins, en juillet 1790 ' : « Qu'attendre de ces assemblées d'iml)éciles, qui ne rêvent qu'égalité, qui se vantent d'être frères, et qui exchient de leur soin les infortunés qui les ont afTranchis? » Ce n'est pas qu'il croie à la sagesse du peuple, ni qu'il le flatte toujours. Au lendemain des journées d'octobre 1789, il avait écrit - : (( mes concitoyens, hommes frivoles et insouciants, qui n'avez de suite ni dans vos idées, ni dans vos actions, qui n'agissez que par boutades, qui pourchassez un jour avec intrépidité les ennemis de la patrie, et qui, le lendemain, vous abandonnez aveuglément à leur foi, je vous tiendrai en haleine, et, en dépit do votre légèreté, vous serez heureux, ou je ne serai plus. » Au besoin, il prodigue au peuple les épithètos d'esclaves, d'imbéci/es \ 11 veut que ce peuple soit mené par un homme sage. Il rêve peut-être pour lui même une dictature de la persuasion. Plus tard, c'est un dictateur quelconque qu'il demandera. C'est une démocratie césarienne qu'il voudrait, mais il est, à sa manière et depuis qu'il a vu fonctionner le régime censitaire, partisan du suf- frage universel. C'est ainsi que, césarien chez Marat, libéral chez la plupart, s'an- nonce déjà, surtout dans les journaux, un parti démocratique, dont le programme est alors d'obtenir la suppression du cens en général (et c'est le programme des plus avancés), ou tout au moins (et c'est le programme des politiques pratiques) la suppression du cens d'éligibi- lité, une atténuation des effets les plus anti-populaires du système bourgeois qui vient de s'établir. \. Ami du peuple, n" Hci. 2. IbkL, n" 28. 3. Voir Bougeart, l. 1. p. 363. CHAPITRE IV Formation du parti démocratique et naissance du parti républicain (1790-1791) I. Le parti démocralique. — II. La fédération. — IIL Le premier parti républicain : le jonrnal et le salon de M""= Robert. — IV. Premières manifestations socialistes. — V. Le féminisme. Les Sociétés fraternelles des deux sexes. — VL Campagne contre le régime bourgeois. — VIL Manifestations républicaines de décembre 1790 à juin 1791. — VIIL La politique humanitaire. — IX. Résumé. J Nous avons déjà indiqué de quels éléments se composa, au début, le parti démocratique. Insistons sur ce fait que ce parti ne prit naissance ni parmi les paysans ni parmi les ouvriers. La masse rurale du peuple, toute à la joie de la destruction de l'ancien régime, ne songeait pas à revendi- quer le droit de vote, qu'elle semblait tenir plutôt pour une charge, une corvée ou un danger, que pour un privilège souhaitable. Les ouvriers, moins nombreux alors qu'aujourd'hui, étaient plus sensibles à leur exclusion de la cité politique : mais le ton respectueux de la pétition du faubourg Saint-Antoine avait montré qu'ils s'y résigne- raient, s'ils étaient abandonnés à leurs seuls instincts. Il fallut, nous l'avons dit, les sollicitations de certains bourgeois novateurs et les appels enflammés de Marat, en juin 1790, pour que le suffrage uni- versel devînt une thèse populaire; mais, pendant longtemps, il ne fut pas possible de provoquer, même à Paris, un mouvement menaçant des passifs contre les actifs. Anti-aristocrates, patinotes, voilà ce que sont les ouvriers parisiens. Démocrates, ils ne pensent à l'être que lorsque les bourgeois les y font penser, et, quant au mot de répu- blique,, il semble encore ignoré dans les faubourgs. C'est donc parmi les bourgeois d'abord qu'il se forma un parti démo- 82 LE PARTI DÉMOCRATIQUE craliqiio, mal organisé assurément comme Ions les partis d'alors, mais à tendances assez nettes et même assez bruyantes. Les chefs de ce parti étaient, dans l'Assemblée, Robespierre, Biizot, Petion, Grégoire; hors de l'Assemblée, le véhément Marat, l'éloquent Loustallot, le discret Condorcet. Les revendications de ces démocrates ne cessèrent de se produire pen- dant toute l'année 1790. Cotte année célèbre a été présentée comme une année de concorde nationale, comme la plus belle année de la Révolution, l'année frater- nelle. Sans doute, mais ce fut aussi l'époque de la prise de possession de toute la cité politique par la bourgeoisie aux dépens du peuple, de la réalisation de cette idée peu fraternelle que la bourgeoisie est à elle seule la nation. Aux applaudissements qui saluèrent la chute de l'ancien régime, de l'ancien despotisme, de l'ancienne aristocratie, se mêlèrent (et on les entend, si on prête l'oreille) quelques coups de sifflet de démocrates hostiles au régime censitaire , à la bourgeoisie. Ainsi, ce fut certes une belle journée historique que celle du 4 février 1790, où Louis XVI se rendit en personne dans la salle de l'Assemblée nationale pour accepter la constitution et réciter un dis- cours gracieux, et oîi l'Assemblée, folle de Joie, établit ce serment civique : (( Je jure d'être fidèle à la nation, à la loi, au roi, et de main- tenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi. » Le roi acceptant la Révolution, le roi subordonné à la nation et à la loi, voilà ce qu'on vit surtout dans cet acte, et il est sûr (ju'il y eut une allégresse générale en France. Mais quelques démocrates ne virent là qu'un coup d'autorité de l'As- semblée pour imposer à la nation, sans la consulter, la constitution avec le régime censitaire et l'odieux marc d'argent. Loustallot aurait voulu que les lois constitutionnelles fussent ratifiées par le peuple réuni en assemblées primaires. Il rêvait, il demandait une démocratie avec le suffrage universel, cl il publiait tout un système de référendum, comme nous dirions, pour la sanction populaire des lois '. Et, critiquant avec amertume l'Assemblée nationale qui, dans une adresse au peuple, a^'ait osé lui parler en souveraine, il lui rappelait (jue la Révolution avait été faite « par quelques patriotes qui n'avaient pas l'honneur de siéger dans l'Assemblée nationale ^ ». Mais Loustallot et les autres écrivains ou orateurs du parti démocra- tique, état-major sans armée, se sentaient alors fort en avance sur l'opi- nion de la masse, et toute leur ambition, tout leur espoir, c'était d'arriver à faire comprendre aux prolétaires qu'ils étaient lésés, qu'il y avait une nouvelle classe privilégiée. 1. Voir les Révnlulhms de Paris, n"' XYll, XXXI, XXXVIII. 2. Ibid., n" XXXII, p. 5. LA FEDERATION 83 jj Si ce parti démocratique, formé d'une élite de la bourgeoisie, réussit à devenir populaire, c'est parce que le jeu même des événe- ments démocratisa la France à son insu, et il faut rappeler qu'en cette année 179U se continua le grand mouvement municipal d'émanci- pation et d'agglomération nationales. C'est alors que s'unifia la France nouvelle, par un gigantesque travail de formation, de construction, où l'on croit pouvoir distinguer deux mouvements fort différents : l'un rationnel et comme artificiel, l'autre instinctif, populaire et spontané. Du cerveau des Constituants sortent des institutions raisonnables, méditées dans le silence du cabinet, où il est certes tenu compte et de l'histoire et du vœu du peuple, mais enfin que le peuple n'a pas élabo- rées lui même : division de la France en départements *, organisation judiciaire, constitution civile du clergé. Tout cela n'est pas issu spon- tanément du sol, mais y a été planté par des mains industrieuses. Tout cela prospère plus ou moins. Tout cela est un peu factice et fragile. Du peuple même est sorti, en juillet 1789, le mouvement municipal, et de Paris a jailli alors l'étincelle électrique, selon le mot du temps, qui réveilla et fit tressaillir toute la France, ressuscita les communes, municipalisa les campagnes à la suite des villes. Ces communes sont animées d'une sorte de force centripète d'unification nationale, avec Paris pour tète. C'est de Paris qu'est parti le mouvement : c'est à Paris qu'il tend à revenir, pour s'y organiser. Groupements armés de com- munes, confédérations des bords du Rhône, des bords du Rhin, bre- tonne angevine, etc., sans qu'on tienne compte ni des anciennes pro- vinces ni des départements nouveaux, réunions d'amitié, où on se jure d'être frères : ce sont comme des farandoles partielles, tendant à se fondre en une vaste farandole générale, qui aboutira à Paris, — et c'est ainsi que, le 14 juillet 1790, au Champ-de-Mars, s'achèvera l'unifica- tion de la France et se fondera la patrie. Si universel, si spontané et si démocratique en soi était ce mouve- ment, qu'il inquiéta l'Assemblée constituante, fondatrice du système bourgeois, et il lui parut menaçant pour le régime censitaire que les citoyens se groupassent, non en citoyens actifs, mais en frères. Quand, le 9 juin 1790, elle ordonna qu'il y aurait une fédération à Paris, c'est qu'elle ne pouvait plus faire autrement, et ce décret eut sur- tout pour objet d'ôter à la fédération son caractère démocratique. Elle ne voulut pas que les fédérés fussent élus par le peuple, ni même par les municipalités, qui, malgré leur origine censitaire, montraient parfois des tendances anti bourgeoises. Elle les fit élire par la garde 1. La nouvelle division de la France n'avait évidemment été inspirée par aucune arrière-pensée républicaine. Cependant plus tard, après l'élablissement de la répu- blique, en janvier 1793, Fabrc d'Églantine écrivit: <• Lorsque l'Assemblée consti- tuante décréta la division du territoire en départements, districts, cantons et communes, je m'écriai, au milieu de mes amis : Voilà la république ! » (Robes- pierre, Lettres âmes commettants, l II, p. 281.) 84 NAISSANCE DU PAUTI UEPUBLIGAIN nationale, foire armée qui s'était fort emijourgcoisée, et qui n'était plus guère eomposée que de citoyens actifs. Ces élections furent aussi présentées comme une sorte de plébiscite en faveur de la constitution, et le démocrate Loustallot en gémit. La cérémonie du Champ de-Mars fut, dans l'ensemble, très nationale. On y vit réellement la patrie, la nation souveraine. Et certainement, à considérer en bloc le mouvement spontané et populaire des fédérations de 1790, même dans son aboutissant à demi bourgeois, ce fut un des événements qui préparèrent indirectement la démocratie et la Répu- blique. Les politi(iues dirigeants d'alors s'efforcèrent d'en faire aussi une manifestation anti-démocratique. C'est un fait remarquable que, dans cette circonstance et à cette date, on ait laissé de côté les vain- queurs de la Bastille. La fête eut parfois un caractère fayettiste. Elle eut, dans certains épisodes, un caractère nettement royaliste. Les cris de Vive le jRoi.' balancèrent ceux de Vice la nnlionf Des fédérés, le IS juillet, allèrent crier : Mve la Reine! sous les fenêtres des Tuileries *. La Fédé- ration parut condamner les revendications démocratiques, qui s'étaient manifestées, et les velléités républicaines, qui ne s'étaient pas manifes- tées encore. JJJ Mais ces velléités républicaines vont se manifester bientôt. Quelques semaines après la Fédération, Paris apprend que l'Europe monarchique se coalise contre nous. Louis XVI, bourrelé de remords d'avoir sanctionné la constitution civile du clergé, s'entend avec l'étranger contre les Français. Cela, les hommes perspicaces le devi- nent, et comme il n'y a pas d'autre roi possible que Louis XYI, quel- ques esprits hardis songent alors, et pour la première fois, à supprimer la royauté. Des contemporains semblent avoir cru voir naître le parti républi- cain beaucoup plus tôt. Ainsi La Fayette écrivait à Bouille, le 20 mai 1790 : « La question de la paix ou de la guerre, qu'on agite depuis quelque temps, nous a divisés, de la manière la plus prononcée, en deux i)artis. l'un monarchique, l'autre républicain ^ » ^Lais La Fayette ne dit-il pas cela par artifice d'avocat, et pour décider Bouille, par l'évocation du spectre républicain, à faire cause commune avec les consliliilidiiiiels? Sans doute la discussion sur le pacte de famille (16-22 mai 1790), en présentant l'idée des rois entraînant les peuples à des guerres royales, avait pu provoquer des réflexions républicaines. D'autre part, le décret voté [22 mai), par lequel le roi avait à proposer la guerre. l'Assemblée à la décréter, donnait le dernier mot à la nation et diminuait le pouvoir royal. Mais, dans les débats, il n'y avait eu rien de républicain. Ainsi Robespierre ayant dit (18 mai) que le roi n'est pas le représen(aiil. mais le eovDitis, le délégué de la nation, on murmura. 1. Réi-olittinn.'^ de Prifis, t. IV, p. 12, 5i. 2. Mémoires de Bouille, l" ùdil., t. I, p. 130. NAISSANCE DU PARTI RÉPUBLICAIN 85 Alors l'orateur déclara qu'il n'avait voulu parler que de la charge sublime d'exécuter la volonté générale, et, de ses explications, il résulte qu'il avait entendu parler honorablement du pouvoir royal. La vérité, c'est que, depuis que le roi avait juré la constitution, une partie des patriotes étaient devenus miuistéricls. Voilà la scission, nul- lement républicaine, à laquelle La Fayette faisait allusion, et c'est pour la flétrir qu'on appliquait aux députés anti-ministériels l'épithète imméritée de républicains. De même, et pour les louer, Camille Desmoulins désignait alors les « patriotes » sous le nom de républicains '. 11 aimait à parler de la (( république de France * », et il appelait la Constituante « le congrès de la république de France ^ ». Et ce républicain espérait si peu alors appliquer ses théories qu'il disait à Louis XVI, dans son Journal : « Je jure par la lanterne que, de tous les rois passés, présents et à venir, vous êtes le plus supportable pour un républicain. Il ne tient même qu'à vous d'être aimé, d'entendre retentir notre parquet de vos éloges \ » Ces théories républicaines, il les avait cependant prèchécs, mais sans succès; il y renonce pour l'instant, et il coiistate, au moment même où La Fayette parlait à Bouille de la formation d'un parti républicain, que ce parti n'existe point : « J'ai perdu mon temps, dit-il, à prêcher la république. La république et la démocratie sont maintenant à vau- l'eau, et il est fâcheux pour un auteur de crier dans le désert et d'écrire des feuilles aussi nulles , aussi peu écoutées que les motions de J.-F. Maury. Puisque je désespère de vaincre des courants aussi insur- montables, attaché depuis six mois au banc des rameurs, peut-être ferais-je bien de regagner le rivage et de jeter une rame inutile ^ » Qu'il n'y eût point alors de parti républicain, c'est aussi Loustallot qui nous l'apprend, quelques jours plus tard, dans un article où il dit que, depuis que quelques-uns des corj^phiîes du parti patriote ont passé dans le parti ministériel, il reste à peine soixante députés qui (( combattent encore avec courage dans les questions qui ne regardent pas le roi ». « Mais, ajoute-t-il, dès qu'il s'agit de ses intérêts, ils se condamnent au silence, de peur de prêter le flanc à cette imputation, 1. Ainsi il disait, en mai 1790, dans le n» XXV des Révolutions de France et de Bvabant (t. II, p. 316) : « Tous les républicains sont consternés de la suppression de nos soixante districts. Ils regardent ce décret d'aussi mauvais œil que celui du marc d'argent, et véritablement c'est le plus grand échec qu'ait reçu la démocratie. » 2. Ihid., t. m, p. ISO. 3. T. Il, p. 524. 4. T. II, p. o28 (mai 1790). o. Révolutions de France et de Brahanl, n" XXYII (vers le 20 mai 1790). — Camille Desmoulins ajoute qu'il ne se décourage pas, qu'il veut prouver à Roljespierre qu'il est aussi fier républicain que lui. Or Robespierre n'était pas républicain à cette époque. Mais ici Camille Desmoulins prend le mot de répuhliciin dans le sens de patriote, donnant aussi au même mot, dans le même passage, deux acceptions fort dilTérenles. Cela explique les confusions commises sur la date de la formation du parti républicain. 86 NAISSANCE DU l'AUTI UKPLBLICAIN si souvent répétée, qu'ils sont livrés à un parti opposé au roi, et qu'ils veulent faire de la France une république '. » Ce n'est donc pas au mois de mai 1790 qu'il se forma en France un parti républicain, puisqu'alors tout le monde avait encore l'espoir d'affermir la Révolution par la royauté. C'est trois mois plus tard, quand l'idée se popularisa qu'il y avait une cause des rois et une cause des peuples, quand le soup(;on se répandit que Louis XVI trahissait la France et était d'intelligence avec les émigrés et avec l'Autriche, c'est alors seulement que quelques Français crurent ne pouvoir maintenir la Révolution qu'en supprimant la royauté. Jusqu'ici, on l'a vu, le répuljlicanisme de Camille Desmoulias avait été sans écho. En septembre 1790, un homme de lettres nommé Lavi- comterie - publia un pamphlet intitulé : Du peuple et des rois ^, où il disait : (( Je suis républicain, et j'écris contre les rois; je suis répu- blicain; je l'étais avant de naître. » Selon lui, un roi est l'ennemi-né de la liberté, et il déclare ne pas faire d'exception pour Louis XVL II admettrait un roi élu et non héréditaire, mais c'est la république qu'il demande, en termes aussi clairs qu'emphatiques. Et il n'est pas seul de son avis : le P"" octobre 1790, le journal le Mercure national adhère aux conclusions de ce pamphlet. Ce journal ^, fort peu connu, a beaucoup d'importance, non seule- ment parce qu'il est bien informé en politique étrangère, mais parce que c'est le moniteur du parti républicain à son début, et comme l'organe du salon d'une femme de lettres où se forma le noyau de ce parti. Je veux parler de M""' Robert, fdle du chevalier Guynement de Keralio, professeur à l'Ecole militaire, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, rédacteur du Journal des Savants. A l'exemple de sa mère, qui fut une femme auteur, elle publia des romans, des livres d'histoire, des traductions. Elle avait trente trois ans, quand elle épousa François Robert. C'était un avocat liégeois devenu français et très français, bon garçon au teint coloré, à l'àme chaude, au talent médiocre peut-être, mais loyal et franc, ardent révolutionnaire, membre du club des Jacobins et du club des Cordeliers, et qui, plus tard, repré- 1. Révolutions de Paris, n" XLIX, du 12 au 19 juin 1790. (T. IV, p. 559, 560.) 2. Il sera député de Paris à !a Convention. 3. Paris, 1790, in-8. Bibl. nat., Lb ^9/i285. 4. Mercure nalional et révolutions de VEurope, journal démocratique, rédigé par M™" Roliert-Kcralio, de l"Académie d'Arias; Louis-Félix Guynement, des Inscriptions et Belles-Lettres; Ant. Tournon ; L.-J. Hugou, et François Robert, professeur de droit public, tous membres de la Société des amis de la Constitution. 1790-1791, 5 vol. in-8. Bil»l. nat., Le 2179. En avril 1701. il devint \îi Mercure national et élranfjer, rédigé par Louise Robert, Franrois Robert et Le Brun (le futur ministre des affaires étrangères). Sous ce titre, il parut du 16 avril au 5 juillet 179L (Bibl. nat., Le 2/96.) Ensuite, ce fut le Journal général de l'Europe ou Mercure nalional et étranger, rédigé par Le Brun, puis par J.-J. Smits, du 6 juillet 1791 au 8 août 1792. (Bibl. nat., Le 2/97.) Cf. Tourneux, n»' 10262, 10660, 10680. Il semble que ces jour- nau.x soient la suite du Journal général de VEurope que Le Brun avait publié à Hervé. NAISSANCE DU PARTI REPUBLICAIN 87 senta le département de Paris à la Convention. M"*" Roland , qui n'aimait pas M""" Robert ' et se moquait de sa toilette, avoue dans ses mémoires que c'était « une petite femme spirituelle, adroite et fine ». Patriote en 1790, comme on disait alors, mais patriote démocrate, quand tant d'autres se contentaient du régime bourgeois établi en 1789, et patriote républicaine, quand M"'" Roland soutenait encore le régime monarcbique, elle semble avoir été la fondatrice du parti républicain. Le Mercure national ne se borna pas à faire l'éloge du pamphlet de Lavicomterie. Robert y annonça, dans le numéro du 2 novembre 1790, qu'il allait publier un ouvrage qui montrerait les « dangers imminents de la royauté » et les « avantages sans nombre de l'institution répu- blicaine ». Et, le IG novembre, il écrivit : (( ... Effaçons de notre mémoire et de notre constitution jusqu'au nom de roi. Si nous le conservons, je ne réponds pas que nous puissions être libres pendant deux ans. )) L'influence de ce journal s'étendit assez loin. Les Jacobins de Lons-le-Saunier le lurent et se sentirent républicains. On lit dans le numéro du 14 décembre : (( Extrait d'une lettre des Amis de la Consti- tition de Lons-le-Saunier, adressée à M""" Robert : « Les républicains (( du Jura sont les vrais amants de l'ennemie des rois, d'une franço- « romaine qui, etc. [sic). Nous vous envoyons, vertueuse citoyenne, un (( arrêté de notre Société... Recevez les assurances vraies de l'estime de « 800 patriotes du Jura, dont ces signatures sont les emblèmes. — « Dumas cadet, président ; Imbert, Olivier, secrétaires. » Cet arrêté, en date du o décembre 1790, exprimait le vœu de la réunion d'Avignon à la France. On y affirmait le droit des peuples à s'allier entre eux : (( Si les tyrans nous résistent, les trônes sont tous renversés, la sainte alliance des peuples est enfin couronnée dans tout l'univers -. » L'ouvrage annoncé par Robert parut à la fin de novembre ou au commencement de décembre 1790, sous ce titre : Le Républicanisme adapté à la France ^. L'auteur y reconnaît que l'opinion n'est pas ■1. Ici, cependant, il faut distinguer les époques. Quand M"' Roland écrivait ses Mémoires, dans sa prison, en août 1793, elle était brouillée depuis plus d'un an avec les Robert. Cette brouille datait de la fin de mars 1792 et du refus du minis- tère Roland-Dumouriez de donner une place à Robert. En 1791, les Roland et les Robert étaient en relations amicales et suivies. A l'occasion, Roland collaborait au Mercure national {Lettres à Bancal, 20 juin 1791). Au lendemain du massacre du Champ-de-Mars, c'est aux Roland que les Robert vont demander asile {i/jid., lettre du 18 juillet 1791). 2. Dans le numéro du 4 février 1791 (et non janvier, comme il y est imprimé par erreur), on lit (p. 344) une autre adresse de ces « républicains ». C'est peut-être à cette occasion qu'il se produisit une scission parmi les patriotes de Lons-le-Sau- nier, et qu'il se fonda dans cette ville une autre Société des amis de la constitution. M. H. Libois, dans un appendice à ses Délibérations de la Société -popidaire de Lons- le-Saunier, du 3 novembre 1191 au 23 juin 1793 (Lons-le-Saunier, 1897, in-8), ne semble pas avoir connu la lettre à M'"" Robert, non plus qu'Antoine Sommier dans son Histoire de la Révolution dans le Jura, Paris, ISiG, in-8 (Bibl. nal., Lk ^471). 3. Le républicanisme adapté à la France, par F. Robert, membre de la Société des amis de la constitution de Paris. Paris, chez l'auteur, 1790, in-8 de 110 pages. Bibl. nat., Lb 39/4372. ... 88 NAISSANCE DU PARTI REPUBLICAIN républicaine, mais il veut quand mémo élaljlir la rr'pul)li([ue, paire qu'elle est seule compatible avec la liberté, parce (ju'elle est la démo- cratie. L'Assemblée nationale n'aurait eu ((u'à vouloir la république : l'opinion l'aurait sni\ie. KobiM'l avoue n'avoir pas toujours été répu- jjlicain; il était royaliste sous l'ancien régime : c'est la Révolution (jui lui a ouvert les yeux. Ce libelle fut très remarqué. Les patriotes modérés s'eu émurent, et le Journal des Cluhs eu fit aussitôt une réfutation en règle : (( Nous ne pouvons, dit cette gazette, établir chez nous le gouvernement répu- blicain que de deux manières : ou la nation entière ne ferait qu'une seule et grande république, ou on la démembrerait, et alors un ou plusieurs de ses départements feraient de petites républiques fédéra- tives. » Dans le premier cas, « la France jouirait à peine de sa pré- tendue liberté pendant vingt ans passés au milieu des troubles, des horreurs de la guerre civile, pour tomber sous le joug des libères, des Xérons. des Domitiens modernes, après avoir eu ses Syllas, ses Marins, ses Catilinas )). Dans le second cas, la France serait trop faible contre l'aristocratie et contre l'Europe '. Les patriotes avancés, démocrates, ou se turent, ou firent à Roliert des objections, non de principe, mais d'opportunité. Le Patriote fran- çais du 19 décembre 1790. dans un article non signé (et qui est proba- blement de Brissot), déclara qu'il n'était pas douteux que la république ne fût préférable à la monarchie (ce que ce journal s'était bien gardé de dire jusqu'alors). Mais est-il opportun de l'établir? « Il y a en France beaucoup d'ignorance, de corruption, de villes, de manufactures, trop d'hommes et trop peu de terres, etc., et j'ai peine à croire que le républicanisme se soutienne à côté de ces causes de dégradation. » (( Je désire que ma patrie devienne une république : mais je ne suis ni sanguinaire ni incendiaire, car je désire également que ce ne soit ni par force ni par violence que l'on fasse descendre du trône celui qui l'occupera à celte heureuse époque : je veux que cela se fasse par une loi constitutionnelle, et, de même que l'on a dit à Louis XVI : Placez- vous là, qu'on dise à Louis XVII ou XVllI : Descendez, parce que nous ne voulons [ilus de roi; redevenez citoyen, redevenez membre du sou- verain. )) Cette république, dont personne ne parlait quelques mois plus tôt, la voilà qui est i\ l'ordre du jour de l'opinion, et le Journal des Cluhs le constate en ces termes notables : (( Comme la question de faire de la France une république a été agitée dans diverses sociétés, comme elle circule parmi le peui)le, comme elle y porte l'inquiétude et la fermen- tation, elle mérite la i)lus grande attention, la discussion la plus suivie ^ » Et le comte de Montmorin écrit au cardinal de Bernis, le I. Journal des Clubs, ir^ VI (décembre 1"30), p. 268. Bibl. nat., Le 2/4S3, in-8. 2. /6(V/., n" V, p. 220 (décemlirc 17'JO). MANIFESTATIONS SOCIALISTES 89 3 décembre 1790, que ce n'est pas seulement la religion qui est menacée de ruine, mais peut-être aussi le trône '. Ainsi, en décembre 1790, il y a un parti républicain. Il n'est point sorti des faubourgs et des ateliers, et ses origines n'ont rien de popu- laire. Cette république, qu'on commence à prêcher, est d'origine bour- geoise, d'origine à demi aristocratique, et ces premiers républicains, ce sont quelques raffinés, une femme de lettres, un académicien noble, un avocat, des pamphlétaires aventureux, une élite si peu nombreuse que, comme les futures doctrinaires, elle aurait pu tenir presque tout entière sur un canapé, celui de M""' Robert. Mais ce parti existe, il parle publiquement, il écrit publiquement, il arbore sa bannière, et son programme est discuté dans tout Paris. JY Disons tout de suite qu'avant la fuite à Varennes, ce parti répu- blicain n'arriva pas à se populariser : il ne fut qu'une avant- garde ou une aile du parti démocratique, dont il faut d'abord exposer les progrès et les vicissitudes jusqu'à l'époque oîi Louis XVI, en jetant le masque, changea toute la situation. S'il y eut dans le parti démocratique, en 1790 et en 1791, des ten- dances républicaines, il y eut aussi des tendances socialistes et des tendances féministes. C'était, on l'a vu, au privilège politique de la bourgeoisie que les démocrates s'étaient attaqués, surtout à l'occasion du marc d'argent. Le privilège économique paraissait moins intolérable : 1" parce qu'on venait d'opérer une première révolution sociale, dont les paysans étaient contents; 2" parce que les conditions de l'industrie n'étaient pas telles qu'il pût y avoir une question ouvrière aiguë. Cependant, quelques mois après l'établissement de la classe bour- geoise, la haine du privilège politique amena des écrivains téméraires à attaquer prématurément, et en tirailleurs isolés, le privilège économique. On a vu que, dans VAmi du peuph du 30 juin 1790, Marat avait menacé les riches d'une révolution sociale, s'ils s'obstinaient à main- tenir le cens. Ces excitations no furent pas tout à fait sans écho. On parla çà et là de loi agraire'-, et, soit imprudence, soit malveillance, ce mot fut pro- noncé jusque dans les campagnes, et des voies de fait s'ensuivirent ^ Mais nous n'avons que des indices vagues. Assurément, quand les contre-révolutionnaires accusaient les patriotes en bloc de vouloir la loi agraire, ils mentaient pour les discréditer. Toutefois, il est bien cer- tain qu'outre Marat, il y avait des socialistes dans le parti démocra- tique, et il y eut quelques manifestations sociahstes au début de l'année 1791. ï. Bulletin d'autographes de M. Noël Charavay, août 1899, n° 43399. 2. Révolutions de Paris, t. VII, p. 172. 3. Ihid., t. VIII, p. 218. 7 REVOLUTION FRANÇAISE. 90 NAISSANCE DU PARTI RÉPUBLICAIN Ainsi, un dos journaux los plus répandus d'alors, les Uôvolutions de Paris, publièrent un arliclo intitulé : Des pauvres et clos riches ', à propos du don do 12,000 livres que le Club monarchique avait offert aux sections pour les pauvres. Ce club cherchait, par des largesses habiles, à gagner le peuple de Paris à la cause royale. Les /{évolutions conseillent ironiquement au peuple d'accepter ces présents : cela épui- sera la bourse de ces messieurs. Mais ce n'est pas seulement du pain qu'il faut au j)cuple : il n'oublie pas ses droits de propriété. Est-ce la loi agraire qu'on demande? Non : ce serait trop violent. Il faut souffrir encore quelque temps l'inégalité des fortunes; mais il s'agit, dès main- tenant, de la rendre moins criante. Pour cela, que les riches et les pauvres s'en rapportent à la médiation « de ceux qui ne possèdent ni trop ni trop peu », à ces hommes paisibles chez fjui (( se trouvent con- centrées toutes les lumières de la raison cultivée », et qui o ont préparé la Révolution ». Ces hommes modestes se formeront en phalange de philanthropes et, (( le flambeau de l'instruction à la main », ils se sépa- reront en deux « bandes ». L'une dira aux riches qu'il > ^■a de leur inté- rêt (( de prévenir, en s'exécutant eux mêmes, cette loi agraire dont on parle déjà »; a que le pauvre vient d'acquérir des demi-lumières qui pourraient bien leur devenir fatales, si on ne le mettait pas à même de compléter son instruction; (|u'il n'y parviendra jamais, si la chaîne du besoin le retient constamment attaché sur la mue du travail, depuis le lever du jour jusqu'au coucher du soleil; que ce n'est pas en lui jetant du pain à vil prix qu'on lui fermera la bouche; que le pauvre ne se soucie plus de recevoir, à titre de charité, ce qu'il peut exiger en vertu de ses droits et de sa force; qu'il n'est plus dupe de ces bieafaisances royales ou autres, qu'on fait sonner si haut à son oreille, et qu'il ne se croit pas tenu à reconnaissance envers ceux qui lui offrent, sous le nom de libéralité, ce qui n'est qu'un faible commencement de restitution tardive et forcée ». Que chacun des riches élève un père de famille de la classe indigente au rang des propriétaires, en lui cédant une parcelle de ses possessions. (( Homme opulent, détache de tes acquisitions nationales (pielques arpents pour ceux qui t'ont conquis la liberté. Insensiblement le nombre des pauvres diminuera, celui des riches à proportion. Et ces deux classes, qui étaient deux extrêmes, feront place à cette douce médiocrité, à cette égalité fraternelle, sans lesquelles il n'y a point de véritable liberté ni de paix durable. » L'autre « bande )) dira aux pauvres : Dites au riche (( que vous n'en- viez pas ses châteaux et ses jardins, mais que vous avez droit de réclamer pour chaque père de famille de la classe indigente un petit champ et une chaumière; qu'au lieu de parquer les pauvres comme un vil bétail dans des ateliers publics, vous demandez qu'on proclame la 1. T. VII, 1,. 1G9, no LXXXII, du 29 janvier au o février 1791. MANIFESTATIONS SOCIALISTES 91 loi agraire sur ces vastes landes, sur ces immenses terrains en friche qui occupent le tiers de la surface de l'empire, persuadés ffue la somme des avances indispensables pour mettre en valeur ces grands espaces divisés en petites propriétés ne s'élèverait pas aux frais en pure perte qu'entraînent les travaux de charité, si humiliants pour les individus que la nécessité y condamne, et si complètement inutiles à la chose publique ». Le gazetier socialiste ne pousse pas les prolétaires à la révolte. Que les indigents, dit-il, se contentent d'avoir inspiré un moment la terreur à la classe opulente. Qu'ils persévèrent dans leurs travaux. Oui, ils deviendront tous propriétaires un jour. « Mais, pour l'être, il vous faut acquérir des lumières que vous n'avez pas. C'est au flambeau de l'in- struction à vous guider dans ce droit sentier qui tient le milieu entre vos droits et vos devoirs. )) Cet article ne passa pas inaperçu. La Harpe le réfuta en termes véhé- ments et insignifiants, dans le Mercure de France du 23 avril 1791. Pour bien montrer que le rédacteur des Hévolutions choquait l'opinion dominante, il dit que Rutledge, orateur des Cordeliers, venait de se faire unanimement huer aux Jacobins pour y avoir parlé de la loi agraire \ et il nous apprend ainsi qu'il y avait dès lors des socialistes au club des Cordeliers. Les Révolutions de Paris répliquèrent -, et, cette fois, firent un éloge hardi de la loi agraire, en alléguant « les anciens législateurs » et Jean- Jacques Rousseau. « Et d'ailleurs, vous ne vous apercevez donc pas que la Révolution française, pour laquelle vous combattez, dites-vous, en citoyen, ^st une véritable loi agraire mise à exécution par le peuple. Il est rentré dans ses droits. Un pas de plus, et il rentrera dans ses biens... » Il y a alors d'autres socialistes qu'aux Révolutions de Paris et au club des Cordeliers. J'en rencontre un dans le cercle de citoyens (Lanthenas, l'avocat Viaud, l'abbé Danjou, etc.) qui avaient formé en 1790 une « Société des amis de l'union et de l'égalité dans les familles », en vue d'obtenir l'abolition du droit d'aînesse. Une des personnes associées à cette campagne, l'abbé de Cournand, professeur au Collège de France, publia, en avril 1791, un écrit nettement socialiste, dont voici le titre : De la Propriété, ou la cause du pauvre plaldée au tribunal de la liaison, de la Justice et de la Vérité ^. On lit dans l'avertissement : « Pendant 1. Le U avril 1701, Rutledge, à la lèle d'une députation du clul) des Cordeliers, s'était élevé, devant les Jacobins, contre le monopole des moulins de Corbeil. (Voir la Société des Jacobins, t. 11, p. 312.) Mais nous ne connaissons son discours que par les résumés qu'en donnent \t Journal de la Révolution et le Lendemain. II n'y est pas question de loi agraire. 2. N" XCVI, du G au 14 mai 1791 (t. VIll, p. 242, 247). 3. Paris, 1791, in-S de 76 pages (Bibl. nat.. Inventaire, * E. 5133). Les Révolutions de Paris (t. VIlï, p. 2V't, note 1) attribuent cet ouvrage ■• à M. l'abbù D. C. •-. Étant donné le rôle joué par l'abbé de Cournand dans la société pour l'égalité des par- tages, je crois qu'on peut affirmer que ces initiales sont bien celles de son nom. Je dois ces notions à M. Perroud, l'érudit historiographe de M"'" Roland et de son groupe. 92 NAISSANCE 1)1' PARTI REITHLICAIN qu'on travaillait à l'impression de cet ouvrage, l'Assemblée nationale s'est occupée de la |)ropriété des riches. Elle a décrété l'i'fi-alité de i)ar- tages entre tous les enfants dans les successions ah ht lestât... 11 reste maintenant à s'occuper de la propriété des pauvres et de l'égalité de partage t'ntre tous les citoyens, qui sont aussi des frères, membres de la même famille, et ayant tous les mêmes droits au commun héri- tage. » Et l'auteur expose son système de loi agraire. Il suppose qu'il y a en France 25 000 lieues carrées de terres cnilivahles, et environ 21 ou 22 millions d'habitants, c'est à-dire ((u'il y a 7 arpents par habitant. A\'ant de partager, on mettrait de côté, dans chaque lieue carrée, un tiers des terres, qui formerait le fonds d'Etat, la masse commune, (( où l'on prendrait, à la naissance de cha(pie individu, la portion nécessaire à sa subsistance, et où elle rentrerait aussitôt après sa mort ». Ces terres seraient affermées pour le compte du gouverne- ment, à cpii elles rapporteraient environ 500 millions, et ces 500 mil- lions formeraient le budget de l'Etat. Ainsi, chaque individu aurait une portion de 4 arpents 1/2, libre de toute imposition. A vingt cinq ans, chaiiue Français tirerait au sort sa portion. Le mari tirerait au sort i)ùur sa femme, le père pour ses enfants mineurs. On pourrait louer, affermer, non aliéner ni transmettre par héritage. Les propriétés mobilières resteraient, comme actuellement, aliénables et transmissi- bles par héritage. 11 y aurait une éducation commune et intégrale jusqu'à dix huit ans. L'Assemblée nationale, si elle craint de brusquer les choses, pourrait n'appliquer ce système (|ue peu à peu, à mesure des décès '. 11 est difficile de savoir quel retentissement eut cette utopie, remar- quablement composée et écrite, mais à qui manquait le genre d'élo- quence (]ui plaît au peuple. Un autre abbé, Claude Fauchel, essaya de populariser les idées socia listes. D('jà, en novembre 1790, dans son journal la Bouche de fer, il avait écrit : (( ... Tout homme a droit à la terre, et doit y avoir en iiropriétélo domaine de son existence; il en [)reiul possession par le travail, et sa portion doit être circonscrite par le droit de ses égaux. Tous les droits sont mis en commun dans la société bien ordonnc'e. La souveraineté sainte doit lirer ses lignes de manière que tous aient quelque chose et qu'aucun n'ait rien de trop. » A la tribune retentissante du Cercle social qu'il fonda an Palais Royal, et (jui devait être l'aboutissant d'une fédération de cercles dans le cadre delà franc maçonnerie, avec l'amour universel pour moyen et pour but, Fauchet prêcha brillamment son socialisme. C'était un socialisme chrétien. Tout son système reposait sur la religion catholi((ue nationaliséi'. 11 lança l'anathème aux philoso- phes, et fit ainsi le vide autour de sa doctrine et de sa personne, mais api'ès avoir répandu l'idée d'un supplément de révolution sociale. 1. SuivuiU de longues cl iiilorcssanlcs réponses aux objections possibles. MANIFESTATIONS FEMINISTES 93 Le socialisme, qu'il fût rationaliste ou mystique, n'était nullement accepté par les chefs autorisés du parti démocratique. Ils protestaient tous contre l'idée de la loi agraire. Dans un écrit publié en avril 1791, Robespierre reconnaissait que l'inégalité des biens « est un mal néces- saire ou incurable ' ». Il n'y avait pas de parti socialiste organisé, et le mot môme n'exis- tait pas, parce qu'il n'y avait pas alors de souffrances sociales exces- sives, ni chez les ouvriers, ni chez les paysans. Les socialistes étaient considérés comme des fantaisistes, des isolés, des excentriques. Mais une nouvelle question sociale, autre que celle qui avait été résolue en 1789, se trouvait posée, formulée pour l'avenir, et cela un an après l'établissement du système bourgeois, parce qu'on avait vu fonctionner ce système, parce qu'on avait souffert du privilège poli- tique de la bourgeoisie, et parce que des esprits logiques en étaient venus à contester publiquement le privilège économique, d'où découlait le privilège politique. Y S'il y avait alors des démocrates socialistes, il y eut aussi quel- ques démocrates féministes, qui furent d'avis d'admettre les femmes dans la cité politique. Déjà Condorcet, en 17S8, traçant un plan de réforme politique et sociale, avait demandé publiquement que les femmes participassent à l'élection des représentants -. Et ce n'était point là une nouveauté absolument chimérique. Condorcet partait d'un fait réel, fort oublié aujourd'hui. Si, en effet, l'ancien régime tenait la femme en esclavage quant aux droits civils, il ne lui refusait pas abso- lument tout droit politique. Ainsi les femmes propriétaires d'un fîef furent admises à jouer un rùle dans le système électoral des Assem- blées provinciales et municipales. Il en fut de même pour les élections aux Etats généraux ^, et il arriva que des députés de la noblesse et du clergé durent leur élection à des voix féminines. L'idée d'admettre toutes les femmes à l'exercice du droit de suffrage politique semblait donc justifiée par une expérience partielle. Aussi y eut-il, dès 1789, un premier et assez vif mouvement féministe, qui se manifesta par des pétitions et des brochures, mais qui semble être émané presque unique- ment de femmes, et auquel les hommes opposèrent d'abord un silence dédaigneux. Les femmes plaidèrent aussi leur cause par des actes : elles partici- pèrent à la Révolution, qu'elles contribuèrent à faire réussir, celles-là dans les salons, celles-ci dans la rue, quelques unes à la prise de la Rastille. Elles concoururent à la municipalisation de la France en juillet 1789. Ce sont des femmes qui firent les journées des o et 6 octobre, si décisives. La Commune, en 1790, décora de médailles 1. Œuvres, éd. Laponneraye, t. I, p. 167. 2. Œuvres, éd. Arago, t. VIII, p. 141. 3. Règlement royal du 24 janvier 1789, art. 12 et 20. 94 NAISSANCE DU PARTI REPUBLICAIN Lcaucou]) (le l';ii-isiciiiies. Il y eut (;;i et là, eu proviuee, des bataillons d'amazones, par exemple à Viccn-Big'orre '. Les femmes avaient vrai- nicul l'.iil .iclc (1(> citoyennes, lorsque Condorrot rc|)ril en main leur cause, avec plus dWdat et d'insistance (pi'cu I7SS, d pui)lia, en juil- let ITilll. dans le Journal de la Société de J7S9, un vigoureux et élo- cpient article, intitule : Sur l'admhsion de ht femme au droit de cite, qui était un véritable manifeste féministe ^ Cette fois, les hommes ne purent, comme en 1781), obtenir un ordre du jour dédaigneux sur la question du droit politique des femmes. Le manifeste de Condorcet fit grand bruit. La question fut débattue dans les journaux '', dans les salons, dans les clubs, au Cercle social. Ce cercle, d'abord incertain, adhéra (30 décembre 1790) aux vues de Con- dorcet, et marqua cette adhésion en faisant imprimer et répandre un discours féministe de M"""^ Aëlders, qui essayait de fonder et de fédérer dans toute la France des Sociétés patriotiques de citoyennes. Cependant la plupart des démocrates dirigeants évitèrent de se pro- noncer théoriquement sur la question du droit des femmes, et surtout d'encourager le mouvement féministe tel que M""" Aëlders essayait de l'organiser. Ces clubs de femmes, établis en face des clubs d'hommes, risquaient de diviser la Révolution. A cette tentative dissociante, stéri- lisante, des patriotes au cœur chaud et à l'esprit élevé préférèrent la belle et féconde tentative révolutionnaire d'association fraternelle de l'homme et de la femme. Je veux parler des Sociétés fraternelles des deux sexes, qui jouèrent un rôle si important dans l'élaboration de la démocratie et de la Répu- bli(|ue. Ces sociétés furent un des moyens et un des effets du mouvement démocratique anti-bourgeois; elles furent une des formes des Sociétés populaires. Aujourd'iiui, par ce mot de Sociétés populaires^ il semble qu'on doit entendre tous les clubs politiques quelcon(iues, et ce fut bien là, en effet, le sens du mot en 1793 et en 1794. Mais il n'en était pas de même en 1790 et en 1791 . Le club des Jacobins, ou duh des Amis de la Cons- titution, était une société bourgeoise, c'est-à dire de citoyens actifs, groupés autiiur d'un noyau primitif de députés, afin de préparer, à huis clos, les délibérations de l'Assemblée nationale. Sans doute il y avait là des démocrates avancés, comme Robespierre; mais ce n'était point un club populaire, et le peuple en était exclus. Au contraire, le club des Cordeliers (Société des Droits de l'homme et du citoyen), fran- chement démocratique, unanimement démocratique et anti-bourgeois, 1. Procès-verbal de V Assemblée nationale, 10 août 1790, p. 17, cl 20 novembre 1790» p. 32. Cf. Moniteur, réimpression, t. VI, p, 431. 2. J'ai analysé ce manifeste ailleurs. Voir mon article : Le féminisme pendant la Révolution française, dans la Revue bleue du l'J mars 1898. 3. Voir, par exemple, Révolutions de Paris, t. VII, p. 226. SOCIETES FRATERNELLES 95 fut une société vraiment populaire, aux tribunes publiques, ayant dans son auditoire, et peut-être même parmi ses membres, des citoyens passifs et des femmes. Quand éclata l'antagonisme entre la politique bourgeoise et la poli- tique démocratique, en 1790, il se fonda, sous les auspices des Gorde- liers, des Sociétés populaires, c'est-à-dire admettant parmi leurs mem- bres des citoyens passifs. Il y en eut dans les grandes villes, par exemple à Lyon \ mais sur- tout à Paris -. Quelques-unes ne comptaient que des hommes ; mais la plupart admettaient les deux sexes, et il y en eut même qui admirent des enfants à partir de douze ans ^ Nous n'avons pas de liste complète de toutes ces sociétés; mais il semble qu'il s'en soit établi dans presque toutes les sections de Paris *. Le but premier et avoué des Sociétés populaires, c'est l'instruction du peuple. On réunit le soir, surtout le dimanche, des familles d'ou- vriers pour leur lire la Déclaration des droits, les lois, leur faire un cours d'enseignement civique. Rien de plus simple au début. Une des Sociétés fraternelles des deux sexes, celle qui s'installe dans le même couvent des Jacobins où siègent les Amis de la Constitution, est fondée en octobre 1790 (semble-t-il) par un pauvre maître de pension, Claude Dansard. Il apportait chaque fois un bout de chandelle dans sa poche avec un briquet et de l'amadou. Quand la séance se prolongeait, l'assis- tance se cotisait pour avoir une autre chandelle. Ces humbles réunions ont, dès le début, une grande importance sociale, puisqu'elles réunissent en groupes fraternels des bourgeois et des prolétaires, des hommes et des femmes. Elles jouent un rôle poli- tique, parce qu'elles enseignent au peuple ses droits et popularisent l'idée du suffrage universel. Bientôt, ce n'est plus le pauvre Dansard qui préside celle qui siège aux Jacobins : ce sont des hommes assez considérables, François Robert % Mittié % l'abbé Mathieu ^ Pépin- Dégrouhette ^ Des femmes connues s'y font admettre : M""' Robert- 1. La Société des Jacobins, t. II, p. 147. 2. C'est de juillet 1790 à janvier 1791 que se fondèrent ces Sociétés. Le règlement de la Société populaire de la section de la Fraternité, qui semble avoir été une des plus anciennes, est daté du 10 juillet 1790. Bibl. nat., Lb ^0/2439. 3. En général, pour être admis aux Sociétés populaires, il semble qu'il fallût être âgé d'au moins dix-huit ans. 4. On en trouvera des listes partielles dans Tourneux, Bibliographie de l'histoii-e de Paris, t. II. et dans Isambert, Une année de la vie à Paris. 5. 19 avril 1791 {Mercure national, p. 117). 6. as avril 1791 [Ibid., p. 228). 7. 24 mai 1791 {Ibid., p. 650). 8. 19 juillet 1791 (Arch. nat., Dxx(x^ 36, dossier 37o, pièce 3). Voici comment, à cette date, cette Sociélé intitule ses arrêtés : « Vivre libre ou mourir. Société frater- nelle de patriotes de l'un et l'autre sexe, défenseurs de la Constitution, séante à la bibliothèque des Jacobins Saint-Honoré. » — On n'a malheureusement pas le registre de cette Société populaire, ni, que je sache, d'aucune autre. Mais je trouve 96 NAISSANCE DU PARTI REPUBLICAIN Keralio,M"" Muillo,de rAaulémicde peiiiUirc '. M"" Kolaïul l'ail d'abord la dédaigneuse; elle raille les femmes qui se montrent^; puis, après la fuite à Yarennes, elle se fait inscrire aux Sociétés fraternelles^. Ces Sociétés passent de l'enseignement à l'action : elles surveillent, dénoncent les fonctionnaires, morigènent le Département de Paris, publient des adresses '*. Elles font tout ce que fait le club des Jacobins, mais avec des visées unanimement démocratiques. Au commencement de 17!)1, la Société des indigents (des deux sexes) s'organise contre la nouvelle aristocratie des riches ^ Toutes préparent des mœurs républicaines, en adoptant le tutoie- ment, en substituant les mots de frère et de sœur à ceux de monsieur, madame, mademoiselle ^ M""' Robert ^ qui va s'appeler sœur Louise Robert, se félicite publiquement du grand rôle démocratique que pren- nent les Sociétés populaires, qui deviennent en horreur aux ennemis (Arch. nal., papiers du Comité des rapports) une adresse d'elle à l'Assemblée natio- nale (sans date, reçue le 15 juin 1791), <> en faveur des infortunés citoyens trompés et coupables du département de la Haute-Garonne >■, qui est revêtue de cent signatures autographes. Je crois devoir publier ces noms, autant que j'ai pu les lire, parce qu'on a bien peu d'éléments pour la statistique du parti démocra- tique à Paris en 179i, avant la fuite à Yarennes. Voici donc la liste de ces cent noms : 1. Pépin-Dégrouhette, président. — 2. Musquinct, secrétaire. — :>. N. Chrestien fils, secrétaire. — i. Goubert. — ii. Puzin. — 6. Sadouze. — 7. Jollard. — 8. Tas- sart. — 9. Brocheton. — 10. Bertin. — 11. Canecie. — 12. George. — 13. Maubant. — 14. Moulin. — lo. Paris. — 16. Fournet. — 17. Guilleraut. — 18. f'.habert. — 19. Dupui. - 20. Chailleux. — 21. B. Pollet. — 22. Louis Xoél. — 23. Corbieni. — 2i. Léger. — 2o. Dufour —26. Ulrich. — 27. Mangin. — 28. Remaseilles. — 29. Re- don. — 30. Redon. — 31. George. — 32. Dupont. — 33. Prevelle. — 31. Dupont. — o.j. Veuve Maillard. — 30. Léger f. — 37. Polhcau. — 38. Henaut — 39. Poulain. — iO. Malvaux. — 41. Petra (:'). — 42. Blanchard. — 43. Saunier (?). — 44. Aubin. — 4o. Diel {•>.). — 46. Ganuuel-Dufresne (?). — 47. Goupil. — 48. Mique. — 49. Mathieu, prêtre. — 50. — De Robois. — bl. Drive. — 52. Mongé. — 53. Tournie. — 54. Crétin. — 55. Joubert. — 56. Laiiré. — 57. Bourgoin. — 58. Condiaz. — 59. Su- rian. — 60. Le Gendre. — 61. Maucler. — 62. Ferrant. — 63. Girard. —64. De Roncy. — 65. Cauriez. — 66. Moraux. — 67. Breton. — 68. HoveL — 69. Dafin (?). — 70. Chaboud. — 71. DelToux. — 72. .Mercier. — 73. L'Ecolaus. — 74. Montaudouin. — 75. Marion. — 70. — Royc. — 77. Bernard. — 7S. Petit — 79. Beny. — 80. Kis- sienne. — 81. Watier. — 82. Giroux. — 83. Letournel. — 84. Guillemard. — 85. Driant. — 86. Chartier. — 87. Décret. - 88. Deschesne. — 89. Poumier (?). — 90. J,-J.-D. Janteau. — 91. J.-C. Lusurier. — 92. Douzon. —93. MoUein.— 91. Regnault. — 95. Lavaux. — 90. F. Sadous. — 97. Veuve Collard. — 98. Laligant. — 99. Lafosse. — 100. Poisson. 1. 5 mai 1791. Mercure national, p. 327. 2. Elles se « montraient » beaucoup en eiïef. Au commencement de février 1791, dans la Société fraternelle séante aux Jacoliins, les femmes prêtèrent le serment de ne prendre aucun aristocrate pour lu.iri [Uérolutions de Paris, t. Vil. ]>. 232). 3. Lettres à Bancal, p. 199, 217. 4. C'est ainsi que la Société fraternelle séante aux Jacobins, sous la présidence de Robert, gourmanda le Département de Paris pour son adresse au roi du 19 avril 1791 et envoya son arrêté à tous les départements (Mercure national, p. 1 17). 5. Voir son programme dans la Société des Jacobins, t. H, p. 225 à 227. 6. Mercure national du 23 avril 1791. En mars 179L Richard Cliaix d'Est-Ange avait proposé et fait accepter au Cercle social l'idée de bannir des lettres « les expressions féodales de très humble serviteur et d'y substituer celles de 1res dévoué citoyen ou de très affectionné frère ». [Bouche de Fer du 9 mars 1791, p. 138.) 7. Elle faisait partie à la fois de la Société fraternelle séante aux Jacobins et de celle des Indigents (.l/e/r!/?-(? national, n° du 10 mai 1791, p. 37i). SOCIETES FRATERNELLES 97 de l'État ', et s'écrie avec enthousiasme : « Nos fils, parvenus au plus haut période de la félicité publique, élèveront enfin un véritable monu- ment à la liberté; ils graveront sur la pierre dont il sera construit : Nous le devons aux Sociétés fraternelles^. » Les femmes sont l'âme de ces Sociétés et du mouvement démocra- tique. « Honneur à la plus intéressante moitié du genre humain! Jus- qu'à ce jour, elle avait pris peu de part à la Révolution; jusqu'à ce jour, on avait compté peu de femmes patriotes : mais enfin voilà que la candeur et la grâce sont aussi de la partie, et, à coup sûr, ça ira^. » La démocratie que rêvent les Sociétés populaires est très large; on y admettra même les domestiques, que M"'" Robert propose d'élever par la fraternité à la dignité d'hommes *. Mais ce ne sera pas une démocratie socialiste : en mai 1791, la Société des Indigents arrête de réfuter dans une adresse un libelle incendiaire sur le partage des terres ^ Ce ne sera pas une démocratie féministe, car je ne vois pas qu'aucune Société populaire ait revendiqué les droits politiques pour les femmes. Et si ces Sociétés préparent les mœurs républicaines, si les républicains en sont les meneurs les plus ardents, il ne semble pas qu'on y prononce encore le mot de république. Habilement restreint de manière à ne pas trop choquer l'opinion et à rallier toutes les forces révolutionnaires, leur programme, c'est la sup- pression des conditions censitaires, c'est le suffrage universel. Au commencement de mai, il y eut une tentative (dont l'idée semble être partie du salon Keralio-Robert) pour fédérer les Sociétés populaires de Paris. Sous la présidence de Robert, il se forma un Comité central de trente de ces Sociétés, qui tint ses deux premières séances les 7 et 10 mai 1791, dans le local des Cordeliers ". Le gouvernement de la bourgeoisie sentit la gravité de cet effort en vue d'unifier le mouvement démocratique : le maire fit mettre les scellés sur le couvent des Corde- hers, et c'est alors que la Société des droits de l'homme émigra rue Dau- phine^ Le Comité central tient séance, le 14, dans un jeu de paume". 11 tente, le 15, une coalition de toutes les Sociétés « pour arriver aux 1. Mercure nationat, n" du 22 avril 1791, p. 100. 2. Ibid., n" du 23 avril. 3. Ibid., n" du 8 juin 1791, p. 8i0. 4. Ibid., n° du 22 février 1791. — Le Journal général de la cour et de la ville (p. 580) dit qu'en décembre 1790, il exlslaiL un « club de domestiques » dans le local des Jacobins. Mais peut-être veut-il désigner ainsi, par moquerie, la Société frater- nelle qui siégeait dans ce local. 5. Mercure national, du 27 mai 1791, p. 0i6. Il s'agit sans doute de l'opuscule de l'abbé de Gournand, que nous avons analysé plus haut, p. 91. 6. Mercure national, p. 377, 412. La section du Théâtre-Français siégeait aussi dans ce couvent. 7. Voir dans la revue la Récolution française, t. XXYIII, p. 493, mon article sur le local des Cordeliers. J'y ajouterai ici, d'après le Mercure national (p. 523), qu'avant de siéger rue Dauphine, les Cordeliers siégèrent une fois dans la salle des payeurs des rentes aux Petits-Augustins. 8. Mercure national, p. 523. 98 NAISSANCE Dl' PARTI REPUBLICAIN moyens de Imii' (èle à l'orage ' ». Le club (\o^ Jacobins est invité à envoyer des déiég-iiés an Comité central. 11 hésite, il va le faire : un discours de Gaultier de Biauzat l'en détourne*; il reste ofliciellement un cliil) Ijoiirgeois. Le Comit('> central continue à se réunir et à fonc- tionner, d'abord chez Robert, puis dans une maison de la rue de la Cité^ Mais les hommes politi(iues importants ne s'y adjoignent pas. Toujours monarchistes, ils se défient de ce Comité présidé par un répu- blicain. C'est dans le cadre bourgeois des Jacobins que Robespierre et Petion persistent à placer leur action politicine. Mais les voilà obligés d'être aussi démocrates que les chefs des Sociétés populaires. YJ Tel fut le rôle des Sociétés populaires dans le mouvement démo- cratique, qui, cà Paris, s'accentua et se fortifia par cet accord fra- ternel des hommes et des femmes. Nous allons noter maintenant les principaux progrès de ce mouve- ment, de janvier à juin 1791. Les effets du régime censitaire commencent à paraître décidément intolérables; il y a maintenant un véritable courant d'opinion contre le régime bourgeois, et la lutte des classes s'annonce, éclate presque. M'"^ Roland elle-même, si modérée, si pen radicale, s'élève, dans une lettre à Bancal du 15 mars 1791, contre la « classe des riches ». Cette classe politiquement privilégiée, on commence à l'appeler dn nom qu'elle gardera, la bourgeoisie. C'est dans les Révolutions de Paris, n° Lxxxvii (du o au 12 mars 1791), que je rencontre pour la première fois l'acception nouvelle donnée à ce vieux mot de bourgeois '. Dans un article intitulé : Des bourgeois de Paris et autres, le journaliste anonyme dit : (( Le bourgeois n'est point démocrate, il s'en faut. Il est monarchiste ^ par instinct. Les moutons aussi tiennent pour l'autorité d'un seul ; rien ne saurait les détacher de leur berger, qui pourtant les tond de si près, qu'il les écorche, les vend au boucher, quand ils sont gras, ou les jugule lui-même pour sa cuisine; mais des moutons sans chien et sans berger seraient bien embarrassés d'eux-mêmes et ne sau- raient ([uc faire de leur liberté. Le bourgeois est de même : sur l'échelle 1. Mercure national, p. 49 i. 2. llnd., p. 523. 3. Une (le Glaligny, en la Cité, maison de M. de Loinhro. I! y rédige un règlement, prépare un manifcsie, discute un plan d'organisation {Moxuve national, n"" des 23 et 26 mai 1191, p. o8'J, 035). 4. En détruisant tous les privilèges, la Révolution avait fait disparaître l'ancienne bourgeoisie. Cependant il parait qu a BuU'ort, on continua quelque temps à distin- guer les bourgeois et les habitants. On lit dans une plainte à ce sujet adressée à l'Assemblée législative en mai 1792 : « Les bourgeois ohliennent une part dans la distribution de tous les biens communaux; ils reçoivent annuellement de la muni- cipalité leur bois de chaufTage, une portion dans la division des terres communes; ils jouissent du droit de glandage, marnage, pâturage, etc. Les habiianls sont exclus de toutes ces distributions. » — Ph. Sagnac, La législation civile de la liévo- lution, p. 424. 5. C'est aussi la première fois que je rencontre le mot de monarchiste opposé à celui de démocrate. CAMPAGNE DÉMOCRATIQUE 99 des êtres, il faudrait le placer entre l'homme et le mulet. Il tient le milieu entre ces deux espèces ; il est la nuance qui sert de passage de l'une à l'autre; il a assez souvent les allures droites du second, et quelquefois il s'essaie à la pensée comme le premier, mais cela ne lui réussit pas toujours. » On ne se borne pas à ces injures vagues; la campagne contre les conditions censitaires devient très active, très violente, et la voilà enfin populaire '. Elle a un chef : c'est Robespierre. Au mois d'avril 1791, il fît imprimer un (( discours à l'Assemblée nationale )), qu'il n'avait pas prononcé, et où il proposait un décret pour établir le suffrage universel ^ 11 y argumentait avec autant d'in- géniosité que d'élo({uence. X l'objection que les gens qui n'ont pas de propriété ne sont pas intéressés à la conservation de l'ordre social, au maintien des lois, il répondait que tout le monde est propriétaire. Le pauvre n'est-il pas propriétaire des grossiers habits qui le couvrent? Le pauvre n'a-t-il pas sa liberté, sa vie, que les lois protègent, et n'est-il pas intéressé de la sorte au maintien des lois? Au lieu de le traiter en citoyen, on le ravale au rang des plus odieux criminels. En effet, le crime de lèse-nation, le plus odieux de tous, est puni par la loi de la privation du droit de citoyen actif. Ainsi les pauvres, à qui on refuse ce droit de citoyen actif, sont assimilés aux traîtres envers la patrie ! Encore ces traîtres peuvent-ils, selon la loi, reconquérir leurs droits par des actes civiques : les pauvres ne le peuvent pas; on les traite plus mal que les traîtres! Robespierre rappelle que les députés du Tiers furent élus aux Etats généraux par un suffrage presque uni- versel, et il fait cet éloge du peuple, éloge alors très neuf, très ori- ginal^ : (( ...J'atteste tous ceux que l'instinct d'une âme noble et 1. Halem écrit, à la date du 8 octobre 1790, qu'il a entendu, au Palais-Royal, un homme pérorer dans un groupe contre le régime censitaire : « // a raison, il a raison, enlendil-on de toutes parts, et son auditoire augmentait. » {Paris en 1790, voyaç/e de Ilalem, trad. par A. Cliuquet. Paris, 1896, in-8; p. 190.) 2. Bibl. nat., Le 37/1991^', in-8. 3. C'est à partir de cette manifestation de Robespierre que les patriotes avancés cessèrent en général de parler du peuple et de la multitude avec le dédain qu'avaient montré les philosophes. L'habitude fut prise, dans les gazettes et dans les sociétés révolutionnaires, de faire l'éloge des pauvres et des ignorants, de prêcher en leur faveur une égalité vraiment fraternelle. Cependant, si démocrates qu'ils fussent, les bourgeois d'alors ne se résignaient pas à admettre que les ouvriers, par exemple, eussent absolument les mêmes droits qu'eux. Ainsi, ils leur refusaient et leur refu- sèrent pendant toute la Révolution le droit de coalition et de grève. En mai 1791, les ouvriers charpentiers de Paris, se coalisant, formèrent une « Union fraternelle des ouvriers de l'art de la charpente », et se promirent de ne pas travailler, s'ils n'obtenaient un salaire de 2 livres 10 sols par jour, au lieu des 36 sols qu'ils gagnaient, tandis que, disaient-ils, leurs patrons « se faisaient rembourser par les propriétaires 3, 4 et même 5 livres 10 sols ... (Mercure naiional, du 11 mai 1791.) Sur la plainte des patrons, le corps municipal prit, le 4 mai, un arrêté déclarant « nuls, inconstitutionnels, les arrêtés pris par des ouvriers des différentes profes- sions pour s'interdire respectivement et pour interdire à tous autres ouvriers le droit de travailler à d'autres prix que ceux fixés par lesdits arrêtés ... Ordre fut donné aux commissaires de police de faire arrêter les ouvriers qui tenteraient 100 NAISSANCE DU PARTI llKPrMLICAIN sensiblf^ a ropproelirs de lui et rendus dit;ncs de connaître et d'aimer l'cgalilé, (ju'en général il n'y a rien d'aussi juste et d'aussi bon que le peuple, toutes les fois qu'il n'est point irrite par l'excès de l'oppression; qu'il est reconnaissant des plus faibles ég'ards qu'on lui témoigne, du moindre bien qu'on lui fait, du mal même qu'on ne lui fait pas; que c'est chez lui qu'on trouve, sous des dehors g:rossiers, des âmes franches et droites, un bon sejis et une énergie que l'on chercherait longtemps en vain dans la classe qui le dédaigne. Le peuple ne demande que le nécessaire; il ne veut que justice et tranijuillité. Les riches prétendent à tout; ils veulent tout envahir et tout dominer. Les abus sont l'ou- vrage et le domaine des riches : ils sont les lléaux du peuple. L'intérêt du peuple est l'intérêt général : celui des riches est l'intérêt particulier. Et vous voulez rendre le peuple nul et les riches tout-puissants! » Cet écrit eut un grand retentissement. On le lut à la tribune des Cordeliers, le 20 avi-il 1791. Ce club en vota la publication nouvelle (( par les voies de l'impression et de l'afïîchc ». Il invita toutes les Sociétés patriotiques à faire lire dans leurs séances « cette production d'un esprit juste et d'une âme pure » ; il engagea « les pères de famille à inculcjner ces principes à leurs épouses et à leurs enfants ' ». Et la Société des Indigents félicita Robespierre dans une adresse enthousiaste ^ Il semble que ce soit de là que date l'immense popularité de Robes- pierre. A la Constituante, le 27 avril 1791, à propos de l'organisation de la garde nationale, il parla contre le cens, et, le 28 mai, dans le débat sur la convocation des électeurs pour nommer l'Assemblée législative, il fît un discours contre le marc d'argent. d'empêcher leurs camarades de travailler. François Robert {Mercure national, même mimcro) dit que, si les ouvriers n'avaient pas le droit de se violenter entre eux, la municipalité n'avait pas davantage le droit de les empêcher de se coaliser. Mais il ne voit qu'un principe utile : celui de la libre concurrence. C'est aussi l'opinion des RécoluUons de Paris. Marat, à ce propos, déclama vaguement. (Voir, sur cette question, une réunion de textes dans Bûchez et lîoux, t. IX, p. 4i4, 4io, et t. X, p. 102-114.) Robespierre et les chefs du parti démocratique n'intervinrent pas pour faire reconnaître aux ouvriers le droit de coalition. Il ne semble pas qu'ils aient fait une opposition bien sérieuse à la loi du 14 juin ITJl, qui interdit les coalitions d'ouvriers, ni à celle du IG juin, qui licencia les ateliers de charité. {X propos de ce licenciement, voir les Respectueuses observations faites à VAssemblée nationale par les ouvriers, 28 juin 1791, dans les Arcli. pari., t. XXVII, p. 564.) Il faut dire que les démocrates craignaient toujours que les ouvriers, au moins dans la ban- lieue de Paris, ne se laissassent endoctriner par les contre-révolutionnaires. Ainsi on lit dans la Bouche de Fer du 1" avril 1701, p. 14 : « Je crois devoir vous dénoncer une chose de la plus haute importance. J'ai vu hier, en me promenant hors Paris, des ouvriers aux travaux pulilics (]ui lisaient VA)ni du Roi; je me suis approché d'eux, et j'ai entendu qu'ils l'approuvaient. 11 serait essentiel de surveiller ces quarante mille hommes, que l'on nourrit en quelque sorte pour les faire servir au besoin, et notre municipalité devrait rougir de l'indécente administration de ces travaux, de l'iiiulililé des occupations qu'elle donne à ce rassemblement d'hommes voués à l'inutilité et à la corruption. — G. M. » 1. Voir l'imprimé intitulé : Discours par Maximilien Robespierre et arrêté du club des Cordeliers. Paris, impr. du Creuset, s. 1. n. d.. in-S de 32 pages. Bibl. nat., Le 29/1701. •2. Bibl. nat., Lb ^72398, in-8. CAMPAGNE DÉMOCRATIQUE 101 Le mouvement démocratique s'accentue. Certains corps bourgeois y adhèrent. Ainsi, en mai 1791, le directoire du district de Longwy fait une adresse contre le marc d'argent '. Les Cordeliers en viennent à entreprendre une sorte de revision de tout le régime bourgeois. Le 30 mai 1791, tout en admettant une sou- mission provisoire, leur société déclare qu'il importe « de n'être pas longtemps gouverné par des lois qui seraient incohérentes ou destruc- tives de la Déclaration des droits, dont la conséquence logique est l'égalité des suffrages ». « Le devoir, la vertu, nos serments, notre courage nous prescrivent impérieusement de pénétrer, de détruire le dédale des absurdités qui compromettent la Déclaration des droits. En conséquence, et conformément à cet exposé, le club des Cordeliers a estimé et décidé de former un comité composé de six membres, auquel seront départis les décrets de l'Assemblée nationale, formant chacun en soi, et relativement, les codes organiques de la constitution, afin de les examiner et de les rapprocher, de prononcer entre eux et la Déclaration des droits, de différencier, réfuter et présenter à la Société ceux qui sembleraient contradictoires ou attentatoires à cette Décla- ration, dont ils ne doivent être que le résultat et la conséquence positive. Après ce travail, le comité fera un rapport exact et concluant à l'Assemblée -. » Cet arrêté fut envoyé aux sections et aux sociétés patriotiques, avec invitation d'y adhérer ^ En juin 1791, à la suite de deux discours de René de Girardin, les Cordeliers prennent un arrêté pour demander non seulement la sup- pression du marc d'argent, mais que toutes les lois soient à l'avenir soumises à la ratification du peuple \ Ce qui rend l'agitation anti-censitaire et démocratique très vive en juin 1791, c'est la convocation des assemblées primaires, et plusieurs sections, quoique composées de citoyens actifs, monifestent en faveur du suffrage universel °. Le correspondant parisien de la Gazelle de Leyde écrit que c'est « un mouvement général » ^ Le 8 juin 1791, la section de Sainte-Geneviève nomma deux com- 1. Mercure national du 12 mai 1191. ■2. Nous n'avons pas ce rapport. 3. Club des Cordeliers. Société des droits de Vhomme et du citoyen. Extrait du registre du 30 mai 1791. S. 1. n. d., in-8 de 6 pages. Bibl. nat., Lb ^o/2380. Cet arrêté est signé : Lawal, président; Ciiampiox, secrétaire; Colin, secrétaire; VixNCent, secré- taire-greffier. 4. Bibl. nat., Lb ^'V814, in-8. Cet arrêté est sans date. Mais les deux discours de René de Girardin sont, l'un du 29 mai, l'autre du 7 juin 1791. 5. 11 y eut même des citoyens actifs qui protestèrent contre le régime censitaire en ne prenant pas part aux assemblées primaires. Courrier de Gorsas du IGjuin,. t. XXY, p. 256 : <> Hier ont commencé à Paris les assemblées primaires. Une société de citoyens a profité de celte circonstance pour faire afficher un placard où elle réclame contre le décret abusif, ridicule, inepte, odieux du marc d'argent. Plu- sieurs excellents citoyens qui, ainsi que nous, le paient, et bien au delà, se sont exclus volontairement de ces assemblées, où l'intrigue a devancé le patriotisme et. l'écartera peut-être. - 6. Gazette de Leyde du 28 juin 1791. 10:? NAISSANCE DU PARTI UEPUHLICAIN missairos, qui se réuniraient à ceux des autres sections pour rcdij^er, en faisant usage du discours de Robespierre, une pétition à I'Assemt)lée nationale '. Il ne semble pas que cette démarche ait abouti et qu'il y ait eu à ce sujet un concert de sections -. Mais une autre démarche de la section de Sainte-Geneviève eut plus de succès. Elle envoya aux Sociétés populaires le discours d'un de ses membres, un certain Lorinet, sur le sntTrage universel ^ et le Comité central (nous retrouvons ici rinlUiencc des époux Robert et du parti républicain), réuni le 15 juin *, adopta la pétition suivante ^ : (( Les soussignés, réunis en Comité central des diverses Sociétés fraternelles de la capitale, qui veillent au sulut de la chose publique, viennent de se convaincre que le jour qui doit voir commencer les assemblées primaires sera le signal de la réclamation universelle de ceux auxcpiels on a ravi toutes leurs espérances. « Pères de la patrie, ceux qui obéissent à des lois qu'ils n'ont pas faites ou sanctionnées sont des esclaves. Vous avez déclaré que la loi ne pouvait être que l'expression de la volonté générale, et la majorité est composée de citoyens étrangement appch's passifs. Si vous ne fixez le jour de la sanction universelle de la loi par la totalité absolue des citoyens, si vous ne faites cesser la démarcation cruelle que vous avez mise, par votre décret du marc d'argent, parmi les membres d'un peuple frère, si vous ne faites disparaître à jamais ces différents degrés d'éligibilité qui violent si manifestement votre Déclaration des droits de l'homme, la patrie est en danger. Au 14 juillet 1789, la ville de Paris contenait 300 000 hommes armés; la liste active, publiée par la muni- cipalité, offre à peine 80 000 citoyens. Comparez et jugez ^ » Cette pétition fut signée des présidents de 13 sociétés populaires. On n'a pas ces signatures, mais la Bouche de Fe?' nous donne la liste des 13 sociétés. La voici : « De Sainte-Geneviève, séante à Navarre; des Droits de l'homme, du faubourg Saint Antoine; de l'Egalité, cloître Notre-Dame; des Nomophiles, prieuré Sainte-Catherine; Fraternelle, séante aux Minimes; Fraternelle des Halles; Point central des Arts ''; i. Arch. de la Seine. Marius Barroiix, n" lOoC. 2. Il y eut au moins une adhésion parliculière. Camille Desnioulins {Révolutions de France et de Brahanl, t. VII, p. 142) dit que la seclion du Théâtre-Français « accéda h la pélilion de Sainte-Geneviève ■■. On verra que cette section n'en resta pas là. 3. Douche de Fer du 17 juin 1791. Hilil. nat.. Le 2/317, in-8. 4. lOid. 5. « La rédaction fut proposée à l'assemblée, dit la Bouche de Fer (même numéro), vivement ajiplaudie, et il fallut beaucoup de courafic aux Amis de la Vérité pour empêcher qu'on n"invitùt, par la même adresse, les Sociétés fraternelles à se réunir toutes en corps et à inviter les individus à venir apposer leur signature. On voulut éviter les scènes de lord Georpe Gordon en Angleterre. » 6. Gazette de Leyde du 28 juin 1791; Orateur du peuple, t. VI. ]i. 33n; Bûchez et Roux, t. X, p. 202. 7. Sur cette Société du - Point central des Arts et Métiers », voir la Bouche de Fer du 29 juin, p. 3, et du 4 juillet, p. 7. CAMPAGNE DÉMOCRATIQUE 103 des Droits de l'homme et du citoyen, dite des Cordcliers; des Indigents; de la Liberté, rue de la Mortellerie; des Ennemis du despotisme; Con- fédération universelle des amis de la Vérité; des Carmes, place Maubert \ )) Les pétitionnaires ne purent obtenir c|ue leur adresse fût lue à l'Assemblée constituante; mais ils l'afiichèrent dans tout Paris. Voici comment la Bouche de Fer relate ces incidents : « Nous devons rendre compte de la démarche des députés auprès du président de l'Assemblée nationale. Il avait a/faire, ne recevait personne. Le patriote Mandard lui fit dire que la pétition, qu'il ne voyait signée que d'une trentaine de noms, en représentait au moins 40 000; et le président, visible par lettres, promit de faire lire la pétition à l'Assemblée nationale. Elle n'a point été communiquée. Comme elle a été afTichée hier mercredi ^ dans toutes les rues de la capitale, nous ne savons pas trop comment l'astu- cieux Dauchy, président de l'Assemblée nationale, se justifiera envers ses collègues, envers toutes les Sociétés fraternelles de la capitale indi- gnées, et surtout envers la justice ^. » Deux sections au moins adhérèrent à cette grande manifestation et prirent part au pétitionnement anti-censitaire. La section du Théâtre-Français, réunie en assemblée primaire, se refusa (16 juin) à faire une pétition collective, qu'elle jugeait illégale, mais elle chargea Danton, Garran de Coulon, Bonneville et Camille Desmoulins d'en rédiger une, que ses membres signeraient individuel- lement ^ La voici : (( Pères de la patrie, reconnaissez vos propres décrets! La loi est l'expression de la volonté générale, et nous voyons avec douleur que ceux qui ont sauvé la patrie, le 14 juillet, qui firent alors le sacri- fice de leur vie pour vous arracher aux dangers qui vous menaçaient, sont comptés pour rien dans les assemblées primaires. « Ordonner que des citoyens obéiront à des lois qu'ils n'ont pas faites ni sanctionnées, c'est condamner à l'esclavage ceux-là même qui ont renversé le despotisme. Non, les Français ne le souffriront pas. Nous, citoyens actifs, nous n'en voulons pas ^ 1. Bouche de Fer du 17 juin, p. 10. 2. 15 juin 1791. 3. Bouclie de Fer du 17 juin. 4. Etienne Cliaravay, Assemblée électorale de 1791, p. VII. Dans les Révolutions de France et de Brabant, t. VII, n° LXXXI, p. 142, 144, Camille Desmoulins expliqua en détail quelle fut sa part de collaboration à cette pétition. 5. Cette phrase fut imprimée d'abord, par exemple dans le Creuset, t. II, p. 466 (dont nous suivons le texte, d'ailleurs), à une autre place, c'est-à-dire avant les mots : Déclarer que l'impôt. On lit à ce sujet dans la Bouclie de Fer, n" LXIX, du 19 juin 1791 : « La seconde pétition des citoyens actifs, qu'on a lue dans le der- nier numéro, p. 13, était faite par différents commissaires. Une première a été vivement applaudie; dans une autre on trouva une idée heureuse : on demanda qu'elle fût insérée dans la rédaction approuvée. Comme on imprima la pétition fort à la hâte et pendant la nuit, la phrase d'addition se trouva, par la faute d'un renvoi mal compris, placée au milieu d'une autre phrase. " Suit le texte rectifié. 104 NAISSANCE DU PARTI REPUBLICAIN (( Vous venez de ranger parmi les plus grandes peines la dégradation civique. Le Code pénal fait prononcer au criminel par le greffier : « Votre pays vous a trouvé convaincu d'une action infâme; la loi vous (( dégrade» de la (jualité de citoyen français. » (( Quelle est l'action infâme dont vous avez trouvé coupables, dans la capitale, deux cent mille citoyens? (( Déclarer que l'impôt ne sera consenti que par la nation, et, par un autre décret, exclure du droit de cité la majorité des citoyens contri- buables, c'est anéantir la nation. L'art social est de gouverner le tout par le tout. (( Faites donc disparaître ces décrets , qui violent votre sublime Déclaration des droits de l'iiomme et du citoyen ; rendez-nous donc des frères qui jouissent avec nous des bienfaits d'une constitution qu'ils attendent avec impatience, qu'ils ont soutenue avec courage! Que la totalité absolue sanctionne vos décrets, ou il n'y a ni constitution ni liberté. )) Aussitôt cette pétition se doubla, en quelque sorte, d'une autre pétition, commune à la section des Gobelins et à celle du Théâtre- Français. On lit en effet dans la Bouche de Fer du 19 juin 1701 : « Au milieu des discussions élevées sur cette pétition, à la section du Théâtre-Fran- çais, une députation de la section des Gobelins a demandé à être intro- duite. Cette section généreuse avait envisagé la question sous un nou- veau point de vue. La section du Tliéàtre-Français a fraternellement adhéré et nommé des commissaires pour concourir à la rédaction d'une pétition commune. Au seul nom d'un des députés — c'est vraiment l'homme à la Bouche de Fer ' — on a demandé (ju'il prît la plume et qu'on procédât à la rédaction de la pétition. Cinq commissaires d'un très grand mérite ont été adjoints aux députés du Théâtre-Français. » Le texte une fois rédigé, lu et apj)rouvé, (( on a voté des remerciements au rédacteur de l'adresse, dont les idées mères, en ce qui concerne le décret de pétition {sic), appartiennent au patriote Thoi-illon. prf'sident de la section des Gobelins. » 11 n'y a pas dans cette p(''tition de « ixtint de vue nouveau », comme le disait la Bowhe de Fer. C'est l'affirmation énergique des idées popu- larisées par tîditcspicrre. Il y a contradiction enti'c la Déclaration des. droits et toute restrictif m censitaire. (( ... Tout citoyen âgé de vingt- cinq ans et domicilié, pourvu qu'il paie à la patrie sa dette de citoyen, ne doit-il pas être éligible? En douter seulement serait se rendre cou- pable et même ingrat envers vos bienfaits. Préparez les jours sacrés de la sanction universelle de la loi par la totalité absolue des citoyens. Consommez le plus bel ouvrage qui fut jamais. Point tie nation, point de constitution, point de liberté, si, parmi des hommes qui naissent 1. Nicolas Bonncvilie. MANIFESTATIONS REPUBLICAINES 105 libres et égaux en droits, un seul est forcé d'obéir à des lois h la forma- tion desquelles il n'aurait pas eu la faculté de concourir '. » La pétition fut remise par 16 députés au président de l'Assemblée nationale ^ « Ce président, Beauharnais le jeune, a paru désirer qu'elle fût lue; mais on a demandé l'ordre du jour, et d'autres le renvoi au Comité de Constitution. D'André a pris la parole, et il a demandé que le Comité rendît compte des objets de la pétition et des formes dans lesquelles elle a été présentée, afin, a-t il ajouté, qu'on ne puisse pas violer nos lois sous nos yeux, et de faire un grand exemple ^ » YJJ Si considérables que fussent les progrès du parti démocratique en juin 1791, il était encore en minorité, même à Paris. Dans cette minorité, les répujjlicains, on l'a vu, ne forment qu'un petit groupe, une aile gauche ou une avant-garde, qui, par les Sociétés populaires, essaie non pas de républicaniser dès lors le peuple (ces Sociétés ne par- lent pas encore de république), mais d'amplifier et de précipiter le mou- vement démocratique, dont l'aboutissant logique devait être un jour la république, et, en attendant, de familiariser le peuple avec le mot de république, d'affaiblir ses instincts royalistes. Tâchons de noter chronologiquement les principales manifestations, soit républicaines, soit royalistes, de décembre 1790 à juin 1791, A la fin de 1790, le club des Impartiaux (fondé par Clermont-Ton- nerre et les « monarchiens ») se transforme en club des Amis de la Constitution monarchique. Corsas dit, dans son Courrier du 20 dé- cembre, que (( le jjut avoué de ce club est de s'opposer à l'esprit de républicanisme, qui germe, disent les membres, dans toutes les têtes * ». Et il ajoute : « Assertion aussi fausse qu'absurde. » Cependant lui- même constate les progrès de l'idée républicaine, quelques jours plus tard ^ : (( Supposc-t-elle (cette Société monarchique) que les Amis de la constitution séant aux Jacobins sont des ennemis de la monarchie, parce que quelques-uns des membres de cette Société ont des sentiments républicains? )) En tout cas, il y a, dès lors, querelle ouverte entre la monarchie et la république. C'est au théâtre qu'éclatent et s'entre-cho- 1. On trouvera celte pétition dans la Bouche de Fer du 19 juin 1791, p. 4 à 6. Le texte manuscrit est aux Archives nationales, D iv, 51, n" 1488, pièce 2. Ce texte est signé d'un grand nombre de citoyens de la section des Gobelins et de celle du ThéàLre-Françairi. Parmi ces derniers, je relève les noms de Sergent, président de l'assemblée primaire, Momoro, N. Bonneville, Boucher de Saint-Sauveur. 2. La Bouche de Fer du 19 juin, p. 7, dit qu'elle « vient d'être remise », et le même journal, n° du 21 juin, p. 8, dit « qu'elle a été présentée ce matin ». Cepen- dant, en marge du manuscrit des Archives, on lit : « Reçu le 2 juillet. Renvoyé au Comité de constitution : Alex. Beauharnais, président. » Nous ne savons comment expliquer ces dilTérences de date. Il est cependant évident, d'après le récit de la Bouche de Fer, que la pétition fut présentée le 19 ou le 20. 3. Bouche de Fer du 21 juin, p. S. 4. Cf. Journal général de la cour et de la ville du 29 décembre 1790, p. T19> 5. Courrier du 29 décembre 1790, p. 439. Q REVOLUTION FRANÇAISE. " 106 NAISSANCE DU PARTI REPUBLICAIN quent les opinions. A une représentation de Brulus, nn papier fut lancé et lu : on y exprimait la crainte que celle tragédie n'enhardît les fac- tieux à se « former en république )). A cette phrase du papier : (( J'aime avec transport la liberté, mais j'aime aussi mon roi! » un jeune garde national s'écria : (( Eh bien, qu'il le garde pour lui! ». « A ce cri indis- cret, dit Ciorsas, il s'est fait un tumulte effroyable, et l'on voulait que cet audacieux fit amende honorable. Il s'est évadé '. » Il y eut aussi, vers la môme époque, des mainfestations anti-républi- caines au théâtre d'Arras et à celui de Lyon -. D'autre pari, les Révolutions de Pai'is proposent la formation de bataillons de tyrannicides ^ Sans doute, il s'agit de tuer les rois étran- gers, et non de tuer Louis XVI. Bien au contraire, il faut le protéger contre les complots aristocratiques : (( Le monarque est du très petit nombre de ceux qui réconcilieraient un Brntus avec la royauté. Un roi qui laisse asseoir à côté de lui, sur le trône, la liberté nationale mérite tout l'attachement de la nation. Le repos du peuple tient à l'existence d'un tel roi \ » Cela n'empêche pas que ce journal n'attaque directe- ment et populairement l'idée royaliste, en présentant les rois en général comme étant les ennemis des peuples. Il n'ose pas encore parler de république, mais il déclare que (( la nation peut abroger la royauté », tandis que « le roi ne peut pas abroger la nation M). Et il fait remar- quer que, « depuis le 14 juillet 1789, le terme de roi a changé de signi- fication pour nous : il ne donne plus que l'idée d'un citoyen chargé de surveiller l'exécution des décrets d'une souveraine assemblée ^ )). Bientôt, il s'enhardit à dire : (( C'est parmi les plus républicains d'entre le peuple qu'on trouvera à recruter le bataillon sacré des tyrannicides. » Et aussitôt, comme s'il craignait d'avoir montré le bout de l'oreille, le gazetier ajoute en note : « C'est-à-dire les véritables amis de la chose publique. C'est la signification primitive du mot républicain. Hélas! dans ce temps de confusion, il faut tout expliquer '. )) Ces hésitations des Révolutions de Paris s'expliquent par ce fait qu'on ne voit alors aucun progrès des idées républicaines dans le peuple. Gorsas écrit, le 12 février 17!) l : (( Louis XVI est allé hier au jardin du Roi. Lorsqu'il a passé sur le port, les charbonniers (qui ont 1. Courrier du 8 décembre 1700. C'est le 17 novembre 17'JÛ (|u'avail eu lieu la première reprise de Brutiis. Il y en a un compte rendu dans Halem, trad. Chuquet, p. 309 et suiv. 2. Journal r/éin'ral de la cour et de la ville du 2 décembre 1790, p. 363. 3. II s'en fallut de beaucoup que celte idée fût acceptée par tous les démocrates. Faucliel la critiqua, en disant : « Je ne suis ni tyrannicide, ni tyrannophage » {Douche de Fer du 17 février 1791, p. 291. Bibl. nat., Le 3/31", in-8.) Cependant, quelques semaines plus tard, le Cercle social applaudira à une motion en vue de ■< juger les rois ■■. Voir la Douche de Fer des 15 et 17 mars 1791, et des 7 et 11 mai suivants, p. 304, 333. 4. N" LXXIV. du 4 mars au 11 déceml)re 1790, p. 44o-45o (cf. p. 615). 5. N" LXXVl, du 18 au 23 décembre 1790, p. 381. 6. N" LXXVIIl, du ['' au 8 janvier 1791, p. 671. 7. N» LXXXI, du 22 au 29 janvier 1791. MANIFESTATIONS RÉPUBLICAINES 107 donne les preuves les plus efficaces de patriotisme) se sont mis en haie. Sa Majesté a passé au milieu d'eux et en a reçu les marques les plus touchantes d'affection et de respect ^ » Marat, cfui est maintenant très populaire ", hésite et se contredit, encore plus que le rédacteur des Révolutions de Paris, sur la question de la forme du gouvernement. Nous l'avons vu nettement monarchiste aux premiers temps de la Révolution ^ Cependant, bien qu'il ne fré- quente pas le salon de M"" Robert, il semble se rallier au parti réj^u- blicain dès la naissance de ce parti. On lit dans VAmi du Peuple du 21 octobre 1790 : « C'est une erreur de croire que le gouvernement français ne puisse être que monarchique, qu'il eût même besoin de l'être aujourd'hui... » Et dans le numéro du 8 novembre 1790 : (( Et de quoi sert aujourd'hui le prince dans l'État, qu'à s'opposer à la régé- nération de l'Empire, au bonheur de ses habitants? Pour l'homme sans préjugé, le roi des Français est moins qu'une cinquième roue à un char, puisqu'il ne peut que déranger le jeu de la machine politique. Puissent tous les écrivains patriotes s'empresser de faire sentir à la nation que le meilleur moyen d'assurer son repos, sa liberté et son bonheur est de se passer de la couronne! Ne cesserons-nous donc jamais d'être de vieux enfants? )) Mais il s'aperçoit que la propagande républicaine échoue auprès des ouvriers, il entend les cris royalistes des charbonniers du port, et il n'hésite pas h se déjuger. « J'ignore, écrit-il le 17 février 1791, si les contre-révolutionnaires nous forceront à changer la forme du gouver- nement, mais je sais bien que la monarchie très limitée est celle qui nous convient le mieux aujourd'hui... » « Une république fédérée dégénérerait bientôt en oligarchie... » Et, parlant de Louis XVI, il n'hésite pas à écrire : « C'est, à tout prendre, le roi qu'il nous faut. Nous devons bénir le ciel de nous l'avoir donné *. )) Croit-on que Marat eût écrit cette phrase si flatteuse pour Louis XVI, si elle n'avait pas correspondu à l'état d'esprit des ouvriers parisiens? C'est en royalistes plutôt qu'en républicains que ceux-ci s'émou- vaient alors des bruits de fuite du roi. Que deviendraient-ils, si on leur enlevait leur père et leur guide? Le départ de Mesdames, tantes du roi (19 février 1791), inquiéta le peuple. 11 crut que le reste de la famille royale allait s'en aller aussi. Ses craintes et ses soupçons 1. Courrier du 12 février 1791, p. 181. 2. Halem (Ij-ad. Chuquet), leUre du 8 octobre 1790 : •< Près du Louvre, en plein vent, j'ai vu un homme bien mis qui lisait à la foule attentive de longs passages de VAmi du peuple, remplis d'invectives contre les ministres. » 3. Voir plus haut, p. 51, notre analyse de son opuscule : La ConsliLulion Dans VOffrande à la patrie (Bibl. nat., Lb 39/1079, in-8, février 1789), il avait écrit, p. 54 : « Nous ne voulons point renverser le trône, mais rappeler le gouvernement à son institution primitive, et corriger ses vices radicaux, prêts à perdre pour tou- jours et le monarque et ses sujets. » Et aussi, p. 35 : « Béni soit le meilleur des rois! » 4. Ami du peuple, n" 374, p. 8. 108 NAISSANCE DU PARTI REPUBLICAIN ileviiircnt un cauchemar ilouluureux. 11 s'imagina que le donjon de Yinccnnes, armé pour des projets sinistres, était relié aux Tuileries au moyen d'un souterrain secret, par où le roi s'évaderait, et il se porta à cette forteresse pour la démolir (28 février). La Fayette le dispersa. Le même jour, aux Tuileries, des nobles armés de poignards ou de pistolets s'étaient groupés autour du roi : une sorte d'insur- rection les désarma. Cette journée « des chevaliers du poignard » excita les imaginations jusqu'au délire. L'Assemblée s'associa aux peurs populaires par le décret du 28 mars 1791, où il était dit : « Le roi, premier fonctionnaire public, doit avoir sa résidence à vingt lieues de distance au plus de l'Assemblée nationale, lorsqu'elle est réunie; et, lorsqu'elle est séparée, le roi peut résider dans toute autre partie du royaume. » La reine et l'héritier présomptif étaient tenus à la même résidence. Enfin, « si le roi sortait du royaume, et si, après avoir été invité par une proclamation du Corps législatif, il ne rentrait pas en France, il serait censé avoir abdiqué la royauté )). Ce décret, voté malgré les protestations de la droite, fit sensation, tant par cette expression de fonclionnaire public appliquée au roi que parce que le roi était privé, comme un agent subordonné, d'une partie de sa liberté. Le peuple trouva qu'on le laissait encore trop hbre et ne voulut pas lui laisser cette latitude de voyager à vingt lieues de distance. Le 18 avril 1791, un mouvement populaire empêcha de force le roi de se rendre à Saint-Cloud : le voilà prisonnier. Le peuple entend garder quand même le roi avec lui, comme un bouclier, comme un talisman : il le rudoie et il l'aime. Quand, en mars 1791, Louis XYl avait eu un gros rhume avec un dérangement d'estomac, les bulletins de sa santé provoquèrent des manifestations de sensibilité dont se moqua Camille Desmoulins '. Mais le républicanisme continue à progresser dans une partie de la société cultivée, parmi les démocrates lettrés. Les Jh'volulions de Paris se décident enfin à attaquer ouvertement la royauté. Dans le numéro daté du 26 mars au 2 avril 1791, on lit un (( décret proposé à l'Assem- blée nationale des 83 départements, portant al)olition de la royauté * ». Après de nombreux considérants républicains, on y proposait, entre autres articles, les suivants : (( La nation ne reconnaît pour chef suprême de l'Empire que le président de son Assemblée représentative et permanente. On ne pourra être élu président avant sa cinquantième année, ni pour plus d'un mois, ni plus d'une fois en sa vie. Une écharpe de laine blanche passée autour des reins sera la seule marque distinctive de la dignité de président des Français. La liste civile du président des Français consistera en un appartement dans l'intérieur du palais de l'Assemblée nationale. A l'imitation de la pàque des \. Hévolulions de France et de Bvabanl, n" LXIX. p. 159. 2. T. VU, p. 613. MANIFESTATIONS REPUBLICAINES 109 Hébreux, il sera institué une fètc commémorative, qui tombera le 1" juin, jour de l'expulsion des Tarquins à Rome, et consacrée à célé- brer l'abolition de la royauté, le plus grand des fléaux dont l'espèce humaine ait été la victime. » Ce projet était signé (( par un abonné » : mais bientôt la rédaction des Révolutions de Paris y adhéra formellement, sauf quelques réserves de détail '. Un des organes du club des Cordeliers, le journal le Creuset, par Rutledge, adhéra aussi à la république, à la fin de mai 1791 ', et même à cette république fédérative si redoutée de l'opinion. Après avoir parlé des mouvements des émigrés, Rutledge disait : « Quant à nous, peu affectés de ces mouvements, nous croyons lire dans un infaillible avenir cette progression inévitable de la Révolution : le des- potisme de la dynastie issue de Henri de Navarre a graduellement amené les peuples au choix éventuel et forcé d'un gouvernement mixte; mais les calamités renaissantes des abus de cette espèce de gouvernement les précipiteront vers un système de république fédé- rative, dont les racines, pour les bons yeux, se développent journelle- ment déjà dans les divisions locales de l'Empire français ^. » Môme dans certains salons de la noblesse et de la haute bourgeoisie, l'idée d'établir la république en France est acceptée, en ce printemps de 1791. x\insi Gouverneur Morris écrivait, le 23 avril : (( ... x'Vprès le dîner, M. de Flahaut se déclare républicain, ce qui est très à la mode. J'essaie de lui en démontrer la folie, mais j'aurais mieux fait de ne pas m'en mêler... Je vais ensuite chez M"" de Laborde : elle se plaint beaucoup du parti républicain... » Ce parti républicain, dont l'existence est maintenant réelle, n'a pu obtenir encore ni l'adhésion définitive de Marat (on l'a vu), ni à aucun degré l'adhésion de Robespierre ^ ni celle des autres chefs officiels, si je puis dire, du parti démocratique. Même ceux d'entre eux qui sont déjà républicains au fond du cœur croient encore que, dans l'état d'esprit royaliste du peuple, c'est faire le jeu de la bourgeoisie (et aussi des partisans de l'ancien régime) que de parler de république. Ils veulent opérer d'abord la réforme démocratique du suffrage, réforme enfin comprise et désirée par le peuple : quant à la république, on verra plus tard. A la propagande républicaine de M""" Robert s'oppose victorieuse- ment l'influence opportuniste (dirions-nous) de M"" Roland ^ répu- 1. On reprochait, par exemple, à 1' « abonné » d'avoir confondu le pouvoir légis- latif et le pouvoir exécutif. N" XGVI, du 7 au 14 mai 1791, t. VUI, p. 253. 2. Le Creuset du 30 mai 1791, t. II, p. 334. Bibl. nat., Le 2/o28, in-8. 3. Cette phrase, chose curieuse, a la structure et l'allure d'une phrase d'Auguste Comte. 4. ^1""= Robert déclara plus lard que ni Robespierre ni Marat ne mirent les pieds dans son salon. Louise Robert à Monsieur Louvet, impr. Baudouin, s. d., in-8 de 4 p. Bibl. nat., Ln 27/n6i2. 5. Elle était revenue à Paris au commencement de mars 1791. 110 NAISSANCE DU PARTI RÉPUBLICAIN blicainc par instinct ', monarchiste par raison -. Elle reçoit amicale- ment Brissot, elle collabore au Patriote français^ et la polémique de ce journal sur la (juestion republique ou monarchie tend à faire échec à la politique du groupe républicain, beaucoup plus nettement qu'au moment des premières manifestations de ce parti '. Choderlos de Laclos avait dit, dans son journal ' : (( Notre consti- tution a deux sortes d'ennemis en France : les uns veulent une démo- cratie, et point de roi; les autres veulent un roi, et point de démo- cratie. » Parmi les premiers, il nommait Robert et Brissot; parmi les seconds, d'Eprémesnil. Brissot répondit à Laclos dans le Patriote des 9 et 12 avril 1791. II se moqua de l'antithèse élaborée par l'auteur des Liaisons dangereuses, et fît en ces termes sa propre profession de foi : « J'ai dit que M. Cho- derlos me calomniait en m'accusant de ne pas vouloir de roi ; non que je ne croie pas que la royauté est un fléau, mais parce qu'avoir une opinion métaphysique, et rejeter dans le fait le roi adopté par la constitution, sont deux choses différentes. L'adoption est permise; la réjection est coupable. » « L'Assemblée nationale a décrété la monar- cliie : je m'y soumets; mais, en m'y soumettant, je cherche h prouver qu'il faut donner aux représentants du peuple une force telle que le pouvoir exécutif ou le monarque ne puisse ramener le despotisme; je veux une monarchie populaire, où la balance penche toujours du côté du peuple. Telle est ma démocratie. » « Le spirituel Cloots dit avec raison que tous les gouvernements libres sont de vraies républiques. C'est une vérité si triviale que, dans les anciens États généraux, le roj'aume de France est appelé souvent la république de France; et, dans une révolution où les droits de l'homme ont été rétablis en leur entier, où il existe une chose publique, on calomnie, on anathématise, on cherche à rendre odieux au peuple ceux qui veulent empêcher que cette chose publique ne devienne la chose privée d'un ou de plusieurs hommes. » D'autre part, Petion, dans une lettre du 22 avril 1791 à VAmi des paliiotes, se plaignit de ces discussions sur la monarchie et la répu- blique. Ce sont des mots, dit il, qui n'ont pas de sens précis. « Il y a 1. Sensible aussi h l'influence de la révolution anfrlo-nméricaine, comme l'était Brissot, et vivement impressionnée par les idées de Thomas Paine et de Williams. 2. Par raison est bien le mot propre. M. Perroud, si compétent en tout ce qui touche la biographie des époux Roi ind, me fait remarquer qu'ils n'ont jamais, à aucun moment, même aux heures des naïves illusions de 1789, cru à Louis XVI régénérateur. La raison en est simple : Roland, inspecteur des manufactures, avait trop souffert de l'administration royale. Dès le début de la Révolution, tous deux sont d'avis que la France est r)erdue, si elle ne change de roi, même par des moyens violents. (Lettre à Rose, * Roland républicaine, comme le montrent ses lettres à Bancal. 3. Bouche de Fer du 25 juin. Voir aussi dans la Bouche de Fer du 23 juin, l'article intitulé : Conseil aux piques du 14 juillet : •< Point de roi, point de protecteur, point de d'Orléans. » « Que les 83 départements se confédèrent et déclarent qu'ils ne veulent ni tyrans, ni monarques, ni protecteurs, ni régents... <• Qu'on établisse le suffrage universel. ^28 LA FUITE A VAUENNES ET LE MOUVEMENT REPUBLICAIN taire, un dic(;ilriir suprême, pour faire main basse sur les principaux traîtres connus, ^'ous êtes perdus sans ressource, si vous prêtez l'oreille à vos chefs actuels, qui ne cesseront de vous cajoler et de vous endormir, jusqu'à l'arrivée des ennemis devant vos murs. Que dans la journée lo tribun suit nommé. Faites tomber votre choix sur le citoyen ([ui vous a montré jusqu'à ce jour le plus de lumières, de zèle et de fidélité. Jurez-lui un dévouement inviolable et obéissez-lui religieu- sement, dans tout ce (]u'il vous ordonnera, pour vous défaire de vos mortels ennemis... » « Un tribun, un tribun militaire, ou vous êtes perdus sans ressource. Jusqu'à présent j'ai fait pour vous sauver tout ce ([ui était au pouvoir iiumain : si vous négligez ce conseil salutaire, le seul qui me reste à vous donner, je n'ai plus rien à vous dire, et je prends congé de vous pour toujours '... » De ce langage, qui n'est à vrai dire ni républicain ni monarchique, on peut seulement conclure ([ue Marat ne croyait pas que le peuple français fût encore mùr pour la liberté. C'est sa manière de voir, que rien ne changera, et qui, d'ailleurs, n'est adoptée ouvertement par aucun autre démocrate. Voilà ce qui se disait, dans les journaux démocratiques, avant que l'on connût l'arrestation de Louis XVI. C'est aussi antérieurement à cette nouvelle que le club des Cordeliers fit {Ï2 juin) une adresse à l'Assemblée nationale pour lui demander d'établir la république en France. ((.... Nous voilà donc, y disait-il, dans le même état où nous étions après la prise de la Bastille : libres et sans roi. Reste à savoir s'il est avantageux d'en nommer un autre... La Société des amis des droits de l'homme... ne peut plus se dissimuler que la royauté, que la royauté héréditaire surtout, est incompatible avec la liberté. Elle n'aurait peut- être pas de sitôt demandé la suppression de la royauté, si le roi, fidèle à ses serments, s'en fût fait un devoir... Nous vous conjurons, au nom de la patrie, ou de déclarer sur le champ que la France n'est plus une monarchie, qu'elle est une république, ou du moins d'attendre que tous les départements, que toutes les assemblées primaires, aient émis leur vœu sur cette question importante, avant de penser à replonger une seconde fois le plus bel empire du monde dans les chaînes et les entraves du monarchisme. » C'est sur la motion de Robert que cette pétition fut votée, et c'est Robert qui en fut, d'après sa propre déclaration, le principal rédacteur. Les Cordeliers le chargèrent, avec trois autres de leurs membres, d'aller la porter au club des Jacobins. En route, il vit la garde nationale pro- céder à l'arrestation de personnes qui affichaient déjà, soit la pétition, soit l'adresse tyrannicide. Il protesta, fut arrêté lui-même, amené au 1. Il semble que, dans la pensée de Marat, ce dictateur aurait dû être Danton, dont il faisait souvent l'éloge. Cf. le Courrier de Gorsas du 20 juin. p. MO. RETOUR DU ROI 129 commissariat de la rue Saint-Rocli, brutalisé, frappé par des officiers de la garde nationale. L'un d'eux lui cria : (( Tu es un incendiaire, un drôle, un mauvais sujet, et f...., tu nous le paieras '. » Diverses Sociétés de section réclamèrent Robert, et les Jacobins firent de même ^ On le relâcha. Il se rendit le soir même au club des Jacobins, et, racontant son arrestation, dit qu'il était porteur d'une adresse pour demander la destruction de la monarchie. Aussitôt des cris d'improbation l'inter- rompirent : La monarchie est dans la constitution f C'est une scélératesse f La grande majorité du club se leva pour adopter l'ordre du jour ^ Le club des Cordeliers ne put donc obtenir l'adhésion des Jacobins, et il ne semble pas qu'il ait obtenu l'adhésion d'aucune section. Mais on entendit dans la rue le cri de République \ et il est certain qu'au len- demain de la fuite à Varennes, il y avait à Paris un fort courant d'opi- nion républicaine, à la tète duquel se trouvaient placés, non plus seu- lement les Robert et quelques dilettantes, mais le club démocratique par excellence et les diverses Sociétés fraternelles, JY C'est le 22 juin 1791, à neuf heures et demie du soir, que l'Assem- blée nationale reçut la nouvelle de l'arrestation du roi. Tous les partisans de la Révolution, bourgeois ou démocrates, s'ac- cordaient à penser qu'on ne pouvait le remettre tout de suite, et comme cela, sur le trône. Le 23 au soir, Danton proposa aux Jacobins, puisque le roi est « cri- minel ou imbécile )), d'établir « un conseil à l'interdiction », nommé par les départements, c'est-à-dire (semble-t-il) de maintenir le roi avec un conseil exécutif élu". Nous ne connaissons sa motion que par un résumé obscur, où on lui faisait dire qu'il ne fallait pas de régent. Et cependant M""^ Roland écrivit alors à Bancal que Danton ne voyait d'expédient que dans la régence ^ Que Danton songeât au duc d'Or- léans, rien ne le démontre. Ce qui est certain, c'est que, le même jour 23, le duc se fit solennellement admettre au club (avant que Danton 1. Nous donnons ces détails d'après le très intéressant procès-verbal de l'inter- rogatoire de Robert, qui se trouve dans les papiers de Bernard, accusateur public près le tribunal du 6^ arrondissement (Arch. nat., T 214^-^ dossier 3i). Cf. Tuetey, t. II, n°2308. Sur les arrestations de républicains dès le 22 juin, voir les Révolu- tions de Paris, t. VIII, p. 532, note. 2. Tuetey, ibid., et la Société des Jacobins, t. Il, p. oit. 3. Le Journal de la Société des Amis de la Constitution dit que l'Assemblée se leva tout entière. Mais un témoin oculaire des plus sérieux, l'Allemand OElsner, membre du club, dit qu'il y eut une minorité en faveur de l'adresse cordelière, « tout au plus un cinquième » des membre présents... <> Nur ein Fiinftheil der Gesseischaft hôchstens reklamirte zu Gunsten der Deputation. » (Liizifer, p. 260.) 4. OElsner va même jusqu'à dire que ce cri fut alors celui de tout le peuple : " Republik! Republik! Wir wollen keinen Meineidigen, keinen Verralher zum Kônige! war das laute Geschrei ailes Volks. » {Luzifer, p. 261.) 5. Dans une biographie populaire de Danton, écrite il y a longtemps, j'ai dit à tort que la motion de Danton tendait à établir la république. 6. Lettres à Bancal, p. 231, 232. 130 LA FI-ITE A VARENNES ET LE MOUVEMENT REPUBLICAIN montât à la tiilmno) cl qu'aussitôt après son admission, Choderlos de Laclos, son homme, demanda la mise à l'ordre du jour de la question de savoir ce qu'on ferait à propos du roi. Il y eut un commencement d'intriu:ue orléaniste. Je ne crois pas, je le répète, que Danton fût de celle intrigue. Cependant le duc d'Orléans eut peut élre alors l'espoir de devenir un des mcmhres du (( conseil à l'interdiction » proposé par Danton. Que quelques personnes aient songé soit à l'intronisation de la branche cadette, aussitôt après la fnile à Varennes, soit à confier la régence au duc d'Orléans, ce n'est guère douteux '. On se rappelle que le Palais-Royal fut débaptisé, le 21 juin, en palais d'Orléans. On se rap- pelle aussi que le duc d'Orléans s'était montre avec affectation, ce jour- là, au peuple de Paris. Dans une lettre en date du 22 juin, Thomas Lindet écrivait que la question d'Orléans se posait ". Mais Mirabeau avait déjà éprouvé et dénoncé la nullité du duc d'Orléans, qui d'ailleurs était méprisé pour son immoralité, et on le voyait, malgré de réels ser- vices rendus à la Révolution, peu populaire. Les projets orléanistes avortèrent aussitôt que conçus, et cela par l'indifférence du peuple et par la méfiance des démocrates. Le duc se sentit presque « lâché », et recula aussitôt. Une sorte de manifeste orléaniste avait paru dans le Journal de Perlet du 25 juin : on y provoquait un pétitionnement pour demander réta- blissement de la régence. Le duc d'Orléans désavoua ce manifeste par une lettre qui parut dans les journaux du 28, où il déclarait renoncer pour toujours à ses droits éventuels à la régence. Ses partisans (rares, un peu honteux, à demi masqués) ne se découragèrent pas tout à fait : ils réclamèrent le procès et la déchéance de Louis XVI, espérant un grand rôle pour leur prince dans l'ordre de choses nouveau ^. 1. Voir plus haut, p. 124. 2. Voir la Correspondance de Thomas Liudef., publiée par M. A. Monlicr. D'autre part, on lit dans une lettre de Baudouin de Maisonlilanche, député du Tiers état do la sénécliaussée de Morlaix, lettre datée du 21 au 22 juin 1791 : ■. Les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois, et si, par l'éva- sion du nôtre, on est forcé d'en venir à une régence, l'on est au moins assuré de la remettre entre des mains patriotes. » Voir le tome XXVII des BuUelins et Mémoires Ac la Société d'émulation des Côtes-du-Nord, p. 01 et 62. (Bibl. nat., Inven- taire, Z, 287o0.) Ces mains patriotes étaient évidemment celles du duc d'Orléans, puisque les deux frères du roi avaient émigré. 3. Aux Jacobins, le 3 juillet 179!., il y eut un incident curieux, où le nom du duc d'Orléans fut mêlé. Béai proposa de nommer un « garde de la royauté » jiendant la suspension de Louis XVI. 11 dit que, naturellement, c'aurait été le duc d'Orléans, si ce prince n'avait pas fait connaître son refus. Ce sera donc, à son défaut, Conti. Mais Béai espère bien que Conti refusera. Alors, les 83 départements nommeront ce " garde ». Malgré de vives objections, Danton fit voter l'impression du discours de Real et l'envoi aux Sociétés affiliées. {Journal des débats de la Société, n° 21.) Or le duc d'Orléans avait déclaré renoncer à ses droits éventuels à la régence, mais non pas h une fonclion, comme celle de •■ garde de la royauté », que la constitution n'avait pas prévue. La motion de Béai, approuvée par Danton, n'aurait-elle pas pu tourner au profit du duc d'Orléans? RETOUR DU ROI 131 La Constituante, plus tard, ferma toute voie légale aux ambitions orléanistes, en déclarant (24 août 1791) que les membres de la famille royale appelés à la succession éventuelle au trône ne seraient éligibles à aucune des places à la nomination du peuple et cju'ils seraient même inhabiles à exercer les fonctions de ministre. Le roi rentra à Paris le 25 juin. Il arriva aux Tuileries à 7 heures et demie du soir. Comment fut-il reçu par les Parisiens? On lit dans le Courrier de Gorsas du 26 : « Pas un signe d'improbation, pas un signe apparent de mépris n'est échappé à ce peuple nombreux. On s'est borné à ne rendre aucun des honneurs militaires à ces fugitifs. Ils ont été reçus les armes basses. Tous les citoyens ont gardé leur chapeau sur leur tête, comme d'un commun accord. » Constatant cette attitude unanime, la Bouche de Fer du même jour dit : « Voilà enfin un plébiscite : la république est sanctionnée. » C'était là une singulière illusion : au contraire, le retour de Louis XVI allait ranimer le royalisme, ruiner les chances des républicains '. Mais le mouvement républicain continua '-. Les /{évolutions de Paris essayèrent de provoquer un pétitionnement pour la république, qui seule, disait ce journal, peut vaincre l'Europe ^. Le Mercure national du 3 juillet constatera que « c'est le vœu de toutes les nombreuses Sociétés patriotiques de la capitale », à la seule exception des Jacobins. Et en effet, les Jacobins persistaient plus que jamais dans leur aver- sion pour la forme républicaine. Le 1"" juillet, Billaud-Varenne, alors peu connu, fut hué par eux pour avoir parlé de république ^. 1. Camille Desmoulins écrivait dans les Réiolulions de France et de BrahaJit, n° LXXXII : ■■ Combien les Capets devaient espérer, en lisant celte affiche portée au bout d'un pique, placardée dans le faubourg Saint-Antoine et colportée dans tous les journaux : Quiconque applaudira te roi sera bâtonnc ; quiconque l'insultera sera pendu! » 2. Cf. OElsner, Luzifer, p. 261. 3. Révolutions de Parts, n" Clll, p. d61, 600, 601. Tout le monde croyait à l'immi- nence de la guerre. Le royaliste Journal général de la cour et de la ville se réjouissait de la prochaine arrivée des armées étrangères et déclarait ■■ que la France ne peut être régénérée que dans un bain de sang ». (N° du 27 juin.) 4. La Société des Jacobins, t. II, p. o73, 574. A cette époque, on ne peut parler de la république, devant les Jacobins, que comme d'un idéal réalisable beaucoup plus tard. Ainsi Kéal dit, le 3 juillet 1791, à la tribune du club : « Dans des circonstances aussi graves, lorsque l'on donne à la presse toute la liberté dont elle a besoin, on a dans cette salle, dans ce temple de la liberté, entravé l'opinion. Le mot République épouvante les fiers Jacobins. Je ne le prononcerai pas aujourd'hui. C'est le pain des forts, c'est cette nourriture dont parle Rousseau, d'un suc, mais qui demande, pour être digéré, des estomacs qui ne sont pas les nôtres. Dans vingt ans, noire jeunesse aura de l'instruction; nos vieillards n'auront point de préjugés; tous auront des mœurs, et ce nom, qui occasionne aujourd'hui des convulsions, ce gou- vernement (qui existe par le fait dans notre gouvernement représentatif) sera, n'en doutez pas, le gouvernement français, et peut-être le gouvernement de tous les peuples de l'Europe. Ajournons donc la question de la république à quelques années, et aujourd'hui discutons la question qui nous est soumise dans l'hypothèse de la monarchie. » Nous citons ce passage d'après l'imprimé que le club fit faire (Bibl. nat., Lb^o/eil, in-8), et non d'après le texte qu'en donna le Journal desJaco- 132 LA FUITE A VAUKNNES ET LE MOUVEMENT UEPUliLlCAlX Et les ouvriers? Le 7 juillet une (l(''[»ulation de (luclqucs-uns d'entre eux vint dire à la section du Tliéàlre-Français ' : (( Citoyens, nous jurons à Dieu et aux hommes d'être fidèles à la nation et à la loi, — et à la loi — et point de roi! » Mais la masse des ouvriers n'a pas l'air de s'intéresser à ce mot de république, ne le comprend pas bien, est impres- sionnée par l'allitudc des Jacobins et de la Constituante '. Il ne faut pas croire, cependant , que le mouvement républicain fût factice. Le constituant Thomas Lindet ^ écrira, à la date du 18 juillet : « L'opinion était formée dans Paris : ce n'était pas celle de quelques factieux, ce n'était pas une opinion factice : il ne restait plus de trace du nom de roi effacé partout; on voulait voir abolir la chose. » Mais ce n'était pas un mouvement général, ni môme en voie de progrès. En effet, aussitôt après le retour de Louis XVI, le parti républicain parut se disloquer. Plusieurs des plus notables, parmi les démocrates qui s'étaient ralliés, le 21 et lo 22, au groupe primitif républicain, au cénacle Keralio-Robert, cherchent à en sortir. Ainsi on lit dans les Annales patriotiques du 8 juillet un article de Carra, intitulé : (( Sur la grande question d'une république en France », où, après une réfutation de « ceux qui, comme M. Alexandre Lameth, ne cessent de dire qu'une grande nation ne peut comporter l'état répuljli- cain », et à la suite d'un éloge magnifique de la république, qui s'établira sûrement en France, la république est formellement ajournée jusqu'à l'époque où le peuple sera plus éclairé, plus moral. « Sans doute, dit Carra, la nation a déjà fait de grands progrès en ce genre : mais elle n'a pas encore atteint, suivant moi, cette homogénéité et cette force géné- rale de caractère qu'il faut à des républicains confédérés en 83 départe- ments. Je pense donc que nous devons encore laisser couler la consti- tution pendant quelques années sous la forme monarchique, en don- nant un conseil électif d'exécution au fils de Louis XVI, conseil dont la présidence changerait tous les trois mois, et dont chaque membre, élu par la nation, serait responsable de sa conduite publique. Si le jeune et nouveau chef du pouvoir exécutif forme son àme aux vrais principes de la justice, de la raison et de la vertu, il proposera de lui-même, dans l'âge mûr, la république française; si, au contraire, il est faux, méchant, ambitieux et amoureux du pouvoir arbitraire, comme M. son père et madame sa mère, la nation saura bien prendre alors son parti elle- même *. » bins, n°21, texte tronqué et fautif, ce qui explique pourquoi Louis Blanc (t. V, p. 419- 450) s'est mépris sur le sens et la portée des paroles de Real. 1. Patriote français du 11 juillet. 2. Les quelques mouvements auxquels donna lieu la suppression récente des ate- liers de charité ne jetèrent aucune lumière particulière sur les opinions politiques des ouvriers parisiens à cette date. 3. Correspondance de Thomas Liiulet, publiée par M. A. Montier. 4. Il ajoute qu'il a dévelopité cette opinion, « il y a environ douze jours », à la tribunedcsJacobins.Mais je n'ai rien retrouvé de semblable dans les séances du club. RETOUR DU ROI 133 D'autre part Brissot, qui, le 23 juin, avait présenté un roi et la con- stitution comme inconciliables, se désavoue à demi. Dans le Patriote français du 26 juin, il dit : « On cherche à égarer les esprits sur le projet de faire de la France une république, sans penser qu'à cet égard l'Empire obéira bien plus à la force des choses qu'à celle des hommes. » Le 29 juin, il écrit : « Si vous conservez la royauté, que le Conseil exé- cutif soit électif par les départements et amovible. Nous avons tout gagné, si ce point est gagné, et la liberté sera hors de danger... Telle est l'idée qui paraît réunir, aux Jacobins, le plus de suffrages. Elle a d'abord été proposée par M. Danton. Les Jacobins ne veulent de roi qu'à cette condition. Ils ne veulent pas cependant passer pour des républicains. Ne disputons point sur les termes. Je ne veux pas d'autre république que cette monarchie. Les Jacobins sont des républi- cains sans le savoir : ils font, comme M. Jourdain, de la prose sans le savoir. Qu'importe? la prose est excellente. » La même idée est déve- loppée dans le Patriote du 1" juillet, avec ce plan : l'Assemblée consti- tuante prononcera la destitution provisoire et consultera les assemblées primaires sur la destitution définitive; le roi destitué, la couronne pas- sera à son fils. Gomme il est mineur, on lui donnera un conseil ainsi formé : chaque assemblée électorale de département désignera un citoyen, et ces 83 citoyens « choisiront parmi eux ceux qui doivent former le Conseil et le ministère ». Dans le numéro du 3 juillet, il y a une lettre d'un lecteur qui propose de donner ce Conseil à tous nos rois, mémo majeurs. Brissot ajoute : Appwjé. Dans les numéros des 5 et 6 juillet, un long article intitulé : Ma profession de foi sur Je républica- nisme et sur la monarchie^ se termine par cette conclusion : (( Voici donc mon credo : « Je crois que la constitution française est républicaine dans les cinq sixièmes de ses éléments ; que l'abolition de la royauté en est un produit nécessaire; que cet office ne peut subsister à côté de la Déclaration des droits. (( Je crois qu'en appelant notre constitution un gouvernement repré- sentatif, on accorde les partis de répubUcains et de monarchistes, et cju'on éteint leurs divisions. « Je crois qu'il faut attendre des progrès de la raison et de l'éclat de l'évidence l'abolition légale de la royauté, et qu'en conséquence, il faut laisser le plus libre cours aux discussions sur cette matière. (( Je crois surtout que, si l'on conserve cette royauté, il faut l'envi- ronner d'un Conseil électif et amovible, et que, sans cette précaution essentielle, on amène infailhblement l'anarchie et des maux incalcula- bles. « En un mot, point de roi, on un roi avec un Conseil électif et amo- vible : telle est, en deux mots, ma profession de foi '. » 1. Tous ces articles parurent sans signature dans le Patriote français. Mais, plus tard, Brissot s'en déclara l'auteur et les réunit dans une brochure intitulée : Recueil 13 t LA FTITH A VAIIENNES ET LK MOlAKMIvXT UEPUIJLICAIN tk'llc |M>liti(|uo, ainsi formulée par Brissot ', non seulement dans son journal, mais aussi à la tribune des Jacobins, le 10 juillet 1791, est bien celle (ju'a fuloptée, ;i cette date, le parti démocratique. Le i't juin, une pétition est faite par 30 000 citoyens réunis sur la place Vendôme, pour que la Constituante ne décide rien sur Louis XVI avant d'avoir consulté les départements -, et l'orateur de ces pétition- naires, Théophile Mandar, se déclarait alors monarcliiste. Les Corde- jiers appuient cette pétition le 9 juillet, et, le 12, ils invitent la nation à suspendre elle-même le décret qui ajournait les élections. Ils ne par- lent plus de république. On voit que l'accord est fait entre les Cordcliers et ceux dos Jacobins ({ui sont démocrates. Les Cordeliers renoncent provisoirement à la république ^ : mais Louis XVI, suspendu ou déchu, sera jugé; il y aura un Conseil exécutif élu. Quelques-uns demandent une Convention. D'autres voudraient que toutes les lois fussent soumises à la sanction du peuple. Voilà la politique qui rallie, par des concessions réciproques, les principaux chefs du parti démocratique. Voilà la politique qui sera vaincue au Champ-de-Mars, le 17 juillet 1791. Y Les républicains, malgré ces défections qui ont réduit leur nombre, affectent un optimisme habile ^ et font un grand effort de propa- gande. Ils publient des pamphlets contre la royauté, comme VAcéphocratie de quelques écrits, etc. Bibl. nat., Lb 39/5144, in-8. Voir aussi, dans le journal de C. Desmoulins, n" 84, p. 280, une citation d'un écrit de Brissot où, après avoir fait une apologie très forte de la république, il incline au maintien de la monarchie avec un Conseil exécutif élu. 1. Voir le discours de Brissot sur la question de savoir si le roi peut être jugé, dans la Société des Jacobins, l. II, p. 608 et suivantes. En réalité Brissot changeait de tactique, non de principes. Il dira en 1793, dans sa Réponse au rapport de Saint- Just : " ... J'ai tonu invariablement au parti de la répuitliquc... •■ On trouve d'ail- leurs dans celte Réponse, ainsi que dans le Projet de défense {Mémoires, t. IV, p. 280 et suiv.), de longues explications sur la politique, monarchique en apparence, répu- blicaine en réalité, que Brissot suivit de juillet 1791 à août 1792. 2. Certaines Sociétés ])opulaircs auraient voulu que, dès le retour de Louis XVI à Paris, il fùl traité en accusé. Ainsi la Société fraternelle des deux sexes, séante aux Jacobins, lit aflicher une pétition où elle demandait l\ l'Assemblée nationale que « le ci-devant roi des Français et sa femme » fussent mandés à la barre pour y être interrogés. Nous n'avons pas le texte de celte pétition, et nous ne la connais- sons que par l'analyse indignée qu'en donna VAnii du Roi, par Royou, n° du 2 juillet 1791. (Bibl. nat., Lc2/398, in-4.) 3. Brissot dira même, plus tard, qu'alors « les Cordeliers se confédéraient contre les républicains ■>. A tous les républicains de France, 24 octobre 1792, ap. Bûchez, l. XX, p. 140. 4. Ainsi on lit dans le Mercure national et étranger (suite du journal de Robert) du 3 juillet 1791, à propos de l'opinion ré|)ublicaine : « On affecte de dire, dans quelques papiers publics, que celte opinion perd aujourd'hui de son crédit; mais ceux qui le disent, ou se trompent lourdement, ou veulent tromper. Nous voyons, au contraire, que le républicanisme gagne de jour en jour plus de partisans. C'est le vœu de toutes les nombreuses Sociétés patriotiques de la capitale, à la seule exception des Jacobins, où nous sommes cependant assurés que, si on n'avait pas POLÉMIQUES 135 de Billaud-Varenne ', ou Louis XVI roi des Français détrôné par lui- même -. dont l'auteur anonyme pense que nous ne vaincrons l'Europe qu'en établissant la République avec un chef du pouvoir exécutif élu ^. Un de ces pamphlétaires concédait que ce chef portât le nom de roi, pourvu qu'il ne fût pas héréditaire *. Le plus spirituel de ces libelles républicains est intitulé : Grande visite de mademoiselle République chez notre mère la France, pour l'engager à chasser de chez elle madame Royauté, et conversation très intéressante entre elles ^. Les objections des monarchistes n'y sont pas exprimées avec moins de force que les arguments des républicains, et c'est un agréable et vraisemblable tableau de l'état d'esprit des patriotes sincères après la fuite à Varennes. On pense bien que François Robert ne resta pas étranger à cette guerre de pamphlets. Dans celui qu'il publia : Avantages de la fuite de Louis AVI et nécessité d'un nouveau gouvernement^', il demanda un gouvernement représentatif, un chef du pouvoir exécutif élu, la répu- blique. Il déclara que c'était le vœu « du club des Cordeliers, de diverses Sociétés d'amis de la Constitution, de toutes les Sociétés populaires, de la très grande, la majeure partie des départements ». La majeure partie des départements ! On verra ce qu'il faut penser de cette fanfaronnade. Mais c'était la tactique des républicains d'exagérer leur nombre, pour entraîner les indécis ''. Vives et intéressantes, les brochures républicaines ne sont pas les plus nombreuses parmi celles qui parurent à la fin de juin et au com- cement de juillet 1791. La plupart étaient conçues dans le sens de la politique de l'Assemblée constituante : remettre le roi sur le trône en le surveillant sévèrement à l'avenir. C'était, par exemple, la conclusion de Voilà ce qu'il faut faire du roi ^, dont l'auteur disait : a Dans le moment que j'écris, tous les carrefours et rues, les clubs, les cafés, tout un reste de sot respect humain pour certains membres qui font partie de cette Société, il y aurait longtemps qu'on aurait énoncé ouvertement ce vœu. » Bibl. nal., Le 2/96, in-8. 1. L'Acéphocratie ou le qouvernement fédératif démontré le meilleur de tous pour un grand empire, par les principes de la politique et les faits de l'histoire, par M. Billaud de Varennes (sic), auteur de plusieurs ouvrages politiques. A Paris, l'an II de l'acheminement de la liberté, 1791, in-8 de 78 pages. Bibl. nat., Lb3s»/10087. Cf. mes Orateurs de la Législative et de ta Convention, t. II, p. 482. 2. S. 1. n. d., in-8 de 16 pages. Bibl. nat., Lb 39/5082. 3. Sur la croyance générale à l'imminence de la guerre, et sur la république présentée comme un moyen de défense nationale, voir plus haut, p. 131, note 3. 4. Qu'est-ce qu'un roi? ou Nouveau catéchisme..., par M. S. Adrien, ami de la vérité. S. 1. n. d., in-8 de 13 pages. Bibl. nat., Lb^^/SIBO. Le ton de cet écrit est violent. On y lit, par exemple, p. 13 : « Louis XVI est un pourceau nourri dans la fange. » 0. Impr. Fiévée, in-S de 8 pages. Bibl. nat., Lb39/5146. 6. Paris et Lyon, 1791, in-8 de 95 pages. Bibl. nat., Lb 39/5103. ". C'est ainsi que plus tard, même après l'échec du mouvement républicain, les Révolutions de Paris diront : « Paris, la majorité des départements, presque toute la France, en étaient à désirer une constitution républicaine. » (N" CXI, du 20 au 27 août 1791, t. IX, p. 315.) 8. Par M. Drouet. Chez Guilhemat, in-8 de 16 pages. Bibl. nat., Lb 33/5137. 130 LA FUITE A VARENNES ET LE MOUVEMENT REPUBLICAIN retentit des cris du rL'puJjlicanisme, et tous les cœurs sont pour la royauté. » Un autre dénonçait le r(''i)u])licain Achille^ du Chastellct, comme étant un ami de Houille'. Olympe de Gouges, dans son inco- hérent pami)hlet : Scni-l-il roi? ne le sera-t-il pas? préférait la monar- chie constitutionnelle 2. D'autres soutenaient la politique des Jacobins. Ainsi, dans la lettre des deux Bruina au peuple français^, on demandait un conseil élu, où siégeraient les liobertus-Petrus, les Pelionus, les Gre- (jorius. Un nouveau journal républicain s'était fondé, le lîrpuhlicain ou le défenseur du gouvernement représentalif\ par une Société de républicains^, dont le prospectus, par Achille du Chastellct, avait provocjué une scène violente à l'Assemblée constituante ^ Thomas Paine et Condorcet en étaient les principaux rédacteurs, et y faisaient la théorie de la répu- blique. Mais il n'eut ({ue quatre numéros. Les journaux républicains étaient en minorité, mais leur polémique avec les autres journaux, sur la question monarchie ou république, passionnait, sinon le peuple, du moins la bourgeoisie lettrée. Voici quelques exemples de cette polémique. Gorsas, dans son Courrier du 28 juin, après avoir dit qu'il plaçait tout son espoir dans le fds de Louis XVI, dont une bonne éducation peut faire un nouveau Marcellus, formula contre la république ces objections, qui firent grand bruit : (( Indépendamment de la loi cons- titutionnelle, qui a déclaré la France un royaume, nous pensons que le gouvernement républicain ne peut en aucune manière convenir à un État aussi étendu. D'ailleurs, il ne faut pas douter que ceux qui aspirent aujourd'hui à figurer dans la France-République sont généralement des factieux ou des hommes dévorés d'ambition. Un roi, premier sujet de la loi et ne régnant que par la loi, voilà ce qu'il nous faut. Enfin, telle est notre opinion : il vaut mieux encore un Roi soliveau quune GiiUE répu- blicaine; et nous dirons comme les grenouilles de la fable du soleil qui se marie : Si un seul a desséché nos marais, que sera-ce, quand il y aura une douzaine de soleils? Tel est notre avis : nous l'émettons franchement, sans prétendre inculper tels et tels bons citoyens qui pensent diffé- remment. » La fjrue républicaine de Gorsas fit rire les badauds, et resta célèbre tant (jue dura cette polémique. Les hommes sérieux furent plus impressionnés par l'intorvcntion de Siéyès, qui était encore l'oracle vénéré de la bourgeoisie, et qui se pro- 1. Avis aux amis de la Constitution. S. I. n. d., in-8 de 10 pages. BiM. nat., Lb 39/5101. 2. S. \. n. d., in-8 de 16 pages. Bibl. nat., Lba^-^lSô. 3. P. 1. n. d., in-S de S pages. Bibl. nat., Lb 39/5102. 4. Bibl. nal., Le 2/013. in-8. Ce sont \ numéros sans date, sauf le premier, qui est daté de juillet. Déjà, en août et septcml)re 1"90, il avait paru un journal inti- tulé te Républicain, par J. Dusaulclioy de Bergemont. Mais il n'avait de républicain que le titre (BibL nat., Le 2/23Go, in-8). 5. Voir plus haut, p. 121. POLÉMIQUES 137 nonça dogmatiquement contre la République dans le Moniteur du 6 juillet 1791 : « J'entrerai en lice, dit-il, avec les républicains de bonne foi. Je no crierai pas contre eux à l'impiété, à l'anathème; Je ne leur dirai point d'injures. J'en connais plusieurs que j'honore et que j'aime de tout mon cœur. Mais je leur donnerai des raisons, et j'espère prouver, non que la monarchie est préférable dans telle ou telle position, mais que, dans toutes les hypothèses, on y est plus libre que dans la répu- blique. » Thomas Paine, qui se trouvait alors à Paris, et y encourageait le parti républicain français par sa sj'mpathie et ses conseils *, écrivit à Siéyès une lettre, qui parut dans le Moniteur du 16 juillet, et où, rele- vant le défi, il fit l'apologie de la république : « Je n'entends point par républicanisme, dit-il, ce qui porte ce nom en Hollande et dans quelques Etats de l'Italie. J'entends simplement un g'ouvernement par représentation, un gouvernement fondé sur les principes de la Déclaration des droits, principes avec lesquels plusieurs parties de la constitution française se trouvent en contradiction. Les Déclarations des droits de France et d'Amérique ne sont qu'une seule et même chose en principes et presque en expressions; et c'est là le répu- blicanisme que j'entreprends de défendre contre ce qu'on appelle monar- chie et aristocratie... Je suis l'ennemi déclaré, ouvert et intrépide de ce qu'on appelle monarchie, et je le suis par des principes que rien ne peut altérer ni corrompre, par mon attachement pour l'humanité, par l'anxiété que je sens en moi pour la dignité et l'honneur de l'espèce humaine, par le dégoût que j'éprouve à voir des hommes dirigés par des enfants et gouvernés par des brutes, par l'horreur que m'inspirent tous les maux que la monarchie a répandus sur la terre, la misère, les exac- tions, les guerres, les massacres dont elle a écrasé l'humanité; enfin c'est à tout l'enfer de la monarchie que j'ai déclaré la guerre. » Siéyès répliqua, dans le même numéro du Moniteur, que ce n'était point sur le système représentatif que les monarchistes étaient en désac- cord avec les républicains. « Faites-vous aboutir toute l'action politique, ou ce qu'il vous plaît d'appeler le pouvoir exécutif, à un Conseil d'exécution déhbérant à la majorité, et nommé par le peuple ou par l'Assemblée nationale? c'est la république. Mettez vous au contraire à la tête des départements que vous appelez ministériels, et qui doivent être mieux divisés, autant de chefs responsables, indépendants l'un de l'autre, mais dépendants, pour leur vie ministérielle, d'un individu supérieur par le rang, repré- sentant de l'unité stable du gouvernement, ou, ce qui revient au même, de la monarchie nationale, chargée d'élire ou de révoquer, au nom du peuple, ces premiers chefs de l'exécution, et d'exercer quelques autres fonctions utiles à la chose publique, mais pour lesquelles son irrespon- sabilité ne peut pas avoir de danger : ce sera la monarchie. » 1. Cf. Etienne Duniont, p. 32]. 10 REVOLUTION FRANÇAISE. ■"-' 138 LA FUITE A VARENNES ET LE MOUVEMENT RÉPUBLICAIN Le g-ouvernemenl moiiarcliiiiue linil en poinlc, et le gouvernement républieain en plaie-forme. Or « le tnnnrjle monarchi({ue est bien plus propre ([ue la plate-forme républicaine à cette division des pouvoirs qui est le véritable boulevard de la liberté pujjlique ». C'est parce que les républicains sont des polyarchistes, des jxil'/rnilrs (|ue Siéyès n'est pas républicain. « Qu'ils sont loin de m'entendre, dit-il, ceux qui me reprochent de ne pas adopter la république, qui croient que, de ne pas aller jusque-là, c'est rester en chemin! Ni les idées ni les sentiments que l'on dit républicains ne me sont inconnus; mais, dans mon dessein d'avancer toujours vers le maximum de liberté sociale, j'ai dû passer la république, la laisser loin derrière, et parvenir enfin à la véritable monarchie. » Et le futur théoricien de la constitution de l'an VllI déclare ne pas tenir à la monarchie héréditaire : elle sera élective, si la nation le veut. Mais en quoi ce roi électif différera-t-il, sinon par le titre, d'un i)résident de république à l'américaine? Et en quoi, au fond, Siéyès est-il en désaccord avec Thomas Paine, si ce n'est sur un mot, le mot de république? Dans cette polémique si grave, les républicains eurent un champion autrement fort, autrement armé que Thomas Paine : ce fut Condorcet. Il usa tour à tour de la raillerie et de la dialectique. Le ifi juillet, il publia dans le journal le Républicain, une lettre d'un « jeune mécani- cien », qui se faisait fort de fournir en quinze jours et à bas prix, au Comité de constitution, un roi avec sa famille royale et toute sa cour, un roi qui paraderait, signerait, sanctionnerait constitution nellement : « Si l'on décide qu'il est de l'essence de la monarchie qu'un roi choi- sisse et renvoie ses ministres, comme on sait qu'en suivant la saine politique il doit toujours se déterminer d'après le vœu du parti qui a la majorité dans la législature et que le président est un des chefs, il est aisé d'imaginer une mécanique au moyen de laquelle lo roi recevra la liste des ministres de la main du président de la quinzaine, avec un air de tète plein de grâce et de majesté... Mon roi ne serait point dange- reux pour la liberté, et cependant, en le réparant avec soin, il serait éternel, ce qui est encore plus beau que d'être héréditaire. On pourrait même le déclarer inviolable sans injustice, et le dire infaillible sans absurdité. » Avant d'écrire cette lettre, Condorcet avait fait solennellement l'apo- logie de la république au Cercle social, devant « l'Assemblée fédérative des Amis de la vérité ». C'est le 8 juillet 1791 qu'eut lieu cette mani- festation ', et ce fut un événement que d'entendre le plus grand pen- seur de ce temps, le disciple et l'héritier des encyclopédistes, prêcher cette république que tous les philosophes, ses maîtres, avaient déclarée i. Celle date n'est pas celle qu'on donne en général et que nous-mème avons donnée ailleurs, mais elle ressorl évidommenl des comples rendus des journaux. Voir le Journal général de l'Europe du V juillet et la Bouche de Fer des 1" et 10 iuillcl. POLÉMIQUES 139 impossible ou dangereuse à établir en France. Maintenant que les Français sont éclairés, dit Condorcet, qu'ils sont (( affranchis, par un événement imprévu, des liens qu'une sorte de reconnaissance leur avait fait une loi de conserver et de contracter de nouveau, délivrés de ce reste de chaîne que, par générosité, ils avaient consenti à porter encore, ils peuvent examiner enfin si, pour être libres, ils ont besoin de se donner un roi )). Et il réfute, une à une, les objections classiques contre la république. L'étendue de la France? Elle est plus favorable que contraire à l'établissement d'un gouvernement républicain, puis- cju'elle « ne permet pas de craindre que l'idole de la capitale puisse jamais devenir le tyran de la nation ». Un tyran? Comment s'en pour- rait-il établir un avec la division des pouvoirs telle qu'elle existe et surtout avec la liberté de la presse? Qu'une seule gazette soit libre, et l'usurpation d'un Cromwell est impossible. On dit qu'un roi empêchera les usurpations du pouvoir législatif. Mais comment ce pouvoir pour- rait-il usurper, s'il est fréquemment renouvelé, si les bornes de ses fonctions sont fixées, si des Conventions nationales revisent la consti- tution à des époques réglées? Il vaut mieux, dit-on, avoir un maître que plusieurs. Mais pourquoi faudrait-il avoir des maîtres? Aux (( oppressions particulières », il faut opposer, non un roi, mais des lois et des juges. On allègue qu'un roi est nécessaire pour donner de la force au pouvoir exécutif. « On parle toujours, répond Condorcet, comme au temps oi^i des associations puissantes donnaient à leurs membres l'odieux privilège de violer les lois, comme au temps où il était indifférent à la Bretagne que la Picardie payât ou non les impôts; alors sans doute il fallait une grande force au chef du pouvoir exécutif; alors nous avons vu que même celle du despotisme armé ne lui suffi- sait pas. » Mais, aujourd'hui que l'égalité règne, il faut bien peu de force pour forcer les individus à l'obéissance. « C'est au contraire l'existence d'un chef héréditaire qui ôte au pouvoir exécutif toute sa force utile en armant contre lui la défiance des amis de la liberté, en obligeant à lui donner des entraves qui embarrassent et retardent se mouvements. » Et l'expérience donna raison à Condorcet : c'est quand la Révolution fut débarrassée du roi que le gouvernement se centralisa, que le pouvoir exécutif devint fort, que l'on sortit de l'anarchie admi- nistrative organisée par la constitution monarchique. Mais l'expérience ne donna-t-elle pas tort aux raisonnements par lesquels Condorcet écarta l'hypothèse d'une dictature militaire? «Quelles provinces conquises, dit-il, un général français dépouillera-t-il pour acheter nos suffrages? Un ambitieux nous proposera-t-il, comme aux Athéniens, de lever des tributs sur les alliés pour élever des temples ou donner des fêtes? Promettra-t-il à nos soldats, comme aux citoyens de Rome, le pillage de l'Espagne ou de la Syrie? Non, sans doute, et c'est parce que nous ne pouvons pas être un peuple-roi que nous res- terons un peuple libre. » 140 LA FriTE A VARENNES ET LE MOUVEMENT REPUBLICAIN Les tributs sur les alliés, les fêtes tyrauniqucs. le pillauc de l'Es- pag'iic, le p('Ui)le-rûi, c'est précisémeut tout cela que nous réservait l'avenir. Mais cette dictature ne fut pas la conséquence de la Répu- blique démocratique, qui, au contraire, subordonna sévèrement le pouvoir militaire au pouvoir civil. C'est (piaiid la classe bourgeoise se fut substituée à la démocratie, c'est quand cllr eut appelcàson secours, contre les revendications du peuple dépossédé, l'épée d'un soldat, c'est quand le principe républicain eut été violé que la république disparut dans la dictature militaire. Si Condorcet eût été écouté, si la répu- blique eût été établie à temps, c'est-à dire en 1791, avant que nous fussions en état de guerre avec l'Europe, qui sait si cette république, établie en pleine paix, n'aurait pas abouti à un autre ordre de cboses que la république de 1792, établie en pleine guerre, obligée de résoudre ce problème difficile do faire de la France tout à la fois une démocratie selon la raison et un vaste camp selon la discipline militaire '".' Quoi qu'il en soit, le discours de Condorcet produisit une impres- sion profonde -. Le Cercle social, si nombreux, formé d'bommes et de femmes aux tendances si diverses, remercia l'orateur, vota l'impres- sion de son discours, et adhéra ainsi à la république. Il y eut aussitôt des conversions individuelles : ainsi le jeune Théophile Mandar, ora- teur de la pétition des 30 000, s'était déclaré monarchiste le 26 juin ^ : il adhéra publiquement à la république après avoir entendu le discours de Condorcet. Avant que Condorcet parlât, l'autorité de Jean-Jacques se dressait contre les républicains français. Maintenant, on pourra se dire républicain sans crainte d'hérésie. Le parti républicain se sent anobli, légitimé par cette intervention éclatante de l'héritier des phi- losophes. Alors ce parti tenta un grand et suprême effort. Toutes les Sociétés fraternelles furent convoquées au Cercle social pour le vendredi sui- vant, l."3 juillet, afin d'y continuer la discussion sur la république *. Cette réunion eut lieu, mais le débat fut interrompu par la nouvelle du décret qui innocentait Louis XVI ^ : désormais il devient illégal de demander la république. 1. Sur ropportiinilé (rétablir la répiiMique en 17'Jl, voir les propos qii'Élicnne Dumonl (Souvenirs, p. 32.j) prèle à Condorcet. 2. Le Patriote français du 17 juillel constata le succès du discours de Condorcet. — La colère des monarchistes fut telle qu'ils calomnièrent Condorcet et insultèrent sa femme. On lit dans la Correspondance littéraire secrète du .30 juillet 1791 : •< Un ami de M. Cordorcet faisait des re[>roches h cet académicien sur son changement d'opinion, sur son écrit pour le républicanisme. — Que voulez-vous? répond Con- dorcet. Je me suis laissé pousser par ma femme, qui est poussée par d'autres. Faut-il trouI)ler la paix des ménages pour un roi de plus ou de moins? » Une carica- ture représente M""" Condorcet nue comme Vénus, mais non jias tout à fait avec les mêmes appas. Au-dessous est écrit : Res piiblica. M. La Fayette est à genoux devant cette chose publique, et dit en étendant la main : « Voilà ma charte, et je jure d'y être fidèle. » 3. Voir plus haut, i^. 13i. 4. Bouche de Fer ûu 14 juillet. 5. Bouche de Fer du 18 juillet. LA PROVINCE 141 La veille, il y avait eu une tentative pour républicaniser la fête de la Fédération. On lit dans la Bouche de Fer du 13 juillet : « La fédé- ration du Champ-de-Mars a été célébrée avec une grande pompe. On n'y a point renouvelé le serment, mais le nom de roi a été effacé sur les tables de l'autel. Près de 300 000 hommes l'ont inondé tour à tour comme un torrent, comme un nuage, une fourmilière d'hommes, et mille et mille bonnets ont été élevés vers le ciel en criant : Vivre libre et sans roi! » Si cette manifestation républicaine s'était en effet pro- duite, ce serait un fait considérable. Mais la Bouche de Fer est seule à la relater. Peut-être y eut-il quelques cris de « Sans roi ! » isolés. Le silence de tous les autres journaux, quant aux 300 000 hommes répu- diant la royauté, montre bien que la fédération du 14 juillet 1791 ne fut pas aussi républicaine que voulut le faire croire l'organe du Cercle social. 11 n'est pas douteux qu'à partir du décret du 15 juillet les républi- cains n'aient battu en retraite '. YJ Tel fut le mouvement républicain à Paris, du 21 juin 1791 au 15 juillet suivant. En province, il y eut quelques manifestations républicaines. A Dôle (Jura), le 13 juillet 1791, la Société populaire présidée par Prost, le futur conventionnel, vota une adresse républicaine -. Des républicains écrivirent sur la statue de Louis XVI ces mots : Premier et dernier roi des Français, que la municipalité fît effacer ^. Plus de soixante républicains de cette commune furent décrétés de prise de corps \ Le 23 et le 24 juin et le 3 juillet. Bancal des Issarts proposa aux Jacobins de Glermont-Ferrand de substituer la république à la monar- chie. Et cette motion, qui enthousiasmait M™*^ Roland, fut imprimée et fit grand bruit ". Ce ne fut pas la seule manifestation républicaine en Auvergne. La 1. Ainsi le Journal général de l'Europe (ancien Mercure national de Robert, n° du 18 juillet) sïncline devant la décision de l'Assemblée, et se borne à dire qu'il aurait « préféré qu'on se fût décidé pour l'abolition de la royauté, par conséquent pour le républicanisme, ou, si l'on veut, pour la polycratie. •> 2. On la trouvera dans le Patriote français du 12 juillet 1791. 3. Séance du Conseil municipal de Dôle du 4 juillet 1791 (Terrier de Montciel, maire) : « La municipalité, instruite d'une inscription mise au bas de la statue de Louis XVI, portant ces mots : Premier et dernier roi des Français; considérant qu'il n'appartient à aucun citoyen d'altérer les monuments publics et de faire des affi- ches contraires à la constitution décrétée par l'Assemblée nationale; ouï le procu- reur de la Commune, a arrêté que ladite inscription serait elTacée, le procureur de la commune chargé de l'exécution. » (Ce texte m'a été obligeamment communiqué par M. l'archiviste de la ville de Dôle.) 4. Annuaire du déparlement du Jura pour Vannée I SiS, par Désiré Monnier, p. 185, On y voit aussi que les républicains de Dôle appelèrent la place Royale de cette ville Place de la Fédération. — Cf. Révolutions de Paris, t. IX, p. 3o. 0. Le conventionnel Bancal des Issarts, par Fr. Mège, Paris, 1887, in-8, p. 36-38. 142 LA FIITE A VAIIENNES KT LE MOUVEMENT REPUBLICAIN Société des Amis de la Constilution d'Arlonne (Puy-de-Dùme) félicita les Cordcliei'.s d'avoir demandé « (|ue la Franco l'iU érigée en répu- LliqiK^ ' )). A Metz, quelques républicains se firent applaudir en prêchant la haine de la royauté et en demandant que la nouvelle législature fût chargée d'établir la républicjue ^ Dans la séance de l'Assemblée constituanlo du '6 juillet 17U1, on lut une adresse de la Société des Amis de la Constitution de Bourmont (Haute Marne), qui demandait « si la royauté est nécessaire à un grand peuple, et si, en la conservant au chef du j)ûuvùir exécutif, l'Assemblée nationale ne pourrait pas rendre le Conseil du roi électif et amovible^ ». Mais la manifestation la plus importante fut celle des « Amis de la Constitution et de l'Egalité de Montpellier ». Cette Société jacobine, alors présidée par le futur conventionnel Cambon, adressa à l'Assem- blée constituante la pétition suivante : « Représentants, vous avez grand besoin de connaître l'opinion publique; voici ((uellc est la nôtre. « Il ne nous manquait pour être Romains que la haine et l'expulsion des rois. Nous avons la première : nous attendons de vous la seconde. « D'après la manière dont le gouvernement est organisé, un roi est inutile : l'exécution peut marcher sans lui, et cet ornement superflu de la constitution est tellement dispendieux, qu'il est instant de le détruire, surtout à la veille d'une guerre avec l'étranger. Nous ne la craignons pas, cette guerre, parce que nous savons que les grands peuples, comme les grands hommes, sont les élèves des circonstances difficiles. « Nos conclusions ne seraient peut-être pas aussi sévères, si de sim- ples vues d'économie les avaient dictées; mais nous avons pensé que, dans un gouvernement représentatif, trente-cinq millions étaient dan- gereux dans la main d'un seul homme, lorsque cet homme a intérêt de corrompre. 1. Bouche de Fer (hi IS Juillet, p. 1. 2. Celle maiiileslation ne nous est connue que par ce vague récil du Journal r/énéral de l'Europe (BibL nal., Le 2/97, in-8), suite du Mercure national de Robert, n" du G juillet : « Dans cette cité, l'une de celles qui étaient encore le plus encroû- tées des préjugés de l'esclavage, le vccu du peuple, de celte porlion de la société qu'on voudrait encore humilier, avilir en la calomniant, s'est suffisamment mani- festé. 11 existait au milieu de lui de ces penseurs, éternels ennemis des rois et des tyrans de toute dénomination; ils ont osé professer hautement la haine de la royauté et l'abolilion de ce pouvoir monstrueux; et le peuple a répondu à leur voix par de vifs applaudissements; et il a demandé qu'une nouvelle législature, moins souillée des principes monarchiques, soit chargée d'établir cette nouvelle forme de gouvcrnemenl. ■> — M. Maulouchel, qui va publier une biographie de Phi- lippeaux, nous communique un extrait du registre de la Société des Amis de la Constitution du Mans (Arch. mun. du Mans, n° 1006) où on voit que, dans sa séance du n juillet fi'Jl, cette Société reçut une adresse de celle de Metz, lui annonçant que les citoyennes de ladite ville de Metz avaient juré d'élever leurs enfants dans « la haine des tyrans et des rois ■>. 3. Voir le Procès-ver Oal de la séance du o juillet 1791, p. 39. LA PROVINCE 143 « Nous savons bien qu'il ne gagnera pas la majorité des élus du peuple, mais il n'a pas besoin de cela pour maîtriser les résultats de leurs assemblées. Jamais votre majorité n'a été corrompue; cependant vous avez rendu le décret du marc d'argent, celui sur le droit de pétition. Honneur vous en soit rendu, les décrets de ce genre sont en petit nombre; mais qui nous assure que toutes les législatures auront la force sublime que vous avez déployée? Et si elles sont faibles, et que la race toujours corruptrice des rois s'empare des tacticiens de l'Assemblée (ce qui est possible, vous le savez), que deviendra le peuple? « Avouez-le, Représentants, vous avez eu une idée peu philosophique, quand vous avez pensé qu'il fallait que le pouvoir exécutif fût riche. « Vous avez fait dans le principe comme le législateur des Hébreux : vous nous avez donné des lois qui n'étaient pas bonnes; mais les pré- jugés vous forçaient la main. Aujourd'hui les préjugés sont détruits, le peuple est éclairé, et son opinion vous permet, vous commande, de le délivrer du mal des rois, du moment que ce mal n'est plus nécessaire. Saisissez l'occasion : vous n'en aurez jamais d'aussi belle. Faites de la France une république. Cela ne vous sera pas difficile. Un mot ôté de la constitution, et vous nous enflammez de toutes les vertus de la Grèce et de Rome. « Quelle république vous feriez. Représentants ! Elle débuterait avec vingt-cinq millions d'hommes et trois millions de soldats ; ouvrez les fastes du monde, et vous n'y lirez rien de pareil. « Que si vous repoussez l'honneur qui vous est offert par les circons- tances ; que si par vous les Capet et leur trône pèsent encore longtemps sur nous, soyez-en sûrs. Représentants, nous vous maudirons de tous les maux qu'ils nous feront ; et ils nous en feront sans doute, car la race des rois est malfaisante. « Nous ne vous dirons rien de Louis : il est avili, et nous le méprisons trop pour le haïr ou le craindre. Nous remettons aux juges la hache de la vengeance, et nous nous bornons à vous demander que le Français n'ait plus désormais d'autre roi que lui-même. (( Cambon, président. « J. GoGUET, AiGoiN, secrétaires. » Imprimée \ cette pétition fut communiquée aux autres Sociétés populaires, avec une circulaire pour solliciter leur adhésion, « l'Assem- blée nationale ayant besoin, pour agir commodément, de paraître forcée par l'opinion publique ». 1. 11 y en a, aux Archives départementales de la Haute-Vienne, sous la cote L 827, un exemplaire que M. Fray-Fournier a bien voulu copier pour nous. Cet imprimé est sans date. Dans son livre, Montpellier pendant la Révolution (Montpel- lier, 1879-1S81, 2 vol. in-8; Bibl. nat., Lk "/20823), t. I, p. 177, M. Duval-Jouve dit que la pétition fut arrêtée le 27 juin 1791. 11 ajoute que, le même jour, les direc- toires du déparlement et du district de Montpellier, réunis au conseil général de la commune, firent une adresse à l'Assemblée nationale pour demander la déchéance 14i LA FnTR A YAREXNES ET LE MOUVEMENT RÉPUBLICAIN Nous n'avons qu'une des réponses (jue dul recevoir la Société de Montpellier : c'est !;i réponse de la Société de Limoges, en date du 19 juillet 1701 '. On y lit : «... Dans un instant d'anarchie comme celui où nous sommes, dans un instant où les pouvoirs ne sont pas encore déterminés et assis, où nos troupes sont à peu près sans chefs, où la France, divisée en deux partis, est prête à voir des guerres s'allumer dans son sein, nous la divi- serions en un troisième parti, et cette division serait le tombeau de la liberté, puisqu'elle s'opérerait chez les patriotes eux-mêmes. Enfin, il est évident ([u'en renversant le trône, vous favoriseriez l'usurpateur le plus adroit, et qu'il faudrait recommencer à regagner une liberté qui nous a coûté tant de travaux. D'ailleurs, la position de la France ne permet pas que son gouvernement soit républicain. Consultez l'expérience, voyez l'Angleterre qui ne présente qu'une surface bien moins considé- rable; encore est-ce une île. Ce peuple, qui a vu depuis longtemps la lueur de la liberté, a reconnu qu'un gouvernement monarchique était le plus convenable. Consultez là-dessus le règne de Jacques II... » Nous pouvons conjecturer aussi dans quel sens les Jacobins de Per- pignan répondirent aux Jacobins de Montpellier. Ils les engagèrent sans doute à ne pas parler de république et à se borner à supprimer, dans la monarchie maintenue, l'hérédité. En effet ils envoyèrent à l'Assem- blée constituante une adresse que Barère inséra dans le Point du jour du 12 juillet 1791 \ et où ils copiaient mot pour mot presque tout le début de la pétition des Jacobins de Montpellier. Mais, au passage relatif à la république, ils substituaient celui ci : (( Saisissez l'occasion : vous n'en aurez jamais d'aussi belle ; faites que la France ait un gouvernement sans roi héréditaire; donnez-lui un monarque qui ne diffère de son roi constitutionnel qu'en ce que, composé d'un chef et de six conseillers, lesquels formeraient la direction d'un plus grand conseil, tous seraient élus par le peuple, au lieu de l'être par le roi, et la présidence d'entre eux alternerait. Tous seraient élus et changés de deux ans en deux ans. Alors il n'y aura, pour ainsi dire, que le fléau de l'hérédité du trône à supprimer dans votre sublime ouvrage. Un mot ôté de la constitution : ïhérédilc, et vous nous enflammez de toutes les vertus de la Grèce et de Rome... » du roi « et le vote des mesures les plus efficaces pour rendre la conslilulion française indépendante de la présence ou de l'absence d'un seul homme ». 1. Arch. dép. de la Hante-Vienne, L827. Nous remercions vivement M. Fray- Fournier, à qui nous devons la connaissance de cet important document. 2. Barère attriluie cette adresse au <■ déjiartcment » des Pyrénées-Orientales. C'est un lapsus évident. Plus tard, voyant son républicanisme suspecté, la Société de Per- pignan se défendit par un manifeste publié dans VÊc/io des Pijrcnées du 21 ventôse an 11, que M. P. Vidal \t'ut bien nous signaler, et dont il nous envoie l'extrait suivant : « Qu"on y réfléchisse... on verra la Société populaire proposer les principes républicains avant même la fuite à Varennes; on verra cette Société demander la république à rAsseml)lée constituante avant qu'on osât se dire républicain en France, et s'attirer par là le reproche de plusieurs Sociétés qui semblaient flatter encore le tyran dont nous nous sommes enfin délivrés... » LA PROVINCE 143 Nous ne savons pas quel accueil la pétition républicaine du club de Montpellier reçut des autres clubs. Il n'y a nulle part trace d'un débat à ce sujet aux Jacobins de Paris. Aucun journal (( patriote », à notre connaissance, ne la reproduisit. Elle ne fut reproduite cpie dans une feuille « aristocrate », le Journal général de France {n° du 12 juillet 1791), et dans un pamphlet royaliste, la Horde de brigands de Montpellier \ A répoc|ue oîi on put la connaître à Paris, déjà beaucoup de républicains avaient renoncé provisoirement à la république. Une des feuilles qui persistent à soutenir la cause républicaine, le Journal général de l'Europe^ organe du groupe Robert, trouve excel- lentes, au point de vue républicain, les nouvelles qu'il reçoit des dépar- tements. On y lit, à la date du 5 juillet : a Cette diversité d'avis (sur la forme constitutionnelle de l'exécution des lois) commence à gagner dans les départements; partout on s'est habitué provisoirement à sup- primer le mot roi dans toutes les formules où il était précédemment uni à ceux de loi et nation; dans quelques-uns, on commence à discuter la question si importante de l'abolition ou de la conservation de la royauté; et nous avons entre les mains des lettres particulières écrites du département de la Moselle, dont l'une prêche le républicanisme, dont l'autre implore l'indulgence de la nation sur la faute de Louis XVI. » On voit que le mouvement républicain ne resta pas confiné dans Paris, et qu'il y eut des manifestations républicaines en province. Mais il s'en faut que le républicanisme ait eu des adeptes, à cette époque, dans toutes les parties de la France. On remarquera que la plupart des incidents que nous avons relatés s'étaient produits dans l'est de la France (Moselle, Haute-Marne, Jura) ou dans l'extrême-midi, mais encore à l'est (Hérault, Pyrénées-Orientales). Au centre, nous n'avons rencontré de républicains qu'en Auvergne ^ Et encore, ce ne sont dans ces régions que quelques individus, quelques clubs, en fort petit nombre, qui, çà et là, et sans se « fédérer » aucunement, parlent contre la royauté, et ne réussissent nulle part à créer un courant d'opinion dans le peuple ou môme dans la bourgeoisie. En réalité, la masse de la France est réfractaire à l'idée républicaine : les adresses reçues de tant de points du royaume par l'Assemblée constituante ne laissent aucun doute sur la persistance de l'esprit monarchique chez la plupart des Français des départements, en juin et juillet 1791. Mais la foi monar- chique n'est plus intacte; Louis XVI n'est plus aussi populaire. On l'a surpris en flagrant délit de mensonge, de désertion de son rôle de 1. Bibl. nat., Lb 39/5230 et 10143, in-8. 2. Cependant, il y aurait eu au moins une manifestation républicaine dans l'ouest, à Nantes, mais d'après un témoignage bien postérieur. Le Patriote français du 10 prairial an VI (Bibl. nat., Le 2/981, in-4), parlant du ministre de l'intérieur Lelourneux, dit qu'après la fuite de Louis XVI, en juin 1791, étant alors procureur- général-syndic du département de la Loire-Inférieure, il « osa, dans une adresse aux citoyens de son déparlement, appeler la république pour terminer enfln les crimes de la monarchie ». Nous n'avons pas retrouvé cette adresse. 146 LA FIMT!" A VAUENNES ET LE MOUVEMENT RÉPUBLICAIN chef national de la Révolution. Le prcstig-c de la royauté est ébranlé. De nouvelles fautes du roi, un an plus tard, porteront le coup mortel à ce prestige, et ouvriront la voie à cette répuljlique si redoutée, par la majorité des Français de 1791, comme anarcliique, comme fédéraliste. yiî Mais la France n'a pas la même aversion pour la démocratie que pour la République, et on a vu que c'est surtout par peur de la démocratie que les Constituants voulaient conserver la monarchie. C'est contre les républicains et les démocrates à la fois que la bour- geoisie fit le coup de force du 17 juillet 1791. J'ai dû, en racontant les manifestations républicaines de Paris, noter aussi, en même temps, les manifestations démocratiques, celles-ci étant X inséparables de celles-là. Pour expliquer les inquiétudes et la violence finale de la bourgeoisie, il faut rappeler l'audace croissante des revendi- cations démocratiques depuis le 21 juin. C'est d'abord, on l'a vu, la sec- tion du Théâtre-Français établissant le suffrage universel dans son arrondissement. Une grande partie des démocrates ne se contentaient pas de la substitution du suffrage universel au suffrage censitaire. Ils voulaient, sinon la démocratie pure, que Rousseau avait bafouée comme chimérique ', du moins une démocratie où le peuple concourrait direc- tement, avec ses mandataires, à la confection des lois. On se rappelle que déjà Loustallot, en 1790, avait préconisé et exposé un système démocratique, où les lois étaient soumises à la sanction des Assemblées primaires, par un référendum. René de Girardin avait repris et fait adopter par les Cordeliers, le 7 juin 1791, ce système, un peu renou- velé et précisé, et dont l'idée essentielle était de faire contrôler la Chambre des députés non par une Chambre haute, mais par le peuple Le Sénat, dans cette constitution démocratique idéale, c'aurait été le peuple français. Après la fuite à Varennes, les démocrates avancés cherchent à créer un mouvement d'opinion en faveur de ce mode de démocratie. Ainsi les Sociétés fraternelles et le Cercle social demandent avec insistance la sanction nationale pour les lois \ La formule du club des Cordeliers, c'est « un gouvernement national, c'est-à-dire la sanction ou ratification universelle et annuelle ^ ». Une occasion s'offrait pour appliquer ce système : c'était la mise à l'ordre du jour de la question de savoir ce qu'on ferait de Louis XVI. On a vu que, dès le 24 juin, 30 000 citoyens, réunis sur la place Ven- dôme, avaient fait une pétition pour que l'Assemblée nationale ne décidât rien sur Louis XVI avant d'avoir consulté les départements. Portée à l'Assemblée par un secrétaire, cette pétition fut brcdouillée 1. Voir 1111 article contre la démocratie pure dans les Révolutions de Paris, t. VIII, p. 558. 2. Bouche de fcr,passim, cl nolamment n" du Sjuillet, p. 8, cl n" dLi24juiIlet, p. 3. 3. Bouche de fer du 30 juin 1791. l'affaire UU champ-de-mars 147 plutôt que lue par un secrétaire, si bien que personne ne l'entendit \ Le 9 juillet, les Cordeliers adoptèrent une pétition dans le même sens, rédigée par Boucher Saint-Sauveur'. Mais le président de l'Assemblée constituante, Charles de Lameth, refusa de la lire ". Le 12, la colère des Cordeliers s'exhala dans une adresse à la nation, où ils l'invitaient à annuler elle-même, révolutionnairement, le décret du 24 Juin, par lequel avait été révoqué un décret antérieur convoquant les électeurs pour nommer l'Assemblée législative. Et ils osèrent afficher cette adresse \ Le 14, une centaine de citoyens de Paris rédigèrent une péti- tion, lue à l'Assemblée le 15, où ils demandaient qu'on attendît le vœu des communes de France pour décider sur Louis XVI, et dont les signataires étaient les chefs ordinaires des Sociétés fraternelles des deux sexes, auxquels s'étaient ajoutées « 4o femmes et sœurs romaines ^ )x^ Tout ce mouvement, en vue d'appliquer à la question du sort du roil le système du référendum populaire et d'inaugurer ainsi la démocratie,! aboutit à la tragique affaire du 17 juillet, si importante pour notre sujeT. L'autel de la patrie, élevé au Champ-de-Mars, devint le théâtre de manifestations démocratiques, hostiles à Louis XVI, en vue d'obtenir l'appel au peuple, etc. 11 n'y avait pas de temps à perdre : le rapport de Muguet de Nanthou, qui innocentait Louis XVl, avait été déposé le 13, et déjà, le 15 au matin, l'Assemblée avait voté quelques articles du projet. Dès le 14, des rassemblements tumultueux avaient essayé de pénétrer dans la salle des séances de l'Assemblée : il avait fallu employer la force pour les repousser. Le 15, un grand nombre de citoyens adoptèrent, sur l'autel de la patrie, une pétition, rédigée par un certain Massulard, où ils se plaignaient de n'avoir pu « pénétrer dans la maison nationale », et demandaient aux Constituants de suspendre « toute détermination sur le sort de Louis XVI, jusqu'à ce que le vœu bien prononcé de tout l'Empire français ait été émis ^ ». D'après les Révolutions de Paris ', cette manifestation fut mêlée de républicanisme : « On a fait, dit ce journal, le procès à la royauté, dans ce même Champ-de-Mars où l'on consacra, dans des temps d'ignorance, les chefs de cette lignée de brigands qui, depuis tant de siècles, ont écrasé la France. » A un officier de la garde nationale qui voulut parler d. Journal des Cordeliers, p. 8, 9, 48. 2. Bouche de Fer du 11 juillet. 3. Journal des Cordeliers, p. 62. 4. Tuetey, t. II, n° 2568. 5. Arch. nat., C, 7o, dossier 737. — Parmi les signatures d'hommes, je relève celles de l'abbé Mathieu, Noël, Peyre, J. Sentiet, Boucher Saint-Sauveur, Desfieux, Champion, Pépin-Dégrouhette. 6. On trouvera celte pétition dans Bâchez (t. XI, p. 81), qui en a vu l'original revêtu seulement de six signatures : Girouard, Gaillemet, Ch. Nicolas, Gillet fils, Bonnet, Massulard; ce dernier, dit Bûchez, a inscrit dans son paraphe : Rédacteur de la pétition. 7. T. IX, p. 29. 148 LA FlITi: A VAIIKNNHS ET LE MOUVEMENT REPUBLICAIN en faveur de Louis X^ I, ou répondit : « Tais-toi, malheureux, tu blas- phèmes : c'esl ici le lieu sacré, le temple de la liberté; ne le souille pas en y prononçant le nom de roi. )) Les jK'titionnaires nommèrent deux commissaires ' qui, suivis d'une foule immense, se rendirent à l'Assemblée nationale, l^ne patrouille leur présenta les armes *, mais l'entrée de la salle leur fut interdite. Bailly fit entrer quelques-uns des pétitionnaires dans un bureau, où Robespierre et Pelion le*r confirmèrent que le décret était rendu, et leur dirent que leur pétition était sans objet ^. La foule-, avertie, prit une attitude menaçante, hua les députés à leur sortie, et, le soir, força presque tous les théâtres à faire relâche *. - ■• Voilà tC'pï'emier acte de cette tragédie du Champde-Mars. (Les Jacobins vont bientôt s'y mêler. -^ .. ,^ ^^. OiTsâit qu'ils avaient ardemment blâmé les premières manifestations républicaines. Puis ils s'étaient démocratisés, le pacte avec les Corde- liers avait été conclu. Les voilà maintenant alliés aux républicains pour l'œuvre démocratitjue. Aussi évitent-ils, par courtoisie, de lancer l'ana- thème à la république, comme ils l'avaient fait le 22 juin. Ils applaudis- sent, le 13 juillet, ces paroles conciliantes de Robespierre, qui expriment à merveille leur politique :](( On m'a accusé, au sein de l'Assemblée (nationale), d'être républicaiTT, on m'a fait trop d'honneur, je ne le suis pas. Si on m'eût accusé d'être monarchiste, on m'eût déshonoré : je ne le suis pas non plus. J'observerai d'abord que, pour beaucoup d'indi- vidus, les mots de république et de monarchie sont entièrement vides de sens. Le mot république ne signifie aucune forme particulière de gouvernement : il appartient à tout gouvernement d'hommes libres qui ont une patrie. Or, on peut être libre avec un monarque comme avec un sénat. Qu'est ce que la constitution française actuelle? C'est une république avec un monarque. Elle n'est donc point monarchie ni répu- blique : elle est l'un et l'autre. » Et, le lendemain 14, à l'Assemblée nationale, il écarta de lui le reproche de républicanisme, mais sans rien dire de désagréable aux républicains •\ d. Un (le ces deux commissaires, nommé Virchaux, était originaire de NeuchàteL • Ce personnage, dit Bûchez (ibicL), dont on s'expliquait difficilement l'intervention dans une afTaire toute française, fut retenu d'al)ord, puis relâché, et enfin arrêté dans la nuit. Ce fut la participation de cet homme à la manifestation dont il s'agit qui lit plus tard accuser, ainsi que nous le verrons, les pétitionnaires d'être sou- doyés par l'étranger. >■ Sur celle arrestation de Virchaux, voir le discours de Bailly à l'Assemliiée nationale, le 16 juillet 1791. 2. liévoUilions de Paiis, ibid. 3. Dans son Adresse aux Français, p. 17, Robespierre dit que Grégoire et Prieur (de la Marne) se trouvaient aussi dans ce bureau. Tous quatre firent entendre poli- ment aux pôtilionnaires que leur confiance les compromettait, eux, députés à la Constituante. 4. Voir, au sujet de cette fermeture des théâtres, un extrait de la séance du Corps municipal du 13 juillet au soir, dans Bûchez, ibid. o. Pour ])ien comprendre l'attitude de Uobcspierre, il faut lire VAdresse de Maxi- milien Robespierre aux Français, Paris, 1791, in-8 de 49 p. Bibl. nat., Lb39yo224. l'affaire du gh AMP-de-mars ua Dans la môme séance du 13, aux Jacobins, Danton démontra « que jamais les rois n'ont traité de bonne foi avec les peuples qui ont voulu recouvrer leur liberté ». Sans doute, il n'en conclut pas qu'il faille éta- blir la république. Mais il est visible qu'il s'applique, tout comme Ro- bespierre, à ménager les républicains. A ce moment-là, les Jacobins applaudissent toutes les motions contre Louis XVI, contre l'inviolabilité, pour la déchéance, pour l'appel au peuple. Le 13 juillet au soir, Choderlos de Laclos (sans doute avec une arrière- pensée orléaniste) demanda aux Jacobins de faire, dans le sens du vœu national, c'est-à-dire en vue d'une consultation préalable de la nation. (( une pétition sage et ferme, non pas au nom de la Société, car les Sociétés n'ont pas ce droit, mais au nom de tous les bons citoyens de la Société; que la copie littérale de cette pétition soit envoyée à toutes les Sociétés patriotiques, non comme Sociétés, mais comme lieux de ras- semblement de tous les bons citoyens, pour être présentée à la signature et être envoyée dans les bourgs, villes et villages de leurs environs », Et, exagérant la démocratie, il demanda qu'on fît signer tous les citoyens sans distinction, actifs, non actifs, femmes, mineurs, a avec la seule attention de classer ces trois genres de signature^ ». Il ne doutait pas qu'on ne recueillît « dix millions de signatures ». Datée de juiUet 1791, elle est postérieure à l'affaire du Champ-de-Mars. Robes- pierre y fait son apologie, y expose sa politique. Il a compris que la Déclaration des droits était faite pour être appliquée et pouvait se réduire à ces deux prin- cipes : égalité des droits, souveraineté de la nation. 1° Égalité des droits : « J"ai demandé constamment que tout citoyen domicilié, qui n'était ni infâme, ni criminel,, jouît de la plénitude des droits du citoyen, qu'il fût admissible à tous les emplois, sans autre distinction que celle des vertus et des talents. « 2° Souveraineté de la nation : Robespierre a pensé que les représentants ne pouvaient faire aucun act& contraire aux droits imprescriptibles du souverain, « qu'il devait exister, pour toute nation, des moyens constitutionnels de les réclamer et de faire entendre, au moins dans certains cas, sa volonté suprême. >• « Quant au monarque, je n'ai point partagé l'effroi que le titre de roi a inspiré à presque tous les peuples libres. Pourvu que la nation fût mise à sa place et qu'on laissât un libre essor au patrio- tisme que la nature de notre révolution avait fait naître, je ne craignais pas la royauté, et même l'hérédité des fonctions royales dans une famille... » Il faut seu- lement contenir le pouvoir royal, etc. — Quant à sa conduite après la fuite,à Varennes, on l'a traité de factieux et de républicain : « On savait bien que nous n'avions jamais combattu ni l'existence ni même l'hérédité de la royauté; on n'était pas assez stupide pour ignorer que ces mots république, monarchie n'étaient que des noms vagues et insignifiants, propres seulement à devenir des noms de sectes et des semences de division, mais qui ne caractérisent pas une nature parti- culière de gouvernement; que la république de Venise ressemble davantage au gou- vernement turc qu'à celle de France, et que la France actuelle ressemble plus à la république des États-Unis d'Amérique qu'à la monarchie de Frédéric ou de Louis XIV; que tout État libre oii la nation est quelque chose est une république, et qu'une nation peut être libre avec un monarque; qu'ainsi république et monar- chie ne sont pas deux choses incompatibles; que la question actuelle n'avait pour- objet que la personne de Louis XVI... » — M"" Roland dira dans ses Mémoires {Œit- vre^, éd. Champagneux, t. II, p. 70) que, le 21 juin, chez Petion. « Robespierre, ricanant à son ordinaire et se mangeant les ongles, demandait ce que c'était qu'une république ». 1. La Société des Jacobins, t. 111, p. 17, 18. 150 LA l'UTH A VAHKXNl'S ET LE MOUVEMENT REPUBLICAIN Danton et R()l)ospicrre soutinrent l'idée de la pétition ' contre Biauzat, quialléi^ua(|ue, le matin même, l'Assemblée avait implicitement reconnu l'inviolabilité de Louis XW. On était sur le point d'aller aux voix, et, semble t-iP, de lever la séance, rpiand la salle du club fut comme envahie par une députation du Palais-Royal, avec plusieurs milliers de manifestants, « hommes, femmes, de tous états ». L'orateur de cette députation annonça l'inten- tion d'aller le lendemain au Champ-de-Mars (( jurer de ne jamais recon- naître Louis XVI pour roi )). Le président du club, Anthoinc, proposa aux manifestants lo])rojet Laclos comme propre à remplir leurs vœux. Cette asseml)lée tumultueuse et mêlée (les Jacobins soutiendront plus tard qu'alors leur séance était levée) nomma cinq citoyens pour rédiger cette pétition : Lanthenas, Sergent, Danton, Ducancel, Brissot. La péti- tion fut rédigée par Brissot, de l'aveu de Brissot lui-même^. Un conci- liabule se tint le soir même chez Danton, avec Camille Desmoulins, Brune et La Poype^ pour régler les mesures à prendre en vue d'activer les signatures et d'étendre le mouvement aux départements. Le lende- main matin 10, les manifestants se réunirent dans l'église des Jacobins et entendirent lecture de la pétition, qui se terminait ainsi : (( Les Français soussignés demandent formellement et spécialement que l'Assemblée nationale ait à recevoir, au nom de la nation, l'abdica- tion faite, le 21 juin, par Louis XVI, de la couronne qui lui avait été déléguée, et à pourvoir à son remplacement par tous les moyens consti- tutionnels, déclarant les soussignés qu'ils ne reconnaîtront jamais Louis XVI pour leur roi, à moins que la majorité de la nation n'émette un vœu contraire à celui de la pétition. )) Par tous les moi/ens consiiiutlonnels! C'était l'exclusion formelle de la république, le maintien de la monarchie. La pétition fut approuvée, et, sur le conseil des Jacobins présents, et avec un grand souci de la légalité, les pétitionnaires avertirent la muni- cipalité, qui leur en donna acte, de leur intention de se rendre au Champ-de-Mars ^ Ils s'y rendirent, et, comme l'autel de la patrie était très vaste, quatre commissaires (parmi lesquels Danton) s'y installèrent aux quatre angles 1. Mais avec des réserves. Ainsi Roliespierre lilàma l'idée de faire signer les femmes et les mineurs. Plus tard, dans son Adresse aux Français (Bibl. nat., Lb -19/5224, in-8), il déclara avoir combattu le projet Laclos comme imprudent. 2. Avant que Laclos fit sa motion, Danton s'était écrié que ce décret de l'Assem- blée constituante était » infâme », ce qui révolta les députés présents. Voir le Projet de défense de Brissot, réimprimé dans ses Méinoires, t. IV, p. 34"i. 3. Ce point est obscur, dans l'unique et insuffisant compte rendu que nous avons. Cf. La Société des Jacobins, t. 111, p. 19, 42. 4. Voir les Mémoires de Brissot, t. IV, p. 343. 5. Gazette des nouveaux tribunaux, n" 34. 6. Cette notification était signée des noms suivants : Terrasson, Damas Julien, Billaud-Varenne, Fréron, Chépy fds, Camille Desmoulins, Maubac, Gerbac, Marchand. (Bûchez, 2« éd., t. V, p. 414.) l'affaire du champ-de-mars ISl et lurent simultanément la pétition '. Les républicains étaient très mé- contents. Plusieurs avaient apporté d'autres pétitions, qui ne nous sont pas parvenues -. Ceux qui signèrent barrèrent le membre de phrase : El à pourvoir, etc. D'autres, après ces mots : Louis XVI pour leur roi, ajou- tèrent ceux-ci : iSi aucun autre^. Il circula même des textes imprimés où se trouva cette addition '. Les commissaires protestèrent. On alla consulter le club des Jacobins, où il y eut un débat confus. La question fut renvoyée à la séance du soir. Ce qui prouve que les idées républicaines étaient encore bien vivaces, malgré tant de désaveux et de défections, c'est qu'il fallut quatre heures de discussion pour que le club arrivât à un avis sur l'addition républicaine proposée^. Il fut enfin décidé que le texte pri- mitif serait textuellement maintenu. Mais aussitôt on apprit que l'Assemblée nationale avait rendu son décret, et on décida que la péti- tion serait retirée. Le lendemain matin, le club envoya supprimer l'édition de la pétition, et une annonce fut faite au Champ-de-Mars aux citoyens présents, pour qu'ils eussent à y renoncer. Les Jacobins ne furent pas suivis par les démocrates, républicains ou autres, des Cordcliers "^ et des Sociétés populaires. Le 17, une troisième pétition, sur l'initiative des Sociétés populaires ", fut rédigée par Robert ^ Peyre, Vachard et Demoy ^ et revêtue de plus de 6U00 signatures, entre autres celles de Chaumette, Hébert, Hanriot, Santerre, Meunier, prési- 1. Voir aussi le récit tle M"^ Roland, Œuvres, éd. Champagneux, t. II, p. "4, 322. 2. La Sociélé des Jacobins, t. III, p. 43. 3. Michelet dit avoir vu, aux Archives de la Seine, l'original de cette pétition, avec les mots : Ni aucun autre, tout entier de la main de Robert. {Les femmes de la Révolution, 2" éd., 1855, in-18, p. 72.) — Serait-ce une copie? N'est-il pas plus probable que Michelet confond ici la pétition du 16 avec celle du 17, dont il dit ailleurs qu'elle lui parait avoir été écrite par Robert? {Histoire de la Re'volution, 3« édit., t. II, p. 343, 344.) 4. Par exemple, elle fut ainsi imprimée, avec cette addition, dans la Bouche de Fer du 17 juillet, p. 2. (Cf. le même journal, n" du 25 juillet, p. 3.) 5. La Société des Jacobins, t. III, p. 43. 6. Le club des Cordeliers tint une importante séance le 16 juillet au soir. Mais elle ne nous est connue (]ue par cette déposition d'un témoin au procès intenté plus tard aux manifestants du Champ-de-Mars. Ce témoin dépose que, dans cette séance, " un membre a dénoncé M. Railly, qui est soupçonné d'avoir fait arrêter le frère Lefranc, membre du club, pour avoir colporté la pétition (sans doute celle du 16); qu'ensuite un autre membre a rappelé quïl fallait se rendre le lendemain en assemblée au Champ-de-Mars pour signer une pétition sur l'autel de la patrie, mais qu'ayant appris que M. le maire avait ordre de déployer le drapeau rouge et de publier la loi martiale, et que M. La Fayette avait carte blanche pour faire tirer sur les attroupements, il proposait de s'y rendre tous par des voies dilTérenles avec des armes cachées et de repousser à main armée ceux qui viendraient pour les dis- siper; que cette proposition a été adoptée avec transport. >- (Arch. nat., T, 2143».) 7. Révolutions de Paris, t. IX, p. 57. Cependant la Bouche de Fer du 23 juillet, p. 0, dit que les Sociétés fraternelles n'allèrent pas au Champ-de-Mars le 17. 8. M""" Roland, Œuvres, éd. Champagneux, t. II, p. 323. 9. Brissot {Mémoires, t. IV, p. 343) attribue aussi une part de collaboration à Bonneville. 152 LA Fl'ITE A YARKXNES ET LE MOUVEMENT IIÉPUIÎLICAIN dent (le la Société fraternelle des doux sexes. Des femmes signèrent aussi'. Xi D.iiildii ni aucun d(>s Jacobins connus ne signèrent. Les pétitionnaires demandaient à l'Assemblée nationale de revenir sur son décret de la veille, « de prendre en considération que le délit de Louis XVI est prouvé, que ce roi a abdiqué ; de recevoir son abdication et de convoquer un nouveau pouvoir constituant pour procéder, d'une ma- nière vraiment nationale, au jugement du coupable, et surtout au rem- placement et à l'organisation d'un nouveau pouvoir exécutif ». 11 n'était pas question de république, mais on ne parlait pas non plus des « moyens constitutionnels », comme dans la pétition du 16. La république pouvait très bien résulter de cette (( organisation d'un nouveau pouvoir exécutif ». En tout cas, on peut dire que cette pétition émanait surtout de républicains. On la considéra comme une pétition républicaine ^ Cependant les pétitionnaires n'avaient violé aucune loi, n'avaient rien dit contre la constitution, n'offraient pas le moindre prétexte à une répression légale. Malbeureusement, le matin du même jour, deux hommes suspects, que l'on avait trouvés cachés sous l'autel do la patrie, furent mis à mort, non par les pétitionnaires, mais par les habi- tants du Gros-Gaillou. L'Assemblée nationale et le maire de Paris cru- rent ou feignirent de croire que ce meurtre était l'œuvre des démocrates et des républicains. On sait ce qui s'ensuivit : la loi martiale proclamée, le drapeau rouge déployé, l'autel de la patrie jonché de cadavres. 1. L'original fut conservé par le courage des citoyens qui ramassèrent les caliiers sous le feu de la garde nationale (Bûchez, t. XI, p. llo). Il a été vu et décrit par Bûchez et par Michelet. Il a disparu, en 1871, dans l'incendie des Archives de la ville de Paris. 2. Il est à noter que le munie jour avait lieu une manifestation conforme à la politique de l'Assemblée constituante, et à l'idée populaire qu'un bon roi, un nouvel Henri IV, pouvait seul sauver la France. On lit en elTet dans VAmi du Roi, par Royou, n° du 18 juillet 1791 : « Hier on avait affublé le bon Henri IV d'une écharpe municipale. On avait mis à son épée une cocarde nationale, sur sa tête une couronne nationale. » Et le journaliste contre-révolutionnaire ajoute : « C'est une étrange manière d'honorer sa mémoire que de bigarrer sa statue de tous ces- signes de la rébellion. » CHAPITRE VI Les républicains et les démocrates après l'affaire du Champ de IVIars I. Scission et réaction après la journée du 17 juillet 1791. — II. Aggravation du système bourgeois. — III. L'Assemblée constituante ferme toute voie légale à la démocratie et à la république. — IV. Restauration du pouvoir royal. [^La journée du 17 juillet 1791 a une grande importance historique. C'est un coup d'état de la bourgeoisie contre le peuple, contre tous les démocrates, républicains ou non. C'est un acte de guerre civile, et en cfïet la guerre de classes, déjà annoncée, commence.! Du massacre du Champ de Mars date la scissiorTirrémédiable des hommes de 1789 en deux partis, qui ne se nomment pas eux-mêmes, dont chacun se dit patriote, mais que nous pouvons appeler le parti bourgeois et le parti démocratique, parce que c'est la question de l'organisation de la souveraineté nationale qui les divise et les arme l'un contre l'autre. Scission aux Jacobins, par l'émigration aux Feuillants de la majorité modérée de ce club, qui a peur « des novateurs ardents et inquiets ' », et qui veut « la constitution, toute la constitution, rien que la consti- tution ^ )) ; scission à l'Assemblée nationale, qui, depuis que l'extrême 1. Voir l'adresse des Feuillants aux Sociétés affiliées, au sujet des élections pour la Législative. Bibl. nat., Lb ^o/SOG, in-8. 2. Autre adresse des mêmes, 6 janvier 1792. Bibl. nat., Lb^o/804, in-8. Il faut bien remari|uer que tous les Feuillants n'était pas antidémocrates d'une manière intran- sigeante. Dans la liste des membres du club (Bibl. nat., Lb ^o/SOï, in-8), je trouve une partie du futur personnel de la république démocratique, et je relève les noms de Cochon, Ghàteauneuf-Randon, Coffinlial, Ducos, Ginguené, Granel (de Toulon), Kervélégan, La Revellière-Lépeaux, Lanjuinais, Nioclie, Pache, Reubell, Salle, Sali- ceti, Voulland. On y vit siéger, sous la Législative, Monestier (de la Lozère), qui REVOLUTION FRANÇAISE. '■ *■ .) i LES RÉPUBLICAINS APRÈS L'AFFAIRE DU CHAMP DE MARS droite s'abstient, ne compte plus que deux partis : les démocrates, ayant pour orateurs Robespierre, Petion, Buzot, Grégoire; les bourgeois ou coiisliliilionnels, ayant pour orateurs Barnave, d'André, Le Chape- lier, etc.; scission, déchirement analogues dans toutes les communes de France; toute la nation divisée en deux camps hostiles, voilà les conséquences de la journée du 17 Juillet 1791, qui, directement ou indi- rectement, ont influé sur presque tout le xix" siècle. T La bourgeoisie usa de sa sanglante victoire pour persécuter ses adversaires et pour accroître encore son propre privilège politique. Une sorte de terreur pesa aussitôt sur tous les démocrates, soit répu- blicains, soit monarchistes. Le 18 juillet, le garde des sceaux Duport-Dutertrc écrivit à Bernard, accusateur public près le tribunal du VP arrondissement, pour l'inviter à poursuivre les manifestants de la veille'. Le zèle de Bernard avait devancé celui du ministre. Par son réquisitoire, en date du 17 juillet, il « rendait plainte » des événements du jour même, et requérait qu'il fût « informé contre les auteurs, fauteurs et complices des desseins funestes manifestés par lesdits événements, circonstances et dépen- dances ». Quels desseins funestes? Ceux des « ennemis publics ou des hommes inquiets et turbulents », qui « ont cru trouver dans la crise de l'Etat une occasion favorable au succès de leur ambition ou de leur système )). Ce sont tous les démocrates que dénonce Bernard, y compris ces hommes (( qui se disent les amis de la constitution et les défenseurs du peuple ». Leur conspiration a été ourdie contre l'Assemblée natio- nale, contre Bailly, contre La Fayette, contre la garde nationale. « Pour préparer les esprits à la grande explosion, dit Bernard, des hommes sans bas ni chemise ont été stipendiés pour déclamer dans les rues et les places publiques des vers de Brutus~. Par les intrigues des princi- paux factieux, des Sociétés patriotiques ont été égarées, et ont secondé, contre leur intention, les projets les plus sinistres; des motionnaires ont été dispersés dans tous les lieux publics pour séduire la multitude par les propositions les plus captieuses et les calomnies les plus absurdes. Enfin, on s'est efforcé de rallier à l'étendard de l'anarchie les ouvriers des ateliers de charité en leur promettant les biens du clergé, et tous les brigands, par les promesses séditieuses du droit de citoyen actif et du partage des terres. )) Quant à la pétition du Champ de Mars, son succès « aurait été suivi de la guerre étrangère, de la guerre civile, de la ban- queroute et de tous les malheurs ». Ces déclamations de Bernard sont plus lard, sous la Convention, agira en déchrtstianisafeur dans ses missions. Mais la majorité des Feuillants était inféodée à la politique bourgeoise et monarchiste. 1. Arcli. nat., Papiers de Bernard, T, 2113.5^ dossier 32. 2. Allusion à raffiche lyrannicide des Cordeliers. (Voir ci-dessus, p. 12o.) Les Révolutions de Paris (t. IX, p. 431), dans une réfutation de ce réquisitoire, nièrent que ces vers eussent été déclamés publiquement. SCISSION ET RÉACTION ro.i vagues, mais on y voit bien l'intention et le grief, et c'est à la démo- cratie que la bourgeoisie veut faire son procès \ Ce procès ne fut pas facile à instruire, faute de grief légal. Bernard dut encourager les juges par un réquisitoire, dont nous avons le brouillon -, et où il déclare, ce qu'il n'avait pas déclaré dans son pre- mier réquisitoire, que la fameuse pétition n'était pas l'objet des pour- suites. « Il n'est pas vrai, dit-il, que mes poursuites frappent sur la pétition : sans l'approuver personnellement, je reconnais dans tous les citoyens le droit incontestable de pétition sur toutes matières, en se con- formant aux formalités prescrites par la loi. » Sans doute cette pétition a été « l'instrument des factieux », « l'arme avec laquelle ils voulaient détruire la constitution », « mais les signa- taires n'ont rien à redouter de nos poursuites ». « Loin de vouloir les poursuivre, nous nous affligeons des erreurs de quelques-uns d'eux, comme nous nous réjouissons de ce qu'ils font de bien, et c'est avec la plus grande satisfaction que nous publions que MM. Petion et Robespierre ont déclaré, non seulement dans leur dépo- sition, mais [dans] une lettre écrite le 16 juillet dans les bureaux de l'Assemblée nationale, trouvée dans le portefeuille ^ qu'après le décret rendu sur le sort du roi, toute pétition était inutile. Il est donc constant que, si ces illu«tres représentants, entraînés par un ardent amour de la liberté, ont erré quelques instants dans leurs opinions, en appliquant à un grand État vieilli dans le luxe et dans les vices qui l'accom- pagnent, à un État environné de monarchies puissantes et des circon- stances les plus critiques, des remèdes trop violents, l'austérité des mœurs antiques et l'àpreté du gouvernement républicain, ils ont failli par un excès de vertu, mais au moins ils ont reconnu cette vérité essen- tielle que, dans la crise présente, le salut public dépend de l'union de tous les citoyens et du concours de toutes les volontés particulières à faire exécuter la volonté générale. » Il met hors de cause la Société des Jacobins : « Il est constant et prouvé au procès qu'un attroupement de 8,000 individus, sortis du Palais-Royal, s'est introduit le 16 juillet [au] soir ^ dans cette assemblée, en forçant les portes, que c'est cette multitude effrénée qui seule a dicté la pétition et déterminé toutes les démarches qui l'ont accompagnée °. » « Quels sont donc les objets de ma plainte? Si je ne poursuis ni la pétition, ni les signataires, ce sont les complots pour disperser l'Assem- blée nationale, pour changer la forme (du gouvernement décrété par 1. On trouvera le texte de ce réquisitoire dans les Révolutions de Paris, t. IX, p. 393 à 396. 2. Arch. nat., Papiers de Bernard, ibid. 3. Il s'agit du portefeuille de Fréron. 4. Il faut lire : le f 5 juillet, et non pas le 16. Voir ci-dessus, p. 150. 5. H renvoie comme preuve aux dépositions d'Anlhoine, de Royer, de Brune, et du chevalier de la Rivière. 156 LES RÉPUBLICAINS APRÈS L'AFFAIRE DU CHAMP DE MARS rAsscmblce) * ; ce sont ceux qui, pour exécuter ces projets criminels, ont formé des attroupements. Ce sont surtout les scélérats qui ont excité le peuple à assaillir et désarmer la garde nationale, le rempart et le soutien de la liberté et de la tranquillité publique. Ce sont les plus dangereux ennemis de la constitution, des hommes perdus de dettes, sans asile et sans propriété, etc., etc. » 11 requiert de nouveaux décrets de prise de corps, contre « les mem- bres du club des Cordeliers qui, dans la séance du 16 juillet soir^ ont proposé de repousser la garde nationale par la force et de se munir d'armes tranchantes pour couper les jarrets des chevaux »; et aussi (( contre celui qui a présidé, le samedi 16 juillet, la Société des Indi- gents, rue Christine ». Il demande un décret d'assigné pour être ouï contre le sieur