Émmm M THE UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY ôl J niâ ^*%J is^Ts^ lUilS «siomi sinïC - ■ l^.fîî î Xi^^-^î-r^" :^^'^ 5j' ^ ;I>,:*^A.^ :^^>^^là^^^^ j :> J m. I %■ -»ii "'j ^ )K > 1^. Il r ,^ 'y 'JÏTV LE MONDE AMÉRICAIN PRINCIPAUX OUVRAGES DU MÊME AUTEUR A LA LIBRAIRIE HACHETTE ET C'' La vie soDTEnRAiNE OU les Mines el les Mineurs, 2' édition. Les Pierres, esquisses minéralogiques. Les merveilles du monde sodterrain, i' édition. L'or et l'argent, 2° édition. Les GRA.NDS ports de commerce de la France. Les PORTS de la Grande-Bretagne. AUX LIBRAIRIES HETZÈL, CHALLAMEL ET CHARPENTIER L'histoire de la terre, origines et métamorphoses du globe, 10" édition. — Paris, Hetzel. Les pays lointains, notes de voyage (la Californie, l'ile Maurice, Aden, Mada- gascar), 2° édition. — Paris, Challamel aîné. La Toscane et la mer Tyrrhïnienne, études et explorations (la Maremme, Carrare, l'île d'Elbe, les ruines de Chiusi). — Paris, Challamel aîné. Le grand-ouest des Etats-Unis (les pionniers et les Peaux-Rouges, les colons du Pacifique). — Paris, Charpentier. A travers les Etats-Unis, de l'Atlantique au Pacifique (le Grand-Désert, les Mormons, les mines de ÎVevada et de Californie, les immigrants, les derniers Peaux-Rouges). — Paris, Charpentier. 8197. — Imprimerie A. Lahure, 9, rue de Fleurus, Paris. MONDE AMÉRICAIN SOUVENIRS DE MES VOYAGES AUX ÉTATS-UNIS L. SIMONIN NE W -YORK — CHICAGO ET SAINT-LOUIS LES GRANDS LACS — LES RICHESSES SOCTERRAINES LES CHEMINS DE FER — l'eXPOSITION DE PHILADELPHIE OUVRAGE COURONNÉ PAR l'aCAOÉMIE FRANÇAISE TROISIÈME ÉDITION PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET G" 7», BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1883 Droits de propriété et de traduction réservés > 1 > i PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION Depuis que le go ahead des Yankees a retenti de l'Atlantique au Pacifique, le progrès industriel de l'Amérique du Nord a laissé bien loin tout ce qu'on vait vu jusque-là. Ce peuple encore si jeune et qui nous avait liabi- ués de sa part à tant de merveilles, résultat d'une I5vie toujours travailleuse, agitée et exubérante, s'est .^^urpassé lui-même, si l'on peut ainsi parler, et a Ôpo^^^ jusqu'aux dernières limites et son audace et ■ ^on activité fébrile. t Dans les chapitres qu'on va lire, j'essaye d'esquis- ^ ^er quelques-unes de ces phases nouvelles que pré- ') yente le monde américain, qu'il m'a été donné de ^Jî^'isiter et d'interroger par six fois, à la suite de diffé- rentes missions que j'ai eu à remplir aux États-Unis ptntre les années 1859 et 1876. 3S3887 II PRÉFACE. Sortant par instants du domaine des choses pu- rement matérielles, j'ai mêlé les études sociales aux études de l'industrie, et je n'ai pas laissé ignorer non plus que le tableau, si lumineux dans son en- semble, n'était pas sans quelques ombres attristantes. L. SIMONIN Paris, avril 1883. LE MONDE AMÉRICAIN SODVENIRS DE MES VOYAGES AUX ÉTATS-UNIS CHAPITRE PREMIER NEW- YORK ET LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINE I Hier et Aujourd'hui. ^" En 1609, un navigateur anglais au service de la ollande, Henry Iludson, recherchant après tant d'autres î fameux passage du nord-ouest qui devait conduire irectement d'Amérique dans l'Inde, découvrait par le 0^ degré 1/2 de latitude le grand fleuve qui porte son om. Cinq ans après, les Hollandais jetaient sur les rives u fleuve, à 250 kilomètres de l'embouchure, les fonde- lents d'une colonie à la fois station militaire et poste de •aitants, Fort-Orange. Vers l'embouchure de l'Hudson, ir l'ile de Manhattan, achetée aux Indiens, ils établis- (ient aussi un port de commerce qu'ils appelaient Nieuw- 1 2 LE MONDE AMÉRICAIN. Amsterdam. Les Anglais, proches voisins des Hollandais en Amérique, virent ces établissements de mauvais œil. Aucune limite précise ne séparant les deux peuples rivaux, la lutte ne pouvait tarder à naître. En 1664, les Anglais, sous un prétexte futile, s'emparèrent des posses- f,ions qu'on appelait déjà la Nouvelle-Hollande, les per- dirent quelque temps après, et finalement, en 1674, les reprirent pour toujours. Nieuw-Amsterdam échangea son nom contre celui de New-York, et Fort-Orange le sien contre celui d'Albany. Les soixante années de la domination batave marquent ce que l'on pourrait appeler les temps héroïques de New- York. Washington Irving a chanté cette époque dans un livre resté célèbre ^ Le nom de Knickerhocker , qu'il donne à l'auteur supposé du récit, sert à distinguer familière- ment aux États-Unis les descendants des anciens colons hollandais. Ce nom, aucun dictionnaire ne le mentionne et Ion en connaît encore moins l'étymologie. Aujourd'hui, c'est ainsi qu'on appelle les culottes courtes du genre de celles que portaient les premiers immigrants. Les fils de ceux-ci ont relevé ce sobriquet avec une sorte de fierté, et quelques-uns sont restés fidèles, avec une ténacité tou- chante, aux mœurs austères sinon aux costumes d'autre- fois. C'est avec la culotte serrée aux genoux, les souliers à boucle, la perruque à queue et le tricorne sacramentel que la caricature aime à représenter en Amérique le per- sonnage légendaire de Knickerhocker, le primitif colon. Au temps où elle était hollandaise, l'ile de Manhattan comptait à peine quelques centaines de hardis traitants qii faisaient, avec les Mohawks et les Mohicans, Indiens * A Ilislory of yew-York from llœ bcginninçi of Ihc'world lo the end of tlie dutcli dynasty, by iJiediicli Kiiiclieiiiocker. NEW-YORK ET LA SOCIETE AMEUICALNE. 3 (les nations iroquoises et algonquines, le commerce des fourrures et surtout des peaux de castor. Les marchands établis à demeure à Fort-Orange et Nieuw-Amsterdam échangeaient ces pelleteries contre des armes, des nuini- tions, de l'eau-de-vie, et les envoyaientdans les Pays-Bas. En retour, la mère patrie expédiait sur ce point perdu du Nouveau-Monde des vivres, des liqueurs, des hommes. On ne tarda pas à cultiver le tabac, les légumes, le blé, à élever du bétail, à moudre le grain dans des moulins à vent qui s'élevaient sur des éminences naturelles au milieu de la Nouvelle-Amsterdam. Des gouverneurs, envoyés d'Europe ou nommés par les résidents, régissaient la petite colonie. Un fort, dont on voit encore les traces, commandait l'embouchure de l'iludson ; chaque soir, lorsqu'on sonnait la retraite, les habitants rentraient chez eux et s'endormaient paisibles derrière les fossés et les murailles qui les mettaient à couvert dune surprise des Indiens. Pendant le jour, au lieu qu'on nommait la Parade, devenu depuis la Batterie, on se promenait, on devisait devant la magnifique baie où l'Hudson marie ses eaux à celles de l'Océan. Pour tous ces colons peu affairés, le temps ne comptait guère, et le véridique historien de ces âges primitifs nous dit qu'à défaut de chronomètre on marquait les heures par la quantité de pipes que l'on fumait. Ces façons patriarcales changèrent avec la domination anglaise. Le nombre des habitants passa bien vite de quelques centaines à plusieurs milliers , les affaires prirent un rapide essor , on établit un marché aux esclaves, on fonda un journal. Les armateurs de New- York ravitaillèrent de farine et de viande salée les Antilles, qui leur expédiaient du sucre et du café. Cependant d'autres places de commerce telles que Boston au nord, 4 LE MONDE AMERICAIN. Philadelphie, Baltimore, Cliarleston dans le sud, l'em- portaient sur New-York. La place de Newport, dans le lîhode-Island, florissante par la pêche de la baleine, lui était aussi supérieure. Vint la guerre de l'indépen- dance (1776). New- York resta jusqu'à la fin le centre des forces anglaises; elle ne fut évacuée qu'en 1783, à la signature de la paix. Dix ans après, sa population avait doublé : New -York comptait alors 55 OUO habi- tants. L'élan subit qu'a pris cetle ville depuis la fin du dix-huitième siècle ne s'est plus arrêté. En 1807, c'est sur les eaux de l'Hudson que navigue le premier bateau à vapeur, celui de Fulton, le Clermont ; il remonte, pour son premier essai, de New-York à Albany, en emmenant des voyageurs. En 1825, le fameux canal de l'Érié est achevé et met New-York en communication directe, par l'Hudson, avec les immenses lacs du nord, véritables mers intérieures, et les plaines fertiles de l'ouest que l'on commence à coloniser. Arrivent bientôt les chemins de fer. En 1831, le grand railroad de l'Érié, qui se dirige vers les mêmes lieux que le canal, est décrété, et c'est grâce à ces deux voies économiques, comme à sa position exceptionnelle sur l'Océan, à la beauté, à la sûreté, à l'amplitude de son port et du fleuve large et profond qui y débouche, que New- York devient bientôt sans conteste la première ville des deux Amériques. En 1842, elle assure contre toutes les chances de l'avenir le service de ses eaux potables par la construction du bel aqueduc de Croton, que bien des capitales de l'Europe lui envient. Ni les incendies, ni les épidémies, ni les révoltes armées de la rue, qui viennent par moments la surprendre, ne peuvent enrayer un progrès continu. Ses édifices prives (il publics se multiplient. Depuis un siècle, la population KEAY-YORK ET LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINE. 5 de cette ville étonnante double tous les vingt ans ; elle dépasse aujourd'hui un million d'âmes. Il n'y a que deux ports au monde qui font plus d'affaires que New- York, ce sont Londres et Liverpool. En un clin d'œil, New- York a laissé bien loin derrière elle les villes ses sœurs qui lui avaient un moment disputé avec éclat la prééminence. La Nouvelle-Orléans, assise aux embou- chures du Mississipi, San-Francisco, reine du Pacifique, ne pourraient même songer à lui contester un jour le premier rang, et encore moins, dans l'Amérique du Sud, Rio-Janeiro et Buenos-Ayres, aussi heureusement situées, qui commandent des territoires encore mieux dotés de la nature, mais où les hommes ont moins d'énergie et moins d'audace. New-York s'est décorée elle-même, dans un élan de légitime orgueil, du titre de cité impériale, Empire-City; on va voir qu'elle le justifie sous plus d'un rapport. n Le vîeax New -York. le quartier des affaires, les Joornaax. Il existe un plan curieux de New-York dressé cin- quante-quatre ans après l'occupation anglaise, en 17:28. Un remarquable fac-similé en a été récemment obtenu par des procédés héliographiques, et l'on peut le voir suspendu aux vitrines des principaux libraires de la grande cité commerçante. D'un côté sont gravées les armes de « son excellence John Monigomerie, capitaine- général et gouverneur en chef des provinces de sa ma- 6 LE MONDE AMÉRICAIN. jesté, New-York, New-Jersey, etc. » C'est un descendant des compagnons de Guillaume de Normandie, comme l'indique la devise française : garde bien, qui se déroule dans un cartouche au bas de son écu. De l'autre côté du plan sont les armes parlantes de New-York. Le champ est découpé, par les quatre ailes d'un moulin à vent posées d'écharpe, en quatre compartiments égaux dont deux barils de farine occupent ceux de droite et de gauche, et deux castors passants, ceux d'en haut et d'en bas. L'écu est flanqué d'un matelot hollandais tenant la sonde, en souvenir de la découverte de l'Hudson, et d'un aborigène, un Mohican muni de son arc. Ces armes de New-York ont été religieusement conservées ; le sceau de la muni- cipalité n'en a jamais eu d'autres. Sur ce vieux plan, la ville occupe déjà toute la pointe del'ile de Manhattan. On y voit un dédale de rues se croi- sant d'une façon irrégulière, et portant pour la plupart les noms qu'elles ont encore; les dénominations royalistes ont seules été changées plus tard, à la suite de la révolu- tion américaine. Un fort au bord de l'eau commande l'ex- trémité de la pointe, mais les murailles et les fossés des Hollandais ont disparu; une rue, Wall-street, les rappelle et en marque une des directions. Sur un monticule, à l'ex- trémilé opposée à la pointe de l'ile, un moulin à vent; au delà, « la ferme du roi, » puis des terrains vagues, des eaux stagnantes, une prairie, nettement indiqués par le dessin et bordant « la grande route de Boston. » Sur les bords des deux rivières qui baignent l'ile de Manhattan, l'Hudson ou rivière du Nord et la rivière de l'Est, sont tracés les quais, les entrepôts, les cours, les jetées, les chantiers maritimes, — keys, docks, yards, ivharves, slips, — avec les noms respectifs des négociants auxquels ils appartiennent. La ville, qui contenait alors 8000 habitants, est divisée en I L';; NEW-YORK ET LA SOCIETE AMERICAI.NE. 7 six tvards ou quartiers. On n'y comple pas moins de dix églises, y compris les deux des HolUmdais, la synagogue des juifs et (d'église française;» le reste appartient aux diverses sectes réformées, baptistes, quakers, presbylé- liens, luthériens. Partant de la place delà Parade, du pied du fort où est « la chapelle du roi, la maison du gouver- neur et l'otficc de la secrétairerie, » se détache une grande arlère, Broadway, la «rue large;» elle vient mourir en une longue allée d'arbres, dans les terres qui marquent au nord-est la limite de la ville. Tout cela est soigneuse- ment reporté sur le plan, dont le dessin, exécuté dun bu- rin à la fois élégant, correct et léger, nous peint d'ime ma- nière saisissante la cité de New-York telle qu'elle était il y a moins de cent cinquante ans. Le fort, où vivait le gouverneur, où étaient installés les bure;iux de la province, se nomme aujourd'hui Castle- Garden; il a été entièrement transloiraé, et ne sert plus qu'à des usages pncifiques. C'est là que débarquent de- puis 1855 et chaque jour en si grand nombre, souvent plus de mille à la fois, les pauvres émigranis qui viennent de tous les points du globe demander aux États-Unis la liberté, l'indépendance et le bien-être que le sol natal leur refuse. Le château a vue sur l'Hudson. Il est entouré d'un jardin semé d'arbustes et de fleurs ; tout à côté un quai superbe, couronné de blocs de granit. Sur l'immense rade, f-rmée, défendue comme un lac et aux eaux loujours calmes, des centaines debateaux vont et viennent, au milieu desquels, couronnés d'un panache de fumée et faisant à chaque se- conde entendre le bruit si rident de leur sifflet, les ba(;s à vapeur ou ferries qui relient les deux rives de l'Hudson et de la rivière de l'Est. On ne saurait offrir à l'arrivant un plus magique spectacle, ni mieux accueillir l'étranger. Remontons la grande rue qui s'ouvre devant nous. La 8 LE MONDE AMÉRICAIN. foule des voitures, des omnibus, dos charrelîes, qui se heurtent de tous côtés, rend la chaussée inabordable au piéton. Il a peine à se frayer un chemin le long des trottoirs, et nulle ville au monde, pas même Londres avec sa Cité si affairée, si bruyante, ne peut le disputer à Broadway de New-York pour le mouvement et l'animalion. Aucune dame dans cette foule pressée. Cela dure pendant huit heures continues, sans une minute de répit, de neuf heu- res du matin à cinq heures du soir, sur plus de quatre kilomètres, de la Batterie à Union-Square, c'est-à-dire sur une longueur presque égale à celle des boulevards de Paris, de la Madeleine à la Bastille. A Union-Square, Broad- \Yay n'est qu'à son milieu ; mais le quartier des affaires finit et la ville commence à être plus calme. Quelques-unes des rues latérales offrent le même encombrement. Le bruit ne cesse que le dimanche, où tout chôme et tout s'endort, où tout est mon dans la grande ville, comme le veut l'ob- servance biblique. Jetons les yeux autour de nous. Cène sont partout que boutiques aux montres voyantes, criardes, sans goût, où les prix sont inscrits en chiffres d'un pied de long. Des ensei- gnes gigantesques appellent de tous côtés le passant; quel- ques-unes, peintes sur des toiles transparentes portées sur des cordes, traversent la rue dans toute sa largeur, jetées au niveau des étages supérieurs d'une fenêtre à l'autre vis-à-vis. Dans ce quartier, qui naguère encore: était la résidence favorite du monde élégant, tousles appar- tements sont occupés par des bureaux. C'est à peine si la famille du gardien, lejanitor, qu il ne faut pas confondre avec le concierge parisien, trouve pour se loger une place étroite dans les combles. Le rez-de-chaussée et le sous-sol sont dévolus aux magasins, aux dépôts de marchandises. Des appareils élévateurs mettent les lourds colis en mou- NEW-YORK ET LA SOCIETE AMERICAINE. 9 vcment. On a recours le plus qu'on peut aux moyens mécaniques dans ce pays où la main-d'œuvre est si chère, et où le citoyen répugne à faire fonction de portefaix. Nous voici dans Wall-street, le quartier de la finance. Cette rue qui se détache de Broadway pour descendre vers la rivière de l'Est, est, avec deux ou trois autres parallèles ou transversales et plus courtes, le centre des affaires de banque. C'est comme Lombard-streel à Londres et plus agile encore. Ce petit point de l'immense ville, à peine perceptible sur un plan à grande échelle, est celui où se signent et s'encaissent chaque jour des milliers de traites dont le monde entier connaît la signature et où se liquident, dans une chambre de compensation ou dearing-house, les transactions de la place pour une valeur d'environ deux cents milliards de francs chaque année. Soixante maisons de banque échangent là quotidiennement leur papier, et par des virements qu'amènent naturellement les relations d'affaires arrivent en quelque sorte à payer sans argent. Il a suffi en 1871 de débourser ainsi 5 milliards pour en payer 170, soit 1 pour 34. Celte ingénieuse invention du clearing a été empruntée à l'Angleterre, et ne date à New- York que de 1855; elle a peine à s'acclimater à Paris, qui est cependant une des premières places monétaires du globe. C'est auprès de l'établissement du dearing-house, dans ce qu'on appelle gold-room ou la chambre de l'or et stock- exdiange ou l'échange des valeurs, à proprement parler la Bourse, que se débatlent chaque jour, de dix heures du matin à deux heures de l'après-midi, la prime de l'or, — depuis la guerre de sécession le papier-monnaie est la seule monnaie légale, — et le cours des divers titres finan- ciers cotés, rentes publiques, actions ou obligations indus- trielles, de chemins de fer, de canaux, de mines. Ceux qui 40 LE MONDE AMERICAIN. sont entrés à la Bourse de Londres ou de Paris, à l'heure où elles fonctionnent, n'ont qu'une idée affaiblie du va- carme qui régne, vers midi, à la Bourse des valeurs de New- York. Si l'on ne savait ce qu'ils font, on prendrait tous ces hommes pour des fous; on se demande comment ils arrivent à s'entendre. Le slock-ex change occupe un bel édifice au coni de Wall- sîreet. Renonçant à la simplicité d'autrefois que l'Angle- terre n'a pas encore bannie, le banquier de New- York a lui-même des bureaux splendides. Elle a été démolie, la vieille maison qui l'abritait hier, lui et ses commis, pour faire place à un édifice à façade somptueuse, où te marie le marbre de Carrare au granit et au porphyre américains. A ces millionnaires improvisés, il faut des palais, même pour leurs opérations de banque. Le financier Fisk, aven- turier effronté, qui tomba, il y a quatre ans, sous la balle d'un rival en amour et en affaires, a donné l'un des pre- miers l'exemple de ces transformations. Jay Cooke l'avait imité, qui fit aumoisde septembre 1873 celte faillite for- midable qui en entrahia Uni d'autres, si bien que le monde financier ne vit jamais panique pareille, et que la Bourse de New-York dut être fermée pendant dix jours pour que la crise pût s'apaiser, et cette crise dure encore! D'autres grands tinanciers ont à leur tour suivi la mode et érigé un temple à la finance. A Londres, à Liverpool, ces rivales européennes de New- York, on vous fera encore asseoir de- vant une table de bois blanc, sur une chaise de paille, dans un bureau poudreux, obscur; ici l'on vous offre un élégant fauteuil et même une chaise berceuse, un rocking-chair , dans une salle bien décorée, inondée de lumière, et dont les tables sont en bois sculpté. On a voulu jouir de tous les conforts. Tandis que les agents de change vigilants marquent sur leur carnet, à \-\ NEW-YORK ET LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINE. il bourse de l'or ou des titres cotés, le taux oscillant des dif- férentes valeurs, le banquier n'a point à se déranger pour en coniiailre les fluctuations. Un appareil télégraphique, installé dans un angle de ses bureaux et dont le bruit sac- cadé vous prévient dés l'abord comme le tic-tac d'un.mou- lin, imprime d'une façon continue, sur une bande de pa- pier qui se déroule, le cours de toutes les valeurs à l'instant précis où on le crie. Les nouvelles télégraphiques arrivées d'Europe ou de l'intérieur, le prix courant des principales marchandises, ne sont pas non plus oubliés, et chacun peut relever à son aise, sur cet appareil qu'on trouve dans tous les bureaux, l'indication qui l'intéresse. On a fait d'autres applications de la télégraphie électrique. Il y a par exemple dans quelques magasins un timbre qui sert à prévenir immédiatement la police dans le cas où l'on soupçonne un prétendu chaland; l'agent de sûrelé arrive et le pince en flagrant délit. Aux allures de ces hommes sans cesse agités, il faut l'instantanéité de l'étincelle électrique. Le plus riche res- taurateur de New-York, Delmonico, dix fois millionnaire, chez lequel tous les gens de Wall-street et des rues cir- convoisines vont vers une heure prendre à la hâte, d<'bout, un lunch et un drink, c'est-à-dire manger un morceau et se désaltérer, n'a pas manqué d'introduire dans son éla- blissemcnt le précieux télégraphe des valeurs. 11 est là, dans le vestibule, où conduit un large escalier extérieur, couronné d'un fronton circulaire que portent des colon- nettes de marbre. On dirait l'entrée coquette d'un petit temple grec ou romain; c'est l'endroit où le Vatel de New- York gagne chaque jour des sommes folles. Pendant que l'appareil galvanique, à la marche inter- mittente, est consulté par quelques joueurs fiévreux, péné- trons dans la salle à manger. Une affiche prévient en en» 12 LE MONDE AMÉRICAIN. trant ceux qui mâchent du tabac de vouloir bien respecter i les marbres. Tout le monde mange debout, le chapeau sur ^la tête. C'est à peine si quelques délicats assis occupent le coin étroit d'une petite table. Voici devant le comptoir étalée tous les plats qui peuvent séduire un client pressé : les sandwiches en piles énormes, les viandes froides en' larges tranches, la salade de homard toute faite, haute- ment pimentée, la soupe aux huîtres où nagent de petites galettes, enfm mille pâtisseries feuilletées, rissolées, cré- mantes, que les affamés avalent d'une seule bouchée. C'est ensuite le tour des boissons alcooliques, depuis le Champagne mousseux, que l'on boita tout propos, jusqu'à l'ardent whisky, depuis l'innocent claret, le fin bordeaux venu de France, ou l'aie ei le porter anglais et le lager ou bière allemande jusqu'au sherry couleur de topaze fabri- qué autre part que dans les celliers de Xérès. Dans un saladier aux dimensions formidables s'étale un lac de vin aromatique. A côté, pour ceux en petit nombre qui ont fait vœu de tempérance, une cruche d'eau glacée. Des échansons attentifs versent les liqueurs à plein verre, ou vous passent avec confiance la bouteille, s'ils sont occu- pés à préparer pour d'autres ces breuvages composites chers à tous les Américains. La menthe poivrée, le zest d'orange ou de citron, s'y marient à la glace et à diverses liqueurs enivrantes. La règle veut qu'on boive cela avec mi chalumeau. Le drink avalé, on prend en passant un ha- vane, que l'on mâche plus qu'on ne le fume, et l'on court de nouveau aux affaires jusqu'à quatre heures. Nulle cau- serie, nul entrain, nul rire, ce serait pure porte de temps. Laissons les banquiers, les négociants, les courtiers empressés retourner à leur office, et saluons encore, dans le quartier où nous sommes, les bourses du coton, des grains, des viandes salées, du pétrole, du tabac, où s'a- NEW-YORK ET LA SOCIETE AMERICAINE. 13 chètent et se vendent chaque jour pour une valeur de plusieurs millions de dollars de ces marchandises, puis reprenons la route de Broadway. Devant Wall-street se dresse l'église gothique de la Trinilé, une des plus belles et des plus anciennes de New-York, aux tourelles élé- gantes, à la flèche élancée, haute d'environ cent mètres, et du sommet de laquelle se déroule un panorama sans rival, toute la campagne environnante qu'arrosent les eaux de l'Hudson. Édifiée par les Anglais peu de temps après qu'ils se furent emparés de la ville, cette église a été deux fois brûlée, deux fois reconstruite. Elle est en- tourée d'un ancien cimetière où sommeille sous le gazon et à l'ombre d'arbres séculaires plus d'un illustre mort. Gravé sur la pierre, on relève le nom d'Alexandre llamil- ton, qu'Aaron Burr tua dans un duel et celui du brave capitaine Lawrence, qui, frappé à mort sur le vaisseau qu'il commandait dans la campagne contre l'Angleterre en 1815, ne dit à ses hommes que ces mots : « j\e rendez pas le navire ! » Les jeunes boys de New-York savent tous son histoire par cœur. Tout auprès de TrinUij-Church, à droite, à gauche, en face, comme si les choses de la terre devaient côtoyer les choses divines, une nouvelle série de gigantesques édi- fices, de banques de toute nature et de toute nationalité, des bureaux de change, de chemins de fer, de bateaux à vapeur, d'entreprises de tout genre, de messagerie, de commission, de dépôts. N'oublions pas les safe-deposits, où, moyennant une redevance mensuelle légère, variable suivant les cas, des compagnies autorisées, incorporées, vous louent un coffre, une sorte de tiroir d'acier numé- roté, noyé dans un mur de granit souterrain. Vous y dé- posez, vous y cachez vous-même les valeurs, les objets précieux que vous voulez assurer contre toute chance de 14 LE MONDE AMÉniCALN. perte, de vol, d'incendie : litres de bourse, argenterie, bijoux, diamants, papiers d'affaire ou de famille. La com- pagnie vous donne votre clef, une merveille de serrurerie impossible à reproduire sans le modèle, et vous venez, quand il vous plaît, inspecter votre cassette. Vous l'em- poi tez pour cela dans un box ou bureau fermé, où nul ne vous voit, vous détachez seul vos coupons, prenez vos . notes. On ne vous donne aucun reçu de vos dépôts, on n'en répond point, mais une garde attentive veille nuit et jour autour et au dedans du monument, nul voleur n'a en- core tenté d'envahir celte forteresse, et toutes les précau- tions sont prises contre l'incendie, si jamais il s'attaquait à ces caves de granit et d'acier. On dit que l'idée de ces compagnies de dépôt de sûreté vient d'Angleterre; elles n'existaient pas en effet à New- York il y a quelques années. Aujourd'hui on les rencontre dans Broadway au nombre d'une douzaine, et toutes distribuent de gros dividendes à leurs actionnaires. Les banquiers de Paris, quand on leur parle de ces choses, répondent que les mœurs, les idées françaises y sont rétives; ils devraient cependant en faire l'essai. Un peu plus loin que l'église de la Trinité est un vaste édifice tout en granit, presque achevé, et dont le style, où la puissance s'unit à la sobriété, fait honneur à l'école ar- chitecturale américaine. C'est là que la poste et la douane s'installeront définitivement demain. Une des immenses façades donne sur un square, planté d'arbres, où est aussi l'hôtel de ville ou City-Hall, qu'elle écrase. Au voisinage de ce square, qui a vu se dérouler les diverses péripéties de plus d'un soulèvement populaire, se profilent les magni- fiques bureaux des plus grands journaux de New-York. Li façade somptueuse de quelques-uns de ces édifices privés fait pâlir celle des édifices publics. C'est là que sont le ^•E^V-YÛRK ET LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINE. 15 Ueralil, le Times, la Tribune, le Staats-Zeitung, ce dernier allemand. Certaines de ces feuilles se tirent à plus de cent mille exemplaires chaque jour, et contiennent quel- quefois seize pages de texte et d'annonces en caractère très-serré. Le prix en est modique, trois ou quatre cents par exemplaire, — le cent est égal à l'un de nos sous. Le Times de Londres est dépassé par le Times et le Herald de New-York. La machine automatique qui imprime ce dernier, et qui fait seule toute la besogne, est la plus rapide, la plus puissante, la plus ingénieuse qui se puisse voir. On sait que la presse américaine tient à honneur d'être toujours en éveil, sur la brèche, aux aguets. Elle a jeté partout, sur l'un et l'autre hémisj'hère, le bataillon de ses enfants perdus, ces irréguliers qu'on nomme les rc. porters. Ils ont mission de tout relater, et rien de nouveau ne leur échappe. Quelques-uns sont des oljservateurs du premier mérite. On ne recule devant aucune avance d'ar- gent, et l'on fait d'énormes bénéfices. On a devancé quel- quefois les gouvernements eux-mêmes dans la connais- sance des nouvelles politiques. C'est le Herald qui, lors de la guerre d'Ethiopie, fit passer aux .\nglais le télé- gramme amionçant la prise de Magdala: c'est lui, c'est un de ses reporters, depuis lors justement célèbre, M. Stanley, qui découvrit Livingstone, perdu depuis des amiées autour des grands lacs de l'Afrique centrale. Le Herald a été fondé par M. Bennett, un Écossais émigré et pauvre, qui y a fait une immense fortune. Il est mort ré- cemment, et son fils lui a succédé. On évalue à dix mil- lions de francs le montant des annonces annuelles du He- rald: c'est trente mille francs par jour. Vne des cur.ositès de cette feuille sont les personals, qui en ouvrent la pre- mière colonne. Les amouraix, avec une insistance quoti- 16 LE MONDE AMÉRICAIN. dienne qui jamais ne se lasse, y dévoilent leurs tourments et demandent des rendez-vous. Le Herald, bien qu'appar- tenant au parti républicain qui a porté le général Grant à la présidence, a vigoureusement combattu la troi- sième réélection à laquelle semblait aspirer le général , et démontré l'un des premiers les dangers du césa- risme qui menaçait la république américaine. La cam- pagne a atteint son but : le général a fait dire publique- ment par ses amis que, fidèle au précédent créé par Washington, il ne se représenterait pas une troisième fois. Si le Herald est le rival heureux du Times de Londres, la Tribune n'a pas de rival aux États-Unis pour la bonne tenue, le sérieux et l'honnêteté de sa rédaction. Feu M. Horace Greeley, qui joignait à sa qualité de journaliste celle d'agronome distingué, et qui faillit, aux dernières élections présidentielles, l'emporter sur le général Grant, a été jusqu'à sa mort l'âme de la Tribune. Un des pre- miers, il a prêché l'émancipation des esclaves et s'est dé- claré contre le sud. Le public avait pour cet homme, un peu paradoxal, de façons surannées, une vénération pro- londe. On aimait et on aime encore à répéter ses bons mots. On le savait intègre, dévoué sans réserve à la chose publique ; c'était le Franklin moderne de New-York. N£\Y-YORK ET LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINE. 17 m Les hAtels, les magasins, les théâtres. Continuons noire promenade. Voici maintenant los hôtels : le Saint-Nicliolas, le Met7'opolita7i et bien d'autres, vastes caravansérails ouverts jour et nuit. Ils sont peu à peu remontés dans Broadway avec la ville elle-même. Au- trefois on citait Astor-Hoiise, près la place de l'Hôtel-dc- Ville. Quelques vieux Yankees, quelques négociants de rinlérieur sont restés par habitude fidèles à celte maison ; elle ne tardera pas à fermer ses portes, comme les ferme- ront aussi quelque jour les hôtels que nous venons de citer, car la ville monte, monte sans cesse, et le commerce l'envahit de plus en plus. Or, il n'est pas comme il faut d'hcibiter près des marchands, fùl-ce dans un hôtel, et la mode, ici comme ailleurs, rend des arrêts qui sont sans appel. C'est pourquoi si nous avançons dans Broadway, à cinq, six et sept kilomètres de la pointe de la Batterie, nous rencontrons encore nombre de grandes maisons fort achalandées, telles que la Cinquième-Avenue et Windsor. Tout ce qu'on trouve dans ces hôtels aux façades monu- mentales, aux mille chambres, chacun le sait. Ce ne sont partout qu'escaliers grandioses, tapis moelleux, bains à tous les étages, souvent même dans tous les cabinets, salles à manger luxueuses, ascenseurs pour les voyageurs, pour les bagages, pour les domestiques, salons de récep- tion particuliers ou publics, boudoirs élégants pour les dames. On n'a pas même oublié l'appartement spécial 'our les nouveaux mariés, le weddimj-room. L'eau froide 18 LE MONDE AMERICAIN. et l'eau chaude montent dans les plus petits réduits; le gaz éclaire gratuitement partout; la taxe vexatoire de la bougie, familière aux hôtels européens, est inconnue. Voici le bureau oiî l'on vous délivre un billet de chemin de fer, de steamer; voici le barbier, le marchand de jour- naux, de cigares, le marchand de modes et de bimbelo- terie, le bijoutier, le pharmacien, le tailleur, le chapelier: ils sont de l'hôtel. Quant à la buvette, elle est somptueuse et toujours pleine; à côté, une vaste salle avec une demi- douzaine de billards. Depuis cinq heures du matin jusqu'à minuit, ce sont des noces de Gamache en permanence : déjeuner, goûter, dîner, thé, souper, à des heures et suivant une ordon- nance prévues. Vous* pouvez faire cinq repas par jour, vous asseoir cinq fois à table; ne rougissez point, il y en a qui le font. Sur une carte plus longue que celle d'aucun restaurant, choisissez autant de plats que vous voulez, on ne vous impose aucune limite et vous n'en payez pas un centime de plus. Ce n'est pas que la cuisine soit bonne ni convenablement préparée. On vous sert à l'américaine, tous les plats à la fois, et vous avez devant vous les flacons de tout un laboratoire pour les assaisonner à votre goût. Le chef est Français; mais il a dû renoncer aux bonnes traditions en changeant de milieu. Il est payé comme un ministre, ce maître des basses- offices, jusqu'à deux mille francs par mois. Il faut se pliera la discipline de la maison, n'avoir faim de certaine façon qu'à certaines heures. Létranger naïf qui est venu se perdre dans ces caravansérails étourdissants, et pour lequel quelques maisons, prenant en pitié ses capri- ces, ont essayé de monter des hôtels à l'européenne, l'étranger regimbe et se plaint. On ne s'inquiète pas de ses critiques, on n'a pas le temps d'y répondre ; on ne cherche NEW-YORK ET LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINE. 19 à retenir personne, et l'on a plus de monde qu'on ne vont. En entrant, il faut laisser son individualité à la porîe ; vous n'êtes plus qu'un numéro (axé à tant par jour, saut" (e vin et les extras, qui coûtent gros. A part cela, ce n'est que quatre ou cinq dollars, vingt ou vingt-cinq francs, dans les meilleurs endioits, moyennant quoi vous pouvez jouir de tous les avantages de ces capharnaûms. Vous ne devez plus rien à personne, pas même aux garçons, des nègres et des Irlandais, qui du reste sont vos égaux, vous servent le moins et le plus mal possible, mais ne vous demandent rien. Ils ne songent même pas à devenir en peu d'années millionnaires comme le patron qui tient l'hôtel. Il y a des familles qui aiment cette vie, qui s'ins- tallent sans façon à l'auberge, le mari, la femme, les enfants. Il est plus commode et plus économique de vivre en camp volant que d'avoir un foyer à soi, et le luxe d'emprunt de ces maisons est fait pour plaire à des par- venus. Cessortesde clients à demeure, presque aussi nom- breux que les voyageurs de passage, se font vite recon- naître. Le soir, les dames viennent dîner en tenue de bal, fleurs dans les cheveux, robe claire, décolletée. On mange à la hâte, on avale été comme hiver de pleins verres d'eau glacée, on s'abreuve de Champagne, puis tout ce monde se promène dans les galeries ornées de glaces, brillam- ment illuminées; c'est la foire à la vanité dans son éta- lage le plus cru. Les hommes ennemis de la montre quit» tent la compagnii» des dames, et s'en vont dans l'atrium de l'hôtel, l'immense vestibule d'entrée, mâcher silen- cieusement du tabac. Les bottes appuyées sur les fauteuils ou aux balustrades du fumoir, ils passent là des heures entières, seuls ; ils ruminent dans leur cerveau les affaiies de la journée ou s'endorment en rêvant à celles du len- demain. 20 LE MONDE AMÉRICAIN. Les grands magasins le disputent aux hôtels pour la somptuosité des façades, pour 1 elendue des bâtiments. Le fameux marchand de nouveautés Ste\vart,qui de pauvre émigrant irlandais est devenu « le prince marchand, » a deux stores dans Broadway, un pour le gros dans le bas de la ville, l'autre pour le détail entre la neuvième et la dixième rue. Ce sont deux monuments qui occupent chacun toute une île. Une armée de commis y aune, y emballe du matin au soir les étoffes soyeuses et mille colifichets fé- minins. Les bénéfices ne! s du patron, à chaque inventaire de fin d'année, se soldent par des millions de dollars. En 1869 on parlait de trois millions, soit quinze millions de francs pour chacun des derniers exercices'. Les théâtres, par la magnificence qui distingue la plu- part d'entre eux, marchent de pair avec les magasins et les hôtels. L'Académie de musique, où l'on joue tous les hivers l'opéra italien; le Théâtre-Français ou Lyceum, où l'on donne nos opérettes ; le théâtre de Booth, où trône Shakspeare sous la direction des deux frères de celui qui assassina Lincoln, et qui était lui-même le premier tra- gédien des États-Unis; le Grand-Opéra, bâti par le ban- quier Fisk, qui trouva plaisant d'avoir ce théâtre à côté des bureaux du chemin de fer dont il avait pris la direc- tion, — toutes ces salles sont vastes, décorées avec goût, bien aérées, bien éclairées, et l'on y circule aisément. Il est inutile de citer Bowery, chéri du peuple et lenommé pour ses pièces lugubres, Niblo's, Olympic, Wallack, et nombre d'autres, où l'on joue le drame et la comédie, quand des minstrels ou ménétriers, travestis « en nègres d'Élhiopie, » n'y exécutent pas leurs danses de caractère et n'y chantent pas leurs traditionnelles chansonnettes, ' M. Stewart vient de mourir [aviil 1876], laissant uno fortune évaluée à iOO millions de francs. NEW-YORK ET LA SOCIETE AMERICAINE. 21 initiant les hommes du nord à l'ancienne et pitloresque vie des esclaves du sud. Non contents de cela, les minstrels se permettent une foule d'allusions transparentes sur les choses et les hommes du jour : on dirait le théâtre d'Athè- nes au temps d'Aristophane. En 1874, à propos du débat scandaleux qui s'éleva au milieu de l'église de Plymouth, à Brooklyn, et où le célèbre prédicateur Beecher, directeur de celte congrégation, fut compromis de la façon la plus grave avec une de ses pénitentes, Içs minstrels s'en don- nèrent à cœur joie tous les soirs. Renchérissant sur les allusions, un théâtre de genre fit mieux : il mit impudem- ment en scène ce sujet scabreux, et chacun put marquer de leur vrai nom les principaux personnages de ce triste drame. Sur les planches, la liberté côtoie bien vi^.e la li- cence, et l'on voit souvent à New-York exhiber "tous les soirs à certains théâtres les danses les plus impudiques. L'Amérique n'a pas, à vrai dire, de théâtre national, ni même d'at listes indigènes, à part les minstrels. Tous les autres artistes, surtout ceux des théâtres lyriques, vien- nent ordinairement d'Europe. Les pièces qu'on joue sont écrites par des auteurs américains, et alors elles sont d'une médiocrité qui désarme toute critique, ou em- pruntées au théâtre anglais. Sheridan, Shakspearc ont des interprètes de mérite, et Mlle Charlotte Cushinan donne heureusement la réplique au tragédien Edwin Boolh, héritier du talent de son frère. On s'étudie à tra- duire les pièces les plus en renom du théâtre français contemporain. Volontiers on déguise la traduction sous le 'nom d'adaptation ou d'arrangement; quelquefois on va jusqu'à couvrir le plagiat sous un litre, des noms et des formes d'emprunt. En somme, les productions originales font presque absolument défaut. 11 est évid nt que la mis- sion des Américains n'est pas encore d'écrire des pièces 22 LE MO.NDt: AMÉIUCALN. de théâtre. A eux de féconder le sol, d'y ouvrir des routes, des canaux, des mines, de bâiir partout des usi- nes, de jeter des villes au milieu du désert, d'abréger, de soulager le travail manuel par les inventions mécaniques. C'est là, scnible-t-il, leur principal rôle pour le moment, et il peut leur suffire. Il est à New-York bien d'autres lieux d'amusement. Le cirque du fameux Bai num y fait toujours fureur. Il y a deux ans, sur un espace couvert, immense comme le Colisée de Rome, Carnum a exhibé, dans une procession triompliale et sous le titre alléchant de « Congrès des nations, » les cours du monde entier, sans oublier la cour papale et celles de Perse et de Chine. Sultans et sultanes, rois et reines, em- pereurs et impératrices, chambellans, cardinaux, maré- chaux, khans, beys, mandarins, s'avançaient solennelle- ment à pied, à cheval, sous le dais, en grand costume, musique en tête, et par groupes distincts. Celui qui faisait Pie IX, coiffé de la tiare et des habits pontificaux, était sérieux comme un pape sur la sedes gestaloria, portée par quatre princes de l'Eglise. La reine Victoria, le khédive, et, par un singulier anachronisme, l'empereur Napo- léon I" avec « le petit chapeau et la redingote grise, » attiraient surtout l'attention. Non content de cette exhibi- tion sans pareille, Barnum faisait danser des éléphants, courir des autruches, et finissait son spectacle par une loire à l'anglaise au milieu d'une armée de comparses, de jeux de toute sorte, accompagnés d'un bruit assourdis- sant. Des milliers de spectateurs venaient deux fois par jour au « cirque romain, » et le showman ou montreur de bêtes, comme Barnum aime à s'appeler, après avoir fait des avances considéiables, réalisait d'énormes bénéfices. 11 ne partit pour l'intérieur que quand la curiosité publi- que fut saturée. Cet étrange imprésario, doublé d'un habile ^■E^Y-YORK ET LA SOCIETE AMERICAINE. 23 mystificaleur, dépense, dit-on, par an jiisriu'à deux mil- lions de francs pour ses réclames. Uien qu'ayant dépassé la soixantaine, il s'est remarié avec une jeune fille en sep- ttmbre 1874, a fait annoncer la cliose à son de trompe, et n'a pas manqué de prendre à l'hôtel Windsor la cham- bre des nouveaux mariés. Dans une société en apparence aussi religieuse que la société américaine, il est de règle que tous les théâtres soient strictement formés le dimanche. Cependant il en est qui arrivent à ouvrir ce jour-là, au moyen d'un com- promis subtil qui n'étonnera point ceux qui sont au cou- rant des sous-entendus auxquels se complaît le caractère anglo-saxon. 11 faut avant tout sauver la forme. On an- nonce de la musique religieuse, un concert sjnrituel, et l'on joue des airs d'opéra-boufle, par exemple la Fille de madame Angot. Les concerts du Parc-Central ne fonction- nent pas autrement, et les artistes français emploient sur leurs affiches le même expédient quand ils veulent jouer le dimanche. 11 en est de même encore de Tivoli, qui n'exhibe que des clowns et ne chante que des chanson- nettes grivoises. lY Les rivières du Nord et de l'Est, la voirie, les moyens de transport. On a dit que New-York était bâtie sur l'île de Manhat- tan qu'entourent les eaux de l'iludson et celles de la ri- vière de TEsl. Celle-ci n'est en réalité qu'un bras de mer qui détache Long-lsland ou l'Ue-Longue de la terre ferme, 24 LE MONDE AMERICAIN. et qui d'autre part se réunit à l'Hudson par la « rivière de Harlem. » New-York, avec sa population de plus d'un j million d'âmes, qui sera peut-être de deux millions dans vingt ans, est déjà trop à l'étroit sur son île. En 1875, elle a franchi la rivière de Harlem et s'est annexé le comté voisin de Westchester; mais New-York ne s'arrêtera pas là, car déjà elle ne semble faire qu'une avec la ville de Brooklyn, qui la regarde de l'Ile-Longue, sur la rivière de l'Est, comme Tarascon en France regarde Beaucaire sur le Rhône. Brooklyn, « la cité des églises, » a pour sa part plus de 500 000 âmes. Comme la vie y est moins chère qu'à New-York , c'est là qu'habitent un grand nombre d'hommes d'affaires qui le matin passent le bac pour se rendre dans Wall-street et le soir retournent chez eux. C'est aussi à Brooklyn que New -York a son principal cime- tière, celui de Greenwood, qui mérite d'être cité parmi les plus beaux dans un pays où l'on a su transformer en gra- cieux jardins et en parcs ombreux le champ du repos éternel. Non contente de tous les ferries qui l'unissent à la ville- sœur, New-York jette en ce moment sur la rivière de l'Est, de concert avec Brooklyn, le plus gigantesque pont sus- pendu qu'ait conçu l'art de l'ingénieur. H coûtera 40 mil- lions de francs. Les piles de ce pont, hautes de 85 mètres au-dessus de l'eau, un tiers de plus que les tours de Notre-Dame de Paris au-dessus du sol, ont été commen- cées en 1870 et sont presque terminées. La distance qui les sépare mesure environ 500 mètres. Le tablier des deux ponts suspendus jetés sur le Niagara est moins long, et déjà nul pont au monde ne pouvait leur être comparé. Comme on témoignait à l'ingénieur, M. Rœ- Lling, qui a projeté les hardis travaux de la rivière de l'Est et qui, au milieu de difficultés inouïes, avait mené NEW-YORK ET LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINE. 25 à bien l'œuvre du ISiagara , quelques craintes sur la durée de son dernier pont eu égard à l'énorme longueur jetée en suspension sur le vide : « J'en ferai un qui aura ICiOO mètres de portée, répondit-il, et le calcul me con- ûvme qu'il résistera indéfiniment. » La mort est malheu- reusement venue frapper cet homme éminent avant qu'il ait achevé tous ses travaux. 11 est certain que nul pont suspendu en Amérique n'a donné lieu aux mêmes acci- dents qu'en France et que nous avons tort, depuis plus de vingt ans, de rejeter un système de construction très- économique, et que souvent rien ne peut avantageuse- ment remplacer. Par un ensemble de câbles de retenue bien combinés, on peut mettre un pont suspendu à l'abri de l'atteinte des plus terribles ouragans, l'exemple des ponts du ISiagara le prouve. Le seul danger à craindre, et il est facile à éviter par des règlements et une surveillance sévères, c'est celui du mouvement cadencé d'un grand nombre d'hommes ou d'animaux passant à la fois. C'est dire que la désastreuse catastrophe du pont d'Angers, qui vint en 1850 attrister la France et noyer des centaines de pauvres soldats dans les eaux de la Loire, eût pu être ai- sément évitée. La hauteur du tablier du pont de la rivière de l'Est au- dessus du niveau des eaux étant de 40 mèlres, le plus grand clipper pourra passer sous ce pont toutes voiles dehors. La longueur totale du pont, qui partira de la place de l'Hôtel-de-Ville à New-York et entrera bien avant dans Brooklyn, dominant dans un cas comme dans l'autre les maisons aux abords de la rivière, sera de 1800 mè- tres, y compris les deux viaducs d'accès. Les habitants de Brooklyn calculent déjà qu'il leur sera plus aisé de pren- dre le bac lorsqu'ils n'auront qu'à se rendre d'un bord de la rivière à l'autre. Quant à la largeur totale du ta- 26 LE MO^■DE AMERICAIN. blier, elle sera de 26 mètres, ce qui est la largeur d'une rue comme Broadway; cette dimension permettra de mé- nager de chaque côté une voie ferrée et une voie charre- tière, plus une passerelle au milieu, élevée de 5 mètres. Les promeneurs jouiront à leur aise du haut de ce belvé- dère, deux fois plus élevé qu'une maison à cinq étages, de la plus fraîche brise et du plus magique horizon. Les fondations des piles ont été établies au moyen de l'air comprimé par des procédés aussi hardis qu'ingénieux; elles s'enfoncent de 25 mètres sous l'eau, dans le sable, jusqu'au terrain solide, qui porte gaillardement et pour l'éternité ces gigantesques et pesantes tours qu'on aper- çoit d'une lieue. En remontant la rivière de l'Est, au delà de Brooklyn, on salue à gauche, sur l'île de Manhattan, les innombra- bles rues de New- York qui viennent mourir au bord de la rivière; à droite sur l'Ile-Longue, les agglomérations de plus en plus populeuses et pressées de Williamsburg, Greenpoint, llunter's-Point, Ravenswood, Astoria, qui ne feront demain qu'une seule et grande ville. Çà et là sont encore d'élégants cottages, qui disparaissent au milieu de la verdure et des fleurs. Sur la rivière elle-même se succèdent les îles de Blackwell, de Ward et de Randall, où sont heureusement isolés, au milieu de l'eau et du bon air, dans des édifices de briques ou de granit ayant cha- cun le style voulu, le pénitentier, l'hôpital des fous, celui des immigrants, « l'asile des ivrognes » et diverses mai- sons de refuge, en un mot toutes les institutions charita- bles et de correclion que la ville de New-York a tenu à honneur de prendre sous sa sauvegarde. Entre l'île de Ward et Astoria est un chenal qui se nomme Hell-Gate ou la Porte-d'Enfer. Il est semé de ro- ches à fleur d'eau qui gênent la grande navigation, et don- Piles du pont de Brooklyn, en construction. (Page 25.) KEW-\ORK ET LA SOCIETE AMERICAINE. 27 lient naissance à des courants. Depuis 1870, on a ouvert de vastes chambres de mine sous l'eau pour faire sauter ces roches. Ces audacieux travaux seront bientôt lermi- nés. On aUumera toutes les mines à la fois au moyen de l'étincelle électrique, une formidable explosion se pro- duira, soulevant l'eau en tourbillons, pulvérisant les ro- ches en déblais, qu'on enlèvera au moyen d'une drague à vapeur, et le chenal sera complètement libre. Alors les steamers d'Europe pourront prendre cette voie, à la fois plus sûre et plus rapide, et arriver à New-York par la ri- vière de l'Est, gagnant ainsi une couple de centaines de milles, c'est-à-dire près de vingt heures sur le parcours total. C'est une économie de temps dont il faut tenir compte. Les Américains sont coutumiers de ce genre de travaux sous-marins, et ils ont fait déjà sauter par des opérations analogues, heureusement et rapidement me- nées à bien, des roches qui gênaient l'entrée des ports de Boston et de San-Francisco*. Le chenal de Hell-Gate franchi, la rivière de l'Est s'élar- git en un bras qu'on nomme le Sound, et qui s'unit plus loin à l'Océan. Du côté opposé, au delà des îles de ^Vard et de Randall, commence la rivière de Harlem, qui n'est qu'un faux bras de llludson. Si nous descendons le grand fleuve à partir de ce point, nous apercevons sur la rive gauche New-York avec le prolongement des rues que nous relevions tout à l'heure, et sur la i ive droite Fort- Lee, au delà duquel s'élendent de plantureuses campa- gnes, puis Weehawken et Iloboken, peufdées d'Allemands, tt Jersey-City. C'est là, tout le long de la rivière, que sont les docks, les ateliers, les gares du grand chemin de fer de l'Êriè Jej'sey-Cily l'ait face à la cité impériale sur * Le> travaux sous-marins de Hell-Gate ont été terminés et le feu a été mis aux poudres sans accident au mois d'août 1876. 28 LE MONDE AMÉRICAIN. riliidson, comme Brooklyn sur la rivière de l'Est. L'Ilud- son sépare ici les deux étals limitrophes de New-York et de New-Jersey. L'espace qui s'étend entre la pointe de Man- hattan et Jersey-City sert d'embouchure au grand fleuve. Ses eaux, qui s'unissent insensiblement à celles de la mer, forment une magnifique baie intérieure qui est la plus belle et la plus sûre du monde, où toutes les flottes • de l'univers pourraient se donner rendez-vous et évoluer à l'aise. Cette baie ne communique avec l'Océan que par un goulet resserré, les Narrows ou les Étroits, qui est borné d'un côté par l'IIe-Longue aux plages basses et sa- blonneuses, et de l'autre par l'île verdoyante et boisée de Staten, où sont de superbes résidences. Staten-lsland est le rendez-vous favori, en été, de ceux que leurs affaires re- tiennent le jour dans la grande ville, et qui ne peuvent aller au loin chercher le calme, l'ombre et la fraîcheur que les chaleurs torrides de New-York rendent indispensables , Sur l'une et l'autre rive de l'Hudson s'alignent les quais où mouillent, chacun à une place connue, les navires à vapeur. Sur la rive de Jersey-City et d'Hoboken, ce sont entre autres les fameux steamers des compagnies Cunard et White-Star, qui desservent la Grande-Bretagne, puis ceux de Brème et de Hambourg. Sur l'autre rive sont les quais des compagnies Inman, Guion, National, Anchor, et ceux de la compagnie transatlantique française. L'Océan est devenu comme un grand fleuve entre l'Amérique et l'Europe, et ce fleuve est sans cesse sillonné par la vapeur. Il part de New-York, il y arrive tous les jours jusqu'à six et huit steamers européens. Le Havre, Liverpool, les ports allemands ne sont p'us qu'à neuf jours de l'Amérique. Sur la même rive où nous étions tantôt, ancrent aussi les magnifiques steamtoa^s qui remontent l'Hudson jusqu'à Albany. et ceux qui, par la rivière de l'Est et le Sound, ]N■E^Y-YORlv ET L.V SOCIÉTÉ AMÉRlCilNE. 23 vont jusqu'à Boston ou seulement jusqu'à Newportet Pro- vidence. Ceux-ci, véritables villes flottantes, sont cités parmi les plus grands et les plus luxueux de tous les navires à vapeur, et jouissent, dans tous les Etats-Unis, i'un renom populaire justement mérité. Voici encore les steamers plus modestes qui touchent aux ports atlantiques de l'Union, à Charleston, à la Nouvelle-Orléans, ou bien à la Havane, au Mexique, au port d'Aspinwall ou Colon, où arrive le chemin de fer de Panama; de l'autre côté, sur le Pacifique, attendent les gigantesques steamers qui font le service de Californie. Le mouillage des navires à vapeur delà ligne du Mexique est voisin de la pointe de Castle-Garden. En tournant cette pointe, nous rentrons dans la rivière de l'Est, où s'entassent les navires à voiles, les clippers à quatre mâts, venus de tous les ports du globe. Les charrettes qui vont et qui viennent, portantles lourds ballots, l'encombrement des marchandises qu'on embarque ou qu'on décharge, les omnibus et les voitures qui essayent de se glisser à travers tous ces embarras, la foule bruyante des passants, ma- telots de toutes les nations, vendeurs ambulants de toute catégorie, tout un monde sacrant ou pris de vin, l'inter- minable alignement, devant un quai trop étroit , de àuvcttes, d'auberges, de magasins bariolés, les ponts de lébarquementdes bacs vomissant à chaque minute leurs milliers de passagers affairés, qui vous coudoient, qui vous bousculent, tout cela compose un spectacle digne d'être vu, mais point du tout commode à voir. Les quais de l'Hudson, non moins animés, sont plus accessibles, car là chaque navire a son dock, vaste emplacement fer- mé, clos de planches, où l'on remue à l'aise les colis. Sur la rivière de l'Est, au-delà du port marchand, sont les chantiers de construction des navires à vapeur. C'est 30 LE MONDE AMERICAIN. de là que s'est élancé, au mois de septembre 1874, le City of Pékin, le plus grand steamer qui ait jamais été construit. Après un premier voyage d'essai, auquel fut invité et prit part le général Grant, il est allé doubler le Cap-Horn pour toucher à San-Francisco, et faire sur le Pacifique les voyages réguliers entre la Californie, le Japon et la Chine. A Brooklyn est le navy-yard, un des arsenaux de l'Union, où mouillent, se construisent et se réparent les fameux monitors et autres navires de guerre américains. Le monde entier est tributaire du port de New-York et le monde entier lui expédie en échange ses produits. Bien mieux, tous les États de l'Union envoient la plus grande partie de leurs productions à cette place privi- légiée, qui de là les dissémine elle-même sur tout le globe. C'est ici que le sud adresse une part de ses cotons et de ses riz, la Pensylvanie son charbon, son fer, son pétrole, le Kenlucky, la Virginie, le Maryland, leur tabac, le Lac-Supérieur son cuivre, le Missouri son plomb, le Wisconsin son zinc. Les Étals de la Nouvelle-Angleterre apportent à New-York les produits de leurs manufactures et de leurs pêcheries, et jusqu'à leur glace et leurs fruits. Puis viennent les États de l'ouest, à leur tête l'Illi- nois, avec leurs grains, leurs farines, leurs viandes salées, leurs bois d'œuvre, leurs produits de jardinage, de vacherie, de basse-cour. Quoi de plus? C'est ici que les mines de Californie et celles de Nevada envoient leurs lingots d'or et d'argent. New- York expédie à son tour à tous ces États les nouveautés et les tissus d'Europe, les vins et les liqueurs de France, le café de Rio ou de Java, le sucre de la Havane, le thé de Chine et du Japon, les laines de la Plata et d'Australie, l'étain des Détroits, les épices et les aromates de l'Inde : New-York est le grand NEW-YORK ET L.\ SOCIETE AMERICAINE. 31 enîrepôt, rimmense magasin de toute rAmérique du Nord. Pendant l'année fiscale commençant au l*^'' juillet 1872 cl finissant au 50 juin 1873, d'après les états statis- tiques dressés par la Chambre de commerce de New- Vork, il est entré dans ce pori, en nombres ronds 5700 navires jaugeant -4 500 000 tonneaux, sur lesquels il faut compter environ 1000 stecwiers océaniques d'une capacité de 2-460 000 tonnes. A la sortie, on relève à très-peu près les mêmes chiffres. Pendant la même année, tous les ports des Etats-Unis n'avaient reçu au total que 52 000 navires jaugeant 12 millions de tonneaux. Il ressort de ces prémisses deux conséquences du plus haut intérêt : l'une que le tonnage du port de New-York est à lui seul le tiers de celui de tous les ports de l'Union, et ceci nous explique d'un seul trait l'importance commerciale de cette place, — l'autre que le tonnage des steamers qui fréquentent ce port y est plus de moitié de celui des autres navires, ce qui confirme ce phénomène écono- mique dont tous les marins ont été frappés depuis quekjues années, que la vapeur tend de plus à se substi- tuer partout à la voile. Il est à noter que, parmi les steamers qui font le service entre New-York et les ports européens, aucun n'est américain, et que, parmi les navires qui fréquentent le port de New-York, le pavillon étranger occupe une place de plus en plus prépondérante. Ces faits n'avaient pas lieu avant que les États Unis eussent adopté, sous prétexte de favoriser leur commerce et leur industrie et de payer la dette de leur dernière guerre, des mesures douanières de protection et même de prohibition. L'adoption de ces règles d'un autre âge leur a coûté cher, tout en permet- tant, il faut bien le reconnaître, à quelques industries, 32 LE MONDE AMERICAIN. telles que le tissage des étoffes, la fabrication du fer, de l'acier, du cuivre, de se développer chez eux avec un succès, un entrain qui étonne. En revanche, le prix de la main-d'œuvre et des matières premières s'est élevé si haut dans toute l'Union que non-seulement aucun steamer de commerce, mais encore aucun navireà voile de grande portée n'a pu y être économiquement construit pour être mis en concurrence avec ceux d'Europe. Les chantiers de construction maritime de l'Union, naguère encore si animés, chôment aujourd'hui pour la plupart, et les Américains, ces « rouliers de la mer, « qui avaient hier la plus formidable marine du globe, qui naviguaient le plus vite et le plus économiquement, ont cédé peut-être pour toujours la première place à l'Angleterre. Le mouvement incessant des marchandises apportées en quantités si considérables sur des points relativement restreints, l'absence d'un grand dock central établi dans les bassins mêmes, comme à Londres, tout cela fait qu'à New-York le pavage et l'entretien des quais et des rues du bas de la ville est une entreprise des plus difficiles. Ajou- tons qu'une municipalité sans foi a dans maintes ren- contres impudemment empoché l'argent des contribuables pour le partager avec les « politiciens » qui l'avaient nommée, et qu'il a fallu envoyer aux travaux forcés plus d'un surintendant des travaux urbains. Qui n'a pas vu le triste état des quais de l'Hudson, de ceux de la rivière de l'Est, de toutes les rues circonvoisines, et même de bon nombre de rues au cœur de la grande ville quand les riches n'y habitent point et ne prennent pas à leur charge le soin des trottoirs et de la chaussée, ne peut avoir une idée de l'abandon honteux où est laissée la voirie de la « cité impériale. » — « New-York dépense plus que Paris pour l'entretien de ses rues, disait en 1874 le NEW-YORK ET LA SOCIÉTÉ AMERICAINE. 53 Herald ; elle est cent fois plus mal pavée que Paris. » Que serait-ce si le journal, poursuivant son enquête, eût parlé de ces deux marchés qui font tache dans la grande ville, le marché de la viande, Washington-Market, sur les quais de la rivière du Nord, et celui du poisson, Fulton-Market, sur la rivière de l'Est ! En été, il y a là deux foyers de pestilence. Dans cette immense cité, on dirait qu'il n'existe aucun géomètre municipal. Les ruisseaux n'ont aucune pente régulière, les égouts sont insuffisants ; rarement on arrose ou l'on balaie, si ce n'est sur quelques points en vue. Chacun, même devant les maisons les plus aisées, est tenu d'étaler sur le trottoir les rebuts de cuisine dans un tonnelet défoncé qui reste là en permanence. Le milieu de la rue est un cloaque ; il n'est pas rare d'y rencontrer des animaux morts que l'on n'enlève pas. Sur le ventre bouffi d'un cheval tombé de fatigue, on a vu un industriel avisé venir unjour coller ses réclames : les curieux avaient double raison d'accourir. Les pavés, disjoints, déjetès, sont éparpillés çà et là, quand ils ne manquent pas tout à fait. A la moindre pluie, ce sont des flaques d'eau, une boue noire et épaisse où l'on enfonce jusqu'aux genoux. C'est bien pis l'hiver, quand un pied de neige reste sou- vent plus d'un mois en place. Chacun alors porte double chaussure, l'extérieure en caoutchouc ; la mode a prévu cela. 11 faut renoncer à toute description ; il faut avoir été témoin de ces choses. Inutile de prendre une voiture ; outre que le service des coches est des plus coûteux et des plus primitifs, les voitures ont peine à franchir tant d'obstacles, vont au pas, et vous cahotent horriblement. N'essayez pas non plus de l'omnibus, il ne vaut guère mieux; on en a vu s'arrêter sur place et renoncer à conti- nuer leur chemin. Prenez le car qui court sur le tramivay. 3 54 LE MONDE AMERICAIN. Le car, c'est le mode de transport à la fois le plus économique, le plus commode et le plus populaire de New-York. C'est par le car que les négociants et commis descendent le matin en troupes nombreuses, du haut de la ville où ils demeurent, dans le bas, où sont leurs bu- reaux, et remontent le soir. C'est ici comme à Londres : le bureau est strictement séparé, éloigné du home ou foyer domestique. Pour une modique somme de 5 cents (25 centimes), le car vous transporte sur une longueur de plusieurs kilomètres. 11 en est qui partent de la 'SOO® rue et au delà, des bords de la rivière de Harlem, sillon- nant les principales artères. On les voit, on les entend partout. Il est des lignes où ils se succèdent de minute en minute. Ce n'est pas com.me à Paris, où l'on ne s'aperçoit guère du service des tramways, installé depuis deux ans à peine. Le car est une immense voiture rectangulaire portée sur deux paires de roues en fonte, et traînée par deux chevaux sur des rails en fer noyés dans la chaussée. Le cocher, debout, sans user du fouet, guide des rênes les bêtes librement attelées. Un frein, qui agit sur les roues et qui se manœuvre au moyen d'une manivelle, sert à arrêter la voiture quand il en est besoin. Au tournant des rues, les rails s'arrondissent sur des courbes soigneuse- ment calculées, et le car évolue aisément sur la cheville ouvrière des essieux. Les chevaux, munis de sonnettes à la façon des mules espagnoles, annoncent de loni la \l venue du véhicule. Les voitures et les piétons se garent; , les voitures reprennent ensuite leur première direction - sur les ornières des rails, dont elles suivent l'espacement, ce qui facilite beaucoup leur course et le tirage des che- vaux. A l'inlérieur du véhicule régnent, sur toute la lon- gueur, deux bancs légèrement rembourrés ou à claire- ^•E^Y-YOI\K ET LÀ SOCIÉTÉ AMÉUICAINE. 35 voie ; à terre, un tapis de feutre ou de spart. Quand toutes les places sont prises, on se tient debout, dans l'espace libre entre les deux bancs. Des bretelles en cuir, fixées au plafond de la caisse roulante, et dans lesquelles vous passez la main, si l'aspect graisseux de ces corps pendants, usés par d'autres, ne vous dégoûte pas, aident à garder la position verticale. D'habitude le pas- sant s'élance dans la voiture, qui cour! au trot, en des- cend de même; on n'arrête guère que pour les dames. On ne refuse jamais personne. Quand tout l'intérieur est plein, vous pouvez monter à l'avant sur la plate-forme, à côté du cocher, à l'arriére, à côté du conducteur. Celui-ci va et vient, encaisse le montant des courses, qui est uniforme, quelle que soit la distance que vous par- couriez. 11 tient à la main un papier numéroté et un petit appareil métallique. A chaque payement, il pointe le pa- pier avec cet appareil taillé en emporte-pièce; une petite rondelle se détache et tombe dans l'intérieur du méca- nisme : c'est une souche qui sert de contrôle ; en même temps sonne un timbre. La fraude est impossible, il faut enregistrer chaque payement ; le public est là qui entend sonner l'appareil, et cela réveille les oublieux, que le conducteur pousse du coude ou touche familièrement à l'épaule, s'ils ne s'exécutent pas assez vite. Le car est plein, entrez toujours ; il est fait pour 24 places, il emmène quelquefois jusqu'à 60 voyageurs. Le matin, mais surtout le soir, vers six heures, quand chacun revient desaffaires, c'est un spectacle curieux que celui de ces voitures où les grappes humaines s'empilent. Aucun bruit, aucun cri, aucune dispute. Chacun se serre pour faire place au voisin. On ne repousse même pas ceux qui entrent avec des patiuels. On est fort poli pour les dames ; on se lève silencieusement pour leur céder la place quand elles sont 36 LE MONDE AMÉRICAIN. debout. C'est chose due, elles ne vous remercient pas même d'un sourire, d'un coup-d'œil ; seulement prenez garde aux pickpockets, un écriteau à l'intérieur vous en prévient. Arrivés à destination, les chevaux sont dételés et reportés de l'autre côté du car, sans autre manœuvre. 11 n'y a pas de timon pour atteler les bêtes, et la voiture, de forme symétrique, sans être retournée va librement dans les deux sens. Un chemin de fer aérien, qui court le long des mai- sons, sur une seule voie, portée par des colonnettes en fonte fixées sur la partie extérieure des trottoirs, fait le service entre la 30* rue et la Batterie, en concurrence avec les cars. Dans le principe, on hésitait à prendre cette ligne à la suite de quelques accidents où le train fut précipité dans la rue. Aujourd'hui on a oublié cela, et le chemin de fer aérien fait convenablement ses affaires. Les omnibus ou stages, familièrement et laconiquement les è!< (F ,0\'J e:. NEW-YORK ET LA SOCIETE AMERICAINE. 45 jeunes misses remuantes qui ne vivent que pour s'amuser. Elles sont libres autant qu'on peut l'être; les mœurs américaines ont encore renchéri en cela sur les mœurs anglaises. Heureusement que les jeunes filles joignent à l'amour exagéré du plaisir, du mouvement, un tempé- rament calculateur qui les retient le plus souvent sur le bord de l'abime. La tête est folle, mais le cœur reste froid. Les lois du pays atteignent aussi le séducteur plus facilement que chez nous, ce qui est une barrière pour l'homme. Ce n'est pas qu'il n'y ait des abus, et que telle demoiselle de New-York ne soit, comme on dit, un peu fast ou évaporée. Le jour, elles vont avec des amies, ou accompagnées de celui qui a l'honneur de les courtiser et de flirter ouvertement avec elles , cavalcader au Parc- Central, amazones infatigables, ou y courir follement dans un b^iggy qu'elles conduisent elles-mêmes. L'hiver, elles changent le phaéton en traîneau, vont patiner sur le lac du parc ou promènent leur curiosité dans tous^ les ma- gasins de Broadway. Là elles font déplier toutes les étoffes, demandent le prix de chaque chose et n'achètent rien. Le commis impassible ne témoigne par aucun signe du moin- dre mécontentement. Il y a un mot pour cette singulière habitude, familière à toutes les dames américaines et un peu aux Anglaises : on appelle cela shopping (magasiner). Une autre coutume oîi les Américaines sont maîtresses c'est d'entrer dans les confiseries et d'y prendre des gla- ces à tout propos ; mais la femme est partout gourmande. Le soir les mêmes jeunes filles se retrouvent au théâtre, au restaurant. Si un grand bal quelque part se donne, on est sûr de les y rencontrer. L'été, des parties sans fin les appellent dans les villes d'eaux, à Newport, à Long-Branch, à Saraloga, où elles étalent plusieurs fois par jour des toi- lettes à ruiner vingt maris, ou bien, franchissant l'Océan, 46 LE MONDE AMÉRICAIN. elles viennent étonner l'Europe de leurs joyeux écarts. Qui ne les a rencontrées à Brighton, dans l'ile de Wiglit, à Ostende, à Spa, à Ilombourg, à Rome, à Paris, où elles ont trôné un moment avec tant d'éclat? Les fêtes bruyantes des Tuileries, surtout vers la fin de l'empire, n'eurent pas de solliciteuses, d'habituées plus empressées que ces fières républicaines. Bien des gens accoutumés à nos usages ne voudraient pas de ces jeunes filles pour femmes. Ils ont tort ou ils ont raison, peu importe ; la vérité est que ces jeunes filles, au début si légères et quelquefois, disons-le sans détour, compromises par des actes graves, font à la fin des femmes comme d'autres et d'excel- lentes mères. A chaque pays ses mœurs. Quelques famil- les revenues d'Europe ont essayé d'importer aux États- Unis notre méthode sévère d'éducation féminine, elles ont trouvé peu d'adhérents. Les hommes se distinguent des femmes, au moins en apparence, par plus de calme et de réserve. Ils commen- cent à travailler très-jeunes, car on quitte de bonne heure l'école. Ils s'occupent avec ardeur d'aftaires de tout genre, de commerce, de banque, d'industrie. Beau- coup voyagent et ne reviennent à la maison qu'après avoir fait fortune. On ne compte guère sur l'héritage paternel, ei la dot est chose presque inconnue, même pour les filles. Le père, aujourd'hui millionnaire, peut être demain ruiné. Sur qui compter? Sur soi-même, sur soi seul, et c'est ce que fait chacun. Ainsi préoccupés des choses matérielles, les hommes ne brillent point par des manières exquises : ils n'ont pas le temps d'être polis. Qui n'a entendu parler de leur manque d'urbanité, de leurs habitudes plus ou moins grossières? Autant les femmes sont distinguées, autant les hommes le sont peu, et c'est pour cela, non moins que pour le désir NEW-YORK ET LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINE. 47 qu'éprouvent les naïves viisses d'acquérir ce qui est dé- fendu chez elles, c'est-à-dire un titre, que beaucoup de jeunes Américaines viennent se marier en Europe. Que de comtesses et de marquises d'emprunt sont ainsi relournées à New- York, à Chicago, à Boston ! Hâtons-nous de dire que les graves défauts que l'on peut reprocher aux honnnes disparaissent peu à peu dans les grandes villes, et que nombre d entre eux se distinguent aujourd'hui autant par leurs façons élégantes que par la culture élevée de leur esprit. Beaucoup, qui sont venus en Europe, se sont façon- nés aux manières poUcées du vieux monde. Quelques-unes des anciennes familles, celles-là de souche réellement noble, ont gardé aussi avec sévérité et inculqué à leurs enfants les saines.traditions d'autrefois. L'Amérique eut jadis sa bonne société.' Au temps de George et de Martha Washington, qui avaient une cour, qui tenaient leurs levers, les salons de Philadelphie, de Boston, de Newport, de New- York, allaient de pair avec les meilleurs salons de l'Angleterre. L'avènement de plus en plus marqué des formes démocratiques et la part de plus en plus grande faite aux immigrants, ont peu à peu changé tout cela. Ces bonnes maisons, qui autrefois accueillaient si spon- tanément , si ouvertement l'étranger, il faut aujour- d'hui les connaître, les chercher, les trouver, et cha- cune est un peu murée. C'est comme un clan dont il iaut être, sinon vous êtes tenu soigneusement à l'écart. Le même homme qui, allant le matin à ses affaires, tou- che la main, parle familièrement à son bottier, citoyen, électeur comme lui , s'enferme , se claquemure le soir dans sa famille, et n'est accessible qu'aux intimes. Dans ce monde si agité, si multicolore, il n'est pas rare, on le sait, de rencontrer des industriels et des marchands dont la fortune et les revenus égalent ceux des rois. Le 48 LE MOINDE AMÉRICAIN. commencement datons a été des plus modestes. Stcwarl, émigré irlandais, a débuté par être un pauvre maître d école. Aster, un Allemand, venu à New-York au com- mencement de ce siècle, avec un écu en poche, a laissé à son fils une fortune en propriétés foncières évaluée à 100 millions de francs. Vanderbilt, descendant des pre- miers émigrants hollandais, a commencé par être batelier et porter sur sa barque des produits de jardinage de Brook- lyn ou de Staten-Island à New -York ; il a aujourd'hui une fortune au moins aussi considérable que le fils de John-Jacob Astor ; il jouit de plus du renom d'être le premier homme d'affaires des États-Unis. Il a possédé un moment toute une flotte de bateaux.à vapeur, si bien qu'on ne l'appelait plus que « le commodore » ou « grand- amiral. » Aujourd'hui il n'a pas d'égal dans l'adminis- tration des voies ferrées. Le chemin de New- York Central et Hudson-River, qui va jusqu'à Chicago par le raiiroad, riverain du lac Érié, qu'on nomme le Lake-Shore, est tout entier dans ses mains. 11 mène cette affaire sans contrôle, autocratiquement. Les actions sont au-dessus du pair, et toute laboursede New-York est tellement intéressée dans les affaires de ce roi des financiers, qu'en septembre 1874, la nouvelle, heureusement fausse, qu'il était pris d'une indisposition légère, fit tout à coup baisser les fonds publics. Il est vrai que cet industriel infatigable, le plus grand travailleur d'un pays où tout le monde travaille, est aujourd'hui octogénaire. Toute la société américaine prend modèle sur celle de New-York. La ville impériale règle les coutumes, les modes de l'Amérique, comme Paris règle celles de la France et quelque peu celles du monde entier. La ville de Washington n'est que la capitale politi- que des États-Unis. Sans doute on y rencontre l'hiver xNEW-YORK ET L\ SOCIETE AMËRICVINE. -ÎO la société la plus cultivée, la plus élégante, la plus spirituelle; mais cette société est en grande partie cosmo- polite et fournie par les diverses légations. La \raie ca- pitale de l'Union est New-York. La société de Boston est plus lettrée et plus sévère ; celle de Baltimore, de Charles- ton, de Richmond, plus distinguée, plus aristocratique, au sens strict du mot : on sait combien les familles virgi- niennessont fiéres de leurs blasons et de leur généalogie; la société de Philadelphie est plus délicate, plus réservée-, celle de la Nouvelle-Orléans, où dominent les descendants des créoles français, plus vive, plus chevaleresque, et cela était surtout vrai, pour la Nouvelle-Orléans, avant les désastreuses suites de la guerre de sécession qui ont ruiné le sud et l'ont livré en proie aux ignobles carpel- baggers; mais nulle ville américaine ne peut le disputer à New-York en population, en étendue, en magnificence, ni entrer en lutte avec elle pour le chiffre des affaires qui s'y traitent, pour la richesse de ses nababs, l'élégance des toilettes féminines, le luxe et l'éclat desfèles et des récep- tions. C'est en ce sens que New-York est la ^éritable ca- pitale des États-Unis, et nulle cité, fût-ce Saint-Louis, que les Français fondèrent il y a un siècle sur le Mississipi et si étonnamment grandie depuis, fût-ce Chicago ou San- Francisco, la reine des lacs ou celle du Pacifique, ne pourra désormais lui ravir cette couronne. Admirable destinée que celle de cette ville, à peine marquée sur la carte il y a moins d'un siècle et demi, et qui aujourd'hui contient i million d'âmes, 2 millions avec les villes annexes de Brooklyn, Jersey-City et les autres, qui font réellement partie de la grande agglomération new-yorkaise! Dans vingt ans, dans trente ans au plus, li y aura sur ce point 4 millions d'âmes, Londres alors sera -dépassée, comme Londres a dépassé Pékin, et la premicro 4 50 LE MONDE AMÉRICAIN. ville du globe, tant pour la richesse que pour le nombre des habitants, sera New-York. Les villes ont leurs destinées, et dans le phénomène mystérieux qui préside à leur nais- sance et fixe leur emplacement, les raisons de leur déve- loppement futur existent en germe. La nature, au com- mencement des âges, avait sans doute façonné celte pointe de Manhattan avec une préférence marquée. La place n'était-elle pas heureusement choisie entre toutes pour servir un jour de berceau à la première ville du monde? CHAPITRE II LES ENFANTS DES RUES A NEW-YORK Les débats d'une institution charitable. Toutes les grandes villes ont leurs quartiers pauvres, où les déshérités du sort, les parias de la société, le plus souvent aussi les voleurs et les assassins, les criminels les plus redoutables, élisent naturellement domicile. Obéis- sant à une affinité mystérieuse, tous les rebuts de l'espèce humaine, accourus parfois de très-loin, se donnent là un commun rendez-vous; aucune capitale, aucun centre po- puleux n'échappe à cette infection sociale. New-York, la grande métropole américaine, a subi, nous le savons, la môme loi que les villes de l'ancien monde. Dans quelques-uns de ses vingt - deux tvai^ds ou arrondisse- ments municipaux, nous avons signalé çà et là une accu- mulation des classes dangereuses qui sont pour les villes un péril permanent. Joueurs et buveurs de profession, re- 52 LE MOINDE AMÉRICAIN. céleurs , piclqwckets , boxeurs , prostituées du plus bas étage, rôdeurs de nuit, y vivent d'expédients, mêlés à des bandits de la pire espèce et à tous les matelots étrangers, à ce flot de pauvres immigrants que vomissent les mille navires qui fréquentent ce port animé. Le carrefour des Five-Poinls, dans le 4« warcl, a été de tout temps le plus renommé de ces nids du vice et de la misère. A celte affreuse foule déjà si bariolée se mêlent les en- fants de la rue, les abandonnés du ruisseau, d'ordinaire orphelins sans abri, couchant à la belle étoile, formés dés la plus tendre enfance à l'école du mal, et promis en nais- sant à la prison et au gibet. Ceux d'entre eux qui ont en- core leurs parents ne reçoivent de ceux-ci que les plus tristes leçons et les plus mauvais traitements. Au début, par des soins délicats, attentifs, par une instruction pru- demment donnée, on aurait pu sauver, moraliser ces petits êtres ; il ne sera plus temps quand l'enfant sera de- venu homme, et que, criminel endurci, il aura fermé son cœur à tout appel au bien et jeté insolemment sa vie pour enjeu dans la guerre sans pitié ni trêve qu'il a déclarée à la société. Ce qu'il faut donc chercher par tous les moyens, c'est d'atteindre et de corriger l'enfance vagabonde et vi- cieuse, puisque c'est dans ce jeune troupeau, incessam- ment renouvelé, que se recrutent ceux qui seront demain des hommes de désordre et de pillage, les voleurs, les assassins. Frappées de ces écœurantes misères, les diverses mu- nicipalités, tant en Europe qu'en Amérique, ont imaginé d'établir des asiles, des maisons de correction, des work- houses, des écoles industrielles, où l'on a essayé d'amen- der les enfants corrompus. A part quelques tentatives heureuses, comme cette colonie de Mettray fondée par M. De Metz, les résultats ont été en général négatifs. On ne LES ENFANTS DES RUES A NEW-YORK. 53 s'est pas adressé surtout au cœur, on n'a pas su faire vibrer habilement dans ces âmes encore si mobiles, si plasti- ques, l'amour -propre, l'émulation, l'intérêt. Ou les a prises, on les a attaquées en masse, on n'a pas isolé de l'ensemble l'individu, qui, dans ces établissements cen- tralisés, autoritaires, n'a jamais été qu'un numéro ab- strait soumis à la rude discipline de la maison, et l'en- fant, prenant en haine ce que l'on ne faisait que pour son bien, est resté rebelle à toutes les leçons. Si l'on eût res- pecté dans cet intéressant élève l'indépendance qui lui est si chère, si l'on eût tenté de lui fournir, après une espèce de noviciat, les moyens de gagner sa vie, surtout au grand air, en plein soleil, chose qu'il affectionne, en un mot si on lui eût donné la faculté de se créer aux champs une existence libre, aisée et pure, on en eût fait certaine- ment un meilleur et plus utile citoyen, tout en débarras- sant la ville d'un habitant naguère dangereux et qui aurait pu le redevenir. Tout cela, une société libre de secours pour les enfants des rues, la Children's aid society, l'a tenté heureusement à New-York, et a peu à peu réussi au delà de toute attente. Il nous a été donné de la voir à l'œuvre et de constater les résultats de la philanthropique et généreuse campa- gne qu'elle a si patiemment entreprise. N'en appelant qu'à des efforts privés, et répudiant les sévères mesures imaginées parla municipalité pour l'amélioration de l'en- fance abandonnée ou fautive, elle a sauvé, elle sauve cha- que jour la majeure partie de ces 50 000 petits vagabonds qui étaient hier encore une des plaies et quelquefois une des terreurs de la « cité impériale. » Ce n'est pas du premier jet que la Société protectrice des enfants des rues a trouvé la méthode à suivre. Un de ses membres les plus actifs depuis l'origine, M. L. Brace, 54 LE MONDE AMÉRICAIN. a décrit avec une naïveté touchante les tâtonnements, les essais successifs par lesquels on a dû passera 11 avait été de bonne heure ému du mal que les classes dangereuses font subir à une grande ville comme New-York, et cher- chait les moyens de l'atténuer, sinon de le guérir entiè- rement. 11 vit bien vite que, pour frapper le mal dans sa racine, il fallait atteindre les enfants de la rue. La pre- mière idée qui vint fut de les réunir, de les convier à des assemblées dominicales. Ces sundaifs meetings sont une des rares distractions que Ton rencontre à New-York le dimanche. Dans une salle louée ou prêtée par quelque âme charitable, on convoque ceux que l'on veut entrete- nir. Les prédicateurs de carrefours, les street preachers, y mettent moins de façon et s'établissent simplement au coin d'une borne, Ce sont généralement des lectures de la Bible, l'analyse d'un sujet religieux, qui forment la matière de ces entretiens familiers. Un révérend, un ci- toyen zélé occupe la tribune, et là, pendant une heure ou deux, lit, récite ou donne libre cours à l'improvisalion. Ces sortes de conférences sont habituelles aux Anglais et aux Américains. En s'adressaiU uniquement et librement à l'enfance viciée, on entreprenait une chose neuve, et l'on n'avait pas compté sur l'esprit naturellement soupçon- neux, éveillé de ces jeunes vagabonds. Plus d'un parmi eux avait eu déjà maille à partir avec les tribunaux, et se demandait si la police n'allait pas jeter ses filets au mi- lieu d'une réunion convoquée sous un faux prétexte. Néanmoins quelques enfants vinrent d'eux-mêmes, poussés par une irrésistible curiosité. On en ramassa au hasard quelques autres dans les quartiers environnants, on solli- cita les parents de les envoyer. » The dangcrous classes of New-York, and twenty years work among them, by Charles Loring Drace, New-York, 1872. LES ENFANTS DES RUES A NEW-YORK. 55 A New-York, non moins qu'à Paris, l'enfant des rues, ce sceptique piococe, est porté à la moquerie, tourne tout en ridicule; il a des mots foudroyants pour les clioses les plus respectables. L'orateur en chaire délayait à perte de vue son sujet et faisait des frais d'éloquence. Gas! gas! crièrent les jeunes auditeurs, qui ont l'habitude de dési- gner par là les longs et ennuyeux sermons, les périodes sonores et creuses, véritables ballons pleins de vent. Ce fut fini pour cette fois. Un autre orateur, se croyant mieux inspiré, voulut entrer en communion avec son auditoire. Il venait de leur lire l'admirable parabole du pharisien et du publicain : « Savez-vous, mes jeunes amis, ce que re- présente le publicain? » Et les enfants, jouant sur ce mot, qui en anglais signifie cabaretier : « Monsieur, c'est un alderman qui tient une buvelte. » Ou encore : « Si votre père ou votre mère vous abandonnent, qui prendra soin de vous? — La police, monsieur, la police! » Nous pas- sons sur les mille propos grossiers que ces enfants disaient tout haut et que l'on avait peine à réprimer, pen- dant que d'autres, dès leur entrée dans la salle, y deve- naient la cause des plus graves désordres. Tout cela fit qu'on dut bientôt renoncer entière"ment à ces meetings. Loin de se décourager d'un insuccès qu'il n'avait point prévu, M. Brace persista dans ses elforts; mais il comprit qu'il y avait autre chose à faire et attendit. C>3 que nous venons dj raconter se passait en 1848. En 1852, le mal qu'on avait inutilement essayé d'enrayer avait fait d'énormes progrés, et le chef rie la police muni- cipale, le capitaine Matsell, signalait dans un rapport spé- cial, qui fit une sensation pénible, la triste condition et l'augmentation toujours croissante des enfants des rues. 11 en évaluait alors le nombre à 10 000. Ce chiffre a triplé aujourd'liui,et cette rapide augmentation s'explique, car. 50 LE MONDE AMÉRICAIN. si la population de New-York dans son ensemble a doublé depuis vingt ans, la progression a éié plus forte pour les classes pauvres, par suite de l'afflux toujours plus consi- dérable des immigrants. Ce fut à la suite du rapport du capitaine Matsell que M. Brace, soutenu par quelques bommcs de cœur (;ui l'a- vaient déjà suivi dans ses premières tentatives, rejoint par d'autres, tous des plus honorablement connus, imagina de fonder pour les enfants dvs rues des espèces de logis à la nuit, des lodging-houses, où « ces petits bédouins du trottoir, ces rats du ruisseau, » comme la presse et la police les appellent, viendraient spontanément, sûrs d'y trouver un abri confortable. Où ces enfants dormaient-ils, même par les froids piquants de l'hiver, qui est si rigou- reux à New-York? En plein air, sur le pas des portes, sous la voûte des escaliers extérieurs, dans des caisses abandonnées, dans de misérables greniers, au fond de vieilles caves en ruines, près des piles de bois des quais. Pieds et tête nue, couverts de haillons, grelottants, ils s'entassaient là les uns contre les autres pour avoir chaud et sommeillaient comme ils pouvaient. Par moments, la police faisait des raz2ias et les envoyait au pénitencier, à l'asile; mais après il fallait bien les relâcher, s'ils n'a- vaient commis d'autre délit que celui de vagabondage. Quelques-uns, qui exerçaient de petits métiers, n'étaient- ils pas l'unique soutien de pauvres parents âgés, infirmes, malades? Ils préféraient dormira la belle étoile plutôt que de rester dans d'infectes et étroites chambres où s'entassaient déjà père, mère, frères et sœurs, doublés parfois de quelque autre pauvre famille; souvent ils avaient de bonnes raisons de redouter l'accueil qui les attendait chez eux. On en avait vu, chercheurs ingénieux, se glisser la nuit clandestinement dans la cabine d'un fer- LES ENFANTS DES RUES A NEW-YORK. 57 rtf-boat ancré au port, — c'était là un logement de pre- mière classe, — ou se tapir, faute de mieux, sur la grille ■ d'une cliaudiére à vapeur en chômage, et jusque dans un coffre-fort oublié, épave d'un incendie, au milieu de \Vall- street, cette rue de la haute finance. Quelques-uns, les plus avisés, s'étaient introduits dans les tubes creux du pont de la rivière de Harlem. Les escaliers des imprime- ries de journaux, ouverts toute la nuit, en recevaient aussi un grand nombre. Tout était bon à ces pauvres délaissés, pourvu que ce ne fût pas un lit d'asile où la police les menât. Il y a chez l'enfance et surtout chez l'enfance abandon- née, qui n'a ni jamais été assujettie à aucune discipline domestique, un esprit d'indépendance, un goût inné de la vie nomade, qu'il faut savoir en partie respecter. M. Brace, en moralisie expérimenté et qui connaît les enfants, mil le plus grand tact à les amener dans le logis fondé pour eux, qui fut d'abord une vieille maison délaissée par l'entreprise d'un journal. Sachant que l'entière gratuité ne vaut rien et abaisse, comme l'aumône, le moral de ce- lui qui reçoit, il fixa à quelques cents le prix du logement à la nuit, et para soigneusement à toutes les espiègleries qu'il attendait comme de raison pour le début. Si le rat de la fable ne s'approchait qu'avec piècaution du chat en- fariné, les enfants avec plus de prudence encore entrèrent dans la maison dont on leur ouvrait les portes à doux battants. Ils rôdèrent longtemps au dehors, croyant tou- jours à un piège. A la fin quelques-uns, plus confiants ou {dus curieux, se décidèrent à pénétrer dans le mystérieux logis. A peine entrés, le naturel reprend le dessus; peut- èlre aussi y avait-il quelque complot. L'un veut couper, en manière d'amusement, le tuyau du gaz qui éclaire la salle, mettre le dortoir dans l'ombre et commencer le 58 LE MONDE AMÉRICAIN. bruit ; l'autre, en se couchant, jette sa chaussure en l'air. Une main vigoureuse les saisit, les envoie à la porte grelotter en chemise et réfléchir sur les inconvénients de troubler l'ordre du logis. Quelques meneurs, restés au dehors, lancent insolemment des pierres aux fenêtres et préludentà un charivari. Immédiatement la police, qui veille, les conduit au poste. Voici nos vagabonds couchés, ne pouvant deviner pourquoi on leur donne pour presque rien un si bon lit. Quel intérêt ont donc ces bonnes âmes à les si bien trai- ter? « Peut-être, hasarde l'un, est-ce un quaker bienveil- lant, quelque prêcheur des rues qui a imaginé ce moyen original de mériter le ciel. » Les plus sages ne cherchent pas à dissiper ce nuage; mais leur joie éclate devant le bien-être inattendu qu'on leur a ménagé. Le lendemain, nouvel élonnement. Quoi! tout ce qu'il faut pour la toi- lelle, peignes, savon, serviettes, brosses, même de l'eau chaude, et, avant le départ, pour ceux qui le désirent, le déjeuner au prix du coucher, et l'on fait crédit à ceux qui n'ont pas de quoi payer ! Il y a quelque mystère là-dessous. Il n'y avait aucun mystère, mais cette nuit mémorable assura le succès de l'établissement. Dès ce moment, la « loge de Fulton, » — c'est ainsi qu'on avait baptisé familièrement le lodging-house créé dans la rue de ce nom, — était fondée. Quelques jours après, les enfants, qui ne se faisaient plus prier pour venir, ne l'appelaient plus qu Astor-hoiise , par allusion à cet hôtel si réputé de New-York. Dès ce moment aussi (1855), la Société prolectrice pour les enfants des rues était défi- nitivement instituée, et trois ans après elle était officiel- lement reconnue, incorporée, par un acte de la législa- ture de l'État de New-Toik, relatif aux associations charitables. LES ENFANTS DES RUES A ^■E^Y-YORK. 59 Le premier pas seulement était franchi. 11 fallait main- tenant avec la même diplomatie établir une école et ame- ner les enfants à la fréquenter. Le surveillant du logis de Fulton-street, M. Tracy, noble émule de M. Brace, les réunit un beau matin au moment où la bande joyeuse allait s'envoler par les rues : « Mes petits amis, leurdit-il, un gentleman est venu me trouver, qui a besoin d'un enfant pour son bureau ; il paiera trois dollars par semaine. — Laissez-moi y aller, monsieur, s'écrie l'un; — non, moi, repart l'autre. — Mais il demande un enfant qui ait une belle écriture, ajoute le surveillant, et chacun de rester coi. — Eh bien ! voulez-vous que nous établissions une école du soir et que nous vous enseignions à écrire ; qu'en dites-vous, boys? — Accepté, » répondirent-ils en chœur, et ainsi s'établit l'école du soir dans le même local que le lodging-house. En si bonne voie, on ne pouvait plus s'arrêter. Les meetings du dimanche, qui d'abord n'avaient ren- contré qu'insuccès, furent repris d'une façon discrète, et celte fois réussirent entièrement. On profita d'une occasion des plus favorables;, l'enterrement d'un citoyen connu. Celte imposante cérémonie avait irappé l'esprit de ces enfants, on les en entretint le soir. Huit jours après, nou- veau meeting. On y lut, on y commenta les passages les plus intéressants de l'Ancien et du Nouveau Testament. Et, comme on avait joint la pratique du chant aux leçons du soir, tout cela fut assaisonné de quelques-uns de ces cantiques pleins d'une sorte de poésie m\stique, (|ue les Yankees, ces descendants des pèlerins, entonnent à toute occasion, tel que celui qui commence ainsi : « Frère, il y a une lumière pour toi à la fenêtre, » ou bien : « C'est ici l'abri de ceux qui sont fatigués. » Les enfants, à la fois étonnés et charmés de trouver dans ces CO LE MONDE AMÉRICAIN. vers une application à eux-mêmes, les chantaient avec des voix gracieuses qu'on n'aurait pas le plus souvent atten- dues de ces pauvres êtres, pendant que gravement le maître accompagnait au piano en dirigeant le chœur. L'heureux surveillant du logis Fulton mit le comble à ses succès en instituant une vaste tirelire, qu'il décora du nom de banque. 11 avait remarqué avec quelle facilité les enfants dépensaient tout ce qu'ils gagnaient, surtout au jeu ou dans des loteries. Une légende a cours parmi eux: un jour, un gamin a gagné à la loterie 100 dollars. Pour tenter de faire comme lui, ils organisent entre eux à tout propos de petites loteries, dont la police vient quelquefois déranger les tirages, quand elle n'empoche pas aussi les mi- ses. Peu à peu M. Tracy sut habituer ces enfants àfaire quel- que épargne et à la jeter, en entrant le soir au logis, dans une espèce de tirelire à leur nom. Je laisse à penser quelle joie quand, au bout de quelques semaines, chaque hoy se vit à la tête d'un petit capital ; il n'en avai-t jamais possédé autant. Que faire de tant d'argent? L'envoyer à une caisse d'épargne, à une savings bank, c'est ce que l'on décida. II Les enfants des rnes et les quartiers pauvres. La plupart des enfants des rues exercent un petit métier, et y gagnent tant bien que mal le pain quotidien; plu- sieurs même y trouvent de quoi venir en aide à de vieux parents. Un bon nombre vendent des journaux qu'ils crient à tout venant, allant, courant sur les trottoirs, au coin des LES E>'FA>'TS DES RUES A NEW-YORK. 61 rues les plus fréquentées, autour des voitures de place, devant les hôtels, montant dans les véhicules publics, les cars des tramways, les omnibus, où on les laisse pénétrer. Voici le Daily-News ou le Telegraph, le Graphie illustré et quotidien; voici tous les petits journaux de l'après- midi et du soir, à 1 cent, à 2 cents, dont la vente est ré- servée à ces enfants, et qui paraissent après la bourse, quand les cours et les nouvelles de la journée sont con- nus. Quelques-unes de ces feuilles tirent à plus de cent mille exemplaires, ont plusieurs éditions, et les enfants qui les vendent, garçons ou petites filles, y réalisent un bénéfice net qui va jusqu'à un dollar par jour, 5 francs. On les désigne laconiquement sous le nom de news-boys ou enfants des journaux. L'œil éveillé, l'air mutin, on a plaisir à les voir courir pieds nus le long de Broadway et des principaux squares et avenues. Ils crient leurs journaux aux passants, à la portière des omnibus, ou, à peine descendus d'un car, remontent immédiate- ment dans un autre. Il faut qu'ils aient commis une bien grosse peccadille pour que la police paternelle les arrête. D'autres enfants se livrent à une industrie pour eux presque aussi lucrative, celle de cirer les bottes. Aux États-Unis, les domestiques ne font pas de bonne grâce cette besogne, dont ils chargeraient volontiers leurs maîtres ; en Californie, ils s'y refusent même absolument. Dans les rues, le prix de ce service est de quelques cents; les enfants qui font ce métier peu fatigant, les bootblacks, y gagnent un salaire raisonnable. Shine, shine! faire luire ! tel est le cri qu'on entend de tous côtés, et l'alerte opérateur vous tend sa petite caisse où vous pouvez à peine poser le pied. Cette industrie nomade plaît aux en- fants. Les frais de première installation n'en sont pas rui- 62 LE MOiNDE AMERICAIN. neux; avec une couple de francs, on en voit, comme on dit, la fin. Viennent ensuite les petits balayeurs, qui nettoient vo- lontairement le pas des portes, les trottoirs, les larges dalles à la traversée des rues. Ils tiennent le balai d'une main et vous tendent l'autre. En temps de pluie ou de neige, le métier est assez fructueux, car nous savons que la municipalité de New-York, en ce qui regarde le bon entretien des rues, oublie étrangement ses devoirs. Les jours de beau temps, il faut abandonner le balai ; alors on fait de petites com- missions, on porte un bagage, on prête son aide au pre- mier venu, on garde les chevaux, on conduit un aveugle. 11 est rare qu'on entre quelque part comme apprenti, on préfère étaler en plein air, sur un maigre éventaire, des allumettes, des fruits, des sucreries grossières, le candy traditionnel; on ramasse les vieux chiffons, les os, les rebuts de toute sorte accumulés dans les immondices de la rue ; il est peu d'exemples qu'on mendie, même à la dérobée. D'autres, moins honnêtes, moins scrupuleux, volent des foulards, des bottes aux devantures des maga- sins, ou, le long des quais, du plomb, du cuivre, du bois, et vont vendre à des receleurs, qui les payent à peine, le produit d'un larcin toujours facile au milieu d'une aussi remuante cité. Quand on interroge ces enfants, on découvre que la plupart sont privés de leurs parents, ou ont été abandonnés par eux. « Où vivent votre père et votre mère? — Moi, monsieur, je n'en ai pas. — Où restez-vous? — Nulle part. — Quel métier faites-vous? — Aucun. » Telles sont pres- que invariablement les réponses que l'on reçoit, et cela était surtout vrai avant l'installation des logis fondés par la Société protectrice. • Nulle part peut-être le prolétariat, le paupérisme, lam-l- LES ENFANTS DES RUES A NEW-YORK. 03 sère ne s'étalent dans toute leur hideur comme à New- York. L'ignorance est la principale cause de ce triste état de choses dans un pays où il y a cependant tant d'écoles publiques ouvertes gratuitement à tous. Comment s'y mon- trer en haillons? L'amour-propre, une honte naturelle, empêchent les enfants des rues d'accourir. On a constaté que, sur le nombre total des criminels condamnés chaque année, un tiers ne savait ni lire ni écrire. N'est-ce pas le cas de répéter ici une fois de plus qu'en ouvrant les écoles on vide les prisons? L'immigration, qui est une des sour- ces de la richesse des États-Unis, présente pour ce pays, au point de vue où nous nous plaçons, de graves inconvé- nients : la majeure partie des enfants des rues sont nés de parents étrangers. L'hérédité doit également être invoquée comme une des causes du paupérisme. 11 y a des gens qui sont de père en fils paresseux, vagabonds, voleurs, assas- sins. Dans un asile à New-York, on a compté quatre géné- rations successives de prostituées et d'ivrognesses dans la même famille, et le toit de l'asile, à un moment donné, les abrita presque en même temps. N'oublions pas que la densité de la population, accumulée sur certains points au delà de toute limite, est aussi une des raisons du pro- létariat désolant qui afflige les grandes villes. Comment dormir quatorze dans une étroite cave, dans un sous-sol humide, sombre, affreux? Cela s'est vu à New-York, qui, dans certains de ses quartiers, dépasse en horreur Lon- dres, Liverpool, Glascow et d'autres villes anglaises. Rappellerons-nous enfin l'abus des liqueurs fortes plus' répandu en Amérique que partout ailleurs? Nulle part, du plus haut au plus bas degré de l'échelle sociale, on ne boit, on ne s'enivre comme à New-York. La coutume n'est pas, pour les gens de bonne compagnie, de boire seule- ment à la fin des repas comme en Angleterre; on boit 64 LE MOiNDE AMÉRICAIN. toute la journée, à tout propos. On dirait vraiment que la sécheresse du climat affecte le gosier yankee. Il n'y a pas de cafés comme en France; mais les èars, les buvettes, sont partout, s'étalent dans toutes les rues, dans tous les hôtels, dans tous les clubs, dans toutes les gares, et cela d'un bout à l'autre des États-Unis. Tel qui tient un maga- sin, une chapellerie par exemple, y joint une buvette, un salon de dégustation ou sample-room ; il en prévient ses amis dans le journnl. Cela commence à devenir la règle ; on ne compte plus les temples ouverts au dieu de la bois- son. La liqueur alcoolique, falsifiée, frelatée, empoisonnée, dans ce pays qui ne récolte pas de bon vin et où le fis ■ frappe l'alcool de droits énormes, produit des effets ter- ribles. Le delirium tremetis est fréquent. Où avez-vous vu l'autorité forcée d'établir un asile pour les ivrognes, où avez-vous vu ces grandes croisades féminines entreprises contre les buveurs, si ce n'est aux États-Unis? Que deviennent les enfants des pauvres en présence des navrants exemples offerts par les parents? Lamentable est leur sort, surtout quand il s'agit des petites filles. Celles- ci, arrêtées dans l'exercice des métiers de rues par la concurrence des petits garçons, moins lestes, moins agiles qu'eux, ne peuvent pas lutter avec avantage. Vendre des Heurs au coin de quelques avenues, sur quelques places fréquentées, c'est à peu prés leur unique lot. Alors elles se souviennent qu'elles sont femmes. Quelques-unes sont jolies, avenantes; elles se vendent au premier venu sou- vent avant l'âge. L'histoire de ces chutes est toujours la même. Une de ces pauvres victimes de la misère, une jeune fille alle- mande, avait été arrêtée un matin par la police pour délit de vagabondage et conduite à la prison du 4^ ward : c'était dans ce triste réduit que l'on avait enfermé la LES E>FANTS DES RUES A NEW-YORK. 65 jeune fille, qui alténdait son jugement. Prévenu par l'ex- cellente matrone C' mmise à la garde du département des femmes, M. Brace demanda à la voir. Elle lui fit, les lar- mes aux yeux, une confession désolante. S'élant enfuie d'une maison où on la ra;iltraitait, elle était d'abord tombée dans les mains d'un gentleman qui l'avait rencon- trée le soir, puis dans celles de la police. Elle n'avait pas quatorze ans. M. Brace obtint qu'on la relâchât. On la ra- mena, non sans peine, chez ses parents, et le lendemain on l'envoyait à la campagne dans une ferme où les siens finirent par aller la rejoindre. La prison du 4^ ivard est la prison principale de la ville, et le peuple lui a donné le nom significatif des Tom- bes. L'édifice est massif et lourd, de style égyptien, tout en granit. Les pylônes bas et lriste>, les chapiteaux aux lar- ges feuilles de lotus, lui donnent on nesiit quoi de mysté- rieux. Les cellules grillées s'ouvrent sur une cour fermée ou sur de noirs corridors; on est dans une véritable for- teresse. Dans un coin est la place où le shériff, en pré- sence de quelques témoins, pend les condamnés à mort. L'endroit où est située la sombre prison des Toynhes est un des quartiers les plus miséraldes de Ntw-York. C'est là, au carrefour des Cinq Points et dans les alentours, que se rassemblent surtout lespi/ferari italiens, les ignobles /)a- droni accompagnés des gamins (pii jouent de l'orgue, de la harpe, du violon, de la cornemuse. Pour quelques écus, « les petits esclaves, « coratne 1 s Yankees les appellent si justement, ont été loues à 1 urs parents en Italie, au fond. des Calabres on des Abruzzes, dans le Paimesan ou le Génovesal, et \q padrone les a emmenés. Il est leur maître absolu pour tro s ans, et vit d'eux. Chaque soir, il faut que l'enfant lappoite nne certaine somme, quelque temps qu'il fasse, en toute saison, sinon il est battu. Tout 5 86 LE MONDE AMÉRICAIN. ce monde est entassé pêle-mêle dans d'obscurs ï-édiiits, les singt'S, les chiens savants avec les gens. Dans la jour- née, on prélève par la ville, sous prétexte de musique, une aumône déguisée. D'autres échappés de la péninsule confectionnent à domicile des statuettes, des figurines en plaire, les promènent partout, les vendent pour un mai- gre profit. C'est encore autour des Cinq-Points que réside la tourbe des Juifs polonais et allemands qui font le commerce des vieux habits. Des loques sans nom étalent aux portes et aux devantures de boutiques basses et sombres leur ver- mine et leur saleté. Partout d'immondes ruelles, d'igno- bles couloirs, qui conduisent dans des cours plus igno- bles encore. Les jardins de ces vieilles maisons, depuis longtemps abandonnées par les riches, qui eurent là un de leurs quartiers favoris, ont vu s'élever à leur place d'autres maisons à plusieurs étages. L'air manque, mais non les habitants, car la fourmilière est pleine. On appelle ces logis tenement-houses, maisons à loyers ; elles profi- lent leurs façades lépreuses sur cinq et six étages de haut; et dans ce pays où chacun prétend avoir son home, son foyer à lui, chaque éiage, chaque appartement de ces maisons abrite plusieurs familles. D'une fenêtre à l'aulre, à travers les cours et les rues, on voit le linge étendu sur des cordes ; c'est la les.'^ive des locataires qui sèche sans façon au soleil ; on se dirait dans les vieux quartiers de Naples, de Rome ou de Gênes. Tous les gens en haillons, à quelque race qu'ils appar- tiennent, tous ceux qu'a flétris la misère, grouillent et se donnent ici rendez-vous. Voulez-vous voir le nègre aux lèvres lippues choyé par une femme à peau blanche, pé- nétrez dans cette cour, fra|)pez à ce logis obscur, vous apercevrez le noir Apollon qui se prélasse sur un canapé LES ENFANTS DES RUES A KEW-YORK. 67 crasseux. La femme travaille, repasse; lui fume noncha- lamment son cigare et regarde de grosses bagues à ses doigts. Voulez-vous voir le Chinois enivré d'opium, l'œil éteint, la figure pâle, montez par cette échelle branlante, entrez par cette porte étroite, et contemplez un moment celte scène. Ils sont là quatre ou cinq étendus sur un hi- deux grabat. Sont-ce là des faces humaines? Le maître de céans, John Chinaman, est bon enfant, il est poli, vient à votre rencontre, et loin de vous jeter dehors, ce qu'il se- rait en droit de faire d'après les usages américains, car vous ne lui avez pas été présenté, il vous offre un siège boiteux, voire une pipe au tuyau de jonc venue du pays natal, une tasse de thé, et vous salue profondément en s'inclinant jusqu'à terre. Les murs sont tapissés de pan- cartes multicolores, où des hiéroglyphes d'un pied de long, destinés par un calligrapho habile comme les fils de l'empire des Fleurs savent l'être, étalent leurs capricieux méandres. Sur un autel, vous regardent les dieux lares, les affreux poussahs, grimaçants comme des croquemitaines, peints de vermillon et d'or et vêtus richement. Une lampe brûle devant ces démons familiers, et quelquefois un peu d'encens. Ailleurs sont des échoppes borgnes où des épiciers im- provisés vendent toute sorte de produits exotiques, ou encore des salons de danse, dancing-saloons, où des nymphes demi-nues exécutent avec des matelots venus des quatre coins du globe des valses et des quadrilles pudi- ques. Celte réserve étonne en pareil lieu, quand certains théâtres affectent d'exhiber, devant des spectateurs d'élite, les danses les plus obscènes. Le long des trottiiirs,un trou- peau de fillts vont et viennent librement, d'autres sontde- ' bout sur le pas de leur porte. Étincelautes à la lumière du gaz, voici maintenant les buvettes, les tors sacramentels, 68 LE MOxNDE AMÉRICAIN. OÙ les grogs et les juleps de toute catégorie, les cocktails,' les sangries, les coblers et les punchs de composition va- riée sont inres-saninieiit versés par d iiifatigabk's échan- sons à des buveurs toujours altérés. On boit del)out, de- vant le comptoir, un verre, deux verres, dix verres ; à la fin, il laut conduire au poste toute une année de gens ivres morts. Comme tous les bais en renom, ceux-ci ont soin pour retenir les chalands, d'étaler ce que ces sor- tes d'établissements appellent leur « galerie de peinture, » une série de gravures enluminées, de tableaux fantasti- ques, destinés à charmer l'œil des buveurs. (/est le soir, c'est la nuit surtout que ces quartiers sont animés. Tout le monde est assis dans la rue, et y bavarde. Ujie odeur nauséabonde qui sort des caves, des allées, vous écœure. Ici sont des tas de cliifTons, d'os, de débris sans nom; à côté, installés sans gêne, une bande d'Italiens jouent silencieusement à la scojm avec des cartes noircies, gr i-seuses, qui se collent à leurs doigts. Des troupes d enfants crient et s'amusent. Les Cinq-Points sont un des quarli( rs les plus fréquentés des enfants des rues. Où se- raient les petits bohèmes du ruisseau si ce n'est dans ces antres de la misère? On les y rencontre par miUiers, le jour, la nuit, à toute heure. La police est plus nombreuse ici (ju'ailleurs : policemen en unilbnne, armés du lourd club de bois, le casse-téte redouté, détectives en tenue Louigeose. Les roivdies, les loafers, les pickpockets les connaiss nt bi-n, et ceux-li les connaissent encore mieux. Ces coquins traînent la police au passage par un geste fa- milier, de la main, du coin de l'œil, sauf à lui dire des in ures et à lui rionner des coups quand ils seront pris en flagiant délit. C'est absolument comme à Londres aux al mours de White-Chapel. Impassibles, l'œil aux aguets, réùignés au sort qui peut-être les attend, les policemen LES E^■FA^•TS DES RUES A NEW-YORK. 6'J surveillent avec zèle ces dangereux quartiers ; ils en pos- sèdent toutes les issues, tous les déda'es, connaissent toutes les maisons fréquenlécs par les voleurs. Si la police est ici sur ses gardes, la miuiicipalité, le conseil d'hygiène semblent ignorer l'existence de ces tristes lieux. L'été, on ne saur^iit aller impunément dans ces affreux réduits, où, par suite de l'entassement des gens et de la chaleur torride qui règne alors à ?s'ew-York, la fièvre, la petite vérole élisent domicile. Quand éclate le choléra, c'est là surtout qu'il fait ses ravages: au une propreté même dans les rues. Jamais le balai ni le niveau municipal n'y étaient passés, si ce n'est dans ces deiniers mois; les cloaques et les immondices s'y étalaient à l'aise. Les pavés manquent encore sur beaucoup d'en- droits; d'antres rues n'ont jamais été empierrées ni même nivelées. Depuis quelque temps néaiim uns on essaye de porter sur ces lieux le pic du terrassier, la truelle et le marteau du maçon, et l'on a, par des perce- ments enfin décidés, donné heureusement un peu de jour et quelque dégagementau carrefour des Ciiiq-Points comme naguère à la Cité de t'ari-^ Il n'est pas toujours prudent de s'aventurer seul, même de jour, dans ces antres populeux de l;i misère. Les en- fants eux-mêmes y étaient jadis redoutables. Ceux i|u'on appelait « la bande de la 19* rue, » parce que celte asso- ciation de jeunes étrangleurs et voleurs hantait surtout les recoins déserts et abandonnés de cette partie de la ville, commirent plus d'une fois des assassinats avec une incroyable audace. Un jour, un honnètt' cito en est tué par eux en pLin midi sur le pas de sa porte. — une autre fois, au milieu de la rue, un mari qui passait paisible- ment avec sa femme. Aujourd'hui même, dans ceriains wards, on joue à tout propos du couteau et du revolver, 70 LE MONDE AMÉRICAIN. surtout le dimanche. La liste des méfaits de ce genre est longue dans les journaux du lundi matin, et ce jour-là les tribunaux correctionnels sont sur les dents. Quand on veut visiter des repaires comme ceux des Cinq-Points, il est bon, surtout la première fois, d'être accompagné de la police. Bien que ces excursions soient mal vues des classes dont on étudie la dégradante situa- tion, nousn'avonsjamaissubi d'insultes dans nos courses; bien mieux, une personne qui un jour nous accompagnait fut prise un instant, au milieu d'une cour populeuse, pour un membre du conseil d'hygiène. Les innombrables locataires de l'endroit, dont notre visite avait éveillé la curiosité, l'assaillirent de réclamations, d'offres de venir constater, et sur l'heure, un état de lieux déplorable. Des matrones à la face avinée nous appelaient de tous côtés, nous tiraient par nos vêtements ; on nous interpellait même des fenêtres, et il fallut s'arracher de vive force à ces sollicitations intéa'essées qui déjà devenaient gênantes. La police ne se prête pas volontiers au désir des étrangers de visiter avec elle les quartiers pauvres de New-York ; nous eûmes beaucoup de peine à obtenir de l'inspecteur général qu'il voulût bien nous faire accom- pagner. Il nous répondit qu'il n'y avait là rien de curieux à voir, que ce n'était pas comme à Londres, que ces logis étaient si malsains qu'il était bon de s'en tenir éloigné, et autres raisons spécieuses. Nous insistâmes et finîmes par obtenir deux détectives, deux de ces hommes aux formes athlétiques, de vrais types de horse-giiards , comra.; la police municipale de New-York en a tant. Nous prîmc3 rendez-vous pour dix heures le même soir. Avant de partir pour c^tte nocturne campagne, nos guides nous montrèrent le musée de la police, où sont étalés, sousuno LES ENFANTS DES RUES A NEW-YORK. 71 large vitrine et chacun avec un numéro d'ordre, une date et les incidents qui s'y rapportent, les revolvers, les cou- teaux, les stylets, les pinces, les rossignols, les casse- tête, en un mot toutes les armes et instruments divers qui ont servi aux voleurs et aux assassins. Tous les bureaux de district ont des musées pareils. Un canif, un simple couteau de poche, racontent là plus d'une triste histoire. L'outil le plus léger, le plus mince appareil peut donner la mort. Des photographies de criminels ou de leurs victimes sont jointes à ces exhibitions et en accroissent le poignant intérêt. Le peuple a donné à quelques recoins des quartiers pauvres des noms significatifs : c'est « l'antre des chiffon- niers, » fréquenté surtout par les Allemands, dans Pitt et Willet-street ; « la ruelle pourrie, » dans Lawrens-street; « l'allée des pauvres, » dans le 7« ward; « la rue de la misère, » dans la 19^ rue, au coin de la 10* avenue. Les rues qui courent parallèlement aux quais de la rivière de l'Est, celles de Cherry et de Water sont peuplées d'as- sassins ; c'est là aussi que sont les plus misérables auberges d'immigrants et de matelots. Comme dans le 4* luard, certaines maisons n'y sont fréquentées que par les voleurs et les vagabonds. C'est de là que parlent les émeutes, que sortent ces figures sinistres qu'on ne voit que les jours de pillage, comme New-Yovk en a connu quelques-uns. On s'y souvient encore des terribles soulèvements de 1803 et de 1871. Le premier faillit se rendre maître de la ville et y promena pendant plusieurs jour l'incendie et l'assassi- nat. On était alors en pleine guerre de sécession, et la garde civique était dle-même en campagne. La police, aidée de quelques courageux citoyens, parvint, non sans peine, à dompter cette terrible émeute. Autrefois tous ces quartiers étaient encore plus dangereux qu'aujourd'hui. A 72 LE MONDE AMÉRICAIN. New- York comme à Londres, la férocité des mœurs popu- laires semble s'être un peu adoucie, ti l'ignoble misère n'a pas sensiblement disparu. III Les écoles et les asiles actuels. C'est dans le 4^ arrondissement de New- York, non loin du fameux carrefour des Cinq-Points , qu'est installé depuis quelque temps le principal logis pour les enfants des rues, fondé dés le commencement sous le nom de News-boys lodging-house. Il était en dernier lieu sur la place de 1 Hôtel-de-Ville, où nous l'avons visité nous- même en 1869, une nuit d'hiver, accompagné de M. Brace, qui s'offrit gracieusement à nous servir de cicérone. C'est également avec lui que, dans le courant du mois de juin 1874, nous avons parcouru en détail le logis du 4* v)ard. C'est un magnifique édifice, occupé auparavant par un hôtel. La situation en est des plus heureuses, sur une place, à l'angle des trois grandes rues Reade, Duane et Chambers. L'édifice a été agrandi, entièrement refait, et coûte à la société plus de 100 i/uO dollars ou 500 000 francs. Il est cons!ruit en pierre et en brique, les plan- chers sont en fer, les colonnes en fonte; bref, la maison estàl'nbri du feu. Mon guide me le faisait remarquer avec orgueil, car les incendies sont fréquents en Amérique, et il faut surtout songer à y parer quand on donne asile à des locataires comme ceux que reçoit la Childrens aid Society. LES ENFANTS DES RUES A NEW-YORK. 73 Au niveau de la rue, formant le rez-«le-chaussée sont de vastes ma<^asins qu'on loue avec avantage à diverses industries dans ce quartier si animé. C'est une source do profit dont on reporte les revenus sur le maintien du lodginy. En Ameri(|ue, on ne manque lamais !'• ccasion de gagner de l'argent, de laire un bon fice ; seultnienl il est entendu ici que ces tiiagasins ne .-eront point loués à des buveltes. Au premier étage sont l'école et l'app irtenient du directeur ou surveillant, le super inlendenU l'esti- mable M. Connor, attaché depuis les piemieis temps au logis des News-boys. Il en est peu qui aient déployé autant de zèle que < e digne homme, et son établissement a lou- jours été tenu militairement, propre comme le pont d'un navire df guerre. L école est une v.iste salle, bienédaiiée, bien aérée, oîi s'alignent les bureaux de bois noir. Sur les murs soni suspendus dos tableaux d'étude ou instants des préceptes de sagesse pratique. Partout l'espace, plusieurs centaines d'enfants peuvent ici s'asseoir à l'aise. A côté delà porte, une lourde table dont le tiroir e.st fermé par un gros cadenas ; sur le plan de cotte table, une série de trous oblongs numérotés. C'est là que chaque boy en entrant dépose, s'il lui plaît, quelque pièce de monnaie. C'est la tirelire à la f is comnmne et individuelle, la banque dont nous avons dii le dibut, et dont le mod ste cont nu gagnera plus tai d la caisse d'épargne. Au second étage les dortoirs, avec leurs lits de fer superposés, se prolilant sur plusieurs rangs comme les cabines d'un navire, mais avec une aération dont celles-ci ne jouissent pas. La propreté règne partout, une pro- preté méticuleuse, étudiée. Le parquet reluit, la m.iison est irrépiochablement tenue, (haque boy a son lit tout monté, tout lourni, et couche seul. On lui donne sur sa ' demande un petit coffre lermant à clef pour remiser ses 74 LE MONDE AMÉRICAIN. effets, s'il en a de rechange, et le matériel de sa petite industrie ; à côté du dortoir, le cabinet de toilette, où monte l'eau chaude et l'eau froide : là des cuvettes, des peignes, des brosses, du savon, une salle de bains. Citons maintenant le réfectoire où mangent les enfants, et la salle de gymnastique où ils s'en donnent à cœur joie sur la corde lisse ou à nœuds, le trapèze, les échelles, les anneaux, ou avec les lourds haltères qu'on porte à bras tendu. La lingerie, les cuisines, sont vastes comme celles d'un hôtel, et à la buanderie on lave le linge à la méca- nique, et on le fait sécher à la vapeur par ces mille moyens ingénieux qu'on retrouve aujourd'hui en Amérique dans toutes les maisons un peu confortables. Le linge des enfants est lavé pour rien. L'édifice est éclairé au gaz et chauffé par un de ces calorifères à circulation d'eau chaude particuliers aux États-Unis et qui sont si hygiéniques. Les appareils à vapeur, la chaudière et la machine, sont installés, sous la surveillance d'un homme spécial, dans le sous-sol, où est aussi la cave au charbon et aux provisions. Des filles alertes, des Irlandaises proprettes, les bras nus, font les lits, servent à table, lavent et repassent le linge, et une vénérable matrone, la femme du directeur de l'établisse- ment, les surveille et les dirige. Différents maîtres sont attachés à l'école, où la lecture, l'écriture, le calcul, un peu d'histoire et de géographie, la musique, le chant, sont enseignés aux enfants. Ceux-ci payent une somme modique pour le repas et le coucher, six cents pour le lit, autant par chaque repas, souper ou déjeuner. Ces prix ne remboursent qu'une partie des frais. La maison est ouverte le soir jusqu'à dix heures ; le matin, tout I3 monde est dehors, au lever du soleil, après le premitr déjeuner. On fait crédit à ceux qui ne peuvent payer la LES ENFANTS DES RUES A NEW-YORK. 75 table ou le gite. On ne leur en demande jamais le dû, mais il est à remarquer que les enfants mettent beaucoup d'amour-propre à se libérer dès qu'ils le peuvent, et n'entendent pas qu'on leur fasse la cbaritê. Quelquefois ils viennent même en aide à des camarades encore plus malheureux qu'eux, et l'on en a vu organiser pour cela de petites souscriptions et s'inscrire généreusement en tête. En 1875, environ 7600 enfants ont fréquenté le seul logis des News-boys, qui était alors à la place de l'Hôtel- de-Ville. Les dépenses totales ont dépassé 80 000 fr., dont plus du quart (22 000 fr.) a été payé par les enfants; en outre près de 1240 d'entre eux ont usé de la caisse d'é- pargneet économisé ensembleune somme de 12 000 francs. La règle de la maison, à la fois paternelle et stricte, inspire à tous l'ordre, l'économie, les habitudes morales; elle exige de chacun la ponctualité, la soumission à la discipline, la propreté, un langage honnête. Chaque en- fant doit se laver tous les jours; on donne des vêtements, des souliers à ceux qui n'en ont point. L'hygiène du corps et celle de l'âme, sévèrement observées, conduisent peu à peu ces petits pensionnaires de la dissipation au calme, de la paresse au travail, et ils s'habituent à res- pecter les autres en commençant par se respecter eux- mêmes. Les méchants tours, les actes d'indiscipline, presque quotidiens au début, sont devenus très-rares. La seule chnse qu'on n'ait pu jusqu'ici obtenir des enfants, c'est une certaine régularité à fréquenter le même logis. La moyenne ne s'y présente pas plus de huit ou dix fois de suite; puis ils ne reviennent plus, vont ailleurs pour quelque temps. Quelquefois un Ingis est comble, d'autres fois il se vide tout à coup, à des époques indéteiminées, sans raison apparente, sans qu'il semble y avoir encore la 76 LE MONDE AMÉRICAIN. moîndre cause à celte inexplicable phénomène. Bien que les logis ne soient institués que pour les enfants sans abri, des parents, des amis viennent parfois y réclamer un lo- cataire de passage. C'est un enfant qu'on a perdu ou qui s'est enfui. On s'empresse de le leur rendre, et ceux-ci sont tout étonnés de le trouver si amélioré pour peu qu'il ait fréquenté quelques jfturs le lodging. I,e seul Ingis des News-boys a ainsi restitué en 1873 prés de 640 enfants. Il est à noter qu'aucune épidémie n'a jam.iis éclaté dans ces logis depuis vingt ans qu'ils sont ouverts. Néanmoins les cas de maladie ont été prévus, et récemment un fonds spécial a été créé dans ce dessein pour venir en aide à tous les enfants des rues et même à leur famille. Les mé- decins tiennent à honneur de donner leurs soi-ns gratuite- ment; des inspecteurs sont chargés de veiller h ce service spécial, ils connaissent bien les pauvres à secourir, et ceux-ci perdraient leur temps à vouloir les duper, comme cela arrive si souvent quand il s'agit de secours fournis par la municipalité. Le jour où nous visitions le logis Chambers-street, deux grands garçons venaient d'y être amenés par la police. C'étaient deux jeunes maraudeurs des quais de Londres qui s'étaient cachés à fond de cale d'un navire en par- tance, et qui, découverts en mer, avaient été débar- qués en arrivant à New- York. Le capitaine les av;iit remis à la police, qui, ne sachant qu'en faire, les conduisit au logis des News-boys. Si ces enfants eussent voulu rester, l'établissement les eût pris à sa charge et les eût envoyés dans une ferme de l'ouest. Ces deux gars vi^ioureux, qui n'avaient pas plus de quatorze à quinze ans, paraissaient bien en avoir vingt. Le voyage en mer avait encore ra- gaillardi leur mine. Pris d'une sorte de mal du pays, honteux de leur escapade, ils demandèrent à retourner LES ENFANTS DES RUES A NEW-\ORK. 77 chez leurs parents, et on les renvoya chez eux par un de ces nombreux steamers qui d'Amérique vont en Angle- terre. Tous les lodgings sont montés sur le même pied que celui de (.hambers-slreet, mais sont moins spacieux. Celui-ci est véritablement un logis modèle, et il est sur- tout roiisacré aux petits vendeurs de journaux. Les autres logis créés par la Société protectrice sont aujourd'hui au nombre de quatre, dont l'un est spécialement réservé aux petites filles; ils sont tous établis dans les plus pauvres quartiers, comme celui des News-boi/s. Dans tous ces éta- blissements, on ne reçoit que les enfants qui n'ont pas de domicile. C'est une règle stricte de la maison; un écriteau en vue le rappelle. Chaque enfant donne en entrant sou nom, son âge, sa nationalité, sa profession, son état de famille, et dit s'il sait lire et écrire. On marque tout cela -sur un registre, qui permet de dresser plus tard des sta- tistiques curieuses, parfois navrantes : quelques enfants ne savent pas oii ils sont nés et n'ont jamais connu leurs parents. Le logis de Rivington-street, où est aussi une école de jour, doit être cité à côté de celui des News boys; nous l'avons également visité en compagnie de M. Brace. Il est situé dans un des quartiers les plus populeux du io^ward. Petites filles et petits garçons, tous misérablement vêtus, s'y trouvaient réunis dans une salle commune, comme c'est la rè;.'le dans les éco'es américaines. Xous ai rivâmes à l'aventure au milieu de celte ni^ hèe d'enfants. Suivant l'usage, notre introducteur nous présenta à la jeune as- semblée, puis la maîtres e s'assit au piano et tout ce monde se mit à (chanter, tuais sans beaucoup d'entrain et de cette voix aiguë, nasi larde, parti» ulière à la race an- glaise. Bien que plus d'une fausse noie vint détruire i'har- 78 LE MONDE AMERICAIN. monie de ce concert improvisé, on ne pouvait qu'applau- dir à tant de bonne volonté. Le surveillant de l'établisse- ment, M. Calder, est grand amateur de jardins; il nous fit voir la serre qu'il a établie sur un étroit espace derrière la maison qu'il occupe. Il y cultive avec passion des plantes curieuses et odorantes; il en embellit cette humble de- meure. Ce ne sont que bouquets de fleurs dans la salle à manger, le salon, partout. Dans la salle d'étude, il y a aussi un aquarium. La vue de toutes ces belles choses égayé les enfants, leur élève l'âme et contribue à les rendre meilleurs. « Vous ne sauriez croire quelle influence ont les fleurs sur l'éducation de mes jeunes élèves, me dit M. Calder; ils sont si heureux de recevoir une fleur, une plante ! Ils portent la fleur à leur mère, cultivent la plante chez eux. » Le directeur mit le comble à son gracieux ac- cueil en faisant préparer pour ses visiteurs inattendus le lunch de rigueur ; nous nous assîmes avec plaisir à cette table si délicatement hospitalière. Je jetai en partant un coup d'œil sur le registre de la veille. Une centaine d'en- fants étaient venus coucher dans la maison, la plupart y avaient pris aussi leur repas; environ les trois quarts avaient payé. L'école de Rivington-street, comme école de jour, est dite École industrielle du 13'' ward. Dans ces sortes d'éta- blisstments, que la Société protectrice a institués au nombre de 21 , on essaye d'apprendre un métier aux petits garçons en les envoyant en apprentissage, en leur mettant quelques heures par jour le rabot ou la lime à la main. Pour les jeunes filles, le travail manuel est tout trouvé : c'est la couture, le crochet, la broderie, la tapisserie, que leur ensMgnent des maîtresses diligentes et zélées. Cela vaut mieux que ce que l'on tente dans les work- houses, où il est rare que les vagabonds travaillent de LES ENFANTS DES RUES A NEW-YORK. 79 gaieté de cœur. Dans le logis spécialement établi pour elles, on donne aussi aux petites filles des leçons de ma- chine à coudre et de service domestique, on leur apprend à conduire un ménage, et l'on arrive à former en peu de temps des couturières et des servantes expertes. Les en- fants qui fréquentent les écoles industrielles ne sont pas les mêmes que ceux des logis. Ceux-là ont une famille, mais sans nulle ressource; on leur donne un petit repas à midi, on leur fait cadeau de quelques vêtements, s'ils se conduisent bien. L'école industrielle remplace pour eux l'école de quartier, où ils n'oseraient pas se présenter sous leur humble défroque, et qu'on ne leur permettrait pas d'ailleurs clo fréquenter quelques heures seulement comme la première; or ces pauvres enfants ne peuvent rester tout le jour à l'école, il faut bien aller gagner aussi sa vie dans la rue ou aider les parents à la maison. Nous n'avons pas encore parlé des écoles de nuit pro- prement dites; elles sont au nombre de dix, non compris celles des logis. Là viennent surtout les enfants occupés tout le jour dans des boutiques, des manufactures, ou ceux qui exercent un métier de rue, mais dont tous ont leurs parents et couchent chez eux. Rien de plus louchant que leur vif désir d'apprendre; il en est qui négligent leur souper pour ne pas manquer leur leçon. Les meetings du dimanche sont plus florissants que ja- mais. Des leçons de morale et de religion continuent à y être données aux enfants, et les meetings ont lieu le soir dans les logis et les écoles. On y chante des cantiques, puis paraît sur l'estrade quelque révérend, ami de la mai- son, ou quelque jjreac/ier renommé, souvent encore un enfant hardi, qui s'adresse à ses camarades dans une langue mêlée d'argot ou slamj: c'est ce discours qui a le plus de succès. Si Ton sait se mettre à leur niveaU; ini- 80 LE MONDE AMERICAIN. mer, éjrayer la conférence, comme certains lecturers sa- vent si bien le faire, les enfants écoulent avec plaisir, ils chantent encore plus volontiers; puis, avant d'aller dor- mir, vont faire de la ^ymn:istique : est-il besoin de dire que c'est ce dt^rnier exercice qui leur plait le plus? Ces jours-là, quand un voyageur do passage, accompagné de quelque membre de la Société protectrice, visite la mai- son, il est rare qu'il échappe au speech sacramentel que doit prononcer tout iiidiviilu ptésentédans une réunion publique. Il a beau arguer de son inexpérience de la pa- role, voire de sa qualité d'étran-er, bon gré, mal gré il faut qu'il s'exécute; nous n'avons pu nous soustraire nous-même à cette corvée péiilleuse dans la visite que nous fîmes au mois de janvier 1869 au logis des Neivs- boijs. A la plupart des logis et des écoles sont annexées une petite bibliothèque et une salle de lecture, entretenues p^r les dons volontaires de i er onnes du dehors. Livres et journaux y arrivent en assez grand nombre; la presse de iN'ew-York a toujours mis une certaine émulation dans l'envoi de ces dons gracieux. La Société protectrice a éta- bli, en outre, dans diflérenis quartiers, des salons de lec- ture gratuits pour les hommes et jeunes irens, free rea- dinij rooms for yuung men On a pensé que c'était là un moyen de les arrac ler à la vie des buvettes, où ils pui- so'il de si mauvais ext'm|)les. Dans le principe, on leur servait dans ces étalilissenients, pour une mince rétribu- tion, du café, du thé, des boissons légères, non capi- teuses. 11 faut confesser son innocente, vu l'impossibilité de faire en cela la moindre concurrence aux buveltes. Le monde vient, c'est suffi-ant. Un bon poêle y est allumé en hiver ; on y loue aux dames, aux échecs, au trictrac, et il est telle de ces salles de lecture qui reçoit des centaines d'habitués tous les soirs. En dehors de celles qui ont été créées par la Société protectrice, il en est un très-grand nombre d'autres, dont celle fondée par le vénérable M, Pe- ter Cooper est la plus renommée. On devine sans peine quel bien font de pareilles institutions dans une ville comme New- York. lY Les résaltats obtenus. Comme on le voit, la Société protectrice a tout prévu, tout établi généreusement, et elle attaque sans trêve, dans son antre même, par toutes les armes possibles, 6 82 LE MO>"DE AMÉRICAIN. l'hydre redoutable de la misère et de l'ignorance. Dans une intention toute philanthropique, elle a toujours eu soin de n'afficher aucun drapeau religieux, d'appeler à elle tous les hommes de bonne volonté dans une sorte de grande «union chrétienne.» L'association charitable qu'ils ont créée est ouverte à tous, et ces hommes appai tien- nent indistinctement aux différentes sectes qui partagent la religion réformée. Ils sont unis sous un drapeau com- ,mun, celui de la bienfaisance universelle, celui de la so- lidarité humaine. Dés le début, cette société a compté, elle compte encore dans son sein quelques-uns des ci- ' toyens le plus honorablement connus de l'Union. Dans le bien qu'on s'est plu à répandre, on n'a demandé compte ni de leur foi, ni de leur nationalité, ni de leur couleur, à ceux que l'on aidait, et le petit nègre, dans ce pays démocratique où la différence de caste est cepen- dant encore si prononcée , a été secouru à l'égal du blanc. A ceux qui critiquaient ses actes, la Société s'est bornée à répondre, comme autrefois Jésus aux gens de Jérusalem : « Laissez venir à moi les petits en- fiinfs. » Le bien est difficile à faire, et la jalousie, l'esprit de rivalité enrayent souvent les bonnes œuvres. Malgré toutes les précautions qu'elle a prises de ne blesser au- cune croyance, malgré toutes les délicatesses qu'elle a mises dans ses procédés, ce n'est qu'au milieu de diffi- cultés sans nombre que la Société protectrice est arrivée à ses fins. Non-seulement elle a eu à surmonter tous les déboires occasionnés au début par l'indiscipline et le mauvais naturel des enfants, mais elle a eu à compter aussi avec les hommes, et de ce côté la lutte, quo l'on n'aurait pas cependant osé prévoir, n'a été ni la moins pénible, ni la moins longue. On l'a supportée avec vail- LES ENFANTS DES RUES A NEW-KORK. 83 lance, comme une salutaire épreuve qui consoliderait l'institution; on a fini par triompher. Bien que dans les nombreuses écoles qu'elle a fondées aucun esprit de secte ne domine, comme c'est d'ailleurs la règle dans toutes les écoles publiques aux États-Unis, divers individus, diverses corporations se sont jetés à la traverse des institutions de la Société. En 1855, un prélre cat)ioli(iuefit croire aux Italiens des Cinq-Points qu'on ne réunissait leurs enfants que pour les convertir. Un beau jour, l'école se trouva vide. « Venez plutôt à moi, disait ce serviteur de Dieu; laissez là ces mécréants, ces héré- tiques. Donnez-moi votre argent, et nous bâtirons une église. » 11 récolla une bonne somme et s'enfuit, mettant l'Océan entre lui et ses ouailles. Les parents désabusés revinrent, et la Société protectrice put rouvrir celte fois sans encombre et avec un plein succès, qui ne s'est plus démenti depuis, l'école des Cinq-Points pour les petits Italiens émigrés. Le même esprit de dénigrement poursuivit dés l'ori- gine et poursuit encore la Société protectrice dans une œuvre qui couronne dignement l'institution des logis et des écoles, nous voulons dire l'envoi des enfants dans les campagnes de l'ouest. Après leur avoir fourni les rudi- ments de l'éducation, il faut les arracher, s'il est possible, aux séductions de la grande ville et consolider leur re- tour au bien. Pour cela, quoi de mieux que de les en- voyer dans quelque manufacture éloignée ou plutôt dans une ferme? N'est-il pas naturel et juste qu'ils participent, eux aussi, à la colonisation des plaines fertiles du Mis- souri, du .Michigan, de l'illinois? Que n'a-t-on pas dit cependant contre ces généreuses tentatives, de quelles calomnies jésuitiques ne les a-ton pas poursuivies? On a prétendu que les enfants ainsi envoyés au loin étaient ar- 84 LE MONDE AMÉRICAIN. radiés de force à leurs parents, qu'ils changeaient de nom en arrivant à destination, et que le frère pouvait ainsi se trouver dans le cas d'épouser sa sœur! La calomnie est ino;énieuse, mais la charité a été plus forte que la ca- lomnie, et l'œuvre d'émigration a réussi au delà de toute attente. On est arrivé, malgré toutes les entraves, à at- teindre le bul qu'on visait, et l'on a mis en pratique l'a- dage du sa^e fondateur de la colonie rie Mettray a d'amé- liorer la terre par l'homme et l'homme pai la terre. » Nous lisons, dans un des derniers rapports publiés par la Société protectrices que 5200 enfants ont été envoyés en 1873 dans l'ouest, et là pourvus d'une place et d'une famille adoptive. Pareil nombre d'enfants avait déjà était envoyé dans les différents États agricoles pendant chacune des quatre années précédentes. Le nombre total de ceux qui avaient été ainsi pourvus d'un foyer définitif était de 52 400 depuis 1855, époque où l'on avait préludé à cet intéressant exode. C'est une moyenne de 1620 mdividus chaque année ; la proportion des filles et des garçons y est sensiblement la même. Ils sont rares ceux de ces petits émijirés qui ne se fé- licitent pas de leur nouvelle situation, et qui revieiment à New-York chercher derechef les aventures. La Société protectrice ne perd pas les siens de vue, < t entretient pour veiller sur eux un agent dans l'ouest. D'autres agents prennent les enfants à New-York et les accompagnent par brigades de plusieurs centaines à la fois jusqu'à leur des- tination définitive. On obtient des conipa^nies de chemins de fer et de bateaux à vapeur des ré luclions sur les prix de parcours. La nichée s'envole joyeuse, bruyante, ou- * Tweiily first annual report of thc children's aid society, New- YorU, 1875. LES ENFANTS DES RUES A NEW-YORK. 85 vrant curieusemeul les yeux à tant tie choses nouvelles et charmée de commencer une seconde vie. C'est le salut qui s'ouvre pour eux; ils le comprennent, et le plus grand nombre le méritent. Une fois installés, les enfants ont, avec l'agent à de- meure, les principaux membres de la Société protectrice et les directeurs des logis et des écoles qu'ils fréquen- taient à New-York, une correspondance suivie. Quelques- unes de leurs ieltres sont touchantes. A chaque ligne éclate la joie, le conlenlement de ces jeunes travailleurs des champs ; un changement moral absolu s'est fait en eux. Ils vivent, ils sont élevés dans leur famille d'adoption, s'assoient à la même table, vont à l'école et à l'église dans la même carriole que les enfants du fermier. Plus d'un fait de notables économies sur ses gages, acquiert un petit lopin, le cultive pour son compte, arrive à une mo- deste aisance. Cet autre pousse plus loin son éducation, fréquente un collège, fait de fort'S leclures, passe ses examens, choisit une profession libérale. Celui-ci sera en- voyé quelque jour à la législature de son État; parti du plus bas degré .des coniitions humaines, il sera monté à l'un des plus hauts. Tous demandent des nouvelles de leurs parents, de leurs amis, a Pouvez-vous savoir où est ma mère, ce qu'elle est devenue? s'écrie l'un d'eux, si je pouvais seulement la voir ! » Cet autre a acheté à terme une terre au fond de l'Illinois; il la payera de son travail. « J'ai une faveur à vous demander, écrit-il à ses protec- teurs de New-York ; il y a une jeune fille qui voudrait venir ici le mois prochain ; elle n'a pas les moyens de le faire, et je n'ai pas ceux d'aller la chercher. Si vous pouviez l'en- voyer ici, je vous rembourserais plus tard les frais de son voyage. Aussi bien il faut que je sois franc avec Tou.s : c'est ma fiancée, je lui ai promis de l'épouser. }-6 LE MONDE AMERICAIN. Maintenant que vous savez tout, faites cela pour moi, vous me rendrez un bien grand service. » L'agent fixé dans l'ouest visite de temps en temps ses recommandés. Il est reçu à bras ouverts. Les parents adoptifs lui font des coiilldences : « Henry ne manquera de rien, c'est notre enfant, jo l'ai porté sur mon testa- ment, et puis il est si bon travailleur que je lui ai fait cadeau de trente hectares de terre.» Quelquefois cependant l'agent trouve porte close. Une fausse pudeur fait que les enfants ftmême les familles qui les ont adoptés et qui leur ont donné leur nom n'aiment pas qu'on vienne rappeler les mauvais jours, la honte d'hier en présence de la res- tauration morale d'aujourd'hui. Les jeunes filles rencontrent encore plus d'heureuses chances que les garçons. Dans ce pays où l'égalité so- ciale légne partout, où la femme est supérieure à l'homme en toutes choses, où elle est entourée publiquement de tant de respect, de tant d'hommages, quelle qu'elle soit, nul étonnement si quelques-unes de ces filles des rues, inoralisées, relevées par l'instruction, le travail, les bons principes, arrivent à devenir les femmes d'hommes comme il faut. L'une d'elles, qui avait soigné un gentleman ma- lade avec cette attention délicate que les femmes seules savent déployer au chevet d'un souffrant, fut épousée par celui-ci malgré la vive opposition de sa famille. Un autre habitant de New -York, devenu subitement amoureux d'une jeune fille des rues que la Société protectrice avait heu- reusement arrachée à la plus dégradante des situations et placée conune ouvrière, l'épousa également malgré les siens, auxquels il fit cette philosophique réponse : « qu'il se mariait pour son plaisir et non pour celui de sa fa- mille. » La jeune femme voyagea en Europe, revint en Amérique, entièrement transfigurée, élégante, distinguée. LES ENFANTS DES RUES A NE^y-YûRK. 87 Elle ne rougit pas de sa première origine ; elle alla en ar- rivant frapper à la porte de lêcole où on l'avait naguère recueillie; on eut peine à la reconnaître. Elle embrassa avec effusion sa digne maîtresse, et plusieurs fois elle re- vint la visiter. Elle la prenait dans sa voiture et la pro- menait par la ville, contente et fière de procurer un peu de distraction et de plaisir à celle qui, gratuitement et sans espoir de retour, lui avait fait hier tant de bien. A quoi bon citer d'autres exemples du même genre ? La liste en serait longue, et si vous visitez le logis des jeunes fdles, on vous racontera dans tous leurs détails l'histoire des « héritières, » comme les appellent It'urs compagnes moins fortunées. N'est-ce pas le cas plutôt de rappeler quels avantages la Société protectrice de New- ^'ork apporte à la municipalité elle-même de cette grande ville, dont elle purifie non-seulement les quartiers pau- vres, mais dont elle allège aussi pour une bonne part les énormes dépenses? Grâce aux logis et aux écoles qu'elle a créés, grâce à l'émigration des enfants vers l'ouest, le nombre des délits et des crimes a sensiblement diminué à New- York depuis vingt ans. Il nous suffira de dire que, pour la décade qui va de 1861 à 1871, le chiffre total des enfants des rues arrêtés pour vagabondage et petits vols a diminué de moitié, bien que le nombre absolu de ces enfants ait considérablement augmenté. A qui revient presque exclusivement l'honneur d'une amélioration si sensible, si ce n'est à la libre et philanthropique institu- tion dont il a été si souvent parlé? Et maintenant cette diminution dans le chiffre des délits et des crimes n'en- trai ne-t-elle pas une diminution correspondante dans le chiffre des dépenses municipales? Il en coûte beaucoup d'argent pour arrêter les vagabonds, les voleurs, pour les condamner et les emprisonner. La police, les juges, les 88 LE MONDE AMÉRICAIN. gardiens, il faut payer tout ce monde; il faut nourrir les condamnés, qui ne restituent dans un maigre travail qu'une très-minime partie de ce qu'on dépense pour eux. En revenant aux prémisses posées plus haut, on comprend donc pourquoi la cité et le comté de New- York ont voulu, eux aussi, venir en aide à la Société protectrice. Celle-ci, après avoir commencé à l'origine avec le plus modeste budget, a inscrit à son actif, de ce chef seulement, pour 1875, piés de 235 000 francs; elle a reçu en outre du board ou comité d'éducation, et pour le mêmt* exer- cice, prés de 80 000 francs, qui ont dû être affectés à ses écoles industrielles. L'Américain donne volontiers. Les citoyens de New- York, de la ville et de l'État, font assaut de générosité pour venir en aide à la Société protectrice. Quelques- uns lui ont envoyé en une seule fois jusqu'à 10 OOOfiancs. « La Providence a été bonne pour moi, je veux faire quel- que chose pour vos pauvres enfants, » disait un de ces hommes de bien en adressant sa généreuse offrande; « c'est pour aider, ajoutait il, à la caisse d'émigration. » Il en coûte en effet pour envoyer les enfants dans l'ouesf, car le voyage est long : certains d'entre eux snnl allés jusqu'au fond du Kansas, bien au delà du Mississipi, ou dans le Colorado, au pied des Montagnes-Rocheuses. On a dépensé sur ce chapitre environ 165000 francs en 1875 pour 5200 enfants; or la moyenne des envois annuels depuis 1869 dépasse encore ce dernier chiffre. Dans tous les cas, le temps est loin où la Société protectrice, in- quiète, harassée, craignant de ne pas réussir dans une entreprise jusque-là sans exemple et que tout semblait faire manquer, ayant à peine en caisse quelques centai- nes de dollars ramassés à grand'peine, ouvrait modeste- ment ses bureaux en 1853, au coin de la rue Amity. Alors LES ENFANTS DES RUES A NEW-YORK. 89 on inscrivait solennellement sur le registre des donateurs le nom de Mme A..., la femme du plus riche propriétaire foncier de New- York, pour une somme de 50 dollars ou 250 francs. Combien ce chiffre a depuis été dépassé, même par la moyenne des souscripteurs! D'autres ont légué à la Société par testament des sommes assez consi- dérables. Le budget des enfants pauvres s'est ainsi de plus en plus arrondi, et l'avenir a été pour jamais assuré. Les bureaux de la Société sont aujourd'hui dans la 4» rue, près la place Lafoyette. C'est là qu'elle a établi définitivement domicile dans une situation des plus con- venables, et maintes fois nous y avons vu rassemblés, entre les mois de juin et de septembre 1874, des essaims de petits émigrants qui demandaient à partir pour l'Ouest. La Société protectrice, pendant l'année 1873, a reçu dans ses logis 12 000 enfants et 9000 dans les écoles in- dustrielles : c'est en tout 21 000 garçons ou filles arra- chés à la vie du ruisseau. Comme le nombre de ces vaga- bonds est estimé aujourd'hui à 30000, on peut dire qu'il en reste un bien petit nombre qui échappent aux mains vigilantes qui cherchent de toutes parts à les atteindre, car, si l'exemple de la Société protectrice a suscité des jaloux, il a suscité aussi des émules. Ainsi un prêtre ca- tholique, soutenu par la congrégation de Saint-Vincent- de-Paul.non moins puissante aux États-Unis qu'en France et plus libre, a établi dans le 3* ward un logis et une école de nuit pour les garçons. Cette maison peut en re- cevoir jusqu'à 200, et beaucoup de petits Italiens et d'Ir- landais catholiques la fréquentent naturellement. Il existe d'autres établissements dissidents du même genre. Il faut tenir compte aussi de ceux des enfants que la police ramasse tous les jours et qu'on envoie à l'école in- 50 LE MONDE AMÉRICAm. dustrielle et à l'école nautique de l'île de Hart; cette île est située à 16 milles de New- York, sur le bras de mer qu'on nomme le Sound, entre l'Ile-Longue et la terre ferme. Le jiombre des enfants insubordonnés et vicieux enfermés dans ces deux écoles, souvent sur la demande expresse des parents, a été en 1871 de 1625 au totale 11 ya.encore l'asile pour les orphelins de couleur, auxquels la Société protectrice, à cause de certains préjugés encore si tenaces aux États-Unis, ne peut pas donner une aide aussi large, aussi efficace qu'elle voudrait, mais auxquels le départe- ment de charilé et de correction de la municipalité de New-York a forcément songé. Le nombre de ces enfants admis dans l'asile créé officiellement pour eux était en 1871 de 529. Citons enfin l'école des idiots, qui n'avait pas reçu, pour cette même année, moins de 115 enfants. On le voit, une bien petite fraction du chiffre écrasant des vagabonds que nous avons recencés échappe maintenant à une protection quelconque, reste dans le cas de devenir pire et de faire courir à la cité les mêmes dangers qu'au- paravant. Il est permis de dire dés à présent que le mal est atteint, coupé même dans sa racine, et cela grâce sur- tout à la virile et patiente initiative de quelques généreux citoyens. A la fin de l'année 1875, la Société protectrice avait dé- pensé depuis son origine plus de 7 millions de francs, ou environ 550 000 francs par an en moyenne, pour mener à bien l'œuvre à la fois délicate et difficile qu'elle poursui- vait si dignement. Le seul logis des Neiusboys avait donné asile, pendant ce même espace de temps, à prés de 108 000 enfants. Aujourd'hui les ressources de la Société ' Twelfth annual report of the commissioners of public charities and correction, Bellevue press, 1872. LES ENFANTS DES RUES A NEW-YORK. 91 sont plus que doublées, car elle est en mesure de dépen- ser annuellement plus de 850 000 francs : c'est la somme porti^e au crédit d'un de ses derniers exercices et c'est avec celaqu'ellemaintient 5 logis, 15 écoles de nuit, 21 écoles industrielles, 5 salles de lecture en ville, et qu'elle pour- voit à tous les autres frais, tels que ceux de l'émigration et du placement des enfants. Ajoutons qu'elle reçoit de beaucoup de ses adliérents et même de quelques étrangers des dons en nature de toute sorte, surtout des vêtements, des chaussures, des jouets, des friandises, des livres, et que bon nombre de personnes riches se font à la fois un devoir et un plaisir, à certaines grandes fêtes, de donner ce jour-là à diner aux enfants. Ce dhier est surtout obli- gatoire au jour d'action de grâces, le thanks (jiving daij, où il esi de tradition de remercier le ciel de la conserva- tion de la république américaine, et au jour de Noël, la ihristmas, si impatiemment attendue des garçons et des petites filles dans tous les pays d'origine britannique. En été, ce sont d'autres plaisirs, ce sont des excursions en bateau à vapeur dans la magnifique baie de New-York, le long des bords majestueux de l'Hudson, ou des rives verdoyantes de la rivière de l'Est, ce sont aussi de joyeux pique-nique sur l'herbe à la campagne. Le public, à sa tête les principaux banquiers et négociants de Wall- street, se cotise pour procurer ces distractions aux en- fants. Un jour de gaie promenade au grand air, le spec- tacle un moment entrevu des beautés resplendissantes de la nature, dont ils ne sont que trop privés, que faut-il de plus à ces pauvres déshérités.' On a remarqué que dans toutes ces courses leur conduite est irréprochable, et qu'ils emportent toujours quelque profil moral de ces pittoresques excursions, qui sont du reste familières à toutes les classes de ce pays. Quelquefois un riche mar- 92 LE MONDE AMERICAIN. chand, un nabab de la finance, fait à lui seul les frais de ces coûteux amusements, et donne sa bourse toute pleine pour ces bambins qui sautent de plaisir; une autre fois c'est une grande dame qui ouvre à ces joyeux es- saims les portes de sa villa à deux battants, et qui est fière de leur servir elle même de ses mains aristocrati- ques une collation de fruits et de gâteaux : jamais aucun dégât, îiucune plainte ; les enfants n'ont pas ici la turbu- lence et ne se livrent pas aux bruyants écarts qui les dis- tingue» t dans quelques pays latins. D'autres petites fêtes, d'une naiure à la fois plus calme et plus intime, se renouN client à chaque instant et de fa- çons très-variées. Il se passe peu de semaines qu'une dame du voisinage, dans les écoles industrielles ou les logis, ne convie les enfants à ce qu'on appelle là-bas « des par- ties de fraise et de crème glacée. » A d'autres moments, on leur donne un bal, une petite représentation théâtrale, et l'nn sait si les enfants sont partout friands des ces gen- res de I laisir. Les petits bohèmes de New-York savent par cœur tons les drames, toutes les farces de tous les théâ- tres populaires. Comme ils n'y puisent pas d'ordinaire les meilleures leçons, il est bon de les attacher, de les rete- nir qneb|ue(ois par des représentations mieux choisies, même écrites pour eux et données à domicile : mais ce qui les amuse le plus, ce sont encore les pique-nique d'été, Le 3 juillet 1874, veille de la date anniversaire de la proclamation de l'iiulèpendimce, nous visitions les alen- tours des Cinq-Points et des Tombes. Nous aperçûmes une longue file d'enfants, presque tous en haillons, pieds nus. Ils se suivaient deux par deux sur le trottoir, et chaque seconde on en voyait accourir d'autres qui prenaient la queue, pendant que les premiers, entrés dans une maison d'assez chêtive apparence, en sortaient munis d'un billet. LES ENFAÎSTS DES RUES A NEW-YORK. 93 Un policeman maintenait l'ordre dans cette foule empres- sée, émue, où filles et garçons se coudoyaient. Nous lui demandâmes ce que c'était. « C'est pour le p qui- nique de demain, nous dit-il; on a déjà distribué près de 4000 billets, et voilà qu'il nous vient toujours du monde ; » puis, quand la distribution fut finie : « Allons, enfants, revenez demain matin à quatre heures, il y aura peut-être encore quelques cartes pour vous. » Il fallait voir la mine des pauvres diablos qui n'avaient pu avoir de billet, et se voyaient menacés de n'avoir point de place sur le gigan- tesque steamer qui allait le lendemain promi-ner tous ces boys pour le grand pique nique du 4 juillet. On cal- cule qu une pareille excursion pour 4000 entants revient à peu près à 10 000 francs, c'est-à-dire à 50 cents par tète. La charité revêt un caractère plus doux, a je ne sais quoi daltrayant quand elle s'exerce par la main des fem- mes. Il est des écoles qui ne sont tenues que par elles, et ce sont celles qui réussissent le mieux. L'expérience est faite depuis longtemps aux États-Unis : les meilleurs professeurs sont les femmes, même dans' les collèges de garçons. F.iut-il njouter que plus d'une riche Améri- caine tient à honneur de venir diriger elle-même les exercices des écoles pour les enlants des rues, et se dé- voue avec un entraînement tout maternel à leur instruc- tion, à leur moralisat'on? Sur les llOmaîtreset maîtresses attachés aux écoles de la Société protectrice, 87 seule- ment sont salariés; tous les autres, surtout des femmes, enseignent volontairement, et la part de celles-ci est large dans les succès que Ion a obtenus. Tous du reste, depuis le président et les commissaires de la Société jusqu'aux derniers agents, tous, seciétaires, trésoriers, surveillants, professeurs, inspecteurs, ont fait noblement leur devoir. 94 LE MONDE AMÉRICAIN. La plupart ont rempli gratuitement leurs fonctions. Cha- cun, emporté par la plus louable émulation et par un élan philanthropique qu'on ne saurait trop admirer, a tenu à faire mieux d'année en année, et s'est trouvé désigné comme par hasard à la place qu'il pouvait le mieux rem- plir. C'est un axiome britannique, qu'on doit mettre l'homme qu'il faut dans la fonction qui lui convient. Ceux qui ont visité en Angleterre les écoles du diman- che, les écoles déguenillées ou ragged schools, et qui ont rencontré dans les rues de Londres les petits décrotteurs embrigadés, sont forcés de reconnaître que les États-Unis ont fait mieux que l'Angleterre en laissant les enfants des rues entièrement libres le jour dans l'exercice de leur métier, mais en leur offrant chaque soir un abri, un repas, une classe, et en les habituant à payer une partie de ces services, car toute aumône dégrade celui qui la reçoit. Quelle ville pourrait opposer à New-York une fon- dation comme celle que nous venons de faire connaître? Où trouver ces écoles industrielles, ces logis et écoles do nuit et ces convois de jeunes émigrants, tout cela spon- tanément institué dans le principe par la seule initiative de quelques âmes généreuses, qui ont bien voulu se rap- peler que l'homme se doit à l'homme, qu'il eît solidaire de son semblable? Après les tâtonnements, les essais incertains du début, que tout semblait devoir contrarier et annihiler pour tou- jours, l'entreprise a réussi dans tous ses détails au delà de toute espérance. Le principal mérite en revient à ses sympathiques créateurs. Venir en aide à l'enfance aban- donnée, vicieuse, telle a été dès le premierjour la devise qu'ils ont inscrite sur leur drapeau. Ils n'y ont pas failli un instant. On aime à rappeler ces choses quand on se souvient que l'État est encore quelque peu en retard r LES INFANTS DES RUES A NEW-YURK. 'DE AMÉRICAIN. ment chaque année, l'ingénieur municipal, M.Chesbrough, a conçu un projet qui a plu à ces gens hardis. Il est allé chercher l'eau sous le lac, pour l'avoir toujours fraîche et pure, par un tunnel de 5 kilomètres d/2, et il l'a refou- lée, avec le secours de puissantes machines, au sommet d'une haute tour, d'où elle se déverse dans toute la ville, à tous les étages des maisons. Deux immenses pompes, qui seraient capables d'assécher le lac, travaillent jour et nuit. Une autre fois, on s'aperçoit que les maisons de la ville s'enfoncent dans le lit de boue où on les a bâties à la hâte. L'eau, dans les crues du lac et de la rivière, inonde les rues, descend dans les magasins, dans les sous-sols. Vite un architecte ingénieux se présente ; il exhausse chaque maison sur ses fondements au moyen d'une ligne de vis calantes qui la soutiennent tout autour. Sur ces crics puissants, l'édifice s'élève peu à peu, et finalement on comble par de nouvelles fondations l'espace demeuré vide. Des îles tout entières de maisons ont été ainsi ex- haussées de deux ou trois mètres au-dessus de leur ni- veau primitif, et ceux qui ont visité l'exposition univer- selle de 1867 à Paris ont pu voir, dans la section améri- caine, les dessins qui représentaient tous les détails de cette incroyable opération. N'allez pas au moins imaginer que les habitants quittaient pour si peu leurs demeures. Ils allaient et venaient, vaquant à leurs travaux habituels, pendant qu'on soulevait leur maison. De Chicago, cette coutume hardie est passée en d'autres villes d'Amérique, et il nous souvient d'avoir vu à San-Francisco en 1859 élever de la sorte un grand hôtel entièrement construit eh briques sans qu'aucune fissure ait eu lieu. Les voyageurs étaient restés, prenaient leurs repas, passaient la nuit sous ce toit pour ainsi dire suspendu dans le vide et qui mon- LES DEUîi RIVALES DE L'OUEST, 105 tait lentement. Voici maintenant bien autre chose : on ne s'est pas contenté d'exhausser ainsi les maisons, il en est qu'on change absolument de place. Celles-ci sont en bois; on les charge sur une lourde charrelle, tirée par plusieurs paires de vigoureux chevaux, et on les trans- porte vers le nouvel emplacement qu'on a choisi. Pen- dant ce temps, la cheminée fume et la ménagère vaque à tous les soins de l'intérieur. A San-Francisco, à Chicago, j'ai été quelquefois témoin de celte transplantation, de celte promenade des maisons en plein jour par les rues de la cité. Rien ne saurait donner une meilleure idée de l'auda- cieuse témérité des habitants de Chicago que ce qui est arrivé dans cette ville à la suite de l'incendie des 8 et 9 octobre 1871. Le feu dura vingt-deux heures et ne s'étei- gnit que devant les eaux du ciel, (jui tombèrent avec une violence inouïe; une surface de plus de 800 hectares, le quart de l'élendue de la ville, la surface du bois de Bou- logne, fut entièrement brûlée; 17 000 maisons furent dé- truites, sans compter tous les édifices privés ou publics ; 100 000 citoyens se trouvèrent tout à coup sans asile, et plusieurs centaines de victimes disparurent au milieu des flammes. La perte totale en argent fut évaluée à p-rès d'un milliard de francs Le lendemain du sinistre, il ne restait plus sur le sol calciné que des décombres, et çà et là quelques pans de murs debout. « C'était comme la prairie aux pi-emiers jours de Chicago, » me disait sur les lieux, il y a quelques mois, un témoin de ce lamentable désastre. Eh bien ! peu de jours après, au milieu des cendres en- core fumantes, les architectes tendaient leurs cordeaux et crayonnaient leurs devis. Personne ne perdit courage, toute l'Union d'ailleurs vint au secours de la pauvre in- cendiée, et Ciiicago sortit de ses ruines plus resplendis- 166 LE MONDE AMÉRICAIN. santé que jamais. Nulle part on ne rencontre en Amérique de plus beaux édifices, des rues plus larges, mieux pavées, de plus somptueuses demeures, des hôtels plus gigantes- ques et à façade plus monumentale. A Thôtel Tremont, rebâti plus riche qu'avant, un des piliers du majestueux por- tique qui forme la principale entrée de la maison porte gra- vées sur la pierre les dates de la destruction de l'hôtel par les incendies successifs qui ont désolé Chicago, et l'auti'o pilier les dates de la reconstruction ; c'est là tout. Cette inscription, dans sa laconique simplicité, a quelque chose de romain. J'en félicitai le propriétaire de Tremont, un vénérable vieillard qui surveillait encore lui-même les nombreux services de sa maison. « Ah! monsieur, me dit-il, il y a quarante ans que je suis venu ici pour la pre- mière fois, je n'ai jamais quitté la ville. Nous en avons vu de belles, allez, pendant tout ce temps, et le feu ne nous a guère épargnés ; mais mon hôtel s'est toujours relevé à la même place avec le même nom, et s'est chaque fois agrandi, n Il m'a été donné de voir à l'œuvre les citoyens de Chi- cago au milieu d'une de ces calamités qui ne les visitent que trop souvent. Le 13 juillet 1874, dans la nuit, un nouvel incendie éclatait dans la ville. J'arrivai le 14 au malin, de très-bonne heure, par le train de Cincinnati, d'où j'étais parti la veille au soir, presque à la mémo heure où le feu prenait à Chicago. Une lampe à pétrole s'était, disait-on, renversée dans une de ces bicoques comme il n'en reste que trop dans cette ville, où se cou- doient partout le luxe le plus effréné et la misère la plus abjecte. Par suite de la chaleur et de la sécheresse de l'été, le bois dont sont bâties ces cahutes s'enflamme comme une allumette. On avait fait effort de tous côtés pour arrêter le feu, qui s'était dés le premier moment LES DEUX RIVALES DE L'OUEST. lC7 démesurément étendu, et il avait défié longtemps toutes les pompes. Les manœuvres avaient été mal dirigées, un commandement intelligent avait, parait-il, fait défaut, et en quelques heures une bonne partie de la ville, deux ou trois grands hôtels, plusieurs églises, nombre de riches maisons dans les belles avenues Wabash et Michigan, avaient été la proie des flammes; la Poste avait failli dis- paraître. La limite sud de l'incendie de 1871 avait été, dans le quartier qui regarde le lac, envahie par celle de 1874; mais la surface totale brûlée était beaucoup moin- dre, seulement 25 hectares. Comme nous arrivions et que la locomotive passait devant Ifts maisons encore en feu, les enfants des rues, ces petits vendeurs de journaux qu'on retrouve partout aux États-Unis, montèrent dans le train et vinrent nous vendre les newspapers parus à l'instant, qui donnaient tous les détails de l'incendie à peine éteint, l'évaluation de toutes les pertes et des conseils pour l'ave- nir, ^ous ne savons si ces conseils seront suivis, s'il sera, par exemple, défendu maintenant de bâtir en bois, au moins dans le centre de la ville, et si l'on en aura éloigné les chantiers de bois que possède en si grand nombre Cliicago; du moins les plus puissantes compagnies d'assu- rances contre l'incendie se sont entendues pour refuser désormais de prendre aucun risque dans une ville si sou- vent et si terriblement atteinte. Le matin de l'incendie du 15 juillet, le long du lake- parc, sorte de square, nu qui s'étend devant le lac, on voyait des files de charrettes stationnées, et gisant par terre un amas confus de meubles, de linge, d'ustensiles divers, épaves arrachées au désastre. Des familles attris- tées étaient campées en plein vent ou sous la tente, en attendant d'avoir trouvé un gîte. Dans la journée, je visi- tai le quartier en ruines, brûlant encore. Quelques liabi- 1C8 LE MONDE AMÉRICAIN. tants éplorés venaient eux-mêmes y faire une dernière inspection et voir si, au milieu des débris, ils ne rencon- treraient pas quelqu'un de ces objets précieux dont ils déploraient la perte. Deux jours après, pendant que les cendres fumaient toujours et que des langues de flamme sortaient par instants de monceaux de moellons tout noircis, on songeait déjà sur quelques points à rebâtir les édifices détruits, et le maçon allait plantant des piquets, chancelant sur les pierres entassées, au risque de se faire écraser par un pan de mur fissuré qui, perdant inopiné- ment l'équilibre, s'écroulait tout à coup. C'est à la suite des malheurs publics du genre de ceux qu'on vient de raconter que se révèle un des côtés les plus louables du caractère américain. Les mois de solidarité, de mutualité, ne sont pas prononcés souvent aux États- Unis, mais on les y met volontiers en usage. On y pra- tique l'amour du prochain sans ostentation, sans distinc- tion d'individu. A la suite de l'incendie de 4874, j'ai été témoin de quelques exemples touchants. Un de nos com- patriotes, pourquoi ne le nommerais-je pas? c'était M. Car- rey, vice-consul de France à Chicigo, brûlé pour la deuxième fois, venait de perdre tout ce qu'il avait et d'être jeté à la rue par le feu avec sa femme et sa fille. Immé- diatement on lui offrit asile et argent, et cela d'une façon aussi gracieuse que discrète : « Venez, vous aurez un ap- partement à vous, vous serez libres, nous avons un étage d'inoccupé. » Cet autre mettait sa bourse à sa disposition, ou plus délicatement encore envoyait un chèque acquitté. Les offres venaient même du dehors; c'était à qui s'em- presserait d'écrire, d'accourir. 11 en était de même vis-à- vis de tous ceux qui venaient d'être frappés d'une façon aussi cruelle et inattendue. Toutes ces offres se faisaient sans bruit, comme à la dérobée. Au milieu de ce monde LES DEUX RIVALES DE L'OUEST. 109 agité, menacé de toute manière, chacun comprend qu'il faut s'entr'aider. ■ Cliicago, situé sur la pointe sud-ouest du lacMichigan, à l'embouchure de la rivière qui a donné son nom à la ville et qui s'y divise en deux bras également navigables, est une des places de comm.erce les plus animées du globe. Son port n'est pas sur le lac, à découvert; il est sur les deux bras de la rivière, entièrement protégé. 11 n'en est aucun en Amérique, sauf cehii de New-York, qui soit vi- sité par autant de navires et qui en contienne autant à la fois. Quoi d'étonnant?.Le lac Michigan et tous les autres grands lacs avec lesquels il est en communication directe composent ensemble une immense mer intérieure, sillon- née par une flotte de bateaux à voiles et à vapeur. A ces milliers de navires, qui presque tous viennent toucher à Chicago, il faut joindre le réseau de chemins de fer qui y conduit de toutes les villes de l'Union. Nulle part, même à New- York, on ne constate plus de mouvement et un pa- reil transit. Dans le quartier des affaires et des ports, ce ne sont qu'allées et venues de charrettes chargées de lourds . olis. Un bruit de sifflet à la fois strident et sourd, comme le beuglement prolongé d'un bœuf sauvage, frappe à chaque instant les oreilles. C'est un remorqueur à vapeur qui s'avance et demande qu'on manœuvre bien vile un des ponts-levis pour que le voilier qu'il traîne puisse pas- ser. Plusieurs navires viennent quelquefois à la file l'un de l'autre. Cette manœuvre des ponts est par moments incessante, de sorte qu'en certains points on a dû ména- ger des tunnels sous la rivière pour empêcher que la cir- culation des piétons et des voilures ne soit trop longtemps arrêtée ; c'est en petit comme à Londres sous le tunnel de la Tamise, Par la rivière qui la baigne et le canal qui réunit celle-ci 170 LE MONDE AMÉRICAIN. à la rivière de l'IUinois, Ciiicago est en communication directe avec le Mis^^issipi et de là le golfe du Mexique. Ce canal n'a coûté aucune peine à établir. La ligne de partage, entre les eaux du lac et celles du golfe est tellement indé- cise que dans les grandes pluies les eaux hésitontes des- servent indifféremment l'un ou l'autre bassin. En somme, aucune ville continentale, même en Chiner ne possède un svstème naturel de communications aussi étendu, aussi bien dessiné et, répétons-le, aussi perfectionné par les hommes. Ceci nous donne immédiatement la clef de l'im- portance commerciale de Chicago. En 1873, on estimait à 2 milliards et demi de francs le montant du commerce d'importation et d'exportation de cette ville privilégiée. Ce chiffre est le tiers de celui de toute la France pour cette même année, et le double de celui des deux plus grandes places de l'Inde, Bombay et Calcutta. En 1875, on a reçu de Chicago 100 millions de boisseaux ou2 640 000 tonnes de grains et de farines, le Jiuitième de tout ce que l'Union, le quart de tout ce que les États de l'ouest ont produit * ; c'est aussi le double de la quantité qui se manipule dans les meilleures années à Odessa ou à Mar- seille, les deux premières places de l'Europe pour le com- merce des grains. Qu'ajoutera ces éléments de succès? Que 4 260 000 porcs, 845 000 bœufs et 540 000 moutons, ont été enregistrés en 1874 dans le parc à bestiaux de Chicago. Depuis que cette curieuse ville existe, les divers chiffres qui témoignent de son importance n'ont cessé d'augmenter d'année en année ; jamais la loi de progres- sion n'a fait défaut sur aucun point, même après le grand 1 Voyez, sur la production agricole des États-Unis, le remarquable et patient travail de M. Samuel B. Ruggles, Tabiilar statemcnts from 1840 to 1870 oflhe agricultural producls of tlie States and Teirito- ries, New-Yuik, 1874. LES DEUX RIVALES DE L'OUEST. 171 incendie de 1871. Où cola s'arrètera-t-il , et Chicago dépassera-t-elle un jour New-York, comme elle le pré- tend ? On est porté à rechercher la solution de ce pro- blème, cjui se présente pour la première fuis aux médita- tions de l'économiste, surtout quand nous allons faire voir que dans une autre ville de l'ouest, à Saint-Louis, la vraie rivale de Chicago, on signale un phénomène analogue. C'est une nouvelle métropole qui a non-seulement la pré- tention de l'emporter sur la précédente et de concentrer un jour dans ses eaux le principal trafic de ces contrées, mais encore de dépasser, elle aussi, New- York. m Gaint-Louis et la vallée du Mississipi. La France a la première colonisé, sinon découvert la vallée du Mississipi. En 1718, elle jetait les fondements delà Nouvelle-Orléans vers les embouchures du grand fleuve. Les gigantesques entreprises financières de Law, entées sur les actions de la compagnie du Mississipi, et qui devaient avoir une issue si subite et si malheureuse, eurent au moins l'avantage d'attirer l'attention sur les richesses de l'immense vallée américaine. En 1762, le gouverneur général de la Louisiane accordait au nom du roi aux sieurs Laclède, Chouteau et consorts, oiganisés en société pour l'exploitation des fourrures tirées des champs de chasse des Peaux-Rouges, le droit d'établir des postes de troque le long du .Mississipi et de ses affluents. Deux ans 172 LE MONDE AMERICAIN. après, le principal de ces postes était fondé à cinq lieues en aval du point où le Missouri unit ses eaux à celles du Mississipi, et sur la rive droite de ce dernier. Les Français l'appelèrent Saint-Louis. La petite bourgade, presque entièrement peuplée de trappeurs qui couraient pendant l'été les prairies, n'eut pas des débuts bien brillants. Elle ne renfermait que 1200 habitants en 1805. Cette même année, la Louisiane tout entière fut cédée aux États-Unis par le premier consul, qui avait besoin d'argent, et qui saisit avec empressement cette occasion d'augmenter la puissance d'une nation ennemie de l'Angleterre. Une somme de 60 millions de francs suffit à payer celle vaste province, dont les limites n'étaient pas même tracées, et qui, dépassant la vallée du Mississipi, s'étendait jusqu'à rOrégon, sur les rivages du Pacifique. Sous les libres institutions américaines, qui laissent tant d'initiative aux colons, Saint-Louis fit des progrès.rapides, augmenta bien vite en population. Quand sa charte municipale fut enre- gistrée en 1822, la ville, tout à fait transformée, comptait déjà 5000 habitants. Quelques planteurs, quelques mar- chands, étaient venus s'ajouter aux familles des traitants et des coureurs des bois qui auparavant l'occupaient presque seules. Désormais l'essor de Saint-Louis ne s'arrête plus. En 1850, elle avait 75 000 habitants, 160 000 en 1860, et 310 000 en 1870, doublant ainsi en population tous les dix ans. En 1873, la chambre de commerce de Saint-Louis inscrivait dans son compte rendu annuel le chiffre de 428 000habitants, et aujourd'hui on calcule que Saint- Louis renferme, comme Chicago, environ 500 000 âmes. Il est peu de villes en Amérique aussi bien situées que celle-ci : elle est au milieu de la vallée mississipienne, elle se trouve à égale distance de l'extrémité des grands lacs et du golfe mexicain, des rivages atlantiques et du LES DEUX RIVALES DE L'OUEST. 17r. flanc des Montagnes-Rocheuses, au centre d'un cercle de 900 milles de rayon, elle a enfin autour d'elle pour s'étendre un champ préparé comme à dessein. Alors que New-York étouffe dans son île rocheuse de Manhattan, que Philadelphie est confinée dans une plaine hasse entre la Delaware et le Schuylkill, Washington sur un plateau sableux et stérile, Chicago dans une prairie marécageuse, Cincinnati au pied de coteaux pierreux, Saint-Louis peut se développer à volonté dans une campagne ravissante qui va s'exhaussant peu à peu en quittant la berge du Mississipi, et que des collines ondulées, couvertes de forêts, limitent seules à l'horizon lointain. Aucune ville aux États-Unis ne présente un coup d'oeil aussi magique que celle-ci, quand on parcourt le milieu environnant, baigné par le grand fleuve qui y promène majestueusement ses ondes. La ville est assise sur un lit de calcaire et d'ar- gile qui lui donnent tous les matériaux dont elle a besoin pour ses nombreuses bâtisses et lui permettent d'ouvrir partout des puits d'eau vive. L'eau descendue des collines est emprisonnée dans un vaste bassin ; celle du Mississipi est elle-même recueillie dans des réservoirs où elle se filtre, et de là répandue abondamment par d'énormes pompes à vapeur sur toute la cité. Le caractère des habitants de cette ville heureuse a conservé comme une marque de leur première origine. Les Français y sont assez nombreux, et parmi les descen- dants des anciens colons on retrouve un je ne sais quoi de distingué, de poli, comme un reste de vieille urbanité qui s'est cantonné dans ce centre populeux de l'.Amérique. On ne relève rien de pareil dans nulle autre ville, sauf dans certains États du sud, à la Nouvelle-Orléans, par exemple, dont les femmes créoles ont un renom d'esprit, d'élégance et de beauté qu'elles méritent de tous points, tandis que 174 LE MONDE AMÉRICUN. dans les villes de la Nouvelle-Angleterre une réserve puri- taine, une sorte de pédanterie et de raideur britannique, amoindrissent, surtout chez les femmes, les meilleurs dons naturels. A Saint-Louis, les Chouteau, les Laclède et d'autres, considérablement enrichis à la suite des in croyables développements qu'a pris la petite colonie que leurs pères fondèrent il y a un siècle, ont longtemps donné et donnent encore le ton à la cité, l'exemple des bonnes manières. C'est quelque chose d'analogue à ce qui a eu lieu à New-York jusqu'à ces derniers temps dans les familles des knickerbockers, ces descendants des premiers colons hollandais qui fondèrent Njeuw-Âmsterdam en 1614. Depuis New-York est devenue une ville d'un million d'âmes, et le flot des immigrants lui a fait perdre ou du moins a beaucoup atténué son premier caractère. Saint- Louis n'a pas encore perdu le sien, et la bonne société y est fière du cachet de distinction qu'elle a su conserver. Ses salons ne s'ouvrent pas du reste aisément au voya- geur ; on n'est plus ici à Chicago, où les facilités de rela- tions se ressentent de la familiarité des coutumes, et où l'on entre en conversation avec vous dans la rue, dans un lieu public, sans vous connaître. De quelques centres à la lois élégants et policés s'est dégagé comme un rayonne- ment qui a gagné toute la population de Saint-Louis ; la différence est frappante quand on arrive en une nuit de la métropole de l'Illinois dans celle du Mississipi. Ici com- mence le sud ; on en a gardé les habitudes aristocra- tiques, on y avait hier des esclaves, et l'opinion politique qui domine est celle des « démocrates, » alors qu'à, Chicago on est plutôt resté fidèle au parti « répu- blicain. » Pour être de manières cultivées, on n'en est pas moins Américain. A Saint-Louis pas plus qu'ailleurs, il n'y a c LES DEUX RIVALES DE L'OUEST. 175 d'oisifs ; tout le monde travaille et doit gagner de l'ar- gent. On n'a que l'embarras du choix, suivant la nature d'affaires qu'on veut entreprendre. L'exploitation des mines de houille, de fer, de plomb, les opérations mélal- lurgiques, la vente des bois, des grains, la préparation des farines (la marque de Saint-Louis est la première des Étals-Unis), la fabrication des vins, entreprise sur les vignobles du pays, l'importation des cotons et des tabacs du sud ou bien du bétail, le trafic des viandes salées et des provisions de tout genre, manufacturées, emmagasinées à Saint-Louis et expédiées ensuite dans tout le far-west comme à Chicago, et de plus dans tous les États du sud, tels sont les principaux éléments du commerce de cette importante cité. 11 faut y joindre les affaires de banque et de commission, qui donnent aussi une grande anima- tion à cette place et en font la digne rivale de Chicago. Saint-Louis est comme cette dernière ville un grand entrepôt de tous les produits de l'ouest, la principale nourricière des chemins de fer qui desservent l'Atlan- tique ou le golfe mexicain. Déplus, si Chicago a ses lacs, elle a son grand fleuve, le Mississipi, qui la relie direc- tement à la Nouvelle-Orléans par un service quotidien d'innombrables bateaux à vapeur. C'est en 1812 que le premier steamboat a jeté l'ancre au pied de la levée du Mississipi à Saint-Louis, cinq ans à peine après que Fulton eut lancé son Clermont sur la Ri- vière du nord à New-York. Depuis, c'est par milliers qu'il iaut compter les navires à vapeur qui sont allés et venus entre Saint-Louis et les divers ports du grand fleuve, ou encore ceux de l'Ohio : Louisville, Cincinnati, Piltsburg. Il y a là une ligne d'eau de plus de 2000 milles de dé- veloppement que parcourent quotidiennement les steum- hoats : c'est la distance de Marseille à Alexandrie. La gra- 176 LE MONDE AMÉRICAIN. vure a bien souvent reproduit la forme originale, les gigantesques proportions de ces navires de rivière aux roues à palettes, au balancier extérieur, à la double che- minée, vraies maisons flottantes à trois étages, munies do gracieuses verandahs, et où tout le luxe est comme à plaisir entassé. Ce ne sont partout, dans les salons, dans les cabines, que tapis et tentures, décors de toute sorte, meubles fouillés avec art, du goût le plus délicat. En été, des familles par bandes, une foule de touristes joyeux prennent passage sur ces bateaux, pendant qu'on charge tout autour, à la descente les barils de pétrole, de farine, de salaisons, les provisions de toute espèce, — à la montée les balles de coton, les sacs de riz ou les bou- cauts de sucre et de tabac. Par moments, un incendie vient surprendre au milieu des eaux les voyageurs sans défiance : le coton prend feu, ou bien le pétrole fait ex- plos'on, lance partout ses flammes sinistres, et des cen" taines de voyageurs sont pour jamais engloutis dans le fleuve : le feu ni l'eau ne pardonnent. Quelquefois ce sont des troncs d'arbres, arracbés par le courant aux rives mouvantes du fleuve, qui viennent s'implanter dans son lit, cachés par les hautes eaux ; on butte contre ces énor- mes et dangereux chicots qu'on ne voit pas, et ils éven- trent le navire : cargaison et voyageurs sont perdus. Enfin ce peut être la chaudière à vapeur qui saule et projette en l'air tout ce qui est à bord. Avant l'établissement des chemins de fer, quand deux bateaux partaient ensemble et luttaient entre eux de vitesse, cette nature d'accident était surtout fréquente. Deux fois, dans mes voyages en Amérique, en 1868 et tout récemment en 187.4, j'ai recueilli sur quelques-uns de ces tristes désastres d'épouvantables détails. Sur l'O- hio, des steamhoats chargés de monde ont pris feu . par LES DEUX RIVALES DE L'OUEST. 177 l'inflammation 'du coton ou par celle du pétrole. Surpris tout à coup au milieu de la nuit, la plupart des passagers ont été brûlés ou noyés. Chaque fuis, au milieu d'un ef- IVoyable pêle-mêle et de cris déchiianls, les familles se sont vues pour toujours séparées; chaque fois des cen- taines de personnes ont péri. Si des actes de dévouement stoïque ont été signalés, des actes d'égoïsme atroce l'ont été aussi ; bien mieux, la bête humaine a repris le dessus, et, de la part de ceux qui étaient accourus au secours du navire incendié, des scènes de vol et de pillage ont eu lieu. 11 ne se passe pas d'année, de quelque précaution, de quelque vigilance que l'on use, sans que de nombreux si- nistres viennent ainsi épouvanter les populations. On se raconte ces histoires navrantes, que les journaux répan- dent dans tout le pays avec leurs plus horribles détails, puis on recommence de plus belle à naviguer sur les ri- vières. On fait ici bon marché d-» la vie, et dans rélernello lutte pour l'existence chacun va gaîment au combat, sans souci de ce que le lendemain lui réserve. Il n'y a de grande colonisation qu'à ce prix. C'est un des curieux spectacles que présente le Missis- sipi à Saint-Louis que la file immense de ces navires à va- peur ancrés à la levée du fleuve d'où s'élève doucement le coteau sur lequel est assise la ville. Sur la jetée en pente, pavée de larges dalles, c'est un va el-vient continu de marchandises qu'on charge et qu'on décharge. Le nègre affranchi, l'esclave d'hier, est resté le portefaix préféré. Il va sûrement sur la planche branlante qui unit le quai au navire, haletant, suant, portant sur son dos robuste les pesants colis ou les remuant à la brouette. Quand la maichandise est trop lourde, quand ce sont, par exemple, des balles de coton ou d'énormes cubes de pierre de taille, alors on la manœuvre au moyen des grues à vapeur amar- 12 178 LE MONDE AMÉRICAIN. ré S au rivap:e, qui la prennent à bord et la chargent sur les chnrn'Kes, ou font le travail coniraire. Tout ce mou- vement donne aux quais de Saint-Louis une animation particulière. Si ce n'est pas le mèiue spectacle que celui d'un vaste port de mer qui expédie des flottes dans le monde entier, comme New-York, on n'en sent pas moins qu'oa est dans une métropole intérieure, le plus grand port du plus grand fleuve de l'Amérique. Quand le steani- boat lève l'ancre, le coup d'œil est non moins saisissant. Les voyageurs, groupés dans les galeries extérieures, sa- luent leurs amis restes au rivage. Les mains, les mou- choirs, les chapeaux s'agitent, on s'appelle une dernière fois, pendant que la double cheminée des chaudières vo- mit dans l'air son lourd panache de fumée, et que les i:è- gres du bord, massés à la proue ou virant le cabestan, font entendre en chœur leur poétique canlilène, aux notes aiguës ou traînantes, to jours la même depuis les pre- miers temps de l'escla /âge, et rapportée sans doute du rivage africain par quelque trouvère indigène. A la Nou- velle-Orléans, la levée du Mississipi est encore plus ani- mée qu'à Saint-Louis. Là s'embarquent ou se débarquent la moitié des cotons produits par les États-Unis, et les na- vires arrivent de tous les points du globe. Le départ des steamboats a lieu le soir. Ils remontent plusieurs à la fois les majestueuses eaux du fleuve, qui est large en ce point comme un bras de mer ; ils en desservent tous les affluents, la Rivière-Rouge, l'Arkansas, qui sont les plus proches, l'Ohio, le Missouri. Le voyage dure plusieurs jours, bien qu'on ne perde jamais la terre de vue. Si la communication de Saint-Louis avec les Etats du sud se fait tout naturellement par le grand fleuve, avec les États de l'est un obstacle s'était jusqu'ici interposé, l'absence de tout pont sur le Mississipi cl la difficulté d'en 6C O T3 M > LIBPARV 013 LES DEUX RIVALES DE L'OUEST. 179 jeter un. La largeur du fleuve est sur ce point de 500 mè- tres; en outre, le lit en est profond, les eaux changent souvent de régime, et le banc de sable qui les porte et qu'elles-mêmes déposent et agitent varie quelquefois de plusieurs mètres d'épaisseur. Des crues subites déplacent ces terres meubles par masses considérables. 11 fallait donc, pour établir les piles d'un pont, descendre jusqu'au roc solide, qui est situé à 50 mètres au moins au-dessous du niveau moyen des eaux. Il y a quelques années on a préludé à ce travail, réputé jusque-là impossible. On a atteint le roc au moyen de caissons à compartiments où descendaient les ouvriers et où l'on injectait de l'air com- primé. On a vidé au dehors, au moyen de pompes à va- peur, les sables et l'eau d'infiltration, qui passaient encore malgré la pression de plusieurs atmosphères main- tenue dans l'appareil. C'est de cette façon qu'on a com- mencé à construire sous l'eau, au milieu de toute sorte d'obstacles, les énormes fondations des piles. Elles sont tout en granit et s'élèvent, au nombre de quatre, au- dessus du niveau de la rivière comme d'indestructibles tours bâties pour l'élernité, une sur chaque berge et deux au milieu du fleuve, également espacées des bords. Les arches qui s'appuient sur ces piles sont formées d'é- normes tubes d'acier creux à l'intérieur et juxtaposés deux par deux. Les deux arches extérieures ont plus de loO mètres d'ouverture, celle du milieu dépasse 158; c'est une fois et demie la largeur de la Seine à Paris. La hauteur de l'arche principale au-dessus des eaux moyennes est de 24 mètres mesurés sous la clef de voûte, et celle des deux autres de 22, de telle sorte qu'un bateau à va- peur peut aisément passer sous ces arches avec sa che- minée un peu raccourcie, ou en l'inclinant momentané- ment par le milieu au moyen d'un levier à bascule. 180 LE MONDE AMÉUICAIN Celle œuvre grandiose a répondu du mieux possible à l'obligalion qui lui était imposée de ne gêner aucunement la navigation. Le pont a deux tabliers, le supérieur pour les piétons et les voitures, l'inférieur pour le passage des trains de cliemins de fer. Ceux-ci entrent dans la ville par un tun- nel ouvert à la suite du pont et se terminant à une gare centrale. Quatorze lignes ferrées aboutissent au pont mo- numental de Saint-Louis. Le tablier supérieur est assez large pour servir de promenade pul)lique. On y a mé- nagé, au-dessus de la pile du milieu, un vaste hémicycle où se réunit par moments le soir la musique militaire. On jouit de ce belvédère d'une vue magnifique. A ses pieds, on a la file sans fm des steamhoats amarrés à la rive, que l'incendie a un jour violemment détruits au nombre de vingt à la fois. A droite, se profile à hauteur du pont la ville, à laquelle est annexée depuis 1870 celle de Carondclet, que les Français fondèrent en même temps que Saint-Louis et qu'ils avaient appelée Yide- Poche; c'est devenu un centre industriel de premier or- dre. A gauche-, dans une pluine basse, s'étend Ea&t-Saint- Louis, ou Saint-Louis de l'est, avec ses nombreuses gares et son parc à bestiaux. Ici commence l'Étal d'IUinois, que le Mississipi sépare de celui du Missouri. En prolongeant les regards devant ou derrière soi, jusqu'à l'horizon, on voit une campagne verdoyante, coupée du nord au sud par une large bande argentée, un peu sinueuse, qui si- mule une eau dormante, mais n'en roule pas moins à la mer une des plus grandes masses liquides qui se meu- vent sur le globe. ' Le pont sur lequel nous sommes et d'otj ce magique pano- rama se déroule aux regards est le plus hardi en ce genre qui existe, puisqu'il est jeté, au moyen de trois arches LES DEUX RIVALES DE L'OUEST. 181 seulement, sur un fleuve d'un demi-kilomètre de large, et que c'est le premier pont qui ait été construit entière- ment en acier. Le pont d'Omoha sur le Missouri, récem- ment achevé, et qui fait communiquer les railroads de l'ouest avec celui du Pacifique, a une longueur à peu près double, mais il a environ quatre fois plus d'iirclies (il arches, qui ont chacune 76 mètres 1/4 d'ouverture], et le tablier n'est élevé que de 15 mètres seulement au- dessus des hautes eaux. J'ai visité au mois d'août 1874 le pont de Saint-Louis, presque entièrement terminé. L'ingénieur en chef était absent; il venait d'être envosé en Europe pour y étudier les travaux exécutés aux embouchures des fleuves à del- tas, notamment celles du Rhône et du Danube, et ensuite commencer aux emboucliures du Mississipi, qu'on va en- fin canaliser, des opérations analogues. L'ingénieur en chef adjoint, M. Flad, le coopérateur zélé de M. Eads, était également hors de Saint-Louis, et ce fut un des in- génieurs ordinaires qui voulut bien me montrer les di- vers dessins de cet intéressant travail, lesquels forment un immense atlas in-lolio, et me donner à ce sujet tous les renseignements nécessaires. 11 fit plus : il consentit à me servir de guide, et je pus descendre, grâce à lui, dans l'intérieur du pont. J'en visitai le curieux treillis métal- lique qui unit les deux tabliers et ceu.x-ci aux arches. J'examinai les points où les arches s'appuient sur les piles. Les ouvriers achevaient de donner la dernière cou- che de peinture au métal pour le préserver de l'oxydation extérieure. J'admirai partout la légèreté de l'œuvre unie à une grande solidité. S'il m'était permis de hasarder une critique, je dirais que le seul défaut que j'y relevai fut le dos d'âne du tablier supérieur : il nuit beaucoup à l'élé- gance de la construction et à l'harmonie du coup d'œil. 182 LE MOSDE AMÈP.ICAIS. Poursuivant mon investigation, j'enlrai dans le tunneï sous la ville qui fait siiile au lablier inférieur. Je parcou- rus sur la longueur de ce tablier une partie du pont. La construction est tout à jour, on s'avance sur les traverses et les rails; à peine a-t-on fait quelques pas que le vertige vous prend, si l'on n'est pas habitué à se promener ainsi à 25 mètres au-dessus de l'abime. Je fus bien vite obligé de rebrousser chemin. Les couvreurs qui courent sur nos toits auraient seuls pu faire concurrence aux ouvriers du pont, que je voyais aller et venir et travailler avec la plus grande aisance à cette hauteur de six à sept étages et le Mississipi au-dessous d'eux. A l'époque où je visitai le pont de Saint-Louis, les trains n'y passaient pas encore. Quelques jours après, il était entièrement terminé, et les nombreuses lignes de che- mins de fer qui convergent sur East-Saint-Louis prenaient librement cette voie. Auparavant on déposait les voyageurs sur la rive gauche, et des omnibus acquittant un péage parcouraient le tablier supérieur du pont et les amenaient en ville. Avant l'établissement du pont, on passait sur des bacs à vapeur, dont quelques-uns fonctionnent encore et tentent une dernière lutte au moyen d'un péage au ra- bais. Lors de ma première visite dans ces contrées en 1868, c'est sur l'un de ces bacs que je débarquai à Saint- Louis. Le froid était intense, le fleuve gelé ; la navigation n'en continuait pas moins, car le Mississipi ne se prend jamais tout à fait, tant son courant est rapide à Saint- Louis, à cause même du rétrécissement des rives. A Omaha, le Missouri a 900 mètres de large, à Saint-Louis, le Mississipi, qui vient de recevoir le Missouri, n'en a, nous le savons, que 500. Vers le milieu de décembre 1868, pendant que j'étais encore dans ces parages, le thermo- mètre s'arrêta une nuit à 25 degrés au-dessous de zéro. LES DEUX RIVALES DE L'OIEST. 183 Le surlondomain je quittai la ville, et nous descendîmes sur le Misïissipi de Saint-Louis au Caire en bateau à va- peur pour prendre là le clioniin de fer qui mène à la Nou- velle-Orléans. Le steamhoat s'avançait hardiment à travers les glaçons, qui enconibraitMit le fleuve et descendaient avec lui. La coque du navire était comme déchirée par une scie au contact de ces glaçons ; c'était un bruit in- quiétant et un ébranlement général. Le c;ipitaine n'en lit pas moins continuer la marche, et les passagers ne sem- blaient aucunoment prendre garde au péril qui les mena- çait. La témérité est dans les habitudes des Américains, mais souvent ils la payent cher. Saint-Louis ne montre pas seulement avec orgueil son pont sur le Mississipi ; cette ville est fière aussi de l'im- mense parc à bestiaux qu'elle vient de construire sur l'au- tre rive du grand fleuve, et qui n'a pas coûté moins de 6 millions de francs. Le bétail y arrive des plus lointains États, du fond de l'Arkansas et du Texas. Les compagnies de chemins de fer ont tout prévu pour le transport facile des animaux, et les bergers ou les expéditionnaires peu- vent accompagner eux-mêmes leurs bêtes, ou les consi- gner à des courtiers ou commissionnaires à demeure. Tout a été disposé dans cette intention. Le parc, qui peut abriter à la luis doOOO moutons, 6 000 porcs, 10 000 bœufs et plusieur.s centaines de < hevaux, couvre une éten- due de 160 hectares. Il est muni d'un hôtel, d'un télé- graphe, d'une bourse, de bureaux pour les employés et les divers marchands. Les étables sont toutes distinctes et couvertes, et non plus quelques-unes à l'air libre, celles des bœufs, par exemple, comme à Chicago. Partout l'eau coule en abondance. Une machine la fait monier d'un puits dans un édifice spécial où sont quatre immenses ré- servoirs; delà elle s'épanche dans des conduits souter- 184 LE MONDE AMER[CÂIN. rains qui l'amènent partout où il en est besoin. L'établis- sement est éclairé au gaz. Dans de vas'es greniers sont emmagasinés séparément le foin et le maïs pour la nour- riture des animaux. Les princif aies lignes de chemins de fer qui touchent à East-Saint-Louis convergent sur ce par(; par des embranchements. Des couloirs ingénieusement disposés permettent d'amener sans encombre le bétail des wagons dans les compartiments qui lui sont réservés, et de- ceux-ci de nouveau dans les wagons quand il est vendu. D'énormes bascules, celles de Fairbanks, qui ont obtenu la grande médaille à l'exposition de Vienne en 1873, permettent de peser à la fois, sur une seule plate- forme, des troupeaux tout entiers. Elles peuvent faire équilibre à 50 000 kilogrammes et sont sensibles à un quart de kilogramme. Une balance de ce genre est un vrai monument> il faut pour la maintenir une lourde charpente comme colle d'une maison. Abreuvé, nourri, refait, soigné, le bétail est réexpédié vers les États qui le réclament, ou conduit dans les ate- liers de boucherie mécanique et de salaison de la ville, analogues à ceux de Chicago. Un établissement spécial pour l'étouffemcnt dans l'eau chaude, le découpage et la salaison des porcs, a été édifié au voisinage du parc et peut tuer et saler par jour jusqu'à 6000 bêtes. Le coup d'œil du parc est curieux au moment où se font les arri- vées et les expéditions. Les bergers, les conducteurs de bœufs de l'extrême ouest, la figure hàlée, les vêtements couverts de poussière, les jambes armées de grosses bottes, le long fouet à la main, y présentent des types vi- goureux et fiers, faits pour tenter le crayon de l'artiste. Le parc d'East-Sainl-Louis n'existe que depuis seize mois, et, s'il n'a pas encore l'importance de ce'ui de Chicago pour le nombre des animaux qu'il reçoit, il est m eux LES DEUX RIVALES DE L'OUEST. 185 înslallé et construit, et dans quelques années égalera certainement son aîné. Saint - Louis a reçu en 1874 environ 1 million de porcs, 500 000 bêles à cornes et 100 000 moutons, dont une partie est venue dans ce parc. Repassons le Mississipi et rentrons dans Saint-Louis. La ville étaledevant nos veux ses rues marchandes si animées pendant le jour, et ses quartiers élégants où Ton se retire après les affaires. Les artères principales sont sillonnées aux plus lointaines distances, comme dans toutes les cités américaines, par les tramways ou chemins de fer urbains. Toutes les compagnies dont les cars rapides courent sur ces tramways se sont unies en une sorte de fédération fraternelle, et les billets de l'une, qu'on acquiert avec un rabais, si l'on en prend un cet tain nombre, donnent droit à entrer dans tout autre car; ils ont même une valeur courante, celle d'une petite monnaie de papier qu'on re- çoit partout en payement, comme les timbres-poste dans quelques pays. En parcourant la ville dans ces véhicules, on pas^e devant des squares gracieux qui offrent au pro- meneur des sièges commodes et des allées pleines d'om- bre, de verdure et de fleurs. Çà et là se dresse une statue de bronze qui tranche sur le paysage. C'est Benton, une des gloires de Saint-Louis, que l'État de Missouri envoya longtemps au sénat fédéral, un des promoteurs du che- min de fer du Pacifique, le même qui prononça dans un de ses plus beaux discours les fameuses paroles qu'on a gravées sur le socle de sa statue : « C'est ici qu'est l'est, c'est ici qu'est l'Inde, y pour indiquer à ses concitoyens que la route du Pacifique devait être la grande voie com- merciale du monde, la vraie route vers l'extrême Orient. Et Benton, qui disait cela avant que les États-Unis fussent arrivés au Pacifique, avant qu'ils se fussent annexé la Ca- im I,E MONDE AMERICAIN. lifernie, Benton ne s'est pas trompé ; seulement il est mort avant que les événements lui aient donné raison, •avant que le double ruban de fer ait été jeté par les Amé- ricains d'un océan à l'autre. Signalons dans le même lieu la reproduction en bronze de la belle statue de Wasliing- ton par « le citoyen Iloudon » ; l'original en marbre est à Richmond, capitale de la Virginie. Le grand ^rtatuaire passa l'Océan en 1788 pour venir mouler le grand poli- tique, et, comme pour Voltaire, il le fit mettre tout nu, jeta le plâtre sur ses traits et sur son corps, et, poussant jusqu'au bout l'amour de la réalité, n'épargna pas même son épée, ses éperons et ses bottes. On sait ce que Iloudon tira ensuite de sa maquette. Son Washington e&t une œuvre magistrale, égale du Voltaire que nos petits-fils ne cesseront d'admirer comme nous au foyer de la Comédie- Française. Saint-Louis n'a pas seulement des parcs au milieu de ses rues, il a aussi dans son voisinage un superbe jardin botanique, le seul en ce genre qui existe aux États-Unis, orné de magnifiques serres, et don d'un Anglais qui est resté cinquante ans à Saint-Louis, s'y est considérable- ment enrichi dans les affaires, et a fait à sa ville d'adop- tion ce cadeau digne d'un roi. Cet homme bienfaisant n'y a mis d'autre réserve que de finir doucement sa vie au milieu de cet asile fleuri, liberalementouvertatous.il n'est pas permis d'y fumer pour ne pas empester l'air que lespirent les plantes, et le généreux donateur a pensé avec raison que la famille végétale avait droit à tous les égards. Faut-il en finissant citer le champ de foire de Saint Louis, établi vers une autre partie de la ville ? Chaque année, en septembre, il s'y ouvre une exposition agricole où se pressent environ 100 000 excursionnistes, accourus LES DEUX r.IYALES DE L'OUEST. 187 de tous les Étals qu'enserre la vallée du Jlississipi. La surface occupée est de 55 hectares ; c'était hier une forêt, et l'on y montre entre autres curiosités, à côté d'un beau parc à l'anglaise où paissent les daims, un immense cir- (jue dont le pourtour intérieur a 400 niè*lres de dévelop- pement, et qui peut contenir iOOOO spectateurs assis sur deux rangées de sièges ; ôO 000 peuvent eiroutre circuler à l'aise dans deux promenoirs disposés entre chaque rangée : en tout 90 000 spectateurs. Un aimaljle com- patriote, agent consulaire de France à Saint-Louis, et qui a bien voulu me servir de cicérone, me faisait un jour remarquer que l'arcliitecte avait ménagé sous le cirque, au lieu et place des vomitoires, la construction de cent buvettes; décidément le colisée de Rome est dé- passé. Telle est cette ville intéressante, non point aussi hardie sans doute ni aussi audacieuse dans ses développements successifs que Chicago, mais allant comme elle vers l'a- venir d'un pas non moins accéléré et certain. L'une et l'autre ont conscience de leur destinée future, et luttent à l'envi à qui dépassera sa rivale. 11 est parfois réjouis- sant d'assister aux diverses phases de ce combat d'un genre nouveau. Quand Chicago, s'armant des données de son directorij, ce guide du commerce que toute cité améri- caine publie chaque année avec un soin vigilant, quand Chicago prétend avoir aujourd'hui 500 000 habitants, Saint ■■ Louis répond qu'elle n'y a aucun droit, parce qu'en mul- tipliant par quatre le nombre des négociants inscrits sur ::es listes elle lait une fausse opération. « Les gens de Chi- cago , dit-il , sont presque tous des célibataires qui vi- vent à l'hôtel, des commis sans famille qui sont venus chercher fortune dans l'ouest, et qui ont même été re- censés deux fois, dans le boarding où ils vivent et dans le 188 LE MONDE AMÉRICAIN. bureau où ils travaillent. A Saint-Louis, c'est bien diffé- rent, chacun a son foyer, son home, est marié, a des en- fants, et représente en moyenne une famille de quatre personnes : le père, la mère, le fils et l'a de, le serviteur. Et puis le direcLory de Chicago a été fait par un renégat, par un échappé de Saint-Louis. » Que réplique à cela Chi- cago ? Que c'est le recensement de Saint-Louis qui est faux, et que l'auteur du City Directory y a fait enregistrer jusqu'aux noms inscrits dans les cimetières. La prospé- rité sans exemple de Chicago n'est-elle pas la meilleure preuve de son chiffre de population? Saint-Louis compte plus d'un siècle, Chicago n'existe que depuis i85Û; avec combien plus de rapidité ne s'est elle pas dévelop- pée? « O.Ticiellement j'ai plus d'habitants que vous, repart Saint-Louis : consultez le recensement officiel de 1870, je dépasse de beaucoup le chiffre de 500000 âmes, et vous, vous ne l'atteignez point. Vous n'ouvrez la porte qu'à des aventuriers et des faillis ; votre prospérité n'est qu'appa- rente, vous passerez comme un météore, vous n'aurez jeté qu'un feu de paille. Je suis allée plus lentement que vous, mais plus sûrement ; mes maisons sont de pierre et faites pour durer, les vôtres sont presque toutes de bois. Si mes hôtels sont moins somptueux, j'y enregistre autant de voyageurs. Ma population croit plus vite que la vôtre. Je suis comme Babylone et Ninive, comme Thèbes etMemphis dans l'antiquité, comme Londres, comme Pé- kin aujourd'hui, une grande ville sur un grand fleuvf . J'égalerai ces reines des temps anciens, ces reines des temps modernes. Ce n'est pas New- York sur la mer qui sera un jour la grande métropole de l'Union, c'est moi. Je suis à plusieurs centaines de milles des embouchures du Mississipi. Eh bien 1 Ninive et Babylone n'étaient-elles LES DEUX RIVALES DE L'OUEST. 189 pas à une aussi grande dislance des embouchures du Ti- gre et de l'Euphrate? Vous méjugerez quand les bouches du Mississipi demain seront complètement ouvertes. Ce jour-là. mon commerce, s'il n'est pas aujourd'hui aussi important que le vôtre, dépassera alors celui-ci de beau- coup. Vous, sur vos lacs fermés, vous ne serez jamais aussi favorisée que moi. » A quoi Chicago répond qu'elle est sur la plus grande arfère commerciale du globe qui mène directement de New-York au chemin de fer du Pa- cifique, et de là à Yokohama et Sbanghaï, et qu'elle sera demain le plus grand entrepôt de l'univers. Sur ce, elle prend une carte, y trace entre Londres, New-York, Yoko- hama, Pékin, Saint-Pétersbourg, Berlin, une courbe ima- ginaire qui passe à Chicago, et se proclame « le centre du monde ». Pour un rien, elle s'en dirait l'ombilic, comme cette antique ville religieuse du Tibet qui gît dans rilimalaya. Chacune des deux rivales s'escrime ainsi à donner à l'envi les raisons de sa prééminence future, à les inscrire dans les livres, les pamphlets et les journaux, et à convier en dernier ressort le public à se porter juge dans ce tour- noi. Les gros mots, les démentis de plus d'une sorte n'y manquent point, on vient de le voir, et celte vivacité té- moigne à la fois de la jeunesse et de l'ardeur des deux comballanles. Jamais on ne vit deux villes aussi jalouses l'une de l'autre. H est superflu de citer plus au long les éléments de ce curieux débat, qui sous un côté semi-plai- sant et un peu yaiikee cache un fond très-sérieux. Après tout, chacune des deux cités a raison, et l'une et l'autre étonneront le monde. Il est évident qu'il se forme depuis quelques années dans l'ouest américain deux grands cen- tres de population, l'un sur les lacs, l'autre sur le Mis- sissipi, et qu'ils auront dans dix ans chacun un million 190 LE MONDE AMÉRICAIN. d'âmes, dans vingt ans deux millions, si rien ne vient dé- ranger, et il n'y a pas d'apparence à cela, la loi de leur ac- croissement, déjà garantie par des observations d'une durée de quarante ans. New-York, peuplée aujourd'hui d'un million d'âmes, mettra au moins une période de vingt ans pour doubler le chiffre de sa population, maïs alors Chicago et Saint- Louis l'auront rejointe. Qu'arrivera-t-il dix ans après, c'est- à-dire en 1905? Chicago et Saint-Louis, ayant continué à progresser au taux cctuel, auront-ils alors 4 millions d'âmes, plus que Londres, — et Nevs'-York seulement 5 mil- lions, — les deux premières villes, en un mot, seront- elles chacune, comme elles le prétendent, les deux plus grandes métropoles du globe, ou l'une d'elles seulement méritera-t-elle ce nom? Nul ne peut encore le dire. Ce qu'on peut dès aujourd hui prévoir, c'est l'accroisse- ment de plus en plus rapide de Saint-Louis et de Chi- cago, la concentration dans ces deux places de tous les produits agricoles et manufacturiers de l'ouest, et do là le déversement de ces produits snr le monde entier. Les États-Unis nourrissent et habillent l'Europe; ils la nourrissent par les céiéales, les viandes salées, et i'ha- billont par le coton ; ils lui donnent la moitié du tabac dont elle a besoin, et, si le gaz n'avait pas été trouvé, ils l'éclaireraient entièrement par leur pétrole. Les céréales, les viandes salées, se concentrent à Chicago et à Saint- Louis; celui-ci reçoit encore une notable partie des co- lons et du tabac des États du sud. Il y a là matière à de profondes réflexions. C'est un monde nouveau qui s'ouvre, et qui s'ouvre avec une am- pleur et une énergie dont l'humanité n'a jamais eu d'au- tre exemple, même au temps de l'antiquité païenne. Il est intéressant de constater ce mouvement à la fois saisissant LES DEUX RIVALES DE L'OUEST. 191 et étrange auquel l'Europe et l'Asie elle-même concourent par une immigration sans cesse croissante , sauf dans quelques années de crise. A quelle limite, à quelle époque et par quelles causes ce inouvenien.t s'arrètera-t-il ? Voilà ce qu'il n'est pas possible de dire. ^^^i^ARV /'• CHAPITRE V LES GRANDS LACS La chaîne des lacs. Entre l'ile de Terre-Neuve et la Floride, les côtes de TA- niériqiie septentrionale courent du nord-est au sud-ouesl. La grande ile barre le goiff où vient se jeter le fleuve Saint-Laurent, dont la direction est parallèle à celle du ri- vage : il est probable que le phénomène géologique qui a donné naissance à la vallée que sillonne ce cours d'eau est le même que celui qui a dessiné les côtes et en a marqué le dernier relief. Le Saint-Laurent est l'émissaire d'un lac de forme elliptique, à la suite duquel en vient un second à peu prés semblable. Le grand axe de ces deux lacs est sur le prolongement du fleuve. En remontant vers le nord, se présentent trois autres lacs assemblés en feuille de trèfle et beaucoup plus étendus que les deux preniierb. Ces divers lacs portent les noms d'Ontacio, Érié, Iluron, 15 d94 LE MONDE AMERICAIN. Supérieur et Michigan. Ils communiquent par des déver- soirs naturels à pentes souvent trèsinclinées : ainsi ie Lac-Supérieur s'unit au lac Huron par le saut Sainte- Marie, le lac Érié au lac Ontario par la chute du Niagara. Le Saint-Laurent roule à la mer tout le volume d'eau des lacs, et n'a pas d'autre source que ces immenses bassins aux niveaux étages. Pris ensemble, ceux-ci forment une vaste mer intérieure, la plus grande masse d'eau douce que l'on connaisse. Les États-Unis et le Canada, chacun pour leur part, en ont justement revendiqué la surveil- lance pour tout ce qui concerne l'hydrographie, la navi- gation, la création et l'entretien des ports, des canaux, des phares. Législativement, la chaîne des lacs, comme on la dési- gne par une heuieuse métaphore, est traitée à l'égal de l'Océan ; c'est en effet un petit océan au milieu des terres, une véritable Méditerranée. Pendant la belle saison, une flotte de navires à voile et à vapeur sillonne ces eaux, qui l'hiver sont gelées comme celles de toutes les contrées septentrionales. Sur les bords sont assises des villes de commerce prospères, dont la population augmente tous les jours : Buffalo, Érié, Cleveland, Toledo, sur la rive américaine du lac Érié, — Détroit, sur la liviére qui unit le lac Huron au lac Érié, — Chicago, Milwaukee, sur le bord occidental du lac Michigan, — Torento, Kingston, sur la rive canadienne du lac Ontario, Oswego, sur l'autre rive. A son tour, le Saint-Laurent étale avec orgueil Mont- réal sur une de ses îles et Québec en aval sur la rive gauche. Le grand axe des quatre premiers lacs, la ligne qui les coupe par le milieu dans le sens de la longueur, marque la limite qui sépare les États-Unis du Dominion ou pro- vinces anglaises du Canada. Le lac Michigan reste en de- LES GRAÎJDS LACS. 105 hors de cette ligne, et seul est compris tout entier dans le territoire des Élats-Unis. Le Saint-Laurent appartient à peu près complètement au Canada. La distance entre l'embou- chure du fleuve et le « fond » du Lac-Supérieur ou l'ex- Irèmité méridionale du lac Michigan est de 4000 kilo- mètres. Cette distance, que des navires d'un fort tonnage peuvent parcourir sans transbordement, et qui est égale à quatre fois la laBgeur de la France du Havre à Marseille, est une des plus longues lignes de navigation intérieure, et dans tous les cas la plus animée. L'altitude des lacs décroît en partant du Lac-Supérieur, dont le niveau est à peu près de 190 mètres au-dessus de celui de l'Atlantique ; le lac Ontario n'est plus qu'à 70 mè- tres. Cette différence de niveau est rachetée par les ra- pides et les chutes, dont celle du Niagara ne mesure pas moins de 50 mètres de haut. Sur le Saint-Laurent comme sur les lacs, les rapides^ les sauts sont franchis par des canaux à écluses creusés latéralement. La profondeur des lacs est variable : celle du lac Mi- chigan atteint 500 mètres. Ils couvrent ensemble une sur- face d'eau de plus de 23 millions d'hectares, la moitié de la superficie actuelle de la France. Le Lac-Supérieur est de beaucoup le plus étendu de tous, c'est même le plus grand du globe : il a 200 lieues de long et 35 de large. L'aire des lacs va ensuite en diminuant à mesure qu'on descend de l'un à l'autre. 19Û IB MOÎsDE AMÉRICAIN. I II Les premiers explorateurs. Au commencement du xvn® siècle, quand la France co- lonisait le Canada, les grands lacs de l'Amérique du Nord étaient aussi inconnus aux géographes que l'étaient hier encore ceux de l'Afrique centrale. Les « coureurs des bois », ces trappeurs et ces traitants hardis, qui allaient au péril de leur vie jusque dans les plus lointaines soli- tudes chasser les animaux à fourrure et faire la troque avec les Indiens, furent les premiers qui découvrirent ces immenses masses d'eau. Ils avaient même, dans les lon- gues veillées sous la hutte en branchage, entendu les guerriers chippeways leur parler des merveilles du Mes- sepi, le « père des fleuves », sur les bords duquel habi- taient les Dcikotas ou Sioux, ces éternels ennemis de la vieille nation algonquine, dont les Chippeways faisaient partie. Quelques-uns s'étaient mariés avec des Indiennes, car les femmes blanches étaient plus que rares en ces temps-là, et leurs fils, auxquels on donnait le nom de « bois brûlés », à cause de la couleur de leur peau, les secondaient dans leurs aventures. A travers la forêt vierge, le « voyageur » suivait le sentier des sauvages ou s'aidait de la hache et de la boussole pour marquer son chemin. Partout où il y avait un lac, un cours d'eau, i! usait de la pirogue indigène, faite d'écorce de bouleau, et quand, pour une cause quelconque, la navigation n'était plus possible, il emportait la frêle embarcation sur son dos jusqu'au lieu où il pouvait de nouveau l'immerger et s'y LES GRAKDS LACS. 197 jeter sans trop de risques. L'espace ainsi parcouru à pied se nommait un portage. Des Indiens, appartenant à des tribus qui furent toujours alliées de la France, celles des Ilurons, des Montagnais, des Oltawas, des Chippeways, escortaient les trappeurs dans ces expéditions comme éclaireurs et comme guides, les aidaient dans la chasse des animaux à fourrure, ramaient et portaient la pirogue. Ignorant l'usage de la monnaie métallique, ils recevaient pour prix de leurs services une vieille arquebuse, une bouteille d'eau-de-vie, une hache, qui leur servait d'ou- til dans la forêt et de tomahavvk, d'arme défensive duns le combat, ou encore un chaudron de cuivre, qu'ils suspendaient triomphalement au-dessus du foyer du wigwam. Dans cette marche au milieu de régions si nouvelles, le lac Ontario fut le premier que découvrirent les pionniers de la Nouvelle-France. Après vint le lac lluron, sur les bords duquel l'énergique explorateur Champlain, qui ve- nait de fonder Québec, arriva en 1615. Les terribles Iro- quois, groupés en une confédération puissante qui com- prenait alors cinq nations et devait plus tard en renfermer six, défendait inexorablement l'approche des chutes du Niagara et du lac Érié. Néanmoins les Français se plai- saient à croire qu'une communication devait exister eniro ceux des lacs qu'ils connaissaient déjà et le Pacifique, et cherchaient de ce côté la route vers la Chine ou le Japon, vers l'empire de Cathay. Il s'agissait de trouver le fameux passage de l'ouest, dont on n'a abandonné la poursuite que de nos jours, alors que l'infortuné capitaine Franklin ou plutôt ses hardis successeurs ont découvert enfin tout à fait au nord la communication tant cherchée, mais dé- montré en même temps qu'elle était sans profit pour le commerce. 198 LE MONDE AMÉRICAIN. La colonisation des Français au Canada, à la fois com- merciale, militaire et religieuse, était faite par des trai- tants, des soldats et des missionnaires; le véritable colon, l'agriculteur, était alors à peu prés absent. Dépassant la limite atteinte par Champlaiii, les traitants saluaient les premiers le lac Michigan dés l'année 1620. Peu de temp» après, le Canadien Nicollet, s'avançant toujours à l'ouest, parvenait même au Mississipi; mais la chasse, le trafic des pelleteries, et non les conquêtes géographiques, étaient le but principal de ces courageux pionniers. Fai- saient-ils une découverte, ils avaient intérêt à la cacher. Les soldats, cantonnés dans la ligne des forts établis contre les Indiens hostiles, devaient songer à se défendre plutôt qu'à étendre au loin le champ de leurs excursions. 11 n'en était pas de même des missionnaires. D'abord étaient apparus les franciscains, puis les jésuites, arrivés au Canada en 1625, et qui sans doute cherchaient là une compensation au Japon, qu'ils venaient de perdre. En poursuivant une chose illusoire, la conversion des Indiens, ils ont contribué pour la meilleure part à l'extension des colonies de la France, et fait communiquer véritablement les possessions du Saint-Laurent avec celles du Mississipi, le Canada avec la Louisiane. Ils ont ainsi donné sans coup férir à leur pays un des plus beaux domaines d'outre-mer que jamais nation ait eus, mais que la France n'a pas su conserver. Les premiers missionnaires jésuites dont le nom est prononcé au sujet de la découverte et de l'exploration des i grands lacs sont les pères Raimbault et Jogues, qui en 1641, sous les auspices du comte de Frontenac, alors gouverneur général de la Nouvelle-France, fondèrent la jnission de Sainte-Marie, vers les rapides de ce nom. Par- tis de Montréal à la suite des trappeurs, ils remontèrent LES GRANDS LACS. 199 "DE AMÉRICAIN. rive méridionale, découvre la baie et la presqu'île de Keweenaw, et meurt en 1661 en essayant de franchir le portage au sud de celte presqu'île. Le père Allouez suivit de près les traces de Mesnard. En 1666, il pénétrait dans le Lac-Supérieur, traversait heureusement le portage de Keweenaw, et de là, longeant toujours le bord méridional du lac, arrivait aux îles des Apôtres et à la pointe du Saint-Esprit, où il établissait une mission, enfin à l'extré- mité occidentale du Lac-Supérieur, qu'il appela « Fond- du-Lac ». 11 y rencontra les Sioux, qui lui confirmèrent l'existence du grand fleuve Messepi, déjà reconnu par le trappeur Nicoilet, et sur les rives duquel pullulaient les castors. La route du Lac-Supérieur était désormais ouverte. En 1668 vinrent les pères Dablon et Marquette, qui dressè- rent la carte de toutes les régions nouvellement explorées. Le père Dablon rentra bientôt à Québec, où il venait d'être nommé directeur de la maison provinciale de l'ordre, et Allouez retourna sur les lacs, 11 était temps pour la France de prendre solennellement possession des découvertes qu'elle venait de faire. En 1671, au miheu d'un immense concours de tribus appelées de toutes paris, eut lieu, au saut Sainte-Marie, une cérémonie imposante. M. de Saint-Lusson, délégué du gouverneur du Canada, fit planter une croix sur la colline qui dominait le village des Ghippeways; à côté, sur un poteau de cèdre, on cloua Fécusson de France. La croix fut bénie avec tout le céré- monial usité en pareil cas ; on entonna des hymnes, on pria pour le roi, on fit des décharges de mousqueterie. A la fin, le père Allouez adressa aux Peaux-Rouges un dis- cours imagé que l'interprète, un vieux traitant canadien, un « bois brûlé, » leur traduisit phrase par phrase. La puissance et la gloire du grand chef qui commandait au LES GRANDS LACS. 201 delà des mers, et dont les sacliems présents étaient dé- sormais les vassaux, y étaient hautement célébrées. Ce discours fit une vive impression sur les Indiens, et ils laissèrent la France se proclamer maîtresse de tout ce pays. Il restait à rejoindre et à explorer le Mississipi. Ce fut le père Marquette qui eut cette gloire. En 1675, il aborda le grand fleuve par l'ouest en partant du lac Michigan, comme l'avait déjà fait Nicollet. Il était accompagné d'un Québecquois, le sieur de Jolliet, et de quelques sauvages fidèles. Ils descendirent ensemble le fleuve en canot sur plus de oûO lieues à partir du confluent du Wisconsin jus- qu'à celui de l'Arkansas. Là, repoussés par les indigènes, assurés d'ailleurs que le fleuve se jetait dans le golfe du Mexique et non dans le Parifique, comme ils l'avaient cru d'abord, ils rebroussèrent chemin. C'était ce même fleuve qu'en 1541 l'Espagnol de Soto, à la recherche de la mystérieuse fontaine de Jouvence, qu'on disait exister en Amérique, avait découvert et remonté jusque vers le point où les deux intrépides explorateurs s'étaient arrêtés. Ceux-ci regagnèrent le lac Michigan par la rivière des Illi- nois. Ils arrivèrent ainsi à l'endroit où est aujourd'hui Chicago, et ce nom apparaît sur leur carte. Jolliet repartit pour Québec, où les cloches, sonnant à toutes volées, sa- luèrent son retour; Marquette resta sur les lieux pour ca- téchiser les Miamies. Le 18. mai 1(575, il était en route vers la mission de Saint-Ignace, établie au point où le lac Michigan, alors lac des Il'inois, s'unit au lac Huron, quand il mourut subitement. Quelque temps nprès, le père Al- louez mourait lui-même au milieu des Miamies. Il avait contribué .'i dresser la carte du Lac-Supérieur, et le pre- mier fait observer que ce lac avait la forme d'un arc bandé dont la rive méridionale formait la corde et la Î02 LE MONDE AMÉRICAIN. presqu'île de Keweenaw la flèche. Celte carte, remarqua- blement exacte, a été gravée à Paris, en 1672. A l'un des coins supérieurs, à droite, sont gravées sur un double écu, surmonté de la couronne royale et entouré des col- liers de Saint-Michel et du Saint-Esprit, les armes de France et de Navarre. Une série d'explorations si vaillamment entreprises ne pouvait pas être abandonnée. En 1678, le père Hennepin arrivait aux chutes du Niagara et plus tard remontait jus- qu'aux sources du Mississipi. En 1682, un Rouennais, le sieur Cavelier ae la Salle, qui avait déjà salué le premier i'Ohio douze ans auparavant, rejoignait le Mississipi par la rivière des Illinois, et descendait le grand fleuve jusqu'à son embouchure. En vue du golfe du Mexique, il prenait solennellement possession, au nom du roi de France, de toute la vallée du Mississipi et de ses affluents. Il baptisa cette vallée du nom général de Louisiane en l'honneur de Louis XIV, et l'on étendit cette région, par ignorance de la géographie, jusqu'à l'Orégon, sur les rivages de l'océan- Pacifique. La Salle ne devait pas revoir le Canada. Amoureux des aventures, il était resté sur les lieux . Il venait de d écouvrir et d'explorer le Texas, quand il fut assassiné par ses hom- mes sur le Mississipi en 1688. Le père Hennepin, qui avait été attaché à l'expédition comme historiographe, rentra seul à Québec. Les temps héroïques des explora- tions étaient finis. Les voyageurs qui suivirent, entre au- tres le baron de la Hoiitan, une espèce d'aventurier qui allait publier la relation de ses voyages en Hollande et ter- miner ses jours en Portugal, et le père Charlevoix, qui visita la région des lacs en 1721, ne nous apprennent rien de plus nouveau que ce qu'ont dit les premiers pères jésuites, véritables découvreurs des grands lacs et du o o o JJNOIS LES GRANDS LACS. '203 Mississipi. Les mauvais jours allaient bientôt venir. La guerre de Sept ans, qui mit la France en lutte avec l'An- gleterre et nous fut si fatale, eut son contre-coup en Amérique, où peut-être même elle avait eu son origine. En 1763, par le traité de Paris, Louis XV abandonnait le Canada et les grands lacs à l'Angleterre. La France se trouva ainsi exilée de ces provinces que ses courageux enfants avaient seuls jusqu'alors parcourues, et où pendant près de deux siècles et demi, de Jacques Cartier (loooj au marquis de Montcalm (1760), avait flotté le drapeau aux fleurs de lis. Comme pour combler la mesure, le premier consul en 1805 vendait aux États-Unis la Loui- siane pour quelques dizaines de millions, et dès lors l'in- fluence française s'éclipsait sur le continent de l'Amérique du Nord. m XiO voyage sur les lacs. Avant le déveloiipement extraordinaire qu'ont pris les chemins de fer aux États-Unis, un vovage sur les grands lacs et la rivière Saint-Laurent était une des distractions favoiites de la société américaine et canadieune. Aujour- d'hui encore il n'est pas rare de rencontrer dans ces parages pendant l'été des bateaux à vapeur chargés de touristes. On organise des parties de plaisir, et les jeunes et bruyantes misses partent en foule de Buffalo, de Cleve- land, de Chicago, voire de Montréal ou de Québec. On va par essaims joyeux humer cette vivifiante atmosphère. 204 LE MOiNDE AMÉRICAIN. courir ces mers d'eau douce aux ondes presque toujours paisibles et transparentes, claires comme la surface d'un miroir. Naguère les steamers faisaient fête h leurs nom- breux visiteurs ; ils étaient ornés avec un grand luxe et pouvaient être comparés pour le confort à ceux de l'Hud- son et du Mississipi. Aujourd'hui, devant la concurrence du railroad, toutes les superfluités ont disparu, on s'est tenu au nécessaire, et, sauf sur la ligne qui va du Niagara à Montréal et Québec, les aménagements même laissent à désirer. La vitesse n'est plus aussi rapide. Plus d'un re- grette le temps où deux steamers parlant ensemble lut- taient à la course. On ne prenait aucun souci de l'existence des passagers, tant pis, si l'on saulaiten chemin; il s'a- gissait de n'être pas dépassé par un rival. La légende a conservé les émouvantes péripéties d'un de ces steeple- chases lacustres. Un capitaine ayant brûlé tout son char- bon avait fait jeter sous les chaudières le mobilier du bord : les chaises, les tables, même les pianos, flambaient sur la grille et léchaient de leurs longues flammes blan- châtres le fond du générateur. Comme les soupapes de sûreté se levaient sous un excès de pression de la va- peur, le capitaine, aux applaudissements frénétiques des passagers, dont plusieurs avaient engagé des paris sur rissue de la lutte, s'assit bravement sur les sou- papes pour les empêcher de fonctionner. Malgré cette au- dacieuse imprudence, aucun accident ne survint. La légende ajoute que le capitaine Fastman, héros de cette aventure, arriva le premier, laissant bien loin derrière lui son concurrent tout penaud. La vérité, c'est que plus d'un désastre survint dans ces sortes de courses folles. Les chaudières faisaient explosion, les navires volaient en éclats et s'engloutissaient dans les ondes avec tous leurs passagers. Comment se sauver à la nage au milieu de ces LES GRANDS LACS. 205 !acs immenses, à l'horizon infini, pareil à celui delà mer? Fût-on d'ailleurs près du rivage, ces eaux étaient si froi- des, même en été, qu'on n'y pouvait résister plus de quelques minutes, et la crampe, la contraction subite des membres, avaient bien vite raison des plus intrépides na- geurs. De là une série d'accidents lamentables qui n'ont pas arrêté un seul jour dans son aveugle élan la témérité des Américains, mais dont les dates et les détails ont été conservés comme ceux d'un triste martyrologe. Aux dangers d'explosion s'ajoutent ceux des collisions au milieu des brumes ou des rencontres d'écueils, ou bien des bancs de glace, dans lesquels on se trouve quelquefois pris subitement en hiver. 11 faut les précautions les plus minutieuses, tout le coup d'œil d'un marin exercé, pour sortir de cette impasse. Nous ne parlons pas des coups de vent qui balayent à certaines époques ces immenses éten- dues d'eau et jettent les navires à la côte, ni des bourras- ques de neige. Les voyageurs aux Étals-Unis ne s'arrêtent pas à ces choses, et plus d'un préfère encore, surtout pen- dant les mois chauds, la voie des lacs à celle du chemin de fer. Quand on s'embarque en troupes nombreuses et gaies, on danse le soir sur le pont au clair de lune ; on chante, on fait de la musique, ou devise sans souci des heures; les jeunes filles sont courtisées librement, la jlirtation régne à bord dans toute son indépendance. C'est pour beaucoup comme un rêve de bonheur un moment réalisé sur cette nappe limpide qu'aucune brise n'agite. On a peine à s'arracher à tant de charmes, et plus d'un qui ne vit qu'à ces heureux instants ne va pas dormir. Les heures nocturnes ont fui, voici le jour. Au plus loin qu'on scrute l'horizon, on ne voit rien, rien que la plaine liquide, sans bornes, comme si l'on était sur l'océan. Par moments, un mirage dû à la réfraction de l'air par suite 20tt LE MONDE AMÉRICAIN. de la différence de température entre l'atmosphère et la surface si froide des lacs vient tromper le voyageur : c'est un navire qu'il croit voir là-bas passer avec toutes ses voiles, ou bien le relief des côtes, des collines ondulées, couvertes de gazon ou de sapins ; le navire est hors de vue, et les côtes encore plus loin. L'apparition de ce cu- rieux phénomène et de temps en temps celle du rivage véritable, que l'on rase et où l'on voit se dérouler comme aux Roches-Peintes, sur le Lac-Supérieur, les formes pit- toresques du terrain, sont les seuls spectacles dont on jouisse du navire. Il y a bien encore la traversée des dé- troits, à Sainte-Marie, à Saint-Clair, ou les Mille-Iles et les rapides à la descentepérilleuse sur le SaintLaurent.Âpart ces moments passagers de distraction et d'émotion, la traversée est monotone comme celle d'un voyage au long cours. Le soir survient comme une détente, c'est alors sur- tout que l'on vit, et l'on vient de voir de quelle façon la plupart mettent à profit les heures charmantes où l'on navigue dans l'ombre. A bord de tout bâtiment, la question des repas est une affaire d'intérêt majeur. La table ici est servie à l'améri- caine, c'est-à-dire qu'elle n'est pas bonne, si la cloche sonne souvent. On présente à chacun sa part dans de petits plats d'échantillons; tout est donné à la fois. On ne change pas d'assiette, et la nappe et les serviettes restent volon- tiers dans la crédence. Un morceau de viande dure et froide, une rouelle de poisson mal grillé, un pauvre lé- gume bouilli, une tranche de pâtisserie lourde, c'est tout. Les réclamations sont inutiles, les Américains n'en font pas. En manière de consolation, ils prétendent insidieuse- ment que le capitaine et le munilionnaire du bord font cause commune, et ils vont se dédommager à la buvette, avec un havane et un verre de brandy, de ce repas de ce- LES GRANDS LACS. 207 nobite, qui n'a été arrosé que d'eau glacée suivant l'usage, et quelquefois d'un peu de Ihé ou de café. Il n'est pas rare que le même steamer aille de l'extré- mité du Lac-Supérieur à celle du lac Krié, de Dalulh à Buffalo. Cette traversée demande plus d'une semaine, car l'on fait de nombreuses escales. En chemin de fer, on ne mettrait que deux ou trois jours, mais au prix de quelles fatigues en été! Pour se rendre à Montréal et à Québec, on prend d'autres bateaux à vapeur au delà des chutes du Niagara; ceux-ci desservent le lac Ontario et le Saint-Lau- rent. Partons de l'extrémité du Lac-Supérieur ; là sont deux villes voisines l'une de l'autre, Superior-City et Duluth. Toutes les deux ont eu leur moment de célébrité. La Cité du Supérieur en 1854 ne songeait à rien moins qu'à détrôner Chicago. 11 semblait que c'était là véritable- ment que devaient venir s'entasser toutes les récoltes du nord-ouest, du Minnesota, du Wisconsin, et que celte ville improvisée allait ensuite déverser ces trésors par les lacs dans tous les États de Test. Les Américains, qui vont souvent trop vite, n'avaient pas songé que la Cité du Supérieur n'avait pas encore derrière elle de campagnes cultivées, ni même une voie ferrée. Elle est passée, la pauvre ville, comme passent les choses trop vite conçues. Tous les pionniers accourus pour y faire fortune en sont partis ruinés, et les seuls qui en ont tiré quelque aubaine .sont des spéculateurs de terrains, qui ont vendu à prix d'or à de naïfs arrivants les lotsel \es sections qu'ils avaient acquis pour rien. Le sort de Duluth a été récemment le même. Cette ville est située un peu au delà de la Cité du Supérieur, tout à fait à l'extrémité occidentale du lac. Quand on y a marqué le point de départ du chemin de fer du Nord-Pacifique, et qu'on a jeté là les premiers rails de celle immense ligne 208 LE MONDE AMERICAIN. qui devait joindre Dulutli à Portland, le Minnesota à rOrégon, il a semblé, même aux gens sensés de New-York, qu'il y avait dans Dululh un embryon de ville qui allait étonner le monde. On a édifié dans la cité nouvelle de vastes élévateurs ou greniers automatiques pour recevoir, manipuler et distribuer tout le grain produit par celte partie des États de l'extrême nord-ouest. Les terrains à bâtir ont acquis des valeurs énormes, chacun a voulu pos- séder un lot à Duluth. Les actions du Nord-Pacifique ont tout à coup monté à des taux inespérés. Un beau jour, tout cela s'en est allé en fumée. Les banquiers qni étaient à la tête de celte affaire ont fait dans Wall-Street, à New- York (septembre 1875), une faillite formidable qui en a entraîné bien d'autres et occasionné une crise financière jusque-là sans exemple. Reprenons notre course sur les lacs. En quittant Duluth et marchant à l'est, nous saluons les îles des Apôtres où se trouve la mission de la Pointe, fondée en 1GG6 par les pères jésuites de la Nouvelle-France, puis la baie de Gha- quamegon, celle d'Ontonagon, où sont des mines de cui- vre et d'argent natif justement réputées, et la presqu'île de Kewecnaw, non moins riche en mines de cuivre. Là est le fameux portage qu'on af fait récemment communi- quer avec le lac ; l'isthme a été coupé, et la presqu'île de Keweenaw est désormais entourée d'eau de tous côtés. Ce canal, dont la nature a fait presque tous les frais, évite aux navires de doubler une pointe très-avancée. Au delà est l'Ile-Royale, qui regarde Keweenaw, et tout le côté ca- nadien avec ses mines d'argent et de cuivre, dont une, celle de Silver-Islet, est exploitée sous les eaux. Le steamer suit le rivage américain. Voici l'Anse hantée parles Chippeways vagabonds et maraudeurs, dont les femmes vont dans la forêt récolter les airelles qu'elles LES GRA>DS LACS. 203 vendent aux blancs par paniers. L'Anse avec ses deux missions cachées au milieu des arbres, l'une catholique, l'autre protestante, qui se regardent d'une rive à l'autre. l'Anse avec son port animé, avec ses rues naissantes, où s'alignent déjà les magasins et les hôtels, apparaît comme une oasis sur ces rivages un peu déseris. Ce fut longtemps avec Sainte-Marie une des résidences favorites du père Caraga, un prince autrichien retiré du mondf^, que le pape avait nommé vicaire apostolique de ces régions. Il était l'ami vénéré des Indiens, et il consacra à les convertir et à les civiliser toute sa fortune, qui était considérable. Est- il besoin de dire que les résultats furent loin de récompen- ser ses efforts, et que les Indiens s'éloignèrent quand le bon père n'eut plus d'argent? Il est mort il y a quelques années, et son œuvre n'a guère laissé de traces. Il en est, hélas! de même partout où l'on essaye de catéchiser les sauvages. L'Anse est disparue à nos yeux, voici maintenant Mar- quette avec ses mines de fer, les plus riches du globe; voici les Roches-Peintes, Pictured -Rocks, sorte de grés ba- riolés et déchiquetés imitant des paysages fantastiques. Ce lieu n'est pas loin du saut Sainte-Marie. ,Aux temps an- tédiluviens, il y avait là des glaciers qui ont laissé leurs traces sur les roches extérieures, qu'ils ont polies, striées, cannelées comme en tant d'autres pays. Le regrettable Agassiz et M. Desor, un de ses plus fidèles disciples, de- puis longtemps retourné en Europe, ont tour à tour étudié ces blocs erratiques, ces moraines et ces boues glaciaires, qui leur rappelaient ceux de la Suisse. On franchit le saut Sainte-Marie par un canal à écluse ouvert en 1855 par une compagnie privée qui a reçu en échange une importante concession de terrain du gouver- nement fédéral. Ailleurs on attend que les villes soient 210 LE MONDE AMERICAIN. nées pour tracer des canaux, des chemins de fer; ici l'on fait d'abord de grands travaux publics pour amener la création de villes, et c'est un peu de la sorte qu'a procédé la nature, qui semble avoir marqué d'avance vers les em- bouchures des grands fleuves, le long de leurs rives plan- tureuses ou dans les anses les mieux abritées des rivages, la place des centres les plus populeux et des capitales futures. Les rapides où nous sommes forment un plan incliné liquide d'environ 1200 mètres de long et large d'autant, rachetant une différence de niveau de 6 mètres. C'est une pente de 5 pour 1000, dix fois plus forte que celle des fleuves les plus rapides. Les Indiens, dans leur pirogue en écorce, la seule capable de résister, ont l'audace de se risquer sur ce précipice. Le lieu est semé d'écueils, et souvent ce n'est qu'à l'écume et au tourbillonnement de l'eau qu'on devine la roche sous-jacente. A la monîée, le sauvage s'aide de la gaffe, à la descente, il use du gouver- nail; mais il faut pour franchir ce pas périlleux une habi- tude, une sûreté de coup d'œil, un courage et un sang- froid dont les Indiens seuls ont eu jusqu'ici le privilège. La pirogue est faite d'écorces de bouleau cousues ensemble avec des lanières détachées également de l'arbre. On se sert d'une matière résineuse pour calfeutrer les joints. Des pièces de bois forment à l'intérieur la charpente, la membrure de la frêle embarcation. Il y a place pour trois ou quatre personnes et quelques cjuintaux de provisions. Cette barque algonquine est la seule qui résiste aux rapides. L'écorce glisse sur les rochers sans se rompre, et la barque est assez légère pour que, dans les portages, un homme la traîne aisément sur son dos. Les Iroquois, qui ne naviguaient que sur des lacs unis, creusaient au con- traire leurs pirogues dans un tronc d'arbre. Ce type a été LES GRANDS L\CS. 211 conservé, et nous l'avons retrouvé clans un pelit lac au nord de la Pensylvanie. L'embarcation des Polynésiens, des Malgaches est aussi de cette forme. C'est au saut Sainte-Marie, où les Chippeways sont res- tés en permanence, où de tout temps ils ont eu un village, qu'on pêche surtout le poisson blanc, le ivhite fish (le co- regomis albiis de Cuvier), à juste titre renommé. C'est de tous les poissons connus celui dont la chair est la plus serrée, la plus savoureuse, la plus blanche et sans épi- nes. Il a toutes les qualités et aucun des défauts du sau- mon, dont il est un peu parent, et ce n'est pas du white fish que la servante mettrait dans son contrat, comme en Ecosse, qu'on ne lui en servirait que trois fois par semaine. Tous les touristes se sont plu à l'envi à célébrer cet hôte des lacs, ce membre illustre de la famille des poissons, auquel les gastronomes n'ont pu encore trouver de rival. Pendant huit mois de l'année, les Indiens, les trappeurs du nord, n'ont pas d'autre nourriture. Au sortir de la rivière de Sainte-Marie, semée d'iles pit- toresques, on entre dans le lac Huron. De ce point, on compte 400 milles pour aller à Chicago par le lac Michi- gan. En pénétrant dans ce dernier à travers le goulet qui le fait communiquer avec le lac Huron, on salue à gauche Mackinaw, qu'on a nommé le Gibraltar des lacs, et devant Mackinaw la vieille mission de Saint-Ignace. On entre en- suite en plein lac, nous allions dire en pleine mer. Voici le golfe aux larges contours, Green-Bay, la Baie-Verte, d'où les premiers explorateurs français partirent pour le Mississipi. Plus au sud, sur la même rive, est l'un des principaux ports du lac Michigan où touchent tous les steamers : c'est Milwaukee, la métropole de l'État de Wis- consin. On l'appelle la ville de la Crème, Cream City, à cause de la couleur des briques dont elle est bâtie. Cha- 212 LE MONDE AMÉRICAIN. que ville américaine reçoit un surnom ; celle-ci porte le sien avec fierLé, et plus d'un étranger s'imagine qu'elle le doit au lait de ses vaches. Environ 80 000 habitants peuplent cette ville née d'hier, qui n'a eu sa charte mu- nicipale qu'en 184G. La moitié de la population est alle- mande, aussi la bière de Mihvaukee est-elle la plus répu- tée de l'Union. On en fabrique annuellement 12 millions de litres dont les habitants boivent le tiers. Les élévateurs à blé, les moulins à farine de Mihvaukee, ne sont pas moins renommés que sa bière, et cette ville, pour le com- merce des grains, entend rivaliser un jour avec sa voi- sine, Chicago, le plus grand port du lac Michigan. 11 est probable que Mihvaukee s'abuse, car Chicago en 1875 a été visitée par 12 000 navires jaugeant 5 millions 1/2 de ton- neaux. C'est le double du mouvement de Marseille, etnéan- moins pendant près de six mois la navigation des lacs est presque absolument fermée par les glaces, comme celle de la Baltique. Retournons dans le lac Ituron. Du saut Sainte-Marie à Détroit, à l'entrée du lac Érié, on compte 500 milles. A Port-Huron, commence la rivière Saint-Clair, qui mène dans le petit lac de ce nom. Celui-ci, par la rivière de Dé- troit, se déverse dans le lac Érié. Port-Huron, mieux que Mackinavv, pourrait être appelé le Gibraltar des lacs. Tous les navires qui se rendent dans les lacs Huron, Michigan ou Supérieur, passent là. En 1875, on en a compté 57 000 jaugeant 10 millions de tonneaux, dont plus de 15 000 steamers: le tiers de tous ces navires allait à Chicago. Ja- mais Gibraltar, cette clef de la Méditerranée, n'enregistra de tels chiffres, et l'isthme de Suez lui-même ne les at- teindra pas de longtemps. Sur les espaces rétrécis et peu profonds qui relient le lac Saint-Clair aux lacs Huron et Érié, la navigation ne LES GRANDS LACS. 213 s'est pas toujours faite aisément. Le gouvernement fédé- ral à plusieurs reprises a dû procéder aux dragages des deux rivières de Saint-Clair et de Détroit. Jadis ces points étaient défendus, comme Mackinaw, comme Sainte-Marie, par des forts dont il reste quelques ruines. La ville de Détroit, aujourd'hui centre industriel et agricole de pre- mier ordre, ne fut elle-même d'abord qu'une forteresse bâtie en 1700, sur l'ordre du gouverneur de la Nouvelle- France, par un cadet de Gascogne, le sieur de la Motte Cadillac, natif de Castelsarrasin. La Société historique du Michigan, qui siège à Détroit, capitale de l'État, a fait récemment rechercher en France les descendants de ce brave pionnier. Elle voulait enrichir de son portrait la salle de ses séances, mais on a découvert que cette famille était éteinte. Les villes américaines ont le culte de leurs origi- nes, et les sociétés historiques qu'elles ont fondées recueil- lent pieusement toutes les traces du passé de ces jeunes cités. Les principales villes du lac Érié sont assises sur le bord américain, sur des terrasses naturelles. Ce sont To- ledo, Cleveland, Erié, Buffaio. Toutes font un grand com- merce de bétail, de grains. Cleveland et Buffaio occupent en outre un des premiers rangs parmi les cités industriel- les de l'Union. L'une et l'autre montrent avec orgueil leurs prises d'eau pour l'alimentation locale, la première-sur le lac Érié, la seconde sur la rivière Niagara. Les énormei pompes qui extraient l'eau pour la lancer dans des tours ou dans des réservoirs d'épuration, d'où elle se répand ensuite partout où besoin est, méritent une visite. Les pistons de ces machines géantes ne battent que quelques coups par minute, doucement, solennellement, mais sou- lèvent à chaque fois un fleuve d'eau. A Buffaio, on a ou- vert hardiment un puits au milieu de la rivière Niagara, 214 LE MO>*DE A5IÉRICAI>\ sur les rfipides naissants, et nous laissons à penser quels obstacles il a fallu vaincre. Du fond de ce puits se déta- che un tunnel qui amène les eaux à l'aplomb du bord de la rivière, où elles sont pompées par un autre puits. Chi- cago a la première creusé un tunnel sous-lacustre ; Buffalo, riveraine du lac Érié, a voulu avoir le sien. Les pompes d'alimentation de la cité ne sont pas la seule merveille que Buffalo étale à l'œil surpris du visi- teur. 11 faut mentionner encore le « pont international », tout en fer et à treillis, au tablier horizontal, du type des ponts (( américains ». Il a plus de 1200 mètres de long; il a été jeté sur la rivière Niagara pour le passage des trains qui touchent à Buffalo et vont dans le Canada ou réciproquement. Ce hardi travail a été achevé il y a dix- huit mois à peine. Auparavant il fallait rejoindre le fameux pont suspendu jeté sur les chutes, ce qui, dans la plupart des cas, augmentait inutilement le parcours. Une partie du tablier du pont de Buffalo peut tourner autour des pi- les qui la supportent, et ceci était nécessaire pour que la navigation ne fût pas interrompue. Il est curieux de voir avec quelle facilité se fait cette délicate manœuvre au moyen d'un cabestan à vapeur. Le tablier, comme les plaques tournantes des chemins de fer, roule lentement autour de son axe sur des galets mobiles inférieurs, noyés dans les piles ; le pont s'ouvre peu à peu, le navire passe, et le tablier se referme. La longueur totale de la partie tournante est de oO mètres. Ce pont gigantesque, vu des rives, est d'une grande élégance; il est léger et solide à la fois. Il a été construit par une compagnie mi-partie ca- nadienne et américaine, et n'a coûté que 7 millions 1/2 de francs. Huit chemins de fer y passent ; on a ménagé sur les accotements un trottoir pour les piétons. La rivière Niagara, qui commence à Buffalo, mène aux LES GRAÎÎDS LACS. 215 célèbivs chutes. Déjà à Bulfalo, le courant indique par ces allures agitées des rapides prochains. Tout à coup, à peu près sur les deux tiers du parcours de la rivière, qui en cet endroit se divise en deux branches, est un saut de TjO mètres par où le lac Érié se précipite dans le lac Onta- rio. Ces chutes sont les plus volumineuses, sinon les plus hautes que Ton connaisse, et la force des eaux y est telle qu'elle suffirait à mettre en mouvement toutes les roues hydrauliques, toutes les machines qui fonctionnent dans l'univers. Quand on a mis quelque temps à les considérer, on est fasciné par ce spectacle, on ne peut plus s'en ar- racher. Le mugissement formidable, la teinte verdàtre et transparente des ondes, l'écume blanchâtre qui les re- couvre, au milieu de laquelle se joue en une double cou- ronne l'écharpe aux sept couleurs de l'arc-en-ciel, tout vous retient immobile, abîmé dans une sensation unique, toujours la même et néanmoins toujours changeante. II faut voir aussi les chutes par une belle nuit quand la lune illumine la terre. L'hiver, le spectacle est encore plus surprenant. Alors ces masses d'eaux roulantes se prennent extérieurement par l'effet des grands froids. Elles coulent invisibles, mais toujours grondantes, sous un mur concave de glace qui ne fondra qu'aux premières effluves du printemps. Malgré tout, c'est encore l'été que le Niagara attire le plus de monde. C'est le rendez-vous préféré des voyages de noces. L'hôtel sur la rive cana- dienne est le plus fréquenté ; il est devant les chutes. Des fenêtres, on voit celle des deux qui est la plus pittoresque, « le Fer à cheval, » L'eau en fraîche poussière qui s'en échappe s'abat sur le balcon, entre dans les appartements, vous baigne délicatement le visage, et tout l'édifice ne cesse de trembler sous les vibrations que le « tonnerre des eaux » communique à l'air et au sol ambiant. Gela 216 LE MONDE AMÉRICAIN. dure de toute éternité, et si les maisons semblent n'en pas souffrir, le terrain environnant en est ébranlé, fissuré, s'éboule sans cesse. Le seuil des chutes s'use lui-même au perpétuel frottement de l'eau et rétrograde de siècle en siècle. Le canal Welland fait communiquer la rivière Niagara avec le lac Ontario, et un magnifique pont suspendu porte les trains de chemin de fer d'une rive à l'autre des chutes. Ce pont a été construit en 1855. Il était alors cité comme le plus hardi et le plus long, mais depuis les Américains se sont eux-mêmes plusieurs fois dépassés. Néanmoins il ne faut pas ici s'exagérer le mérite de ces audacieux con- structeurs, d'autres eussent peut-être fait comme eux. La nature des travaux publics dépend beaucoup du milieu oîi ils s'exécutent ; l'homme se hausse volontiers au ni- veau des obstacles à franchir, et l'ingénieur ne connaît pas de difficultés, qu'il s'agisse de traverser la Seine, la Tamise ou les cours d'eau de l'Amérique, ou bien de creu- ser les Alpes, les Montagnes-Rocheuses ou l'isthme de Suez. Le pont du Niagara est formé de deux tabliers, le su- périeur pour le passage des trains, l'inférieur pour les voitures et les piétons. La longueur du pont est de 250 mètres, la largeur de 7 mètres 1/2, la hauteur au- dessus de la rivière de 75 mètres : c'est 7 mètres de plus que les tours Notre-Dame. Quatre pylônes massifs se dres- sent, deux de chaque part, sur les bords escarpés de la rivière qui descendent comme un précipice à pic. Cha- cun des pylônes porte deux énormes câbles en fils de fer, qui soutiennent le double tablier dont le balancement et la flexion sont à peine sensibles au passage d'un train. Ce merveilleux ouvrage n'a coûté que 2 millions 1/2 de francs. 11 a remplacé le panier légendaire dans lequel on ^^^^^^3 LiBRARY OF TfîE 'MOIS LES GRANDS LACS. 217 passait primitivement d'un bord à l'autre sur une chaîne à courbe parabolique où l'on descendait par la gravité jusqu'au milieu, et d'où l'on était ensuite hissé par un treuil. Il immortalisera le nom du constructeur, feu M. Rœbling, le même qui a projeté le grand pont de la rivière de l'Est à New-York, dont on achève en ce mo- ment les piles m.onumentales, et dont le devis, on l'a vu, s'élève à 40 millions. Plus rapproché des chutes est un autre pont suspendu que nous avons vu commencer en 1808 ; il a été achevé l'année suivante. Celui-ci n'est qu'à un seul tablier et uniquement établi pour les piétons et les voitures légères. La portée, c'est-à-dire la distance entre les deux tours qui soutiennent les câbles, est encore plus considérable que celle du premier : elle est de 587 mètres. La hauteur est de 58 mètres 1/2 au-dessus du niveau des basses eaux de la rivière, qui elle-même est profonde en ce point de 75 mètres, ou 15 mètres de plus que la profondeur maxi- mum de la Manche entre Douvres et Calais. La courbe du pont est gracieuse et le mode de suspension des plus élé- gants, mais le tablier nous a paru trop étroit. Il n'a que o mètres de large, ce qui ne permet l'accès des voilures que par passages allernalifs et non sinmltanés, et gêne les piétons à la rencontre des véhicules. En outre, le ba- lancement du pont est très-sensible, llâtons-nous de dire qu'aucun accident n'a encore eu lieu, et que ce pont, comme son aîné, a jusqu'ici résisté non-seulement au passage quotidien des voilures et des hommes, mais à tous les coups de vent si conmiuns dans cette vallée ré- tréci e. C'est en quelque sorte au pied des chutes du Niagara, au point où la rivière se déverse dans le lac Ontario, que Ton prend les bateaux à vapeur qui vous promènent sur 218 LE MONDE AMERICAIN. ce dernier lac, et de là sur le Saint-Laurent jusqu'à Mont- réal et Québec. Le chemin de fer conduit des chutes au port de départ, qui s'appelle, lui aussi, Niagara. Sur la rive canadienne, voici Toronto et Kingston ; sur la rive américaine, Osvvego. Toutes les trois font un grand com- merce de grains et de farines, et les moulins d'Oswego le disputent à ceux si fameux de la ville voisine de Rochester, où se rencontrent les plus grandes minoteries de l'État de New-York. Kingston est au lieu où les Français avaient bâti le fort Frontenac, et Oswego à celui où était le fort Ontario. Si nos ancêtres n'ont pas su garder la Nouvelle- France, ils ont su au moins la coloniser et choisir pour l'assiette des villes futures les localités les plus propices. Sur l'immense ligne frontière qui s'étendait entre le Saint-Laurent et le Mississipi et qui séparait les possessions anglaises de celles des Français, partout où ceux-ci avaient marqué l'emplacement d'un fort ou d'un poste, partout s'est élevé plus lard une ville florissante. 11 suffit de citer au hasard Kingston, Oswego, Buffalo, Érié, Détroit, Chi- cago, Pittsburg, Cincinnati, Saint-Louis. Qui a fondé aussi Montréal, Québec, la Nouvelle-Orléans? Les Français. Le Saint-Laurent est le déversoir, l'émissaire de tous les lacs. On y entre par un dédale d'Iles verdoyantes, les Mille- Iles, puis on passe par différents rapides, dont le dernier est le plus dangereux. 11 faut qu'un pilote indien monte à bord pour guider le navire au milieu de l'eau inclinée et bouillonnante, entre deux écueils de rochers qui dressent la tête au-dessus de l'eau. On passe là une minute de vé- ritable angoisse. Ce lieu se nomme La Chine, parce que, dit-on, les matelots de Jacques Cartier, les premiers qui arrivèrent en ces parages, crurent y découvrir le chemin qui menait en Chine, sinon le fameux Calhay lui-même. 11 existe en cet endroit un village d'Indiens semi- civilisés. LES GRANDS LACS. 219 Iroquois et Abenakis, que nous avons un jour visités. Ils sont en train d'oublier, en allant à l'école, en chantant au lutrin et menant la charrue, les prouesses des héros leurs aïeux. Ils sont vêtus à l'européenne, et ce n'est plus que dans les grands jours que les chefs fument en rond le ca- lumet, entonnent l'antique chant de guerre, se parent de la plume d'aigle, chaussent les mocassins, les bas de cuir, et endossent la veste de peau ornée de perles. Nous voici enfin devant Montréal, la jolie ville aux mai- sons de pierre surmontées de toits de fer-blanc. Dieu soit loué ! la monotone brique rouge a disparu, avec elle la langue anglaise aussi. Le cocher poli qui vient au-devant de nous parle un français bas-normand qui date au moins du siècle passé. C'est ainsi que devait s'exprimer la province au temps de Louis XV. Le Canadien diligent charge notre « butin » sur sa « charrette », nous engage à ne pas oublier notre « surtout » et nous mène à « l'au- berge )) de Jacques Cartier, où nous le payons en « argent dur ». On voudrait rester longtemps au milieu de ces gens aimables qui vous demandent avec empressement des nou- velles de la « vieille France », qu'ils regardent comme leur seconde patrie. Québec, l'ancienne capitale, n'est éloignée que d'une couple de centaines de milles de Montréal. On y arrive par le Saint-Laurent ou le chemin de fer, et le Français qui est venu jusqu'en ces lieux lointains regarde avec émotion celte ancienne ville forte, perchée comme Brest sur un roc imprenable, et que bâtirent de hardis colons, ses compatriotes, il y a deux cent soixante-sept ans. Soit en vertu du droit d'aînesse, que nous ne défendons pas, mais qui poussait les cadets à s'expatrier, soit pour d'autres raisons, peut-être des facilités plus grandes offertes aux immigrants, il est certain que les Français avaient alors 220 LE MOKDE AMERICAIN. plus d'aptitude à coloniser qu'aujourd'hui ; mais tout cela a été dit, et le pays où nous sommes est connu : aussi bien nous voici hors des grands lacs. Il faut y retourner et choisir le plus étendu, le plus curieux de tous, le Lac-Su périeur, qui est aussi le plus éloigné, celui autour duquel la civilisation ne s'est pas encore tout à fait assise. lY iLes mines de Marquette. Un soir du mois de juillet 1874, je prenais le chemin de fer à Chicago pour me rendre aux mines de fer de Mar- quette, sur la rive méridionale du Lac-Supérieur. Le len- demain, au petit jour, nous saluions le lac Winnebago, ainsi appelé du nom de la tribu indienne qui habitait na- guère ces régions. Oshkosh est gracieusement assise sur les bords du lac*. De là on se dirige sur Green-Bay, où réapparaissent les eaux du lacMichigan, claires et bleues, et dont le fond, comme celui de tous les lacs américains, est visible à une très-grande profondeur. Jusqu'ici, depuis Chicago, on n'a traversé que champs de blé et de maïs qui s'étendent à perte de vue, des fermes, des villages à cha- que pas, des prairies où paissent en liberté de nombreux troupeaux. A partir de Green-Bay, le pays change d'as- pect, et les traces de colonisation deviennent de moins en ' Un épouvantable incendie a détruit cette ville de fond en comble le 29 avril 1875. 0) Ml a. > O o ai _o 3 a LES GRANDS LACS. 221 moins apparentes. Aux champs cultivés, à la terre arable, succèdent les forêts de pins, çà et là coupées, défrichées ou brûlées, et laissant voir un sol sableux, sec, rougeâtre. Les fermes sont remplacées par des scieries, presque tou- tes à vapeur, et le bois de ces forèls est envoyé à Chicago, à Mihvaukee, après avoir élé débité en planches, en bar- deaux, en madriers, en poutres. Les incendies qui ont désolé le Wisconsin en 1871 ont laissé en ces lieux des traces ineffaçables. Les bois ont pris feu sur des étendues immenses, et l'on voit encore des es- paces considérables où se dressent de distance en distance des lignes de troncs noirs, tout calcinés, témoins toujours debout de ces vastes conflagrations. A cette époque, Chi- cago disparaissait elle-même dans les flammes, de sorte que l'on ne prêta qu'une oreille distraite au récit des la- mentables désastres qui éclatèrent dans les forêts wiscon- sines, et qui étaient, eux aussi, sans précédents. Non-seu- lement les bois s'allumèrent sur des milliers d'hectares, mais des villages tout entiers disparurent, un entre autres, Peshtego, sur lequel vint s'abattre une langue de feu. L'événement est inouï. Du fond des forêts enflammées, on vit s'avancer un noir tourbillon avec un bruit qui rappe- lait celui d'un cyclone. Les populations émues étai'ent ac- courues ; chacun se demandait avec anxiété quel pouvait être cet étrange météore. Tout d'un coup la nuée crève, s'abat et balaye les maisons et les hommes dans un impitoyable courant igné. Peshtego ne s'en est pas re- levé, et l'on y voit toujours les traces de l'incendie du 8 octobre 1871. Comment expliquer roura<;an de feu? La nuée sinistre voyageait probablement comme une mont- golfière. La flamme qu'elle emportait fournissait l'air chaud qui la maintenait dans l'atmosphère, et la fumée qu'elle traînait avec elle formait comme l'enveloppe de 222 LE MO^•DE AÎIÉPJCAIN. cet étonnant aérostat. Celui-ci, tout d'un coup alourdi, vint s'abattre sur Peshtego. La locomotive continue à nous emporter ; bientôt nous entrons en pleine solitude. Des pins, rien que des pins, sur un sol plat et sablonneux. Les deux rubans de fer, sur les- quels court le train, semblent se joindre à l'horizon. Cela dure plusieurs heures, puis reparaît encore la nappe transparente et paisible du lac Michigan et une nouvelle ville, Escanaba. Nous nous y arrêtons un moment pour prendre un maigre repas arrosé de lait qu'une armée in- nombrable de mouches prétend partager avec nous. Une fille diligente et gracieuse nous évente avec un large éven- tail pour chasser ces hôtes incommodes et nous donner en même temps un peu d'air frais, car il fait une chaleur étouffante. D'autres servantes, non moins empressées, vives, presque rieuses, les cheveux tombant librement sur les épaules (c'est la mode dans ce pays), nous apportent leurs petitsplats. Le patron, assis solennellement au comp- toir, reçoit et change lui-même la monnaie. Une pancarte qu'il a eu soin de fixer sur le mur à côté de lui indique que le prix est égal pour tous, « quels que soient l'opinion politique ou religieuse, l'âge, le sexe, la nationalité, la condition sociale du voyageur. » Escanaba, où cet original est venu planter sa tente et gérer le buffet de la gare, est un des ports les plus fré- quentés du lac Michigan. Là s'embarque une partie du riche minerai de fer des mines de Marquette, sur lesquelles nous allons bientôt arriver. Auparavant il faut traverser de nouveau la forêt vierge, qui n'a rien de celle des tropi- ques ; les éternels bois de pins s'étendent tout autour de nous. Çà et là des clairières; on y prépare sur place le charbon do bois qui sert à fondre le minerai de fer. Les bûcherons, les charbonniers sont à l'œuvre, et la pré- LES GRA>'DS LACS. 225 sence de ces hommes en ces lieux déserts donne un peu d'animation au pays. Les fours où l'on cuit les rondelles de pins ont la forme d'énormes cônes d'où se dégage une épaisse fumée résineuse. Les Canadiens français, tous hommes des bois et de père en fils familiers avec la ma- nœuvre de la hache, sont employés à ces travaux, qu'ils exécutent mieux que personne. Quelques-uns ne savent pas parler l'anglais, saisissant exemple de l'attachement du Français pour sa langue maternelle, et de l'éloigne- ment qu'il a toujours professé pour les choses des pays étrangers. Après vingt heures de voyage, nous voici arrivés à Mar- quette, terme de notre parcours, et que baignent les eaux du Lac-Supérieur. Nous sommes à 700 kilomètres de Chi- cago et avons suivi tout le temps une direction du sud au nord. Le train est allô lentement, s'est arrêté à toutes les stations : c'est la règle. Comme compensation, nous avons rencontré un sleeping car ou wagon-dortoir, et nous avons reposé dans un bon lit. Le matin, nous avons trouvé tout ce qu'il faut pour la toilette, et le gardien vigilant de notre maison roulante, un nègre en uniforme, à cheval sur la consigne, a consciencieusement ciré nos chaussures et battu nos habits. Moyennant la modique somme do deux dollars, nous avons pu nous donner tout ce confort. Le jour, nous avons gardé notre compartiment. Le nègre a défait la literie, qu'il a cachée dans la partie supérieure de la voiture, dans une sorte d'armoire à porte basculante, et nous nous sommes assis sur de bons sièges. Un homme est dans le train qui nous vend des fruits, des livres, des journaux. Nous avons une fontaine d'eau glacée, et, dans un coin de notre voiture, l'indispensable cabinet qu'on devine. La compagnie est peu nombreuse, mais choisie : des dames respectables, des jeunes filles pas trop évapo- 224 ' LE MO>DE AMÉRICAIN. rées, des hommes d'affaires de Boston, deux Yankees aux allures calmes, réservées, qui viennent faire une tournée d'inspection sur les mines du Lac-Supérieur, où ils sont intéressés. Peu à peu la conversation s'engage, et ils me racontent les diverses phases de la colonisation de cette intéressante contrée, qu'ils ont vue naître il y a vingt-cinq ans. La station oîi le train nous a déposés, Marquette, est pendant l'été un lieu de villégiature choisi par ceux que la chaleur éloigne des grandes villes et qui recherchent la fraîcheur des lacs. jNous trouvons beaucoup de monde à l'hôtel où nous sommes descendus, un monde élégant et poli, et cela durera jusqu'en septembre, où le froid chas- sera tout à coup ces touristes, que les chaleurs amènent en juin. La pèche, des parties sur le lac, des promenades à cheval, une visile aux mines et aux localités curieuses du voisinage, occupent les loisirs de ces riches désœuvrés. Ils passent une partie de leur temps, assis sous les pins qui entourent l'hôtel, à regarder l'immense nappe d'eau douce qui s'étend devant eux. Marquette est plus connue encore comme ville indus- trielle que comme station d'été. Elle est surtout célèbre par ses mines de fer, dont la découverte ne date que d'une trentaine d'années, et qui produisent déjà à elles seules cinq fois plus que les fameuses mines italiennes de l'île d'Elbe, exploitées de temps immémorial. En 1873, la pro- duction, qui est allée sans cesse en croissant, atteignait un million de tonnes à Marquette, c'est-à-dire qu'on aurait pu en charger mille navires du port de 1000 tonneaux chacun. Elle a peut-être un peu diminué en 1874, à cause de la crise financière et industrielle qui a régné alors sur tous les États-Unis et notablement frappé l'industrie mé- tallurgique; mais les mines de Marquette ne tarderont LES GRANDS LACS. 223 pas à reprendre tout leur cssnr. Les gîtes s'étendent jus- qu'à l'Anse, de l'est à l'ouest. Plus au sud, dans les forêts de pins encore inexploitées, on a également reconnu le minerai, et il est certain que toute cette région est ferri- fére. Il y aura là un jour de quoi satisfaire aux demandes de tons les hauts-fourneaux des États-Unis, qui trouvent déjà dans quelques gisements de la Pensylvanie, du iMis- souri, des sources d'alimentation inépuisables. Partout où s'exploite une mine, il naît un centre de po- pulation. La mise en valeur des richesses souterraines de Marquette adonné naissance à de petites villes, N'gaunec, Ishpeming et quelques autres, où l'on trouve comme dans toute cité américaine, si jeune et si petite soit-elle, un hôtel bien tenu, une école, une banque, une église, une imprimerie, un journal. Celles-ci sont situées sur le che- min de fer de Marquette à l'Anse, et en forment les princi- pales stations. Des fenêtres du wagon, on les salue en môme temps que les exploitations voismes, véritables car- rières qui s'ouvrent béantes à la suiface, et entassent au- dessus du sol des montagnes de déblais tout rouilles. L'installation des fosses d'extraction, des chemins de fer de service, des charpentes où passent les câbles servant aux manœuvres, tout cela donne à ces exploitations un cachet particulier. Les trois ports d'embarquement du mi- nerai, Marquette, l'Anse, Escanaba, doivent à l'abondante production de ces mines la première cause de leur pro- spérité. Le minerai, de qualité supérieure, rend jusqu'à 70 pour 100 de fer. La majeure partie est exportée ; on l'envoie principalement à Cleveland, sur le lac Érié, et dans les nombreuses usines de l'Ohio, où il n'est pas rare de rencontrer des wagons chargés de ces pierres métalli- ques, alignés en longues files dans les gares des chemins de fer. 226 LE MONDE AMERICAIN. Les quais d'embarquement sont intéressants à visiter. Le railroad y arrive directement des mines mêmes, et les wagons, qui peuvent basculer par le côlé, sont vidés dans d'énormes trappes ouvertes par le haut et se tei minant in- térieurement par un plan incliné. Une porte latérale, mé- nagée sur le côté extérieur, s'ouvre au moyen d'un treuil ; elle permet au minerai de descendre de lui-même dans le cale du navire, ancré de flanc le long de la file inter- minable des pilotis du quai. Chaque trappe ou caisson contient 70 tonnes. Les hommes du bord, armés de lon- gues barres de fer, facilitent la descente du minerai, qui tombe dans le navire avec fracas. C'est un bruit assour- dissant comme celui du tonnerre, un roulement formida- ble et continu qui s'entend d'une lieue, et qui, la nuit surtout, est trés-caractéristique; on dirait toutes les va- gues du lac se ruant sur un rivage de galets. En une cou- ple d'heures, un bateau à vapeur ou un voilier du port de plusieurs centaines de tonneaux est ainsi chargé et repart tans perdre de temps. Assistant à cette manœuvre si rapide et si ingénieuse, je ne pouvais m'empèchor de réfléchir qu'à lîle d'Elbe, sur la plage fameuse de Rio, le minerai est toujours em- barqué péniblement à dos d'homme. Les chargeurs por- tent la couffe sur le dos comme au temps des Étrusques, et le minerai est amené des carrières à la plage par de petits ânons, toujours comme à l'époque des Tarquins. Ceux-ci furent, dit-on, les découvreurs et les propriétaires de ces mines, qui depuis ont toujours appartenu à l'Etat. L'être impersonnel qu'on appelle de ce nom, n'ayant au- cun intérêt direct à la bonne marche de l'entreprise, n'a cessé depuis trois mille ans d'exploiter les mines de la même manière, a pieusement respecté la routine des siè- cles et les droits acquis des ânons et des ànieis. Le pro- LES GRANDS LACS, 227 grès pendant tout ce temps est allé d'un pas rapide, au- jourd"hui vertigineux; mais tout cela s'est fait pour d'au- tres. Quelle meilleure preuve peut-on donner de l'ulilité qu'il y a de laisser à l'initiative privée le soin des exploi- tations souterraines et de leurs aménagements ! Ici nous avons un gite inépuisable, fouillé sans discontinuilé de- puis^ trente siècles, et qui produit à peine 200 000 tonnes par an; là un gîte qui n'est connu que depuis trente ans et qui fournit déjà cinq fois plus que le premier, un million de tonnes annuellement, et en produira deux millions avant dix ans. L'exploitation des mines n'est pas du ressort de l'État, et sur ce point, comme sur bien d'autres, tout bon gouvernement doit laisser les paiticuliers faire seuls leurs propres affaires. Le hasard est le grand découvreur des mines, même les plus fécondes ; rarement l'art de l'ingénieur y intervient. Celles de Marquette ont été trouvées en 1844 dans une campagne topographique où les géomètres de l'Union, en opérant sur le terrain, s'aperçurent tout à coup que leur boussole était affolée. Une montagne d'aimant gisait dans le voisinage. De tout temps, les Indiens de ces régions avaient recueilli des échantillons de ce minerai, dont le poids et la couleur attiraient leur attention; mais ils n'y attachaient aucune importance. En 1845, un chef cliippe- way, Manjikijick, conduisit les. explorateurs sur les gites les plus accessibles. Immédiatement une compagnie se forma pour utiliser ces richesses minérales cachées de- puis tant de siècles, et mit à sa tête un géologue et doc- teur de Boston, M. Jackson. En 1846, la mine était ou- verte, et en 1847 une usine était établie près de l'endroit où est aujourd'hui ^'gaunee. Les administrateurs de la compagnie, le président et le secrétaire, donnèrent à Man- ikijick un certificat en bonne forme, daté du 50 mai 1846, 22C LE MONDE AMÉRICAIN. OÙ ses services étaient reconnus, et où on lui accordait 12 parts sur les 2000 qui formaient l'apport de la com- pagnie ^ Est-il besoin de dire que ce papier est resté let- tre morte, que le sacliem s'est éteint dans le besoin, et que ses héritiers, qui "vivent encore à Marquette, pauvres et délaissés, n'ont jamais reçu un sou vaillant de la com- pagnie Jackson? Celle-ci est cependant la plus prospère des nombreuses sociétés industrielles que l'exploitation du fer a attirées dans ces régions, lesquelles seraient peut-être encore désertes sans l'intervention du chef chippeway, tandis qu'elles ont produit en 1873 pour une valeur de quarante millions de francs de minerai. La presqu'île de Ke-weenaw. Ce n'est pas seulement l'exploitation des mines de fer, c'est surtout celle des mines de cuivre qui a étendu jus- qu'en Europe le renom du Lac-Supérieur. Pour visiter les gites cuivreux, nous nous rendons par eau de Marquette au Portage. Le steamer Manistee, baptisé d'un nom al- gonquin, et qui est parti huit jours auparavant de Buf- falo, nous prend un matin à l'aube. Il fait grand froid sur le lac, et les poêles dans le salon du bord sont allumés. Vers deux heures de l'après-midi, nous arrivons à Hougli- ton après avoir salué l'entrée du Poitage, qui hier encore s'ouvrait comme un vaste fiord au sud de la péninsule de * Voyez le Geological Survey of Michigan, t. I", New- York, 1873. LES GR\^•DS LACS. 229 Keweenaw ; il la traverse maintenant de part en part, car, non content d'avoir ouvert le Portage à la navigation à va- peur par des dragages profonds et continus, le gouverne- ment fédéral a prolongé cette ligne d'eau à travers la terre ferme par un canal à grande section. Cela évite de doubler la pointe de la presqu'île, où soufflent quelque- fois de redoutables ouragans, et cela économise aussi beaucoup de temps sur le parcours pour aller à Ontona- gon, Bayfield ou Dululh. Le voyage de Marquette à Houghton s'est fait sans en • combre. Presque tout le temps, nous avons côtoyé le ri- vage formé de collines moutonnantes couvertes de bois. L'île de Granité, l'ile lluronne, toutes deux munies d'un phare, jalonnent la route, puis la pointe de l'Abbaye et la baie de Keweenaw, au fond de laquelle est l'Anse. L'en- trée étroite du Portage, marquée aussi par un phare, s'ou- vre sur le côté occidental de celte baie. Les eaux, salies par des bancs d'argile qu'elles lavent sur leur parcours et par les détritus des mines de enivre, sont rougeâtres et boueuses. Bientôt le fiord s'agrandit en un lac qui com- munique au nord avec celui de Torch, puis se resserre de nouveau comme une rivière. N'était la couleur des ondes et l'étroitesse des rives, on se dirait le long du Missouri. Cependant les flancs de la rivière se dressent peu à peu à de grandes hauteurs. Çà et là apparaissent des exploita- tions minières, puis une usine métallurgique dont les hau- tes chf^minées projettent dans l'air une fumée épaisse, enfin tout à coup deux villes en face l'une de l'autre, comme Ikide et l'esth sur le Danube : c'est Houghton et Hancock. iVous jetons l'ancre devant la première aux rues en pente et ravinéi s. L'une et l'autre sont entourées de travaux souterrains, et doivent leur première cxislejice et leur développement aux mines de ci'tte région. 230 LE MONDE AMÉRICAIN. Les mines de cuivre natif du Lac-Supérieur sont con- nues depuis longtemps. Les missionnaires jésuites, les principaux voyageurs des siècles passés, eu parlent dans leurs relations. La France ne sut rien faire pour tirer profit de ces gisements, et un Anglais, Ileniy, essaya inu- tilement de les exploiter en 1771. En 1819 le général Cass, en 1823 le major Long, qui visitèrent ces contrées, n'oublièrent pas de mentionner les immenses amas de cuivre dont les Indiens leur firent connaître l'emplacement. Néanmoins ce ne fut qu'en 1845, lorsque le gouverne- ment fédéral eut acheté aux Chippeways la péninsule de Keweenaw, que ces mines acquirent une importance et une célébiitè réelle. Dés que le pays fut ouvert, se pré- sentèrent en masse, comme c'est l'habitude là-bas, les pionniers, les colons, les mineurs. Une grande immigra- tion eut lieu, chacun voulut avoir une concession ou au moins un permis d'excaver, et jusqu'en 1846 la « fièvre du cuivre » régna avec tous les désordres, tous les troubles qui accompagnent en Amérique l'exploitation de toute mine nouvelle ; puis le calme se fit quand arrivèrent les désenchantements. L'État de Michigan, se regardant comme propriétaire du sous-sol, avait délivré mille per- mis, dont quatre cents environ sur des surfaces qui s'éten- daient de un à trois milles carrés. Aujourd'hui il reste de tout cela une centaine de compagnies exploitantes, dont les statuts ont, été enregistrés, et dont un tiers à peine font des bénéfices. Le gouvernement fédéral, auquel incombe le soin de faire commencer les études et les caries géologiques des États et territoires nouveaux, avait procédé moins vite que les découvreurs improvisés, qui, comme toujours, prirent de très-loin les devants. En 1847, il envoyait sur le terrain un de ses géologues, Iloughton. C'était un LES GRANDS LACS. 231 liomme au coup d'œil sûr, explorateur infatigable, plein d'avenir; il se noya malheureusement en pirogue dans une de ses excursions. Sa mort laissa d'unanimes regrets, et l'on donna son nom à la ville et à la montagne princi- pale de la péninsule de Ke^Yeena^v. Il avait pu au moins commencer une exploration régulière, et dresser le ca- nevas de la cirle géologique de ce district. Houghton fut remplacé en 1848 par le docteur Jackson, le chimiste et géologue bostonien dont nous avons déjà prononcé le nom à propos de la découverte des mines de fer de Mar- quette. Celui-ci, en 1849, céda la place aux géologues Forster et Whitney. Les rapports de ces divers savants sur la région des mines de fer et de cuivre du Lac-Supérieur furent successivement adressés au congrès ; ils sont inté- ressants à plus d'un titre *. Le minerai de cuivre se présente toujours, dans les gise- ments de la péninsule de Keweonaw, à l'état de métal natif, c'est-à-dire naturellement pur. On n'y signale aucun alliage, aucun corps étranger combiné, et le cuivre passe par tous les volumes, depuis la forme microscopique que la loupe la plus puissante peut seule révéler jusqu'aux masses les plus énormes. On a rencontré quelques-unes de celles-ci qui pesaient jusqu'à 800 000 kilogrammes, et pouvaient suffire par conséquent au chargement d'un na- vire de près de mille tonneaux. Ces masses gigantesques sont le plus souvent un embarras pour l'exploitation, d'a- bord par le vide qu'elles laissent et qu'il faut soigneu- sement remblayer; ensuite, comme elles renferment occa- sionnellement quelques corps étrangers très-durs, du quartz, par exemple, sur lesquels la scie ne peut mordre, ' Voyez Message front the président, geological report, Washing- ton, 1849, et Report on the Gealor/ij nf the I.ake-Siipcrior land dis- trict, by J. W. Forster and J. D. Ùliitney, Washington, 1850 et 1851 . 232 LE MONDE AMÉUICAIN. 011 ne peut les découper, avant de les extraire au jour, qu'avec un ciseau à main. Ce travail, qui consiste à en- lever des copeaux dans une direction donnée et par tranches successives pour séparer le métal en blocs qui soient relativement de petit volume, est long, patient, coûteux. Feu d'ouvriers en sont capables, et ceux qui peuvent y réussir se font payer très-clier. Le seul corps qu'on rencontre uni au cuivre est l'ar- gent, non pas à l'état de combinaison chimique, d'alUnge, mais simplement juxtaposé, si bien que la ligne de sépa- ration des denx métaux est toujours nettement indiquée, et l'éclat particulier, l'aspect de chacun d'eux toujours parfaitement visible. C'est surtout dans la partie méridio- nale de la région métallifère, dans le comté d'Ontonagon, que l'argent se montre. 11 y existe même seul. Cependant, dans le comté d'Houghton, aux mines du Porlage, nous avons aussi constaté la présence de ce métal mêlé au cuivre, et même dans les mines du nord, jusqu'à l'exlré- milé de la presqu'île, dans le comté de Kewcenaw. La mine de Calumet, située à l'extrémité du chemin de fer qui mène d'Ilancock aux mines centrales, est aujourd'hui la plus riche de toutes celles du lac. On calcule qu'en 1874 elle a dû produire 12 000 tonnes de métal valant 50 mil- lions de francs, et distribuer à ses heureux actionnaires un dividende égal à près de la moitié de cette somme. Les mines ont de ces caprices. Il est naturel de se demander comment s'est formé le dépôt du cuivre dans les gites du Lac-Supérieur. Bien que quelques-unes des roches qui accompagnent le métal soient d'origine ignée, c'est-à-dire doivent leur formation à des pbénomènes géologiques où la chaleur a joué le rôle principal, on ne saurait invoquer le feu comme cause de l'apparition du cuivre. Le métal n'est pas venu LES GRANDS LACS. 233 en fusion du centre de la terre, puisqu'on le retrouve simplement uni à l'argent sans s'être allié à lui. La raison que généralement on invoque pour expliquer ce curieux dépôt métallique est celle-ci : on suppose que des cou- rants électro-magnétiques parcouraient le sol quand les roches dont il est composé étaient en train de se préci- piter, et que celles-ci baignaient dans une dissolution de sels de cuivre et d'argent, par exemple, des chlorures. Le courant électrique terrestre a produit dans celte disso- lution naturelle le même effet que les courants artificiels de ms laboratoires produisent dans les opérations galva- noplastiques : il a permis aux deux métaux de se désas- socier de leurs combinaisons respectives et de se déposer purs, à l'étal plus ou moins cristallin. Le procédé Huolz pour la dorure et l'argenture est fondé sur le même prin- cipe, et l'usine électro-métallurgique d'Auteuil à Paris revêt de cuivre, bro7ize les statues, les fontaines, en opé- rant d'après un système analogue. Cette explication de la formation du gisement de cuivre et d'argent natif du Lac-Supérieur doit être la vraie. Non- seulement on peut invoquer l'absence de tout alliage des deux métaux, lequel eût eu lieu certainement, si d'autres agents que l'électricité étaient intervenus, mais encore on peut arguer de l'état de pureté chimique des deux corps. Le cuivre du Lac-Supérieur est le plus fiji que l'on con- naisse, et se prête mieux qu'aucun autre à être étiré sans se rompre en fds aussi ténus que des cheveux. Pour ar- river à cette ductilité, il faut que le cuivre soit chimi- ijuement pur. Le moindre atome de phosphore, de soufre, de fer, le rendrait cassant. On peut ajouter que des spé- cimens de quartz et de spaih d'Islande limpides, rencontrés dans les excavations, présentent à l'intérieur des filaments et des lamelles de cuivre cristallisé, ce qui autorise l'hy- 234 LE MONDE AMERICAIN. potlîèse de l'origine purement aqueuse de ces gites. Enfin, et c'est ici la raison la plus convaincante, des courants d'électricité parcourent toujours ce sol si riche. Cette électricité agit à la surface sur l'aiguille aimantée, au voi- sinage des fdons, et la mine de Calumet n'a été découverte que par ce moyen. Le savant ingénieur M. Hulbert, qui est aussi un géologue de grand talent et l'un des pre- miers explorateurs du lac, chargé il y a quelques années de tracer une route au milieu d'une forêt de pins inextri- cable, où il ne pouvait se diriger qu'avec la boussole, s'aperçut tout à coup que l'aimant s'affolait. 11 supposa immédiatement qu'un filon devait passer dans le voisi- nage, fit des recherches, trouva une pierre tachée de vert- de-gris et découvrit du même coup le riche filon do Calumet. Il faut s'arrêter un instant sur cette mine, qui est la plus productive de toutes celles qu'on ait jamais ex- ploitées. Ouverte à peine, elle laisse déjà bien loin derrière elle les plus fameuses mines de cuivre du globe, celles du Chili, de la Bolivie, de l'Australie, et jusqu'aux fa- meuses mines de Monte-Catini en Toscane, qui ont donné pendant longtemps plus d'un million par an de bénéfice net à leurs trois heureux propriétaires. Calumet fournit à lai seul les deux tiers de toute la production des mines du Lac-Supérieur. A côté est Osceola, une mine que nous avons aussi visitée, où sont déjà des excavations cyclo- péennes. Les vides énormes sont soutenus par de gros troncs d'arbres, des cèdres et des sapins, qu'on y descend tout entiers. La boue noire qui recouvre les parois em- pêche de distinguer le cuivre à la lueur blafarde des lu- mières; mais les petits cristaux métalliques aigus qui se détachent en divers points de la roche sont sensibles à la main, sur laquelle ils produisent l'impression d'une série LES GRANDS LACS, 235 de pointes effilées, et c'est ainsi que le sens du toucher arrive à remplacer celui de la vue. Je ne rencontrai à Calumet qu'une assez pauvre au berge; mais on pouvait décemment y descendre. Les élèves de l'école industrielle de Boston, en tournée géolo- gique avec leur professeur, venaient de quitter la maison. Un des administrateurs des mines voisines y avait séjourné lui-même deux ans auparavant, et je trouvai quelques- uns de ses livres, empilés sur une tablette, dans la cham- bre qu'on me donna. 11 avait laissé là ces fidèles compa- gnons de ses heures de loisir, espérant venir les rejoindre. Comme j'arrivais, un Canadien était installé à la buvette. Il vint à moi, m'accosta familièrement dans un français de fantaisie. Ce visiteur sans gêne se disait déjà mon com- patriote. Je lui demandai ce qui l'avait auiené : « Je suis spéculaleur et aijent de lois, me répondit-il du ton le plus dégagé, comme un autre aurait dit : négociant ou ingé- nieur. J'étudie le prix des terrains, je redresse les limites des concessions, je relève les erreurs du cadastre, et il y en a. » Je le retrouvai quelque temps après sur le rail- road qui va de l'Anse à Marquette. 11 descendit sur la prin- cipale mine, et s'apprêtait à recommencer sur ce puait les hauts faits qui l'avaient illustré à Calumet. Le Lac-Supé- rieur nourrit bon nombre de ces aventuriers. Le chemin de fer qui part d'Ilancock sur la rive gaucho du Portage ne va pas encore jusqu'à l'extrémilé nord de la péninsule de Keweenaw. 11 s'arrête à Calumet. Je voulais pousser plus loin. Une méchante carriole découverte, aux bancs de bois, et qui porte les lettres, va de Calumet à Eagle-Piiver, et de là le lendemain à Copper-IIarbor. Ce vé- hicule ne me tentait guère. Le patron de l'hôtel me proposa son buggy pour la somme de seize dollars. Il m'en avait coûté moitié moins pour venir de Chicago à Marquette ; 236 LE MONDE AMÉRICAIN, mais l'honorable patron me dit qu'il me conduirait lui- même et me mènerait en un jour. Le lendemain matin, à l'heure dile, il prétexta une névralgie (je crois qu'il avait bu trop de whisky la veille) et me donna pour anlomédon un commis voyageur en machines venu des Etals atlan- tiques, d'une des principales usines du Conneclicut. Ce- lui-ci, qui avait à visiter les mines pour y prendre des commandes, trouvait bon de faire le voyage gratis. L'homme avait l'air jovial. Il était un peu corpulent, haut en couleur, parlait volontiers, aniiait, disait-il, les Fran- çais, la vie joyeuse, le bon vin; bref, c'était une façon de Rabelais américain comme je n'en ai jamais rencontré aux États-Unis. Ce fut du reste pour moi un guide précieux. Nul ne connaissait mieux que lui tous les pas que nous avions à franchir, toutes les mines que nous allions tra- verser, et tous les gens de la route, qu'il visitait depuis six mois. Sans ce cicérone providentiel, on serait mort de faim, car il n'y a nulle part une auberge. Nous faisons halte au milieu du jour à une maison où il a des amis et où nous sommes reçus à bras ouverts. De Calumet à Copper-Harbor, nous traversons toutes les mines du comté de Keweenaw, dont beaucoup sont inex- ploitées. L'une d'elles porte le nom du père Allouez, comme ailleurs il en est une autre qui rappelle celui de Mesnard. Partout le souvenir des premiers découvreurs du lac a été pieusement conservé : n'avons-nous pas déjà salué Marquette? Nous visitons deux ou trois de ces mi- nos, entre autres celle de Copper-Falls, qui a été de tout temps fameuse, et où l'on a surtout fouillé le banc volca- nique cuivreux dit Ash-Bed ou lit de cendres. Avant d'ar- river à cet endroit, au mouillage de Eagle-River, situé à l'embouchure de la rivière de ce nom, nous rencontrons sur la plage d'énormes blocs de métal natif, provenant du LF.S GRANDS LACS. 257 découpage des grandes masses souterraines de la mine de C.liff, et prêts pour rembarquement. Le steamer, en pas- sant, en charge toujours (juelques-uns. Il en est qui pè- sent jusqu'à lu 000 kilograunnes et valent 55 000 francs. Les voleurs perdraienl leur temps de s'attaquer à ces mas- ses pesantes, qu'on ne peut remuer qu'avec de fortes grues ; ils ne cherchent même pas à en tailler des par- celles. La masse gît à terre, informe, béante, aux reliefs contournés, caverneux, tachée çà et là de vert-de-gris. La pluie et l'air l'ont revêtue d'une patine bronzée comme celle des vieilles médailles. Notre halte à Eagle-River dure peu. La cour de district y tenait ce jour-là ses assises, mais nous n'avions rien à démêler fort heureusement avec les juges américains : nous préférons aller nous restaurer à Copper-Falls. Après le repas et la visite de la mine, nous prenons congé de nos hôtes gracieux et remontons dans noire buggy. Nous avançons presque tout le temps dans une forêt de pins, de sapins et de cèdres, sur une route étroite où à peine il y a place pour notre petit véhicule. Les écureuils, grim- pant dans les arbres ou s'élançant gracieusement d'une branche à l'autre, çà et là quelque poule sauvage qui s'envole tout effarée à notre approche, sont à peu près les seuls habitants de ces bois. Les longs serpents, dont la morsure n'est pas venimeuse, restent cachés sous l'herbe, et les moustiques, les mouches noires et les mouches de feu, avec lesquelles je devais bientôt faire connaissance, nous laissent tranquilhs. Les mouches de feu, presque microscopiques, se glissent sous la peau et vous saignent littéralement. Le cou, les mains se couvrent d'enflures, et la morsure de ces insectes invisibles laisse des traces qui durent longtemps. On n'a d'autre moyen d'éloigner ces voisins incommodes que d'allumer un grand feu, ou, 238 LE MONDE AMÉRICAIN. comme les Indiens, de s'oindre la peau de pétrole. Le civilisé est rebelle à ce remède répugnant ; le bûcheron canadien, travaillant sur place , recourt volontiers au premier. Aux bois résineux que nous rencontrons tout le long de la route se mêlent quelques bois d'essence dure, tels que des chênes, et des bois plus tendres, des peupliers, des cerisiers sauvages. De hautes fougères cachent le sol. En hiver, celui-ci disparait sous un épais manteau de neige. On ne peut plus parcourir ces routes qu'en traî- neau. Le froid alors est 1res- vif, et il peut arriver, comme cela a eu lieu pour l'hiver de d875, que le thermomè- tre descende jusqu'au delà du point de congélation du mercure, c'est-à-dire à 40 degrés au-dessous de zéro. On n'est cependant qu'à la latitude du nord de la France. La science n'a pas encore trouvé de raison valable pour ex- ]>liquer ces froids excessifs de l'hiver et celte différence de climat avec ceux des mêmes latitudes européennes. Sans doute le nord de l'Europe est visité par le courant chaud du gulf-stream, cet immense fleuve sous-maiin parti du golfe du Mexique et qui adoucit si étonnamment notre atmosphère. Le rivage atlantique de l'Amérique du Nord est à son tour baigné par un contre-courant veim des mers polaires : mais comment se fait-il que les étés, de (iuébe;; à Washington, de New-York à Sainl-Louis, sont si intolérables, souvent même plus chauds que sous les tropiques? Hiver comme été, la saison est extrême, et le même fait se révèle dans la partie orientale du con- tinent asiatique, où les hivers et les étés de Pékin rappel- lent ceux de New- York. Les grands froids semblent ranimer la vie. Les parties en traîneau sont parmi celles que préfèi enl les Améri- cains. On se visite, on se réunit à des pique-nique, à des LES GRANDS LACS. 239- danses, à des fêtes de tout genre ; on essaye de passer le plus gaiement les mois où le lac est gelé sur ses bords et où les communications par eau sont interrompues, où il y a même d'assez fréquents chômages sur les railways à cause de ramoucflllement des neiges. Le traîneau n'est pas le seul moyen de locomotion : on a aussi la raquette, semblal)le à celle qui lance le volant, un jeu emprunté aux Peaux-PiDuges. La raquette qui sert à marcher sur la neige est seulement beaucoup plus large et d'une forme ovale très-allongJ^e. On y appuie le pied comme sur une sandale, non sans avoir auparavant chaussé une paire de mocassins en peau souple. On conçoit qu'avec la raquette» le poids du corps étant réparti sur une surface beaucoup plus grande, on a une bien moindre tendance à enfoncer. Anne de cet appareil, on court sur la neige par mouve- ments alternatifs, à peu près comme dans l'exercice or- dinaire du patineur sur la glace, moins vile sans doute, car on ne glisse pas, et l'on a une résistance à vaincre, puisque la raquette pénètre toujouis d'un centimètre ou deux dans la neige plus ou moins congelée. Cet ingénieux appareil a été bien vite adopté par les blancs. Il n'est pas rare d'eu rencontrer au moins une paire dans toute mai- son du lac. L Indien qui le premier a inventé la sandale à courir sur la neige, comme celui qui trouva le canot d'é- corce de bouleau pour franchir les rapides, étaient l'un et l'autre des hommes de génie. Ce sont peut-être les deux seuls que la grande nation algonquine ait produits en dehois de ses guerriers et de ses orateurs. Avait que les chemins de fer euss-enl rejoint le Lac- Supérieur, c'est par le moyen des raquettes que des In- diens fidèles portaient les dépêches de la poste l'hiver. Ils allaient chargés de leurs sacs et couraient sur la neige. Si une tourmente survenait, s'ils se trouvaient trop em- 240 LE MOISDE AMÉRICAIN. barrrassés en route, ils laissaient une partie de leur charge au pied d"un arbre, et revenaient la prendre plus tard; les passants n'avaient garde d'y toucher. Une régu- larité, une exactitude extrême n'étaient pas de rigueur. Ces coureurs de la poste indienne sont comme les frères des fameux messagers persans, qui remontent au temps de Darius. Ceux-ci portent de même leurs sacs de dépè- ches en courant, et lorsqu'ils s'endorment en chemin, harassés de fatigue, ils ont soin d'allumer une cordelette de chanvre, la passent autour de leur doigt de pied pour être réveillés à l'heure et reprendre leur course. L'alimentation du Lac-Supérieur semble se faire prin- cipalement au moyen de sources souterraines dont la plu- part viennent des régions septentrionales; môme en été l'eau du lac est très-froide, presque glacée. En tout temps, la limpidité e^t telle qu'on voit le fond à plusieurs mètres de profondeur. En hiver, en faisant un trou dans la glace et se couvrant la tête d'une étoffe noire, si l'on applique l'œil sur ce trou, on répète en grand l'expérience de la chambre claire des physiciens. Le volume des eaux du lac est à peu près constant, carie niveau varie peu. Cepen- dant on a relevé, à des époques irrégulières, des exhaus- sements et des abaissements restés jusqu'ici sans explica- tion. 11 n'y a pas de marées périodiques; il y a par mo- ments des ras de marée, c'est-à-diie que le flot envahit tout à coup le rivage par un ou deux bonds, puis se retire, pour recommencer quelquefois, et c'est tout. Cet étrange phénomène a lieu aussi dans les mers tropicales, où il est très-fréquent, par exemple, sur les côtes des îles Mau- rice et de la Réunion, dans l'océan Indien. Là, on a essayé de s'en rendre compte en imaginant des éruptions volca- niques sous-marines. Ceci nous semble, surtout pour le cas des ras de marée du Lac-Supérieur, n'être pas une LES GRANDS LACS. 241 explication acceptable, car personne n'a reconnu ces vol- cans. Partis le matin de Calumet de très-bonne heure, nous n'arrivâmes que sur le lard. Après Copper-Falls vient la rade pittoresque d'Eaglc-llaibor. Sur le lac, parles temps clairs, on devine l'ile Royale, dont se profile à l'horizon la silhouette indécise ; elle apparaît connue un mirage. A notre droite, se dresse le mont lloughion ; il rappelle le nom de l'infortuné géologue qui, le premier, en mesura et gravit la cime. L'air est d'un calme, d'une transparence infinie, la température très-douce, quand on grille à l'om- bre de New-Yoïk ou à Boston. Dien peu d'endroits défri- chés; le blé vient mal, le sarrasin, le seigle, l'avoine, donnent seuls quelque pauvre récolte; la ponune de terre pousse à souhait. Les défrichements peuvent aussi se cul- tiver utilement en prairies. Nous recoupons, sous les sombres conifères, de petits ruisseaux qui gazouillent à l'ombre et courent sur les galets et la roche polie, où pend un flocon de mousse verte. Une personne charitable a laissé en cet endroit un seau et un verre de fer-blanc; chacun peut se désaltérer à l'aise : notre cheval s'abreuve avec délices. Il connaît bien le lieu, il aurait refusé d'aller plus avant, si l'on ne se fût pas arrêté. La forêt est silencieuse, et l'on n'y en- tend chanter ni le rossignol, ni la fauvette, ni même la cigale ou le grillon. Aucun papillon, aucune libellule aux ailes diaprées n'égayé de ses vives couleurs le paysage autour de nous, où d'ailleurs arrivent à peine les rayons du soleil; le calme de la nature est complet. Un peu plus loin apparaissent des puits de mine abandonnés, des mai- sons d'exploitation, des villages d'ouvriers veufs d'habi- tants. Tout le monde est parti, et rien n'est désolant comme ces ruines, si jeunes en ce morne désert. Les 1C 242 LE MONDE AMÉRICAIN. portes sont ouvertes ou absentes, les vitres manquent aux fenêtres, les mauvaises herbes ont envahi le jardin. Il semble que par une de ces ouvertures une tête humaine va paraître, ou au moins quelque animal familier. Il n'en est rien, et ces tristes lieux ne racontent que la désespé- rance et la fuite. C'est là l'éternelle histoire dans les mi- nes américaines. Les placers de Californie, surtout aux premiers temps de l'exploitation de Tor, ont vu se dérou- ler bien d'autres péripéties, et souvent présenté, du jour au lendemain, le spectacle d'un silence de mort succé- dant à la plus turbulente agitation. La variété fait le charme de tout voyage. Voici, comme opposition au précédent tableau, le lac des Moustiques aux eaux bleues, Copper-IIarbor avec sa double baie, dont celle de Fanny-IIoe est tout entourée d'arbres; voici le fort Wilkins avec ses casernes et ses palissades, aban- donné depuis longterrfps, et les deux phares aux tours blanches, sur lesquelles viennent prendre leur relève- ment les steamers et les voiliers qui entrent dans le « port du cuivre ». Là est la grande mine de Clark, où je re- trouve deux Français, l'un propriétaire, l'autre directeur de cette exploitation. Bientôt un élève de l'École des mines de Paris, qui a eu l'heureuse idée de faire son voyage d'instruction au delà des mers, vient nous rejoindre, et nous buvons ensemble à la France : trois mille lieues nous en séparent. De la maison où nous sommes logés, nous dominons le lac, dont la vue à cette hauteur en- cadre admirablement le paysage. Un vieux sachem, un Chippeway converti, Baptiste, qui erre par ces parages, veut bien consentir à alimenter notre table. De chef de tiibu, il s'est fait marchand de poisson, et nous vend des truites saumonées et dn white fish, qu'il pèse gravement à la romaine. Les mauvaises langues disent qu'elle est à LES GRANDS LACS. 24â faux poids. Le capitaine de la mine, l'Irlandais OConnor, qui prétend descendre des rois d'Iilande , nous pilote dans les travaux. Il avait, comme tous ses compatriotes, la mauvaise habitude de s'enivrer. Un jour, il a fait le serment de ne plus boire que de l'eau pendant quatorze ans, et il l'a tenu; il vient de le renouveler pour quatre ans. Son fils, qui n'a rien juré, est toujours ivre. La mine de Clark apparùent à MM. Estivant, qui ont fait faire en France tant de progrès à la métallurgie du cuivre, et qui ont leurs usines à Givet dans les Ar- dennes. On a plaisir de retrouver de tels hommes à l'étranger, et il serait bon que l'énergie et les capitaux de nos industriels vinssent plus souvent se montrer à l'œuvre au dehors : notre pays ne peut qu'y gagner. La mine de Clark est citée parmi celles qui ont été exploitées au Lac- Supérieur avec le plus de patience et d'esprit de suite. Les magnifiques installations qu'on vient d'y achever ne sauraient être passées sous silence. Les Américains, qui ont l'habitude d'aller plus vite et plus brutalement, ne songent pas toujours à assurer ainsi l'avenir. Enfin il y a je ne sais quoi d'attachant dans ce village d'ouvriers aux maisons de bois çà et là éparses, dans cette école, dans cette chapelle, perdus au fond de ces solitudes, et où l'on entend parler couramment notre langue. La plupart des bûcherons, des charpentiers et des terrassiers, occupés en grand noml)re, sont Canadiens, et se montrent, comme partout, rebelles aux rudes consonnances de l'anglais. Le minerai de cuivre est obtenu et traité à Clark com- me dans les autres établissements du lac. Tous les per- fectionnements réclamés par l'art des mines ont été i(;i introduits, souvent inventés. Ainsi l'on fait usage dans les galeries de perforateurs mécaniques analogues à ceux employés au tunnel du mont Cenis, el l'on extrait au de- 244 LE MOKDE AMERICAIN. liors le minerai au moyen de machines à vapeur. Là on le jetle sous des pilons en fer, qui le broient. La pous- sière minérale est amenée par un courant d'eau sur des labiés dormantes, à secousses ou tournantes, sur des ta- mis oscillants, et finalement dans des labyrinthes où l'eau fait de très-nombreux circuits avant de s'échapper. C'est ainsi, en dernière analyse, que le cuivre est séparé de sa gangue. Les paillettes de métal, mêlées à des particules, à des paillettes d'argent, sont recueillies. On met à part autant que possible les morceaux qui renferment de l'ar- gent. La moyenne dis rendement des minerais ne dépasse pas 5 pour 100 de cuivre, c'est-à-dire que la roche abat- tue, triée, pulvéi isée et lavée, ne donne pas plus de 5 parties de métal sur 100 de gangue. Le cuivre brut ainsi obtenu e^l prêt pour l'expédiiion. Il est encore mêlé d'un peu de matière stérile, mais l'ensemble contient au moins 80 pour 100 de cuivre métallique pur. Ce chiffre, com- paré au précédent, donne le taux de l'enrichissement ob- tenu. Les minerais qui n'ont pas besoin d'être enrichis sont ceux qu'on nomme le cuivre à baril elle cuivre en masse. Le premier, qui se compose de métal en morceaux plus ou moins gros, séparés à la main ou retrouvés sous les pilons, est ainsi nommé parce qu'il s'embarque directe- ment dans des barils ; le second, parce qu'il comprend les masses, les blocs les plus volumineux, lesquels, ame- nés à la plage, sont descendus à fond de cale par des grues. Tout ce cuivre, en poudre, en morceaux ou en masses, est fondu soit à Hancock, soit à Détroit, où les cheminées de l'usine la nuit servent comme de phares aux navires. En 1808, nous avons vu aussi traiter à Pitlsi)urg, en Pensylvanie, les masses cuivreuses du Lac-Supérieur. Finalement le métal est raffiné et coulé dans des moules, LES GRANDS L.\CS. 245 OÙ il prend les formes que le commerce réclame, celle de lingots, de pains ou de plaques. 11 y présente cette belle couleur rouge, soyeuse, irisée à la surface, et cette malléabilité, particulière au cuivre, qui le rend apte à s'aplatir sous le marteau sans se rompre. On l'expédie surtout à New-York, le principal marché du métal aux États-Unis. La production totale des mines du Lac-Supé- rieur a dû atteindre 18000 tonnes de cuivre en 1875; elle a toujours été en augmentant depuis que les mines sont ouvertes. Dans les premiers temps, un sourire d'in- crédulité, surtout sur les places européennes, accueillit la nouvelle de la fécondité de ces mines. On ne regardait les spécimens extraits que comme une curiosité minéra- logique, mais il fallut bien vile se rendre à l'évidence; aujourd'hui ces mines viennent immédiatement pour la production après celles du Chili, qui fournissent la moi- tié de tout le cuivre consommé sur le globe. Les ingénieurs du vieux monde ont tout à apprendre à visiter ces gisements, uniques dans leur genre. En ce qui regarde l'exploitation et la préparation mécanique, tout y est porté à un degré de perfection qui rarement a été dépassé. Il le faut bien, puisqu'on un pays si éloigné, où tout manque, où la main-d'œuvre est des plus chères et varie de 3 à 5 dollars par jour, on trava'lle avec profit des mines dont la richesse moyenne en cuivre ne dépasse pas D pour 100. Ce titre est partout, fût-ce dans les mines d'Allemagne, où l'ouvrier vit à si bon marché, la dernière limite du minimum, même en tenant compte que le cuivre est à l'état métallique. C'est ici surtout qu'il faut voir tra- vailler les rock-breakers, ou machines à concasser la roche, qui prennent entre leurs puissantes mâchoires d'a- cier les plus forts blocs pierreux sortis de la mine et les font éclater avec la même aisance qu'un casse-noix le fi uit 246 LE MONDE AMERICAIN. qu'on lui présente. Le génie américain, si fécond dans les inventions mécaniques, est ici sans cesse en éveil et a re- culé les limites de l'audace. Le fameux pilon de Bail peut broyer par jour à lui seul jusqu'à 100 000 kilogrammes de minerai. On peut mesurer le progrès accompli en rap- pelant que la vieille flèche allemande écrase à peine 1000 kilogrammes, le pilon anglais de la Cornouaille 2000 kilogrammes , et le stamp californien le plus per- feclioniié 4000 kilogrammes. Il est curieux de voir l'outil mastodonte du lac, soulevé directement par la vapeur comme les marteaux-pilons des grandes forges, se dresser et retomber ensuite de tout son poids sur les énormes blocs rocheux qu'il pulvérise d'un seul coup. Le bruit formida- ble s'entend de très loin ; le puissant engin ébranle le sol comme un tremblement de terre, et il faut toujours l'as- seoir sur les fondations les plus épaisses et les plus solides pour qu'il ne démolisse point par ses percussions répétées l'édifice où il est établi. Le moment est venu de révéler quelques faits étranges se rapportant à un cas particulier de l'exploitation des gîtes du Lac-Supérieur, qui furent jadis fouillés par une race aborigène de mineurs émigrants, différents des In- diens d'aujourd'hui. On a retrouvé des excavations recou- vertes par la terre végétale et où des arbres d'un âge de plusieurs siècles, par exemple, un pin vieux de quatre cents ans, avaient poussé. Dans une de ces tranchées an- tiques, on a signalé des restes de soutènements informes, d'étais en bois, sous un énorme bloc métallique, que les mineurs de ces temps inconnus avaient essayé de sou- lever, et dont, de guerre lasse, ils avaient détaché des morceaux, sans doute avec le couteau ou la hache de silex. Sur quelques points, la roche pierreuse semblait avoir été attaquée par le feu pour être rendue plus friable. Ce pro- LES GRANDS LACS. 247 cédé, dont les anciens ont fait usage en d'autres contrées, est encore employé dans quelques mines d'Allemagne. Avec les blocs de cuivre natif, les exploitants aborigènes fabriquaient des haches, des poinles de lance, des cou- teaux, des poinçons, qu'on a çà et là retrouvés.  llough- ton, nous avons vu aux mains d'un vénérable pionnier de la presqu'île de Keweenaw une série de ces instruments récemment déterrés près du Portage, et qui feraient envie à bien des musées, tant ils sont d'une conservation intacte, d'une furnie élégante, et tant est belle la patine qui les iccouvie. De la plupart des anciennes excavations on a extrait quantité de marteaux de pierre, ronds ou ovales, avec une rainure au milieu pour l'emmanchement. En un en- droit, les mineurs avaient mis leurs marteaux en tas avec ordre, et l'on en trouva tant qu'on en chargea une char- rette. Quand on dispose ainsi ses outils, c'est avec une idée de retour. Pourquoi ces ouvriers n'avaient-ils plus reparu? Tout semble faire croire que c'étaient des émi- grants partis du Sud, qu'ils ne travaillaient que l'été, pen- dant la bonne saison, et s'en allaient l'hiver aux premiers froids. Qu'auraient-ils fait, que seraient-ils devenus, quand trois pieds de neige couvraient le sol pendant des mois entiers? Dans les tumulus funéraires du Missouri, de l'illi- nois, de l'Ohio, on retrouve des haches, des couteaux de cuivre, provenant précisément des exploitations du Lac- Supérieur. Qui a édifié ces tumulus ? Nul ne le sait. Qui a exploité les mines du lac? On l'ignore également ; mais c'est évidemment la môme race qui apparaît ici et là, et dans les deux cas elle est différenle des Indiens actuels, qui ne bâtissent pas de tumulus et n'ont jamais exploité (le mines. Là-dessus, les récils des missionnaires du dix- septième siècle ne laissent pas de doutes. Aucune tradition. 2 18 LE MONDE AMÉHICAIN. aiicnne légende sur les anciennes exploitations de cuivre chez tous les Indiens des lacs. C'est au plus si quelques- uns portent par hasard un amulette de ce métal ; ils n'osent pas même toucher à un gros bloc de cuivre nalif, qui apparaît sur la rive méridionale du f.ac-Supérieur. Ils prétendent que c'est le Grand-Esprit, le manitou des eaux, et que le sacrilège qui voudra y porter la main mourra. Ouand les missionnaires arrivèrent, il y avait d'ailleurs plusieurs siècles que les exploitations étaient abandon- nées; nous venons d'en donner la preuve. La date et les véritables auteurs de ces exploitations, voilà les données d'un problème de plus à poser dans l'elhnologie améri- caine, qui en a déjà tant à résoudre. Les savants des États- Unis appellent, faule de mieux, les aborigènes qui, à une époque encore inconnue, peuplèrent le centre de l'Amé- rique du Nord et qui, comparés aux indigènes venus après eux, semblent semi-civilisés, les mound-builders ou bâtis- seurs de tumulus. Ceux-ci seraient non-seulement les mêmes qui auraient exploité les mines de cuivre du Lac- Supérieur, mais encore sirié d'hiéroglyphes les granits en place de la Californie et de l'Arizona, laiss' partout des débris, des amas de poteries, de silex éclatés ou taillés, d'ossements d'animaux incinérés, de coquilles comestibles amoncelées, enfin de meules portatives en porphyre, usées par le rouleau et destinées à broyer le maïs. Qui sait si les Atlantides dont parlait Platon sur la foi des prêtres égyp- tiens ne seraient pas ces mêmes aborigènes? Une plus longue dissertation sur ces points ténébreux de l'histoiie primitive américaine est ici hors de propos. Il faut revenir en arrière, non pour saluer une race mys- térieuse, les pi emiers habitants d'im continent assurément plus ancien que l'Europe, mais pour résumer ce qui a été dit. Nous avons constaté une fois de plus que le progrès LES GRANDS LACS. 249 matériel existe partout aux États-Unis : autour des grands lacs, au nord-ouest, couime dans l'extrême ouest et le sud de l'Union. Partout on défriche, on exploite le sol et le sous-sol, partout on plante et l'on cultive. Autour des grands lacs, c'est une nature vierge et fertile qui s'ouvre, et deux colonisations rivales, bien qu'à peu près sem- blables, y sont aux prises : la colonisation américaine sur la rive méiidionale des lacs et tout autour du lac Michigan, la colonisation anglo-canadienne sur la rive septentrionale. Un jour, ces deux colonisations n'en feront sans doute qu'une seule, et le drapeau étoile de l'Union iloltera des glaces du pôle au golfe mexicain, peut- être même jusqu'à l'isthme de Panama. En attendant il faut bien faire une halte au milieu des agrandissements prodigieux que les Kiats-Unis ont eus depuis trente ans. C'est vers l'époque où ils achetaient aux Indiens cliippe- ways la presqu'île de Keweenaw qu'ils convoitaient déjà la Californie. C'est assez d'extension pour à présent; leurs hommes d'État les plus avides le pensent eux-mêmes. II faut coloniser, peupler, bâtir, vivifier tout cet immense espace, et aucune localité ne parait plus propice à recevoir de nouveaux essaims de travailleurs que la presqu'île fé- conde de Keweenaw et les bords prospères du Lac-Supé- rieur. C'est à cetle partie du Michigan que semblent sur- tout s'appliquer l'heureuse devise de cet État: Si fjiiœris peninsulnm amœnam, clrcumspice ; — « Si tu cherches une péninsule gracieuse, la voici! » CHAPITRE VI LES RICHESSES SOUTERRAINES I Fécondité minérale des États-Unis. Un homme d'Etat anglais a dit que l'avenir était au peu- ple qui produirait le plus de houille. Si cette prédiction de Robert Peel doit se vérifier, aucune contrée plus que les États-Unis de l'Amérique du Nord n'a le droit d'en re- vendiquer l'application. Les bassins carbonifères de ce pays ont des dimensions qui sont en rapport avec l'étendue du continent lui-même, et alors que la Grande-Bretagne, depuis quelques années, scrute avec émotion les réserves de domaines souterrains, les États de l'Union fouillent tou- jours plus ardemment leurs richesses houillères sans se demander encore s'il est possible d'assigner une limite à la durée, sinon aux confins de cette exploitation. Les seules mines de la Pensylvanie ne sont-elles pas aussi étendues que toutes celles de l'Angleterre, et tous les gisements 252 LE MO>"DE AMERICAIN. des États-Unis ensemble n'ont-ils pas une superficie vingt fois plus grande? La houille dispense partout la lumière, la chaleur, la force, le mouvement; elle est l'âme de tous ces ingénieux mécanismes qui suppléent de plus en plus aux bras de l'homme, dont l'emploi est si cher en Améri- que. C'est pourquoi il n'est pas un point des États-Unis révélant un indice de charbon où le gîte ne soit immédia- tement interrogé, attaqué, recoupé par des galeries ou des puits, et cela, quelque éloigné qu'il soit, au pied des Mon- tagnes-Rocheuses ou sur les rivages du Pacifique, dans le Colorado ou en Californie. Ce n'est pas seulement de houille que la nature a été généreuse envers l'Amérique du Nord, c'est aussi de ce minerai qui ne peut plus se passer de la houille et avec lequel on produit le métal à la fois le plus utile, le fer. Ce minerai est là-bas partout répandu en amas, en filons, en couches épaisses et même en véritables montagnes : té- moin ces gîtes fameux de la Pensylvanie, du Missouri, du Michigan. La houille sert à traiter le minerai dans de vas- tes foyers. Le métal sort de la pierre à l'état de fonte, transformée bientôt en fer et acier. Ici comme en d'autres contrées, les gites ferriféres marchent volontiers de con- serve et font bon voisinage avec les gîtes liouillers ; ils sont même quelquefois en concordance, en superposition complète avec eux. Ce qui est plus important, c'est que le chiffre de la production, pour la houille comme pour le fer, est allé en croissant dans des proportions très-rapi- des. Les États-Unis produisent aujourd'hui en houille le tiers, et en fer la moitié du chiffre de la Grande-Bretagne, qui est de beaucoup, en ces deux matières, le pays le plus fécond du globe ; demain ils l'auront atteinte, et dés lors ils la laisseront bien loin derrière eux. Une troisième substance minérale, vulgaire comme les LES RICHESSES SOUTERRAIMÎS. 253 précédentes et devenue presque aussi indispensable aux usages quotidiens des sociétés civilisées, est le pétrole. Proche parent de la houille, et lui-même houille liquide, on peut le dire, le pétrole est surtout employé comme lu- mière, et à ce titre il fournit aux ménages et aux ateliers industriels l'éclairage le plus économique. Les États-Unis ont véritablement le monopole de cette utile matière, qui avant eux, depuis le temps des Babyloniens, des Égyptiens et des Perses, n'était qu'une curiosité minéralogique. La nature, dans la distribution qu'elle en a faite au globe, s'est montrée encore plus prodigue envers les États-Unis que pour les produits précédents. Elle a semé sous le sol, principalement en Pensylvanie, des lacs de cotte houille fluide, et donné à ce seul État à peu prés le privilège exclu- sif delà production du pétrole. Les extractions déjà énor- mes des premières années sont maintenant de beaucoup dépasssées, et l'on ne sait où s'arrêtera cette récolte tou- jours plus abondante de l'huile de pierre. Ces faits n'ont rien de surprenant aux États-Unis, car il serait facile de constater pour d'autres produits souter- rains, soit parmi les métaux plus ou moins communs, le plomb, le zinc, le cuivre, le mercure, soit parmi les mé- taux précieux, l'or et l'argent, des phénomènes analogues. Les mines de plomb du Wisconsin et du Missouri éga'ent celles de l'Espagne, et les mines de zinc de ces deux Éiats celles de la Belgique, de la Silésie et de la Sardaigne ; les mines de cuivre du Michigan sont les rivales de celles du Chili, et New-Almaden de Californie a fait pâlir pour tou- jours l'Almaden d'Espagne, exploité depuis les Phéni- ciens. Est-il besoin de rappeler que l'Australie elle-même n'a jamais produit plus d'or que la Californie ? Et toutes les mines de l'Améiique espagnole, hier encore si répu- tées, ont-elles jamais donné une quantité annuelle d'ar- Î34 LE MONTE AMERICAIN. gent égale à celle que fournit aujourd'hui le seul Etat de Nevada? En vérité, quand on réfléchit à ces choses, on est conduit à se demander s'il y a là un simple phénomène de hasard, ou si la nature, qui semble ne rien faire en vain, avait quelques vues secrètes lorsqu'elle favorisait avec une préférence si marquée la partie du continent américain où devaient s'asseoir et s'étendre un jour les États-Unis. Z,e charbon. Si l'on jette un coup d'œil sur la carte géologique qui accompagne le dernier volume du neuvième recensement des Élals-Unis, récemment publié par le gouvernement fédéral, on remarque une énorme tache noire courant dans la direction des monts Âlleghanys ou Appalaches, qui est celle des côtes de l'Atlantique, et traversant les États de Pensylvanie, Ohio, Maryland, Virginie, Kentucky, Tennessee, Alabama. Trois autres taches, dont une est plus étendue encore que la première, et situées toutes les trois en arriére de celle-ci, empâtent la moitié de l'Etat de Michigan, ceux d'illinois et d'indiana, enfin ceux de Missouri, lowa, Kansas, Arkansas et Texas. C'est là l'indi- cation conventionnelle de la surface occupée par les prin- cipaux bassins houillers des Étals-Unis. Si l'auteur n'a pas fait mention d'autres gîtes carbonifères, c'est que la faible étendue de quelques-uns de ces gîtes relativement aux premiers aurait à peine permis de les indiquer par LES RICHESSES SOUTERRAINES. 2j5 un point sur la carte. Ces dernières mines s'étendent en- tre autres au pied des Montagnes-Rocheuses dans l'État de Colorado, ou sont disséminées le long du grand chemin de fer du Pacifique à travers les territoires de Wyoming et d'Utah. Il faut noter enfin celles qui gisent dans TOrégon ou en Californie, au pied du Mont du Diable, près de la baie de San-Francisco. Les gisements de Pensylvanie sont de beaucoup les plus renommés, les plus productifs. A lui seul, cet État ex- trayait en 1872 environ les trois quarts de tout le combus- tible que fournissait l'Union, et les deux tiers de sa pro- duction totale, qui était alors d'environ 30 raillions de tonnes*, se composaient de charbon anthraciteux. L'an- thracite ou charbon de pierre, proprement dit, — à la houille friable, bitumineuse , doit seul être réservé le nom familier de charbon de terre, — l'anlhracite n'cït exploité qu'en Pensylvanie en grandes masses ; l'extraction en est peu importante dans les États de Rhode-Lsland et de Massachusetts. C'est l'idéal du chai bon fossile, près-- que du charbon pur comme le diamant. Enlevez-lui quelques centièmes de cendres et donnez-lui la limpidité qui lui manque, vous aurez la reine des gemmes. Il est tel échantillon d'anthracite qui renferme au delà de 95 pour 100 de carbone fixe ; le peu qui reste est dévolu aux matières volatiles, qui ne consistent souvent qu'en un peu d'eau combinée ou interposée, et aux cendres. Les Américains sont fiers de ce conibustible et remarquent que leur pays seul en est largement doté. En Europe, un coin de la Grande-Bretagne, le pays de Galles, où sont les mi- nes de Swansea, et un département de Franre, l'Isère, où sont les mines de la Mure, en produisent seuls des quan- * La tonne aniéiicaine et anglaise est de lOlG kiloirrummes. 256 LE MO^•DE AMÉRICAIN. tilés assez notables, et encore la qualité n'en est pas com- parable à celle de l'anthracite américain. Celui-ci est tou- jours compacte, dur, d'un noir de jais, d'un éclat semi- métallique, ne lacliL' jamais les doigis, ne produit ni poussière ni fumée. Grâce à la quantité considérable de carbone qu'il contient, il développe entre tous les com- bustibles minéraux le maximum de cbaleur ; c'est comme du coke naturel. L'anthracife est par excellence le com- bustible domestique. Le cannel-coal des Anglais, cette houille terne, chargée de bitume, qui s'allume comme de la chandelle et jette une flamme vive et blanche, n'a pu lui ravir que quelques foyers des maisons riches ; lui, on le rencontre dans tous les poêles, dans toutes les chemi- nées. Comme il exige un assez grand tirage, il n'est pas utilisé seul à bord des navires à vapeur : il faut pour cela le mélanger à des combustibles bitumineux. Comme il ne colle pas en brûlant à la façon de la houille maréchale, il est aussi impropre à la forge ; mais ces énormes foyers où l'on traite le minerai de fer, les hauts fourneaux, l'em- ploient avec avantage au lieu du coke ou de la houille flambante crue. En 1868, à Hokendauqua (Pensylvanie), nous l'avons vu jeter en blocs volumineux dans la gueule des fours, et nous avons salué là l'inventeur de ce procédé métallurgique, le vénérable M. Thomas, venu en 1840 du pays de Galles pour apprendre aux Américuins à con- sommer l'anthracite dans le traitement du minerai de fer. C'est dans l'est de la Pensylvanie que sont concentrés les charbons anthraciteux. Ils occupent trois bassins dis- tincts, superficiellement peu étendus, trés-rapprochés, de directions sensiblement parallèles, et qui sont quelquefois appelés du nom des cours d'eau qui les traversent, le Schuylkill, le Lehigh et la Lackawanna. La première et LES RICHESSES SOUTERRAINES. So' la seconde de ces rivières sont des affluents de la Belaware, qui passe à Philadelphie, la troisième se jette dans la Sus- quehanna, dont l'embouchure est au-dessous de celle de la Delaware. Le pays où sont dispersés les mines et les chantiers d'exploitation est magnifique. Les cours d'eau qui l'arrosent roulent à travers des roches schisteuses, feuilletées, distribuées pittoresquement, des eaux claires, poissonneuses, teintées de vert. Une partie de ces cours d'eau est naturellement navigable, l'autre a été canalisée, et il est commun de voir les canaux aller parallèlement avec le rail, qui s'allonge ici de tous côlés. La voie d'eau, bien que moins rapide, est plus économique que la voie ferrée, ce dont il faut tenir comple dans le transport des charbons. Les arbres qui couronnent la crête et le flanc des vallées, les chênes, les hêtres, le châtaignier, le noyer, l'érable, et sur les plus hautes cimes les pins et les sapins, distribuent partout la verdure et l'ombre, et main- tiennent dans l'air une huni'dilé bienfaisante. Ces forêts ont été de tout temps exploitées. Les troncs les plus gros, les plus sains, abattus à la hache, débités à la scie, fournissent au mineur une partie des étais dont il a besoin pour soutenir ses puits, ses galeries, ou les pièces équarriesqui lui servent à façonner la charpente des engins particuliers qu'il emploie. Dans cet État de l'ensylvanie, caressé avec tant d'amour par la nature, 1 histoire commence de bonne heure ; il faut remonter à deux siècles pour arriver aux temps hé- roïques de la colonisation, si rapprochés du présent pour d'autres États. Nous sommes sur la terre de Penn, l'hôte fidèle et pacifique des Indiens Delavvares, tout près de Philadelphie, la cité de Vamour fraternel, qu'il fonda en 4G8'2, — à Reading, dont les quakers jetèrent également la première pierre vers le milieu du siècle passé. Peu de 17 258 LE MONDE AHÊP.ICÂIN. villes américaines sont aussi heureusement situées et aussi belles que celle-ci. Elle domine une riche plaine semée (le céréales, bornée à l'horizon par la ligne bleue et dou- cement ondulée des montagnes. Reading montre avec or- gueil aux visiteurs sa cour de justice, ses églises monu- mentales et son joli cimetière, qui, dans ce pays où le champ de l'éternel sommeil est transformé partout en jar- dins fleuris et en promenades pleines d'ombre, mérite en- core d'être cité. Franchissons les années et regardons autour de nous. De nouveaux centres de population se sont créés, Potts- ville, Tamaqua, Banville, Allentown, Scranlon, Wilkes- barre, séjour des mineurs, des fondeurs, des forgerons, des mariniers, — Williamsport, où sont d'importantes scieries de bois, Harrisburg, qui renferme après Pittsburg les plus vastes fonderies, les plus grandes forges et fabri- ques d'acier. Pariout règne l'aisance, ce qu'on nomme ici le comfort ; partout des magasins abondamment pourvus, des rues bien alignées, des places larges, aérées, plantées d'arbres, des édifices élégants, somptueux. Le bien-être général réagit sur les habitudes privées. 11 y a dans quel- ques cottages de mineurs, entourés d'un jardin, une es- pèce de luxe ; on ne se contente pas du nécessaire, on veut un peu de superflu, et la ménagère diligente, soi- gneuse, délicate, met une sorte de point d'honneur à em- belhr la demeure de l'ouvrier. Partout on se nourrit bien. On fait trois repas par jour, on mange de la viande à cha- que repas ; le beurre, la pomme de terre ne manquent jamais, et, comme boisson, le café et le thé, arrosés de lait. La population minière forme comme une petite armée qui compte aujourd'hui 60 000 individus dans ses rangs. Elle est d'ordinaire assez bonne et disciplinée, assidue à LES RICHESSES S01"TERRA1>'ES. 250 sa tâche ; mais les jours de paye on ne rapporte pas au logis tout ce qu'on a reçu, on dépense follement une partie du salaire si péniblement gagné, et dans les buvettes ré- pandues à profusion les disputes et les coups naissent fa- cilement. Tout ce monde est d'ailleurs bien mêlé ; il y a là des Allemands, des Irlandais, des Anglais, des Gallois, chacun apparaissant avec les caractères parliculiers el surtout les inimitiés instinctives de sa race. Par moments éclatent des grèves : elles s'étendent quelquefois sur un mot d'ordre des chefs et les injonctions des comités sur toutes les mines en même temps. Ce qu'on veut, c'est la même chose partout : une augmentation de salaire avec une diminution des heures de travail. Les meneurs fer- ment avec des menaces la porte des chantiers à ceux qui, lassés d'altendre, voudraient y retourner. Des rixes, des batailles commencent, et le désordre est à son comble quand se présentent les constables ou la milice, la garde nationale de l'endroit. Des coups de feu sont tirés et des morts jonchent le sol. Enfin, après avoir longtemps parle- menté de l'un à l'autre camp, celui des patrons et celui des ouvriers, on fait une cote mal taillée, on augmente un peu les salaires ou l'on réduit d'une heure la journée, sauf à revenir parfois sur ces concessions dès que le com- merce languira. Qu'ont gagné les ouvriers anglais, qu'ont gagné les Américains aux grèves formidables suscitées dans les mines de charbon, les usines à fer, les filatures, et jusque dans les travaux des champs? Peut-être une faible augmentation de salaire, après des mois entiers de lutte, de souffrances, de privations, que rien ne pourra compenser. Pendant l'été de 1868, nous parcourions le bassin an- ihracifère de la Pen^ylvanie, aux environs de Pottsville. La population des ateliers souterrains s'était mise en 200 LE MONDE AMÉRICAIN. grève. Sur toute l'étendue des mines, pas un puits ne mar- chait, pas une machine ne fonctionnait. Ce calme inac- coutumé avait quelque chose de pénible. Çà et là, on ren- contrait des groupes de mineurs, la face morne, discutant ou silencieux. D'autres étaient tristement assis sur le pas de leur porte, ou une bêche à la main s'occupaient sans entrain autour de leur potager. La femme, les enfants ne disaient rien, mais avaient faim. Sur nombre de points, des menaces, des violences avaient eu lieu pour empê- cher de travailler ceux qui voulaient rester à l'ouvrage. Sur une mine, un cercueil vide fut déposé une nuit avec une inscription significative. C'était plus qu'une plaisan- terie sinistre, c'était une menace de mort pour ceux qui seraient tentés de reprendre le travail, et, si cette fois il n'y eut pas lieu de la mettre à exécution, elle fut implaca- blement exécutée dans une autre grève quelques années plus tard. Tous les jours c'étaient de longues processions et d'interminables meetings où l'on prononçait des dis- cours enflammés, où l'on arrêtait des résolutions inaccep- tables. La grève dura plusieurs semaines. L'autorité, at- tentive, vigilante, mais désireuse de respecter jusqu'au bout les droits du travailleur, n'envoya sur les lieux que des constables ou agents de police. Peu à peu le calme se fit, et tout rentra dans l'ordre ; les mineurs furent forcés de reprendre l'ouvrage sans avoir rien obtenu de ce qu'ils réclamaient si impérieusement. Us voulaient réduire la journée de travail à huit heures au lieu de dix, et recevoir pour cela la même paye. Leur prétention, s'ils avaient eu gain de cause, eût désorganisé tous les chantiers : elle était condamnée d'avance. Les mines de Pensylvanie, dans leur allure géologique, n'ont presque rien qui les dislingue, sauf la qualité du charbon, des houillères des autres pays. Les couches LES RICHESSES SOUTERRAINES. 2C1 d'anthracite gisent sous le sol superposées les unes au- dessus des autres comme les feuillets d'un livre, mais sé- parées par des intervalles plus ou moins grands de roches stériles, des argiles compacles, des schistes ardoisés, des grès. Les couches charbonneuses elles-mêmes ont des épaisseurs variables, qui peuvent dépasser plusieurs mè- tres, comme cette couche qu'on appelle mammouth à cause de son énorme épaisseur, et qui présente en quelques en- droits jusqu'à 20 mètres de chai bon pur. On trouve ici les mêuies fossiles que dans toutes les régions houillères, entre autres ces empreintes de fougères aiborescentes qui couvriiieut le sol en si grande quantité au temps de la for- mation du charbon minéral. Dans les mines de Pensylvanie, on rejoint le combus- tible par de larges galeries inclinées, plus rarement par des puits verticaux à grande section. Dans ces galeries circulent sur un chemin de fer les chariots menés par une machine à vapeui' extérieure qui fait remonter les pleins et descendre les vides. Un câble attaché aux véhi- cules passe sur un tambour ou sur la gorge d'une énorme poulie. L'ouvrier gagne par ce tunnel les chantiers souter- rains. 11 est chaussé de grosses bottes, et se protège la tête d'un cbapeau rond en cuir très-dur , auquel il fixe sa lampo, un petit vase en fer-Llanc à la mèche fumeuse, en forme d'encrier à siphon. Il va en tâtonnant, courbé, heurtant aux boisages dans le dédale des galeries, et arrive à sa place accoutumée pour comniencer la rude besogne, toujours la mêjue chaque jour. Le mineur abat la roche et le charbon à la poudre ou au pic, le voiturier conduit les chevaux qui transportent la matière extraite sur les che- mins de fer suuterrains ; les charpentiers fixent les étais. Toute la ruche tiavailleuse est en mouvement; peu d'en- fants, aucune femme. Dans les mii:cs d'Angleterre, de Bel- 262 LE MO>"DE AMÉP.ICAIX. gique, il n'est pas rare d'en rencontrer encore; mais les mœurs américaines répugnent à cet emploi avilissant du sexe faible et délicat. D'ordinaire l'air est bon, circule libre- ment ou par le moyen de ventilateurs mécaniques; la tem- pérature est douce et toujours égale été comme liiver; les eaux sont peu abondantes, et l'on n'a guère à redouter les inflammalions du grisou, si terribles dans d'autres mines. Extrait au dehors par les puits ou les grands tunnels inclinés, l'anthracite est déversé sur des machines fort ingénieuses, dites concasseurs ou breakevs, qui le séparent en morceaux d'égale grosseur. Les blocs h s plus volumi- neux sont d'abord broyés entre deux cylindres massifs en acier, juxtaposés, armés de dents, et tournant l'un vers l'autre à la façon des laminoirs. Une série de tamis en fer inclinés, en forme de tambours cylindriques, à mailles de plus en plus serrées, animés d'un mouvement de rota- tion autour de leur axe, classent ensuite le combustible en six ou huit qualités ou grosseurs distinctes, pendant que des manœuvres enlèvent à la main les schistes et autres pierres qui le souillent. Ces machines, dont on voit sur toutes les mines se dresser la haute charpente recouverte de planches, et aux formes originales, rap- pellent de loin les élévateurs à grains de Chicago. Elles sont tout à fait distinctes des machines à laver et à classer les charbons employées en France, et où l'eau joue un rôle particulier, par exemple, celles dites de Bérard ou d'E- vard, du nom des inventeurs. L'anthracite, une fois trié et classé, est chargé dans des wagons qui le transportent sur un chemin de fer extérieur dépendant de la mine. Celui-ci rejoint par des embran- chements, au besoin par des plans inclinés savammei.t établis et qui rachètent des différences de niveau assez considérables, les grandes voies ferrées, les canaux, les LES RICHESSES SOUTERRAINES. 203 rivières. Toutes ces nouvelles voies marchent vers le lit- toral et aboutissent à New-York et à Philadelphie, les deux véritables entrepôts de l'anthracite, les deux grands ports où se consomme et se vend principalement ce charbon renommé. Si Philadelphie est le plus grand marché de l'anthracite en Pensylvanie, Pittsburg est celui de la houille bitumi- neuse, et, plus favorisé encore que Philadelphie, il est situé sur les mines mêmes. Quand on suit le chemin de fer Pensylvania- Central, qui traverse la chaîne des Âlleg- hanys et restera l'une des œuvres les plus hardies de l'art de l'ingénieur en Amérique, on rencontre les mines de houille. Elles apparaissent dès qu'on a franchi la ligne de faîte, avant qu'on arrive à Pittsburg, attachées aux flancs de la vallée qui mène à la « ville fumeuse. » On les salue en descendant au pas accéléré de la locomotive. A droite, à gauche, partout, on voit les entrées des puits, des ga- leries, les amas de charbon autour des mines, les longues files de wagons chargés. Tout autour de Pittsburg, dans la Viillèe de la rivière Alleghany, dans celle de la Mo- nongahela, il en est de même, et les seules mines de ce district, au nombre d'une centaine, en 1872, ont fourni iO millions de tonnes de houille, c'est-à-dire près des deux tiers de ce qu'ont donné toutes les houillères fran- çaises ensemble, dont quelques-unes, celles d'Anzin, de la Grand'Combe, de Saint-Étienne et Rive-de-Gier, sont ce- pendant si productives. Pittsburg naissait à peine il y a un siècle. En 1754, ce lieu s'appelait Fort-Duquesne. Il était sur la frontière qui séparait les possessions coloniales françaises des posses- sions anglaises, frontière lointaine, sans limite nettement déterminée, et plus d'une fois baignée de sang; les ren- •contres sur ces points étaient presque quotidiennes. Fort- 264 LE ÎIOrvDE AMÉRICAIN. Duqiiesne fut bientôt perdu sans retour par la France et de\int Fort-Pitt (1758). Tels furent les commencements de Pittsbuig, qui n'obtint qu'en 1816 sa charte miniici- pale. Voyez maintenant ce qu'en a fait la houille. Cette \ille renferme aujourd'hui 'iÛO 000 habitants, elle est entourée d'usines, d'ateliers populeux, animés, et c'est à la fois le Manchester, le Birmiiii^ham et le Sheffield de l'Amérique. Hauts fourneaux, for-^es, aciéries, construction de ]iia- cliines à vapeur, usines de toute sorte à torturer, à manu- facluier le fer, fonderies de cuivre, de laiton, ta!fine- ries de pétrole, verreries, cristalleries, scieries de bois, fdatures de coton, fabriques de machines agricoles, tout est là. Une fumée noire, épaisse couvre la ville. Du haut des cheminées des usines se dégagent ki nuit de longues flammes, et jamais le trava 1 ne cesse. La suie vole éter- nellement dans l'air, couvre toutes les maisons, tous les édifices, d'une épaisse patine qui leur donne, comme à Londres, un air de deuil, et s'atlaclie partout, au linge, au visage, aux mains. Les habitudes locales se ressentent du dur labeur quotidien. Nulle pari la population ouvrière, qui en Amérique ne se pique pas de façons distinguée-, n'est aussi rude 1 1 aussi grossière. Les mines de houille bitumineuse n'existent pas seule- ment aux environs de Piltsburg; le bassin pensylvauien s'étend au loin dans lenoid-ouesl de l'État. Dans le comté de Meicer, à Pardoe, nous avons visité en 1874 une houil- lère qui nous a rappelé de tout point celles que nous ex- plorions quelques années auparavant, en 1867, dans la vallée de la 3Ionougahela. Un entre dans la mine par un large tunnel que parcourent des wagons traînés par des chevaux, et roulant sur un chemin de fer établi sur le seuil de la galerie. Les chantie-rs ne renferment ni eau, ni grisou, et la roche est assez résistante pour n'avoir par. LES RICHESSES SOUTERRAINES. 205 besoin d'étais. La couche exploitée est comprise entre des bancs de grès et d'argile dure. La régularité en est re- marquable, l'épaisseur d'un métré. On découpe le gite en piliers qu'on abat avec le pic et la poudre, puis on rem- blaye les villes avec du moellon. Le charbon, amené au dehors par le chemin de fer de -la galeiie principale, est versé sur une série de grilles étagées qui le séparent en différentes grosseurs et qualités. Le chemiu de fer She- nango and AUeghamj, au moyen d'un bout d'embran- chement, jette ses rails et amène ses wagons jusque sous les appareils de triage, et la houille de Pardoe est embar- quée sans frais sur le raihvay. De là elle gagne les usines à fer voisines et le port de Cleveland sur le lac Eriè, où elle fait concurrence aux charbons de l'Ohio. C'est une houille bitumineuse, collante, de bonne qualité, excellente conmie charbon de forge d de grille et aussi pour la fabrication du coke. La mine en produit à peu près 100 000 tonnes par an, qui reviennent, tous frais compris, à 2 dollars ou 10 francs la tonne. Il y a sur les chantiers 2!25 ouvriers, dont 200 occupés aux travaux souleriains. Ce sont principalement des Suédois et des Allema:ids. Cette population (Sl bonne, calme, très-facile à conduire. Le terrain houiller sur lequel sont situées les mines de Mercer, de Piltsbnrg, est le plus important des Étals-Unis. Le géo'ogue anglais Roj;ers, mort récemment professeur à Edimbourg, mais qui avait consacré une partie de sa vie à étudier les houillères amèi icaines, disait que ce bassin est peut-être le plus étendu du globe, celui qui présente le développement de houille le plus continu : il se pro- longe sans inlerrujilion sur une longueur de 875 mjl!cs, du nord de la l'cnsylvanie au centre de rAhibama, ei 1 on peut le suivre sans discontinuité sur une largeur maxi- mum de 180 milles entre la Pensylvanie et l'Ohio. 11 cou- 2G0 LE HO^'DE AMERICAIN. vre une surface de 60 000 milles carrés, égale à près du tiers de celle de toute la France ; il est parallèle à la chaîne des Appalaches, sur laquelle il s'adosse à l'est, et dont les contre-forts détachent plusieurs archipels houillers dans le grand bassin lui-même. Les assises géologiques de ce bassin offrent de tels points de similitude avec cel- les de l'Angleterre, que tous les géologues en ont été frap- pés. Rien ne manque au rapprochement, pas même cette puissante masse de grès, à grains de silex, sur laquelle repose tout le bassin carbonifère, le viillstone grit ou pierre meulière grenue, à laquelle les mineurs anglais ont donné le nom familier de roche d'adieu, fareivell rock, comme pour indiquer que, passé cet horizon, il n'y a plus d'espoir de trouver la houille. Le bassin de Rive-de-Gier en France repose sur une assise analogue, et cet exemple prouve entre tant d'autres qu'aux temps où elle façonnait le globe la nature usait partout des mêmes moyens , et imprimait à son œuvre le cachet de l'uniformité sans tenir compte de la distance. Nous n'insisterons pas davantage sur les détails des ex- ploitations houillères en Améi ique. Les données de la géo- logie, les méthodes d'extraction ne différent pas sensi- blement de l'une à l'autre de ces mines et rappellent les exploitations européennes. Bornons-nous à mentionner que c'est dans l'État de Maryland qu'existent les fameuses mines de Cumberland, qui produisent le meilleur charbon pour la navigation à vapeur marine, l'égal de la qualité anglaise dite de Newcastle. Les steamers qui fréquentent le port de Xew-York n'en veulent pas d'autre. On calcule que le Maryland envoie pour cet usage 2 millions 1/2 de tonnes par an dans les ports de l'Atlantique, à Boston, New-Yoi k, Philadelphie, Baltimore, Washington, etc. Les ports de l'Océan ou des lacs sont du reste les plus grands LES RICHESSES SOUTERRAINES. ^io? consommateurs et les exportateurs naturels des houillè- res. La ville de Cleveland, qui est non-seulement le prin- cipal port du lac Érié, mais encore une cité industrielle de premier ordre, qui tend à rivaliser avec Pillsburg, Cle- veland reçoit 1 million de tonnes des mines de l'Ohio et en exporte la moitié. A son tour, Chicago absorbe ] mil- lion de celles de l'IUinois, de l'Iowa et de l'Indiaiia; Saint- Louis autant de celles de rillinois et du Missouri. Chacun des Élats producteurs expédie ses charbons jusqu'aux points où ils rencontrent coux de la Pensylvanie ou des États voisins. Routes de terre, canaux, fleuves et rivières navigables, voies ferrées, tout est mis à contribution pour ce transport, où, comme pour le mouvement des céréa- les, chaque compagnie voituriére essaye d'attirer à elle le plus de trafic, tout en réduisant les tarifs au mini- mum. Les combustibles qu'on exploite dans les États du far- luest, comme le Colorado, et dans ceux du l'aciiique, l'Oré- gon, la Californie, bien que de bonne qualité, sont moins prisés que ceux dont il a été jusqu'ici fait mention. Ce sont des combustibles d'un âge géologique plus moderne, ce qu'on nomme des lignites, des lignites parfaits, si l'on veut, mais non plus de la véritable houille. Sans doute la texture du nouveau combustible ne rappelle point les fi- bres du bois, lifjnum, encore moins a-t-on affaire à un sim- ple bois fossile. C'est un combustible minéral bien formé, noir, serré, bien qu'un peu cassant et friable et par mo- ments terreux. 11 est aussi moins bitumineux, moins riche en carbone que la houille proprement dite, et par consé- fjuent d'un pouvoir calorifique moindre; mais, comme il Cït chargé de matières volatiles et qu'il brûle à cause de cela avec une longue flamme, il s'adapte fort bien à cer- tains usages, notamment le chauffage des chaudières à 2C8 LE MONDE AMÉRICAIN. vapeur et même la fabrication du gjz : aussi en certains points est-il exploité à l'égal de la houille. En 1867, nous trouvant au pied des Montagnes-Piocheii- ses, à 20 milles de Denver, alors capitale du tenitoire au- jourd'hui de l'État de Colorado, nous avons exploré un des bassins à lignite les plus intéressants du grand-ouest amc-- ricain. On voyait le long des ruisseaux apparaître le com- bustible entre des couches d'argile bleue et de grès rou- geâlres, friables, feuilletés. On l'avait rejoint souterraine- ment par quelques puits de recherche, alors abandonnés, et dans les lits des roches ramenées à la surface nous dé- couvrîmes l'empreinte de quelques plantes fossiles. C'é- taient des palmaciles, arbres de la iamille des palmiers, qui poussaient en ces régions à l'époque où ce terrain car- bonifère se déposait. Depuis le géologue llayden a conr mencé sur ces points et d'autres analogues des investiga- tions suivies, et a retrouvé là bien d'autres fossiles, un herbier souterrain complet et un ossuaire de grands ver- tébrés dont la description a frappé d'élonnemcnl tous les paléontologistes. L'exploitation du combustible a été aussi reprise. Un embranchement ferré, réunissant Denver au grand railway du l'arifujue, est passé sur ces mines, et l'on dit que la capitale du Colorado emploie aujouid'hui à la fabrication de son gaz d'éclairage une partie de ce lignite. Ce combustible est du même âge que celui qu'on rencon- tre le long ou au nord du chemin de fer du Pacifique dans le Wyoming, le Montana, le Dtikota, l'Utah, le Nevada, le même aussi que celui qu'on exploite en Arizona, en Cali- fornie, dans i'Orégon, et qu'on retrouve jusque dans h s territoires de Washington et d'Aliaska. Les mines du Mont du Diable en Californie sont les plus féconds de tous ces gîtes, et produisent aujourd'hui plus de 'iOO 000 tonnes par an, principalement envoyées à San-Francisco. C'est les LES RICHESSES SOUTERRAINES. 2C9 deux tiers de ce que donnent les riches mines du bassin d'Aix en l'rovence, où l'on exploite depuis un siècle et demi un excellent lignite dont le principal débouché est M ir- scille ; il y fait concurrence à la houille. La Californie, du reste, est loin de se suffire avec la production de ses mines, elle va s'adresser à l'Australie, qui lui expédie sa houille de Sydney, au Chili, qui lui envoie son lignite de Lota, frère de celui du Mont du Diable. Ce n'est pas le SL'ul point de ressemblance qu'offrent dans leurs produc- tions naturelles les côtes du Pacifique nord et celles du Pacifique sud, aux latitudes de la Californie et du Chili. En 1872, on estimait à environ 41 millions ij'2 de ton- nos la production totale des mines de charbon des Étals- Unis. En tête venait la Ponsylvanie pour 29 millons d/2 détonnes, dont 19 millions en anthracite, puis l'Ohio et rillinois, chacun pour 5 millions en houille bitumineuse, le Maryland pour 2 millions 1/2, l'indiana pour 800 000 tonnes, le Missouri et la Virginie occidentale chacun pour 700 000, le Kentucky pour 5o0 000, l'iowa pour 300 000, le Tennessee pour 200 000, puis tous les autres États liouillers, le Michigan, l'Alabama, le Kansas, etc., en- semble pour 200 000 tonnes, enfin la Califoinie et tous les Etats ou territoires producteurs de lignite, pour environ 550 000 tonnes. Tous ces chiffres réunis donnent un total de 41 500 000 tonnes en charbon minéral de toute qua- lité, anthracite, houille bitumineuse ou lignite. La production de toutes les houillères du globe était évaluée pour cette même année 1872 à 255 millions de tonnes, dont la Grande-Dretagne fournissait environ la moitié, ou 125 millions; après veuaieut les États-Unis, qui extrayaient le tiers dt! celle-ci, ou 41 millions 1/2, puis rcm|iire d'Allemagne 40 millions, la France et la Belgique chacune IG; lAulriche-Ilcngrie 10 1/2, L'Espagne, la 270 LE MONDE AMERICAIN. Paissie, la Chine, le Japon, le Chili, les colonies anglaises, fournissaient tous ensemble environ 6 millions de lonnes. Dans la liste des pays producteurs, les États-Unis tien- nent dès aujourd'hui le second rang. La marche qu'ils ont suivie mérite de fixer l'attention. En 1820, le bassin an- thracifère de la Pensylvanie produisait à peine o6o tonnes. En 1872, le chiffre de production de ce seul bassin attei- gnait 19 millions de tonnes. En étudiant la loi de cet ac- croissement année par année, on voit qu'il a doublé dans des périodes très-rapprochées, toujours en moins de dix ans. Pour les houillères, la progression a été encore bien plus rapide. Or le chiffre de la production dans la Grande- Bretagne ne double que tous les quinze ans; la France, la Belgique obéissent aussi à cette loi. Si l'on adopte la li- mite maximum de dix ans pour toutes les mines de com- bustible des États-Unis, il est facile de voir qu'en moins de cinquante ans ceux-ci auront atteint la Grande-Bre- tigne. Bien plus, d'après les inventaires mêmes qui oni été faits des réserves souterraines britanniques , après des enquêtes minutieuses ordonnées par le Parlement, sur les suggestions de M. Gladstone, et qui n'ont pas duré moins de cinq ans, de 1866 à 1871, c'est dans quatre siècles au plus que ce pays arrivera à l'entier épuisement de son stock carbonifère. Aux États Unis, cet important domaine est au contraire presque encore vierge, et d'une étendue qui est au moins vingt fois plus considérable que dans la Grande-Bretagne. 11 serait peut-être prématuré de tirer aucune consé- quence des deux faits qu'on vient d'énoncer : l'épuisement pour ainsi dire prochain des houillères anglaises, aux- quelles avant un demi-siècle les houillères américaines vont faire du reste une concurrence victorieuse, et la ré- serve presque indéfinie du combustible minéral aux États- LES RICHESSES SOUTERRAINES. 271 Unis. Il y a dans toutes les questions de ce genre une in- connue qu'on ne voit pas. A quiapparliendront, par exem- ple, les houillères de la Chine quand celles de la Grande- Bretagne seront épuisées? Or celles-là sont peut-être à celles de l'Amérique du Nord ce que ces dernières sont à celles de la Grande-Bretagne , c'est-à-dire encore plus étendues en surface, et ont encore plus d'épaisseur en charbon. Remarquons que c'est entre quelques degrés de latitude et dans l'hémisphère nord, précisément dans les régions où devait s'épanouir la civilisation contemporaine, la seule qui ait réellement fait usage de la houille, que la nature s'est plu à accumuler le précieux fossile. Est-ce par une espèce d'harmonie préétablie que les choses se sont ainsi passées? Quoi qu'il en soit, les grands maga- sins souterrains de houille sont dés à présent en Améri- que, et il est dans « les destinées manifestes » des Étals-Unis, comme tous les Américams le répèlent déjà avec orgueil, de devenir bientôt les plus grands producteurs de char- bon sur le globe. 11 en sera de même pour le fer, comme nous allons le prouver. m Le fer. Le minerai de fer est abondamment répandu aux États- Unis dans différentes formations géologiques, les unes plus anciennes, les autres conlemporaiui.'s, les dernières plus modernes que le terrain houiller. Partout le mine- rai est fouillé et porté aux usines, depuis le lac Cliam- 272 LE MONDE AMERICAIN. plain, dans le nord de l'Étal de New-York, jusqu'aux li- mites de l'Alabama, depuis les bords de l'Atlantique jus- qu'aux Montagnes-Rocheuses, et de celles-;i au Pacifique. Toutes les variétés y sont, et les mines si fertiles et si cé- lèbres de la Suéde, de l'Ecosse, de l'Espagne, de l'ile d'Elbe, de l'Algérie, ont en Amérique des sœurs. Le minerai magnétique de Suède, si estimé et qui donne un fer de qualité sujiérieure, celui avec lequel les Anglais font l'acier de Sbeffield, se retrouve dans la Caroline du Nord. Le black-band, ou roche noire d'Ecosse, qui produit une fonte renommée, existe daus l'Ohio, la Virginie, l'Ala- bama. Les minerais carbonates spathiques, lamelleux, cris- tallins, si abondamment répandus sur les versants des Alpes et qui interviennent si utilement dans la fabrica- tion de Lacier, se rencontrent dans le Conneclicut et l'État de New-York. Les minerais manganèsiféres, qui servent à la fabrication des fontes miroitantes ou spiegeleisen des Allemands, avec lesquelles on prépare ensuite l'acier Bes- scnier, existent en immense dépôts dans le Missouri, et là rappellent certains gîtes si particuliers d'Afrique ou d'Es- pagne. Les minerais magnétiques et peroxydes de l'ile d'Elbe ont des analogues dans le Michigan et en Pensyl- vanie, où le mont Cormvall fait songer au mont Calainita, tandis que les fers oligistes qu'on embarque à Marquette, sur le Lac-Supérieur, seraient aisément confondus avec ceux de Rio. Il n'est pas jusqu'à certaines variétés très- rares, comme les minerais titaniféres, qui existent en Norvège et que les Anglais sont parvenus à traiter, qui ne se montrent aussi aux États-Unis, par exemple, dans les États de New-York et de Virginie. Nous ne parlons pas de certaines espèces particulières à ce pays, telles que la franklinite, si abondante dans le New-Jersey, et dont on retire, par deux opérations différentes, à la fois le zinc et LES RICHESSES SOUTERRAINES. 273 le fer, ni du minerai carbonate pierreux, aussi abondam- ment répandu dans les houillères américaines qu'en An- gleterre, soit en bancs prolongés, soit en amas irrégu- iiers. Celt'j variété, que les Anglais nomment minerai de IVr argileux, clay iron stone, et les Français minerai car- bonate lilhoïde, se rencontre notamment dans les mines de Pensylvanie, non pas celles d'anthracite, mais de houille hilinnincusc. Là comme en Angleterre et en France, le minerai, la houille et le fondant, c'est-à-dire le calcaire qui, JL'té dans le four avec la roche métallifère, sert à la rendre fusible, se présentent souvent dans la même mine on slratificalions superposées. Cet assemblage de substan- ces minérales utiles accumulées dans le même gîle a donné naissance à de grandes usines dont quelques-unes ont fait forlune et d'autres ont dû fermer leurs portes ou se transformer. Il en a été ainsi ailleurs, et les hauts fourneaux de Rive-de-Gicrdans la Loire, qui furent établis tous la Restauration pour le traitement du minerai de fer contenu dans les houillères, consomment depuis bien longtemps tout autre minerai que celui-là. Qui croirait que la grande usine du Creusot n'a pas eu une autre origine? L'histoire de la fabrication du fer aux États-Unis com- mence avec l'histoire des colonies anglaises. On employait alors le cbaibon de bois pour fondre le minerai. En 1620, les premiers foyers furent allumés en Virginie, en 1645 dans le Massachusetts, puis arriva la Pensylvanie. En 1719, Cette industrie prospérait si bien que la métropole s'en émut, craignant que ce développement n'arrachât les colonies à sa déjjcndance. Deux ans après, les maîtres de forge anglais essayaient de faire passer un bill devant le Parlement pour empêcher la fabrication du fer dans les établissements d'oulre-mer. Ce ne fut que sur les opposi- 18 27 i LE Mois DE AMERICAIN. lions très-vives des agonis coloniaux que le bill fut rejeté. Dès lors la sidôuirgie américaine allait prospérer de plus en plus. En 1810 déjà on estimait à 55 000 tonnes la fa- brication de la fonte aux Etats-Unis. En 1850, ce chifre avait plus que décuplé, et en 1872 il dépassait 2 800 000 tonnes, la moitié à peu près de ce que produisait la Grande-Bretagne, qui fournit elle-même dece chef,comme pour 1*1 houille, autant que tout le globe. Ici encore les États-Unis viennent immédiatement après la Grande-Bre- tagne ; mais, marchant d'un pas beaucoup plus rapide, bientôt ils la dépasseront. 11 faut cependant reconnaître que, depuis la fin de 1873, la métallurgie américaine subit une crise et comme un temps d'anêl. Cette crise a été provoquée par la panique financière qui a frappé à cette époque les places de New- York et de Chicago, et dont les effets ne sont pas encore entièrement éteints. Les exploi- tations houillères et métallurgiques sont coutumières en tous pays de ces maladies périodiques, mais bientôt les chiffres de production se relèvent, reprennent môme leur marche ascendante, et les statistiques, considérées dans leur ensemble, par décades d'années, ne révèlent qu'un progrés continu. On calcule qu'à la production de 2 800 000 tonnes de fonte de ter, qui a été celle des États-Unis on 1872, cor- respond à pou près l'extraction de 6 millions de tonnes de minerai, car le rendement moyen de celui-ci peut être estimé à 50 pour 100. C'est la Pensylvanie qui marche au premier rang dans la production du minerai comme dans celle de la houille et aussi dans la fabrication de la fonte, du fer et de l'acier. C'est d'ailleurs en Pensylvanie que pour la première fois a été tenté le traitement direct du minerai de fer par l'anthracite, procédé importé du pays de Galles, il y a trente-cinq ans, par un infatigable fon- LES RICHESSES SOUTERRAOES. 275 deur, M. Thomas, dont nous avons déjà cité le nom. Ses fils, qui le remplacent aujourd'hui, suivent intelligemment ses traces et ont gardé pour ainsi dire les secrets de sa méthode. A Hokendauqua, dans le comté de Lehigh, il nous fit visiter lui-même son usine. On jetait par l'ouver- ture supérieure dans la vaste capacité des fours des blocs tout entiers d'anlhracile pesés d'avance, et le minerai et le fondant, également mesurés, étaient versés à broueltées par le même orifice. Le monstre digérait sa pâture avec une remarquable aisance. 11 avait, comme tous les hauts fourneaux, la forme d'une immense cuve faite de maté- riaux infusibles, réfrartaires aux plus hautes tempéra- tures. Dans le bas passait le corps des tuyères qui souf- flaient l'air dans le foyer. Par une ouverture pratiquée sur le devant sortait, au moment de la coulée, la fonte limpide, étincelante, qui courait comme un fleuve de feu à travers les rigoles ménagées sur le sable de l'usine, où elle se figeait. Les minerais consommés étaient surtout extraits de localités voisines, de gîtes assez irréguliers, presque superficiels, lis étaient de la classe des minerais dits peroxydes. A 60 milles à l'ouest d'Hokendauqua, dans le comté de Lebanon, existe une montagne de fer renommée, celle de Cornwall, (jue nous visilâme? également. On y monte par un raihvcuj en colimaçon qui fait le tour de la mon- tagne. Celle-ci est composée presque entièrement de mi- nerai ; elle en renferme une masse évaluée à 40 millions de tonnes, c'est-à-dire que l'on pourrait en exploiter pen- dant deux siècles 200 000 tonnes par an. C'est du minerai magnétique compacte, de couleur gris d'acier, rendant plus de 65 pour 100. Cet aimant naturel rappelle Irait pour trait celui de la montagne Calamita à l'île d'Elbe. 11 se trouve comme lui au contact de roches vertes, serpenti- 270 LE MONDE AMÉRICAIN. •Ineuses, et mêlé accidentellement à des veinules de mi- Inerai de cuivre. Ce rapprochement minéralogique, bizarre 'à cette distance, mérite d'être signalé. } Cette excursion en Pensylvanie a été l'une des plus cu- rieuses qu'il nous ait été donné de faire en Amérique. Grâce à nos lettres d'introduction, nous fûmes partout reçus, mes compagnons et moi, comme des enfants du pays plutôt qu'en visiteurs étrangers. On alla jusqu'à mettre une petite locomotive à notre disposition, et avec elle nous parcourûmes le pays en tout sens. Malgré la chaleur suf- focante de notre étroit compartiment établi au-dessus de la chaudière, — on était en pleine canicule, — nous fîmes cette excursion gaiement. La complaisance inaltéra- ble du guide qui nous avait été donné, les détails intéressants qui nous furent fournis tout le long du trajet tant par lui que par l'un de ses compatriotes, M. Borda, ancien élève de l'École centrale de Paris et l'un des ingé- nieurs les plus distingués de la Pensylvanie, le charme pittoresque du paysage, la vertigineuse rapidité de notre course à toute vapeur, des haltes marquées à point sur les mines et les usines, à Pottsville, Pieading, Allentown, Uarrisburg, tout cela nous faisait oublier l'enfer où nous rôtissions. La Pensylvanie n'est pas le seul État où se rencontrent ces amas énormes de minerai de fer dont il a été parlé. Sur le bord occidental du lac Clnimplain, à Port-Henry, il faut signaler une masse magnétique cristalline encore plus importante que celle dumontCornwall, et à 75 milles au sud-ouest de Saint-Louis, dans l'État de Missouri, la célèbre Montagne de Fer, Iron-Moimtain, qui couvre une étendue de 200 hectares et s'élève jusqu'à 75 mètres. A 6 milles au sud de celui-ci est un autre amas non moins riche, Pilot-Knob. On tire aujourd'hui de ces gîtes, reliés LES RICHESSES SOUTERRAINES. 277 à Saint-Louis par une voie ferrée, environ 400 000 tonnes par an de minerai qu'on expédie principalement dans les usines du Missouri, de lOhio et de la Pensylvanie. Tous les gisements ferrifères des États-Unis, quelque riches qu'ils soient, pâlissent devant ceux du Michigan, au bord du Lac-Supérieur, entre l'Anse et Marquette. Il y a là, on le sait, des mines inépuisables, à peine reconnues, et qui fournissent déjà plus d'un million de tonnes annuel- lement. Les produits extraits sont d'excellente qualité. On en compte quatre variétés : le minerai magnétique, gris, bril- lant, qui agit sur la boussole comme un \éritable aimant; il est très-pur, et convient particulièrement à la fabrica- tion de l'acier, — le minerai spécidaire, pailleté, à l'éclat métallique, à la poussière rouge, — Vhématite, terne, compacte, de même composition que le précédent, — en- fin le minerai schisteux, eu lamelles ardoisées, serrées, le plus pauvre de tous et le plus difficile à réduire. Ces di- verses variétés de minerai sont en partie traitées sur les lieux, séparément ou mélangées ensemble, et fondues dans des hauts fourneaux chauffés au charbon de bois. En 187Ô, plus de 70 000 tonnes de métal ont été produites de la sorte par dix-sept hauts fourneaux. La fonte de fer ainsi obtenue est raffinée dans des fours à réverbère, puis martelée, laminée à la forge en rails, en barres, en la- nières. La majeure partie du minerai est exportée dans les usines de l'Ohio. Grâce au voisinage des grands lacs, cette utile matière peut être amenée économiquement à de très-grandes dislances. Sur la quantité totale de 2 800 000 tonnes de fonte fa- briquée en 1872 aux États-Unis, environ 1200 000 l'ont été à l'anthracite, 1 million à la houille bitumineuse crue ou au coke, et le reste au charbon de bois. Dans celte fabri- cation, c'est la Pensylvanie qui marche au premier rang, 278 LE MO>'DE AMEiaCAI>'. c'est même elle qui produit presque toute la fonte obtenue à l'anthracite. Les États de New-York et d'Ohio ne vien- nent qu'après elle, le premier pour 200 000 tonnes de fonte à l'anlhracile, le second pour la même quantité fa- briquée à la houille ou au coke. Après ces trois États, il faut citer par ordre d'importance le New-Jersey, le Massa- chusetts, rillinois, le Michigan, le Missouri, l'indiana, le AVisconsin, le Maryland, la Virginie. Partout on extrait et l'on fond autant que possible sur place le minerai. Quand la houille n'est pas à proximité ou revient trop cher, on emploie le charbon produit par les forêts voisines. Il n'est État ou territoire, si loin soit-il, qui n'ait tenté de traiter lui-même ses minerais. A Boulder, dans le Colorado, aux premiers jours de la colonisation, en 1865, on a essayé de fondre au charbon de bois un minerai assez peu riche et peu abondant exploité au flanc des Montagnes-Rocheu- ses. Les pionniers ne doutent de rien, et l'affaire a marché un moment d'un pied boiteux; mais un jour le fourneau s'est engorgé, on a produit ce que les fondeurs appellent un loup dans leur langage pittoresque. Les tuyères qui soufflaient l'air dans le creuset se sont bouchées, la fonte a refusé de couler, s'est durcie, et le foyer s'est trouvé hors de service après une courte campagne. Les fondeurs mormons de LUtah ont été plus heureux et ont alimenté longtemps avec succès, alimentent peut-être encore leurs fourneaux avec le minerai et la houille que la Providence, disent-ils, leur a départis. En Californie, ce sera mieux encore, et ce jeune et brillant État se prépare dés mainte- nant à lutter victorieusement pour cette fabrication, comme il l'a déjà fait pour d'autres, avec ses frères aînés de l'Atlantique. Les trois États de Pensylvanie, de New-York et d'Ohio. sont les trois principaux producteurs de fer aux Etals- LES RICHESSES SOUTERRAINES. 279 Unis ; mais la Pensylvanie domine de beaucoup les deux autres; et c'est pourquoi cette importante région, où sont à la fois les plus riches liouillères et les plus grandes forges, a toujours été le nid préféré du protectionnisme. Encore aujourd'hui, ce sont les députés et les sénateurs pensylvaniens qui font, dans les discussions du congrès fédéral, le plus d'opposition aux doctrines du libre- échange, que les gens de l'ouest voudraient voir triom- pher. C'est à Philadelphie que réside l'apôtre infatigable de la protection, l'économiste Carey, dont les années n'ont pas ralenti l'ardeur. Dans les États agricoles du Sud, et même dans les États industriels de la Nouvelle-Angleterre et à New-work, régnent des idées plus libérales, défendues énergiquement par un statisticien de talent, M. Ruggles, et surtout par l'ancien commissaire du revenu, M. David A. Wells, dont les écrits ont fait récemment sensation, même en Europe. Autrefois c'était l'Angleterre qui redoutait la fabrica- tion du fer dans ses colonies d'Amérique; aujourd'hui ce sont ces anciennes colonies qui s'effrayent de l'importation du fer anglais. Et cependant les États-Unis n'ont plus rien à craindre de la Grande-Bretagne. Ne fabriquent-ils pas eux-mêmes désormais tous leurs rails, tout leur acier, qu'hier encore ils recevaient du dehors en quantités si considéiabks? Ils viennent immédiatement après leur lointaine rivale dans l'application du fameux procédé Dessemer pour la fabrication en grand de l'aciei , et chez eux, non moins que dans le Royaume-Uni, les inventeurs sont jour et nuit à l'œuvre pour perfectionner les appa- reils et les fours spéciaux oii l'on élabore ce métal et ceux où l'on traite la fonte et le fer. Aucune manipulation n'est devenue plus délicate que celle-ci, qui semblait fixée pour toujours; nulle parties indications de la chimie ne jouent 2<;o LE MONDE AMÉRICAIN. un rôle aussi prépondérant. Quelques centièmes, souvent même quelques millièmes en plus ou en moins de car- bone, telles sont à peu près les seules différences que le métal présente dans sa composition chimique sous cha- cun de ses trois états. La présence du soufre, du phos- phore, du silicium, de l'arsenic, du manganèse, du chrome, à doses souvent infinitésimales, exerce aussi une influence bonne ou mauvaise selon les corps. Les métal- lurgistes américains, comme ceux d'Europe, ont étudié à l'envi ces réactions, et n'ont pas reculé devant la dépense pour faire venir, même d'Algérie, des minerais que l'on croyait doués d