FEUILLET'S \ Jeune Homme Pauvre BRUNER ! t'iiriniiiiHiiiimiiiiiiiii OAK ST. HDSF UNIVfdSITY OF ILLINOII UBRARY AT URIANA>CHAMPAIQN lOOKITACKS ^ y O-^^-^a.^^ '^ , 'f''i S^ù ^ l)eatb'6 nDobern Xanguage Serie0 LE ROMAN D'UN Jeune Homme Pauvre Par octave FEUILLET EDJTED, WITH INTRODUCTION, NOTES AND VOCABULARY BY JAMES D. BRUNER, Ph.D. PRESIDENT OF CHOWAN COLLEGE BOSTON, U.S. A. D. C. HEATH & CO., PUBLISHERS 1910 Copyright, 1904, By D. C. Heath & Co. " / INTRODUCTION n Octave Feuillet (i 821- 1890) was boni at St. Lô in Nor- mandy, but early went to live in Paris. For a while he served as assistant to Dumas, was a favorite at the court of Napoléon III, and in 1862 was elected to the French Academy. Begin- ning his career as a Romanticist, and sometimes called a " dissi- dent Romanticist," he belonged to the idealistic school of French literature. The romanesque, which is the taste for the extraor- dinary, was his particular field. The romanesque character, im- patient of enduring the ills of life and discontented with its ordi- nary ways, believes that happiness consists in the extraordinary, the exceptional, the difficult, and thus seeks after dehcate and perilous situations. The romanesque soûl finds a certain refine- ment in poverty ; his religion is a matter of form and fashion, and his highest principle of action is honor. As a romanesque, Feuillet is the worthy successor of the auth- ors of the romances of love and adventure of the seventeenth century. His heroes are of noble birth, of old and pure French stock, and move about in refined society. They may become soldiers, investigators, artists, and engage in manly sports, es- pecially in those of horsemanship and the chase. Of this noble and élégant society Feuillet is the novelist par excellence. In his later aristocratie or society novels there is observable a mild type of realism, but it is hard to make his realism harmonize with his idealism, in which there is always something artificial. While it is true that the novels of Feuillet are not properly studies in realism but are works of invention, his heroes often being artificial and conventional, yet he freed himself from the bondage of art for art's sake, and, like Tennyson, he employed his art for humanity's sake. His novels are " novels with a pur- pose" ; in them he moralizes freely, even sacrificing at times the iv INTRODUCTION A truth of his characters and of his plots to the moralizing of his fable. He tried to make the novel serve a noble purpose and sought to elevate the soûl and render it capable of the highest virtues. Vice was répulsive to him ; he was desirous of fighting on the side of virtue, of inculcating noble lessons, and of en- couraging high ideals along moral and religious lines. The dominant idea and principal interest of his beautiful and pleasing stories, is love, real love, that love which overcomes ail obstacles. In scènes representing a conflict between love and honor, real dramatic power is often displayed, as, for example, in the famous scène at the Tower of Elven. His lovers often expérience upon first acquaintance a kind of mutual aversion and secret hostility to each other. They meet with many bar- riers which seem at first to be insuperable. The story of love told in the charming Roman d'un jeune homme pauvre^ which belongs to Feuillet's first manner, is the most characteristic per- haps of his talent. The story is almost a f airy story, with its scène laid in those old Breton forests, the home of so many of the prim- itive romances of chivalry. Hère were the " wild woods of Bro- celiande," forever mémorable for the adventures of Vivien and Merlin. Maxime Odiot, the aristocratie hero of the story, whose ancestors lived in this fairy-land, is a distinguished prince, " beau^ bienfait^ habile à tous les exercices du corps et de Pesprit,'''' like the princess of the fairy taies. As one reads this story one feels that the hero is favored by the higher powers, above ail by the novelist, who was an ingénions artist, " possessed of an infinité art and considérable artifice," one feels that the characters know beforehand what expériences they are going to hâve, and that somehow the hopeless lover will eventually marry the one he loves. AU this makes the folio wing story an excellent example of the romanesque novel. The editor acknowledges his indebtedness to the critical Works of Brunetière, Doumic, Pellissier and Petit de Julleville, as well as to the various éditions of the novel. j j), g. LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE Sursum corda I"^ Paris, 20 avril 185... Voici la seconde soirée que je passe dans cette misé- rable chambre à regarder d'un œil morne mon foyer vide, écoutant stupidement les murmures et les roule- ments monotones de la rue, et me sentant, au milieu de cette grande ville, plus seul, plus abandonné et plus voi- 5 sin du désespoir que le naufragé qui grelotte en plein Océan ^ sur sa planche brisée. — C'est assez de lâcheté!' Je veux regarder mon destin en face pour lui ôter son air de spectre: je veux aussi ouvrir mon cœur, oîi le chagrin déborde, au seul confident dont la pitié ne puisse m'of- 10 fenser, à ce pâle et dernier ami qui me regarde dans ma glace. — Je veux donc écrire mes pensées et ma vie, non pas avec une exactitude quotidienne et puérile, mais sans omission sérieuse, et surtout sans mensonge. J'aimerai ce journal: il sera comme un écho fraternel qui trompera 15 2 LE ROMAN D UN ma solitude; il me sera en même temps comme une seconde conscience, m'avertissant de ne laisser passer dans ma vie aucun trait que ma propre main ne puisse écrire avec fermeté. 5 Je cherche maintenant dans le passé avec une triste avidité tous les faits, tous les incidents qui dès longtemps auraient dû m'éclairer,* si le respect filial, l'habitude et l'indifférence d'un oisif heureux n'avaient fermé mes yeux à toute lumière. Cette mélancolie constante et lo profonde de ma mère m'est expliquée; je m'explique encore son dégoût du monde, et ce costume simple et uniforme, objet tantôt des railleries, tantôt du courroux de mon père : — Vous avez l'air d'une servante, lui disait-il. 15 Je ne pouvais me dissimuler que notre vie de famille ne fût quelquefois troublée par des querelles d'un carac- tère plus sérieux; mais je n'en étais jamais directement témoin. Les accents irrités et impérieux de mon père, les murmures d'une voix qui paraissait supplier, des san- 20 glots étouffés, c'était tout ce que j'en pouvais entendre. J'attribuais ces orages à des tentatives violentes et in- fructueuses pour ramener ma mère au goût de la vie élégante et bruyante qu'elle avait aimée autant qu'une honnête femme peut l'aimer, mais au milieu de laquelle 25 elle ne suivait plus mon père qu'avec une répugnance chaque jour plus obstinée. A la suite de ces crises, il était rare que mon père ne courût pas acheter quelque beau bijou que ma mère trouvait sous sa serviette en se mettant à table, et qu'elle ne portait jamais. Un jour, 30 elle reçut de Paris, au milieu de l'hiver, une grande caisse pleine de fleurs précieuses: elle remercia mon père avec effusion; mais, dès qu'il fut sorti de sa chambre, je la JEUNE HOMME PAUVRE 3 vis hausser légèrement les épaules et lever vers le ciel un • regard d'incurable désespoir. Pendant mon enfance et ma première jeunesse, j'avais eu pour mon père beaucoup de respect, mais assez peu d'affection. Dans le cours de cette période, en effet, je 5 ne connaissais que le côté sombre de son caractère, le seul qui se révélât dans la vie intérieure,^ pour laquelle mon père n'était point fait. Plus tard, quand mon âge me permit de l'accompagner dans le monde, je fus sur- pris et ravi de découvrir en lui un homme que je n'avais 10 pas même soupçonné. Il semblait qu'il se sentît, dans Tenceinte de notre vieux château de famille, sous le poids de quelque enchantement fatal : à peine hors des portes, je voyais son front s'éclaircir, sa poitrine se dila- ter; il rajeunissait. — Allons! Maxime, criait-il, un temps 15 de galop !^ — Et nous dévorions gaiement l'espace.* Il avait alors des cris de joie juvénile, des enthousiasmes, des fantaisies d'esprit, des effusions de sentiment qui charmaient mon jeune cœur, et dont j'aurais voulu seule- ment pouvoir rapporter quelque chose à ma pauvre 20 mère, oubliée dans son coin. Je commençai alors à aimer mon père, et ma tendresse pour lui s'accrut même d'aune véritable admiration quand je pus le voir, dans toutes les solennités de la vie mondaine, chasses, courses, bals, dîners, développer les qualités sympathiques de sa 25 brillante nature. Écuyer admirable, causeur éblouis- sant, beau joueur, cœur intrépide, main ouverte, je le regardais comme un type achevé de grâce virile et de noblesse chevaleresque. Il s'appelait lui-même, en sou- riant avec une sorte d'amertume, le dernier gentil- 30 homme.^ Tel était mon père dans le monde; mais, aussitôt 4 LE ROMAN d'un rentré au logis, nous n'avions plus sous les yeux, ma mère et moi, qu'un vieillard inquiet, morose et violent. Les emportements de mon père vis-à-vis d'une cre'a- ture aussi douce, aussi délicate que l'était ma mère m'au- 5 raient assurément révolté, s'ils n'avaient été suivis de ces vifs retours de tendresse et de ces redoublements d'attentions dont j'ai parlé. Justifié à mes yeux par ces témoignages de repentir, mon père ne me paraissait plus qu'un homme naturellement bon et sensible, mais jeté lo quelquefois hors de lui-même par une résistance opi- niâtre et systématique à tous ses goûts et à toutes ses prédilections. Je croyais ma mère atteinte d'une affec- tion nerveuse, d'une sorte de maladie noire. Mon père me le^ donnait à entendre, bien qu'observant toujours 15 sur ce sujet une réserve que je jugeais trop légitime. Les sentiments de ma mère à l'égard de mon père me semblaient d'une nature indéfinissable. Les regards qu'elle attachait sur lui paraissaient s'enflammer quel- quefois d'une étrange expression de sévérité; mais ce 20 n'était qu'un éclair, et l'instant d'après ses beaux yeux humides et son visage inaltéré ne lui témoignaient plus qu'un dévouement attendri et une soumission passionnée. Ma mère avait été mariée à quinze ans, et je touchais 25 à ma vingt-deuxième année quand ma sœur, ma pauvre Hélène, vint au monde. Peu de temps après sa nais- sance, mon père, sortant un matin, le front soucieux, de la chambre où ma mère languissait, me fit signe de le suivre dans le jardin. Après deux ou trois tours faits 30 en silence: — Votre mère, Maxime, me dit-il, devient de plus en plus bizarre ! — Elle est si souffrante, mon père! JEUNE HOMME PAUVRE 5 — Oui, sans doute; mais elle a une fantaisie bien sin- gulière: elle désire que vous fassiez votre droit.^ — Mon droit! Comment ma mère veut-elle qu'à mon âge, avec ma naissance et dans ma situation, j'aille me traîner sur les bancs d'une école? Ce serait ridicule! 5 — C'est mon opinion, dit sèchement mon père; mais votre mère est malade, et tout est dit.^ J'étais alors un fat, très enflé de mon nom, de ma eune importance et de mes petits succès de salon; mais 'avais le cœur sain, j'adorais ma mère, avec laquelle 10 'avais vécu pendant vingt ans dans la plus étroite inti- mité qui puisse unir deux âmes en ce monde: je courus l'assurer de mon obéissance, elle me remercia en incli- nant la tête avec un triste sourire, et me fit embrasser ma sœur endormie sur ses genoux. 15 Nous demeurions à une demi-lieue de Grenoble;* je pus donc suivre un cours de droit sans quitter le logis paternel. Ma mère se faisait rendre compte* jour par jour du progrès de mes études avec un intérêt si persé- vérant, si passionné, que j'en^ vins à me demander s'il 20 n'y avait pas au fond de cette préoccupation extraordi- naire quelque chose de plus qu'une fantaisie maladive: si, par hasard, la répugnance et le dédain de mon père pour le côté positif et ennuyeux de la vie n'avaient pas introduit dans notre fortune quelque secret désordre que 25 la connaissance du droit et l'habitude des affaires de- vraient, suivant les espérances de ma mère, permettre à son fils de réparer. Je ne pus cependant m'arrêter à cette pensée: je me souvenais, à la vérité, d'avoir enten- du mon père se plaindre amèrement des désastres que 30 notre fortune avait subis à l'époque révolutionnaire, mais dès longtemps ces plaintes avaient cessé, et en tout 6 LE ROMAN d'un temps d'ailleurs je n'avais pu m'empêcher de les trou- ver assez injustes, notre situation de fortune me parais- sant des plus satisfaisantes. Nous habitions en effet auprès de Grenoble le château héréditaire de notre fa- 5 mille, qui était cité dans le pays pour son grand air sei- gneurial. Il nous arrivait souvent, à mon père et à moi, de chasser^ tout un jour sans sortir de nos terres ou de nos bois. Nos écuries étaient monumentales, et tou- jours peuplées de chevaux de prix qui étaient la passion lo et l'orgueil de mon père. Nous avions de plus à Paris, sur le boulevard des Capucines, un bel hôtel où un pied- à-terre confortable nous était réservé. Enfin, dans la tenue habituelle de notre maison, rien ne pouvait trahir l'ombre de la gêne ou de l'expédient. Notre table même 15 était toujours servie avec une délicatesse particulière et raffinée à laquelle mon père attachait du prix. La santé de ma mère cependant déclinait sur une pente à peine sensible, mais continue. Il arriva un temps oîi ce caractère angélique s'altéra. Cette bouche, 20 qui n'avait jamais eu que de douces paroles, en ma pré- sence du moins, devint amère et agressive; chacun de mes pas hors du château fut l'objet d'un commentaire ironique. Mon père, qui n'était pas plus épargné que moi, supportait ces attaques avec une patience qui de sa 25 part me paraissait méritoire; mais il prit l'habitude de vivre plus que jamais hors de chez lui,^ éprouvant, me disait-il, le besoin de se distraire, de s'étourdir sans cesse. Il m'engageait toujours à l'accompagner, et trouvait dans mon amour du plaisir, dans l'ardeur impa- 30 tiente de mon âge, et pour dire tout,* dans la lâcheté de mon cœur, une trop facile obéissance. Un jour du mois de septembre 185..., des courses dans JEUNE HOMME PAUVRE 7 lesquelles mon père avait engagé plusieurs chevaux devaient avoir lieu sur un emplacement situé à quelque distance du château. Nous étions partis de grand ma- tin, mon père et moi, et nous avions déjeuné sur le théâtre de la course. Vers le milieu de la journée, s comme je galopais sur la lisière de l'hippodrome pour suivre de plus près les péripéties de la lutte, je fus re- joint tout à coup par un de nos domestiques, qui me cherchait, me dit-il, depuis plus d'une demi-heure: il ajouta que mon père était déjà retourné au château, où lo ma mère l'avait fait appeler, et où il me priait de le suivre sans retard. — Mais qu'y a-t-il,^ au nom du ciel.'* — Je crois que madame est plus mal, me répondit cet homme. Et je partis comme un fou. En arrivant, je vis ma sœur qui jouait^ sur la pelouse, 15 au milieu de la grande cour silencieuse et déserte. Elle accourut au-devant de moi, comme je descendais de che- val, et me dit en m'embrassant, avec un air de mystère affairé et presque joyeux: — Le curé est venu ! Je n'aper- cevais pourtant dans la maison aucune animation ex- 20 traordinaire, aucun signe de désordre ou d'alarme. Je gravis l'escalier à la hâte, et je traversai le boudoir qui communiquait à la chambre de ma mère, quand la porte s'ouvrit doucement: mon père parut. Je m'arrêtai de- vant lui; il était très pâle, et ses lèvres tremblaient. 25 — Maxime, me dit-il sans me regarder, votre mère vous demande. Je voulais l'interroger, il me fît signe de la main et s'approcha rapidement d'une fenêtre, comme pour regarder au dehors. J'entrai. — Ma mère était à demi couchée dans son fauteuil, hors duquel un de ses 30 bras pendait comme inerte. Sur son visage, d'une blan- cheur de cire, je retrouvai soudain l'exquise douceur et 8 LE ROMAN d'un la grâce délicate que la souffrance en avait naguère exilées: déjà l'ange de l'éternel repos étendait visible- ment son aile sur ce front apaisé. Je tombai à genoux: elle entr'ouvrit les yeux, releva péniblement sa tête flé- 5 chissante, et m'enveloppa d'^un long regard. Puis, d'une voix qui n'était plus qu'un souffle interrompu, elle me dit lentement ces paroles: "Pauvre enfant!... Je suis usée, vois-tu... Ne pleure pas!... Tu m'as un peu abandonnée tout ce temps-ci;^ mais j'étais si maus- lo sade!... Nous nous reverrons, Maxime, nous nous expli- querons, mon fils... Je n'en puis plus!... ^ Rappelle à ton père ce qu'il m'a promis. Toi, dans ce combat de la vie, sois fort, et pardonne aux faibles! Elle parut épuisée, s'interrompit un moment, puis levant un doigt 15 avec effort et me regardant fixement: — Ta sœur! dit- elle. Ses paupières bleuâtres se refermèrent, puis elle les rouvrit tout à coup en étendant les bras d'un geste raide et sinistre. Je poussai un cri, mon père accourut et pressa longtemps sur sa poitrine, avec des sanglots 20 déchirants, ce pauvre corps d'une martyre. Quelques semaines plus tard, sur le désir formel de mon père, qui, me dit-il, ne faisait qu'obéir* aux derniers vœux de celle que nous pleurions, je quittais la France et je commençais à travers le monde cette vie nomade 25 que j'ai menée presque jusqu'à ce jour. Durant une absence d'une année, mon cœur, de plus en plus aimant, à mesure que la mauvaise fougue de l'âge s'amortissait, mon cœur me pressa plus d'une fois de venir me retrem- per à la source de ma vie, entre la tombe de ma mère et 30 le berceau de ma jeune sœur; mais mon père avait fixé lui-même la durée précise de mon voyage, et il ne m'avait point élevé à traiter légèrement ses volontés. Sa cor- JEUNE HOMME PAUVRE 9 respondance, affectueuse, mais brève, n'annonçait au- cune impatience à Pe'gard de mon retour; je n'en fus que plus effrayé lorsque, débarquant à Marseille^ il y a deux mois, je trouvais plusieurs lettres de mon père qui toutes me rappelaient avec une hâte fébrile. 5 Ce fut par une sombre soirée du mois de février que je levis les murailles massives de notre antique demeure se détachant sur une légère couche de neige qui couvrait la campagne. Une bise aigre et glacée soufflait par inter- valles; des flocons de givre tombaient comme des feuilles 10 mortes des arbres de l'avenue, et se posaient sur le sol humide avec un bruit faible et triste. En entrant dans la cour, je vis une ombre, qui me parut être celle de mon père, se dessiner sur une des fenêtres du grand salon, qui était au rez-de-chaussée, et qui, dans les derniers 15 temps de la vie de ma mère, ne s'ouvrait jamais. Je me précipitai: en m'apercevant, mon père poussa une sourde exclamation; puis il m'ouvrit ses bras, et je sentis son cœur palpiter violemment contre le mien. — Tu es gelé, mon pauvre enfant, me dit-il, me tutoyant contre sa cou- 20 tume. Chauffe-toi, chauffe-toi. Cette pièce est froide, mais je m'y tiens^ maintenant de préférence, parce qu'au moins on y respire. — Votre santé, mon père? — Passable, tu vois. — Et, me laissant près de la che- 25 minée, il reprit à travers cet immense salon, que deux ou troix bougies éclairaient à peine, la promenade que je semblais avoir interrompue. Cet étrange accueil m'avait consterné. Je regardais mon père avec stupeur. — As-tu vu mes chevaux? me dit-il tout à coup sans 30 s'arrêter. — Mon père! lO LE ROMAN D*UN — Ah! tiens, c'est juste! tu arrives.^ — Après un si- lence: — Maxime, reprit-il, j'ai à vous parler.^ — Je vous écoute, mon père. Il sembla ne pas m'entendre, se promena quelque 5 temps, et répéta plusieurs fois par intervalles: — J'ai à vous parler, mon fils. — Enfin il poussa un profond sou- pir, passa une main sur son front, et, s'asseyant brusque- ment, il me montra un siège en face de lui. Alors, comme s'il eût désiré de parler sans en* trouver le cou- lo rage, ses yeux s'arrêtèrent sur les miens, et j'y lus une expression d'angoisse, d'humilité et de supplication, qui, de la part d'un homme aussi fier que l'était mon père, me toucha profondément. Quels que pussent être* les torts qu'il avait tant de peine à confesser, je sentais au 15 fond de l'âme qu'ils lui étaient bien largement pardon- nés, quand soudain ce regard, qui ne me quittait pas, prit une fixité étonnée, vague et terrible: la main de mon père se crispa sur mon bras; il se souleva sur son fauteuil, et, retombant aussitôt, il s'affaissa lourdement 20 sur le parquet. — Il n'était v''\is. Notre cœur ne raisonne j nt, ne calcule point C'est sa gloire. Depuis un moment, j'avais tout deviné: une seule minute avait suffi pour me révéler tout à coup sans un mot d'explication, par un jet de lumière irrésistible, 25 cette fatale vérité que mille faits se répétant chaque jour sous mes yeux pendant vingt années n'avaient pu me faire soupçonner. J'avais compris que la ruine était là dans cette maison, sur ma tête. Eh bien ! je ne sais si mon père me laissant^ comblé de ses bienfaits m'eût 30 coûté plus de larmes et des larmes plus amères. A mes regrets, à ma profonde douleur se joignait une pitié qui, remontant du fils au père, avait quelque chose d'étrange- JEUNE HOMME PAUVRE II ment poignant. Je revoyais toujours ce regard sup- pliant, humilié, éperdu; je me désespérais de n'avoir pu dire une parole de consolation à ce malheureux cœur avant qu'il se brisât, et je criais follement à celui qui ne m'entendait plus! Je vous pardonne! je vous pardonne! s — Dieu! quels instants! Autant que je l'ai pu conjecturer, ma mère en mourant avait fait promettre à mon père^ de vendre la plus grande partie de ses biens, de payer entièrement la dette énorme qu'il avait contractée en dépensant tous lo les ans un tiers de plus que son revenu, et de se réduire ensuite strictement à vivre de ce qui lui resterait. Mon père avait essayé de tenir cet engagement: il avait vendu ses bois et une portion de ses terres;^ mais, se voyant maître alors d'un capital considérable, il n'en 15 avait consacré qu'une faible part à l'amortissement de sa dette, et avait entrepris de rétablir sa fortune en con- fiant le reste aux détestables hasards de la bourse. Ce fut ainsi qu'il acheva de se perdre.* Je n'ai pu encore sonder jusqu'au fond l'abîme où nous 20 sommes engloutis. Une seiçaine après la mort de mon père, je tombai gravement malade, et c'est à peine si, après deux mois de souffrances, j'ai pu quitter notre château patrimonial le jour où un étranger en prenait possession. Heureusement un vieil ami de ma mère qui 25 habite Paris, et qui était chargé autrefois des affaires de notre famille en qualité de notaire, est venu à mon aide dans ces tristes circonstances; il m'a offert d'entre- prendre lui-même un travail de liquidation qui présen- tait à mon inexpérience des difficultés inextricables. Je 3° lui ai abandonné absolument le soin de régler les af- faires de la succession, et je présume que sa tâche 12 LE ROMAN d'UN est aujourd'hui terminée. A peine arrivé hier matin, j'ai couru chez lui: il était à la campagne, d'où il ne doit revenir que^ demain. Ces deux journées ont été cruelles: l'incertitude est vraiment le pire de tous les 5 maux, parce qu'il est le seul qui suspende nécessaire- ment les ressorts de l'âme et qui ajourne le courage. Il m'eût bien surpris, il y a dix ans, celui qui m'eût pro- phétisé que ce vieux notaire, dont le langage formaliste et la raide politesse nous divertissaient si fort, mon père lo et moi, serait un jour l'oracle de qui j'attendrais l'arrêt suprême de ma destinée! — Je fais mon possible pour me tenir en garde contre des espérances exagérées: j'ai cal- culé approximativement que, toutes nos dettes payées, il nous resterait un capital de cent vingt à cent cinquante 15 mille francs. Il est difficile qu'-^une fortune qui s'élevait à cinq millions ne nous laisse pas au moins cette épave. Mon intention est de prendre pour ma part une dizaine de mille francs, et d'aller chercher fortune dans les nou- veaux états de l'Union;^ j'abandonnerai le reste à ma 20 sœur. Voilà assez d'écriture pour ce soir. Triste occupa- tion que* de retracer de tels souvenirs! Je sens néan- moins qu'elle m'a rendu un peu de calme. Le travail certainement est une loi sacrée, puisqu'il suffit d'en faire 25 la plus légère application pour éprouver je ne sais quel contentement et quelle sérénité. L'homme cependant n'aime point le travail, il n'en peut méconnaître les in- faillibles bienfaits; il les goûte chaque jour, s'en applau- dit, et chaque lendemain il se remet au travail avec la 30 même répugnance. Il me semble qu'il y a là une con- tradiction singulière et mystérieuse, comme si nous sen- JEUNE HOMME PAUVRE I3 tions à la fois dans le travail le châtiment et le caractère divin et paternel du juge. Jeudi. Ce matin, à mon re'veil, on m'a remis une lettre du s vieux M. Laubépin. Il m'invitait à dîner, en s'excusant de la liberté' grande; il ne me faisait d'ailleurs aucune communication relative à mes intérêts. J'ai mal auguré de cette réserve. En attendant l'heure fixée, j'ai fait sortir ma sœur de lo son couvent, et je l'ai promenée dans Paris. L'enfant ne se doute pas de notre ruine. Elle a eu, dans le cours de la journée, diverses fantaisies assez coûteuses. Elle s'est approvisionnée largement^ de gants, de papier rose, de bonbons pour ses amies, d'essences fines, de savons 15 extraordinaires, de petits pinceaux, toutes choses fort utiles sans doute, mais qui le sont moins qu'un dîner. Puisse-t-elle l'ignorer toujours!^ A six heures, j'étais* rue Cassette chez M. Laubépin. Je ne sais quel âge peut avoir notre vieil ami; mais 20 aussi loin que remontent mes souvenirs dans le passé, je l'y retrouve tel que je l'ai revu aujourd'hui, grand, sec, un peu voûté, cheveux blancs en désordre, œil perçant sous des touffes de sourcils noirs, une physionomie ro- buste et fine tout à la fois. J'ai revu en même temps 25 l'habit noir d'une coupe antique, la cravate blanche pro- fessionnelle, le diamant héréditaire au jabot, — bref, tous les signes extérieurs d'un esprit grave, méthodique et ami des traditions. Le vieillard m'attendait devant la porte ouverte de son petit salon: après une profonde in- 30 clination, il a saisi légèrement ma main entre deux doigts, et m'a conduit en face d'une vieille dame d'ap- 14 LE ROMAN d'un parence assez simple qui se tenait debout devant la che- minée: M, le marquis de Champcey d'Hauterive! a dit alors M. Laubépin de sa voix forte, grasse et empha- tique; puis tout à coup, d'un ton plus humble, en se 5 retournant vers moi: Mme. Laubépin! Nous nous sommes assis, et il y a eu un moment de silence embarrassé. Je m'étais attendu à un éclaircisse- ment immédiat sur ma situation définitive: voyant qu'il était différé, j'ai présumé qu'il ne pouvait être d'une lo nature agréable, et cette présomption m'était confirmée par les regards de compassion discrète dont Mme. Lau- bépin m'honorait furtivement. Quant à M. Laubépin, il m'observait avec une attention singulière, qui ne me paraissait pas exempte de malice. Je me suis rappelé 15 alors que mon père avait toujours prétendu flairer dans le cœur du cérémonieux tabellion, et sous ses respects affectés, un vieux reste de levain bourgeois, roturier, et même jacobin.^ Il m'a semblé que ce levain fermentait un peu en ce morhent, et que les secrètes antipathies du 20 vieillard trouvaient quelque satisfaction dans le spec- tacle d'un gentil-homme à la torture. J'ai pris aussitôt la parole, en essayant de montrer, malgré l'accablement réel que j'éprouvais, une pleine liberté d'esprit: — Com- ment, Monsieur Laubépin, ai-je dit, vous avez quitté la 25 place des Petits-Pères,^ cette chère place des Petits- Pères? Vous avez pu vous décider à cela.? Je ne l'aurais jamais cru. — Mon Dieu! monsieur le marquis, a répondu M. Lau- bépin, c'est effectivement une infidélité qui n'est point 30 de" mon âge; mais en cédant l'étude, j'ai dû céder le logis, attendu qu'un panonceau ne se déplace pas comme une enseigne. JEUNE HOMME PAUVRE 15 — Cependant vous vous occupez encore d'affaires? — A titre amical et officieux, oui, monsieur le marquis. Quelques familles honorables, considérables, dont j'ai eu le bonheur d'obtenir la confiance pendant une pratique de quarante-cinq années, veulent bien encore quelque- 5 fois, dans des circonstances particulièrement délicates, réclamer les avis de mon expérience, et je crois pouvoir ajouter qu'elles se repentent rarement de les avoir suivis. Comme M. Laubépin achevait de se rendre à lui- même^ ce témoignage, une vieille domestique est venue 10 annoncer que le dîner était servi. J'ai eu alors l'avan- tage de conduire Mme. Laubépin dans la salle voisine. Pendant tout le repas, la conversation s'est traînée dans la plus insignifiante banalité, M. Laubépin ne cessant d'attacher sur moi son regard perçant et équivoque, 15 tandis que Mme. Laubépin prenait, en m'offrant de^ chaque plat, ce ton douloureux et pitoyable qu'on affecte auprès du lit d'un malade. Enfin on s'est levé, et le vieux notaire m'a introduit dans son cabinet, où l'on nous a aussitôt servi le café. Me faisant asseoir alors, 20 et s'adossant à la cheminée. — Monsieur le marquis, a dit M. Laubépin, vous m'avez fait l'honneur de me con- fier le soin de liquider la succession de feu M. le marquis de Champcey d'Hauterive, votre père. Je m'apprêtais hier même à vous écrire, quand j'ai su votre arrivée à 25 Paris, laquelle me permet de vous rendre compte de vive voix du résultat de mon zèle et de mes opérations. — Je pressens, monsieur, que ce résultat n'est pas heureux. — Non, monsieur le marquis, et je ne vous cacherai 30 pas que vous devez vous armer de courage pour l'ap- prendre; mais il est dans mes habitudes^ de procéder l6 LE ROMAN d'un avec méthode. Ce fut, monsieur, en Tannée 1820 que Mlle. Louise-Hélène Dugald Delatouche d'Érouville fut recherchée en mariage par Charles-Christian Odiot, mar- quis de Champcey d'Hauterive. Investi par une sorte 5 de tradition séculaire de la direction des intérêts de la famille Dugald Delatouche, et admis en outre dès long- temps près de la jeune héritière de cette maison sur le pied d'une familiarité respectueuse, je dus employer tous les arguments de la raison pour combattre le penchant 10 de son cœur et la détourner de cette funeste alliance. Je dis funeste alliance, non pas que la fortune de M. de Champcey, malgré quelques hypothèques dont elle était grevée dès cette époque, ne fût égale à celle de Mlle. Delatouche; mais je connaissais le caractère et le tem- 15 pérament, héréditaires en quelque sorte, de M. de Champcey. Sous les dehors séduisants et chevaleresques qui le distinguaient comme tous ceux de sa maison, j'apercevais clairement l'irréflexion obstinée, l'incurable légèreté, la fureur de plaisir, et finalement l'implacable 20 égoïsme... — Monsieur, ai-je interrompu brusquement, la mé- moire de mon père m'est sacrée, et j'entends qu'elle le soit^ à tous ceux qui parlent de mon père devant moi. — Monsieur, a repris le vieillard avec une émotion 25 soudaine et violente, je respecte ce sentiment; mais, en parlant de votre père, j'ai grand'peine^ à oublier que je parle de l'homme qui a tué votre mère, une enfant hé- roïque, une sainte, un ange! Je m'étais levé fort agité. M. Laubépin, qui avait fait 30 quelques pas à travers la chambre, m'a saisi le bras. — Pardon, jeune homme, m'a-t-il dit; mais j'aimais votre mère. Je l'ai pleurée. Veuillez^ me pardonner. — Puis, JEUNE HOMME PAUVRE 17 se replaçant devant la cheminée: — Je reprends, a-t-il ajouté du ton solennel qui lui est ordinaire; j'eus l'hon- neur et le chagrin de rédiger le contrat de mariage de madame votre mère. Malgré mon insistance, le régime dotaP avait été écarté, et ce ne fut pas sans de grands 5 efforts que je parvins à introduire dans l'acte une clause protectrice qui déclarait inaliénable, sans la volonté lé- galement constatée de madame votre mère, un tiers environ de ses apports immobiliers. Vaine précaution, monsieur le marquis, et je pourrais dire précaution cruelle 10 d'une amitié mal inspirée,^ car cette clause fatale ne fît que préparer à celle dont elle devait sauvegarder* le repos ses plus insupportables tourments, — j'entends ces luttes, ces querelles, ces violences dont l'écho dut frap- per* vos oreilles plus d'une fois, et dans lesquelles on 15 arrachait lambeaux par lambeaux à votre malheureuse mère le dernier héritage, le pain de ses enfants! — Monsieur, je vous en prie! — Je m'incline, monsieur le marquis... Je ne parlerai que du présent. A peine honoré de votre confiance, 20 mon premier devoir, monsieur, était de vous engager à n'accepter que sous bénéfice d'inventaire^ la succession embarrassée qui vous était échue. — Cette mesure, monsieur, m'a paru outrageante pour la mémoire de mon père, et j'ai dû m'y refuser. 25 M. Laubépin, après m'avoir lancé un de ces regards inquisiteurs qui lui sont familiers, a repris: — Vous n'ignorez pas apparemment, monsieur, que, faute d'avoir usé de cette faculté légale, vous demeurez passible des charges de la succession, lors même que ces charges en 30 excéderaient la valeur. Or, j'ai actuellement le devoir pénible de vous apprendre, monsieur le marquis, que ce l8 LE ROMAN d'un cas est précisément celui qui se présente dans l'espèce.* Comme vous le verrez dans ce dossier, il est parfaite- ment constant qu'après la vente de votre hôtel à des conditions inespérées, vous et mademoiselle votre sœur 5 resterez encore redevables envers les créanciers de monsieur votre père d'une somme de quarante-cinq mille francs. Je suis demeuré véritablement atterré à cette nouvelle, qui dépassait mes plus fâcheuses appréhensions. Pen- lo dant une minute, j'ai prêté une attention hébétée au bruit monotone de la pendule, sur laquelle je fixais un œil sans regard.^ — Maintenant, a repris M. Laubépin après un silence, le moment est venu de vous dire, monsieur le marquis, 15 que madame votre mère, en prévision des éventualités qui se réalisent malheureusement aujourd'hui, m'a remis en dépôt^ quelques bijoux dont la valeur est estimée à cinquante mille francs environ. Pour empêcher que cette faible somme, votre unique ressource désormais, 20 ne passe aux mains des créanciers de la succession, nous pouvons user, je crois, du subterfuge légal que je vais avoir l'honneur de vous soumettre. — Mais cela est tout à fait inutile, monsieur. Je suis trop heureux de pouvoir, à l'aide de cet appoint inat- 25 tendu, solder intégralement les dettes de mon père, et je vous prierai de le consacrer à cet emploi. M. Laubépin s'est légèrement incliné. — Soit, a-t-il dit; mais il m'est impossible de ne pas vous faire observer, monsieur le marquis, qu'une fois ce prélèvement opéré 30 sur le dépôt qui est dans mes mains, il ne vous restera pour toute fortune, à Mlle Hélène et à vous, qu'une somme de quatre à cinq mille livres, laquelle, aux taux JEUNE HOMME PAUVRE 19 actuel de l'argent,^ vous donnera un revenu de deux cent vingt-cinq francs. Ceci posé, monsieur le marquis, qu'il me soit permis de vous demander, à titre confidentiel, amical et respectueux, si vous avez avisé à quelques mo- yens d'assurer votre existence et celle de votre sœur et 5 pupille, et quels sont vos projets? — Je n'en ai plus aucun, monsieur, je vous l'avoue. Tous ceux que j'avais pu former sont inconciliables avec le dénûment absolu où je me trouve réduit. Si j'étais seul au monde, je me ferais soldat; mais j'ai ma sœuf, et 10 je ne puis souffrir la pensée de voir la pauvre enfant réduite au travail et aux privations. Elle est heureuse dans son couvent; elle est assez jeune pour y demeurer quelques années encore. J'accepterais du meilleur de mon cœur"^ toute occupation qui me permettrait, en me 15 réduisant moi-même à l'existence la plus étroite, de gagner chaque année le prix de la pension de ma sœur, et de lui amasser une dot pour l'avenir. M. Laubépin m'a regardé fixement. — Pour atteindre cet honorable objectif, a-t-il repris, vous ne devez pas 20 penser, monsieur le marquis, à entrer à votre âge dans la lente filière des administrations publiques et des fonctions officielles. Il vous faudrait un emploi qui vous assurât dès le début cinq ou six mille francs de revenu annuel. Je dois vous dire que, dans l'état de notre organisation 25 sociale, il ne suffit nullement d'avancer la main pour trouver ce desideratum. Heureusement j'ai à vous com- muniquer quelques propositions vous concernant qui sont de nature à modifier dès à présent, et sans grand effort, votre situation. — Les yeux de M. Laubépin se sont at- 30 tachés sur moi avec une attention plus pénétrante que jamais, et il a continué; — En premier lieu, monsieur le 20 LE ROMAN D UN marquis, je serai près de vous l'organe d'un spéculateur habile, riche et influent; ce personnage a conçu l'idée d'une entreprise considérable, dont la nature vous sera expliquée ci-après, et qui ne peut réussir que par le con- 5 cours particulier de la classe aristocratique de ce pays. Il pense qu'un nom ancien et illustre comme le vôtre, mon- sieur le marquis, figurant parmi ceux des membres fonda- teurs^ de l'entreprise, aurait pour effet de lui gagner des sympathies dans les rangs du public spécial auquel le 10 prospectus doit être adressé. En vue de cet avantage, il vous offre d'abord ce qu'on nomme communément une prime, c'est-à-dire une dizaine d'actions à titre gratuit, dont la valeur, estimée dès ce moment à dix mille francs, serait vraisemblablement triplée par le succès de l'opéra- i5 tien. En outre... — Tenez-vous-en là,^ monsieur; de telles ignominies . ne valent pas la peine que vous prenez de les formuler. J'ai vu briller soudain l'œil du vieillard sous ses épais sourcils, comme si une étincelle s'en fût détachée. Un 20 faible sourire a détendu les plis rigides de son visage. — Si la proposition ne vous plaît pas, monsieur le marquis, a-t-il dit en grasseyant, elle ne me plaît pas plus qu'à vous. Toutefois j'ai cru devoir vous la soumettre. En voici une autre qui vous sourira peut-être davantage, et 25 qui de fait est plus avenante. Je compte, monsieur, au nombre de mes plus anciens clients un commerçant hono- rable qui s'est retiré des affaires depuis peu de temps, et qui jouit désormais paisiblement, auprès d'une fille unique et conséquemment adorée, d'une aurea mediocritas^ que 30 j'évalue à vingt-cinq mille livres de revenu. Le hasard voulut,'* il y a trois jours, que la fille de mon client fût informée de votre situation: j'ai cru voir, j'ai même pu JEUNE HOMME PAUVRE 21 n'assurer, pour tout dire,^ que l'enfant, laquelle d'ailleurs est agréable à voir^ et pourvue de qualités estimables, n'hésiterait pas un instant à accepter de votre main le titre de marquise de Champcey. Le père consent, et je n'attends qu'un mot de vous, monsieur le marquis, pour 5 vous dire le nom et la demeure de cette famille... intéres- sante. — Monsieur, ceci me détermine tout à fait: je quitterai dès demain un titre qui dans ma situation est dérisoire, et qui en outre semble devoir m'exposer aux plus misé- 10 râbles entreprises de l'intrigue. Le nom originaire de ma famille est Odiot: c'est le seul que je compte porter désormais. Maintenant, monsieur, en reconnaissant toute la vivacité de l'intérêt qui a pu vous engager à vous faire l'interprète de ces singulières propositions, je vous prierai i5 de m'épargner toutes celles qui pourraient avoir un carac- tère analogue. — En ce cas, monsieur le marquis, a répondu M. Lau- bépin, je n'ai absolument plus rien à vous dire. En même temps, pris d'un accès subit de jovialité, il a 20 frotté ses mains l'une contre l'autre avec un bruit de parchemins froissés. Puis il a ajouté en riant: — Vous serez un homme difficile à caser, monsieur Maxime. Ah ! ah ! très-difficile à caser. Il est extraordinaire, monsieur, que je n'aie pas remarqué plus tôt la saisissante similitude 25 que la nature s'est plu à établir entre votre physionomie et celle de madame votre mère. Les yeux et le sourire en particulier;... mais ne nous égarons pas, et puisqu'il vous convient de ne devoir qu'à un honorable travail vos moyens d'existence, souffrez que je vous demande quels 30 peuvent être vos talents et vos aptitudes ?^ — Mon éducation, monsieur, a été naturellement celle 2 2 LE ROMAN D'UN d'un homme destiné à la richesse et à l'oisiveté. Cepen- dant j'ai étudié le droit. J'ai même le titre d'avocat. — D'avocat? ah diable ! vous êtes avocat ? Mais le titre ne suffit pas : dans la carrière du barreau plus que dans 5 aucune autre, il faut payer de sa personne^... et là... vo- yons... vous sentez-vous éloquent, monsieur le marquis ? — Si peu, monsieur, que je me crois tout à fait incapa- ble d'improviser deux phrases en public. — Hum! ce n'est pas là précisément ce qu'on peut lo appeler une vocation d'orateur. Il faudra donc vous tourner d'un autre côté ; mais la matière exige de plus amples réflexions. Je vois d'ailleurs que vous êtes fatigué, monsieur le marquis. Voici votre dossier que je vous prie d'examiner à loisir. J'ai l'honneur de vous saluer,^ 15 monsieur. Permettez-moi de vous éclairer.^ Pardon... dois-je attendre de nouveaux ordres avant de consacrer au pa)^ement de vos créanciers le prix des bijoux et joyaux qui sont entre mes mains } — Non, certainement. J'entends de plus que vous 20 préleviez sur cette réserve la juste rémunération de vos bons offices. Nous étions arrivés sur le palier de l'escalier : M. Lau- bépin, dont la taille se courbe un peu lorsqu'il est en marche, s'est redressé brusquement. — En ce qui concerne 25 vos créanciers, monsieur le marquis, m'a-t-il dit, je vous obéirai avec respect. Pour ce qui me regarde, j'ai été l'ami de votre mère, et je prie humblement, mais instam- ment, le fils de votre mère de me traiter en ami. — J'ai tendu au vieillard une main qu'il a serrée avec force, et 30 nous nous sommes séparés. Rentré dans la petite chambre que j'occupe sous les toits de cet hôtel, qui déjà ne m'appartient plus, j'ai voulu JEUNE HOMME PAUVRE 23 me prouver à moi-même que la certitude de ma complète de'tresse ne me plongeait pas dans un abattement indigne d'un homme. Je me suis mis à écrire le récit de cette journée décisive de ma vie, en m'appliquant à conserver la phraséologie exacte du vieux notaire, et ce langage 5 mêlé de raideur et de courtoisie, de défiance et de sensi- bilité, qui, pendant que j'avais l'âme navrée,^ a fait plus d'une fois sourire mon esprit. Voilà donc la pauvreté, non plus cette pauvreté cachée, fière, poétique que mon imagination menait bravement à lo travers les grands bois, les déserts et les savanes, mais la positive misère, le besoin, la dépendance, l'humiliation, quelque chose de pis encore, la pauvreté amère du riche déchu, la pauvreté en habit noir, qui cache ses mains nues aux anciens amis qui passent ! — Allons, frère, courage ! 15 Lundi, 27 avril. J'ai attendu en vain depuis cinq jours des nouvelles de 20 M. Laubépin. J'avoue que je comptais sérieusement sur l'intérêt qu'il avait paru me témoigner. Son expérience, ses connaissances pratiques, ses relations étendues lui donnaient les moyens de m'être utile. J'étais prêt à faire, sous sa direction, toutes les démarches nécessaires ; mais, 2S abandonné à moi-même, je ne sais absolument de quel côté tourner mes pas. Je le croyais un de ces hommes qui promettent peu et qui tiennent^ beaucoup. Je crains de m'être mépris. Ce matin, je m'étais déterminé à me rendre chez lui, sous prétexte de lui remettre les pièces^ 30 qu'il m'avait confiées, et dont j'ai pu vérifier la triste ex- actitude. On m'a dit que le bonhomme était allé goûter 24 LE ROMAN D*UN les douceurs de la villégiature dans je ne sais quel château au fond de la Bretagne.^ Il est^ encore absent pour deux ou trois jours. Ceci m'a véritablement consterné. Je n'éprouvais pas seulement le chagrin de rencontrer l'in- 5 différence et l'abandon où j'avais pensé trouver l'empres- sement d'une amitié dévouée ; j'avais de plus l'amertume de m'en retourner comme j'étais venu, avec une bourse vide. Je comptais en effet prier M. Laubépin de m'avan- cer quelque argent sur les trois ou quatre mille francs qui lo doivent nous revenir après le payement intégral de nos dettes, car j'ai eu beau vivre ^ en anachorète depuis mon arrivée à Paris, la somme insignifiante que j'avais pu réserver pour mon voyage est complètement épuisée, et si complètement, qu'après avoir fait ce matin un véritable iS déjeuner de pasteur, castaneœ molles et près si copia lactis^^ j'ai dû recourir, pour dîner ce soir, à une sorte d'escro- querie dont je veux consigner ici le souvenir mélanco- lique. Moins on a déjeuné, plus on désire dîner. C'est un 20 axiome dont j'ai senti aujourd'hui toute la force bien^ avant que le soleil eût achevé son cours. Parmi les pro- meneurs que la douceur du ciel avait attirés cet après- midi aux Tuileries,^et qui regardaient se jouer les premiers sourires du printemps sur la face de marbre des sylvains, 25 on remarquait un homme jeune encore, et d'une tenue irréprochable, qui paraissait étudier avec une sollicitude extraordinaire le réveil de la nature. Non content de dévorer de l'œil la verdure nouvelle, il n'était point rare de voir ce personnage détacher furtivement de leurs tiges 30 de jeunes pousses appétissantes, des feuilles à demi déroulées, et les porter à ses lèvres avec une curiosité de botaniste. J'ai pu m'assurer que cette ressource alimen- JEUNE HOMME PAUVRE. 25 taire, qui m'avait été indiquée par l'histoire des naufra- ges, était d'une valeur fort médiocre. Toutefois, j'ai enrichi mon expérience de quelques notions intéressantes; ainsi je sais désormais que le feuillage du marronnier est excessivement amer à la bouche comme au cœur ; le 5 rosier n'est pas mauvais; le tilleul est onctueux et assez agréable ; le lilas poivré — et malsain, je crois. Tout en méditant sur ces découvertes, je me suis dirigé vers le couvent d'Hélène. En mettant le pied dans^ le parloir, que j'ai trouvé plein comme une ruche, je me suis lo senti plus assourdi qu'à l'ordinaire par les confidences tumultueuses des jeunes abeilles. Hélène est arrivée, les cheveux en désordre, les joues enflammées, les yeux rouges et étincelants. Elle tenait à la main- un morceau de pain de la longueur de son bras. Comme elle m'em- iS brassait d'un air préoccupé; — Eh bien! fillette, qu'est-ce qu'il y a donc ?^ Tu as pleuré ? — Non, non, Maxime, ce n'est rien. — Qu'est-ce qu'il y a ? Voyons... Elle a baissé la voix: — Ah! je suis bien malheureuse, 20 va, mon pauvre Maxime ! — Vraiment ? conte-moi donc cela en mangeant ton pain. — Oh ! je ne vais certainement pas manger mon pain je suis bien trop malheureuse pour manger. Tu sais 25 bien, Lucie, Lucie Campbell, ma meilleure amie .? eh bien ! nous sommes brouillées mortellement. — Oh ! mon Dieu ! . . . Mais sois tranquille, ma mignonne, vous vous raccommoderez, va. — Oh! Maxime, c'est impossible, vois-tu. Il y a eu des 3° choses trop graves.* Ce n'était rien d'abord; mais on s'échauffe et on perd la tête, tu sais. Figure-toi que nous 26 LE ROMAN d'UN jouions au volant, et Lucie s'est trompée en comptant les points: j'en avais six cent quatre-vingts, et elle six cent quinze seulement, et elle a prétendu en avoir six cent soixante-quinze. C'était un peu trop fort, tu m'avoueras. 5 J'ai soutenu mon chiffre, bien entendu, elle le sien. — Eh bien! mademoiselle, lui ai-je dit, consultons ces demoi- selles; je m'en rapporte à elles. — Non, mademoiselle, m'a-t-elle répondu, je suis sûre de mon chiffre, et vous êtes une mauvaise^ joueuse. — Eh bien! vous, mademoi- lo selle, lui ai-je dit, vous êtes une menteuse! — C'est bien, mademoiselle, a-t-elle dit alors, moi, je vous méprise trop pour vous répondre! — Ma sœur Sainte-Félix est arrivée à ce moment-là heureusement, car je crois que j'allais la battre. • Ainsi voilà ce qui s'est passé. Tu vois s'il est i5 possible de nous raccommoder après cela. C'est impossi- ble : ce serait une lâcheté. En attendant, je ne peux pas te dire ce que je souffre ; je crois qu'il n'y a pas une per- sonne sur la terre qui soit aussi malheureuse que moi. — Certainement, mon enfant, il est difficile d'imaginer 20 un malheur plus accablant que le tien : mais, pour te dire ma façon de penser, tu te l'es un peu attiré, car dans cette querelle c'est de ta bouche qu'est sortie la parole la plus blessante. Voyons, est-elle dans le parloir, ta Lucie ? 25 — Oui, la voilà là-bas dans le coin. — Et elle m'a mon- tré d'un signe de tête digne et discret une petite fille très- blonde, qui avait également les joues enflammées et les yeux rouges, et qui paraissait en train de faire à une vieille dame très-attentive le récit du drame que la sœur 30 Sainte-Félix avait si heureusement interrompu. Tout en parlant avec un feu digne du sujet, Mlle Lucie lançait de temps à autre un regard furtif sur Hélène et sur moi. JEUNE HOMME PAUVRE 27 — Eh bien ! ma chère enfant, ai-je dit, as-tu confiance en moi ? — Oui, j'ai beaucoup de confiance en toi, Maxime. — En ce cas, voici ce que tu vas faire : tu vas t'en aller tout doucement te placer derrière la chaise de Mlle 5 Lucie ; tu vas lui prendre la tête comme ceci, en traître,^ tu vas l'embrasser sur les deux joues comme cela, de force, et puis tu vas voir ce qu'elle va faire à son tour. Hélène a paru hésiter quelques secondes ; puis elle est partie à grands pas, est tombée comme la foudre sur Mlle 10 Campbell, et lui a causé néanmoins la plus douce surprise ; les deux jeunes infortunées, réunies enfin pour jamais, ont confondu leurs larmes dans un groupe attendrissant, pendant que la vieille et respectable Mme Campbell se mouchait avec un bruit de cornemuse. iS Hélène est revenue me trouver toute radieuse. — Eh bien? ma chérie, lui ai-je dit, j'espère que maintenant tu vas manger ton pain ? — Oh! vraiment non, Maxime; j'ai été trop émue, vois- tu, et puis il faut te dire qu'il est arrivé aujourd'hui une 20 élève, une nouvelle, qui nous a donné un régal de me- ringues, d'éclairs et de chocolat à la crème, de sorte que je n'ai pas faim du tout. Je suis même très-embarrassée, parce que dans mon trouble j'ai oublié tout à l'heure de remettre mon pain au panier, comme on doit le faire 25 quand on n'a pas faim au goûter, et j'ai peur d'être punie; mais, en passant dans la cour, je vais tâcher de jeter mon pain dans le soupirail de la cave sans qu'on s'en aperçoive.^ — Comment! petite sœur, ai-je repris en rougissant 30 légèrement, tu vas perdre ce gros morceau de pain-là? — Ah! je sais que ce n'est pas bien, car il y a peut-être 28 LE ROMAN d'uN des pauvres qui seraient bien heureux de l'avoir, n'est-ce pas,^ Maxime ? — Il y en a certainement, ma chère enfant. — Mais comment veux-tu que je fasse? les pauvres 5 n'entrent pas ici. — Voyons, Hélène, confie-moi ce pain, et je le donne- rai en ton nom au premier pauvre que je rencontrerai, veux-tu ? — Je crois bien!^ — L'heure de la retraite a sonné: j'ai 10 rompu le pain en deux morceaux que j'ai fait disparaître honteusement dans les poches de mon paletot. — Cher Maxime! a repris l'enfant, à bientôt, n'est-ce pas?' Tu me diras si tu as rencontré un pauvre, si tu lui as donné mon pain, et s'il l'a trouvé bon. 15 Oui, Hélène, j'ai rencontré un pauvre, et je lui ai donné ton pain, qu'il a emporté comme une proie dans sa man- sarde solitaire, et il l'a trouvé bon ; mais c'était un pauvre sans courage, car il a pleuré en dévorant l'aumône de tes petites mains bien aimées. Je te dirai tout cela, Hélène, 20 car il est bon que tu saches qu'il y a sur la terre des souffrances plus sérieuses que tes souffrances d'enfant: je te dirai tout, excepté le nom du pauvre. 25 Mardi, 28 avril. Ce matin, à neuf heures, je sonnais à la porte de M. Laubépin, espérant vaguement que quelque hasard aurait hâté son retour; mais on ne l'attend que"* demain. La 30 pensée m'est venue aussitôt de m'adresser à Mme Laubé- pin, et de lui faire part de la gêne excessive où me réduit l'absence de son mari. Pendant que j'hésitais entre la JEUNE HOMME PAUVRE 29 pudeur et le besoin, la vieille domestique, effrayée ap- paremment du regard affamé que je fixais sur elle, a tranché la question en refermant brusquement la porte. J'ai pris alors mon parti, et j'ai résolu de jeûner jusqu'à demain. Je me suis dit qu'après tout on ne meurt pas 5 pour un jour d'abstinence: si j'étais coupable en cette circonstance d'un excès de fierté, j'en devais souffrir seul, et par conséquent cela ne regardait que moi. Là-dessus je me suis dirigé vers la Sorbonne,^ où j'ai assisté successivement à plusieurs cours, en essayant de lo combler à force de jouissances spirituelles le vide qui se faisait sentir dans mon temporel; mais l'heure est venue oïl cette ressource m'a manqué, et aussi bien je commen- çais à la trouver insuffisante. J'éprouvais surtout une forte irritation nerveuse que j'espérais calmer en mar- i5 chant. La journée était froide et brumeuse. Comme je passais sur le pont des Saints-Pères,^ je me suis arrêté un instant presque malgré moi ; je me suis accoudé sur le parapet, et j'ai regardé les eaux troublées du fleuve se pré- cipiter sous les arches. Je ne sais quelles pensées mau- 20 dites ont traversé en ce moment mon esprit fatigué et affaibli; je me suis représenté soudain sous les plus in- supportables couleurs l'avenir de lutte continuelle, de dé- pendance et d'humiliation dans lequel j'entrais lugubre- ment par la porte de la faim; j'ai senti un dégoût profond, 25 absolu, et comme une impossibilité de vivre. En même temps un flot de colère sauvage et brutale me montait au cerveau, j'ai eu comme un éblouissement, et, me pen- chant dans le vide, j'ai vu toute la surface du fleuve se pailleter d'étincelles 30 Je ne dirai pas, suivant l'usage! Dieu ne l'a pas voulu. Je n'aime pas ces formules banales. J'ose dire : Je ne 3© LE ROMAN D'UN Tai pas voulu. Dieu nous a faits libres, et si j'en avais pu douter auparavant, cette minute suprême oii l'âme et le corps, le courage et la lâcheté, le bien et le mal, se livraient en moi si clairement un mortal combat, cette 5 minute eût emporté mes doutes à jamais. Redevenu maître de moi, je n'ai plus éprouvé vis-à-vis de ces ondes redoutables que la tentation fort innocente et assez niaise d'y étancher la soif qui me dévorait. J'ai réfléchi au surplus que je trouverais dans ma chambre lo une eau beaucoup plus limpide, et j'ai pris rapidement le chemin de l'hôtel, en me faisant une image délicieuse des plaisirs qui m'y attendaient. Dans mon triste enfantil- lage, je m'étonnais, je ne revenais pas de n'avoir point songé plus tôt à cet expédient vainqueur. Sur le boule- 15 vard, je me suis croisé tout à coup avec Gaston de Vaux, que je n'avais pas vu depuis deux ans. Il s'est arrêté après un mouvement d'hésitation, m'a serré cordiale- ment la main, m'a dit deux mots de mes voyages et m'a quitté à la hâte. Puis, revenant sur ses pas : ^ « Mon 20 ami, m'a-t-il dit, il faut que tu me permettes de t'associer à une bonne fortune qui m'est arrivée ces jours-ci.^ J'ai mis la main sur un trésor: j'ai reçu une cargaison de cigares qui me coûtent deux francs chacun, mais qui sont sans prix. En voici un, tu m'en diras des nouvel- 25 les.* A revoir, mon bon.»* J'ai monté péniblement mes six étages, et j'ai saisi, en tremblant d'émotion, ma bienheureuse carafe, dont j'ai épuisé le contenu à petites gorgées; après quoi j'ai allumé le cigare de mon ami, en m'adressant dans ma glace un 30 sourire d'encouragement. Je suis ressorti aussitôt, con- vaincu que le mouvement physique et les distractions de la rue m'étaient salutaires. En ouvrant ma porte, JEUNE HOMME PAUVRE 3! j'ai été surpris et mécontent d'apercevoir dans l'étroit corridor la femme du concierge de l'hôtel, qui a paru décontenancée de ma brusque apparition. Cette femme a été autrefois au service de ma mère, qui l'avait prise en affection, et qui lui donna en la mariant la place 5 lucrative qu'elle occupe encore aujourd'hui. J'avais cru remarquer depuis quelques jours qu'elle m'épiait, et, la surprenant cette fois presque en flagrant délit : « Qu'est- ce que vous voulez? lui ai-je dit violemment. — Rien, monsieur Maxime, rien, a-t-elle répondu fort troublée ; 10 j'apprêtais le gaz.» J'ai levé les épaules, et je suis parti. Le jour tombait. J'ai pu me promener dans les lieux les plus fréquentés sans craindre de fâcheuses reconnais- sances. J'ai été forcé de jeter mon cigare, qui me faisait 15 mal. Ma promenade a duré deux ou trois heures, des heures cruelles. Il y a quelque chose de particulière- ment poignant à se sentir attaqué, au milieu de tout l'éclat et de toute l'abondance de la vie civilisée, par le fléau de la vie sauvage, la faim. Cela tient de la folie ; 20 c'est un tigre qui vous saute à la gorge en plein boule- vard. Je faisais des réflexions nouvelles. Ce n'est donc pas un vain mot, la faim! Il y a donc vraiment une maladie de ce nom-là ; il y a vraiment des créatures humaines 25 qui souffrent à l'ordinaire, et presque chaque jour, ce que je souffre, moi, par hasard, une fois en ma vie. Et pour combien d'entre elles cette souffrance ne se com- plique-t-elle pas encore de raffinements qui me sont épargnés ? Le seul être qui m'intéresse au monde, je 30 le sais du moins à l'abri des maux que je subis : je vois son cher visage heureux, rose et souriant. Mais ceux 32 LE ROMAN D UN qui ne souffrent pas seuls, ceux qui entendent le cri déchirant de leurs entrailles re'pété par des lèvres aimées et suppliantes, ceux qu'attendent dans leur froid logis des femmes aux joues pâles et des petits enfants sans 5 sourire !... Pauvres gens !... O sainte charité ! Ces pensées m'ôtaient le courage de me plaindre; eiles m*ont donné celui de soutenir l'épreuve jusqu'au bout. Je pouvais en effet l'abréger. Il y a ici deux ou trois restaurants où je suis connu, et il m'est arrivé souvent, lo quand j'étais riche, d'y entrer sans scrupule, quoique j'eusse oublié ma bourse. Je pouvais user de ce pro- cédé. Il ne m'eût pas été plus difficile de trouver à emprunter^ cent sous dans Paris; mais ces expédients, qui sentaient la misère et la tricherie, m'ont décidément 25 répugné. Pour les pauvres, cette pente est glissante, et je n'y veux même pas poser ^ le pied : j'aimerais au- tant, je crois, perdre la probité même que de perdre la délicatesse, qui est la distinction de cette vertu vulgaire. Or, j'ai trop souvent remarqué avec quelle facilité ter- 20 rible ce sentiment exquis de l'honnête se déflore et se dégrade dans les âmes les mieux douées, non seulement au souffle de la misère, mais au simple contact de la gêne, pour ne pas^ veiller sur moi avec sévérité, pour ne pas rejeter désormais comme suspectes les capitulations 25 de conscience qui semblent le plus innocentes. Il ne faut pas, quand les mauvais temps viennent, habituer son âme à la souplesse; elle n'a que trop de penchant à plier. La fatigue et le froid m'ont fait rentrer vers neuf 30 heures. La porte de l'hôtel s'est trouvée ouverte ; je gagnais l'escalier d'un pas fantôme,* quand j'ai entendu dans la loge du concierge le bruit d'une conversation JEUNE HOMME PAUVRE 33 animée dont je paraissais faire les frais,^ car en ce mo- ment même le tyran du lieu prononçait mon nom avec l'accent du mépris. — Fais-moi le plaisir, disait-il, madame Vauberger, de me laisser tranquille avec^ ton Maxime. Est-ce moi qui 5 l'ai ruiné, ton Maxime? Eh bien! qu'est-ce que tu me chantes alors ?^ S'il se tue, on l'enterrera, quoi!^ — Je te dis, Vauberger, a repris la femme, que ça t'aurait fendu le cœur si tu l'avais vu avaler sa carafe... Et si je croyais, vois-tu, que tu penses ce que tu dis, 10 quand tu dis nonchalamment, comme un acteur: «S'il se tue, on l'enterrera!...» Mais je ne le crois pas, parce qu'au fond tu es un brave homme, quoique tu n'aimes pas à être dérangé de tes habitudes. . . Songe donc, Vau- berger, manquer de feu et de pain! Un garçon qui a 15 été nourri toute sa vie avec du blanc-manger^ et élevé dans les fourrures comme un pauvre chat chéri ! Ce n'est pas une honte et une indignité, ça, et ce n'est pas un drôle de gouvernement que^ ton gouvernement qui permet de choses pareilles!' 20 — Mais ça ne regarde pas du tout le gouvernement, a répondu avec assez de raison M. Vauberger. . . Et puis, tu te trompes, je te dis... il n'en est pas là^..il ne manque pas de pain... C'est impossible! — Eh bien! Vauberger, je vais te dire tout: je l'ai 25 suivi, je l'ai espionné, là, et je l'ai fait espionner par Edouard ; eh bien ! je suis sûre qu'il n'a pas dîné hier, qu'il n'a pas déjeuné ce matin, et comme j'ai fouillé dans toutes ses poches et dans tous ses tiroirs, et qu'il n'y reste pas un rouge liard,® bien certainement il n'aura 30 pas encore dîné aujourd'hui, car il est trop fier pour aller mendier un dîner... 34 LE ROMAN d'un — Eh bien! tant pis pour lui! Quand on est pauvre, il ne faut pas être fier, a dit Thonorable concierge, qui m'a paru en cette circonstance exprimer les sentiments d'un portier. 5 J'avais assez de ce dialogue; j*y ai mis fin brusque- ment en ouvrant la porte de la loge, et en demandant une lumière à M. Vauberger, qui n'aurait pas été plus consterné, je crois, si je lui avais demandé sa tête. Malgré tout le désir que j'avais de faire bonne conte- lo nance^ devant ces gens, il m'a été impossible de ne pas trébucher une ou deux fois dans l'escalier : la tête me tournait. En entrant dans ma chambre, ordinairement glaciale, j'ai eu la surprise d'y trouver une température tiède, doucement entretenue par un feu clair et joyeux. i5 Je n'ai pas eu le rigorisme de l'éteindre; j'ai béni les braves cœurs qu'il y a dans le monde; je me suis étendu dans un vieux fauteuil en velours d'Utrecht^ que des revers de fortune ont fait passer, comme moi-même, du rez-de-chaussée à la mansarde, et j'ai essayé de som- 20 meiller. J'étais depuis une demi-heure environ plongé dans une sorte de torpeur dont la rêverie uniforme me présentait le mirage de somptueux festins et de grasses kermesses,* quand le bruit de la porte qui s'ouvrait m'a réveillé en sursaut.* J'ai cru rêver encore, en voyant ^5 entrer Mme Vauberger ornée d'un vaste plateau sur lequel fumaient deux ou trois plats odoriférants. Elle avait déjà posé son plateau sur le parquet et commencé à étendre une nappe sur la table avant que j'eusse pu secouer entièrement ma léthargie. Enfin je me suis levé 30 brusquement. — Qu'est-ce que c'est? ai-je dit Qu'est-ce que vous faites? Mme Vauberger a feint une vive surprise. JEUNE HOMME PAUVRE 35 — Est-ce que monsieur n'a pas demandé à dîner? — Pas du tout. — Edouard m'a dit que monsieur... — Edouard s'est trompé : c'est quelque locataire à côté; voyez. 5 — Mais il n'y a pas de locataire sur le palier de mon- sieur... Je ne comprends pas... — Enfin ce n'est pas moi... Qu'est-ce que cela veut donc dire? Vous me fatiguez! Emportez cela! La pauvre femme s'est mise alors à replier tristement lo sa nappe, en me jetant les regards éplorés d'un chien qu'on a battu. — Monsieur a probablement dîné? a-t-elle repris d'une voix timide. — Probablement. i5 — C'est dommage, car le dîner était tout prêt: il va être perdu, et le petit va être grondé par son père. Si monsieur n'avait pas eu dîné^ par hasard, monsieur m'aurait bien obligée... J'ai frappé du pied avec violence. — Allez- vous-en, 20 vous dis-je! — Puis, comme- elle sortait, je me suis ap- proché d'elle: — Ma bonne Louison, je vous comprends, je vous remercie; mais je suis un peu souffrant ce soir, je n'ai pas faim. — Ah! monsieur Maxime, s'est-elle écriée en pleurant, 25 si vous saviez comme vous me mortifiez ! Eh bien ! vous me payerez mon dîner, là, si vous voulez; vous me met- trez de l'argent dans la main quand il vous en revien- dra;... mais vous pouvez être bien sûr que quand vous me donneriez cent mille francs, ça ne me ferait pas 30 autant de plaisir que de vous voir manger mon pauvre dîner! C'est une fière aumône que vous me feriez, allez! 36 LE ROMAN d'un Vous qui avez de l'esprit, monsieur Maxime, vous devez bien comprendre ça, pourtant. — Eh bien! ma chère Louison...que voulez-vous? Je ne peux pas vous donner cent mille francs... mais je m'en 5 vais manger votre dîner... Vous me laisserez seul, n'est- ce pas? — Oui, monsieur. Ah! merci, monsieur. Je vous re- mercie bien, monsieur. Vous avez bon cœur. — Et bon appétit aussi, Louison. Donnez-moi votre 10 main: ce n'est pas pour y mettre de l'argent, soyez tranquille.^ Là^... A revoir, Louison. L'excellente femme est sortie en sanglotant. J'achevais d'écrire ces lignes après avoir fait honneur au dîner de Louison, quand j'ai entendu dans l'escalier i5 le bruit d'un pas lourd et grave; en même temps j'ai cru distinguer la voix de mon humble providence s'ex- primant sur le ton d'une confidence hâtive et agitée. Peu d'instants après, on a frappé, et, pendant que Louison s'effaçait dans l'ombre, j'ai vu paraître dans le 20 cadre de la porte la silhouette solennelle du vieux no- taire. M. Laubépin a jeté un regard rapide sur le plateau où j'avais réuni les débris de mon repas; puis, s'avançant vers moi et ouvrant les bras en signe de con- fusion et de reproche à la fois. — Monsieur le marquis, 25 a-t-il dit, au nom du ciel! comment ne m'avez-vous pas? ... — Il s'est interrompu, s'est promené à grands pas à travers la chambre, et s'arrêtant tout à coup: — Jeune homme, a-t-il repris, ce n'est pas bien; vous avez blessé un ami, vous avez fait rougir un vieillard! — Il était fort 30 ému. Je le regardais, un peu ému moi-même et ne sachant trop que répondre, quand il m'a brusquement attiré sur sa poitrine, et, me serrant à m'étouffer, il a JEUNE HOMME PAUVRE 37 murmuré à mon oreille: — Mon pauvre enfant!... — Il y a eu ensuite un moment de silence entre nous. Nous nous sommes assis. — Maxime, a repris alors M. Laubé- pin, êtes-vous toujours dans les dispositions oîi je vous . ai laissé.? Aurez-vous le courage d'accepter le travail le S plus humble, l'emploi le plus modeste, pourvu seulement qu'il soit honorable, et qu'en assurant votre existence personnelle, il éloigne de votre sœur dans le présent et dans l'avenir, les douleurs et les dangers de la pauvreté ? lo — Très certainement, monsieur; c'est mon devoir, je suis prêt à le faire. — En ce cas, mon ami, écoutez-moi. J'arrive de Bre- tagne. Il existe dans cette ancienne province une opu- lente famille du nom de Laroque, laquelle m'honore 15 depuis longues années de son entière confiance. Cette famille est représentée aujourd'hui par un vieillard et par deux femmes, que leur âge ou leur caractère rend tous également inhabiles aux affaires. Les Laroque pos- sèdent une fortune territoriale considérable, dont la ges- 20 tion était confiée dans ces derniers temps^ à un intendant que je prenais la liberté de regarder comme un fripon. J'ai reçu le lendemain de notre entrevue, Maxime, la nouvelle de la mort de cet individu: je me suis mis en route immédiatement pour le château de Laroque, et 25 j'ai demandé pour vous l'emploi vacant. J'ai fait va- loir'^ votre titre d'avocat, et plus particulièrement vos qualités morales. Pour me conformer à votre désir, je n'ai point parlé de votre naissance: vous n'êtes et ne serez connu dans la maison que sous le nom de Maxime 30 Odiot. Vous habiterez un pavillon séparé où l'on vous servira vos repas, lorsqu'il ne vous sera pas agréable de 38 LE ROMAN d'un figurer à la table de famille. Vos honoraires sont fixés à six mille francs par an. Cela vous convient-il ! — Cela me convient à merveille, et toutes les précau- tions, toutes les délicatesses de votre amitié me tou- 5 chent vivement; mais, pour vous dire la vérité, je crains d'être un homme d'affaires un peu étrange, un peu neuf. — Sur ce point, mon ami, rassurez-vous. Mes scru- pules ont devancé les vôtres, et je n'ai rien caché aux intéressés. — Madame, ai-je dit à mon excellente amie 10 Mme Laroque, vous avez besoin d'un intendant, d'un gérant pour votre fortune: je vous en offre un. Il est loin d'avoir l'habileté de son prédécesseur; il n'est nullement versé dans les mystères des baux et fermages; il ne sait pas le premier mot des affaires que vous dai- 15 gnerez lui confier: il n'a point de connaissances spécia- les, point de pratique, point d'expérience, rien de ce qui s'apprend; mais il a quelque chose qui manquait à son prédécesseur, que soixante ans de pratique n'avaient pu lui donner, et que dix mille ans n'auraient pu lui donner 20 davantage: il a, madame, la probité. Je l'ai vu au feu, et j'en réponds. Prenez-le: vous serez mon obligée et la sienne. — Mme Laroque, jeune homme, a beaucoup ri de ma manière de recommander les gens; mais finale- ment il paraît que c'était une bonne manière, puisqu'elle 25 a réussi. Le digne vieillard s'est offert alors à me donner quel- ques notions élémentaires et générales sur l'espèce d'ad- ministration dont je vais être chargé; il y ajouta, au sujet des intérêts de la famille Laroque, des renseigne- 30 ments qu'il a pris la peine de recueillir et de rédiger pour moi. — Et quand devrai-je partir, mon cher monsieur? JEUNE HOMME PAUVRE 39 — Mais, à vrai dire, mon garçon (il n'était plus ques- tion de monsieur le marquis), le plus tôt sera le mieux,^ car ces gens là-bas ne sont pas capables à eux tous^ de faire une quittance. Mon excellente amie Mme Laroque en particulier, femme d'ailleurs recommandable à divers 5 titres, est en affaires d'une incurie, d'une inaptitude, d'une enfance qui dépasse l'imagination. C'est une créole.* — Ah! c'est une créole ? ai-je répété avec je ne sais quelle vivacité. 10 — Oui, jeune homme, une vieille créole, a repris sèche- ment M. Laubépin. Son mari était breton; mais ces détails viendront en leur temps A demain, Maxime, bon courage!... Ah! j'oubliais... Jeudi matin, avant mon départ, j'ai fait une chose qui ne vous sera pas désagréable. 15 Vous aviez parmi vos créanciers quelques fripons dont les relations avec votre père avaient été visiblement en- tachées d'usure; armé des foudres légales, j'ai réduit leurs créances de moitié, et j'ai obtenu quittance du tout. Il vous reste en définitive un capital d'une vingtaine de 20 mille francs. En joignant à cette réserve les économies que vous pourrez faire chaque année sur vos honoraires, nous aurons dans dix ans une jolie dot pour Hélène... Ah ça, venez demain déjeuner avec maître* Laubépin, et nous achèverons de régler cela... Bonsoir, Maxime, bonne 25 nuit, mon cher enfant. — Que Dieu vous bénisse, monsieur! 40 LE ROMAN d'un Château de Laroque (d'Arz), 1er mai. J'ai quitté Paris hier. Ma dernière entrevue avec M. Laubépin a été' pénible. J'ai voué à ce vieillard les senti- 5 ments d'un fils. Il a fallu ensuite dire adieu à Hélène. Pour lui faire comprendre la nécessité où je me trouve d'accepter un emploi, il était indispensable de lui laisser entrevoir^ une partie de la vérité. J'ai parlé de quelques embarras de fortune passagers. La pauvre enfant en a 10 compris, je crois, plus que je n'en^ disais: ses grands yeux étonnés se sont remplis de larmes, et elle m'a sauté au cou. Enfin je suis parti. Le chemin de fer m'a mené à Rennes,^ où j'ai passé la nuit. Ce matin, je suis monté 15 dans une diligence qui devait me déposer cinq ou six heures plus tard dans une petite ville du Morbihan,* située à peu de distance du château de Laroque. J'ai fait une dizaine de lieues au delà de Rennes sans parvenir à me rendre compte de la réputation pittoresque dont jouit 20 dans le monde la vieille Armorique^ Un pays plat, vert et monotone, d'éternels pommiers dans d'éternelles prai- ries, des fossés et des talus boisés bornant la vue des deux côtés de la route, tout au plus quelques petits coins d'une grâce champêtre, des blouses et des chapeaux cirés pour 25 animer ces tableaux vulgaires, tout cela me donnait forte- ment à penser depuis la veille que la poétique Bretagne n'était qu'une sœur prétentieuse et même un peu maigre de la Basse-Normandie ^ Fatigué de déceptions et de pommiers, j'avais cessé depuis une heure d'accorder la 30 moindre attention au paysage, et je sommeillais triste- ment, quand il m'a semblé tout à coup m'apercevoir que notre lourde voiture penchait en avant plus que de raison : JEUNE HOMME PAUVRE 4I en même temps l'allure des chevaux se ralentissait sen- siblement, et un bruit de ferrailles, accompagné d'un frottement particulier, m'annonçait que le dernier des conducteurs venait d'appliquer le dernier des sabots à la roue de la dernière diligence. Une vieille dame, qui 5 était assise près de moi, m'a saisi le bras avec cette vive sympathie que fait naître la communauté du danger. J'ai mis la tête à la portière: nous descendions, entre deux talus élevés, une côte extrêmement raide, conception d'un ingénieur véritablement trop ami de la ligne droite, 10 moitié glissant, moitié roulant, nous n'avons pas tardé à nous trouver dans un étroit vallon d'un aspect sinistre, au fond duquel un chétif ruisseau coulait péniblement et sans bruit entre d'épais roseaux; sur ces rives écroulées se tordaient quelques vieux troncs couverts de mousse. 15 La route traversait ce ruisseau sur un pont d'une seule arche, puis elle remontait la pente opposée en traçant un sillon blanc à travers une lande immense, aride et absolument nue, dont le sommet coupait le ciel vigou- reusement en face de nous. Près du pont, et au bord du 20 chemin, s'élevait une masure solitaire dont l'air de pro- fond abandon serrait le cœur. Un homme jeune et robuste était occupé à fendre du bois devant la porte: un cordon noir retenait par derrière ses longs cheveux d'un blond pâle. Il a levé la tête, et j'ai été surpris du 25 caractère étranger de ses traits, du regard calme de ses yeux bleus: il m'a salué dans une langue inconnue^ d'un accent bref, doux et sauvage. A la fenêtre de la chau- mière se tenait une femme qui filait: sa coiffure et la coupe de ses vêtements reproduisaient avec une exacti- 30 tude théâtrale l'image de ces grêles châtelaines de pierre qu'on voit couchées sur les tombeaux. Ces gens n'avaient 42 LE ROMAN d'uN point la mine de paysans: ils avaient au plus haut degré cette apparence aisée, gracieuse et grave qu'on nomme l'air distingué. Leur physionomie portait cette expres- sion triste et rêveuse que j'ai souvent remarquée avec 5 émotion chez les peuples dont la nationalité est perdue. J'avais mis pied à terre ^ pour monter la côte. La lande, que rien ne séparait de la route, s'étendait tout autour de moi à perte de vue: partout de maigres ajoncs rampant sur une terre noire; çà et là des ravines, des lo crevasses, des carrières abandonnées, quelques rochers affleurant le sol^; pas un arbre. Seulement, quand je suis arrivé sur le plateau, j'ai vu à ma droite la ligne sombre de la lande découper dans l'extrême lointain une bande d'horizon plus lointaine encore, légèrement dente- i5 lée, bleue comme la mer, inondée de soleil, et qui semblait ouvrir au milieu de ce site désolé la soudaine perspective de quelque région radieuse et féerique; c'était enfin la Bretagne ! J'ai dû fréter un voiturin dans la petite ville de ***** 20 pour faire les deux lieues qui me séparaient encore du terme de mon voyage. Pendant le trajet, qui n'a pas été des plus rapides, je me souviens confusément d'avoir vu passer sous mes yeux des bois, des clairières, des lacs, des oasis de fraîche verdure cachées dans les vallons; 2$ mais en approchant du château de Laroque, je me sentais assailli par mille pensées pénibles qui laissaient peu de place aux préoccupations du touriste. Encore quelques instants, et j'allais çntrer dans une famille inconnue sur le pied d'une sorte de domesticité déguisée, avec un titre 30 qui m'assurait à peine les égards et le respect des valets de la maison; ceci était nouveau pour moi. Au moment même où M. Laubépin m'avait proposé cet emploi d'in- JEUNE HOMME PAUVRE 43 tendant, tous mes instincts, toutes mes habitudes s'étaient insurgés violemment contre le caractère de dépendance particulière attaché à de telles fonctions. J'avais cru néanmoins qu'il m'était impossible de les refuser sans paraître infliger aux démarches empressées de mon vieil 5 ami en ma faveur une sorte de blâme décourageant. De plus, je ne pouvais espérer d'obtenir avant plusieurs an- nées dans des fonctions plus indépendantes les avantages qui m'étaient faits ici dès le début, et qui allaient me permettre de travailler sans retard à l'avenir de ma sœur^^^j»^ J'avais donc vaincu mes répugnances, mais elles avaient été bien vives, et elles se réveillaient avec plus de force en face de l'imminente réalité. J'ai eu besoin de relire dans le code que tout homme porte en soi les chapitres du devoir et du sacrifice; en même temps je me répétais 15 qu'il n'est pas de situation si humble oîi la dignité person- nelle ne se puisse soutenir et qu'elle ne puisse relever. Puis je me traçais un plan de conduite vis-à-vis des membres de la famille Laroque, me promettant de témoi- gner pour leurs intérêts un zèle consciencieux, pour leurs 20 personnes une juste déférence, également éloignée de la servilité et de la raideur. Mais je ne pouvais me dis- simuler que cette dernière partie de ma tâche, la plus délicate sans contredit, devrait être simplifiée ou compli- quée singulièrement par la nature spéciale des caractères 25 et des esprits avec lesquels j'allais me trouver en contact. Or M. Laubépin, tout en reconnaissant ce que ma sol- licitude sur l'article personnel avait de légitime,^ s'était montré obstinément avare de renseignements et de détails à ce sujet. Toutefois à l'heure du départ il m'avait 30 remis une note confidentielle, en me recommandant- de la jeter au feu dès que j'en aurais fait mon profit. J'ai 44 LE ROMAN D*UN tiré cette note de mon portefeuille, et je me suis mis à en étudier les termes sibyllins^ que je reproduis ici exacte- ment. Château de Laroque (d'Arz). ÉTAT DES personnes QUI HABITENT LE DIT CHÂTEAU. "i®. M. Laroque (Louis- Auguste), octogénaire, chef lo actuel de la famille, source principale de la fortune; ancien marin, célèbre sous le premier empire^ en qualité de corsaire autorisé;^ paraît s'être enrichi sur mer par des entreprises légales de diverse nature; a longtemps habité les colonies.* Originaire de Bretagne, il est re- 1$ venu s'y fixer, il y a une trentaine d'années, en com- pagnie de feu Pierre-Antoine Laroque, son fils unique, époux de "2®. Mme Laroque (Josephine-Clara), belle-fîlle du susnommé; créole d'origine, âgée de quarante ans; 20 caractère indolent, esprit romanesque, quelques manies: belle âme; "3^ Mlle Laroque (Marguerite-Louise), petite-fille, fille et présomptive héritière des précédents, âgée de vingt ans; créole et bretonne; quelques chimères: belle 25 âme; 4^ Mme Aubry, veuve du sieur Aubry, agent de change, décédé en Belgique; cousine au deuxième degré recueillie dans la maison: esprit aigri; 5^ Mlle Hélouin (Caroline-Gabrielle), vingt-six ans; 30 ci-devant institutrice, aujourd'hui demoiselle de com- pagnie: esprit cultivé, caractère douteux. "Brûlez." JEUNE HOMME PAUVRE 45 Ce document, malgré la réserve qui le caractérisait, ne m'a pas été inutile: j'ai senti se dissiper, avec l'hor- reur de l'inconnu, une partie de mes appréhensions. D'ailleurs s'il y avait, comme le prétendait M. Laubé- pin, deux belles âmes dans le château de Laroque, 5 c'était assurément plus qu'on n'avait droit d'espérer sur une proportion de cinq habitants. Après deux heures de marche, le voiturier s'est arrêté devant une grille flanquée de deux pavillons qui servent de logement à un concierge. J'ai laissé là mon gros 10 bagage, et je me suis acheminé vers le château, tenant d'une main mon sac de nuit et décapitant de l'autre à coups de canne les marguerites qui perçaient le gazon. Après avoir fait quelques centaines de pas entre deux rangs d'énormes châtaigniers, je me suis trouvé dans un 15 vaste jardin de disposition circulaire, qui paraît se transformer en parc un peu plus loin. J'apercevais à droite et à gauche de profondes perspectives ouvertes entre d'épais massifs déjà verdoyants, des pièces d'eau fuyant sous les arbres, et des barques blanches remisées 20 sous des toits rustiques. — En face de moi s'élevait le château, construction considérable, dans le goût élégant et à demi italien des premières années de Louis XIII. ^ Il est précédé d'une terrasse qui forme, au pied d'un double perron et sous les hautes fenêtres de la façade, 25 une sorte de jardin particulier auquel on accède par plu- sieurs escaliers larges et bas. L'aspect riant et fastueux de cette demeure m'a causé un véritable désappointe- ment, qui n'a point diminué, lorsqu'en approchant de la terrasse, j'ai entendu un bruit de voix jeunes et joyeuses 30 qui se détachait sur le bourdonnement plus lointain d'un piano. J'entrais décidément dans un lieu de plai- 46 LE ROMAN d'un sance, bien différent du vieux et sévère donjon que j'avais aimé à me figurer. Toutefois ce n'était plus l'heure des réflexions; j'ai gravi lestement les degrés, et je me suis trouvé tout à coup en face d'une scène qu'en 5 toute autre circonstance j'aurais jugée assez gracieuse. Sur une des pelouses du parterre, une demi-douzaine de jeunes filles, enlacées deux à deux et se riant au nez,^ tourbillonnaient dans un rayon de soleil, tandis qu'un piano touché par une main savante, leur envoyait, à 10 travers une fenêtre ouverte, les mesures d'une valse im- pétueuse. J'ai eu du reste à peine le temps d'entrevoir les visages animés des danseuses, les cheveux dénoués, les larges chapeaux flottant sur les épaules: ma brusque apparition a été saluée par un cri général, suivi aussitôt 15 d'un silence profond; les danses avaient cessé, et toute la bande, rangée en bataille, attendait gravement le pas- sage de l'étranger. L'étranger cependant s'était arrêté, non sans laisser voir un peu d'embarras. Quoique ma pensée n'appartienne guère depuis quelque temps aux 20 prétentions mondaines, j'avoue que j'aurais en ce mo- ment fait bon marché de mon sac de nuit. Il a fallu en prendre mon parti.^ Comme je m'avançais, mon cha- peau à la main, vers le double escalier qui donne accès dans le vestibule du château, le piano s'est interrompu 25 tout à coup. J'ai vu se présenter d'abord à la fenêtre ouverte un énorme chien de l'espèce des terre-neuve, qui a posé sur la barre d'appui son mufle léonin entre ses deux pattes velues; puis l'instant d'après a paru une jeune fille d'une taille élevée, dont le visage un peu brun 30 et la physionomie sérieuse étaient encadrés dans une masse épaisse de cheveux noirs et lustrés. Ses yeux, qui m'ont semblé d'une dimension extraordinaire, ont JEUNE HOMME PAUVRE 47 interrogé avec une curiosité nonchalante la scène qui se passait au dehors. — Eh bien! qu'est-ce qu'il y a donc? a-t-elle dit d'une voix tranquille — Je lui ai adressé une profonde inclination, et, maudissant une fois de plus mon sac de nuit, qui amusait visiblement ces demoi- 5 selles, je me suis hâté de franchir le perron. Un domestique à cheveux gris, vêtu de noir, que j'ai trouvé dans le vestibule, a pris mon nom. J'ai été in- troduit, quelques minutes plus tard, dans un vaste salon tendu de soie jaune, oîi j'ai reconnu d'abord la jeune 10 personne que je venais de voir à la fenêtre, et qui était définitivement d'une extrême beauté. Près de la chemi- née, ou flamboyait une véritable fournaise, une dame d'un âge moyen, et dont les traits accusaient fortement le type créole, se tenait ensevelie dans un grand fauteuil 15 compliqué d'édredons, de coussins et de coussinets de toutes proportions. Un trépied de forme antique, que surmontait un brasero allumé, était placé à sa portée, et elle en approchait par intervalles ses mains grêles et pâles. A côté de Mme Laroque était assise une dame 20 qui tricotait: à sa mine morose et disgracieuse, je n'ai pu méconnaître la cousine au deuxième degré, veuve de l'agent de change décédé en Belgique. Le premier regard qu'a jeté sur moi Mme Laroque m'a paru empreint d'une surprise touchant à la stupeur. 25 Elle m'a fait répéter mon nom. — Pardon ! . . . Mon- sieur?... — Odiot, madame. — Maxime Odiot, le gérant, le régisseur que M. Lau- bépin...? 30 — Oui, madame. — Vous êtes bien sûr? 48 LE ROMAN d'un Je n'ai pu m'empêcher de sourire. — Mais oui, madame, parfaitement. Elle a jeté un coup d'oeil rapide sur la veuve de l'agent de change, puis sur la jeune fille au^ front sévère 5 comme pour leur dire : — Concevez-vous ça ? — Après quoi elle s'est agitée légèrement dans ses coussinets, et a repris : — Enfin! veuillez vous asseoir, monsieur Odiot. Je vous remercie beaucoup, monsieur, de vouloir bien nous 10 consacrer vos talents. Nous avons grand besoin de votre aide, je vous assure, car enfin nous avons, on ne peut le nier, le malheur d'être fort riches... — S'aper- cevant qu'à ces mots la cousine au deuxième degré levait les épaules: — Oui, ma chère madame Aubry, a 15 poursuivi Mme Laroque, j'y tiens.^ En me faisant riche, le bon Dieu a voulu m'éprouver. J'étais née positive- ment pour la pauvreté, pour les privations, pour le dé- vouement et le sacrifice; mais j'ai toujours été contrariée. Par exemple, j'aurais aimé à avoir un mari infirme. Eh 20 bien ! M. Laroque était un homme d'une admirable santé. Voilà comme ma destinée a été et sera manquée d'un bout à l'autre. . . — Laissez donc, a dit sèchement Mme Aubry. La pauvreté vous irait bien à vous, qui ne savez vous 25 refuser aucune douceur, aucun raffinement ! — Permettez, chère madame, a repris Mme Laroque, je n'ai aucun goût pour les dévouements inutiles. Quand je me condamnerais aux privations les plus dures, à qui ou à quoi cela profiterait-il? Quand je gèlerais du matin 30 au soir, en seriez-vous plus heureuse ? Mme Aubry a fait entendre d'un geste expressif qu'elle n'en serait pas plus heureuse, mais qu'elle considérait le JEUNE HOMME PAUVRE 49 langage de Mme Laroque comme prodigieusement affecté et ridicule. — Enfin, a continué celle-ci, bonheur ou malheur, peu importe. Nous sommes donc très-riches, monsieur Odiot, et si peu de cas que je fasse moi-même^ de cette fortune, 5 mon devoir est de la conserver pour ma fille, quoique la pauvre enfant ne s'en soucie pas plus que moi, n'est-ce pas, Marguerite? A cette question, un faible sourire a entr'ouvert les lèvres dédaigneuses de Mlle Marguerite, et l'arc allongé 10 de ses sourcils s'est tendu légèrement, après quoi cette physionomie grave et superbe est rentrée dans le repos. — Monsieur, a repris Mme Laroque, on va vous montrer le logement que nous vous avons destiné, sur le désir formel de M. Laubépin; mais auparavant per- 15 mettez qu'on vous conduise chez mon beau-père, qui sera bien aise de vous voir. Voulez-vous sonner, ma chère cousine? J'espère, monsieur Odiot, que vous nous ferez le plaisir de dîner aujourd'hui avec nous. Bon- jour, monsieur, à bientôt. 20 On m'a confié aux soins d'un domestique qui m'a prié d'attendre, dans une pièce contiguë à celle d'où je sor- tais, qu'il eût pris les ordres de M. Laroque. Cet homme avait laissé la porte du salon entr'ouverte, et il m'a été impossible de ne pas entendre ces paroles 25 prononcées par Mme Laroque sur le ton de bonhomie un peu ironique qui lui est habituel: — Ah ça! com- prend-on Laubépin, qui m'annonce un garçon d'un certain âge, très simple, très mûr,, et qui m'envoie un monsieur comme ça? 30 Mlle Marguerite a murmuré quelques mots qui m'ont échappé, à mon vif regret, je l'avoue, et auxquels sa 50 LE ROMAN D UN mère a répondu aussitôt: — Je ne te dis pas le contraire, ma fille; mais cela n'en est pas moins^ parfaitement ridicule de la part de Laube'pin. Comment veux-tu qu'un monsieur comme ça s'en aille trotter en sabots 5 dans les terres labourées? Je parie que jamais il n'a mis de sabots cet homme-là. Il ne sait pas même ce que c'est que des sabots.^ Eh bien! c'est peut-être un tort que j'ai, ma fille, mais je ne peux pas me figurer un bon intendant sans sabots. Dis-moi, Marguerite, j'y lo pense, si tu l'accompagnais chez ton grand-père? Mlle Marguerite est entrée presque aussitôt dans la pièce où je me trouvais. En m'apercevant, elle a paru peu satisfaite. — Pardon, mademoiselle; mais ce domestique m'a dit 15 de l'attendre ici. — Veuillez me suivre, monsieur. Je l'ai suivie. Elle m'a fait monter un escalier, tra- verser plusieurs corridors, et m'a introduit enfin dans une espèce de galerie où elle m'a laissé. Je me suis mis 20 à examiner quelques tableaux suspendus au mur. Ces peintures étaient pour la plupart des marines fort médio- cres consacrées à la gloire de l'ancien corsaire de l'em- pire. Il y avait plusieurs combats de mer un peu enfumés, dans lesquels il était évident toutefois que le petit brick 25 r Aimable, capitaine Laroque, vingt-six canons, causait à John Bull les plus sensibles désagréments. Puis venaient quelques portraits en pied du capitaine Laroque, qui ont attiré mon attention spéciale. Ils représentaient tous, sauf de légères varia^ites, un homme d'une taille gigan- 30 tesque, portant une sorte d'uniforme républicain à grands parements, chevelu comme Kléber,^ et poussant droit devant lui un regard énergique, ardent et sombre, au JEUNE HOMME PAUVRE 51 total une espèce d'homme^qui n'avait rien de plaisant. Comme j'étudiais curieusement cette grande figure, qui réalisait à merveille l'idée qu'on se fait en général d'un corsaire, et même d'un pirate, Mlle Marguerite m'a prié d'entrer. — Je me suis trouvé alors en face d'un vieillard s maigre et décrépit dont les yeux conservaient à peine l'étincelle vitale, et qui, pour me faire accueil, a touché d'une main tremblante le bonnet de soie noire qui couvrait son crâne luisant comme l'ivoire. — Grand-père, a dit Mlle Marguerite en élevant la lo voix, c'est M. Odiot. Le pauvre vieux corsaire s'est un peu soulevé sur son fauteuil en me regardant avec une expression terne et indécise. Je me suis assis, sur un signe de Mlle Mar- guerite, qiii a répété: — M. Odiot, le nouvel intendant, 15 mon père! — Ah! bonjour, monsieur, a murmuré le vieillard. — Une pause du plus pénible silence a suivi. Le capitaine Laroque, le corps courbé en deux et la tête pendante, continuait à fixer sur moi son regard effacé.^ Enfin, 20 paraissant tout à coup rencontrer un sujet d'entretien d'un intérêt capital, il m'a dit d'une voix sourde et pro- fonde: — M. de Beauchêne est mort ! A cette communication inattendue, je n'ai pu trouver aucune réponse: j'ignorais absolument qui pouvait être 25 ce M. de Beauchêne, et Mlle Marguerite ne se donnant pas la peine de me l'apprendre, je me suis borné à témoi- gner, par une faible exclamation de condoléance, de la part que je prenais à ce malheureux événement. Ce n'était pas assez apparemment au gré du vieux capitaine, 30 car il a repris, le moment d'après, du même ton lugubre: . — M, de Beauchêne est mort ! 52 LE ROMAN d'uN Mon embarras a redoublé tn face de cette insistance. Je voyais le pied de Mlle Marguerite battre le parquet avec impatience; le désespoir m'a pris, et, saisissant au hasard la première phrase qui m'est venue à la pensée: — 5 Ah! et de quoi est-il mort? ai-je dit. Cette question ne m'était pas échappée qu'un ^ regard courroucé de Mlle Marguerite m'avertissait que j'étais suspect de je ne sais quelle irrévérence railleuse. Bien que je ne me sentisse réellement coupable que d'une 10 sotte gaucherie, je me suis empressé de donner à l'en- tretien un tour plus heureux. J'ai parlé des tableaux de la galerie, des grandes émotions qu'ils devaient rappeler au capitaine, de l'intérêt respectueux que j'éprouvais à contempler le héros de ces glorieuses pages. Je suis 15 même entré dans le détail, et j'ai cité avec une certaine chaleur deux ou trois combats où le brick V Aimable m'avait paru véritablement accomplir des miracles. Pendant que je faisais preuve de cette courtoisie de bon goût, Mlle Marguerite, à mon extrême surprise, con- 20 tinuait de me regarder avec un mécontentement et un dépit manifestes. Son grand-père cependant me prêtait une oreille attentive: je voyais sa tête se relever peu à peu. Un sourire étrange éclairait son visage décharné et semblait en effacer les rides. Tout à coup, saisissant 25 des deux mains les bras de son fauteuil, il s'est redressé de toute sa taille;^ une flamme guerrière a jailli de ses profondes orbites, et il s'est écrié d'une voix sonore qui m'a fait tressaillir: — La barre au vent! Toute au vent! Feu bâbord!^ Accoste, accoste! Jetez les grappins! 30 vivement! nous le tenons! Feu là-haut! un bon coup de balai, nettoyez son pont! A moi maintenant! ensemble! sus à l'Anglais, au Saxon maudit! hourra! — En poussant JEUNE HOMME PAUVRE 53 ce dernier cri, qui a râlé dans sa gorge, le vieillard, vainement soutenu par les mains pieuses de sa petite- fille, est retombé comme écrasé dans son fauteuil. Mlle Laroque m'a fait un signe impérieux, et je suis sorti. J'ai retrouvé mon chemin comme j'ai pu à travers le 5 dédale des corridors et des escaliers, me félicitant vive- ment de l'esprit d'à-propos^ que j'avais déployé dans mon entrevue avec le vieux capitaine de V Aimable. Le domestique à cheveux gris qui m'avait reçu à mon arrivée, et qui se nomme Alain, m'attendait dans le ves- 10 tibule pour me dire, de la part de Mme Laroque, que je n'avais plus le temps de visiter mon logement avant le dîner, que j'étais bien comme j'étais. Au moment même où j'entrais dans le salon, une société d'une vingtaine de personnes en sortait avec les cérémonies d'usage pour se 15 rendre dans la salle à manger. C'était la première fois, depuis le changement de ma condition, que je me trou- vais mêlé à une réunion mondaine. Habitué naguère aux petites distinctions que l'étiquette des salons ac- corde en général à la naissance et à la fortune, je n'ai 20 pas reçu sans amertume les premiers témoignages de la négligence et du dédain auxquels me condamne inévi- tablement ma situation nouvelle. Réprimant de mon mieux les révoltes de la fausse gloire, j'ai offert mon bras à une jeune fille de petite taille, mais bien faite et 25 gracieuse, qui restait seule en arrière de tous les con- vives, et qui était, comme je l'ai supposé, Mlle Hélouin, l'institutrice. Ma place était marquée à table près de la sienne. Pendant qu'on s'asseyait, Mlle Marguerite est apparue, comme Antigone,^ guidant la marche lente 30 et traînante de son aïeul. Elle est venue s'asseoir à ma droite, avec cet air de tranquille majesté qui lui est 54 LE ROMAN D'UN propre, et le puissant terre-neuve qui paraît être le gar- dien attitré de cette princesse, n'a pas manqué de se poster en sentinelle derrière sa chaise. J'ai cru devoir exprimer sans retard à ma voisine le regret que j'éprou- 5 vais d'avoir maladroitement évoqué des souvenirs qui semblaient agiter d'une manière fâcheuse l'esprit de son grand-père. — C'est à moi de m'excuser, monsieur, a-t-elle ré- pondu; j'aurais dû vous prévenir qu'il ne faut jamais lo parler des Anglais devant mon père... Connaissiez-vous la Bretagne, monsieur? J'ai dit que je ne la connaissais pas avant ce jour, mais que j'étais parfaitement heureux de la connaître, et pour prouver qu'en outre j'en étais digne, j'ai parlé sur 15 le mode lyrique^ des beautés pittoresques qui m'avaient frappé pendant la route. A l'instant où je pensais que cette adroite flatterie me conciliait au plus haut degré la bienveillance de la jeune Bretonne, j'ai vu avec éton- nement les symptômes de l'impatience et de l'ennui se 20 peindre sur son front. J'étais décidément malheureux avec cette jeune fille. — Allons! je vois, monsieur, a-t-elle dit avec une sin- gulière expression d'ironie, que vous aimez ce qui est beau, ce qui parle à l'imagination et à l'âme, la nature, 25 la verdure, les bruyères, les pierres et les beaux-arts. Vous vous entendrez à merveille avec Mlle Hélouin, qui adore également toutes ces choses, lesquelles pour mon compte je n'aime guère. — Mais, au nom du ciel, qu'est-ce donc que vous 30 aimez, mademoiselle? A cette question, que je lui adressais sur le ton d*un aimable enjouement, Mlle Marguerite s'est brusquement JEUNE HOMME PAUVRE 55 tournée vers moi, m'a lancé un regard hautain, et a ré- pondu sèchement: — J'aime mon chien. Ici, Mervyn! Puis elle a plongé affectueusement sa main dans la profonde fourrure du terre-neuve, qui, maté sur ses pieds de derrière, allongeait déjà sa tête formidable entre mon 5 assiette et celle de Mlle Marguerite. Je n'ai pu m'empêcher d'observer avec un intérêt nou- veau la physionomie de cette bizarre personne, et d'y chercher les signes extérieurs de la sécheresse d'âme dont elle paraît faire profession. Mlle Laroque, qui 10 m'avait paru d'abord fort grande, ne doit cette appa- rence qu'au caractère ample et parfaitement harmonieux de sa beauté. Elle est en réalité d'une taille ordinaire. Son visage, d'un ovale un peu arrondi, et son cou, d'une pose exquise et fière, sont légèrement recouverts d'une 15 teinte d'or sombre. Sa chevelure, qui marque sur son front un relief épais, jette à chaque mouvement de la lête des reflets onduleux et bleuâtres; les narines, dé- licates et minces, semblent copiées sur le modèle divin d'une madone romaine et sculptées dans une nacre 20 vivante. Au-dessous des yeux, larges, profonds et pen- sifs, le hâle doré des joues se nuance d'une sorte d'auréole plus brune qui semble une trace projetée par l'ombre des cils ou comrhe brûlée par le rayonnement ardent du regard. Je puis difficilement rendre la dou- 25 ceur souveraine du sourire qui, par intervalles, vient animer ce beau visage, et tempérer par je ne sais quelle contraction gracieuse l'éclat de ces grands yeux. Certes la déesse même de la poésie, du rêve et des mondes enchantés pourrait se présenter hardiment aux homma- 30 ges des mortels sous la forme de cette enfant qui n'aime que son chien. La nature, dans ses productions les plus 56 LE ROMAN d'un choisies, nous prépare souvent ces cruelles mystifica- tions. Au surplus, il m'importe assez peu. Je sens assez que je suis destiné à jouer dans l'imagination de Mlle Mar- 5 guérite le rôle qu'y pourrait jouer un nègre, objet, comme on sait, d'une mince séduction pour les créoles. De mon côté, je me flatte d'être aussi fier que Mlle Marguerite : le plus impossible des amours pour moi serait celui qui m'exposerait au soupçon d'intrigue et d'industrie. Je ne 10 pense pas au reste avoir à m'armer d'une grande force morale contre un danger qui ne me paraît pas vraisem- blable, car la beauté de Mlle Laroque est de celles qui appellent la pure contemplation d'artiste plutôt qu'un sentiment d'une nature plus humaine et plus tendre. 15 Cependant, sur le nom de Mervyn, que Mlle Margue- rite avait donné à son garde du corps, ma voisine de gauche, Mlle Hélouin, s'était lancée à pleines voiles dans le cycle d'Arthur,^ et elle a bien voulu m'apprendre que Mervyn était le nom authentique de l'enchanteur célèbre 20 que le vulgaire appelle Merlin. Des chevaliers de la Table-Ronde elle est remontée jusqu'au temps de César,^ et j'ai vu défiler devant moi, dans une procession un peu prolixe, toute la hiérarchie des druides, des bardes et des ovates,* après quoi nous somrties tombés fatalement de 25 menhir en dolmen et de galgal en cromlech} Pendant que je m'égarais dans les forêts celtiques sur les pas de Mlle Hélouin, à laquelle il ne manque qu'un peu d'embonpoint pour être une druidesse fort passable, la veuve de l'agent de change, placée près de nous, fai- 30 sait retentir les échos d'une plainte continue et mono- tone comme celle d'un aveugle : on avait oublié de lui donner un chauffe-pieds ; on lui servait du potage froid ; JEUNE HOMME PAUVRE 57 on lui servait des os décharnés ; voilà comme on la trai- tait. Au reste, elle y était habituée. Il est triste d'être pauvre, bien triste. Elle voudrait ^ être morte. — Oui, docteur, — elle s'adressait à son voisin, qui semblait écouter ses doléances avec une affectation d'in- 5 térêt tant soit peu ^ ironique, — oui, docteur, ce n'est pas une plaisanterie : je voudrais être morte. Ce serait un grand débarras pour tout le monde d'ailleurs. Songez donc, docteur ! quand on a été dans ma position, quand on a mangé dans de l'argenterie à ses armes,^ . . . être ré- 10 duite à la charité, et se voir le jouet des domestiques ! On ne sait pas tout ce que je souffre dans cette maison, on ne le saura jamais. Quand on a de la fierté, on souf- fre sans se plaindre ; aussi je me tais, docteur, mais je n'en pense pas moins.* 15 — C'est cela, ma chère dame, a dit le docteur, qui se nomme, je crois, Desmarets, n'en parlons plus : buvez frais,^ cela vous calmera. — Rien ne me calmera, docteur, que la mort ! — Eh bien ! madame, quand vous voudrez ! a répliqué 20 le docteur résolument. Dans une région plus centrale, l'attention des convives était accaparée par la verve insouciante, caustique, et fanfaronne d'un personnage que j'ai entendu nommer M. de Bévallan, et qui paraît jouir ici des droits d'une 25 intimité particulière. C'est un homme d'une grande taille, d'une jeunesse déjà mûre, et dont la tête rappelle assez fidèlement le type du roi François 1er.® On l'écoute comme un oracle, et Mlle Laroque elle-même lui accorde autant d'intérêt et d'admiration qu'elle paraît capable 30 d'en concevoir pour quelque chose en ce monde. Pour moi comme la plupart des saillies que j'entendais ap- 58 LE ROMAN d'un plaudir se rapportaient à des anecdotes locales et à des circonstances de clocher/ je n'ai pu apprécier qu'incom- plètement jusqu'ici le mérite de ce lion armoricain. J'ai eu toutefois à me louer de sa courtoisie: il m'a 5 offert un cigare après le dîner, et m'a emmené dans le boudoir où l'on fume. Il en faisait en même temps les honneurs à trois ou quatre jeunes gens à peine sortis de l'adolescence, qui le regardent évidemment comme un modèle de belles façons et d'exquise scélératesse. — Eh lo bien ! Bévallan, a dit un de ces jeunes séides,"^ vous ne renoncez donc pas à la prêtresse du soleil ? — Jamais! a répondu M. de Bévallan. J'attendrai dix mois, dix ans, s'il le faut; mais je l'aurai, ou personne ne l'aura. 15 — Vous n'êtes pas malheureux, vieux drôle: l'institu- trice vous aidera à prendre patience. — Dois-je vous couper la langue ou les oreilles, jeune Arthur ? a repris à demi-voix M. de Bévallan en s'avan- çant vers son interlocuteur, et en lui faisant, d'un signe 20 rapide, remarquer ma présence. On a mis alors sur le tapis, dans un pêle-mêle charmant, tous les chevaux, tous les chiens et toutes les dames du canton. Il serait à désirer,' par parenthèse, que les femmes pussent assister secrètement, une fois en leur vie, à une 25 de ces conversations qui se tiennent entre hommes dans la première effusion qui suit un repas copieux : elles y trouveraient la mesure exacte de la délicatesse de nos mœurs et de la confiance qu'elle leur doit inspirer.* Au surplus, je ne me pique nullement de pruderie; mais 30 l'entretien dont j'étais le témoin avait le tort grave, à mon avis, de dépasser les limites de la plaisanterie la plus libre: il touchait à tout en passant, outrageait tout gaie- JEUNE HOMME PAUVRE 59 ment, et prenait enfin un caractère très gratuit d'univer- selle profanation.. Or, mon éducation, trop incomplète sans doute, m'a laissé dans le cœur un fonds de respect qui me paraît devoir être réservé au milieu des plus vives expansions de la bonne humeur. Cependant nous avons 5 aujourd'hui en France notre jeune Amérique,^ qui n'est point contente si elle ne blasphème un peu après boire ; nous avons d'aimables petits bandits, espoir de l'avenir, qui n'ont eu ni père ni mère, qui n'ont point de patrie, qui n'ont point de Dieu, mais qui paraissent être le produit lo brut de quelque machine sans entrailles et sans âme qui les a déposés fortuitement sur ce globe pour en être le médiocre ornement. Bref, M. de Bévallan, qui ne craint point de s'instituer le professeur cynique de ces roués sans barbe, ne m'a pas iS plu, et je ne pense pas lui avoir plu davantage. J'ai pré- texté un peu de fatigue, et j'ai pris congé. Sur ma requête, le vieil Alain s'est armé d'un lanterne et m'a guidé à travers le parc vers le logis qui m'est des- tiné. Après quelques minutes de marche, nous avons 20 traversé un pont de bois jeté sur une rivière, et nous nous sommes trouvés devant une porte massive et ogivale,^ qui est surmontée d'une espèce de beffroi et flanquée de deux tourelles. C'est l'entrée de l'ancien château. Des chênes et des sapins séculaires forment autour de ce débris féodal 2 S une enceinte mystérieuse qui lui donne un air de profonde retraite. C'est dans cette ruine que je dois habiter. Mon f appartement, composé de trois chambres très-proprement l tendues de perse, se prolonge au-dessus de la porte d'une r tourelle à l'autre. Ce séjour mélancolique ne laisse pas de 30 me plaire : il convient à ma fortune. A peine délivré du vieil Alain, qui est d'humeur un peu conteuse, je me suis 6o LE ROMAN D*UN mis à écrire le récit de cette importante journée, m'in- terrompant par intervalles pour écouter le murmure assez doux de la petite rivière qui coule sous mes fenêtres et le cri de la chouette légendaire qui célèbre dans les bois 5 voisins ses tristes amours. 1er Juillet. Il est temps que j'essaie de démêler le fil de mon exis- tence personnelle et intime qui depuis deux mois s'est un peu perdu au milieu des obligations actives de ma lo charge. Le lendemain de mon arrivée, après avoir étudié pen- dant quelques heures dans ma retraite les papiers et les registres du père Hivart, comme on nomme ici mon pré- décesseur, j'allai déjeuner au château, où je ne retrouvai 15 plus qu'une faible partie des hôtes de la veille. Mme Laroque, qui a beaucoup vécu à Paris avant que la santé de son beau-père ne ^ l'eût condamnée à une perpétuelle villégiature, conserve fidèlement dans sa retraite le goût des intérêts élevés, élégants ou frivoles dont le ruisseau 20 de la rue du Bac était le miroir du temps du turban de Mme de Stael.^ Elle paraît en outre avoir visité la plu- part des grandes villes de l'Europe, et en a rapporté des préoccupations littéraires qui dépassent la mesure com- mune de l'érudition et de la curiosité parisiennes. Elle 25 reçoit beaucoup de journaux et de revues, et s'applique à suivre de loin autant que possible le mouvement de cette civilisation raffinée dont les théâtres, les musées et les livres frais éclos * sont les fleurs et les fruits plus ou moins éphémères. Pendant le déjeuner, on vint à parler d'un \ 30 opéra nouveau, et Mme Laroque adressa sur ce sujet à M. i de Bévallan une question à laquelle il ne put répondre, JEUNE HOMME PAUVRE 5l quoiqu'il ait toujours, si on Ten croit, un pied et un œil^ sur le boulevard des Italiens.^ Mme Laroque se rabattit alors sur moi, tout en manifestant par son air de distrac- tion le peu d'espoir qu'elle avait de trouver son homme d'affaires très au courant de celles-là; mais précisément, S et malheureusement, ce sont les seules que je connaisse. J'avais entendu en Italie l'opéra qu'on venait de jouer en France pour la première fois. La réserve même de mes réponses éveilla la curiosité de Mme Laroque, qui se mit à me presser de questions, et qui daigna bientôt me com- lo muniquer elle-même ses impressions, ses souvenirs et ses enthousiasmes de voyage. Bref, nous ne tardâmes pas à parcourir en camarades les théâtres et les galeries les plus célèbres du continent, et notre entretien, quand on quitta la table, était si animé, que mon interlocutrice, pour n'en 1 5 point rompre le cours, prit mon bras sans y penser. Nous allâmes continuer dans le salon nos sympathiques effu- sions, Mme Laroque oubliant de plus en plus le ton de protection bienveillante qui jusque-là m'avait passable- ment choqué dans son langage vis-à-vis de moi. 20 Elle m'avoua que le démon du théâtre la tourmentait à un haut degré, et qu'elle méditait de faire jouer la comédie au château. Elle me demanda des conseils sur l'organisation de ce divertissement. Je lui parlai alors avec quelque détail des scènes particulières que j'avais 25 eu l'occasion de voir à Paris et à Saint-Pétersbourg; puis, ne voulant pas abuser de ma faveur, je me levai brusquement, en déclarant que je prétendais inaugurer sans retard mes fonctions par l'exploration d'une grosse ferme qui est située à deux petites lieues du château. 30 Mme Laroque, à cette déclaration, parut subitement consternée : elle me regarda, s'agita dans ses coussi- 62 LE ROMAN D'UN nets, approcha ses mains de son brasero^ et me dit enfin à demi-voix : — Ah ! qu'est-ce que cela fait ? ^ Laissez donc cela, allez. — Et comme j'insistais : — Mais, mon Dieu ! reprit-elle avec un embarras plaisant, c'est qu'il y 5 a des chemins^ affreux. . . Attendez au moins la belle saison. — Non, madame, dis-je en riant, je n'attendrai pas une minute : on est intendant ou on ne l'est pas. — Madame, dit le vieil Alain, qui se trouvait là, on 10 pourrait atteler pour M. Odiot le berlingot du père Hivart : il n'est pas suspendu,^ mais il n'en est que plus solide. Mme Laroque foudroya d'un coup d'oeil le malheureux Alain, qui osait proposer à un intendant de mon espèce, i5 qui avait été au spectacle chez la grande-duchesse Hé- lène, le berlingot du père Hivart. — Est-ce que l'américaine ne passerait pas dans le chemin ? demanda-t-elle. — L'américaine, madame ? Ma foi, non. Il n'y a pas 2o de risque qu'elle y passe,* dit Alain ; ou si elle y passe, elle n'y passera pas tout entière, ... et encore je ne crois pas qu'elle y passe. Je protestai que j'irais parfaitement à pied. — Non, non, c'est impossible, je ne le veux pas ! 25 Voyons, voyons donc . . . Nous avons bien ici une demi- douzaine de chevaux de selle qui ne font rien, . . . mais probablement vous ne montez pas à cheval ? — Je vous demande pardon, madame ; mais c'est véri- tablement inutile ; je vais . . . 30 — Alain, faites seller un cheval pour monsieur . . . Le- quel, dis, Marguerite ? — Donnez-lui Proserpine, murmura M. de Bévallan en riant dans sa barbe ^ JEUNE HOMME PAUVRE 63 * — Non, non, pas Proserpine ! s'écria vivement Mlle Marguerite. — Pourquoi pas Proserpine, mademoiselle ? dis-je alors. — Parce qu'elle vous jetterait par terre, me répondit nettement la jeune fille. 5 — Oh ! comment ça ? véritablement ? . . . Pardon, vou- lez-vous me permettre de vous demander, mademoiselle, si vous montez cette bête ? — Oui, monsieur, mais j'ai de la peine. — Eh bien ! peut-être en aurez-vous moins, mademoi- 10 selle, quand je l'aurai montée moi-même une fois ou deux. Cela me décide. Faites seller Proserpine, Alain. Mlle Marguerite fronça son noir sourcil, et s'assit en faisant un geste de la main, comme pour repousser toute part de responsabilité dans la catastrophe imminente i5 qu'elle prévoyait. — Si vous avez besoin d'éperons, j'en ai une paire à votre service, reprit alors M. de Bévallan, qui décidément prétendait que je n'en revinsse pas. Sans paraître remarquer le regard de reproche que 20 Mlle Marguerite adressait à l'obligeant gentilhomme, j'acceptai ses éperons. Cinq minutes après, un bruit de piétinements désordonnés annonçait l'approche de Pro- serpine, qu'on amenait avec assez de difficulté au bas d'un des escaliers du jardin réservé, et qui était par pa- 25 renthèse un très beau demi-sang, noir comme le jais. Je descendis aussitôt le perron. Quelques jeunes gens, M. de Bévallan à leur tête, me suivirent sur la terrasse, par humanité, je crois, et l'on ouvrit en même temps les trois fenêtres du salon pour l'usage des femmes et des vieil- 30 lards. Je me serais volontiers passé de tout cet appa- reil, mais enfin il fallait s'y résigner, et j'étais d'ailleurs 64 LE ROMAN d'un sans grande inquiétude sur les suites de l'aventure, car si je suis un jeune intendant, je suis un très vieil écuyer. Je marchais à peine que ^ mon pauvre père m'avait déjà planté sur un cheval, au grand désespoir de ma mère, et 5 depuis il n'avait négligé aucun soin pour me rendre son égal dans un art où il excellait. Il avait même poussé mon éducation sous ce rapport jusqu'au raffinement, me faisant revêtir parfois de vieilles et pesantes armures de famille, pour accomplir plus à l'aise mes exercices de 10 haute voltige. Cependant Proserpine me laissa débrouiller ses rênes et même toucher son encolure sans donner le moindre signe d'irritation ; mais elle ne sentit pas plutôt mon pied peser sur l'étrier qu'elle se jeta brusquement de côté, 15 en poussant trois ou quatre ruades superbes par-dessus les grands vases de marbre qui ornaient l'escalier ; puis elle se mata en faisant l'agréable et en battant l'air de ses pieds de devant, après quoi elle se reposa frémis- sante. — Pas facile au montoir, me dit le valet d'écurie 20 en clignant de l'œil. — Je le vois bien, mon garçon, mais je vais bien l'étonner, va. — En même temps je me mis en selle sans toucher l'étrier, et, pendant que Proserpine refléchissait à ce qui lui arrivait, je pris une solide as- siette. L'instant d'après, nous disparaissons au petit 25 galop de chasse dans l'avenue de châtaigniers, suivis par le bruit de quelques battements de mains, dont M. de Bévallan avait eu le bon esprit de donner le signal. Cet incident, tout insignifiant qu'il fût, ne laissa pas, comme je pus m'en apercevoir dès le même soir à la 30 mine des gens, de relever singulièrement mon crédit dans l'opinion. Quelques autres talents de la même va- leur, dont m'a pourvu mon éducation, ont achevé de JEUNE HOMME PAUVRE 65 m'assurer ici toute l'importance que j'y souhaite, celle qui doit garantir ma dignité personnelle. On voit assez au reste que je ne prétends nullement abuser des préve- nances et des égards dont je puis être l'objet pour usur- per dans le château un rôle peu conforme aux fonctions S modestes que j'y remplis. Je me renferme dans ma tour aussi souvent que je le puis, sans manquer formellement aux convenances ; je me tiens, en un mot, strictement à ma place, afin qu'on ne soit jamais tenté de m'y re- mettre. 10 Quelques jours après mon arrivée, comme j'assistais à un de ces dîners de cérémonie qui, dans cette saison, sont ici presque quotidiens, mon nom fut prononcé sur un ton interrogatif par le gros sous-préfet^ de la petite ville voisine, qui était assis à la droite de la dame châ- 15 telaine,^ Mme Laroque, qui est assez sujette à ces sortes de distractions, oublia que je n'étais pas loin d'elle, et bon gré, mal gré, je ne perdis pas un mot de sa réponse : — Mon Dieu ! ne m'en parlez pas ! il y a là mystère in- concevable . . . Nous pensons que c'est quelque prince 20 déguisé ... Il y a tant qui courent le monde pour le quart d'heure ! ^ . . . Celui-ci a tous les talents imagina- bles : il monte à cheval, il joue du piano, il dessine, et tout cela dans la perfection . . . Entre nous, mon cher sous-préfet, je crois bien que c'est un très mauvais inten- 25 dant, mais vraiment c'est un homme très agréable. Le sous-préfet, qui est aussi un homme très agréable, ou qui du moins croit l'être, ce qui revient au même pour sa satisfaction, dit alors gracieusement, en caressant d'une main potelée ses splendides favoris, qu'il y avait 30 assez de beaux yeux dans le château pour expliquer bien des mystères, qu'il soupçonnait fort l'intendant d'être un 66 LE ROMAN d'un prétendant, que du reste l'Amour était le père légitime de la Folie et l'intendant naturel des Grâces . . . Puis changeant de ton tout à coup: — Au surplus, madame, ajouta-t-il, si vous avez la 5 moindre inquiétude à l'égard de cet individu, je le ferai interroger dès demain par le brigadier de gendarmerie. Mme Laroque se récria contre cet excès de zèle galant, et la conversation, en ce qui me concernait, n'alla pas plus loin ; mais elle me laissa très piqué, non point contre le lo sous-préfet, qui au contraire me plaisait infiniment, mais contre Mme Laroque, qui, tout en rendant à mes qualités privées une justice excessive, ne m'avait point paru suf- fisamment pénétrée de mon mérite officiel. Le hasard voulut^ que j'eusse dès le lendemain à renou- 15 vêler le bail d'un fermage considérable. Cette opération se négociait avec un vieux paysan fort madré, que je parvins néanmoins à éblouir par quelques termes de ju- risprudence adroitement combinés avec les réserves d'une prudente diplomatie. Nos conventions arrêtées, le bon- 20 homme déposa tranquillement sur mon bureau trois rouleaux de pièces d'or. Bien que la signification de ce versement, qui n'était point dû, m'échappât tout à fait, je me gardai de témoigner une surprise inconsidérée; mais, en développant les rouleaux, je m'assurai par quelques 25 questionsindirectesque cette somme constituait les arrhes du marché, en d'autres termes le pot-de-vin que les fer- miers, à ce qu'il paraît, sont dans l'usage d'octroyer au propriétaire à chaque renouvellement de bail. Je n'avais nullement songé à réclamer ces arrhes, n'en ayant trouvé 30 aucune mention dans les baux précédents rédigés par mon habile prédécesseur, et qui me servaient de modèles. Je ne tirai toutefois pour le moment aucune conclusion JEUNE HOMME PAUVRE 67 de cette circonstance; mais quand j'allai remettre à Mme Laroque ce don de joyeux avènement,^ sa surprise m'é- tonna. — Qu'est-ce que c'est que cela ? * me dit-elle. — Je lui expliquai la nature de cette gratification. Elle me fit répéter. — Est-ce que c'est la coutume.^ reprit-elle. 5 — Oui, madame, toutes les fois que l'on consent un nouveau bail. — Mais il y a eu depuis trente ans, à ma connaissance, plus de dix baux renouvelés . . . Comment se fait-il que nous n'ayons jamais entendu parler de chose pareille ? lo — Je ne saurais vous dire, madame. Mme Laroque tomba dans un abîme de réflexions au fond duquel elle rencontra peut-être l'ombre vénérable du père Hivart, après quoi elle haussa légèrement les épaules, porta ses regards sur moi, puis sur les pièces d'or, 15 puis encore sur moi, et parut hésiter. Enfin, se renversant dans son fauteuil et soupirant profondément, elle me dit avec une simplicité dont je lui sus gré: — C'est bien, mon- sieur, je vous remercie. Ce trait de probité grossière, dont elle avait eu le bon 20 goût de ne pas me faire compliment, n'en porta pas moins Mme Laroque à concevoir une grande idée de la capacité et des vertus de son intendant. J'en pus juger quelques jours après. Sa fille lui lisait le récit d'un voyage au pôle, où il était question d'un oiseau extraordinaire qui ne 25 vole* pas: — Tiens, dit-elle, c'est comme mon intendant! J'espère fermement m'être acquis depuis ce temps, par le soin sévère avec lequel je m'occupe de la tâche que j'ai acceptée, quelques titres à une considération d'un genre moins négatif. M. Laubépin, quand je suis allé à Paris 30 récemment pour embrasser ma sœur, m'a remercié avec une vive sensibilité de l'honneur que je faisais aux en- 68 LE ROMAN d'un gagements qu'il a pris pour moi. — Courage, Maxime, m'a-t-il dit ; nous doterons He'lène. La pauvre enfant ne se sera pour ainsi dire aperçue de rien.-^ Et quant à vous, mon ami, n'ayez point de regrets. Croyez-moi, ce qui 5 ressemble le plus au bonheur en ce monde, vous l'avez en vous, et, grâce au ciel, je vois que vous l'aurez toujours : la paix de la conscience et la mâle se'rénité d'une âme toute au devoir.^ Ce vieillard a raison sans doute. Je suis tranquille, et 10 pourtant je ne me sens guère heureux. Il y a dans mon âme, qui n'est pas assez mûre encore pour les austères jouissances du sacrifice, des élans de jeunesse et de déses- poir. Ma vie, vouée et dévouée sans réserve à une autre vie plus faible et plus chère, ne m'appartient plus ; elle ï5 n'a pas d'avenir, elle est dans un cloître à jamais fermé. Mon cœur ne doit plus battre, ma tête ne doit plus songer que pour le compte d'un autre. Enfin qu'Hélène soit heureuse! Les années s'approchent déjà pour moi: qu'elles viennent vite ! Je les implore ; leur glace aidera 20 mon courage. Je ne saurais me plaindre au reste d'une situation qui, en somme, a trompé mes plus pénibles appréhensions, et qui même dépasse mes meilleures espérances. Mon travail, mes fréquents voyages dans les départements voisins, mon 25 goût pour la solitude, me tiennent souvent éloigné du château, dont je fuis surtout les réunions bruyantes. Peut-être dois-je en bonne partie à ma rareté* l'accueil amical que j'y trouve. Mme Laroque en particulier me témoigne une véritable affection: elle me prend pour 30 confident de ses bizarres et très sincères manies de pau- vreté, de dévouement et d'abnégation poétique, qui for- ment avec ses précautions multipliées de créole frileuse JEUNE HOMME PAUVRE 69 un amusant contraste. Tantôt elle porte envie aux bohé- miennes charge'es d'enfants qui traînent sur les routes une misérable charrette, et qui font cuire leur dîner à l'abri des haies; tantôt ce sont les sœurs de charité et tantôt les cantinières dont elle ambitionne les héroïques s labeurs. Enfin elle ne cesse de reprocher à feu M. La- roque, le fils, son admirable santé, qui n'a jamais permis à sa femme de déployer les qualités de garde-malade dont elle se sentait le cœur gonflé. Cependant elle a eu l'idée, ces jours-ci, de faire ajouter à son fauteuil une espèce de lo niche en forme de guérite pour s'abriter contre les vents coulis. Je la trouvai l'autre matin installée triomphalement dans ce kiosque, où ejle attend assez doucement le mar- tyre. J'ai à peine moins à me louer des autres habitants du 15 château. Mlle Marguerite, toujours plongée comme un sphinx nubien ^ dans quelque rêve inconnu, condescend pourtant avec une prévenante bonté à répéter pour moi mes airs de prédilection. Elle a une voix de contralto admirable, dont elle se sert ^ avec un art consommé, mais 20 en même temps avec une nonchalance et une froideur qu'on dirait véritablement calculées. Il lui arrive en effet, par distraction, de laisser échapper de ses lèvres des accents passionnés ; mais aussitôt elle paraît comme hu- miliée et honteuse de cet oubli de son caractère ou de son 25 rôle, et elle s'empresse de rentrer dans les limites d'une correction glacée. Quelques parties de piquet, que j'ai eu la politesse facile de prendre avec M. Laroque, m'ont concilié les bonnes grâces du pauvre vieillard, dont les regards affaiblis s'at- 30 tachent quelquefois sur moi avec une attention vraiment singulière. On dirait alors que quelque songe du passé. 70 LE ROMAN d'uN quelque ressemblance imaginaire se réveille à demi dans les nuages de cette mémoire fatiguée, au sein de laquelle flottent les images confuses de tout un siècle. Mais ne voulait-on pas ^ me rendre l'argent que j'avais perdu avec 5 lui ! Il paraît que Mme Aubry, partenaire habituelle du vieux capitaine, ne se fait point scrupule d'accepter régu- lièrement ces restitutions, ce qui ne l'empêche pas de gagner ^ assez fréquemment l'ancien corsaire, avec lequel elle a dans ces circonstances des abordages tumultueux. lo Cette dame, que M. Laubépin traitait avec beaucoup de faveur quand il la qualifiait simplement d'esprit aigri, ne m'inspire aucune sympathie. Cependant, par respect pour la maison, je me suis astreint à gagner sa bienveil- lance, et j'y ^ suis parvenu en prêtant une oreille complai- 15 santé, tantôt à ses misérables lamentations sur sa condition présente, tantôt aux descriptions emphatiques de sa for- tune passée, de son argenterie, de son mobilier, de ses dentelles et de ses paires de gants. Il faut avouer que je suis à bonne école pour apprendre 20 à dédaigner les biens que j'ai perdus. Tous ici en effet, par leur attitude et leur langage, me prêchent éloquem- ment le mépris des richesses : Mme Aubry d'abord, qu'on peut comparer à ces gourmands sans vergogne dont la révoltante convoitise vous ôte l'appétit, et qui vous don- 25 nent le profond dégoût des mets qu'ils vous vantent ; ce vieillard, qui s'éteint sur ses millions aussi tristement que Job sur son fumier * ; cette femme excellente, mais roma- nesque et blasée, qui rêve, au milieu de son importune prospérité, le fruit défendu de la misère ; enfin la superbe 30 Marguerite, qui porte comme une couronne d'épines le diadème de beauté et d'opulence dont le ciel a écrasé son front. JEUNE HOMME PAUVRE 71 Étrange fille ! — Presque chaque matin, quand le temps est beau, je la vois passer à cheval sous les fenêtres de mon beffroi ; elle me salue d'un grave signe de tête qui fait onduler la plume noire de son feutre, puis s'éloigne lentement dans le sentier ombragé qui traverse les ruines 5 du vieux château. Ordinairement le vieil Alain la suit à quelque distance ; parfois elle n'a d'autre compagnon que l'énorme et fidèle Mervyn, qui allonge le pas aux côtés de sa belle maîtresse comme un ours pensif. Elle s'en va en cet équipage courir^ dans tout le pays environnant des lo aventures de charité. Elle pourrait se passer de protec- teur ; il n'y a pas de chaumière à six lieues à la ronde qui ne la connaisse et qui ne la vénère comme la fée de la bienfaisance. Les paysans disent simplement, en parlant d'elle : Mademoiselle ! comme s'ils parlaient d'une de ces 15 filles de roi qui charment leurs légendes, et dont elle leur semble avoir la beauté, la puissance et le mystère. Je cherche cependant à m'expliquer le nuage de sombre préoccupation qui couvre sans cesse son front, la sévérité hautaine et défiante de son regard, la sécheresse amère 20 de son langage. Je me demande si ce sont là les traits naturels d'un caractère bizarre et mêlé, ou les symptômes de quelque secret tourment, remords, crainte ou amour, qui rongerait ce noble cœur. Si désintéressé que l'on soit dans la question, il est impossible qu'on se défende d'une 2S certaine curiosité en face d'une personne aussi remarqua- ble. Hier soir; pendant que le vieil Alain, dont je suis le favori, me servait mon repas solitaire : — Eh bien ! Alain, lui dis-je, voilà une belle journée. Vous êtes-vous promené aujourd'hui ? 30 — Oui, monsieur, ce matin, avec mademoiselle. — Ah ! vraiment .'' 72 LE ROMAN d'uN — Monsieur nous a bien vus passer ? — Il est possible, Alain. Oui, je vous vois quelquefois passer . . . Vous avez bonne mine à cheval, Alain. — Monsieur est trop obligeant. Mademoiselle a meil- 5 leure mine que moi. — C'est une jeune fille très-belle. — Oh ! parfaite, monsieur, et au dedans comme au dehors, ainsi que madame sa mère. Je dirai à monsieur une chose. Monsieur sait que cette propriété appartenait 10 autrefois au dernier comte de Castennec, que j'avais l'honneur de servir. Quand la famille Laroque acheta le château, j'avouerai à monsieur que j'eus le cœur un peu gros, et que j'hésitai à rester dans la maison. J'avais été élevé dans le respect de la noblesse, et il m'en coûtait 15 beaucoup de servir des gens sans naissance. Monsieur a pu remarquer que j'éprouvais un plaisir particulier à lui rendre mes devoirs, c'est que je trouve à monsieur un air de gentilhomme. Êtes-vous bien sûr de n'être pas noble, monsieur } 20 — Je le crains, mon pauvre Alain. — Au reste, et c'est ce que je voulais dire à monsieur, reprit Alain en s'inclinant avec grâce, j'ai appris au service de ces dames que la noblesse des sentiments valait bien l'autre^ et en particulier celle de M. le comte de Castennec, 25 qui avait le faible de battre ses gens. Dommage ^ pourtant, monsieur, disons-le, que mademoiselle ne puisse pas épou- ser un gentilhomme d'un beau nom.^ Il ne manquerait plus rien à ses perfections. — Mais il me semble, Alain, qu'il ne tient qu'à elle. 30 — Si monsieur veut parler de M. de Bévallan, il ne tient qu'à elle en effet, car il l'a demandée il y a plus de six mois. Madame ne paraissait pas trop contraire au JEUNE HOMME PAUVRE 73 mariage, et de fait M. de Bévallan est après les Laroque le plus riche du pays ; mais mademoiselle, sans se pro- noncer positivement, a voulu prendre le temps de la réflexion. — Mais si elle aime M. de Bévallan, et si elle peut 5 l'épouser quand elle voudra, pourquoi est-elle toujours triste et distraite comme on la voit ? — C'est une vérité, monsieur, que depuis deux ou trois ans mademoiselle est toute changée. Autrefois c'était un oiseau pour la gaité, maintenant on dirait 10 qu'il y a quelque chose qui la chagrine ; mais je ne crois pas, sauf respect, que ce soit son amour pour ce mon- sieur. — Vous ne paraissez pas fort tendre vous-même pour M. de Bévallan, mon bon Alain. Il est d'excellente no- 15 blesse pourtant . . . — Ça ne l'empêche pas d'être un mauvais gas,^ mon- sieur, et si monsieur a des yeux, il peut voir qu'il ne se gênerait pas pour faire ^ le sultan dans le château, en at- tendant mieux.^ 20 Il y eut une pause silencieuse, après laquelle Alain reprit : — Dommage que monsieur n'ait pas seulement une centaine de mille francs de rente. Et pourquoi cela, Alain ? 25 — Parce que, dit Alain en hochant la tête d'un air songeur. 74 LE ROMAN d'un 25 juillet. Dans le courant du mois qui vient de s'écouler,^ j'ai gagne' une amie et je me suis fait, je crois, deux ennemies. Les ennemies sont Mlle Marguerite et Mlle He'louin. 5 L'amie est une demoiselle de quatre-vingt-huit ans. J'ai peur qu'il n'y ait pas compensation. Mlle Hélouin, avec laquelle je veux d'abord régler mon compte, est une ingrate. Mes prétendus torts envers elle devraient plutôt me recommander à son estime ; mais elle 10 paraît être de ^ ces femmes assez répandues dans le monde, qui ne rangent point l'estime au nombre des sentiments qu'elles aiment à inspirer, ou qu'on leur inspire. Dès les premiers temps de mon séjour ici, une sorte de confor- mité entre la fortune de l'institutrice et celle de l'inten- i5 dant, la modestie commune de notre état dans le château, m'avaient porté à nouer avec Mlle Hélouin les relations d'une bienveillance affectueuse. En tout temps, je me suis piqué de manifester à ces pauvres filles l'intérêt que leur tâche ingrate, leur situation précaire, humiliée et sans 20 avenir, me paraissent appeler sur elles. Mlle Hélouin est d'ailleurs jolie, intelligente, remplie de talents, et bien qu'elle gâte un peu tout cela par la vivacité d'allures, la coquetterie fiévreuse et la légère pédanterie qui sont les travers habituels de l'emploi, j'avais un très faible mérite, 25 j'en conviens, à jouer près d'elle le rôle chevaleresque que je m'étais donné. Ce rôle prit à mes yeux le caractère d'une sorte de devoir, quand je pus reconnaître, ainsi que plusieurs avertissements me l'avaient fait pressentir, qu'un lion dévorant, sous les traits du roi François 1er, rôdait 30 furtivement autour de ma jeune protégée. Cette duplicité, qui fait honneur à l'audace de M. de Bévallan, est con- JEUNE HOMME PAUVRE 75 duite, sous couleur d'une aimable familiarité, avec une politique et un aplomb qui trompent aisément les regards inattentifs ou candides. Mme Laroque et sa fille en par- ticulier sont trop étrangères aux perversités de ce monde et vivent trop loin de toute réalité pour éprouver l'ombre s d'un soupçon. Quant à moi, fort irrité contre cet insa- tiable mangeur de cœurs, je me fis un plaisir de contrarier ses desseins : plus d'une fois je détournai l'attention qu'il essayait d'accaparer, je m'efforçai surtout de diminuer dans le cœur de Mlle Hélouin cet amer sentiment d'aban- lo don et d'isolement qui donne en général tant de prise aux consolations qui lui étaient offertes. Ai-je jamais dépassé, dans le cours de cette lutte malavisée, la mesure délicate d'une protection fraternelle ? Je ne le crois pas, et les termes mêmes du court dialogue qui a subitement i5 modifié la nature de nos relations semblent parler en faveur de ma réserve. Un soir de la semaine dernière, on respirait le frais ^ sur la terrasse, Mlle Hélouin, à qui j'avais eu précisément dans la journée l'occasion de mon- trer quelques égards particuliers, prit légèrement mon 20 bras, et tout en piquant de ses dents minces et blanches une fleur d'oranger : — Vous êtes bon, monsieur Maxime, me dit-elle d'une voix un peu émue. — J'essaie,^ mademoiselle. 25 — Vous êtes un véritable amL — Oui. — Mais un ami . . . comment ? — Véritable, vous l'avez dit. — Un ami . . . qui m'aime ? 30 — Sans doute. — Beaucoup ? 76 LE ROMAN d'un — Assurément. — Passionément ? . . . — Non. Sur ce monosyllabe, que j'articulai fort nettement et 5 que j'appuyai d'un regard ferme, Mlle Hélouin jeta vive- ment loin d'elle la fleur d'oranger, et quitta mon bras. Depuis cette heure néfaste, on me traite avec un dédain — que je n'ai pas volé,^ et je croirais bien décidément que l'amitié d'un sexe à l'autre est un sentiment illusoire, si 10 ma mésaventure n'eût eu le lendemain même une sorte de contre-partie.^ J'étais allé passer la soirée au château : deux ou trois familles étrangères qui venaient d'y séjourner pen- dant une quinzaine l'avaient quitté dans la matinée. 15 Je n'y trouvai que les habitués, le curé, le percepteur, le docteur Desmarest, — enfin le général de Saint-Cast et sa femme, qui habitent, ainsi que le docteur, la petite ville voisine. Mme de Saint-Cast, qui paraît avoir apporté à son mari une assez belle fortune, était engagée, quand 20 j'entrai, dans une conversation animée avec Mme Aubry. Ces deux dames, suivant leur usage, s'entendaient par- faitement : elles célébraient tour à tour, comme deux pas- teurs d'églogue,^ les charmes incomparables de la richesse dans un langage 011 distinction de la forme le disputait à 25 l'élévation de la pensée : — Vous avez bien * raison, ma- dame, disait Mme Aubry ; il n'y a qu'une chose au monde, c'est d'être riche. Quand je l'étais, je méprisais de tout mon cœur ceux qui ne l'étaient pas : aussi je trouve main- tenant tout naturel qu'on me méprise, et je ne m'en plains 30 pas. — On ne vous méprise pas pour cela, madame, reprenait Mme de Saint-Cast, bien certainement non, madame ; JEUNE HOMME PAUVRE 77 mais il est certain que d'être riche ou d'être pauvre, cela fait une fière ^ différence. Voilà le général qui en sait quelque chose, lui qui n'avait absolument rien, quand je l'ai épousé, — que son épée, — et ce n'est pas une épée qui met du beurre dans la soupe, n'est-ce pas,^ madame ? 5 — Non, non, oh ! non, madame, s'écria Mme Aubry en applaudissant à cette hardie métaphore. L'honneur et la gloire, c'est très beau dans le roman ; mais j'aime mieux une bonne voiture, n'est-ce pas, madame ? — Oui, certainement, madame, et c'est ce que je disais 10 ce matin même au général en venant ici, n'est-ce pas général ? — Hon ! grommela le général, qui jouait tristement dans un coin avec l'ancien corsaire. — Vous n'aviez rien quand je Vous ai épousé, général, 15 reprit Mme de Saint-Cast ; vous ne songez pas à le nier, j'espère } — Vous l'avez déjà dit ! murmura le général. — Ça n'empêche pas que * sans moi vous iriez à pied, mon général, ce qui ne serait pas gai avec vos blessures ... 20 Ce n'est pas avec vos six ou sept mille francs de retraite que vous pourriez rouler carrosse, mon ami ... Je lui disais cela ce matin, madame, à propos de notre nouvelle voi- ture, qui est douce comme il n'est pas possible d'être douce. Au surplus, j'y* ai mis le prix: cela fait quatre 2$ bons mille francs de moins dans ma bourse, madame ! — Je le crois bien, madame ! Ma voiture de gala m'en coûtait bien cinq mille, en comptant la peau de tigre pour les pieds, qui valait à elle seule ^ cinq cents francs. 30 — Moi, reprit Mme de Saint-Cast, j'ai été forcée d'y regarder un peu,^ car je viens de renouveler mon meuble 78 LE ROMAN d'un de salon, et rien qu'en tapis et en tentures, j'en ai pour^ quinze mille francs. C'est trop beau pour un trou de province, vous me direz, et c'est bien vrai . . . Mais toute la ville est à genoux devant,^ et on aime à être respecté, 5 n'est-ce pas,^ madame ? — Sans doute, madame, répliqua Mme Aubry, on aime à être respecté, et on n'est respecté qu'en proportion de l'argent qu'on a. Pour moi, je me console de n'être plus respectée aujourd'hui, en pensant que, si j'étais encore ce lo que j'ai été, je verrais à mes pieds tous les gens qui me méprisent. — Excepté moi, morbleu ! s'écria le docteur Desmarets en se levant tout à coup. Vous auriez cent millions de rente que vous ne me verriez pas à vos pieds,* je vous 15 en donne ma parole d'honneur. Et là-dessus je vais prendre l'air, . . . car, le diable m'emporte ! on n'y tient plus.^ — En même temps le brave docteur sortit du salon, emportant toute ma gratitude, car il m'avait rendu un véritable service en soulageant mon cœur oppressé d'in- 20 dignation et de dégoût. Bien que M. Desmarets soit établi dans la maison sur le pied d'un saint Jean-Bouche-d'Or,^ à qui l'on souffre la plus grande indépendance de langage, l'apostrophe avait été trop vive pour ne pas causer dans l'assistance un 25 sentiment de malaise qui se traduisit par un silence embarrassé. Mme Laroque le rompit adroitement en demandant à sa fille si huit heures étaient sonnées. — Non, ma mère, répondit Mlle Marguerite, car Mlle de Porhoët n'est pas encore arrivée. 30 La minute d'après, comme le timbre de la pendule se mettait en branle,' la porte s'ouvrit, et Mlle Jocelynde de Porhoët-Gaël, donnant le bras au docteur Desma- JEUNE HOMME PAUVRE 79 rets, entra dans le salon avec une précision astrono- mique. Mlle de Porhoët-Gaël, qui a vu cette année son quatre- vingt-huitième printemps, et qui a l'apparence d'un long roseau conservé dans de la soie, est le dernier rejeton 5 d'une fort noble race dont on croit retrouver les premiers ancêtres parmi les rois fabuleux de la vieille Armorique. Toutefois cette maison ne prend sérieusement pied dans l'histoire qu'au Xlle^ siècle, en la personne de Juthaël fils de Conan le Tort, issu de la branche cadette de Bre- 10 tagne. Quelques gouttes du sang des Porhoët ont coulé dans les veines les plus illustres de France, dans celles des Rohan, des Lusignan, des Penthièvre, et ces grands seigneurs convenaient que ce n'était pas le moins pur de leur sang. Je me souviens qu'étudiant un jour, dans un 15 accès de vanité juvénile, l'histoire des alliances de ma famille, j'y remarquai ce nom bizarre de Porhoët, et que mon père, très érudit en ces matières, me le vanta beau- coup. Mlle de Porhoët, qui reste aujourd'hui seule de son nom, n'a jamais voulu se marier, afin de conserver le 20 plus longtemps possible dans le firmament de la noblesse française la constellation de ces syllabes magiques : Por- hoët-Gaël. — Le hasard voulut un jour qu'on parlât devant elle des origines de la maison de Bourbon. — Les Bourbons,^ dit Mlle de Porhoët en plongeant à plusieurs 25 reprises son aiguille à tricoter dans sa perruque blonde, les Bourbons sont de bonne noblesse ; mais (prenant soudain un air modeste) il y a mieux ! y^ Il est impossible au reste de ne point s'incliner devant cette vieille fille auguste, qui porte avec une dignité sans 30 égale la triple et lourde majesté de la naissance, de l'âge et du malheur. Un procès déplorable, qu'elle s'obstine à 8o LE ROMAN D'UN soutenir hors de France depuis une quinzaine d'années, a progressivement réduit sa fortune, déjà très mince; c'est à peine s'il ^ lui reste aujourd'hui un millier de francs de revenu. Cette détresse n'a rien enlevé à^ sa fierté, 5 rien ajouté à son humeur : elle est gaie, égale, courtoise ; elle vit, on ne sait comment, dans sa maisonnette avec une petite servante, et elle trouve encore moyen de faire beaucoup d'aumônes. Mme Laroque et sa fille se sont prises pour leur noble et pauvre voisine d'une passion lo qui les honore; elle est chez elles l'objet d'un respect attentif et qui * confond Mme Aubry. J'ai vu souvent Mlle Marguerite quitter la danse la plus animée pour faire le quatrième au whist de Mlle de Porhoët : si, le whist de Mlle de Porhoët (à cinq centimes la fiche)* 15 venait à manquer un seul jour, le monde finirait. Je suis moi-même un des partenaires préférés de la vieille de- moiselle, et, le soir dont je parle, nous ne tardâmes pas, le curé, le docteur et moi, à nous trouver installés autour de la table de whist, en face et aux côtés de la descen- 20 dante de Conan le Tort. Il faut savoir qu'au commencement du dernier siècle un grand oncle de Mlle de Porhoët, qui était attaché à la maison du duc d'Anjou, passa les Pyrénées à la suite du jeune prince devenu ^ Philippe V,® et fit en Espagne un 25 établissement qui prospéra. Sa descendance directe paraît s'être éteinte il y a une quinzaine d'années, et Mlle de Porhoët, qui n'avait jamais perdu de vue ses parents d'outre-monts, se porta aussitôt héritière de leur fortune, que l'on dit considérable : ses droits lui furent contestés, 30 trop justement, par une des plus vieilles maisons de Cas- tille, alliée à la branche espagnole des Porhoët. De là ce procès que la malheureuse octogénaire poursuit à grands JEUNE HOMME PAUVRE 8l frais de juridiction en juridiction avec une persistance qui touche à la manie, dont ses amis s'affligent et dont les indiffe'rents s'amusent. Le docteur Desmarets, malgré le respect qu'il professe pour Mlle de Porhoët, ne laisse pas lui-même de prendre parti au nombre des rieurs, d'autant 5 plus qu'il de'sapprouve formellement l'usage auquel la pauvre femme consacre en imagination son chimérique héritage, — à savoir l'érection, dans la ville voisine, d'une cathédrale du plus beau style flamboyant, qui propagerait jusqu'au fond des siècles futurs le nom de la fondatrice 10 et d'une grande race disparue. Cette cathédrale, rêve enté sur un rêve, est le jouet innocent de cette vieille enfant. Elle en a fait exécuter les plans : elle passe ses jours et quelquefois ses nuits à en méditer les splendeurs, à en changer les dispositions, à y ajouter quelques orne- 15 ments ; elle en parle comme d'un monument déjà bâti et praticable. — J'étais dans la nef de ma cathédrale ; j'ai remarqué cette nuit dans l'aile nord de ma cathédrale une chose bien choquante ; j'ai modifié la livrée du suisse, et caetera.^ 20 — Eh bien ! mademoiselle, dit le docteur tandis qu'il battait les cartes, avez-vous travaillé à votre cathédrale depuis hier ? — Mais oui, docteur. Il m'est même venu une idée assez heureuse. J'ai remplacé le mur plein, qui séparait 25 le chœur de la sacristie, par un feuillage en pierre ou- vragée, à l'imitation de la chapelle de Clisson, dans l'église de Josselin.^ C'est beaucoup plus léger. — Oui, certainement ; mais quelles nouvelles d'Es- pagne en attendant .-* Ah ça ! est-il vrai, comme je 30 pense l'avoir lu ce matin dans la Revue des Deux Mondes,^ que le jeune duc de Villa-Hermosa vous pro- 82 LE ROMAN D'UN pose de terminer votre procès à Pamiable, par un mariage ? Mlle de Porhoët secoua d'un geste dédaigneux le panache de rubans flétris qui flotte sur son bonnet : — Je 5 refuserais net, dit-elle. — Oui, oui, vous dites cela, mademoiselle ; mais que signifie donc ce bruit de guitare qu'on entend depuis quelques nuits sous vos fenêtres ? — Bah! lo — Bah ? Et cet Espagnol en manteau et en bottes jaunes qu'on voit rôder dans le pays, et qui soupire sans cesse ? — Vous êtes un folâtre, dit Mlle de Porhoët, qui ouvrit tranquillement sa tabatière. Au reste, puisque vous 15 voulez le savoir, mon homme d'affaires m'a écrit de Madrid, il y a deux jours, qu'avec un peu de patience, nous verrions sans aucun doute la fin de nos maux. — Parbleu ! je crois bien ! Savez-vous d'où il sort, votre homme d'affaires ? De la caverne de Gil Blas,^ directe- 20 ment. Il vous tirera votre dernier écu et se moquera de vous. Ah ! que vous seriez avisée de planter là une bonne fois cette folie, et de vivre tranquille ! ... A quoi vous serviraient des millions, voyons ? N'êtes-vous pas heureuse et considérée ... et qu'est-ce que vous voulez 25 de plus ? . . . Quant à votre cathédrale, je n'en parle pas, parce que c'est une mauvaise plaisanterie. — Ma cathédrale n'est une mauvaise plaisanterie qu'aux yeux des mauvais plaisants, docteur Desmarets ; d'ailleurs je défends mon droit, je combats pour la justice : 30 ces biens sont à moi, je l'ai entendu dire cent fois à mon père,^ et jamais, de mon gré, ils n'iront à des gens qui sont aussi étrangers à ma famille en définitive que vous, JEUNE HOMME PAUVRE S^ mon cher ami, ou que monsieur, ajouta-t-elle en me désignant d'un signe de tête. J'eus l'enfantillage de me trouver piqué de la politesse, et je ripostai aussitôt : — En ce qui me concerne, made- moiselle, vous vous trompez, car ma famille a eu l'honneur S d'être alliée à la votre, et réciproquement. En entendant ces paroles énormes, Mlle de Porhoët rapprocha vivement de son menton pointu les cartes développées en éventail dans sa main, et, redressant sa taille élancée, elle me regarda en face pour s'assurer lo d'abord de l'état de ma raison, puis elle reprit son calme par un effort surhumain, et, approchant de son nez effilé une pincée de tabac d'Espagne: — Vous me prouverez cela, jeune homme, me dit-elle. Honteux de ma ridicule vanterie et très embarrassé 15 des regards curieux qu'elle m'avait attirés, je m'inclinai gauchement sans répondre. Notre whist s'acheva dans un silence morne. Il était dix heures, et je me préparais à m'esquiver, quand Mlle de Porhoët me toucha le bras : — Monsieur l'intendant, dit-elle, me fera-t-il l'honneur 20 de m'accompagner jusqu'au bout de l'avenue ? Je la saluai encore, et je la suivis. Nous nous trou- vâmes bientôt dans le parc. La petite servante, en cos- tume du pays, marchait la première, portant une lanterne ; puis venait Mlle de Porhoët, raide et silencieuse, relevant 25 d'une main soigneuse et décente les maigres plis de son fourreau de soie : elle avait sèchement refusé l'offre de mon bras, et je m'avançais à ses côtés, la tête basse, très mal satisfait de mon personnage. Au bout de quelques minutes de cette marche funèbre : — Eh bien I monsieur, 30 me dit la vieille demoiselle, parlez donc, j'attends. Vous avez dit que ma famille avait été alliée à la vôtre, et 84 LE ROMAN d'un comme une alliance de cette espèce est un point d'histoire entièrement nouveau pour moi, je vous serai très obligée de vouloir bien me l'éclaircir. J'avais décidé à part moi ^ que je devais à tout prix 5 maintenir le secret de mon incognito. — Mon Dieu ! Mademoiselle, dis-je, j'ose espérer que vous excuserez une plaisanterie échappée au courant de la conversa- tion . . . — Une plaisanterie ! s'écria Mlle de Porhoët. La 10 matière en effet prête beaucoup à^. la plaisanterie. Et comment appelez-vous, monsieur, dans ce siècle-ci, les plaisanteries qu'on adresse bravement à une vieille femme sans protection, et qu'on n'oserait se permettre en face d'un homme ? 15 — Mademoiselle, vous ne me laissez aucune retraite possible ; il ne me reste qu'à me fier à votre discrétion. Je ne sais, mademoiselle, si le nom des Champcey d'Hau- terive vous est connu ? — Je connais parfaitement, monsieur, les Champcey 20 d'Hauterive, qui sont une bonne, une excellente famille du Dauphiné.* Quelle conclusion en tirez-vous ? — Je suis aujourd'hui le représentant de cette famille. — Vous ? dit Mlle de Porhoët en faisant une halte subite ; vous êtes un Champcey d'Hauterive ? 25 — Mâle,* oui, mademoiselle. — Ceci change la thèse, dit-elle ; donnez-moi votre bras, mon cousin, et contez-moi votre histoire. Je crus que dans l'état de choses le mieux était effec- tivement de ne lui rien cacher. Je terminais le pénible 30 récit des infortunes de ma famille quand nous nous trou- vâmes en face d'une maisonnette singulièrement étroite et basse, qui est flanquée à l'un des angles d'une espèce de JEUNE HOMME PAUVRE 85 colombier écrasé à toit pointu. — Entrez, marquis, me dit la fille des rois de Gaël,^ arrêtée sur le seuil de son pauvre palais, entrez donc, je vous prie. — L'instant d'après, j'étais introduit dans un petit salon tristement pavé de briques ; sur la tapisserie pâle qui couvrait les murs se 5 pressaient une dizaine de portraits d'ancêtres blasonnés de l'hermine ducale ; au-dessus de la cheminée, je vis étinceler une magnifique pendule d'écaillé incrustée de cuivre et surmontée d'un groupe qui figurait le char du Soleil.- Quelques fauteuils à dossier ovale et un vieux 10 canapé à jambes grêles complétaient la décoration de cette pièce, oii tout accusait une propreté rigide, et où l'on respirait une odeur concentrée d'iris, de tabac d'Espagne et de vagues aromates. — Asseyez-vous, me dit la vieille demoiselle en prenant 15 place elle-même sur le canapé ; asseyez-vous, mon cousin, car, bien qu'en réalité nous ne soyons point parents, et que nous ne puissions l'être, puisque Jean de Porhoët et Hugues de Champcey ont eu, soit dit entre nous, la sottise de ne point faire souche,- il me sera agréable, avec 20 votre permission, de vous traiter de cousin dans le tête- à-tête, afin de tromper un instant le sentiment douloureux de ma solitude en ce monde. Ainsi donc, mon cousin, voilà où vous en êtes*: la passe est rude assurément. Toutefois, je vous suggérerai quelques pensées qui me 25 sont habituelles, et qui me paraissent de nature à vous offrir de sérieuses consolations. En premier lieu, mon cher marquis, je me dis souvent qu'au milieu de tous ces pleutres et anciens domestiques qu'on voit aujourd'hui rouler carrosse, il y a dans la pauvreté un parfum supé- 30 rieur de distinction et de bon goût. En outre je ne suis pas loin de croire que Dieu a voulu réduire quelques-uns 86 LE ROMAN d'un d'entre nous à une vie étroite, afin que ce siècle grossier, matériel, affamé d'or, ait toujours sous les yeux, dans nos personnes, un genre de mérite, de dignité, d'éclat, où l'or et la matière n'entrent pour rien, — que rien ne puisse 5 acheter, — qui ne soit pas à vendre ! Telle est, mon cousin, suivant toute apparence, la justification pro- videntielle de votre fortune et de la mienne. Je témoignai à Mlle Porhoët combien je me sentais fier d'avoir été choisi avec elle pour donner au monde le lo noble enseignement dont il a si grand besoin et dont il paraît si disposé à profiter. Puis elle reprit : — Pour mon compte, monsieur, je suis faite à l'indigence, et j'en souffre peu ; quand on a vu dans le cours d'une vie trop longue un père digne de son nom, quatre frères dignes de leur 15 père, succomber avant l'âge sous le plomb ou sous l'acier, quand on a vu périr successivement tous les objets de son affection et de son culte, il faudrait avoir l'âme bien petite pour se préoccuper d'une table plus ou moins copieuse, d'une toilette plus ou moins fraîche. Certes, 20 marquis, si mon aisance personnelle était seule en cause, vous pouvez croire que je ferais bon marché de mes millions d'Espagne ; mais il me semble convenable et de bon exemple qu'une maison comme la mienne ne dis- paraisse point de la terre sans laisser après elle une trace 25 durable, un monument éclatant de sa grandeur et de ses croyances. C'est pourquoi à l'imitation de quelques-uns de nos ancêtres, j'ai songé, mon cousin, et je ne renon- cerai jamais, tant que j'aurai vie, à la pieuse fondation dont vous n'êtes pas sans avoir entendu parler.^ 30 S'étant assurée de mon assentiment, la vieille et noble fille parut se recueillir, et tandis qu'elle promenait un regard mélancolique sur les images à demi-effacées de ses JEUNE HOMME PAUVRE • 87 aïeux, la pendule héréditaire troubla seule dans l'obscur salon le silence de minuit. — Il y aura, reprit tout à coup Mlle de Porhoët d'une voix solennelle, il y aura un chapitre de chanoines réguliers attaché au service de cette église. Chaque jour, à matines, il sera dit dans la 5 chapelle particulière de ma famille une messe basse pour le repos de mon âme et des âmes de mes aïeux. Les pieds de l'officiant fouleront un marbre sans inscription qui formera la marche de l'autel, et qui recouvrira mes restes. 10 Je m'inclinai avec l'émotion d'un visible respect. Mlle de Porhoët prit ma main et la serra doucement. — Je ne suis point folle, cousin, reprit-elle, quoi qu'on dise. Mon père, qui ne mentait point, m'a toujours assuré qu'à l'extinction des descendants directs de notre branche 15 espagnole, nous aurions seuls droit à l'héritage. Sa mort soudaine et violente ne lui permit pas malheureusement de nous donner sur ce sujet des renseignements plus précis ; mais ne pouvant douter de sa parole, je ne doute pas de mon droit. . . Cependant, ajouta-t-elle après une 20 pause et avec un accent de touchante tristesse, si je ne suis point folle, je suis vieille, et ces gens de là-bas le savent bien. Ils me traînent depuis quinze ans de délais en délais ; ils attendent ma mort, qui finira tout. . . Et voyez-vous, ils n'attendront pas longtemps : il faudra 25 faire un de ces matins, je le sens bien, mon dernier sacri- fice. . . Cette pauvre cathédrale, — mon seul amour — qui avait remplacé dans mon cœur ' tant d'affections brisées ou refoulées, — elle n'aura jamais qu'une pierre, celle de mon tombeau. 30 La vieille demoiselle.se tut. Elle essuya de ses mains amaigries deux larmes qui coulaient sur son visage flétri. 88 • LE ROMAN d'un puis ajouta en s'efïorçant de sourire : — Pardon, mon cousin, vous avez assez de vos malheurs. Excusez- moi. . . D'ailleurs il est tard ; retirez-vous, vous me com- promettez. 5 Avant de partir, je recommandai de nouveau à la dis- crétion de Mlle de Porhoët le secret que j'avais dû lui confier. Elle me répondit d'une manière un peu évasive que je pouvais être tranquille, qu'elle saurait ménager mon repos et, ma dignité. Toutefois, les jours suivants, lo je soupçonnai, au redoublement d'égards dont m'honorait Mme Laroque, que ma respectable amie lui avait trans- mis ma confidence. Mlle de Porhoët n'hésita pas du reste à en convenir, m'assurant qu'elle n'avait pu faire moins pour l'honneur de sa famille, et que Mme Laroque 15 était d'ailleurs incapable de trahir, même vis-à-vis de sa fille, un secret confié à sa délicatesse. Cependant ma conférence avec la vieille demoiselle m'avait laissé pénétré d'un respect attendri dont j'essayai de lui donner des marques. Dès le lendemain, dans la 20 soirée, j'appliquai à l'ornementation intérieure et exté- rieure de sa chère cathédrale toutes les ressources de mon crayon. Cette attention, à laquelle elle s'est montrée sensible, a pris peu à peu la régularité d'une habitude. Presque chaque soir, après le whist, je me mets au travail, 25 et l'idéal monument s'enrichit d'une statue, d'une chaire ou d'un jubé. Mlle Marguerite, qui semble porter à sa voisine une sorte de culte, a voulu s'associer à mon œuvre de charité en consacrant à la basilique des Porhoët un album spécial que je suis chargé de remplir. 30 J'offris en outre à ma vieille confidente de prendre ma part des démarches, des recherches et des soins de toute nature que peut lui susciter son procès. La pauvre femme JEUNE HOMME PAUVRE 89 m'avoua que je lui rendais service, qu'à la ve'rité elle pouvait encore tenir sa correspondance au courant, mais que ses yeux affaiblis refusaient de déchiffrer les docu- ments manuscrits de son chartrier, et qu'elle n'avait voulu jusque-là se faire suppléer par personne dans ce travail, 5 si important qu'il pût être pour sa cause, afin de ne pas donner, une nouvelle prise à la raillerie incivile des gens du pays. Bref, elle m'agréa en qualité de conseil et de collaborateur. Depuis ce temps, j'ai étudié en conscience le volumineux dossier de son procès, et je suis demeuré 10 convaincu que l'affaire, qui doit être jugée en dernier res- sort ^ un de ces jours, est absolument perdue d'avance. M. Laubépin, que j'ai consulté, partage cette opinion, que je m'efforcerai au surplus de cacher à ma vieille amie, tant que les circonstances le permettront. En attendant, 1.5 je lui fais le plaisir de dépouiller pièce à pièce ses archives de famille, dans lesquelles elle espère toujours découvrir quelque titre décisif en sa faveur. Malheureusement ces archivés sont fort riches, et le colombier en est rempli depuis le toit jusqu'à la cave. 20 Hier, je m'étais rendu de bonne heure chez Mlle de Porhoët, afin d'y achever avant l'heure du déjeuner le dépouillement de la liasse no 115 que j'avais commencé la veille. La maîtresse du logis n'étant pas encore levée, je m'installai sans bruit dans le salon, moyennant la com- 25 plicité de la petite servante, et je me mis solitairement à ma poudreuse besogne. Au bout d'une heure environ, comme je parcourais avec une joie extrême le dernier feuillet de la liasse 115, je vis entrer Mlle de Porhoët traînant avec peine un énorme paquet fort proprement 30 recouvert d'un linge blanc : — Bonjour, me dit-elle, mon aimable cousin. Ayant appris que vous vous donniez ce ÇO LE ROMAN d'uN matin de la peine pour moi, j'ai voulu m'en donner pour vous. Je vous apporte la liasse 1 16. — Il y a dans je ne sais quel conte une princesse malheureuse qu'on enferme dans une tour, et à qui une fée ennemie de sa famille im- 5 pose coup sur coup une série de travaux extraordinaires et impossibles ; j'avoue qu'en ce moment Mlle de Porhoët, malgré toutes ses vertus, me parut être proche parente de cette fée. — J'ai rêvé cette nuit, continua-t-elle, que cette liasse contenait la clef de mon trésor espagnol. lo Vous m'obligerez donc beaucoup de n'en point différer l'examen. Ce travail terminé, vous me ferez l'honneur d'accepter un repas modeste que je prétends vous offrir sous l'ombrage de ma tonnelle. Je me résignai donc. Il est inutile de dire que la 15 bienheureuse liasse 116 ne contenait, comme les précé- dentes, que la vaine poussière des siècles. A midi précis, ' la vieille demoiselle vint me présenter son bras, et me conduisit en cérémonie dans un petit jardin festonné de buis, qui forme, avec un bout de prairie contiguë, tout le 20 domaine actuel des Porhoët. La table était dressée sous une charmille arrondie en berceau, et le soleil d'une belle journée d'été jetait à travers les feuilles quelques rayons irisés sur la nappe éclatante et parfumée. J'achevais de faire honneur au poulet doré, à la fraîche salade et à la 25 bouteille de vieux bordeaux qui composaient le menu du festin, quand Mlle de Porhoët, qui avait paru enchantée de mon appétit, fit tomber la conversation sur la famille Laroque. — Je vous confesse, me dit-elle, que l'ancien corsaire ne me plaît point. Je me souviens qu'il avait, 30 lorsqu'il arriva dans ce pays, un grand singe familier qu'il habillait en domestique, et avec lequel il semblait s'entendre parfaitement. Cet animal était une vraie JEUNE HOMME PAUVRE 9I peste dans le canton, et il n'y avait qu'un homme sans éducation et sans décence qui pût s'en être affublé. On disait que c'était un singe, et j'y consentais ; mais au fond je pense que c'était tout bonnement un nègre, d'autant plus que j'ai toujours soupçonné son maître d'avoir fait s le trafic de cette denrée sur la côte d'Afrique. Au sur- plus, feu M. Laroque le fils était un homme de bien et très comme il faut.^ Quant à ces dames, parlant bien entendu de Mme Laroque et de sa fille, et nullement de la veuve Aubry, qui est une créature de bas aloi, quant lo à ces dames, dis-je, il n'y a pas d'éloges qu'elles ne méritent. Nous en étions là quand le pas relevé d'un cheval se fit entendre dans le sentier qui borde extérieurement le mur du jardin. Au même instant on frappa quelques i5 coups secs à une petite porte voisine de la tonnelle : — Eh bien ! dit Mlle de Porhoët, qui va là ? Je levai les yeux, et je vis flotter une plume noire au-dessus de la crête du mur. — Ouvrez, dit gaiement en dehors une voix d'un 20 timbre grave et musical ; ouvrez, c'est la fortune de la France ! — Comment ! c'est vous, ma mignonne ! s'écria la vieille demoiselle. Courez vite, mon cousin. La porte ouverte, je faillis être renversé par Mervyn, 25 qui se précipita à travers mes jambes, et j'aperçus Mlle Marguerite, qui s'occupait d'attacher les rênes de son cheval aux barres d'une clôture. — Bonjour, monsieur, me dit-elle, sans montrer la moindre surprise de me trouver là. Puis, relevant sur 30 son bras les longs plis de sa jupe traînante, elle entra dans le jardin. 92 LE ROMAN d'uN — Soyez la bienvenue en ce beau jour, la belle fille, dit Mlle de Porhoët, et embrassez-moi. Vous avez couru, jeune folle, car vous avez le visage couvert d'une pourpre vive, et le feu vous sort littéralement des yeux. Que 5 pourrais-je vous offrir, ma merveille .'' — Voyons ! dit Mlle Marguerite en jetant un regard sur la table ; qu'est-ce que vous avez là ?.. . Monsieur a donc tout mangé ? . . . Au reste je n'ai pas faim, j'ai soif. lo — Je vous défends bien de boire dans l'état où vous êtes ; mais attendez, ... il y a encore quelques fraises dans cette plate-bande. . . — Des fraises ! ô gioja^ ! chanta la jeune fille. . . Prenez vite une de ces grandes feuilles, monsieur, et 15 venez avec moi. Pendant que je. choisissais la plus large feuille d'un figuier, Mlle de Porhoët, fermant un œil à demi et suivant de l'autre avec un sourire de complaisance la fière dé- marche de sa favorite à travers les allées pleines de soleil : 20 — Regardez-la donc, cousin, me dit-elle tout bas, ne serait-elle pas digne d'être des nôtres ? Cependant Mlle Marguerite, penchée sur la plate-bande et trébuchant à chaque pas dans sa traîne, saluait par un petit cri d'allégresse chaque fraise qu'elle parvenait à 25 découvrir- Je me tenais près d'elle, étalant dans ma main la feuille de figuier sur laquelle elle déposait de temps en temps une fraise contre deux "^ qu'elle croquait pour se donner patience. Quand la moisson fut suffisante à son gré, nous revînmes en triomphe sous la tonnelle ; 30 ce qui restait de fraises fut saupoudré de sucre, puis mangé à belles et très-belles dents.* — Ah î que ça m'a fait de bien * ! dit alors Mlle Mar- JEUNE HOMME PAUVRE 93 guérite en jetant son chapeau sur un banc et en se ren- versant contre la clôture de charmille. Et maintenant, pour compléter mon bonheur, ma chère demoiselle, vous allez me conter des histoires du temps passé, du temps où vous étiez une belle guerrière. 5 Mlle de Porhoët, souriante et ravie, ne se fit pas prier davantage^ pour tirer de sa mémoire les épisodes les plus marquants de ses intrépides chevauchées à la suite des Lescure et des La Rochejacquelin.^ J'eus en cette occasion une nouvelle preuve de l'élévation d'âme de ma 10 vieille amie, quand je l'entendis rendre hommage en pas- sant à tous les héros de ces guerres gigantesques, sans acception de drapeau. Elle parlait en particulier du général Hoche,^ dont elle avait, été la captive de guerre, avec une admiration presque tendre. Mlle Marguerite 15 prêtait à ces récits une attention passionnée qui m'étonna. Tantôt, à demi ensevelie dans sa niche de charmille et ses longs cils un peu baissés, elle gardait l'immobilité d'une statue ; tantôt, l'intérêt devenant plus vif, elle s'ac- coudait sur la petite table, et, plongeant sa belle main 20 dans les flots de sa chevelure dénouée, elle dardait sur la vieille Vendéenne l'éclair continu de ses grands yeux. Il faut bien le dire, je compterai toujours parmi les plus douces heures de ma triste vie celles que je passai à con- 25 templer sur ce noble visage les reflets d'un ciel radieux mêlés aux impressions d'un cœur vaillant. Les souvenirs de la conteuse épuisés, Mlle Marguerite l'embrassa, et réveillant Mervyn, qui dormait à ses pieds, elle annonça qu'elle retournait au château. Je ne me fis 30 aucun scrupule de partir en même temps, convaincu que je ne pouvais lui causer aucun embarras. A part en effet 94 LE ROMAN d'un Textrême insignifiance de ma personne et de ma com- pagnie aux yeux de la riche héritière, le tête-à-tête en général n'a rien de gênant pour elle, sa mère lui ayant donné résolument l'éducation libérale qu'elle a reçue elle 5 même dans une des colonies britanniques : on sait que la méthode anglaise ^ accorde aux femmes avant le mariage toute l'indépendance dont nous les gratifions sagement le jour oii les abus en deviennent irréparables. Nous sortîmes donc ensemble du jardin ; je lui tins 10 l'étrier pendant qu'elle montait à cheval, et nous nous mîmes en marche vers le château. Au bout de quelques pas : — Mon Dieu ! monsieur, me dit-elle, je suis venue là vous déranger fort mal à propos, il me semble. Vous étiez en bonne fortune. 15 — C'est vrai, mademoiselle ; mais comme j'y étais depuis longtemps, je vous pardonne, et même je vous remercie. — Vous avez beaucoup d'attentions pour notre pauvre voisine. Ma mère vous en est très reconnaissante. 20 — Et la fille de madame votre mère ? dis-je en riant. — Oh ! moi, je m'exalte moins facilement. Si vous avez la prétention que je vous admire, il faut avoir la bonté d'attendre encore un peu de temps. Je n'ai point l'habitude de juger légèrement des actions humaines, qui 25 ont généralement deux faces. J'avoue que votre conduite à l'égard de Mlle de Porhoët a belle apparence ; mais — — Elle fit une pause, hocha la tête, et reprit d'un ton sérieux, amer et véritablement outrageant : — Mais je ne suis pas bien sûre vous ne lui fassiez pas la cour dans 30 l'espoir d'hériter d'elle. Je sentis que je pâlissais. Toutefois, réfléchissant au ridicule de répondre en capitan a cette jeune fille, je me JEUNE HQMME PAUVRE 95 contins, et je lui dis avec gravité : — Permettez-moi, mademoiselle, de vous plaindre sincèrement. Elle parut très surprise. — De me plaindre, monsieur ? — Oui, mademoiselle, souffrez que je vous exprime la pitié respectueuse à laquelle vous me paraissez avoir 5 droit. — La pitié ! dit-elle en arrêtant son cheval et en tour- nant lentement vers moi ses yeux à demi clos par le dédain. Je n'ai pas l'avantage de vous comprendre ! — Cela est cependant fort simple, mademoiselle : si la lo désillusion du bien, le doute et la sécheresse d'âme sont les fruits les plus amers de l'expérience d'une longue vie, rien au monde ne mérite plus de compassion qu'un cœur flétri par la défiance avant d'avoir vécu. — Monsieur, répliqua Mlle Laroque avec une vivacité 15 très étrangère à son langage habituel, vous ne savez de quoi vous parlez ! Et, ajouta-t-elle plus sévèrement, vous oubliez à qui vous parlez ! — Cela est vrai, mademoiselle, répondis-je doucement en m'inclinant ; je parle un peu sans savoir, et j'oublie 20 un peu à qui je parle ; mais vous m'en avez donné l'ex- emple. Mlle Marguerite, les yeux fixés sur la cime des arbres qui bordaient le chemin, me dit alors avec une hauteur ironique : — Faut-il vous demander pardon ? 25 — Assurément, mademoiselle, repris-je avec force, si l'un de nous deux avait ici un pardon à demander, ce serait vous : vous êtes riche, je suis pauvre ; vous pouvez vous humilier ... je ne le puis pas ! Il y eut un silence. Ses lèvres serrées, ses narines 30 ouvertes, la pâleur soudaine de son front, témoignaient du combat qui se livrait en elle. Tout à coup, abaissant g6 LE ROMAN d'un sa cravache comme pour un salut : — Eh ! bien ! dit-elle, pardon ! — En même temps elle fouetta violemment son cheval, et partit au galop, me laissant au milieu du chemin. 5 Je ne l'ai pas revue depuis. 30 juillet. Le calcul des probabilités n'est jamais plus vain que lorsqu'il s'exerce au sujet des pensées et des sentiments d'une femme. Ne me souciant pas de me trouver de 10 sitôt en présence de Mlle Marguerite après la scène pénible qui avait eu lieu entre nous, j'avais passé deux jours sans me montrer au château : j'espérais à peine que ce court intervalle eût suffi pour calmer les ressentiments que j'avais soulevés dans ce cœur hautain. Cependant 15 avant-hier matin, vers sept heures, comme je travaillais près de la fenêtre ouverte de ma tourelle, je m'entendis appeler tout à coup sur le ton d'un enjouement amical par la personne même dont je croyais m'être fait une ennemie. 20 — Monsieur Odiot, êtes-vous là ? Je me présentai à ma fenêtre, et j'aperçus dans une barque qui stationnait près du pont Mlle Marguerite, retroussant d'une main le bord de son grand chapeau de paille brune et levant les yeux vers ma tour obscure. 25 — Me voici, mademoiselle, dis-je avec empressement. — Venez-vous vous promener ^ ? Après les justes alarmes dont j'avais été tourmenté pendant deux jours, tant de condescendance me fit craindre, suivant la formule, d'être le jouet d'un rêve 30 insensé. JEUNE HOMME PAUVRE 97 — Pardon, mademoiselle ; . . . comment dites-vous ? — Venez-vous faire une petite promenade avec Alain, Mervyn et moi ? — Certainement, mademoiselle. — Eh bien, prenez votre album. 5 Je me hâtai de descendre, et j'accourus sur le bord de la rivière. — Ah ! ah ! me dit la jeune fille en riant, vous êtes de bonne humeur ce matin, à ce qu'il paraît ? Je murmurai gauchement quelques paroles confuses, dont le but était de faire entendre que j'étais toujours lo de bonne humeur, ce dont Mlle Marguerite parut mal convaincue ; puis je sautai dans le canot, et je m'assis à côté d'elle. — Nagez, Alain, dit-elle aussitôt, et le vieil Alain, qui se pique d'être un maître canotier, se mit à battre mé- 15 thodiquement des rames,^ ce qui lui donnait la mine d'un oiseau pesant qui fait de vains efforts pour s'envoler. — Il faut bien, reprit alors Mlle Marguerite, que je vienne vous arracher de votre donjon, puisque vous boudez obstinément depuis deux jours. 20 — Mademoiselle, je vous assure que la discrétion seule, ... le respect, ... la crainte. . . — Oh ! mon Dieu ! le respect, ... la crainte. . . Vous boudiez, voilà.^ Nous valons mieux que vous, positive- ment. Ma mère qui prétend, je ne sais pas trop pour- 25 quoi, que nous devons vous traiter avec une considération très distinguée, m'a priée de m'immoler sur l'autel de votre orgueil, et en fille obéissante je m'immole. Je lui exprimai vivement et bonnement ma franche reconnaissance. 30 — Pour ne pas faire les choses à demi, reprit-elle, j'ai résolu de vous donner une fête à votre goût : ainsi voilà 98 LE ROMAN d'un une belle matinée d'été, des bois et des clairières avec tous les effets de lumière désirables, des oiseaux qui chan- tent sous la feuillée, une barque mystérieuse qui glisse sur l'onde. . . Vous qui aimez ces sortes d'histoires, vous 5 devez être content ? — Je suis ravi, mademoiselle. — Ah ! ce n'est pas malheureux. Je me trouvais en effet pour le moment assez satisfait de mon sort. Les deux rives entre lesquelles nous glis- 10 sions étaient jonchées de foin nouvellement coupé qui parfumait l'air. Je voyais fuir autour de nous les sombres avenues du parc que le soleil du matin parsemait de traînées éclatantes ; des millions d'insectes s'enivraient de rosée dans le calice des fleurs, en bourdonnant joyeuse- 15 ment. Vis-à-vis de moi, le bon Alain me souriait à chaque coup de rame d'un air de complaisance et de pro- tection ; plus près, Mlle Marguerite, vêtue de blanc contre sa coutume, belle, fraîche et pure comme une per- venche, secouait d'une main les perles humides que l'heure 20 matinale suspendait à la dentelle de son chapeau, et présentait l'autre comme un appât au fidèle Mervyn, qui nous suivait à la nage. Véritablement il n'aurait pas fallu me prier bien fort pour me faire aller au bout du monde dans cette petite barque blanche. 25 Comme nous sortions des limites du parc, en pas- sant sous une des arches qui percent le mur d'enceinte. — Vous ne me demandez pas 011 je vous mène, mon- sieur ? me dit la jeune créole. — Non, non, mademoiselle, cela m'est parfaitement 30 égal. — Je vous mène dans le pays de fées. — Je m'en doutais. JEUNE HOMME PAUVRE 99 — Mlle Hélouin, plus compétente que moi en matière poétique, a dû vous dire que les bouquets de bois qui couvrent ce pays à vingt lieues à la ronde sont les restes de la vieille forêt de Brocélyande,^ où chassaient les an- cêtres de votre amie Mlle de Porhoët, les souverains de 5 Gaël, et où le grand-père de Mervyn,^ que voici, fut en- chanté, tout enchanteur qu'il était, par une demoiselle du nom de Viviane.^ Or nous serons bientôt en plein centre de cette forêt. Et si ce n'est pas assez pour vous monter rimagination, sachez que ces bois gardent encore mille lo traces de la mystérieuse religion des Celtes ; ils en sont pavés. Vous avez donc le droit de vous figurer sous chacun de ces ombrages un druide en robe blanche, et de voir reluire une faucille d'or* dans chaque rayon de soleil. Le culte de ces vieillards insupportables a même 15 laissé près d'ici dans un site solitaire, romantique, pit- toresque, et cœtera^ un monument devant lequel les per- sonnes disposées à l'extase ont coutume de se pâmer ; j'ai pensé que vous auriez du plaisir à le dessiner, et comme le lieu n'est pas facile à découvrir, j'ai résolu de 20 vous servir de guide, ne vous demandant en retour que de m 'épargner les explosions d'un enthousiasme auquel je ne saurais m'associer. — Soit, mademoiselle, je me contiendrai. — Je vous en prie ! 25 — C'est entendu. Et comment appelez-vous ce monu- ment ? — Moi, je l'appelle un tas de grosses pierres ; les anti- quaires l'appellent, les uns simplement un dolmen^ les autres, plus prétentieux, un cromlech ; les gens du pays 30 le nomment, sans expliquer pourquoi, la migourdit. Cependant nous descendions doucement le cours de lOO LE ROMAN D'UN l'eau, entre deux bandes de prairies humides ; des bœufs de petite taille, à la robe noire pour la plupart, aux longues cornes acérées, se levaient çà et là au bruit des rames, et nous regardaient passer d'un œil farouche. Le 5 vallon, oii serpentait la rivière qui allait s'élargissant, était fermé dçs deux côtés par une chaîne de collines, les unes couvertes de bruyères et d'ajoncs desséchés, les autres de taillis verdoyants. De temps à autre, un ravin transversal ouvrait entre deux coteaux une perspective 10 sinueuse, au fond de laquelle on voyait s'arrondir le som- met bleu d'une montagne éloignée. Mlle Marguerite, malgré son incompétence, ne laissait pas de signaler suc- cessivement à mon attention tous les charmes de ce paysage sévère et doux, ne manquant pas toutefois d'ac- iS compagner chacune de ses remarques d'une réserve ironique. Depuis un moment, un bruit sourd et continu semblait annoncer le voisinage d'une chute d'eau, quand la vallée se resserra tout à coup et prit l'aspect d'une gorge retirée 20 et sauvage. A gauche se dressait une haute muraille de roches plaquées de mousse ; des chênes et des sapins, en- tremêlés de lierre et de broussailles pendantes, s'éta- geaient dans les crevasses jusqu'au faîte de la falaise, jetant une ombre mystérieuse sur l'eau plus profonde qui 25 baignait le pied des rochers. Devant nous, à quelques centaines de pas, l'onde bouillonnait, écumait, puis dis- paraissait soudain, la ligne brisée de la rivière se des- sinant à travers une fumée blanchâtre sur un fond lointain de confuse verdure. A notre droite, la rive opposée à la. 30 falaise ne présentait plus qu'une faible marge de prairie en pente, sur laquelle les collines chargées de bois mar- quaient une frange de velours sombre. JEUNE HOMME PAUVRE lOI — Accoste ! dit la jeune créole. — Pendant qu'Alain amarrait la barque aux branches d'un saule : — Eh bien ! monsieur, reprit-elle, en sautant le'gèrement sur l'herbe, vous ne vous trouvez pas mal ? vous n'êtes pas renversé, pétrifié, foudroyé ? On dit pourtant que c'est très joli, 5 cet endroit-ci. Moi, je l'aime parce qu'il y fait toujours frais... Mais suivez-moi dans ces bois — si vous l'osez — et je vais vous montrer ces fameuses pierres. Mlle Marguerite, vive, alerte et gaie comme je ne l'avais jamais vue, franchit la prairie en deux bonds, et prit un 10 sentier qui s'enfonçait dans la futaie en gravissant les coteaux. Alain et moi nous la suivîmes à la file indienne. Après quelques minutes d'une marche rapide, notre conductrice s'arrêta, parut se consulter un moment et s'orienter, puis séparant délibérément deux branches 15 entrelacées, elle quitta le chemin tracé ^ et se lança en plein taillis. Le voyage devint alors moins agréable. Il était très difficile de se frayer passage^ à travers les jeunes chênes déjà vigoureux dont se composait ce tail- lis, et qui s'entrecroisaient, comme les palissades de 20 Robinson,^ leurs troncs obliques et leurs rameaux touf- fus. Alain et moi du moins nous avancions à grand'- peine, courbés en deux, nous heurtant la tête à chaque pas, et faisant tomber sur nous, à chacun de nos lourds mouvements, une pluie de rosée ; mais Mlle Marguerite, 25 avec l'adresse supérieure de son sexe, se glissait sans aucun effort apparent à travers les interstices de ce la- byrinthe, riant de nos souffrances, et laissant négligem- ment se détendre derrière elle les branches flexibles qui venaient nous fouetter les yeux. 3c Nous arrivâmes enfin dans une clairière très étroite qui paraît couronner le sommet de cette colline : là j'a- I02 LE ROMAN D UX perçus, non sans émotion, la sombre et monstrueuse table de pierre soutenue par cinq ou six blocs énormes, qui sont à demi engagés dans le sol, et y forment une caverne vraiment pleine d'une horreur sacrée. Au pre- 5 mier aspect, il y a dans cet intact monument des temps presque fabuleux et des religions primitives une puis- sance de vérité, une sorte de présence réelle qui saisit l'âme et donne le frisson. Quelques rayons de soleil, pé- nétrant la feuillée, filtraient à travers les assises dis- 10 jointes, jouaient sur la dalle sinistre, et prêtaient une grâce d'idylle à cet autel barbare. Mlle Marguerite elle- même parut pensive et recueillie. Pour moi, après avoir pénétré dans la caverne et examiné le dolmen sous tou- tes ses faces, je me mis en devoir de le dessiner. 15 II y avait dix minutes environ que je m'absorbais dans ce travail, sans me préoccuper de ce qui pouvait se passer autour de moi, quand Mlle Marguerite me dit tout à coup : — Voulez-vous une Velléda^ pour animer le tableau ? — Je levai les yeux. Elle avait enroulé au- 20 tour de son front un épais feuillage de chêne, et se te- nait debout à la tête du dolmen, légèrement appuyée contre un faisceau de jeunes arbres : sous le demi-jour de la ramée, sa robe blanche prenait l'éclat du marbre, et ses prunelles étincelaient d'un feu étrange dans l'om- 25 bre projetée par le relief de sa couronne. Elle était belle, et je crois qu'elle le savait. Je la regardais sans trouver rien à lui dire, quand elle reprit : — Si je vous gêne, je vais m'ôter. — Non, je vous en prie. — Eh bien, dépê- chez-vous: mettez aussi Mervyn; il sera le druide, et moi 30 la druidesse. — J'eus le bonheur de reproduire assez fidèlement, grâce au vague d'une ébauche, la poétique vision dont j'étais favorisé. Elle vint avec une appa- JEUN^ HOxMME PAUVRE I03 rence d*empressement examiner mon dessin. — Ce n'est pas mal, dit-elle. — Puis elle jeta sa couronne en riant, et ajouta : — Convenez que je suis bonne. — J'en con- vins: j'aurais même avoué en outre, si elle l'eût désiré, qu'elle ne manquait pas d'un grain de coquetterie ; mais 5 elle ne serait pas femme sans cela, et la perfection est haïssable : il fallait aux déesses elles-mêmes pour être ai- mées quelque chose de plus que leur immortelle beauté. Nous regagnâmes, à travers l'inextricable taillis, le sentier tracé dans le bois, et nous redescendîmes vers la 10 rivière. — Avant de repartir, me dit la jeune fille, je veux vous montrer la cataracte, d'autant plus que je compte me donner à mon tour un petit divertissement. — Venez, Mervyn ! Venez, mon bon chien ! Que tu es beau, va ! — Nous nous trouvâmes bientôt sur la berge en face des 15 récifs qui barraient le lit de la rivière. L'eau se précipi- tait d'une hauteur de quelques pieds au fond d'un large bassin profondément encaissé et de forme circulaire, que paraissait borner de toutes parts un amphithéâtre de verdure parsemé de roches humides. Cependant quel- 20 ques ravines invisibles recevaient le trop-plein du petit lac, et ces ruisseaux allaient se réunir de nouveau un peu plus loin dans un lit commun. — Ce n'est pas précisément le Niagara, me dit Mlle Marguerite en élevant un peu la voix pour dominer le 25 bruit de la chute ; mais j'ai entendu dire à des connais- seurs, à des artistes, que c'était néanmoins assez gentil. Avez-vous admiré ? Bien ! Maintenant j'espère que vous accorderez à Mervyn ce qui peut vous rester d'enthou- siasme. Ici, Mervyn ! 30 Le terre-neuve vint se poster à côté de sa maîtresse, et la regarda en tressaillant d'impatience. La jeune fille I04 LE ROMAN D'UN alors, ayant lesté son mouchoir de quelques cailloux, le lança dans le courant un peu au-dessus de la chute. Au même moment, Mervyn tombait comme un bloc dans le bassin inférieur, et s'éloignait rapidement du bord ; le 5 mouchoir cependant suivit le cours de l'eau, arriva aux récifs, dansa un instant dans un remous, puis, passant tout à coup comme une flèche par-dessus la roche arron- die, il vint tourbillonner dans un flot d'écume sous les yeux du chien, qui le saisit d'une dent prompte et sûre. lo Après quoi Mervyn regagna fièrement la rive, où Mlle Marguerite battait des mains. Cet exercice charmant fut renouvelé plusieurs fois avec le même succès. On en était à la sixième reprise, quand il arriva, soit que le chien fût parti trop tard, 15 soit que le mouchoir eût été lancé trop tôt, que le pauvre Mervyn manqua la passe. Le mouchoir, entraîné par le remous des cascades,. fut porté dans des broussailles épi- neuses qui se montraient un peu plus loin au-dessus de l'eau. Mervyn alla l'y chercher ; mais nous fûmes très 20 surpris de le voir tout à coup se débattre convulsive- ment, lâcher sa proie, et lever la tête vers nous en pous- sant des cris lamentables. — Eh ! mon Dieu, qu'est-ce qu'il y a donc ? s'écria Mlle Marguerite. 25 — Mais on croirait qu'il s'est empêtré dans ces brous- sailles. Au reste il va s'en dégager, n'en doutez pas. Bientôt cependant il fallut en douter, et même en dé- sespérer. Le lacis de lianes dans lequel le malheureux terre-neuve se trouvait pris comme au piège émergeait 30 directement au-dessous d'un évasement du barrage qui versait sans relâche sur la tête de Mervyn une masse d'eau bouillonnante. La pauvre bête, à demi suffoquée, JEUNE HOMME PAUVRE 105 cessa de faire le moindre effort pour rompre ses liens, et ses aboiements plaintifs prirent l'accent étranglé du râle. En ce moment, Mlle Marguerite saisit mon bras, et dit presque à mon oreille d'une voix basse : — Il est perdu... Venez, monsieur... Allons-nous-en. — Je la regar- 5 dai. La douleur, l'angoisse, la contrainte bouleversaient ses traits pâles, et creusaient au-dessouâ de ses yeux un cercle livide. — Il n'y a aucun moyen, lui dis-je, de faire descendre ici la barque ; mais, si vous voulez me permettre, je 10 sais un peu nager, et je m'en vais aller tendre la patte à ce monsieur. — Non, non, n'essayez pas... Il y a très loin jusque- là... Et puis j'ai toujours entendu dire que la rivière était profonde et dangereuse sous la chute. 15 — Soyez tranquille, mademoiselle: je suis très prudent. — En même temps je jetai ma jaquette sur l'herbe et j'entrai dans le petit lac, en prenant la précaution de me tenir à une certaine distance de la chute. L'eau était très profonde en effet, car je ne trouvai pied qu'au moment 20 où j'approchai de l'agonisant Mervyn. Je ne sais s'il y a eu là autrefois quelque îlot qui se sera écroulé et affaissé peu à peu, ou si quelque crue de la rivière aura entraîné et déposé dans cette passe des fragments arrachés de la berge ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'un épais enchevê- 25 trement de broussailles et de racines se cache sous ces eaux perfides, et y prospère. Je posai les pieds sur une des souches d'où paraissent surgir les buissons, et je par- vins à délivrer Mervyn, qui, aussitôt maître de ses mouve- ments, retrouva tous ses moyens, et s'en servit sans retard 30 pour nager vers la rive, m'abandonnant de tout son cœur. Ce trait n'était point très conforme à la réputation che- Io6 LE ROMAN d'UN valeresque qu'on a faite à son espèce ; mais le bon Mervyn a beaucoup vécu parmi les hommes, et je suppose qu'il y est devenu un peu philosophe. — Quand je voulus prendre mon élan pour le suivre, je reconnus avec ennui 5 que j'étais arrêté à mon tour dans les filets de la naïade jalouse et malfaisante qui règne apparemment en ces parages. Une de mes jambes était enlacée dans des nœuds de liane que j'essayai vainement de rompre. On n'est point à l'aise dans une eau profonde, et sur un fond 10 visqueux, pour déployer toute sa force ; j'étais d'ailleurs à demi aveuglé par le rejaillissement continuel de l'onde écumante. Bref, je sentais que ma situation devenait équivoque. Je jetai les yeux sur la rive : Mlle Mar- guerite, suspendue au bras d'Alain, était penchée sur le 15 gouffre et attachait sur moi un regard d'anxiété mortelle. Je me dis qu'il ne tenait peut-être qu'à moi en ce moment d'être pleuré par ces beaux yeux, et de donner à une existence misérable une fin digne d'envie. Puis je secouai ces molles pensées: un violent effort me dégagea, je 20 nouai autour de mon cou le petit mouchoir qui était en lambeaux, et je regagnai paisiblement le rivage. Comme j'abordais, Mlle Marguerite me tendit sa main, qui tremblait un peu. Cela me sembla doux. — Quelle folie ! dit-elle. Quelle folie ! Vous pouviez mourir ^ là ! 25 et pour un chien! — C'était le vôtre, lui répondis-je à demi-voix, comme elle m'avait parlé. Ce mot parut la contrarier ; elle retira brusquement sa main, et, se retour- nant vers Mervyn, qui se séchait au soleil en bâillant, elle se mit à le battre : « Oh ! le sot ! le gros sot ! dit- 30 elle. Qu'il est bête ! » Cependant je ruisselais sur l'herbe comme un arrosoir, et ne savais trop que faire de ma personne, quand la * JEUNE HOMME PAUVRE 107 jeune fille, revenant à moi, reprit avec bonté : « Monsieur Maxime, prenez la barque et allez-vous-en bien vite. Vous vous réchaufferez un peu en ramant. Moi je m'en retournerai avec Alain par les bois. Le chemin est plus court.» Cet arrangement me paraissant le plus con- 5 venable à tous égards, je n'y fis aucune objection. Je pris congé, j'eus pour la seconde fois le plaisir de toucher la main de la maîtresse de Mervyn, et je me jetai dans la barque. Rentré chez moi, je fus surpris, en m'occupant de ma 10 toilette, de retrouver autour de mon cou le petit mouchoir déchiré, que j'avais tout à fait oublié de rendre à Mlle Marguerite. Elle le croyait certainement perdu, et je me décidai sans scrupule à me l'approprier, comme prix de mon humide tournoi. iS J'allai le soir au château ; Mlle Laroque m'accueillit avec cet air d'indolence dédaigneuse, de distraction sombre et d'amer ennui qui la caractérise habituellement, et qui formait alors un singulier contraste avec la gra- cieuse bonhomie et la vivacité enjouée de ma compagne 20 du matin. Pendant le dîner, auquel assistait M. de Bévallan, elle parla de notre excursion, comme pour en ôter tout mystère ; elle lança, chemin faisant,^ quelques brèves railleries à l'adresse des amants de la nature, puis elle termina en racontant la mésaventure de Mervyn ; 25 mais elle supprima de ce dernier épisode toute la partie qui me concernait. Si cette réserve avait pour but, comme je le crois, de donner le ton à ma propre discré- tion, la jeune demoiselle prenait une peine fort inutile. Quoi qu'il en soit, M. de Bévallan, à l'audition de ce 30 récit, nous assourdit de ses cris de désespoir. — Com- ment ! Mlle Marguerite avait souffert ces longues an- Io8 LE ROMAN d'un - xiétés, le brave Mervyn avait couru ces périls, et lui, Bévallan, ne s'était point trouvé là ! Fatalité ! il ne s'en consolerait jamais ; il ne lui restait qu'à se pendre, comme Grillon ^ ! — Eh bien ! s'il n'y avait que moi pour le dé- 5 pendre, me dit le soir le vieil Alain en me reconduisant, j'y mettrais le temps ! ^ La journée d'hier^ ne commença pas pour moi aussi gaiement que celle de la veille. Je reçus dès le matin * une lettre de Madrid, qui me chargeait d'annoncer à lo Mlle de Porhoët la perte définitive de son procès. L'agent d'affaires m'apprenait en outre que la famille contre la- quelle on plaidait paraît ne pas devoir profiter de son triomphe, car elle se trouve maintenant en lutte avec la couronne, qui s'est éveillée au bruit de ces millions, et qui i5 soutient que la succession en litige lui appartient par droit d'aubaine.^ — Après de longues réflexions, il m'a semblé qu'il serait charitable de cacher à ma vieille amie , la ruine absolue de ses espérances. J'ai donc le dessein de m'assurer la complicité de son agent en Espagne : il 20 prétextera de nouveaux délais ; de mon côté, je pour- suivrai mes fouilles dans les archives, et je ferai enfin mon possible pour que la pauvre femme continue, jusqu'à son dernier jour, de nourrir ses chères illusions. Si légi- time que soit le caractère de cette tromperie, j'éprouvai 25 toutefois le besoin de la faire sanctionner par quelque conscience délicate. Je me rendis au château dans l'après-midi, et je fis ma confession à Mme Laroque : elle approuva mon plan, et me loua même plus que l'occasion ne paraissait le demander. Ce ne fut pas sans grande 30 surprise que je l'entendis terminer notre entretien par ces mots : — C'est le moment de vous dire, monsieur, que je vous suis profondément reconnaissante de vos soins, JEUNE HOMME PAUVRE I09 et que je prends chaque jour plus de goût pour votre compagnie, plus d'estime pour votre personne. Je vou- drais, monsieur, — je vous en demande pardon, car vous ne pouvez guère partager ce vœu, — je voudrais que nous ne fussions jamais séparés. . . Je prie humblement le ciel 5 de faire tous les miracles qui seraient nécessaires pour cela . . . car il faudrait des miracles, je né me le dissimule pas. — Je ne pus saisir le sens précis de ce langage, pas plus que je ne m'expliquai l'émotion soudaine qui brilla dans les yeux de cette excellente femme. — Je remerciai, 10 comme il convenait, et je m'en allai à travers champs promener ma tristesse. Un hasard, — peu singulier, pour être franc, — me conduisit, au bout d'une heure de marche, dans un vallon retiré, sur les bords du bassin qui avait été le théâtre 15 de mes récentes prouesses. Ce cirque de feuillage et de rochers qui enveloppe le petit lac réalise l'idéal même de la solitude. On est vraiment là au bout du monde, dans un pays vierge, en Chine, ou l'on veut. Je m'étendis sur la bruyère, et je refis en imagination toute ma promenade 20 de la veille, qui est de celles qu'on ne fait pas deux fois dans le cours de la plus longue vie. Déjà je sentais qu'une pareille bonne fortune, si jamais elle m'était offerte une seconde fois, n'aurait plus à beaucoup près le même charme d'imprévu, de sérénité, et, pour trancher le mot, 25 d'innocence. Il fallait bien me le dire, ce frais roman de jeunesse, qui parfumait ma pensée, ne pouvait avoir qu'un chapitre, qu'une page même, et je l'avais lue. Oui, cette heure, cette heure d'amour, pour l'appeler par son nom, avait été souverainement douce, parce qu'elle n'avait 30 pas été préméditée, parce que je n'avais songé à lui donner son nom qu'après l'avoir épuisée, parce que j'avais XIO LE ROMAN d'uN eu l'ivresse sans la faute ! Maintenant ma conscience était éveillée : je me voyais sur la pente d'un amour im- possible, ridicule, — pis que cela, — coupable ! Il était temps de veiller sur moi, pauvre déshérité que je suis ! 5 Je m'adressais ces conseils dans ce lieu solitaire, — et il n'eût pas été grandement nécessaire de venir là pour me les adresser, — quand un murmure de voix me tira soudain de ma distraction. Je me levai, et je vis s'avan- cer vers moi une société de quatre ou cinq personnes qui 10 venaient de débarquer. C'était d'abord Mlle Marguerite s'appuyant sur le bras de M. de Bévallan, puis Mlle Hé. louin et Mme Aubry, que suivaient Alain et Mervyn. Le bruit de leur approche avait été couvert par le gronde- ment des cascades ; ils n'étaient plus qu'à deux pas, je 15 n'avais plus le temps de faire retraite, et il fallut me résigner au désagrément d'être surpris dans mon attitude de beau ténébreux.-^ Ma présence en ce lieu ne parut toutefois éveiller aucune attention particulière ; seulement je crus voir passer un nuage de mécontentement sur le 20 front de Mlle Marguerite, et elle me rendit mon salut avec une raideur marquée. M. de Bévallan, planté sur les bords du bassin, fatigua quelque temps les échos des clameurs banales de son ad- miration: — Délicieux! pittoresque! Quel ragoût! ... La 35 plume de George Sand,^ ... le pinceau de Salvator Rosa !^ — le tout accompagné des gestes énergiques, qui sem- blaient tour à tour ravir à ces deux grands artistes les instruments de leur génie. Enfin il se calma, et se fit montrer la passe dangereuse où Mervyn avait failli périr. 30 Mlle Marguerite raconta de nouveau l'aventure, observant d'ailleurs la même discrétion au sujet de la part que j'a- vais prise au dénoûment. Elle insista même avec una JEUNE HOMME PAUVRE III sorte de cruauté, relativement à moi, sur les talents, la vaillance et la présence d'esprit que son chien avait dé- ployés, suivant elle, dans cette circonstance héroïque. Elle supposait apparemment que sa bienveillance pas- sagère et le service que j'avais eu le bonheur de lui 5 rendre avaient dû faire^ monter à mon cerveau quelques fumées de présomption qu'il était urgent de rabattre. Cependant, Mlle Hélouin et Mme Aubry ayant mani- festé un vif désir de voir se renouveler sous leurs yeux les exploits tant vantés de Mervyn, la jeune fille appela 10 le terre-neuve, et lança, comme la veille, son mouchoir dans le courant de la rivière ; mais à ce signal le brave Mervyn, au lieu de se précipiter dans le lac, prit sa course le long de la rive, allant et venant d'un air affairé, aboyant avec fureur, agitant la queue, donnant enfin mille preuves 15 d'un intérêt puissant, mais en même temps d'une excel- lente mémoire. Décidément la raison domine le cœur chez cet animal. Ce fut en vain que Mlle Marguerite, courroucée et confuse, employa tour à tour les caresses et les menaces pour vaincre l'obstination de son favori : 20 rien ne put persuader à l'intelligente bête de confier de nouveau sa précieuse personne à ces ondes redoutables. Après des annonces si pompeuses, la prudence opiniâtre de l'intrépide Mervyn avait réellement quelque chose de plaisant; plus que tout autre, j'avais, je pense, le droit 25 d'en rire, et je ne m'en fis pas faute.^ Au surplus, l'hila- rité fut bientôt générale, et Mlle Marguerite finit elle- même par y prendre part, quoique faiblement. — Avec tout cela, dit-elle, voilà encore un mouchoir perdu ! 30 Le mouchoir, entraîné par le mouvement constant du remous, était allé s'échouer naturellement dans les bran- 112 LE POMAN D UN ches du buisson fatal, à une assez courte distance de la rive opposée. — Fiez-vous à moi, mademoiselle, s'écria M. de Béval- lan. Dans dix minutes, vous aurez votre mouchoir, ou 5 je ne serai plus! Il me parut que Mlle Marguerite, sur cette déclaration magnanime, me lançait à la dérobée un regard expressif, comme pour me dire: Vous voyez que le dévoue- ment n'est point si rare autour de moi ! Puis elle 10 répondit à M. de Bévallan : — Pour Dieu! ne faites point de folie ! l'eau est très profonde. .. Il y a un vrai danger. . . — Ceci m'est absolument égal, reprit M. de Bévallan. Dites-moi, Alain, vous devez avoir un couteau? 15 — Un couteau! répéta Mlle Marguerite avec l'accent de la surprise. — Oui. Laissez-moi faire, laissez-moi faire ! — Mais que prétendez-vous faire d'un couteau? — Je prétends couper une gaule, dit M. de Bévallan. 20 La jeune fille le regarda fixement. — Je croyais, mur- mura-t-elle, que vous alliez vous mettre à la nage?^ — Oh! à la nage! dit M. de Bévallan; permettez, mademoiselle. . . D'abord je ne suis pas en costume de natation, . . . ensuite je vous avouerai que je ne sais pas 25 nager. — Si vous ne savez pas nager, répliqua la jeune fille d'un ton sec, il importe assez peu que vous soyez ou non en costume de natation ! — C'est parfaitement juste, dit M. de Bévallan avec 30 une amusante tranquillité; mais vous ne tenez pas particulièrement à ce que je me noie,^ n'est-ce pas? Vous voulez votre mouchoir, voilà le but. Du mo- JEUNE HOMME PAUVRE 1 13 ment que j'y arriverai, vous serez satisfaite, n'est-il pas vrai ? — Eh bien! allez, dit la jeune fille en s'asseyant avec résignation ; allez couper votre gaule, monsieur. M. de Bévallan, qu'il n'est pas très facile de déconte- 5 nancer, disparut alors dans un fourré voisin, où nous entendîmes pendant un moment craquer des branchages; puis il revint armé d'un long jet de noisetier qu'il se mit à dépouiller de ses feuilles. — Est-ce que vous comptez atteindre l'autre rive avec 10 ce bâton, par hasard ? dit Mlle Marguerite, dont la gaité commençait manifestement à s'éveiller. — Laissez-moi faire, laissez-moi donc faire, mon Dieu! reprit l'imperturbable gentilhomme. On le laissa faire.^ Il acheva de préparer sa gaule, 15 après quoi il se dirigea vers la barque. Nous comprîmes alors que son dessein était de traverser la rivière en ba- teau au-dessus de la chute, et, une fois sur l'autre bord, de harponner le mouchoir, qui n'en était pas très éloigné. A cette découverte, il n'y eut dans l'assistance qu'un cri 20 d'indignation, les dames en général aimant fort, comme on sait, les entreprises dangereuses — pour les autres. — Voilà une belle invention vraiment ! Fi ! fi ! mon- sieur de Bévallan ! — Ta! ta! ta! mesdames. C'est comme l'œuf de Chris- 25 tophe Colomb. Il fallait encore s'en aviser.^ Cependant, contre toute attente, cette expédition d'ap- parence si pacifique ne devait se terminer ni sans émo- tions ni même sans périls. M. de Bévallan en effet, au lieu de gagner l'autre rive directement en face de la 30 petite anse où la barque était amarrée, eut l'idée malen- contreuse d'aller descendre sur quelque point plus voisin 114 LE ROMAN D'UN de la catastrophe. Il poussa donc le canot au milieu du courant, puis le laissa dériver pendant un moment ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir^ qu'aux approches de la chute la rivière, comme attirée par le gouffre et prise de 5 vertige, précipitait son cours avec une inquiétante rapi- dité. Nous eûmes la révélation du danger en le voyant soudain mettre le canot en travers, et commencer à battre des rames avec une fiévreuse énergie. Il lutta contre le courant pendant quelques secondes avec un lo succès très incertain. Cependant il se rapprochait peu à peu de la berge opposée, bien que la dérive continuât à l'entraîner avec une impétuosité effrayante vers les ca- taractes, dont les menaçantes rumeurs devaient alors lui emplir les oreilles. Il n'en était plus qu'à quelques 15 pieds,^ lorsqu'un effort suprême le porta assez près du rivage pour que son salut fût du moins assuré. Il prit alors un élan vigoureux, et sauta sur le talus de la rive, en repoussant du pied, malgré lui, la barque abandonnée, qui fut culbutée aussitôt par-dessus les récifs, et vint 20 nager dans le bassin, la quille en l'air. Tant que le péril avait duré, nous n'avions eu, en face de cette scène, d'autre impression que celle d'une vive inquiétude ; mais nos esprits, à peine rassurés, devaient être vivement saisis par le contraste qu'offrait le dénoue- 25 ment de l'aventure avec l'aplomb et l'assurance ordi- naires de celui qui en était le héros. Le rire est d'ailleurs aussi facile que naturel après des alarmes heureusement apaisées. Aussi n'y eut-il personne parmi nous qui ne s'abandonnât à une franche gaîté, aussitôt que nous 30 vîmes M. de Bévallan hors de la barque. Il faut dire qu'à ce moment même son infortune se complétait par un détail vraiment affligeant. La berge sur laquelle il JEUNE HOMME PAUVRE II5 s'était élancé présentait une pente escarpée et humide : il n'y eut pas plus tôt posé le pied qu'il glissa et retom- ba en arrière : quelques branches solides se trouvaient heureusement à sa portée, et il s'y cramponna des deux mains avec frénésie, pendant que ses jambes s'agitaient 5 comme deux rames furieuses dans l'eau, d'ailleurs peu profonde, qui baignait la rive. Toute ombre de danger ayant alors disparu, le spectacle de ce combat était pu- rement ridicule, et je suppose que cette cruelle pensée ajoutait aux efforts de M. de Bévallan une maladroite 10 précipitation qui en retardait le succès. Il réussit cepen- dant à se soulever et à reprendre pied sur le talus ; puis subitement nous le vîmes glisser de nouveau en déchi- rant les broussailles sur son passage, après quoi il recom- mença dans l'eau, avec un désespoir évident, sa panto- 15 mime désespérée. C'était véritablement à n'y pas tenir.^ Jamais, je crois, Mlle Marguerite n'avait été à pareille fête. Elle avait absolument perdu tout souci de sa digni- té, et comme une nymphe ivre de raisin,^ elle remplissait le bocage des éclats de sa joie presque convulsive. Elle 20 frappait dans ses mains* à travers ses rires, criant d'une voix entrecoupée : — Bravo ! bravo ! monsieur de Béval- lan ! très joli ! délicieux ! pittoresque ! Salvator Rosa ! M. de Bévallan cependant avait fini par se hisser sur la terre ferme : se tournant alors vers les dames, il leur 25 adressa un discours que le fracas de la chute ne permet- tait point d'entendre distinctement ; mais à ses gestes animés, aux mouvements descriptifs de ses bras et à l'air gauchement souriant de son visage, nous pouvions com- prendre qu'il nous donnait une description apologétique 30 de son désastre. — Oui, monsieur, oui, reprit Mlle Marguerite, conti-. Il6 LE ROMAN d'un nuant de rire avec l'implacable barbarie d'une femme, c'est un beau succès, un très beau succès ! Soyez heureux ! ^ Quand elle eut repris un peu de sérieux, elle m'interro- gea sur les moyens de recouvrer la barque chavirée, qui 5 par parenthèse est la meilleure de notre flottille. Je pro- mis de revenir le lendemain avec des ouvriers et de pré- sider au sauvetage; puis nous nous acheminâmes gaie- ment à travers les prairies dans la direction du château, tandis que M. de Bévallan, n'étant pas en costume de lo natation, devait renoncer à nous rejoindre, et s'enfonçait d'un air mélancolique derrière les rochers qui bordent l'autre rive. 20 août. Enfin cette âme extraordinaire m'a livré le secret de 15 ses orages. Je voudrais qu'elle l'eût gardé à jamais ! Dans les jours qui suivirent les dernières scènes que j'ai racontées, Mlle Marguerite, comme honteuse des mouvements de jeunesse et de franchise auxquels elle s'était abandonnée un instant, avait laissé retomber plus 20 épais sur son front son voile de fierté triste, de défiance et de dédain. Au milieu des bruyants plaisirs, des fêtes, des danses qui se succédaient au château, elle passait comme une ombre, indifférente, glacée, quelquefois irri- tée. Son ironie s'attaquait avec une amertume inconce- 25 vable tantôt aux plus pures jouissances de l'esprit, à celles que donnent la contemplation et l'étude, tantôt même aux sentiments les plus nobles et les plus inviolables. Si l'on citait devant elle quelque trait de courage ou de vertu, elle le retournait aussitôt pour y chercher la face 30 de l'égoïsme ; si l'on avait le malheur d'allumer en sa • présence le plus faible grain d'encens sur l'autel de l'art, JEUNE HOMME PAUVRE I17 elle l'éteignait d'un revers de main. Son rire bref, sacca- dé, redoutable, pareil sur ses lèvres à la moquerie d'un ange tombé, s'acharnait à flétrir, partout où elle en voyait trace, les plus généreuses facultés de l'âme hu- maine, l'enthousiasme et la passion. Cet étrange esprit S de dénigrement prenait, je le remarquais, vis-à-vis de moi un caractère de persécution spéciale et de véritable hostilité. Je ne comprenais pas, et je ne comprends pas encore très bien, comment j'avais pu mériter ces atten- tions particulières, car s'il est vrai que je porte en mon lo cœur la ferme religion des choses idéales et éternelles, et que la mort seule l'en puisse arracher (eh! grand Dieu ! que me resterait-il, si je n'avais cela !), je ne suis nullement enclin aux extases publiques, et mes admira- tions, comme mes amours, n'importuneront jamais per- 15 sonne. Mais j'avais beau observer avec plus de scrupule que jamais l'espèce de pudeur qui sied aux sentiments vrais, je n'y gagnais rien : j'étais suspect de poésie. On me prêtait des chimères romanesques pour avoir le plai- sir de les combattre, on me mettait dans les mains je ne 20 sais quelle harpe ridicule pour se donner le divertisse- ment d'en briser les cordes. Bien que cette guerre déclarée à tout ce qui s'élève au-dessus des intérêts positifs et des sèches réalités de la vie ne fût pas un trait nouveau du caractère de Mlle 2$ Marguerite, il s'était brusquement exagéré et envenimé au point de blesser les cœurs qui sont le. plus attachés à cette jeune fille. Un jour Mlle de Porhoët, fatiguée de cette raillerie incessante, lui dit devant moi : — Ma mi- gnonne, il y a en vous depuis quelque temps un diable 30 que vous ferez bien d'exorciser le plus tôt possible ; au- trement vous finiriez par former le saint trèfle^ avec Il8 LE ROMAN d'un Mme Aubry et Mme de Saint-Cast, je veux bien vous en avertir. Pour mon compte, je ne me pique pas d'être ni d'avoir été jamais une personne très romanesque, mais j'aime à penser qu'il y a encore dans le monde quelques 5 âmes capables de sentiments généreux : je crois au dé- sintéressement, quand ce ne serait qu'au mien ; je crois même à l'héroïsme, car j'ai connu des héros. De plus, j'ai du plaisir à entendre chanter les petits oiseaux sous ma charmille, et à bâtir ma cathédrale dans les nuages lo qui passent. Tout cela peut être fort ridicule, ma char- mante ; mais j'oserai vous rappeler que ces illusions sont les trésors du pauvre, que monsieur et moi nous n'en avons point d'autres, et que nous avons la singularité de ne pas nous en plaindre. i5 Un autre jour, comme je venais de subir avec mon impassibilité ordinaire les sarcasmes à peine déguisés de Mlle Marguerite, sa mère me prit à part: — Monsieur Maxime, me dit-elle, ma fille vous tourmente un peu; je vous prie de l'excuser. Vous devez remarquer que son 20 caractère s'est altéré depuis quelque temps. — Mademoiselle votre fille parait être plus préoccupée que de coutume. — Mon Dieu! ce n'est pas sans raison: elle est sur le point de prendre une résolution très grave, et c'est un 25 moment ou l'humeur des jeunes personnes est livrée aux brises folles.^ Je m'inclinai sans répondre. — Vous êtes maintenant, reprit Mme Laroque, un ami de la famille; à ce titre, je vous serai obligée de me dire 30 ce que vous pensez de M. de Bévallan ? — M. de Bévallan, madame, a, je crois, une très belle fortune, — un peu inférieure à la vôtre, — mais très JEUNE HOMME PAUVRE II9 belle néanmoins, cent cinquante mille francs de rente environ. — Oui ; mais comment jugez-vous sa personne, son caractère ? — Madame, M. de Bévallan est ce qu'on nomme un 5 très beau cavalier. Il ne manque pas d'esprit; il passe pour un galant homme. — Mais croyez-vous qu'il rende ma fille heureuse? — Je ne crois pas qu'il la rende malheureuse. Ce n'est pas une âme méchante. lo — Que voulez-vous que je fasse, mon Dieu ? il ne me plaît pas absolument, . . . mais il est le seul qui ne dé- plaise pas absolument à Marguerite, ... et puis il y a si peu d'hommes qui aient cent mille francs de rente. Vous comprenez que ma fille, dans sa position, n'a pas manqué iS de prétendants. . . Depuis deux ou trois ans, nous en sommes littéralement assiégés. . . Eh bien ! il faut en finir. . . Moi, je suis malade, ... je puis m'en aller d'un jour à l'autre.^ . . Ma fille resterait sans protection. . . Puisque voilà ^ un mariage où toutes les convenances se 20 rencontrent, et que le monde approuvera certainement, je serais coupable de ne pas m'y prêter. On m'accuse déjà de souffler à ma fille des idées romanesques; ... la vérité est que je ne lui soufile rien. Elle a une tête parfaitement à elle.* Enfin qu'est-ce que vous me con- 25 seillez ? — Voulez-vous me permettre de vous demander quelle est l'opinion de Mlle de Porhoët ? C'est une personne pleine de jugement et d'expérience, et qui de plus vous est entièrement dévouée. 30 — Eh! si j'en croyais Mlle de Porhoët, j'enverrais M. de Bévallan très loin. . . Mais elle en parle bien à son I20 LE ROMAN D'UN aise, Mlle de Porhoët. . . Quand il sera parti, ce n'est pas elle qui épousera ma fille ! — Mon Dieu, madame, au point de vue de la fortune, M. de Bévallan est certainement un parti rare, il ne faut 5 pas vous le dissimuler, — et si vous tenez rigoureusement à cent mille livres de rente ? . . . — Mais je ne tiens pas plus à cent mille livres de rente qu'à cent sous, mon cher monsieur. . . Seulement il ne s'agit pas de moi, il s'agit de ma fille. . . Eh bien ! je ne lo peux pas la donner à un maçon, n'est-ce pas ? Moi, j'aurais assez aimé à être la femme d'un maçon; mais ce qui aurait fait mon bonheur ne ferait peut-être pas celui de ma fille. Je dois en la mariant consulter les idées généralement reçues, non les miennes. i5 — Eh bien ! madame, si ce mariage vous convient, et s'il convient pareillement à mademoiselle votre fille. . . — Mais non, ... il ne me convient pas, ... et il ne convient pas davantage à ma fille. . . C'est un mari- age, . . . mon Dieu! c'est un mariage de convenance, 20 voilà tout! — Dois-je comprendre qu'il est' tout à fait arrêté ? — Non, puisque je vous demande conseil. S'il l'était, ma fille serait plus tranquille. . . Ce sont ses hésitations qui la bouleversent, et puis. . . 25 Mme Laroque se plongea dans l'ombre du petit dôme qui surmonte son fauteuil, et ajouta : — Avez-vous quel- que idée de ce qui se passe dans cette malheureuse tête ? — Aucune, madame. Son regard étincelant se fixa sur moi pendant un mo- 30 ment. Elle poussa un soupir profond, et me dit d'un ton doux et triste: — Allez, monsieur ... je ne vous retiens plus. JEUNE HOMME PAUVRE 121 La confidence dont je venais d'être honoré m'avait causé peu de surprise. Depuis quelque temps, il était visible que Mlle Marguerite consacrait à M. de Bévallan tout ce qu'elle pouvait garder encore de sympathie pour l'humanité. Ces témoignages toutefois portaient plutôt 5 la marque d'une préférence amicale que celle d'une ten- dresse passionnée. Il faut dire au reste que cette préfé- rence s'explique. M. de Bévallan, que je n'ai jamais aimé, et dont j'ai, malgré moi, dans ces pages, présenté la caricature plutôt que le portrait, réunit le plus grand lo nombre des qualités et des défauts qui enlèvent habitu- ellement le suffrage des femmes. La modestie lui manque absolument; mais c'est à merveille, car les femmes ne l'aiment pas. Il a cette assurance spirituelle, railleuse et tranquille, que rien n'intimide, qui intimide facilement, 15 et qui garantit partout à celui qui en est doué une sorte de domination et une apparence de supériorité. Sa taille élevée, ses grands traits, son adresse aux exercices physiques, sa renommée de coureur et de chasseur, lui prêtent une autorité virile qui impose au 20 sexe timide. Il a enfin dans les yeux un esprit d'audace, d'entreprise et de conquête que ses mœurs ne démen- tent point, qui trouble les femmes. Il est juste d'ajouter que de tels avantages n'ont en général toute leur prise que sur les cœurs vulgaires ; mais le cœur de Mlle 25 Marguerite, que j'avais été tenté d'abord, comme il ar- rive toujours, d'élever au niveau de sa beauté, semblait faire étalage, depuis quelque temps, de sentiments d'un ordre très médiocre, et je le croyais très capable de subir, sans résistance comme sans enthousiasme, avec la 30 froideur passive d'une imagination inerte, le charme de ce vainqueur banal et le joug subséquent d'un mariage convenable. 122 LE ROMAN D^UN De tout cela il fallait bien prendre mon parti, ^ et je le prenais plus facilement que je ne l'aurais cru possible un mois plus tôt, car j'avais employé tout mon courage à combattre les premières tentations d'un amour que le 5 bon sens et l'honneur réprouvaient également, et celle même^ qui, sans le savoir, m'imposait ce combat, sans le savoir aussi m'y avait aidé puissamment. Si elle n'a- vait pu me cacher sa beauté, elle m'avait dévoilé son âme, et la mienne s'était à demi refermée. Faible mal- 10 heur sans doute pour la jeune millionnaire, mais bonheur véritable pour moi ! Cependant je fis un voyage à Paris, ou m'appelaient les intérêts de Mme Laroque et les miens. Je revins il y a deux jours, et comme j'arrivais au château, on me i5 dit que le vieux M. Laroque me demandait avec insis- tance depuis le matin. Je me rendis à la hâte dans son appartement. Des qu'il m'aperçut, un pâle sourire effleu- ra ses joues flétries ; il arrêta sur moi un regard où je crus lire une expression de joie maligne et de secret 2o triomphe, puis il me dit de sa voix sourde et caver- neuse : — Monsieur ! monsieur de Saint-Cast est mort ! Cette nouvelle, que le singulier vieillard avait tenu à m'apprendre lui-même, était exacte. Dans la nuit précé- 25 dente, le pauvre général de Saint-Cast avait été frappé d'une attaque d'apoplexie, et une heure plus tard il était enlevé à l'existence opulente et délicieuse qu'il devait à Mme de Saint-Cast. Aussitôt l'événement connu au châ- teau, Mme Aubry s'était fait transporter chez son amie, 30 et ces deux compagnonnes, nous dit le docteur Desma- rets, avaient tout le jour échangé sur la mort, sur la ra- pidité de ses coups, sur l'impossibilité de les prévoir ou JEUNE HOMME PAUVRE I23 de s'en garantir, sur l'inutilité des regrets, qui ne resus- citent personne, sur le temps qui console, une litanie d'idées originales et piquantes. Après quoi, s'étant mises à table, elles avaient repris des forces tout doucement. — Allons ! mangez, madame, il faut se soutenir ; Dieu le 5 veut, disait Mme Aubry. Au dessert, Mme de Saint-Cast avait fait monter une bouteille d'un petit^ vin d'Espagne que le pauvre général adorait, en considération de quoi elle priait Mme Aubry d'y goûter. Mme Aubry refu- sant obstinément d'y goûter seule, Mme de Saint-Cast lo s'était laissée persuader que Dieu voulait encore qu'elle prît un verre de vin d'Espagne avec une croûte. On n'a- vait point porté la santé du général. Hier matin, Mme Laroque et sa fille, strictement vê- tues de deuil,^ montèrent en voiture : je pris place près i5 d'elles. Nous étions rendus vers dix heures dans la pe- tite ville voisine. Pendant que j'assistais aux funérailles du général, ces dames se joignaient à Mme Aubry pour former autour de la veuve le cercle de circonstance.^ La triste cérémonie achevée, je regagnai la maison mor- 20 tuaire, et je fus introduit, avec quelques familiers, dans le salon célèbre dont le mobilier coûte quinze mille francs. Au milieu d'un demi-jour funèbre, je distinguai, sur un canapé de douze cents francs, l'ombre inconso- lable de Mme de Saint-Cast, enveloppée de longs crêpes, 25 dont nous ne tarderons pas à connaître le prix. A ses côtés se tenait Mme Aubry, présentant l'image du plus grand affaissement physique et moral. Une demi-dou- zaine de parentes et d'amies complétaient ce groupe douloureux. Pendant que nous nous rangions en haie à 30 l'autre extrémité du salon, il y eut un bruit de froisse- ments de pieds et quelques craquements du parquet; 124 LE ROMAN D'UN puis un morne silence régna de nouveau dans le mauso- lée. De temps à autre seulement il s'élevait du canapé un soupir lamentable, que Mme Aubry répétait aussitôt comme un écho fidèle. S Enfin parut un jeune homme, qui s'était un peu attar- dé dans la rue pour prendre le temps d'achever un cigare qu'il avait allumé en sortant du cimetière. Comme il se glissait discrètement dans nos rangs, Mme de Saint-Cast l'aperçut. lo — C'est vous, Arthur ? dit-elle d'une voix pareille à un soufile. — Oui, ma tante, dit le jeune homme, s'avançant en vedette sur le front de notre ligne. — Eh bien ! reprit la veuve du même ton plaintif et i5 traînant, c'est fini ? — Oui, ma tante, répondit d'un accent bref et déli- béré le jeune Arthur, qui paraissait un garçon assez sa- tisfait de lui-même. Il y eut une pause, après laquelle Mme de Saint-Cast 20 tira du fond de son âme expirante cette nouvelle série de questions : — Était-ce bien ?^ — Très bien, ma tante, très bien. — Beaucoup de monde ? — Toute la ville, ma tante, toute la ville. 25 — La troupe ? — Oui, ma tante ; toute la garnison, avec la musique. Mme de Saint-Cast fit entendre un gémissement, et elle ajouta : — Les pompiers ? 30 — Les pompiers aussi, ma tante, très certainement. J'ignore ce que ce dernier détail pouvait avoir de par- ticulièrement déchirant pour le cœur de Mme de Saint- JEUNE HOMME PAUVRE 125 Cast ; mais elle n'y résista point : une pâmoison subite, accompagnée d'un vagissement enfantin, appela autour d'elle toutes les ressources de la sensibilité féminine, et nous fournit l'occasion de nous esquiver. Je n'eus garde, pour moi, de n'en pas profiter.^ Il m'était insupportable 5 de voir cette ridicule mégère exécuter ses hypocrites momeries sur la tombe de l'homme faible, mais bon et loyal dont elle avait empoisonné la vie et très vraisem- blablement hâté la fin. Quelques instants plus tard, Mme Laroque me fit pro- 10 poser^ de l'accompagner à la métairie de Langoat, qui est située cinq ou six lieues plus loin dans la direction de la côte. Elle comptait y aller dîner avec sa fille : la fermière, qui a été la nourrice de Mlle Marguerite, est malade en ce moment, et ces dames projetaient depuis iS longtemps de lui donner ce témoignage d'intérêt. Nous partîmes à deux heures de l'après-midi. C'était une des plus chaudes journées de cette chaude saison. Les deux portières ouvertes laissaient entrer dans la voiture les effluves épais et brûlants qu'un ciel torride versait à flots 20 sur les landes desséchées. La conversation souffrit de la langueur de nos esprits. Mme Laroque, qui se prétendait en paradis et qui s'était enfin débarrassée de ses fourrures, restait plongée dans une douce extase. Mlle Marguerite jouait de l'éventail 25 avec une gravité espagnole. Pendant que nous gravis- sions lentement les côtes interminables de ce pays, nous voyions fourmiller sur les roches calcinées des légions de petits lézards cuirassés d'argent, et nous entendions le pétillement continu des ajoncs qui ouvraient leurs gaines 30 mûres au soleil. Au milieu d'une de ces laborieuses ascensions, une 126 LE ROMAN D'UN voix cria soudain du bord de la route : — Arrêtez, s'il vous plaît ! — En même temps une grande fille aux jambes nues, tenant une quenouille à la main et portant le costume antique et la coiffe ducale des paysannes de 5 cette contrée, franchit rapidement le fossé : elle culbuta en passant quelques moutons effarés dont elle paraissait être la bergère, vint se camper avec une sorte de grâce debout sur le marchepied, et nous présenta dans le cadre de la portière sa figure brune, délibérée et souriante. — lo Excusez, messieurs, dit-elle de ce ton bref et mélodieux qui caractérise l'accent des gens du pays ; me feriez- vous bien le plaisir de me lire cela ? — Elle tirait de son corsage une lettre pliée à l'ancienne mode. — Lisez, monsieur, me dit Mme Laroque en riant, et 15 lisez tout haut, s'il y a lieu. Je pris la lettre, qui était une lettre d'amour. Elle était adressée très minutieusement à Mlle Christine Oyadec, du bourg de * * *, commune de * * *, à la ferme de * * *. L'écriture était d'une main fort inculte, mais 20 qui paraissait sincère. La date annonçait que Mlle Chris- tine avait reçu cette missive deux ou trois semaines au- paravant : apparemment la pauvre fille, ne sachant pas lire et ne voulant pas livrer son secret à la malignité de son entourage, avait attendu que quelque étranger de 25 passage, à la fois bienveillant et lettré, vînt lui donner la clef de ce mystère qui lui brûlait le sein depuis quinze jours. Son œil bleu et largement ouvert se fixait sur moi avec un air de contentement inexprimable, pendant que je déchiffrais péniblement les lignes obliques de la 30 lettre, qui était conçue en ces termes : « Mademoiselle, c'est pour vous dire que depuis le jour où nous nous sommes parlé sur la lande après vêpres, mes intentions JEUNE HOMME PAUVRE 12^ n'ont pas changé, et que je suis en peine des vôtres ; mon cœur, mademoiselle, est tout à vous, comme je dé- sire que le vôtre soit tout à moi, et si ça est, vous pou- vez bien être sûre et certaine qu'il n'y a pas âme vivante plus heureuse sur la terre ni au ciel que votre ami, — qui S ne signe pas ; mais vous savez bien qui, mademoiselle.» — Est-ce que vous savez qui, mademoiselle Christine? dis-je en lui rendant la lettre. — Ça se pourrait bien,^ dit-elle en nous montrant ses dents blanches et en secouant gravement sa jeune tête lo illuminée de bonheur. Merci, mesdames et monsieur. — Elle sauta à bas du marchepied, et disparut bientôt dans le taillis en poussant vers le ciel les notes joyeuses et sonores de quelque chanson bretonne. Mme Laroque avait suivi avec un ravissement mani- 15 feste tous les détails de cette scène pastorale, qui cares- sait délicieusement sa chimère ; elle souriait, elle rêvait devant cette heureuse fille aux pieds nus, elle était char- mée. Cependant, lorsque Mlle Oyadec fut hors de vue, une idée bizarre s'offrit soudain à la pensée de Mme La- 20 roque : c'était qu'après tout elle n'eût pas trop mal fait de donner une pièce de cinq francs à la bergère, en outre de son admiration. — Alain! cria-t-elle, rappelez-la. — Pourquoi donc, ma mère ? dit vivement Mlle Mar- 25 guérite, qui jusque là n'avait paru accorder aucune atten- tion à cet incident. — Mais, mon enfant, peut-être cette fille ne comprend- elle pas parfaitement tout le plaisir que j'aurais, — et qu'elle devrait avoir elle-même, — à courir pieds nus 30 dans la poussière : je crois convenable, à tout hasard, de lui laisser un petit souvenir. 128 LE ROMAN d'uN — De l'argent! reprit Mlle Marguerite; oh ! ma mère, ne faites pas cela ! ne mettez pas d'argent dans le bon- heur de cette enfant ! L'expression de ce sentiment raffiné, que la pauvre 5 Christine, par parenthèse, n'aurait peut-être pas apprécié infiniment, ne laissa pas de m'étonner dans la bouche de Mlle Marguerite, qui ne se pique pas en général de cette quintessence. Je crus même qu'elle plaisantait, bien que son visage n'indiquât aucune disposition à l'enjouement. 10 Quoi qu'il en soit, ce caprice, plaisant ou non, fut pris très au sérieux par sa mère, et il fut décidé d'enthousi- asme qu'on laisserait à cette idylle son innocence et ses pieds nus. A la suite de ce beau trait, Mme Laroque, évidemment 15 fort contente d'elle-même, retomba dans son extase sou- riante, et Mlle Marguerite reprit son jeu d'éventail avec un redoublement de gravité. Une heure après, nous ar- rivions au terme de notre voyage. Comme la plupart des fermes de ce pays, où les hauteurs et les plateaux sont 20 couverts de landes arides, la ferme de Langoat est assise dans le creux d'un vallon que traverse un cours d'eau. La fermière, qui se trouvait mieux, s'occupa sans retard des préparatifs du dîner, dont nous avions eu soin d'ap- porter les principaux éléments. Il fut servi sur la pelouse 25 naturelle d'une prairie, à l'ombre d'un énorme châtai- gnier. Mme Laroque, installée dans une attitude extrê- mement incommode sur un des coussins de la voiture, n'en paraissait pas moins radieuse. Notre réunion, disait- elle, lui rappelait ces groupes de moissonneurs qu'on 30 voit en été se presser sous l'abri des haies, et dont elle n'avait jamais pu contempler sans envie les rustiques banquets. Pour moi, j'aurais trouvé peut-être en d'autres JEUNE HOMME PAUVRE 129 temps une douceur singulière dans l'étroite et facile inti- mité que ce repas sur l'herbe, comme toutes les scènes de ce genre, ne manquait pas d'établir entre les convives ; mais j'éloignais avec un pénible sentiment de contrainte un charme trop sujet au repentir, et le pain de cette fu- 5 gitive fraternité me semblait amer. Comme nous finissions de dîner. — Êtes-vous quelque- fois monté là-haut ? me dit Mme Laroque en désignant le sommet d'une colline très élevée qui dominait la prairie. 10 — Non, madame. — Oh ! mais c'est un tort. On a de là un très bel hori- zon. Il faut voir cela. Pendant qu'on attellera, Margue- rite va vous y conduire ; n'est-ce pas, Marguerite ? — Moi, ma mère ? Je n'y suis allée qu'une fois, et il y 15 a longtemps... Au reste, je trouverai bien. Venez, mon- sieur, et préparez-vous à une rude escalade. Nous nous mîmes aussitôt, Mlle Marguerite et moi, à gravir un sentier très raide qui serpentait sut le flanc de la montagne, en perçant çà et là un bouquet de bois. La 20 jeune fille s'arrêtait de temps à autre dans son ascension légère et rapide, pour regarder si je la suivais, et, un peu haletante de sa course, elle me souriait sans parler. Ar- rivé sur la lande nue qui formait le plateau, j'aperçus à quelque distance une église de village dont le petit clo- 25 cher dessinait sur le ciel ses vives arêtes. — C'est là, me dit ma jeune conductrice en accélérant le pas. — Derrière l'église était un cimetière enclos de murs. Elle en ouvrit la porte, et se dirigea péniblement, à travers les hautes herbes et les ronces traînantes qui encombraient le 30 champ de repos, vers une espèce de perron en forme d'hémicycle qui en occupe l'extrémité. Deux ou trois de- 130 LE ROMAN d'un grés disjoints par le temps et ornés assez singulièrement de sphères massives conduisent sur une étroite plate- forme élevée au niveau du mur ; une croix en granit se , dresse au centre de l'hémicycle. 5 Mlle Marguerite n'eut pas plutôt atteint la plateforme, et jeté un regard dans l'espace qui s'ouvrait alors devant elle, que je la vis placer obliquement sa main au-dessus de ses yeux, comme si elle éprouvait un subit éblouisse- ment. Je me hâtai de la rejoindre. — Ce beau jour ap- 10 prochant de sa fin, éclairait de ses dernières splendeurs une scène vaste, bizarre et sublime, que je n'oublierai jamais. En face de nous, et à une immense profondeur au-dessous du plateau, s'étendait à perte de vue une sorte de marécage parsemé de plaques lumineuses, et qui 15 offrait l'aspect d'une terre à peine abandonnée par le reflux d'un déluge. Cette large baie s'avançait jusque sous nos pieds au sein de montagnes échancrées. Sur les bancs de sable et de vase qui séparaient les lagunes in- termittentes, une végétation confuse de roseaux et 20 d'herbes marines se teignait de mille nuances, égale- ment sombres et pourtant distinctes, qui contrastaient avec la surface éclatante des eaux. A chacun de ses pas rapides vers l'horizon, le soleil illuminait ou plongeait dans l'ombre quelques-uns des nombreux lacs qui mar- 25 quêtaient le golfe à demi desséché : il semblait puiser tour à tour dans son écrin céleste les plus précieuses ma- tières, l'argent, l'or, le rubis, le diamant, pour les faire étinceler sur chaque point de cette plaine magnifique. Quand l'astre toucha le terme de sa carrière, une bande 30 vaporeuse et ondée qui bordait au loin la limite extrême des marécages s'empourpra soudain d'une lueur d'incen- die, et garda un moment la transparence irradiée d'un JEUNE HOMME PAUVRE I3I nuage que sillonne la foudre. J'e'tais tout entier^ à la contemplation de ce tableau vraiment empreint de la grandeur divine, et que traversait, comme un rayon de plus, le souvenir de César, quand une voix basse et comme oppressée murmura près de moi : — Mon Dieu ! S que c'est beau ! J'étais loin d'attendre de ma jeune compagne cette effusion sympathique. Je me retournai vers elle avec l'empressement d'une surprise qui ne diminua point quand l'altération de ses traits et le léger tremblement lo de ses lèvres m'eurent attesté la sincérité profonde de son admiration. — Vous avouez que c'est beau ? lui dis-je. Elle secoua la tête-; mais au même instant deux larmes se détachaient lentement de ses grands yeux : elle les 15. sentit couler sur ses joues, fit un geste de dépit ; puis, se jetant tout à coup sur la croix de granit, dont la base lui servait de piédestal, elle l'embrassa de ses deux mains, appuya fortement sa tête contre la pierre, et je l'enten- dis sangloter convulsivement. 20 Je ne crus devoir troubler par aucune parole le cours de cette émotion soudaine, et je m'éloignai de quelques pas avec respect. Après un moment, la voyant relever le front, et replacer d'une main distraite ses cheveux dé- noués, je me rapprochai. 25 — Que je suis honteuse ! murmura-t-elle. — Soyez heureuse plutôt, et renoncez, croyez-moi, à dessécher en vous la source de ces larmes : elle est sa- crée. D'ailleurs vous n'y parviendrez jamais. — Il le faut!^ s'écria la jeune fille avec une sorte de 30 violence. Au reste, c'est fait ! . Cet accès n'a été qu'une surprise. . . Tout ce qui est beau et tout ce qui est ai- mable. . . je veux le haïr, — je le hais ! 132 LE ROMAN d'un — Et pourquoi ? grand Dieu ! Elle me regarda en face, et ajouta avec un geste de fierté et de douleur indicibles : — Parce que je suis belle, et que je ne puis être aimée ! 5 Alors, comme un torrent longtemps contenu qui rompt enfin ses digues, elle continua avec un entraînement ex- traordinaire : — C'est vrai pourtant ! — Et elle posait la main sur sa poitrine palpitante. — Dieu avait mis dans ce cœur tous les trésors que je raille, que je blasphème à 10 chaque heure du jour ! Mais quand il m'a infligé la ri- chesse, ah ! il m'a retiré d'une main ce qu'il me prodi- guait de l'autre ! A quoi bon ma beauté, à quoi le dé- vouement, la tendresse, l'enthousiasme, dont je me sens consumée ! Ah ! ce n'est pas à ces charmes que s'adres- 15 sent les hommages dont tant de lâches m'importunent ! Je le devine, — je le sais, — je le sais trop ! Et si jamais quelque âme désintéressée, généreuse, héroïque, m'ai- mait pour ce que je suis, non pour ce que je vaux. . . je ne le saurais pas. . . je ne le croirais pas ! La défiance 20 toujours ! voilà ma peine, — mon supplice ! Aussi cela est résolu. . . je n'aimerai jamais ! Jamais je ne risquerai de répandre dans un cœur vil, indigne, vénal, la pure passion qui brûle mon cœur. Mon âme mourra vierge dans mon sein!... Eh bien! j'y suis résignée; mais 25 tout ce qui est beau, tout ce qui fait rêver, tout ce qui me parle des cieux défendus, tout ce qui agite en moi ces flammes inutiles, — je l'écarté, je le hais, je n'en veux pas ! — Elle s'arrêta, tremblante d'émotion ; puis, d'une voix plus basse : — Monsieur, reprit-elle, je n'ai pas cher- 30 ché ce moment,... je n'ai pas calculé mes paroles,... je ne vous avais pas destiné toute cette confiance ; mais enfin j'ai parlé, vous savez tout, ... et si jamais j'ai pu JEUNE HOMME PAUVRE 133 blesser votre sensibilité, maintenant je crois que vous me pardonnez. Elle me tendit sa main. Quand ma lèvre se posa sur cette main tiède et encore humide de larmes, il me sem- bla qu'une langueur mortelle descendait dans mes veines. 5 Pour Marguerite, elle détourna la tête, attacha un regard sur l'horizon assombri, puis, descendant lentement les degrés : — Partons, dit-elle. Un chemin plus long, mais plus facile que la rampe escarpée de la montagne, nous ramena dans la cour de 10 la ferme, sans qu'un seul mot eût été prononcé entre nous. Hélas ! qu'aurais-je dit ? Plus qu'un autre j'étais suspect. Je sentais que chaque parole échappée de mon cœur trop rempli n'eût fait qu'élargir encore la distance qui me sépare de cette âme ombrageuse — et iS adorable ! La nuit déjà tombée dérobait aux yeux les traces de notre émotion commune. Nous partîmes. Mme Laroque, après nous avoir encore exprimé le contentement qu'elle emportait de cette journée, se mit à y rêver. Mlle Mar- 20 guérite, invisible et immobile dans l'ombre épaisse de la voiture, paraissait endormie comme sa mère ; mais quand un détour de la route laissait tomber sur elle un rayon de pâle clarté, ses yeux ouverts et fixes témoignaient qu'elle veillait silencieusement en tête à tête avec son 25 inconsolable pensée. Pour moi, je puis à peine dire que je pensais : une étrange sensation, mêlée d'une joie pro- fonde et d'une profonde amertume, m'avait envahi tout entier, et je m'y abandonnais comme on s'abandonne quelquefois à un songe dont on a conscience et dont on 30 n'a pas la force de secouer le charme. Nous arrivâmes vers minuit. Je descendis de voiture 134 LE ROMAN D UN à l'entrée de l'avenue pour gagner mon logis par le plus court chemin à travers le parc. Comme je m'engageais dans une allée obscure, un faible bruit de pas et de voix rapprochés frappa mon oreille, et je distinguai vague- 5 ment deux ombres dans les ténèbres. L'heure était as- sez avancée pour justifier la précaution que je pris de demeurer caché dans l'épaisseur du massif, et d'observer ces rôdeurs nocturnes. Ils passèrent lentement devant moi : je reconnus Mlle Hélouin appuyée sur le bras de 10 M. de Bévallan. Au même instant, le roulement de la voiture leur donna l'alarme, et après un serrement de main ils se séparèrent à la hâte, Mlle Hélouin s'esqui- vant dans la direction du château, et l'autre du côté des bois. 15 Rentré chez moi, et encore préoccupé de cette ren- contre, je me demandai avec colère si je laisserais M. de Bévallan poursuivre librement ses amours en partie double. Les divers incidents de cette soirée, se rappro- chant dans mon esprit, achevaient de me prouver à quel 20 point extrême cet homme était indigne de la main et du cœur qu'il osait convoiter. Cette union serait mons- trueuse. Et cependant je compris vite que je ne pouvais user, pour en rompre le dessein, des armes que le hasard venait de me livrer. La meilleure fin ne saurait justifier 25 des moyens bas, et il n'est pas de délation honorable. Ce mariage s'accomplira donc ! Le ciel souffrira cette profanation ! — Hélas ! il en souffre tant d'autres ! Puis je cherchai à concevoir par quel égarement de fausse raison cette jeune fille avait choisi cet homme 30 entre tous. Je crus le deviner. M. de Bévallan est fort riche : il doit apporter ici une fortune à peu près égale à celle qu'il y trouve, cela paraît être une sorte de garan- JEUNE HOMME PAUVRE 135 tie ; il pourrait se passer de ce surcroît de richesse : on le présume plus désintéressé parce qu'il est moins besoi- gneux. Triste argument ! méprise énorme que de mesu- rer sur le degré de la fortune le degré de vénalité des caractères ! Les trois quarts du temps, l'avidité s'enfle 5 avec l'opulence, — et les plus mendiants ne sont pas les plus pauvres ! N'y avait-il cependant aucune apparence que Mlle , Marguerite pût d'elle-même ouvrir les yeux sur l'indigni- té de son choix, et trouver dans quelque inspiration 10 secrète de son propre cœur le conseil qu'il m'était dé- fendu de lui suggérer ? Ne pouvait-il s'élever tout à coup dans ce cœur un sentiment nouveau, inattendu, qui vînt souffler sur les vaines résolutions de la raison et les mettre à néant ? Ce sentiment même n'était-il pas né iS déjà, et n'en avais-je pas recueilli des témoignages irré- cusables ? Tant de caprices bizarres, d'hésitations, de combats et de larmes dont j'avais été depuis quelque temps l'objet ou le témoin, dénonçaient sans doute une raison chancelante et peu maîtresse d'elle-même. Je 20 n'étais pas enfin assez neuf dans la vie pour ignorer qu'une scène comme celle dont le hasard m'avait rendu dans cette soirée même le confident et presque le com- plice, — si peu préméditée qu'elle puisse être, — n'éclate point dans une atmosphère d'indifférence. De telles 25 émotions, de tels ébranlements supposent deux âmes dé- jà troublées par un orage commun, ou qui vont l'être. Mais s'il était vrai, si elle m'aimait, comme il était trop certain que je l'aimais, je pouvais dire de cet amour ce qu'elle disait de sa beauté : « A quoi bon ! » car je ne 30 pouvais espérer qu'il eût jamais assez de force pour tri- ompher de la défiance éternelle qui est le travers et la 136 LE ROMAN D*UN vertu de cette noble fille, défiance dont mon caractère, j'ose le dire, repousse l'outrage, mais que ma situation, plus que celle de tout autre, est faite pour inspirer. Entre ces terribles ombrages et la réserve plus grande 5 qu'ils me commandent, quel miracle pourrait combler l'abîme ? Et enfin, ce miracle même intervenant, daignât-elle m'offrir cette main pour laquelle je donnerais ma vie, mais que je ne demanderais jamais, notre union serait- 10 elle heureuse ? Ne devrais-je pas craindre tôt ou tard dans cette imagination inquiète quelque sourd réveil d'une défiance mal étouffée ? Pourrais-je me défendre moi-même de toute arrière-pensée pénible au sein d'une richesse empruntée ? Pourrais-je jouir sans malaise d'un i5 amour entaché d'un bienfait ? Notre rôle de protection vis-à-vis des femmes nous est si formellement imposé par tous les sentiments d'honneur, qu'il ne peut être inter- verti un seul instant, même en toute probité, sans qu'il se répande sur nous je ne sais quelle ombre douteuse et 20 suspecte. A la vérité, la richesse n'est pas un tel avan- tage qu'il ne puisse trouver en ce monde aucune espèce de compensation, et je suppose qu'un homme qui ap- porte à sa femme, en échange de quelques sacs d'or, un nom qu'il a illustré, un mérite éminent, une grande situa- 25 tion, un avenir, ne doit pas être écrasé de gratitude ; mais, moi, j'ai les mains vides, je n'ai pas plus d'avenir que de présent ; de tous les avantages que le monde ap- précie, je n'en ai qu'un seul : mon titre, et je serais très résolu à ne le point porter, afin qu'on ne pût dire qu'il 30 est le prix d'un marché. Bref, je recevrais tout et je ne donnerais rien : un roi peut épouser une bergère, cela est généreux et charmant, et on l'en félicite à bon droit ; JEUNE HOMME PAUVRE I37 mais un berger qui se laisserait épouser par une reine, cela n'aurait pas tout à fait aussi bonne figure. J'ai passé la nuit à rouler toutes ces choses dans mon pauvre cerveau, et à chercher une conclusion que je cherche encore. Peut-être devrais-je sans retard quitter 5 cette maison et ce pays. La sagesse le voudrait. Tout ceci ne peut bien finir. Que de mortels chagrins on s'é- pargnerait souvent par une seule minute de courage et de décision ! Je devrais du moins être accablé de tris- tesse, jamais je n'en eus si belle occasion. Eh bien ! je 10 ne puis ! . . . Au fond de mon esprit bouleversé et torturé, il y a une pensée qui domine tout, et qui me remplit d'une allégresse surhumaine. Mon âme est légère comme un oiseau du ciel. Je revois sans cesse, je verrai tou- jours ce petit cimetière, cette mer lointaine, cet im- 15 mense horizon, et sur ce radieux sommet cet ange de beauté baigné de pleurs divins ! Je sens encore sa main sous' ma lèvre ; je sens ses larmes dans mes yeux, dans mon cœur ! Je l'aime ! Eh bien ! demain, s'il le faut, je prendrai une résolution. . . Jusque là, pour Dieu ! qu'on 20 me laisse en repos. Depuis longtemps, je n'abuse pas du bonheur... Cet amour, j'en mourrai peut-être: je veux en vivre en paix tout un jour ! è 26 août. Ce jour, ce jour unique que j'implorais, ne m*a pas 25 été donné. Ma courte faiblesse n'a pas attendu longtemps l'expiation, qui sera longue. Comment l'avais-je oublié ? Dans l'ordre moral, comme dans l'autre, il y a des lois que nous ne transgressons jamais impunément, et dont les effets certains forment en ce monde l'intervention y 138 LE ROMAN D*UN permanente de ce qu'on appelle la Providence. Un homme faible et grand, écrivant d'une main presque folle l'évangile d'un sage, disait de ces passions mêmes qui firent sa misère, son opprobre et son génie : « Toutes 5 sont bonnes^ quand on en reste le maître; toutes sont mauvaises, quand on s'y laisse assujettir. Ce qui nous est défendu par la nature, c'est d'étendre nos attache- ments plus loin que nos forces ; ce qui nous est défendu par la raison, c'est de vouloir ce que nous ne pouvons 10 obtenir ; ce qui nous est défendu par la conscience n'est pas d'être tentés, mais de nous laisser vaincre aux ten- tations. Il ne dépend pas de nous d'avoir ou de n'avoir pas de passions ; il dépend de nous de régner sur elles. Tous les sentiments que nous dominons sont légitimes ; 15 tous ceux qui nous dominent sont criminels... N'attache ton cœur qu'à la beauté qui ne périt point ; que ta con- dition borne tes désirs ; que tes devoirs aillent avant tes passions ; étends la loi de la nécessité aux choses mo- rales ; apprends à perdre ce qui peut t'être enlevé ; ap- 20 prends à tout quitter quand la vertu l'ordonne ! » Oui, telle est la loi ; je la connaissais ; je l'ai violée ; je suis puni. Rien de plus juste. J'avais à peine posé le pied sur le nuage de ce fol amour, que j'en étais précipité violemment, et j'ai à peine 25 recouvré, après cinq jours, le courage nécessaire pour retracer les circonstances presque ridicules de ma chute. — Mme Laroque et sa fille étaient parties dès le matin pour aller faire une visite nouvelle à Mme de Saint-Cast et ramener ensuite Mme Aubry. Je trouvai Mlle Hé- 30 louin seule au château. Je lui apportais un trimestre de sa pension : car, bien que mes fonctions me laissent en général tout à fait étranger à la tenue et à la discipline JEUNE HOMME PAUVRE I39 intérieures de la maison, ces dames ont désiré, par égard sans doute pour Mlle Caroline comme pour moi, que ses appointements et les miens fussent payés exceptionnel- lement de ma main. La jeune demoiselle se tenait dans le petit boudoir qui est contigu au salon. Elle me reçut 5 * avec une douceur pensive qui me toucha. J'éprouvais moi-même en ce moment cette plénitude de cœur qui dispose à la confiance et à la bonté. Je résolus, en vrai don Quichotte^ de tendre une main secourable à cette pauvre isolée. — Mademoiselle, lui dis-je tout à coup, lo vous m'avez retiré votre amitié, mais la mienne vous est restée tout entière ; me permettez-vous de vous en don- ner une preuve } Elle me regarda, et murmura un oui timide. — Eh bien! ma pauvre enfant, vous aventurez très 15 gravement votre réputation et votre repos. Je vous supplie d'y réfléchir, et je vous supplie en même temps d'être bien assurée que personne autre que vous n'enten- dra jamais un mot de ma bouche sur ce sujet. J'allais me retirer : elle s'affaissa sur ses genoux près 20 d'un canapé, et éclata en sanglots, le front appuyé sur ma main, qu'elle avait saisie. J'avais vu couler, il y a peu de temps, des larmes plus belles et plus dignes ; ce- pendant j'étais ému. — Voyons, ma chère demoiselle, lui dis-je. . . Il n'est pas trop tard, n'est-ce pas ? — Elle se- 25 coua la tête avec force. — Eh bien ! ma chère enfant, prenez courage. Nous vous sauverons, allez. Que puis- je faire pour vous, voyons ? Y a-t-il entre les mains de cet homme quelque gage, quelque lettre que je puisse lui redemander de votre part ? Disposez de moi comme 30 d'un frère. Elle quitta ma main avec colère. — Ah ! que vous êtes I40 LE ROMAN D UN dur ! dit-elle. Vous parlez de me sauver, . . . c'est vous qui me perdez ! Après avoir feint de m'aimer, vous m'a- vez repoussée,... vous m'avez humiliée, désespérée.... Vous êtes la cause unique de ce qui arrive ! 5 — Mademoiselle, vous n'êtes pas juste : je n'ai jamais feint de vous aimer ; j'ai eu pour vous une affection très sincère, que j'ai encore. J'avoue que votre beauté, votre esprit, vos talents, vous donnent parfaitement le droit d'attendre de ceux qui vivent près de vous quelque chose lo de plus qu'une fraternelle amitié ; mais ma situation dans le monde, les devoirs de famille qui me sont imposés, ne me permettaient pas de dépasser cette mesure vis-à-vis de vous sans manquer à toute probité. Je vous dis franchement que je vous trouve charmante, et je vous 15 assure qu'en tenant mes sentiments pour vous dans la limite que la loyauté me commandait, je n'ai pas été sans mérite. Je ne vois rien là de fort humiliant pour vous: ce qui pourrait à plus juste titre vous humilier, mademoiselle, ce serait de vous voir aimée très résolu- 20 ment par un homme très résolu à ne pas vous épouser. Elle me jeta un mauvais regard. — Qu'en savez-vous ? dit-elle. Tous les hommes ne sont pas des coureurs de fortunes ! — Ahl est-ce que vous seriez^ une méchante petite 25 personne, mademoiselle Hélouin ? lui dis-je avec beau- coup de calme. Cela étant, j'ai l'honneur de vous saluer.^ — Monsieur Maxime ! s'écria-t-elle en se précipitant tout à coup pour m'arrêter. Pardonnez-moi ! ayez pitié 30 de moi ! Hélas ! comprenez-moi, je suis si malheureuse ! Figurez-vous donc ce que peut être la pensée d'une pauvre créature comme moi, à qui on a eu la cruauté de JEUNE HOMME PAUVRE T4I donner un cœur, une âme, une intelligence,. . . et qui ne peut user de tout cela que pour souffrir. . . et pour haïr 1 Quelle est ma vie ï quel est mon avenir ? Ma vie, c'est le sentiment de ma pauvreté, exalté sans cesse par tous les raffinements du luxe qui m'entoure ! Mon avenir, ce 5 sera de regretter, de pleurer un jour amèrement cette vie même — cette vie d'esclave toute odieuse qu'elle est!... . Vous parlez de ma jeunesse, de mon esprit, de mes ta- lents... Ah! je voudrais n'avoir jamais eu d'autre talent que de casser des pierres sur les routes ! Je serais 10 plus heureuse!... Mes talents, j'aurai passé le meilleur temps de ma vie à en parer une autre femme, pour qu'elle soit plus belle, plus adorée et plus insolente encore!... Et quand le plus pur de mon sang aura passé dans les veines de cette poupée, elle s'en ira au bras d'un heureux 15 époux prendre sa part des plus belles fêtes de la vie, tan- dis que moi, seule, vieille, abandonnée, j'irai mourir dans quelque coin avec une pension de femme de chambre... Qu'est-ce que j'ai fait au ciel pour mériter cette destinée- là, voyons ? Pourquoi moi plutôt que ces femmes ? Est- ?o ce que je ne les vaux pas ? Si je suis si mauvaise, c'est que le malheur m'a ulcérée, c'est que l'injustice m'a noirci l'âme. . . J'étais née comme elles, — plus qu'elles peut-être, — pour être bonne, aimante, charitable. . . Eh ! mon Dieu ! les bienfaits coûtent peu quand on est riche, 25 et la bienveillance est facile aux heureux ! si j'étais à leur place, et elles à la mienne, elles me haïraient, — comme je les hais! — On n'aime pas ses maîtres!... Ah! cela est horrible, ce que je vous dis, n'est-ce pas ? Je le sais bien, et c'est ce qui m'achève. . . Je sens mon abjec- 30 tion, j'en rougis,... et je la garde! Hélas! vous allez me mépriser maintenant plus que jamais, monsieur,... j 142 LE ROMAN D'UN VOUS que j'aurais tant aimé, si vous l'aviez souffert ! vous qui pouviez me rendre tout ce que j'ai perdu, l'espérance, la paix, la bonté, l'estime de moi-même !. . . Ah ! il y a eu un moment où je me suis crue sauvée,... où j'ai eu pour 5 la première fois une pensée de bonheur, d'avenir, de fier- té. . . Malheureuse ! — Elle s'était emparée de mes deux mains ; elle y plongea sa tête, au milieu de ses longues boucles flottantes, et pleura follement. — Ma chère enfant, lui dis-je, je comprends mieux 10 que'personne les ennuis, les amertumes de votre condi- tion ; mais permettez-moi de vous dire que vous y ajoutez beaucoup en nourrissant dans votre cœur les tristes sen- timents que vous venez de m'exprimer. Tout ceci est fort laid, je ne vous le cache pas, et vous finirez par mé- 15 riter toute la rigueur de votre destinée ; mais, voyons, votre imagination vous exagère singulièrement cette rigueur. Quant à présent, vous êtes traitée ici, quoi que vous en disiez, sur le pied d'une amie, et dans l'avenir je ne vois rien qui empêche que vous ne^ sortiez de cette 20 maison, vous aussi, au bras d'un heureux époux. Pour moi, je vous serai toute ma vie reconnaissant de votre affection ; mais, je veux vous le dire encore une fois pour en finir à jamais avec ce sujet, j'ai des devoirs aux- quels j'appartiens, et je ne veux ni ne puis me marier. 25 Elle me regarda tout à coup. — Même avec Margue- rite ! dit-elle. — Je ne vois pas ce que le nom de Mlle Marguerite vient faire ici.^ Elle repoussa d'une main ses cheveux, qui inondaient 30 son visage, et tendant l'autre vers moi par un geste de menace : — Vous l'aimez ! dit-elle d'une voix sourde, ou plutôt vous aimez sa dot ; mais vous ne l'aurez pas ! JEUNE HOMME PAUVRE I43, — Mademoiselle Hélouin ! — Ah ! reprit-elle, vous êtes passablement enfant si vous avez cru abuser une femme qui avait la folie de vous aimer ! Je lis clairement dans vos manœuvres, allez ! D'ailleurs je sais qui vous êtes, . . Je n'étais pas S loin quand Mlle de Porhoët a transmis à Mme Laroque votre politique confidence... — Comment ! vous écoutez aux portes, mademoiselle ? — Je me soucie peu de vos outrages. . . D'ailleurs je me vengerai, et bientôt. . . Ah ! vous êtes assurément fort 10 habile, monsieur de Champcey ! et je vous fais mon com- pliment. .. Vous avez joué à merveille le petit rôle de désintéressement et de réserve que votre ami Laubépin n'a pas manqué de vous recommander en vous envoyant ici... Il savait à qui vous aviez affaire... Il connaissait i5 assez la ridicule manie de cette fille ! Vous croyez déjà tenir votre proie, n'est-ce pas ? De beaux millions, dont la source est plus ou moins pure, dit-on, mais qui seraient fort propres toutefois à récrépir un marquisat et à redo- rer un écusson. . . Eh bien ! vous pouvez dès ce moment 20 y renoncer,. . .car je vous jure que vous ne garderez pas votre masque un jour de plus, et voici la main qui vous l'arrachera ! — Mademoiselle Hélouin, il est grandement temps ^ de mettre fin à cette scène, car nous touchons au mélo- 25 drame. Vous m'avez fait beau jeu^ pour vous prévenir sur le terrain de la délation et de la calomnie ; mais vous pouvez y descendre en pleine sécurité, car je vous donne ma parole que je ne vous y suivrai pas. Là-dessus, je suis votre serviteur. 30 Je quittai cette infortunée avec un profond sentiment de dégoût, mais aussi de pitié. Quoique j'eusse toujours 144 LE ROMAN D*UN soupçonne que l'organisation la mieux douée dût être, en proportion même de ses dons, irritée et faussée dans la situation équivoque et mortifiante qu'occupe ici Mlle Hélouin, mon imagination n'avait pu plonger jusqu'au 5 fond de l'abîme plein de fiel qui venait de s'ouvrir sous mes yeux. Certes, — quand on y songe, — on ne peut guère concevoir un genre d'existence qui soumette une âme humaine à de plus venimeuses tentations, qui soit plus capable de développer et d'aiguiser dans le cœur les 10 convoitises de l'envie, de soulever à chaque instant les révoltes de l'orgueil, d'exaspérer toutes les vanités et toutes les jalousies naturelles de la femme. Il n'y a pas à douter^ que le plus grand nombre des malheureuses filles que leur dénûment et leurs talents ont vouées à cet 15 emploi, si honorable en soi, n'échappent par la modéra- tion de leurs sentiments, ou, avec l'aide de Dieu, par la fermeté de leurs principes, aux . agitations déplorables dont Mlle Hélouin n'avait pas su se garantir ; mais l'épreuve est redoutable. Quant à moi, la pensée m'était 20 venue quelquefois que ma sœur pouvait être destinée par nos malheurs à entrer dans quelque riche famille en qua- lité d'institutrice : je fis serment alors, quelque avenir qui nous fût réservé, de partager plutôt avec Hélène dans la plus pauvre mansarde le pain le plus amer du 25 travail que de la laisser jamais s'asseoir au festin empoi- sonné de cette opulente et haineuse servilité. Cependant, si j'avais la ferme détermination de laisser le champ libre à Mlle Hélouin, et de n'entrer, à aucun prix, de ma personne, dans les récriminations d'une lutte 30 dégradante, je ne pouvais envisager sans inquiétude les conséquences probables de la guerre déloyale qui venait de m'être déclarée. J'étais évidemment menacé dans JEUNE HOMME PAUVRE I45 tout ce que j'ai de plus sensible,^ dans mon amour et dans mon honneur. Maîtresse du secret de ma vie et du secret de mon cœur, mêlant avec l'habileté perfide de son sexe la vérité au mensonge, Mlle Hélouin pouvait aisément présenter ma conduite sous un jour suspect, S tourner contre moi jusqu'aux précautions, jusqu'aux scru- pules de ma délicatesse, et prêter à nies plus simples allures la couleur d'une intrigue préméditée. Il m'était impossible de savoir avec précision quel tour elle donne- rait à sa malveillance ; mais je me fiais à elle pour être lo assuré qu'elle ne se tromperait pas sur le choix des moyens. Elle connaissait mieux que personne les points faibles des imaginations qu'elle voulait frapper. Elle possédait sur l'esprit de Mlle Marguerite et sur celui de sa mère l'empire naturel de la dissimulation sur ia fran- 15 chise, de l'astuce sur la candeur ; elle jouissait auprès d'elles de toute la confiance qui naît d'une longue habi- tude et d'une intimité quotidienne, et ses maîtres, pour employer son langage, n'avaient garde de soupçonner, sous les dehors d'enjouement gracieux et d'obséquieuse 20 prévenance dont elle s'enveloppe avec un art consommé, la frénésie d'orgueil et d'ingratitude qui ronge cette âme misérable. Il était trop vraisemblable qu'une main aussi sûre et aussi savante verserait ses poisons avec plein succès dans des cœurs ainsi préparés. A la vérité, 25 Mlle Hélouin pouvait craindre, en cédant à son ressen- timent, de replacer la main de Mlle Marguerite dans celle de M. de Bévallan et de hâter un hymen qui serait la ruine de sa propre ambition ; mais je savais que la haine d'une femme ne calcule rien, et qu'elle hasarde 30 tout. Je m'attendais donc, de la part de celle-ci, à la plus prompte comme à la plus aveugle des vengeances, et j'avais raison. 146 LE ROMAN d'un Je passai dans une pénible anxiété les heures que j'avais vouées à de plus douces pensées. Tout ce que la dépendance peut avoir de plus poignant^ pour une âme fière, le soupçon de plus amer pour une conscience droite, 5 le mépris de plus navrant pour un cœur qui aime, je le sentis. L'adversité, dans mes plus mauvais jours, ne m'avait jamais servi une coupe mieux remplie.^ J'essayai cependant de travailler comme de coutume. Vers cinq heures, je me rendis au château. Ces dames étaient 10 rentrées dans l'après-midi. Je trouvai dans le salon Mlle Marguerite, Mme Aubry et M. de Bévallan, avec deux ou trois hôtes de passage. Mlle Marguerite parut ne pas s'apercevoir de ma présence : elle continua de s'entretenir avec M. de Bévallan sur un ton d'animation 15 qui n'était pas ordinaire. Il était question d'un bal im- provisé qui devait avoir lieu le soir même dans un châ- teau voisin. Elle devait s'y rendre avec sa mère, et elle pressait M. de Bévallan de les y accompagner ; celui-ci s'en excusait, en alléguant qu'il était parti de chez lui le 20 matin avant d'avoir reçu l'invitation, et que sa toilette n'était pas convenable. Mlle Marguerite, insistant avec une coquetterie affectueuse et empressée dont son inter- locuteur lui-même semblait surpris, lui dit qu'il avait certainement encore le temps de retourner chez lui, de 25 s'habiller et de revenir les prendre. On lui garderait un bon petit dîner. M. de Bévallan objecta que tous ses chevaux de voiture étaient sur la litière,* et qu'il ne pou- vait revenir à cheval en toilette de bal : — Eh bien ! re- prit Mlle Marguerite, on va vous conduire dans l'améri- 30 caine. — En même temps elle dirigea pour la première fois ses yeux sur moi, et, me couvrant d'un regard oii je vis éclater la foudre : — Monsieur Odiot, dit-elle JEUNE HOMME PAUVRE 147 d'une voix de bref commandement, allez dire qu'on attelle ! Cet ordre servile était si peu dans la mesure de ceux qu'on a coutume de m'adresser ici, et qu'on peut me croire disposé à subir, que l'attention et la curiosité des $ plus indifférents en furent aussitôt éveillées. Il se fit un silence embarrassé : M. de Bévallan jeta un coup d'œil étonné sur Mlle Marguerite, puis il me regarda, prit un air grave et se leva. Si l'on s'attendait à quelque folle inspiration de colère, il y eut déception. Certes les in- lo sultantes paroles qui venaient de tomber sur moi d'une bouche si belle, si aimée, — et si barbare, — avaient fait pénétrer le froid de la mort jusqu'aux sources profondes de ma vie, et je doute qu'une lame d'acier, se frayant passage à travers mon cœur, m'eût causé une pire sensa- 15 tion ; mais jamais je ne fus si calme. Le timbre dont se sert habituellement Mme Laroque pour appeler ses gens était sur une table à ma portée: j'y appuyai le doigt. Un domestique entra presque aussitôt. — Je crois, lui dis-je, que Mlle Marguerite a des ordres à vous donner. 20 — Sur ces mots qu'elle avait écoutés avec une sorte de stupeur, la jeune fille fit violemment dé la tête un signe négatif et congédia le domestique. J'avais grande hâte de sortir de ce salon, oîi j'étouffais ; mais je ne pus me retirer devant l'attitude provocante qu'affectait alors M. 25 de Bévallan. — Ma foi ! murmura-t-il, voilà quelque chose d'assez particulier ! Je feignis de ne pas l'entendre. Mlle Marguerite lui dit deux mots brusques à voix basse. 30 — Je m'incline, mademoiselle, reprit-il alors d'un ton plus élevé; qu'il me soit permis seulement d'exprimer 14:8 LE ROMAN d'un le regret sincère que j'éprouve de n'avoir pas le droit d'intervenir ici. Je me levai aussitôt. — Monsieur de Be'vallan, dis-je en me plaçant à deux pas de lui, ce regret est tout à fait 5 superflu, car si je n'ai pas cru devoir obéir aux ordres de mademoiselle, je suis entièrement aux vôtres,... et je vais les attendre. — Fort bien, fort bien, monsieur ; rien de mieux, ré- pliqua M. de Bévallan en agitant la main avec grâce lo pour rassurer les femmes. Nous nous saluâmes, et je sortis. Je dînai solitairement dans ma tour, servi, suivant l'usage, par le pauvre Alain, que les rumeurs de l'anti- chambre avaient sans doute instruit de ce qui s'était 15 passé, car il ne cessa d'attacher sur moi des regards la- mentables, poussant par intervalles de profonds soupirs et observant, contre sa coutume, un silence morne. Seu- lement, sur ma demande, il m'apprit que ces dames avaient décidé qu'elles n'iraient pas au bal ce soir-là. 20 Mon bref repas terminé, je mis un peu d'ordre dans mes papiers et j'écrivis deux mots à M. Laubépin. A toutes prévisions,^ je lui recommandais Hélène. L'idée de l'abandon où je la laisserais en cas de malheur me navrait le cœur, sans ébranler le moins du monde mes 25 immuables principes. Je puis m'abuser, mais j'ai tou- jours pensé que l'honneur, dans notre vie moderne, do- mine toute la hiérarchie des devoirs. Il supplée aujour- d'hui à tant de vertus à demi effacées dans les con- sciences, à tant de croyances à demi mortes, il joue, dans 30 l'état de notre société, un rôle tellement tutélaire, qu'il n'entrera jamais dans mon esprit d'en affaiblir les droits, d'en discuter les arrêts, d'en subordonner les obligations. JEUNE HOMME PAUVRE 149 L'honneur, dans son caractère indéfini, est quelque chose de supérieur à la loi et à la morale : on ne le rai- sonne pas, on le sent. C'est une religion. Si nous n'avons plus la folie de la croix, gardons la folie de l'honneur ! 5 Au surplus, il n'y a pas de sentiment profondément entré dans l'âme humaine qui ne soit, si l'on y pense, sanctionné par la raison. Mieux vaut, à tout risque, une fille ou une femme seule au monde que protégée par un frère ou par un mari déshonoré. lo J'attendais d'un instant à l'autre un message de M. de Bévallan. Je m'apprêtais à me rendre chez le précep- teur du bourg, qui est un jeune officier blessé en Crimée,^ et à réclamer son assistance, quand on heurta à ma porte. Ce fut M. de Bévallan lui-même qui entra. Son 15 visage exprimait, avec une faible nuance d'embarras, une sorte de bonhomie ouverte et joyeuse. — Monsieur, me dit-il pendant que je le considérais avec une assez vive surprise, voilà une démarche un peu irrégulière ; mais, ma foi ! j'ai des états de service qui 20 mettent. Dieu merci, mon courage à l'abri du soupçon. D'autre part, j'ai lieu d'éprouver ce soir un contentement qui ne laisse aucune place chez moi à l'hostilité ou à la rancune. Enfin, j'obéis à des ordres qui doivent m'être plus sacrés que jamais. Bref, je viens vous tendre la 25 main. Je le saluai avec gravité, et je pris sa main. — Maintenant, ajouta-t-il en s'asseyant, me voilà fort à l'aise pour m'acquitter de mon ambassade. Mlle Mar- guerite vous a tantôt, monsieur, dans un moment de dis- 3® traction, donné quelques instructions qui assurément n'étaient pas de votre ressort. Votre susceptibilité s'en 150 LE ROMAN D UN est émue très justement, nous le reconnaissons, et ces dames m'ont chargé de vous faire accepter leurs regrets. Elles seraient désespérées que ce malentendu d'un ins- tant les privât de vos bons offices, dont elles apprécient 5 toute la valeur, et rompît des relations auxquelles elles attachent un prix infini. Pour moi, monsieur, j'ai acquis ce soir, à ma grande joie, le droit de joindre mes ins- tances à celles de ces dames : les vœux que je formais de- puis longtemps viennent d'être agréés, et je vous serai 10 personnellement obligé de ne pas mêler à tous les souve- nirs heureux de cette soirée celui d'une séparation qui serait à la fois préjudiciable et douloureuse à la famille dans laquelle j'ai l'honneur d'entrer. — Monsieur, lui dis-je, je ne puis qu'être très sensible 15 a\ix témoignages que vous voulez bien me rendre au nom de ces dames et au vôtre. Vous me pardonnerez de n'y pas répondre immédiatement par une détermination for- melle qui demanderait plus de liberté d'esprit que je n'en puis avoir encore.^ 20 — Vous me permettrez au moins, dit M. de Bévallan, d'emporter une bonne espérance... Voyons, monsieur, puisque l'occasion s'en présente, rompons donc à jamais l'ombre de glace qui a pu exister entre nous deux jus- qu'ici. Pour mon compte, j'y suis très disposé. D'a- 25 bord Mme Laroque, sans se dénantir d'un secret qui ne lui appartient pas, ne m'a point laissé ignorer que les circonstances les plus honorables pour vous se cachent sous l'espèce de mystère dont vous vous entourez. En- suite je vous dois une reconnaissance particulière : je sais 30 que vous avez été consulté récemment au sujet de mes prétentions à la main de Mlle Laroque, et que j'ai eu à me louer de^ votre appréciation. JEUNE HOMME PAUVRE 151 — Mon Dieu, monsieur, je ne pense pas avoir mérite'. . . — Oh ! je sais, reprit-il en riant, que vous n'avez pas abondé follement dans mon sens^; mais enfin vous ne m'avez pas nui. J'avoue même que vous avez fait preuve d'une sagacité réelle. Vous avez dit que si Mlle Mar- 5 guérite ne devait pas être absolument heureuse avec moi, elle ne serait pas non plus malheureuse. Eh bien ! le prophète Daniel n'aurait pas mieux dit. La vérité est que la chère enfant ne serait absolument heureuse avec personne, puisqu'elle ne trouverait pas dans le monde 10 entier un mari qui lui parlât en vers du matin au soir. . . Il n'y en a pas ! ^ Je ne suis pas plus qu'un autre de ce calibre-là, j'en conviens; mais, — comme vous m'avez fait encore l'honneur de le dire, — je suis un galant homme. Véritablement, quand nous nous connaîtrons 15 mieux, vous n'en douterez pas. Je ne suis pas un mé- chant diable; je suis un bon garçon... Mon Dieu! j'ai des défauts !... j'en ai eu surtout! J'ai aimé les jolies femmes,. . . ça, je ne peux pas le nier ! Mais quoi ! c'est la preuve qu'on a un bon cœur. D'ailleurs me voilà au 20 port,... et même j'en suis ravi, parce que, — entre nous, — je commençais à me roussir ^ un peu. Bref, je ne veux plus penser qu'à ma femme et à mes enfants. D'où je conclus avec vous que Marguerite sera parfaitement heureuse, c'est-à-dire autant qu'elle peut l'être en ce 25 monde avec une tête comme la sienne : car enfin je serai charmant pour elle, je ne lui refuserai rien, j'irai même au devant de tous ses désirs. Mais si elle me demande la lune et les étoiles, je ne peux pas aller les décrocher pour lui être agréable !... ça, c'est impossible !... Là-des- 30 sus, mon cher ami, votre main encore une fois ! Je la lui donnai. Il se leva. — Là, j'espère que vous 152 LE ROMAN d'un nous resterez maintenant... Voyons, éclaircissez-moi* un peu ce front-là. . . Nous vous ferons la vie aussi douce que possible, mais il faut vous y prêter un peu, que diable!... Vous vous complaisez dans votre tristesse... 5 Vous vivez, passez-moi^ le mot, comme un vrai hibou. Vous êtes une sorte d'Espagnol comme on n'en voit pas !* Secouez-moi donc ça ! Vous êtes jeune, beau garçon, vous avez de l'esprit et des talents ; profitez un peu de toutes ces choses... Voyons, pourquoi ne feriez-vous pas 10 un doigt de cour à* la petite He'louin .'' Cela vous amu- serait... Elle est très gentille, et elle irait très bien... Mais diantre, j'oublie un peu ma promotion aux grandes dignités, moi... Allons, adieu, Maxime, et à demain, n'est-ce pas ?. . . 15 — A demain certainement. Et ce galant homme, — qui est, lui, une sorte d'Espa- gnol comme on en voit beaucoup, — m'abandonna à mes réflexions. 1er octobre. 20 Un singulier événement ! — Quoique les conséquences n'en soient pas jusqu'ici des plus heureuses, il m'a fait du bien. Après le rude coup qui m'avait frappé, j'étais demeuré comme engourdi de douleur. Ceci m'a rendu au moins le sentiment de la vie, et pour la première fois 25 depuis trois longues semaines j'ai le courage d'ouvrir ces feuilles et de reprendre la plume. Toutes satisfactions m'étant données, je pensai que je n'avais plus aucune raison de quitter, brusquement du moins, une position et des avantages qui me sont après 30 tout nécessaires, et dont j'aurais grand'peine à trouver JEUNE HOMME PAUVRE 153 l'équivalent du jour au lendemain.^ La perspective des souffrances tout à fait personnelles qui me restaient à affronter, et que je m'étais d'ailleurs attirées par ma fai- blesse, ne pouvait m'autoriser à fuir des devoirs où mes intérêts ne sont pas seuls engagés. En outre, je n'en- 5 tendais pas que Mlle Marguerite pût interpréter ma su- bite retraite par le dépit d'une belle partie perdue, et je me faisais un point d'honneur de lui montrer jusqu'au pied de l'autel un front impassible ; quant au cœur, elle ne le verrait pas. — Bref, je me contentai d'écrire à M. lo Laubépin que certains côtés de ma situation pouvaient d'un instant à l'autre^ me devenir intolérables, et que j'ambitionnais avidement quelque emploi moins rétribué et plus indépendant. Dès le lendemain, je me présentai au château, où M. 15 de Bévallan m'accueillit avec cordialité. Je saluai ces dames avec tout le naturel dont je pus disposer.^ Il n'y eut, bien entendu, aucune explication. Mme Laroque me parut émue et pensive, Mlle Marguerite encore un peu vibrante, mais polie. Quant à Mlle Hélouin, elle 20 était fort pâle, et tenait les yeux baissés sur sa broderie. La pauvre fille n'avait pas à se féliciter extrêmement du résultat final de sa diplomatie. Elle essayait bien de temps en temps de lancer au triomphant M. de Bévallan un regard chargé de dédain et de menace ; mais dans 25 cette atmosphère orageuse, qui eût passablement inquiété un novice, M. de Bévallan respirait, circulait et volti- geait avec la plus parfaite aisance. Cet aplomb souve- rain irritait manifestement Mlle Hélouin ; mais en même temps il la domptait. Toutefois, si elle n'eût risqué que 3° de se perdre avec son complice, je ne doute pas qu'elle ne lui eût rendu immédiatement, et avec plus de raison, 154 I-E ROMAN D UN un service analogue à celui dont elle m'avait gratifié la veille ; mais il était probable qu'en cédant à sa jalouse colère et en confessant son ingrate duplicité, elle se per- drait seule, et elle avait toute l'intelligence nécessaire 5 pour le comprendre. M. de Bévallan en effet n'était pas homme à s'être avancé vis-à-vis d'elle sans se réserver une garde sévère dont il userait avec un sang-froid impi- toyable. Mlle Hélouin pouvait se dire à la vérité qu'on avait ajouté foi la veille, sur sa seule parole, à des dénon- lo dations autrement mensongères ; mais elle n'était pas sans savoir qu'un mensonge qui flatte ou qui blesse le cœur trouve plus facilement créance qu'une vérité indiffé- rente. Elle se résignait donc, non sans éprouver amère- ment, je suppose, que l'arme de la trahison tourne quel- 15 quefois dans la main qui s'en sert. Pendant ce jour et ceux qui le suivirent, je fus soumis à un genre de supplice que j'avais prévu, mais dont je n'avais pu calculer tous les poignants détails. Le ma- riage était fixé à un mois de là. On en dut faire ^ sans 20 retard et à la hâte tous les préparatifs. Les bouquets de Mme Prévost arrivèrent régulièrement chaque matin. Les dentelles, les étoffes, les bijoux affluèrent ensuite, et furent étalés chaque soir dans le salon sous les yeux des amies affairées et jalouses. Il fallut donner sur tout cela 25 mes avis et mes conseils. Mlle Marguerite les sollicitait avec une sorte d'affectation cruelle. J'obéissais de bonne grâce ; puis je rentrais dans ma tour, je prenais dans un tiroir secret le petit mouchoir déchiré que j'avais sauvé au péril de ma vie, et j'en essuyais mes yeux. Lâcheté 30 encore, mais qu'y faire .^^ Je l'aime! La perfidie, l'ini- mitié, des malentendus irréparables, sa fierté et la mienne, nous séparent à jamais : soit 1 mais rien n'empêchera ce cœur de vivre et de mourir plein d'elle ! JEUNE HOMME PAUVRE 155 Quant à M. de Bévallan, je ne sentais pas de haine contre lui : il n'en mérite pas. C'est une âme vulgaire, mais inoffensive. Je pouvais, Dieu merci, sans hypo- crisie recevoir les démonstrations de sa banale bienveil- lance, et mettre avec tranquillité ma main dans la sienne ; 5 mais si sa personnalité fruste échappait à ma haine, je n'en ressentais pas moins avec une angoisse profonde, déchirante, combien cet homme était indigne de la créa- ture choisie qu'il posséderait bientôt, — qu'il ne connaî- trait jamais. Dire le flot de pensées amères, de sensa- 10 tions sans nom que soulevait en moi, — qu'y^ soulève encore — l'image prochaine de cette odieuse mésalliance, je ne le pourrais ni ne l'oserais. L'amour véritable a quelque chose de sacré qui imprime un caractère plus qu'humain aux douleurs comme aux joies qu'il nous 15 donne. Il y a dans la femme qu'on aime je ne sais quelle divinité dont il semble qu'on ait seul le secret, qui n'ap- partient qu'à vous, et dont une main étrangère ne peut toucher le voile sans vous faire éprouver une horreur qui ne ressemble à aucune autre, — un frisson de sacrilège. 20 Ce n'est pas seulement un bien précieux qu'on vous ravit, c'est un autel qu'on profane en vous, un mystère qu'on viole, un dieu qu'on outrage. Voilà la jalousie ! Du moins c'est la mienne. Très sincèrement, il me sem- blait que moi seul au monde j'avais des yeux, une intelli- 25 gence, un cœur capables de voir, de comprendre et d'adorer dans toutes ses perfections la beauté de cet ange, qu'avec tout autre elle serait comme égarée et perdue, qu'elle m'était destinée à moi seul corps et âme de toute éternité ! J'avais cet orgueil immense, assez expié par 30 une immense douleur. Cependant un démon railleur murmurait à mon oreille 156 LE ROMAN D'UN que, suivant toutes les prévisions de l'humaine sagesse, Marguerite trouverait plus de paix et de bonheur réel dans l'amitié tempérée du mari raisonnable qu'elle n'en eût rencontré dans la belle passion de l'époux roma- 5 nesque. Est-ce donc vrai ? est-ce donc possible ? Moi, je ne le crois pas ! — Elle aura la paix, soit ; mais la paix, après tout, n'est pas le dernier mot de la vie, le symbole suprême du bonheur. S'il suffisait de ne pas souffrir et de se pétrifier le cœur pour être heureux, trop de gens le 10 seraient qui ne le méritent pas. A force de raison et de prose, on finit par diffamer Dieu et dégrader son œuvre. Dieu donne la paix aux morts, la passion aux vivants ! Oui, il y a dans la vie, à côté de la vulgarité des intérêts courants et quotidiens à laquelle je n'ai pas l'enfantillage 15 de prétendre échapper, il y a une poésie permise, — que dis-je ? — commandée ! C'est la part de l'âme douée d'immortalité. Il faut que cette âme se sente et se ré- vèle quelquefois, fût-ce par des transports au delà du réel, par des aspirations au delà du possible, fût-ce par 20 des orages ou par des larmes. Oui, il y a une souffrance qui vaut mieux que le bonheur, ou plutôt qui est le bon- heur même, celle d'une créature vivante qui connaît tous les troubles du cœur et toutes les chimères de la pensée, et qui partage ces nobles tourments avec un cœur égal 25 et une pensée fraternelle ! Voilà le roman que chacun a le droit, et, pour dire tout, le devoir de mettre dans sa vie, s'il a le titre d'homme et s'il veut le justifier. Au surplus, cette paix même tant vantée, la pauvre enfant ne l'aura pas. Que le mariage de deux cœurs 30 inertes et de deux imaginations glacées engendre le repos du néant, je le veux bien ; mais l'union de la vie et de la mort ne peut se soutenir sans une contrainte horrible et de perpétuels déchirements. JEUNE HOMME PAUVRE 157 Au milieu de ces misères intimes dont chaque jour redoublait l'intensité', je ne trouvais un peu de secours qu'auprès de ma pauvre et vieille amie Mlle de Porhoët. Elle ignorait ou feignait d'ignorer l'état de mon cœur : mais, dans des allusions voilées, peut-être involontaires, 5 elle posait légèrement sur mes plaies saignantes la main délicate et ingénieuse d'une femme. Il y a d'ailleurs dans cette âme, vivant emblème du sacrifice et de la ré- signation, et qui déjà semble flotter au-dessus de la terre un détachement, un calme, une douce fermeté qui se 10 répandaient sur moi. J'en arrivais à comprendre son innocente folie, et même à m'y associer avec une sorte de naïveté. Penché sur mon album, je me cloîtrais avec elle pendant de longues heures dans sa cathédrale, et j'y respirais un moment les vagues parfums d'une idéale 15 sérénité. J'allais encore chercher presque chaque jour dans le logis de la vieille demoiselle un autre genre de distrac- tion. Il n'y a point de travail auquel l'habitude ne prête quelque charme. Pour ne pas laisser soupçonner à Mlle 20 de Porhoët la perte définitive de son procès, je poursui- vais régulièrement l'exploration de ses archives de famille. Je découvrais par intervalles dans ce fouillis — des tradi- tions, des légendes, des traits de mœurs qui éveillaient ma curiosité, et qui transportaient un moment mon ima- 25 gination dans les temps passés, loin de l'accablante réa- lité. Mlle de Porhoët, dont ma persévérance entretenait les illusions, m'en témoignait une gratitude que je méri- tais peu, car j'avais fini par prendre à cette étude, désor- mais sans utilité positive, un intérêt qui me payait de 30 mes peines, et qui faisait à mes chagrins une diversion salutaire. 158 LE ROMAN d'un Cependant, à mesure que le terme fatal approchait, Mlle Marguerite perdait la vivacité fébrile dont elle avait paru animée depuis le jour 011 le mariage avait été définitivement arrêté. Elle retombait, du moins par 5 instants, dans son attitude autrefois familière d'indolence passive et de sombre rêverie. Je surpris même une ou deux fois ses regards attachés sur moi avec une sorte de perplexité extraordinaire. Mme Laroque de son côté me regardait souvent avec un air d'inquiétude et d'indé- 10 cision, comme si elle eût désiré et redouté en même temps d'aborder avec moi quelque pénible sujet d'entretien. Avant-hier le hasard fit^ que je me trouvai seule avec elle dans le salon, Mlle Hélouin étant sortie brusquement pour donner un ordre. La conversation indifférente i5 dans laquelle nous étions engagés cessa aussitôt comme par un accord secret ; après un court silence : — Mon- sieur, me dit Mme Laroque d'un accent pénétré, vous placez bien mal vos confidences ! — Mes confidences, madame ! Je ne puis vous com- 20 prendre. A part Mlle de Porhoët, personne ici n'a reçu de moi l'ombre d'une confidence. — Hélas ! reprit-elle, je veux le croire,... je le crois ;... mais ce n'est pas assez ! . . . — Au même instant, Mlle Hélouin rentra, et tout** 25 fut dit. Le lendemain, — c'était hier, — j'étais parti à cheval dès le matin pour surveiller quelques coupes de bois dans les environs. Vers quatre heures du soir, je reve- nais dans la direction du château, quand, à un brusque 30 détour du chemin, je me trouvai subitement face à face avec Mlle Marguerite. Elle était seule. Je me disposais à passer en la saluant ; mais elle arrêta son cheval. JEUNE HOMME PAUVRE 159 — Un beau jour d'automne, monsieur, me dit-elle. — Oui, mademoiselle. Vous vous promenez ? — Comme vous voyez. J'use de mes derniers moments d'indépendance, et même j'en abuse, car je me sens un peu embarrassée de ma solitude. . . Mais Alain était né- S cessaire là-bas... Mon pauvre Mervyn est boiteux... Vous ne voulez pas le remplacer, par hasard ? — Avec plaisir. Où allez-vous ? — Mais... j'avais presque l'idée de pousser jusqu'à la tour d'Elven. — Elle me désignait du bout de sa cravache lo un sommet brumeux qui s'élevait à droite de la route. — Je crois, ajouta-t-elle, que vous n'avez jamais fait ce pèlerinage. — C'est vrai. Il m'a souvent tenté, mais je Pal ajour- né jusqu'ici, je ne sais pourquoi. 15 — Eh bien ! cela se trouve parfaitement ; mais il est déjà tard, il faut nous hâter un peu, s'il vous plaît. Je tournai bride, et nous partîmes au galop. Pendant que nous courions, je cherchais à me rendre compte de cette fantaisie inattendue, qui ne laissait pas 20 de paraître un peu préméditée. Je supposai que le temps et la réflexion avaient pu atténuer dans l'esprit de Mlle Marguerite l'impression première des calomnies dont on . l'avait troublé. Apparemment elle avait fini par conce- voir quelques doutes sur la véracité de Mlle Hélouin, et 25 elle s'était entendue avec le hasard^ pour m'ofïrir, sous une forme déguisée, une sorte de réparation qui pouvait m'être^ due. Au milieu des préoccupations qui m'assiégeaient alors, j'attachais une faible importance au but particulier que 30 nous nous proposions dans cette étrange promenade. Cependant j'avais souvent entendu citer autour de moi l6o LE ROMAN D'uN cette tour d'Elven comme une des ruines les plus intéres- santes du pays, et jamais je n'avais parcouru une des deux routes qui, de Rennes ou de Jocelyn, se dirigent vers la mer, sans contempler d'un œil avide cette masse 5 indécise qu'on voit pointer au milieu des landes loin- taines comme une énorme pierre levée ; mais le temps et l'occasion m'avaient manqué. Le village d'Elven, que nous traversâmes en ralentis- sant un peu notre allure, donne une représentation vrai- 10 ment saisissante de ce que pouvait être un bourg du moyen âge. La forme des maisons basses et sombres n'a pas changé depuis cinq ou six siècles. On croit rêver quand on voit, à travers les larges baies cintrées et sans châssis qui tiennent lieu de fenêtres, ces groupes i5 de femmes à l'œil sauvage, au costume sculptural, qui filent leur quenouille dans l'ombre, et s'entretiennent à voix basse dans une langue inconnue. Il semble que tous ces spectres grisâtres viennent de quitter leurs dalles tumulaires pour exécuter entre eux quelque scène 20 d'un autre âge dont vous êtes le seul témoin vivant. Cela cause une sorte d'oppression. Le peu de vie qui se communique autour de vous dans l'unique rue du bourg porte le même caractère d'archaïsme et d'étrangeté fidè- lement retenu d'un monde évanoui. 25 A peu de distance d'Elven, nous prîmes un chemin de traverse qui nous conduisit sur le sommet d'une colline aride. De là nous aperçûmes distinctement, quoique à une assez grande distance encore, le colosse féodal domi- nant en face de nous une hauteur boisée. La lande oîi 30 nous nous trouvions s'abaissait par une pente assez raide vers des prairies marécageuses encadrées dans d'épais taillis. Nous en descendîmes le revers, et nous fûmes JEUNE HOMME PAUVRE l6l bientôt engagés dans les bois. Nous suivions alors une étroite chaussée dont le pavé disjoint et raboteux a dû résonner sous le pied des chevaux bardés de fer.^ J'avais cessé depuis longtemps de voir la tour d'Elven, dont je ne pouvais même plus conjecturer l'emplacement, quand 5 elle se dégagea soudain de la feuillée, et se dressa à deux pas de nous avec la soudaineté d'une apparition. Cette tour n'est point ruinée^: elle conserve aujourd'hui toute sa hauteur primitive, qui dépasse cent pieds, et les assises régulières de granit qui en composent le magnifique ap- 10 pareil octogonal lui donnent l'aspect d'un bloc formidable taillé d'hier par le plus pur ciseau. Rien de plus imposant, de plus fier et de plus sombre que ce vieux donjon im- passible au milieu des temps et isolé dans l'épaisseur de ces bois. Des arbres ont poussé de toute leur taille dans 15 les douves profondes qui l'environnent, et leur faite touche à peine l'ouverture des fenêtres les plus basses. Cette végétation gigantesque, dans laquelle se perd con- fusément la base de l'édifice, achève de lui prêter une couleur de fantastique mystère. Dans cette solitude, au 20 milieu de ces forêts, en face de cette masse d'architecture bizarre qui surgit tout à coup, il est impossible de ne pas songer à ces tours enchantées où de belles princesses dorment un sommeil séculaire. — Jusqu'à ce jour, me dit Mlle Marguerite, à qui j'es- 25 sayais de communiquer cette impression, voici tout ce que j'en ai vu ; mais, si vous tenez à réveiller la princesse, nous pouvons entrer. Autant que je le puis savoir, il y a toujours dans ces environs un berger ou une bergère qui est muni — ou munie — de la clef. Attachons nos 30 chevaux là, et mettons-nous à • la recherche, vous du berger, et moi de la bergère. l62 LE ROMAN D'UN Les chevaux furent parqués dans un petit enclos voisin de la ruine, et nous nous séparâmes un moment, Mlle Marguerite et moi, pour faire une sorte de battue dans les environs. Nous eûmes le regret de ne rencontrer ni 5 berger ni bergère. Notre désir de visiter l'intérieur de la tour s'accrut alors naturellement de tout l'attrait du fruit défendu, et nous franchîmes à l'aventure un pont jeté sur les fossés. A notre vive satisfaction, la porte massive du donjon n'était point fermée : nous n'eûmes lo qu'à la pousser pour pénétrer dans un réduit étroit, obscur et encombré de débris, qui pouvait autrefois tenir lieu de corps de garde ; de là nous passâmes dans une vaste salle à peu près circulaire, dont la cheminée montre encore sur son écusson les besans ^ de la croisade ; une large fenêtre, 15 ouverte en face de nous, et que traverse la croix symboli- que nettement découpée dans la pierre, éclairait pleine- ment la région inférieure de cette enceinte, tandis que l'œil se perdait dans l'ombre incertaine des hautes voûtes effondrées.^ Au bruit de nos pas, une troupe d'oiseaux 20 invisibles s'envola de cette obscurité, et secoua sur nos têtes la poussière des siècles. En montant sur les bancs de granit qui sont disposés de chaque côté du mur en forme de gradins, dans l'embrasure de la fenêtre, nous pûmes jeter un coup d'œil au dehors sur la profondeur 25 des fossés et sur les parties ruinées de la forteresse ; mais nous avions remarqué dès notre entrée les premiers degrés d'un escalier pratiqué dans l'épaisseur de la muraille, et nous éprouvions une hâte enfantine de pousser plus avant nos découvertes. Nous entreprîmes l'ascension : j'ouvris 30 la marche, et Mlle Marguerite me suivit bravement, se tirant de^ ses longues jupes comme elle pouvait. Du haut de la plate-forme, la vue est immense et délicieuse. JEUNE HOMME PAUVRE 163 Les douces teintes du crépuscule estompaient en ce moment même l'océan de feuillage à demi doré par l'automne, les sombres marais, les pelouses verdoyantes, les horizons aux pentes entrecroisées, qui se mêlaient et se succédaient sous nos yeux jusqu'à l'extrême lointain. 5 En face de ce paysage gracieux, triste et infini, nous sentions la paix de la solitude, le silence du soir, la mélancolie des temps passés, descendre à la fois, comme un charme puissant, dans nos esprits et dans nos cœurs. Cette heure de contemplation commune, d'émotions par- 10 tagées, de profonde et pure volupté, était sans doute la dernière qu'il dût m'être donné de vivre près d'elle et avec elle, et je m'y attachais avec une violence de sen- sibilité presque douloureuse. Pour Marguerite, je ne sais ce qui passait en elle : elle s'était assise sur le 15 rebord du parapet, elle regardait au loin, et se taisait. Je n'entendais que le souffle un peu précipité de son haleine. Je ne pourrais dire combien d'instants s'écoulèrent ainsi. Quand les vapeurs s'épaissirent au-dessus des 20 prairies basses et que les derniers horizons commen- cèrent à s'effacer dans l'ombre croissante, Marguerite se leva. — Allons, dit-elle à demi-voix, et comme si un rideau fût tombé sur quelque spectacle regretté, c'est fini ! — Puis elle commença à descendre l'escalier, et je 25 la suivis. Quand nous voulûmes sortir du donjon, grande fut flotre surprise d'en trouver la porte fermée. Apparem- ment le jeune gardien, ignorant notre présence, avait tourné la clef pendant que nous étions sur la plate-forme. 30 Notre première impression fut celle de la gaieté. La tour était définitivement une tour enchantée. Je fis 164 LE ROMAN d'un quelques efforts vigoureux pour rompre l'enchantement : mais le pêne énorme de la vieille serrure était solide- ment arrêté dans le granit, et je dus renoncer à le dé- gager. Je tournai alors mes attaques contre la porte 5 elle-même ; mais les gonds massifs et les panneaux de chêne plaqués de fer m'opposèrent la résistance la plus invincible. Deux ou trois moellons que je pris dans les décombres et que je lançai contre l'obstacle ne parvin- rent qu'à ébranler la voûte et à en détacher quelques 10 fragments qui vinrent tomber à nos pieds. Mlle Mar- guerite ne voulut pas me laisser poursuivre une entre- prise évidemment sans espoir, et qui n'était pas sans danger. Je courus alors à la fenêtre, et je poussai quel- ques cris d'appel auxquels personne ne répondit. Durant i5 une dizaine de minutes, je les renouvelai d'instant eu instant avec le même insuccès. En même temps nous profitions à la hâte des dernières lueurs du jour pour explorer minutieusement tout l'intérieur du donjon ; mais, à part cette porte, qui était comme murée pour 20 nous, et la grande fenêtre qu'un abîme de près de trente pieds séparait du fond des fossés, nous ne pûmes dé- . couvrir aucune issue. Cependant la nuit achevait de tomber sur la campagne, et les ténèbres avaient envahi la vieille tour. Quelques 25 reflets de lune pénétraient seulement dans le retrait de la fenêtre et blanchissaient obliquement la pierre des gradins. Mlle Marguerite, qui avait perdu peu à peu toute apparence d'enjouement, cessa même de répondre aux conjectures plus ou moins vraisemblables par les- 30 quelles j'essayais de tromper encore ses inquiétudes. Pendant qu'elle se tenait dans l'ombre, silencieuse et im- mobile, j'étais assis en pleine clarté sur le degré le plus JEUNE HOMME PAUVRE 165 rapproché de la fenêtre : de là je tentais encore par inter- valles un appel de détresse ; mais, pour être vrai, à me- sure que la réussite de mes efforts devenait plus incer- taine, je me sentais gagner par un sentiment d'allégresse irrésistible. Je voyais en effet se réaliser pour moi tout 5 à coup le rêve le plus éternel et le plus impossible des amants : j'étais enfermé au fond d'un désert et dans la plus étroite solitude avec la femme que j'aimais ! Pour de longues heures, il n'y avait plus qu'elle et moi au monde, que sa vie et la mienne ! Je songeais à tous les lo témoignages de douce protection, de tendre respect que j'allais avoir le droit, le devoir de lui prodiguer : je me représentais ses terreurs calmées, sa confiance, son som- meil : je me disais avec un ravissement profond que cette nuit fortunée, si elle ne pouvait me donner l'amour de 15 cette chère créature, allait du moins m'assurer pour ja- mais sa plus inébranlable estime. Comme je m'abandonnais avec tout l'égoïsme de la passion à ma secrète extase, dont quelque reflet peut-être se peignait sur mon visage, je fus réveillé tout à coup 20 par ces paroles qui m'étaient adressées d'une voix sourde et sur un ton de tranquillité affectée : — Monsieur le mar- quis de Champcey, y a-t-il eu beaucoup de lâches dans votre famille avant vous ? Je me soulevai, et je retombai aussitôt sur le banc de 25 pierre, attachant un regard stupide sur les ténèbres où j'entrevoyais vaguement le fantôme de la jeune fille. Une seule idée me vint, une idée terrible, c'était que la peur et le chagrin lui troublaient le cerveau, — qu'elle devenait folle. 30 — Marguerite ! m'écriai-je, sans savoir même que je parlais. — Ce mot acheva sans doute de l'irriter. l66 LE ROMAN d'un — Mon Dieu ! que c'est odieux ! reprit-elle. Que c'est lâche ! oui, je le répète, lâche ! La vérité commençait- à luire dans mon esprit Je descendis un des degrés. — Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a 5 donc } dis-je froidement. — C'est vous, répliqua-t-elle avec une brusque véhé- mence, c'est vous qui avez payé cet honmie, — ou cet enfant, — je ne sais, pour nous emprisonner dans cette misérable tour ! Demain je serai perdue, . . . déshonorée lo dans l'opinion,... et je né pourrai plus appartenir qu'à vous. . . Voilà votre calcul, n'est-ce pas ? Mais celui-là, je vous l'atteste, ne vous réussira pas plus que les autres. Vous me connaissez encore bien imparfaitement, si vous croyez que je ne préférerai pas le déshonneur, le cloître, 15 la mort, tout, à l'abjection de lier ma main, — ma vie à la vôtre ! Et quand cette ruse infâme vous eût réussi, quand j'aurais eu la faiblesse, — que certes je n'aurai pas, — de vous donner ma personne, — et, ce qui vous importe davantage, ma fortune, — en échange de ce beau 20 trait de politique, — quelle espèce d'homme êtes-vous donc ? voyons, de quelle fange êtes-vous fait, pour vou- loir d'une richesse et d'une femme acquises à ce prix-là ^ Ah ! remerciez-moi encore, monsieur, de ne pas céder à vos vœux. Vos vœux sont imprudents, croyez-moi ; car 2$ si jamais la honte et la risée publique me jetaient dans vos bras, j'aurais tant de mépris pour vous que j'en écra- serais votre cœur 1 Oui, fût-il aussi dur, aussi glacé que ces pierres, j'en tirerais du sang, . . . j'en ferais sortir des larmes 1 30 — Mademoiselle, dis-je avec tout le calme que je pus trouver, je vous supplie de revenir à vous, à la raison. Je vous atteste sur l'honneur que vous me faites outrage. JEUNE HOMME PAUVRE 167 Veuillez y réfléchir. Vos soupçons ne reposent sur au- cune vraisemblance. Je n'ai pu préparer en aucune façon la perfidie dont vous m'accusez, et quand je l'au- rais pu enfin, comment vous ai-je jamais donné le droit de m'en croire capable ? 5 — Tout ce que je sais de vous me donne ce droit, s'é- cria-t-elle en coupant l'air de sa cravache. Il faut bien que je vous dise une fois ce que j'ai dans l'âme depuis trop longtemps. Qu'êtes-vous venu faire dans notre mai- son, sous un nom, sous un caractère empruntés ? — Nous lo étions heureuses, nous étions tranquilles, ma mère et moi. , . Vous nous avez apporté un trouble, un désordre, des chagrins que nous ne connaissions pas. Pour at- teindre votre but, pour réparer les brèches de votre for- tune, vous avez usurpé notre confiance,., vous avez fait 15 litière de notre repos, . . . vous avez joué avec nos senti- ments les plus purs, les plus vrais, les plus sacrés, . . . vous avez froissé et brisé nos cœurs sans pitié. Voilà ce que vous avez fait, ... ou voulu faire, peu importe ! Eh bien ! je suis profondément lasse et ulcérée de^ tout cela, je vous 20 le dis ! Et quand à cette heure vous venez m'offrir en gage votre honneur de gentilhomme, qui vous a permis déjà tant de choses indignes, certes j'ai le droit de n'y pas croire, — et je n'y crois pas ! J'étais hors de moi ; je saisis ses deux mains dans un 25 transport de violence qui la domina : — Marguerite ! ma pauvre enfant, . . . écoutez bien ! Je vous aime, cela est vrai, et jamais amour plus ardent, plus désintéressé, plus saint n'entra dans le cœur d'un homme ! . . . Mais vous aussi, vous m'aimez. . . Vous m'aimez, malheureuse ! et ^o vous me tuez ! . . . Vous parlez de cœur froissé et brisé. . . Ah ! que faites-vous donc du mien ! . . . Mais il vous ap- l68 LE ROMAN d'un partient, je vous l'abandonne. . . Quant à mon honneur, je le garde,... il est entier!... et avant peu je vous force- rai bien de le reconnaître. . . Et sur cet honneur je vous fais serment que si je meurs, vous me pleurerez,' que si 5 je vis, jamais, — tout adorée que vous êtes, — fussiez-vous à deux genoux devant moi, — jamais je ne vous épouse- rai, que vous ne^ soyez aussi pauvre que moi, ou moi aussi riche que vous ! Et maintenant priez, priez : de- mandez à Dieu des miracles, il en est temps ! lo Je la repoussai alors brusquement loin de l'embrasure, et je m'élançai sur les gradins supérieurs: j'avais conçu un projet désespéré que j'exécutai aussitôt avec la pré- cipitation d'une démence véritable. Ainsi que je l'ai dit, la cime des hêtres et des chênes qui poussent dans les 15 fossés de la tour s'élevait au niveau de la fenêtre. A l'aide de ma cravache ployée, j'attirai à moi l'extrémité des branches les plus proches, je les embrassai au hasard, et je me laissai aller ^ dans le vide. J'entendis au-dessus de ma tête mon nom : Maxime ! proféré soudain avec un 20 cri déchirant. — Les branches auxquelles je m'étais at- taché se courbèrent de toute leur longueur vers l'abîme ; puis il y eut un craquement sinistre, elles éclatèrent sous mon poids, et je tombai rudement sur le sol. Je pense que la nature fangeuse du terrain amortit la 25 violence du choc, car je me sentis vivant, quoique blessé. Un de mes bras avait porté sur le talus maçonné de la douve, et j'y éprouvai une douleur tellement aiguë que le cœur me défaillit ! J'eus un court étourdissement J'en fus réveillé par la voix éperdue de Marguerite : — Maxime ! 30 Maxime ! criait-elle, par grâce, par pitié ! au nom du bon Dieu, parlez-moi ! pardonnez-moi ! Je me levai, et je la vis dans la baie de la fenêtre, au JEUNE HOMME PAUVRE 169 milieu d'une auréole de pâle lumière, la tête nue, les che- veux tombants, la main crispée sur la barre de la croix, les yeux ardemment fixés sur le sombre précipice. — Ne craignez rien, lui dis-je. Je n'ai aucun mal. Prenez seulement patience une heure ou deux. Donnez- 5 moi le temps d'aller jusqu'au château, c'est le plus sûr. Soyez certaine que je vous garderai le secret, et que je sauverai votre honneur comme je viens de sauver le mien. Je sortis péniblement des fossés et j'allai prendre mon lo cheval. Je me servis de mon mouchoir pour suspendre et fixer mon bras gauche, qui ne m'était plus d'aucun usage, et qui me faisait beaucoup souffrir. Grâce à la clarté de la nuit, je retrouvai aisément ma route. Une heure plus tard, j'arrivais au château. On me dit que le iS docteur Desmarets était dans le salon. Je me hâtai de m'y rendre, et j'y trouvai avec lui une douzaine de per- sonnes dont la contenance accusait un état de préoccupa- tion et d'alarme. — Docteur, dis-je gaiement en entrant, mon cheval vient d'avoir peur de son ombre, il m'a jeté 20 bas sur la route, et je crains d'avoir le bras gauche foulé. Voulez-vous voir ? — Comment, foulé .<* dit M. Desmarets après qu'il eut détaché le mouchoir ; mais vous avez le bras parfaite- ment cassé, mon pauvre garçon ! 25 Mme Laroque poussa un faible cri et s'approcha de moi. — Mais c'est donc une soirée de malheur ? dit-elle. Je feignis la surprise. — Qu'y a-t-il encore ? m'écriai-je. — Mon Dieu ! j'ai peur qu'il ne soit arrivé quelque accident à ma fille. Elle est sortie à cheval vers trois 30 heures, il en est huit,^ et elle n'est pas encore rentrée ! — Mademoiselle Marguerite ! mais je l'ai rencontrée. . . lyo LE ROMAN D UN — Comment ! où ? à quel moment ? . . . Pardon, mon- sieur, c'est l'égoïsme d'une mère. — Mais je l'ai rencontrée vers cinq heures sur la route. Nous nous sommes croisés. Elle m'a dit qu'elle comp- 5 tait pousser sa promenade jusqu'à la tour d'Elven. — A la tour d'Elven ! Elle se sera égarée ^ dans les bois. . . Il faut y aller promptement. . . Qu'on donne des ordres ! M. de Bévallan commanda aussitôt des chevaux. J'af- lo fectai, d'abord de vouloir me joindre à la cavalcade; mais Mme Laroque et le docteur me le défendirent énergiquement, et je me laissai persuader sans peine de gagner mon lit, dont, à dire vrai, j'avais grand besoin. M. Desmarets, après avoir appliqué un premier panse- i5 ment sur mon bras blessé, monta en voiture avec Mme Laroque, qui allait attendre au bourg d'Elven le résultat des perquisitions que M. de Bévallan devait diriger dans les environs de la tour. Il était dix heures environ, quand Alain vint m'annon- 20 cer que Mlle Marguerite était retrouvée. Il me conta l'histoire de son emprisonnement, sans omettre aucun détail, sauf, bien entendu, ceux que la jeune fille et moi devions seuls connaître. L'aventure me fut confirmée bientôt par le docteur, puis par Mme Laroque elle-même, 25 qui vinrent successivement me rendre visite, et j'eus la satisfaction de voir qu'il n'était entré dans les esprits aucun soupçon. J'ai passé toute ma nuit à renouveler avec la plus fati- gante persévérance, et au milieu des bizarres complica- 30 tions du rêve et de la fièvre, mon saut dangereux du haut de la fenêtre du donjon. Je ne m'y habituais pas. A chaque instant, la sensation du vide me montait à la JEUNE HOMME PAUVRE 171 gorge, et je me réveillais tout haletant. Enfin le jour est arrive', et m'a calmé. Dès huit heures, j'ai vu entrer Mlle de Porhoët, qui s'est installée près de mon chevet, son tricot à la main. Elle a fait les honneurs de ma chambre aux visiteurs qui se sont succédé tout le jour; 5 Mme Laroque est venue la première après ma vieille amie. Comme elle serrait avec une pression prolongée la main que je lui tendais, j'ai vu deux larmes glisser sur ses joues. A-t-elle donc reçu les confidences de sa fille ? 10 Mlle de Porhoët m'a appris que le vieux M. Laroque est alité depuis hier. Il a eu une légère attaque de paralysie. Aujourd'hui il ne parle plus, et son état donne des inquiétudes. On a résolu de hâter le mariage. M. Laubépin a été mandé de Paris; on l'attend demain, et 15 le contrat sera signé le jour suivant, sous sa présidence. J'ai pu me tenir levé ce soir pendant quelques heures ; mais si j'en crois M. Desmarets, j'ai eu tort d'écrire avec ma fièvre, et je suis une grande bête. 3 octobre. 20 Il semble véritablement qu'une puissance maligne prenne à tâche d'inventer les épreuves les plus singu- lières et les plus cruelles pour les proposer tour à tour à ma conscience et à mon cœur ! M. Laubépin n'étant pas arrivé ce matin, Mme Laro- 25 que m'a fait demander quelques renseignements dont elle avait besoin pour arrêter les bases préalables du contrat, lequel, ainsi que je l'ai dit, doit être signé de- main. Comme je suis condamné à garder ma chambre quelques jours encore, j'ai prié Mme Laroque de m'en- 30 172 LE ROMAN d'un voyer les titres et les documents particuliers qui sont en la possession de son beau-père, et qui m'étaient indis- pensables pour résoudre les difficultés qu'on me signalait. On m'a fait remettre aussitôt deux ou trois tiroirs rem- 5 plis de papiers qu'on avait enlevés secrètement du cabinet de M. Laroque, en profitant d'une heure où le vieillard était endormi, car il s'est toujours montré très jaloux de ses archives secrètes. Dans la première pièce qui m'est tombée sous la main, mon nom de famille plusieurs fcis 10 répété a brusquement saisi mes yeux, et a sollicité ma curiosité avec une irrésistible puissance. Voici le texte littéral de cette pièce : A MES ENFANTS. « Le nom que je vous lègue, et que j'ai honoré, n'est 15 pas le mien. Mon père se nommait Savage. Il était régisseur d'une plantation considérable sise dans l'île, française alors, de Sainte-Lucie,^ et appartenant à une riche et noble famille du Dauphiné, celle des Champcey d'Hauterive. En 1793, mon père mourut, et j'héritai, 20 quoique bien jeune encore, de la confiance que les Champcey avaient mise en lui. Vers la fin de cette année funeste, les Antilles françaises^ furent prises par les An- glais, ou leur furent livrées par les colons insurgents. Le marquis de Champcey d'Hauterive (Jacques- Auguste), 25 que les ordres de la convention^ n'avaient pas encore at- teint, commandait alors la frégate la Thétis, qui croisait de- puis trois ans dans ces mers. Un assez grand nombre des colons français répandus dans les Antilles étaient parve- nus à réaliser leur fortune, sans cesse menacée. Ils s'é- 30 talent entendus avec le commandant de Champcey pour organiser une flottille de légers transports sur laquelle JEUNE HOMME PAUVRE 173 ils avaient fait passer leurs biens, et qui devait entre- prendre de se rapatrier, sous la protection des canons de la Thétis. Dès longtemps, en prévision de désastres im- minents, j'avais reçu moi-même l'ordre et le pouvoir de vendre à tout prix la plantation que j'administrais après 5 mon père. Dans la nuit du 14 novembre 1793, je mon- tais seul dans un canot à la pointe du Morne-au-Sable, et je quittais furtivement Sainte-Lucie, déjà occupée par l'ennemi. J'emportais en papier anglais et en guinées le prix que j'avais pu retirer de la plantation. M. de 10 Champcey, grâce à la connaissance minutieuse qu'il avait acquise de ces parages, avait pu tromper la croisière an- glaise et se réfugier dans la passe difficile et inconnue du Gros-Ilet. Il m'avait ordonné de l'y rallier cette nuit-même, et il n'attendait que mon arrivée à bord pour 15 sortir de cette passe avec la flottille qu'il escortait, et mettre le cap sur France. Dans le trajet, j'eus le mal- heur de tomber aux mains des Anglais. Ces maîtres en trahison me donnèrent le choix d'être fusillé sur-le-champ ou de leur vendre, moyennant le million dont j'étais por- 20 teur et qu'ils m'abandonnaient, le secret de la passe où s'abritait la flottille. J'étais jeune, la tentation fut trop forte ; une demi-heure plus tard, la Thétis était coulée, la flottille prise, et M. de Champcey grièvement blessé. Une année se passa, une année sans sommeil. Je deve- 25 nais fou. Je résolus de faire payer à l'Anglais maudit les remords qui me déchiraient. Je passai à la Guade- loupe, je changeai de nom, je consacrai la plus grande partie du prix de mon forfait à l'achat d'un brick armé, et je courus sus aux Anglais. J'ai lavé pendant quinze 30 ans dans leur sang et dans le mien la tache que j'avais faite, dans une heure de faiblesse, au pavillon de mon 174 LE ROMAN d'un pays. Bien que ma fortune actuelle ait ëté acquise, pour plus des trois-quarts, dans de glorieux combats, l'origine n'en reste pas pioins ce que j'ai dit. « Revenu en France dans ma vieillesse, je m'informai 5 de la situation des Champcey d'Hauterive : elle était heureuse et opulente. Je continuai de me taire. Que mes enfants me pardonnent ! Je n'ai pu trouver le cou- rage, tant que j'ai vécu, de rougir devant eux ; mais ma mort doit leur livrer ce secret, dont ils useront suivant 10 les inspirations de leur conscience. Pour moi, je n'ai qu'une prière à leur adresser : il y aura tôt ou tard une guerre finale entre la France et sa voisine d'en face^; nous nous haïssons trop : on aura beau faire,^ il faudra que nous les mangions ou qu'ils nous mangent ! Si cette 15 guerre éclatait du vivant de mes enfants ou de mes pe- tits-enfants, je désire qu' ils fassent don à l'État d'une corvette armée et équipée, à la seule condition qu'elle se nommera la Savage, et qu'un Breton la commandera. A chaque bordée qu'elle enverra sur la rive carthagi- 20 noise,^ mes os tressailleront d'aise dans ma tombe ! «Richard Savage, dit Laroque.» Les souvenirs que réveilla soudain dans mon esprit la lecture de cette confession effroyable m'en confirmèrent l'exactitude. J'avais entendu conter vingt fois par mon 25 père avec un mélange de fierté et d'amertume, le trait de la vie de mon aïeul auquel il était fait allusion. Seule- ment on croyait dans ma famille que Richard Savage, dont le nom m'était parfaitement présent, avait été la victime et non le promoteur de la trahison ou du hasard 30 qui avait livré le commandant de la Thétis. Je m'expliquai dès ce moment les singularités qui JEUNE HOMME PAUVRE 175 m'avaient souvent frappé dans le caractère du vieux ma- rin, et en particulier son attitude pensive et timide vis-à- vis de moi. Mon père m'avait toujours dit que j'étais le vivant portrait de mon aïeul, le marquis Jacques, et sans doute quelque lueur de cette ressemblance péné- 5 traient de temps à autre, à travers les nuages de son cer- veau, jusqu'à la conscience troublée du vieillard. A peine maître de cette révélation, je tombai dans une horrible perplexité. Je ne pouvais, pour mon compte, éprouver qu'une faible rancune contre cet infortuné, 10 chez lequel les défaillances du sens moral avaient été rachetées par une longue vie de repentir et par une pas- sion de désespoir et de haine qui ne manquait point de grandeur. Je ne pouvais même respirer sans une sorte d'admiration le souffle sauvage qui animait encore les 15 lignes tracées par cette main coupable, mais héroïque. Cependant que devais-je faire de ce terrible secret ? Ce qui me saisit tout d'abord, ce fut la pensée qu'il détrui- sait tout obstacle entre Marguerite et moi, que désormais cette fortune qui nous avait séparés devait être entre nous 20 un lien presque obligatoire, puisque moi seul au monde je pouvais la légitimer en la partageant. A la vérité, ce secret n'était point le mien, et quoique le plus innocent des hasards m'en eût instruit, la stricte probité exigeait peut-être que je le laissasse arriver à son heure ^ entre les 25 mains auxquelles il était destiné; mais quoi! en atten- dant ce moment, l'irréparable allait s'accomplir ! Des nœuds indissolubles allaient être serrés ! La pierre du tombeau allait tomber pour jamais sur mon amour, sur mes espérances, sur mon cœur inconsolable 1 Et je le 30 souffrirais quand je pouvais l'empêcher d'un seul mot ! Et ces pauvres femmes elles-mêmes, le jour ou la fatale ryô LE ROMAN d'un vérité viendrait rougir leurs fronts, partageraient peut- être mes regrets, mon désespoir ! Elles me crieraient les premières : — Ah ! si vous la saviez, que n'avez-vous parlé ?^ 5 Eh bien ! non! ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, s'il ne tient qu'à moi, la honte ne rougira ces deux nobles fronts. Je n'achèterai point mon bonheur au prix de leur humiliation. Ce secret qui n'appartient qu'à moi, que ce vieillard, muet désormais pour toujours, ne peut 10 plus trahir lui-même, ce secret n'est plus : la flamme l'a dévoré. J'y ai bien pensé. Je sais ce que j'ai osé faire. C'é- tait là un testament, un acte sacré, et je l'ai détruit. De plus il ne devait pas profiter à moi seul. Ma sœur, qui 15 m'est confiée, y pouvait trouver une fortune, et sans son avis je l'ai replongée de ma main dans la pauvreté. Je sais tout cela ; mais deux âmes pures, élevées et fières ne seront pas écrasées et flétries sous le poids d' un crime qui leur fut étranger. Il y avait là un principe d'équité 20 qui m'a paru supérieur à toute justice littérale. Si j'ai commis un crime à mon tour, j'en répondrai !... Mais cette lutte m'a broyé, je n'en puis plus.^ 4 octobre. M. Laubépin était enfin arrivé hier dans la soirée. Il 25 vint me serrer la main. Il était préoccupé, brusque et mécontent. Il me parla brièvement du mariage qui se préparait. — Opération fort heureuse, dit-il, combinaison fort louable à tous égards, où la nature et la société trouvent à la fois les garanties qu'elles ont droit d'exiger 30 en pareille occurrence. Sur quoi, jeune homme, je vous JEUNE HOMME PAUVRE 177 souhaite une bonne nuit, et je vais m'occuper de dé- blayer le terrain de'licat des conventions préliminaires, afin que le char de cet hymen intéressant arrive au but sans cahots. On se réunissait dans le salon aujourd'hui à une heure S de l'après-midi, au milieu de l'appareil et du concours accoutumés, pour procéder à la signature du contrat. Je ne pouvais assister à cette fête, et j'ai béni ma blessure qui m'en épargnait le supplice. J'écrivais à ma petite Hélène, à qui je m'efforce plus que jamais de vouer mon lo âme tout entière, quand, vers trois heures, M. Laubépin et Mlle de Porhoët sont entrés dans ma chambre. M. Laubépin, dans ses fréquents voyages à Laroque, ne pouvait manquer d'apprécier les vertus de ma vénérable amie, et il s'est formé dès longtemps entre ces deux 15 vieillards un attachement platonique et respectueux dont le docteur Desmarets s'évertue vainement à dénaturer le caractère. Après un échange de cérémonies, de saluts et de révérences interminables, ils ont pris les sièges que je leur avançais, et tous se sont mis à me considérer 20 avec un air de grave béatitude. — Eh bien ! ai-je dit, c'est terminé ? — C'est terminé ! ont-ils répondu à l'unisson. — Cela s'est bien passé ? — Très bien, a dit Mlle de Porhoët 25 — A merveille, a ajouté M. Laubépin. Puis après une pause : — Le Bévallan est au diable ! ^ — Et la jeune Hélouin sur la même route, a repris Mlle de Porhoët. J'ai poussé un cri de surprise : — Bon Dieu ! qu'est-ce 30 que c'est que tout cela ? — Mon ami, a dit M. Laubépin, l'union projetée pré- 178 LE ROMAN d'un sentait tous les avantages désirables, et ^lle aurait assu- ré, à n'en point douter,^ le bonheur commun des conjoints, si le mariage était une association purement commer- ciale, mais il n'en est point ainsi.^ Mon devoir, lorsque 5 mon concours a été réclamé dans cette circonstance in- téressante, était donc de consulter le penchant des cœurs et la convenance des caractères, non moins que la pro- portion des fortunes. Or j'ai cru observer dès l'abord que l'hymen qui se préparait avait Tinconvénient de ne 10 plaire proprement à personne, ni à mon excellente amie Mme Laroque, ni à l'aimable fiancée, ni aux amis les plus éclairés de ces dames, à personne enfin, si ce n*est* peut-être au fiancé, dont je me souciais très médiocre- ment. Il est vrai (je dois cette remarque à Mlle de 15 Porhoët), il est vrai, dis-je que le fiancé est gentil- homme. . . — Gentleman, s'il vous plaît ! a interrompu Mlle de Porhoët d'un accent sévère. — Gentleman, a repris M. Laubépin, acceptant l'amen- 20 dément ; mais c'est une espèce de gentleman qui ne me va pas.* — Ni à moi, a dit Mlle de Porhoët. Ce sont des drôles de cette espèce, des palefreniers sans mœurs comme celui-ci, que nous vîmes au siècle dernier, sous 25 la conduite de M. le duc de Chartres^ d'alors, sortir des écuries anglaises et préluder à la révolution. — Oh ! s'ils n'avaient fait que préluder à la révolu- tion, dit sentencieusement M. Laubépin, on leur pardon- nerait. 30 — Je vous demande un million d'excuses, mon cher monsieur, mais parlez pour vous ! Au reste, il ne s'agit pas de cela ; veuillez continuer. JEUNE HOMME PAUVRE 179 — Donc, a repris M. Laubépin, voyant qu'on allait généralement à cette noce comme à un convoi mortuaire, je cherchai quelque moyen à la fois honorable et légal, sinon de rendre à M. de Bévallan sa parole, du moins de l'engager à la reprendre. Le procédé était d'autant S plus licite, qu'en mon absence M. de Bévallan avait abu- sé de l'inexpérience de mon excellente amie Mme La- roque et de la mollesse de mon confrère du bourg voisin pour se faire assurer des avantages exorbitants. Sans m'écarter de la lettre des conventions, je réussis à en lo modifier sensiblement l'esprit. Toutefois l'honneur et la parole donnée m'imposaient des limites que je ne pus franchir. Le contrat, malgré tout, restait encore suffi- samment avantageux pour qu'un homme doué de quelque hauteur d'âme et animé d'une véritable tendresse pour 15 la future pût l'accepter avec confiance. M. de Bévallan serait-il cet homme ? Nous dûmes en courir la chance. Je vous avoue que je n'étais pas sans émotion lorsque j*ai commencé ce matin, en face d'un imposant auditoire, la lecture de cet acte irrévocable. 20 — Pour moi, a interrompu Mlle de Porhoët, je n'avais plus une goutte de sang dans les veines. La première partie du contrat faisait même une part si belle à l'enne- mi, que j'ai cru tout perdu. — Sans doute, mademoiselle; mais, comme nous le 25 disons entre augures,^ c'est dans la queue qu'est le venin, in cauda venenum I ^ Il était plaisant, mon ami, de voir la mine de M. de Bévallan et celle de mon confrère de Rennes qui l'assistait, lorsque je suis venu brusquement à démasquer mes batteries. Ils se sont d'abord regar- 30 dés en silence, puis ils ont chuchoté entre eux, enfin ils se sont levés, et, s'approchant de la table devant laquelle l8o LE ROMAN d'UN je siégeais, ils m*ont demandé à voix basse des expli- cations. — Parlez haut, s'il vous plaît, messieurs, leur ai-je dit : il ne faut point de mystère ici. Que voulez-vous ? 5 Le public commençait à prêter l'oreille. M. de Bé- vallan, sans hausser la voix, m'a insinué que ce contrat était une œuvre de méfiance. — Une œuvre de méfiance, monsieur ! ai-je repris du ton le plus élevé de mon organe. Que prétendez-vous 10 dire par là ? Est-ce contre Mme Laroque, contre moi, ou contre mon confrère ici présent, que vous dirigez cette étrange imputation ? — Chut ! silence ! point de bruit ! a dit alors le notaire de Rennes de l'accent le plus discret ; mais, voyons : il 15 était convenu d'abord que le régime dotaP serait écarté. . . — Le régime dotal, monsieur ? Et 011 voyez-vous qu'il soit question ici du régime dotal ? — Allons, mon confrère, vous savez bien que vous le 20 rétablissez par un subterfuge ! — Subterfuge, mon confrère ? Permettez-moi, comme à votre ancien, de vous engager à rayer ce mot de votre vocabulaire ! — Mais enfin, a murmuré M. de Bévallan, on me lie 25 les mains de tous côtés ; on me traite comme un petit garçon. — Comment, monsieur ? Que faisons-nous donc ici à cette heure, selon vous ? est-ce un contrat ou un testa- ment ? Vous oubliez que Mme Laroque est vivante, que 30 monsieur son père est vivant, que vous vous mariez, monsieur, que vous n'héritez pas, . . . pas encore, mon- sieur ! un peu de patience, que diable ! JEUNE HOMME PAUVRE l8l Sur ces mots, Mlle Marguerite s'est levée. — En voilà assez, a-t-elle dit. M. Laubépin, jetez ce contrat au feu. Ma mère, faites rendre à monsieur ses présents. — Puis elle est sortie d'un pas de reine outragée. Mme Laroque l'a suivie. En même temps je lançais le contrat dans la S cheminée. — Monsieur, m'a dit alors M. de Bévallan d'un ton menaçant, il y a là une manœuvre dont j'aurai le secret! — Monsieur, je vais vous le dire, ai-je répondu. Une jeune personne qui s'estime elle-même avec une juste lo fierté avait conçu la crainte que votre recherche ne s'a- dressât uniquement à sa fortune ; elle a voulu s'en as- surer: elle n'en doute plus. J'ai l'honneur de vous saluer. — Là-dessus, mon ami, je suis allé retrouver ces dames, i5 qui m'ont, ma foi ! sauté au cou. Un quart d'heure après, M. de Bévallan quittait le château avec mon con- frère de Rennes. Son départ et sa disgrâce ont eu pour effet inévitable de déchaîner contre lui toutes les langues des domestiques, et son impudente intrigue avec Mlle 20 Hélouin a bientôt éclaté. La jeune demoiselle, déjà suspecte à d'autres titres depuis quelque temps, a de- mandé son congé, et on ne le lui a pas refusé. Il est inutile d'ajouter que ces dames lui assurent une existence honorable. . . Eh bien ! mon garçon, qu'est-ce que vous 25 dites de tout cela ? Est-ce que vous souffrez davantage } Vous êtes pâle comme un mort. . . La vérité est que ces nouvelles inattendues avaient soulevé en moi tant d'émotions à la fois heureuses et pénibles, que je me sentais près de perdre connaissance. 30 M. Laubépin qui doit repartir demain dès l'aurore est revenu ce soir m'adresser ses adieux. Après quelques l82 LE ROMAN D'UN paroles embarrassées de part et d'autre : — Ah ça ! mon cher enfant, m'a-t-il dit, je ne vous interroge pas sur ce qui se passe ici : mais si vous aviez besoin par hasard d'un confident et d'un conseiller, je vous demanderais la 5 préférence. Je ne pouvais, en effet, m'épancher dans un cœur plus ami, ni plus sûr. J'ai fait au digne vieillard un récit détaillé de toutes les circonstances qui ont marqué, depuis mon arrivée au château, mes relations particulières avec lo Mlle Marguerite. Je lui ai même lu quelques pages de ce journal pour mieux lui préciser l'état de ces relations, et aussi l'état de mon âme. A part enfin le secret que j'avais découvert la veille dans les archives de M. Laro- que, je ne lui ai rien caché. i5 Quand j'ai eu terminé. M." Laubépin, dont le front était devenu très soucieux depuis un moment, a repris la pa- role : — Il est inutile de vous dissimuler, mon ami, m'a-t- il dit, qu'en vous envoyant ici, je préméditais de vous unir avec Mlle Laroque. Tout a réussi d'abord au gré .20 de mes vœux. Vos deux cœurs, qui, selon moi, sont dignes l'un de l'autre, n'ont pu se rapprocher sans s'en- tendre ; mais ce bizarre événement, dont la tour d'Elven a été le théâtre romantique, me déconcerte tout à fait, je vous l'avoue. Que diantre ! mon jeune ami, sauter par 25 la fenêtre, au risque de vous casser le cou, c'était, per- mettez-moi de vous le dire, une démonstration très suffi- sante de votre désintéressement : il était très superflu de joindre à cette démarche honorable et délicate le serment solennel de ne jamais épouser cette pauvre enfant à 30 moins d'éventualités^ qu'il est absolument impossible d'espérer. Je me vante d'être homme de ressources, mais je me reconnais entièrement incapable de vous JEUNE HOMME PAUVRE 183 donner deux cent mille francs de rente ou de les ôter à Mlle Laroque ! — Eh bien ! monsieur, conseillez-moi. J'ai confiance en vous plus qu'en moi-même, car je sens que la mauvaise fortune, toujours expose'e au soupçon, a pu irriter chez S moi jusqu'à l'excès les susceptibilite's de l'honneur. Par- lez. M'engagez-vous à oublier le serment indiscret, mais solennel pourtant, qui en ce moment me se'pare seul, je le crois, du bonheur que vous aviez rêvé pour votre fils d'adoption ? lo M. Laubépin s'est levé; ses épais sourcils se sont abaissés sur ses yeux, il a parcouru la chambre à grands pas pendant quelques minutes ; puis, s'arrêtant devant moi et me saisissant la main avec force : — Jeune homme, m'a-t-il dit, il est vrai, je vous aime comme mon enfant; i5 mais, dût votre cœur se briser,^ et le mien avec le vôtre, je ne transigerai pas avec mes principes. Il vaut mieux outre-passer l'honneur que de rester en deçà ^ : en matière de serments, tous^ceux qui ne nous sont pas demandés sous la pointe du couteau ou à la bouche d'un pistolet, il 20 ne faut pas les faire, ou il faut les tenir. Voilà mon avis. — C'est aussi le mien. Je partirai demain avec vous. — Non, Maxime, demeurez encore quelque temps ici. Je ne crois pas aux miracles, mais je crois à Dieu, qui souffre rarement que nous périssions par nos vertus. . . 25 Donnons un délai à la Providence. . . Je sais que je vous demande un grand effort de courage, mais je le réclame formellement de votre amitié. Si dans un mois vous n'avez point reçu de mes nouvelles,^ eh bien, vous par- tirez. 30 Il m'a embrassé, et m'a laissé la conscience tranquille, l'âme désolée. 184 LE ROMAN d'un 12 octobre. Il y a deux jours, j'ai pu sortir de ma retraite et me rendre au château. Je n'avais pas vu Mlle Marguerite depuis l'instant de notre séparation dans la tour d'Elven. 5 Elle était seule dans le salon quand j'y entrai: en me reconnaissant, elle fit un mouvement involontaire comme pour se lever ; puis elle resta immobile, et son visage se teignit soudain d'une pourpre ardente. Cela fut conta- gieux, car je sentis que je rougissais moi-même jusqu'au 10 front. — Comment allez-vous,^ monsieur ? me dit-elle en me tendant la main, et elle prononça ces simples paroles d'un ton de voix si doux, si humble, — hélas ! si tendre, — que j'aurais voulu me mettre à deux genoux devant elle. Cependant il fallut lui répondre sur le ton d'une iS politesse glacée. Elle me regarda douloureusement, puis elle baissa ses grands yeux d'un air de résignation et reprit son travail. Presque au même instant, sa mère la fit appeler auprès de son grand-père, dont l'état devenait très alarmant. 20 Depuis plusieurs jours, il avait perdu la voix et le mouve- ment; la paralysie l'avait envahi presque tout entier. Les dernières lueurs de la vie intellectuelle s'étaient éteintes ; la sensibilité persistait seule avec la souffrance. On ne pouvait douter que la fin du vieillard ne fût 25 proche ; mais la vie avait pris trop fortement possession de ce cœur énergique pour s'en détacher sans une lutte obstinée. Le docteur avait prédit que l'agonie serait longue. Cependant, dès la première apparition du danger, Mme Laroque et sa fille avaient prodigué leurs 30 forces et leurs veilles avec l'abnégation passionnée et l'entrain de dévouement qui sont la vertu spéciale et la JEUNE HOMME PAUVRE 185 gloire de leur sexe. Avant hier dans la soirée, elles suc- combaient à la lassitude et à la fièvre ; nous nous offrîmes, M. Desmarets et moi, pour les suppléer auprès de M. Laroque pendant la nuit qui commençait. Elles con- sentirent à prendre quelques heures de repos. Le doc- 5 teur, très fatigué lui-même, ne tarda pas à m'annoncer qu'il allait se jeter sur un lit dans la pièce voisine. — Je ne suis bon à rien ici, me dit-il ; l'affaire est faite. Vous voyez, il ne souffre même plus, le pauvre bonhomme ! . . . C'est un état de léthargie qui n'a rien de désagréable. . . lo Le réveil sera la mort. . . Ainsi on peut être tranquille. Si vous remarquez quelque changement, vous m'appel- lerez ; mais je ne crois pas que ce soit avant demain. Je crève de sommeil, moi, en attendant ! — Il fit entendre un bâillement sonore, et sortit. Son langage, sa tenue 15 en face de ce mourant, m'avaient choqué. C'est pour- tant un excellent homme ; mais pour rendre à la mort le respect qui lui est dû, il ne faut pas voir seulement la matière brute qu'elle dissout, il faut croire au principe immortel qu'elle dégage. 20 Demeuré seul dans la chambre funèbre, je m'assis vers le pied du lit, dont on avait relevé les rideaux, et j'essayai de lire à la clarté d'une lampe qui était posée près de moi sur une petite table. Le livre me tomba des mains : je ne pouvais penser qu'à la singulière combinaison 25 d'événements qui, après tant d'années, donnait à ce vieillard coupable le petit-fils de sa victime pour témoin et pour protecteur de son dernier sommeil. Puis, au milieu du calme profond de l'heure et du lieu, j'évoquais malgré moi les scènes de tumulte et de violences san- 30 guinaires dont avait été remplie cette existence qui finis- sait. J'en recherchais l'impression lointaine sur le visage l86 LE ROMAN d'un de cet agonisant séculaire, sur ces grands traits dont le pâle relief se dessinait dans l'ombre comme celui d'un masque de plâtre. Je n'y voyais que la gravité et le repos prématurés de la tombe. Par intervalles, je m'ap- 5 prochais du chevet, pour m'assurer que le souffle vital soulevait encore la poitrine affaissée. Enfin, vers le milieu de la nuit, une torpeur irrésistible me gagna, et je m'endormis, le front appuyé sur ma main. Tout à coup je fus réveillé par je ne sais quels froisse- lo ments lugubres ; je levai les yeux, et je sentis passer un frisson dans la moelle de mes os. Le vieillard s'était dressé à demi dans son lit, et il tenait fixé sur moi un regard attentif, étonné, où brillait l'expression d'une vie et d'une intelligence qui jusqu'à cet instant m'avaient été 15 étrangères. Quand mon œil rencontra le sien, le spectre tressaillit ; il étendit ses bras en croix, et me dit d'une voix suppliante, dont le timbre étrange, inconnu, suspen- dit le mouvement de mon cœur : — Monsieur le marquis, pardonnez-moi ! 20 Je voulus me lever, je voulus parler, ce fut en vain. J'étais pétrifié dans mon fauteuil. Après un silence pendant lequel le regard du mourant, toujours enchaîné au mien, n'avait cessé de m'implorer : — Monsieur le marquis, reprit-il, daignez me pardon- 25 ner ! Je trouvai enfin la force d'aller vers lui. A mesure que j'approchais, il se retirait péniblement en arrière, comme pour échapper à un contact effrayant. Je levai une main, et l'abaissant doucement devant ses yeux démesurément 30 ouverts et éperdus de terreur : — Soyez en paix ! lui dis-je, je vous pardonne ! Je n'eus pas achevé ces mots, que ^ sa figure flétrie s'il* JEUNE HOMME PAUVRE 187 himina d'un éclair de joie et de jeunesse. En même temps deux larmes jaillissaient de ses orbites desséchées. Il étendit une main vers moi, puis tout à coup cette main se ferma violemment et se raidit dans l'espace par un geste menaçant ; je vis ses yeux rouler entre ses paupières 5 dilatées, comme si une balle l'eût frappé au cœur. — Oh! l'Anglais! murmura-t-il. — Il retomba aussitôt sur l'oreil- ler comme une masse inerte. Il était mort. J'appelai à la hâte : on accourut. Il fut bientôt en- touré de pieuses larmes et de prières. Pour moi, je me 10 retirai, l'âme profondément troublée par cette scène ex- traordinaire, qui devait demeurer à jamais un secret entre • ce mort et moi. Ce triste événement de famille a fait aussitôt peser sur moi des soins et des devoirs dont j'avais besoin pour 15 justifier à mes propres yeux la prolongation de mon séjour dans cette maison. Il m'est impossible de concevoir en vertu de quels motifs M. Laubépin m'a conseillé de dif- férer mon départ. Que peut-il espérer de ce délai ? Il me semble qu'il a cédé en cette circonstance à une sorte 20 de vague superstition et de faiblesse puérile qui n'au- raient jamais dû ployer un esprit de cette trempe, et aux- quelles j'ai eu tort moi-même de me soumettre. Com- ment n'a-t-il pas compris qu'il m'imposait, avec un surcroît de souffrance inutile, un rôle sans franchise et 25 sans dignité ? Que fais-je ici désormais } N'est-ce pas maintenant qu'on pourrait me reprocher à bon droit de jouer avec des sentiments sacrés ? Ma première entrevue avec Mlle Marguerite avait suffi pour me révéler toute la rigueur, toute l'impossibilité de l'épreuve à laquelle je 30 m'étais condamné, quand la mort de M. Laroque est venue rendre pour quelque temps à mes relations un l8S LE ROMAN d'un peu de naturel, et à mon séjour une sorte de bien- séance. 26 octobre — Rennes. Tout est dit. — Mon Dieu ! que ce lien était fort ! 5 comme il enveloppait tout mon cœur ! comme il l'a dé- chiré en se brisant ! Hier soir, à neuf heures environ, comme j'étais accou- dé sur ma fenêtre ouverte, je fus surpris de voir une faible lumière s'approcher de mon logis à travers les plus 10 sombres allées du parc, et dans une direction que les gens du château n'avaient pas coutume de suivre. Un instant après, on frappa à ma porte, et Mlle de Porhoët entra toute haletante. — Cousin, me dit-elle, j'ai affaire à vous.^ 15 Je la regardai en face. — Il y a un malheur ? dis-je. — Non, ce n'est pas exactement cela. Vous allez au reste en juger. Asseyez-vous. — Mon cher enfant, vous avez passé deux ou trois soirées au château dans le cou- rant de cette semaine : n'avez-vous rien remarqué de nou- 20 veau, de singulier, dans l'attitude de ces dames ? — Rien. — N'avez-vous pas au moins remarqué dans leur phy- sionomie une sorte de sérénité inaccoutumée ? — Peut-être, oui. A part la mélancolie de leur deuil 25 récent, elles m'ont semblé plus calmes, et même plus heureuses qu'autrefois. — Sans doute. D'autres particularités vous auraient frappé, si vous aviez, comme moi, vécu depuis quinze jours dans leur intimité quotidienne. Ainsi j'ai souvent 30 surpris entre elles les signes d'une intelligence secrète, JEUNE HOMME PAUVRE 189 d'une mystérieuse complicité. De plus leurs habitudes se sont sensiblement modifiées. Mme Laroque a mis de côté son brasero^ sa guérite et toutes ses innocentes ma- nies de créole ; elle se lève à des heures fabuleuses, et s'installe dès l'aurore avec Marguerite devant la table de S travail. Toutes deux se sont prises d'un goût passionné pour la broderie, et s'informent de l'argent qu'une femme peut gagner chaque jour avec ce genre d'ouvrage. Bref, il y avait là une énigme dont je m'évertuais vainement à chercher le mot. Ce mot vient de m'être révélé, et, lo quitte à entrer dans vos secrets plus avant qu'il ne vous convient, j'ai cru devoir vous le transmettre sans retard. Sur les protestations d'absolue confiance que je m'em- pressai de lui adresser, Mlle de Porhoët continua, dans son langage doux et ferme : — Mme Aubry est venue me 15 trouver ce soir en catimini ; elle a débuté par me jeter ses vilains bras autour du cou, ce qui m'a fort déplu ; puis, à travers mille jérémiades^ personnelles que je vous épargne, elle m'a suppliée d'arrêter ses parentes sur le bord de leur ruine. Voici ce qu'elle a appris en écou- 20 tant aux portes, selon sa gracieuse habitude : ces dames sollicitent en ce moment l'autorisation d'abandonner tous leurs biens à une congrégation de Rennes, afin de supprimer entre Marguerite et vous l'inégalité de for- tune qui vous sépare. Ne pouvant vous faire riche, elles 25 se font pauvres. Il m'a semblé impossible, mon cousin, de vous laisser ignorer cette détermination, également digne de ces deux âmes généreuses et de ces deux têtes chimériques. Vous m'excuserez d'ajouter que votre de- voir est de rompre ce dessein à tout prix. Quels repen- 30 tirs il prépare infailliblement à nos amies, de quelle res- ponsabilité terrible il vous menace, c'est ce qu'il est inu- igo LE ROMAN D'UN tile de vous dire î vous le comprenez aussi bien que moi à vue du pays.^ Si vous pouviez, mon ami, accepter dès cette heure la main de Marguerite, cela finirait tout le mieux du monde ^ ; mais vous êtes lié à cet égard par un 5 engagement qui, tout aveugle, tout imprudent qu'il ait été, n'en est pas moins obligatoire pour votre honneur. Il ne vous reste donc qu'un parti à prendre : c'est de quitter ce pays sans délai et de couper pied résolument à^ toutes les espérances que votre présence ici a pour lo effet inévitable d'entretenir. Quand vous ne serez plus là, il me sera plus facile de ramener ces deux enfants à la raison. — Eh bien ! je suis prêt ; je vais partir cette nuit même. — C'est bien, reprit-elle. Quand je vous donne ce 15 conseil, mon ami, j'obéis moi-même à une loi d'honneur bien rigoureuse. Vous charmiez les derniers instants de ma longue solitude ; les plus doux attachements de la vie, perdus pour moi depuis tant d'années, vous m'en aviez rendu l'illusion. En vous éloignant, je fais mon 20 dernier sacrifice : il est immense. — Elle se leva et me regarda un moment sans parler. — On n'embrasse pas les jeunes gens à mon âge, reprit-elle en souriant tristement, on les bénit. Adieu, cher enfant, et merci. Que le bon Dieu vous soit en aide ! — Je baisai ses mains trem- 25 blantes, et elle me quitta avec précipitation. Je fis à la hâte mes apprêts de départ, puis j'écrivis quelques lignes à Mme Laroque. Je la suppliais de re- noncer à une résolution dont elle n'avait pu mesurer la portée, et dont j'étais fermement résolu, pour ma part, à 30 ne point me rendre complice. Je lui donnais ma parole, — et elle savait qu'on pouvait y compter, — que je n'ac- cepterais jamais mon bonheur au prix de sa ruine. En JEUNE HOMME PAUVRE I9I terminant, pour mieux la détourner de son projet insen- sé', je lui parlais vaguement d'un avenir prochain où je feignais d'entrevoir des chances de fortune. A minuit, quand tout fut endormi, je dis adieu, un adieu cruel, à ma retraite, à cette vieille tour où j'avais $ tant souffert, — où j'avais tant aimé! — et je me glissai dans le château par une porte dérobée dont on m'avait confié la clef. Je traversai furtivement, comme un cri- minel, les galeries vides et sonores, me guidant de mon mieux dans les ténèbres ; j'arrivai enfin dans le salon où lo je l'avais vue pour la première fois. Elle et sa mère l'avaient quitté depuis une heure à peine ; leur présence récente s'y trahissait encore par un parfum doux et tiède dont je fus subitement enivré. Je cherchai, je touchai la corbeille où sa main avait replacé, peu d'instants au- 15 pai avant, sa broderie commencée. . . Hélas ! mon pauvre cœur ! — Je tombai à genoux devant la place qu'elle oc- cupe, et là, le front battant contre le marbre, je pleurai, je sanglotai comme un enfant. . . Dieu ! que je l'aimais ! Je profitai des dernières heures de la nuit pour me 20 faire conduire secrètement dans la petite ville voisine, où j'ai pris ce matin la voiture de Rennes. Demain soir, je serai à Paris. Pauvreté, solitude, désespoir, — que j'y avais laissés, je vais vous retrouver ! — Dernier rêve de jeunesse, — rêve du ciel, adieu ! 25 Paris. Le lendemain dans la matinée, comme j'allais me rendre au chemin de fer, une voiture de poste entra dans la cour de l'hôtel, et j'en vis descendre le vieil Alain. Son visage s'éclaira quand il m'aperçut. — ^h ! 30 192 LE ROMAN d'un monsieur, quel bonheur ! vous n'êtes point parti ! voici une lettre pour vous. — Je reconnus l'écriture de Laubé- pin. Il me disait en deux lignes que Mlle de Porhoët était gravement malade, et qu'elle me demandait. Je ne 5 pris que le temps de faire changer les chevaux, et je me jetai dans la chaise, après avoir décidé Alain, non sans peine, à y prendre place en face de moi. Je le pressai alors de questions. Je lui fis répéter^ la nouvelle qu'il m'apprit, et qui me semblait inconcevable. Mlle de 10 Porhoët avait reçu la veille, des mains de Laubépin, un pli ministériel qui lui annonçait qu'elle était mise en pleine et entière possession de l'héritage de ses parents d'Espagne. — Et il paraît, ajoutait Alain, qu'elle le doit à monsieur, qui a découvert dans le colombier de vieux 15 papiers auxquels personne ne songeait, et qui ont prouvé le bon droit de la vieille demoiselle. Je ne sais pas ce qu'il y a de vrai là-dedans ; mais, si ça est,- dommage, me suis-je dit, que cette respectable personne se soit mis en tête ses idées de cathédrale, et qu'elle n'en veuille 20 pas démordre, . . . car notez qu'elle tient plus que jamais, monsieur. . . D'abord, au reçu de la nouvelle, elle est, tombée raide sur le parquet, et on l'a crue morte ; mais une heure après elle s'est mise à parler sans fin ni trêve de sa cathédrale, du chœur et de la nef, du chapitre et 25 des chanoines, de l'aile nord et l'aile sud, si bien que pour la calmer il a fallu lui amener un architecte et des maçons, et mettre sur son lit tous les plans de son maudit édifice. Enfin, après trois heures de conversation là- dessus, elle s'est un peu assoupie ; puis, en se réveillant, 30 elle a demandé à voir monsieur, . . . monsieur le marquis (Alain s'inclina en fermant les yeux), et on m'a fait coifrir après lui. Il paraît qu'elle veut consulter mon- sieur sur le jubé. JEUNE HOMME PAUVRE I93 Cet étrange événement me jeta dans une profonde sur- prise. Cependant, à l'aide de mes souvenirs et des dé- tails confus qui m'étaient donnés par Alain, je parvins à en trouver une explication que des renseignements plus positifs devaient bientôt me confirmer. Comme je l'ai 5 dit, l'affaire de la succession de la branche espagnole des Porhoët avait traversé deux phases. Il y avait eu d'abord entre Mlle de Porhoët et une grande maison de Castille un long procès que ma vieille amie avait fini par perdre en dernier ressort ^ : puis un nouveau procès, dans lequel 10 Mlle de Porhoët n'était pas même en cause, s'était élevé, au sujet de la même succession, entre les héritiers espa- gnols et la couronne, qui prétendait que les biens lui étaient dévolus par droit d'aubaine.^ Sur ces entrefaites, tout en poursuivant mes recherches dans les archives des 15 Porhoët, j'avais mis la main, deux mois environ avant mon départ du château, sur une pièce singulière dont je reproduis ici le texte littéral : « Don Philippe,* par la grâce de Dieu, roi de Castille, de Léon, d'Aragon, des Deux-Siciles, de Jérusalem, de 20 Navarre, de Grenade, de Tolède, de Valence, de Galice, de Maïorque, de Séville, de Sardaigne, de Cordoue, de Cadix, de Murcie, de Jaën, des Algarves, d'Algésiras, de Gibraltar, des îles Canaries, des Indes orientales et oc- cidentales, îles et terres fermes de l'Océan, archiduc 25 d'Autriche, duc de Bourgogne, de Brabant et de Milan, comte d'Habsbourg, de Flandre, du Tyrol et de Barcelone seigneur de la Biscaye et de Molina, etc. «A toi, Hervé Jean Jocelyn, sieur de Porhoët-Gaël, comte de Torres Nuevas, etc., qui m'as suivi dans mes 30 royaumes et servi avec une fidélité exemplaire, je promets 194 par faveur spéciale qu'en cas d'extinction de ta descen- dance directe et légitime, les biens de ta maison retour- neront même au détriment des droits de ma couronne, aux descendants directs et légitimes de la branche fran- 5 çaise des Porhoët-Gaël tant qu'il en existera. « Et je prends cet engagement pour moi et mes succes- seurs sur ma foi et parole de roi. 'psy. boire, drink, imbibe. bois, m., wood, trees. boisé, -e, wood y. boiteu-x, -se, lame. bon, m., good, good fellow. bon, -ne, good, good-natured, kind ; excellent, great, able ; à quoi — , to what purpose ; — à rien, good for nothing. bond, m., bound, skip ; en deux — s, at a bound. bonheur, m., good fortune, happi- ness, pleasure. bonhomie, /, good-nature. bonhomme, m., good man, old man. bonjour, 9/., good-day, good-mom- ing. bonnement, simply. bonnet, m., cap. bonté,/., goodness. bord, m., board ; border, side ; à — , on board. bordeaux, zw., claret (wine). bordée,/, broadside. border, border, run along, hem. borner, bound, limit, confine, eut off. botaniste, m., botanist. botte,/, boot. bouche,/, mouth. boucle,/, ring, eu ri. bouder, pout, sulk. boudoir, wz., boudoir, private room. bougie,/, candie, wax-light. bouillonner, bubble. bouleverser, upset, distract, bouquet, m., bouquet, eluster. bourdonnement, /w., humming, tinkling, noise. bourdonner, hum. bourg, m., borough. bourgeois, -e, civil, eommon, homely. bourse, /., ex change ; purse. bout, m.y end, pièce; d'un — à VOCABULARY l'autre, from beginning to end, throughout. bouteille,/., bottle. branchage, m., branches, branche,/., branch. branle, m., swinging, ringing. bras, m., arm. brasero, m., brasier, coal-pan. brave, brave, good, worthy. bravement, bravely, boldly. bravo, m., bravo, brèche,/., breach, gap, deficiency. bref, in short, bref, brève, brief, short. Bretagne,/., Brittany. Breton, -ne, Breton, o£ Brittany. brick, m., brig. bride,/., bridle; tourner — , turn back. brièvement, briefly. brigadier, OT.,sergeant ; — de gen- darmerie, (non-comissioned) po- lice-officer. briller, shine, flash, brique,/., brick, brise,/., breeze. briser, break, shatter. britannique, British. broderie,/., embroidery. brouiller, throw into confusion; se — , fall out, quarrel. broussailles, /., brush-wood. broyer, grind, crush. bruit, m., noise, report ; sans — , noiselessly. brûler, bum, scorch. brumeu-x, -se, foggy, misty. brun, -e, brown. brusque, sudden, rough, sharp. brusquement, abruptly, suddenly, quickly. brusquerie,/., abruptness. brut, -e, raw, crude ; rude. bruyant, -e, noisy. bruyère,/., heath, heather. bu, see boire. buis, m.y box-tree, boxwood. buisson, m., bush, thicket. bureau, m., writing-table, desk. but, m., butt, mark, aim, purpose. buvez, see boire. çà, hère. ça, see cela. cabinet, w/., (small) room, office. cacher (à, from), hide, conceal. cadet, -te, younger. cadre, m., frame ; — de la porte, doorway. . café, m., coffee. cahot, m., jolt. caillou, m., flint, pebble. caisse,/, case, chest. calciner, calcine, bum. calcul, m., calculation. calculer, calculate, study. calibre, m., calibre, size, stamp. calice, m., chalice, calyx. calme, calm. calmer, calm, quiet, soothe; se — , become calm. calomnie,/, calumny, slander. camarade, m.f., comrade. campagne,/, country. camper, camp, encamp ; se — , place one's self. canapé, m., sofa, candeur,/, candor. candide, candid. • canne,/, cane, stick. canon, m., cannon. canot, m., boat, barge. canotier, m., boatman, rower. cantini-er, -ère, sutler, canteen- woman. canton, w., canton, district. cap, VI., cape, head ; mettre — sur, head towards. capacité,/, capacity. capitaine, w., captain. capital, m., capital, fund, sum. VOCABULARY capital, -e, capital, great. capitan, m., bully ; en — , like a bully, roughly. capti-f, ve, m.f., captive, priso- ner. Capucin, -e, m.f.y Capuchin. car, for. caractère, m., character, nature, caractériser, characterize. carafe,/., décanter, bottle. caresse,/., caress. caresser, caress ; flatter, cargaison,/., cargo, carrière,/., career; quarry. carrosse, m., coach, carriage. carte,/., card. carthaginois, -e, Carthaginian. cas, m., case, matter ; value, caser, place, find a place for. casser, break. cataracte,/., cataract, waterfalL cathédrale,/., cathedral. catimini (en), by stealth. cause, /., cause, reason ; être en — , be concerned. causer (à), cause, give. causeu-r, -se, m.f., talker. caustique, caustic. cavalcade,/, cavalcade, ride, cavalier, m., cavalier, gentleman, cave,/., cellar. caverne, cavem, cave, caverneu-x, -se, sepulchral. ce, cet, m., cette,/, this, that. ce, c', this, that, he, she, it ; à — que, as, according to what ; — sont, thèse or those are, they are. ceci, this. céder, to give up ; — à, yield or give way to. cela, ça, that, it, so ; c'est — , that is it, to be sure. célèbre, celebrated. célébrer, celebrate. céleste, celestial. Celte, m., Celt. celtique, Celtic. celui, m., celle, /, he, she, him, her, the one, that ; ci, this one, the latter; — là, that one, the former. cent, m., hundred. centaine,/, a hundred or so ; une — de, a hundred. centime, m., centime, i-ioo franc ; cinq — s, a cent, cependant, yet, however, mean- while. cercle, m., circle. cérémonie, /., ceremony ; en — , in State. cérémonieu-x, -se, ceremonious. certainement, certainly, surely, to be sure. certes, (most) certainly, to be sure. certitude,/, certainty. cerveau, m., brain. cesse,/., ceasing. cesser, cease, stop, chacun, -e, each, each one, every one. chagrin, m., grief, sorrow, trouble. chagriner, grieve, vex, trouble, chaîne,/, chain. chaire,/, pulpit. chaise,/, chaise, chair, seat. chaleur,/, heat, warmth. chambre,/., chamber, room. champ, m., field ; sur le — , im- mediately, on the spot, champêtre, rural, chance, /., chance, risk. chancelant, -e, tottering, wavet- ing, vacillating. chanceler, totter. change, m., change, ex change, changement, m., change. changer (de), change, alter. chanoine, m., canon, chanson,/., song, ditty. chanter, sing ; say. chapeau, m., hat, bonnet. VOCABULARY chapelle,/., chapel. chapitre, w., chapter, chapter- house. chaque, each, every. char, m.., car, chariot. charge,/., charge, load, burden, encumbrance ; position, charger (de, with), charge, load, burden, intrust, charité,/, charity, love, charmant, -e, charming, delight- ful. charme, m., charm, beauty, at- traction, charmer, charm, delight ; lend a charm to. charmille,/, yoke-elm, hedge (of yoke-elm), charrette,/., cart chartrier, m., charter-chest. chasse, /., chase, hunt, hunting, sport chasser, chase, hunt, drive away. chasseur, m., hunter. châssis, m., sash, frame. chat, -te, m.f., cat. châtaignier, m., chestnut-tree. château, m., castle, manor. châtelaine,/, lady of a castle. châtiment, z«., chastisement, pun- ishment. chaud, -e, warm, hot. chauffe,/, warmer, heater. chauffe-pieds, m., foot-warmer. chauffer, warm, heat. chaumière,/, cottage, hut. chaussée,/., causeway. chavirer, upset, capsize. chef, m., chief, head. chemin, m. (de, to), way, road ; — de fer, railway ; — de traverse, cross-road. cheminée,/, chimney, fire-place. chêne, m., oak. ch-er, -ère, dear, fond, chercher, look or search for, seek. 227 beloved, chéri, -e, cherished, dearest, pet. chéti-f, -ve, mean, wretched, sorry. cheval, m.^ horse ; à — , on horse- back. chevaleresque, chivalrous. chevalier, w., knight. chevauchée, /., ride, riding, course, chevelu, -e, hairy, long-haired. chevelure, /., hair, head of hair. chevet, m., bolster, pillow. cheveu, m.^ hair; à — x gris, grey- haired. . chez, at, in, among ; at or in or to the house of ; — soi, at one's house or home, chien, w., dog, hound. chiffre, w., figure, number. chimère,/., chimera, fancy. chimérique, chimerical, fanciful. Chine,/, China. choc, OT., shock, collision, chocolat, w., chocolaté, chœur, w., choir, chorus, choisi, -e, chosen, choice. choisir, choose, sélect. choix, m., choice. choquant, -e, offensive, choquer, shock, strike against: offend. chose,/, thing, affair. chouette,/., owl. chuchoter, whisper. chut, hush ! chute,/, fall. ci, hère, this ; par ci ... par là, hère and there, at intervais, ci-après, hereafter, later. ci-devant, before, formerly. ciel, //. cieux, ciels, m., heaven, sky ; weather. cigare, m., cigar. cil, m., eyelash, lash. cime,/, top, summit. cimetière, m., cemetery. 228 VOCABULARY cinq, five. cinquante, fifty. cintre, m., arch. cintré, -e, arched, circular. circonstance, /., circumstance, oc- casion. circulaire, /., circular, circuler, circulate. cire,/., wax. ciré, -e, waxed, clean. cirer, wax, glaze, clean. cirque, m., circus. ciseau, m., chisel. citer, cite, mention. civiliser, civilize. clair, m., light. clair, -e, clear, bright, light. clairement, clearly, plainly, evi- dently. clairière,/., glade, clearing. clameur, /., clamor, cry ; outcry. clarté,/., brightness, light, classe,/, class. clause,/, clause, condition, stipu- lation. clef,/, key (de, to). client, -e, m.f., client, customer. cligner, wink. clocher, m., steeple, bell-tower; parish. cloître, m.y cloister. cloîtrer (se), cloister or shut up one's self. clos, -e, closed. clôture,/, enclosure, fence. code, m., code, lâw. cœur, m., heart ; stomach. coiffe,/, head-dress. coiffure,/, head-dress. coin, zw., corner, angle, nook. colère,/, anger, rage, fury. collaborateur, m.^ associate, as- sistant. colline,/, hill, hillock. colombier, /«., pigeon-house. colon, z«., colonist, planter. colonie,/, colony. colosse, m., colossus. combat, zw., combat, battle, strug- gle. combattre, combat, fight, fight against. combien, how much, how many ; how. combinaison,/, combination. combiner, combine. combler, fill up; — de, load or overwhelm with. comédie,/, comedy. commandant, m., commander. commandement, /w., command. commander, command, order. comme, as, like, as if, as it were; as well as. commencement, m., commence- ment, beginning. commencer, commence, begin. comment, how, why, what. commentaire, m., comment, re- mark. commerçant, -e, m. /., commer- cial man or woman. commettre, commit. commis, see commettre. commun, -e, common, gênerai, mutual. communauté, /, community ; communion. commune,/, parish. [^ly- communément, commonly, usu- communiquer, communicate, lead, compagne,/, companion. compagnie,/, company ; demoi- selle de — , lady's companion. compagnon, zw., companion. compagnonne, /., female compan- ion. comparer, compare. compensation, /, compensation ; set-ofî. complaire à, please; se — , take pleasure or delight (in). complaisance, /., complacency, readiness to please. VOCABULARY 229 complaisant, -e, obliging. compl-et, -ète, complète, utter. complètement, completely. compléter, complète, fill out ; se — , be or become complète. complice, m.f., accomplice. complicité, /., complicity. compliment, m., compliment, con- gratulation. compliquer, complicate. composer, compose, make up. comprendre, comprehend, under- stand. compris, see comprendre. compromettre, compromise, ex- pose. compte, m., account, part ; pour le — de, on account of, for ; se rendre — de, account for. compter, count, number; intend, rely. comte, m., count. comtesse,/., countess. concentré, -€, concentrated. concerner, concern, relate to. concevoir, conceive, understand ; express. concierge, m.f., door-keeper, por- ter. concilier, conciliate. conclure, conclude. concours, concourse, assembling; coopération. conçu, see concevoir. condamner, condemn, subject. condescendance, /., condescen- sion. condescendre, condescend. condoléance, /., condolence. conduc-teur, -trice, m.f., conJuc- tor, driver ; guard. conduire, conduct, lead, take conduisis, see conduire. conduite,/., conduct. conférence,/., conférence, discus- sion. confesser, confess, acknowledge. confiance,/., confidence, confident, -e, m.f., confidant. confidentiel, -le, confidential. confier, confide, trust, intrust, confirmer, confirm, prove. confondre, confound, mingle, con- fuse; amaze. conforme, conformable, suitable ; peu — , inconsistent, conformer (se) à, conform to, comply with. conformité,/., conformity. confortable, comfortable, agree- able. confrère, m., brother, brother bar- rister. confus, -€, confused, abashed. confusément, confusedly, dimly. congé, m., leave. congédier, dismiss, discharge, conjecturer, conjecture, guess. conjoints, m. pi., husband and wife. connaissance, /., knowledge, ac- quaintance ; consciousness ; — s, knowledge, leaming. connaisseu-r, -se, m.f., connois- seur, judge. connaître, know, be acquainted with. connu, see connaître, conquête,/., conquest. consacrer, consecrate, apply. conscience, /., conscience ; avoir — de, be conscious of ; en — , conscientiously. conscientieu-x, -se, conscien- tious. conseil, m., counsel, advice ; coun- sellor, adviser. conseiller, counsel, advise. conseill-er, -ère, m.f., counsellor, adviser. consentir, consent, consent or as- sent to. conséquemment, consequently, therefore. 230 VOCABULARY conséquent, -e, conséquent, con- sistent ; par — , consequently. conserver, préserve, keep. considérable, considérable, large, of value ; eminent. considérer, consider, esteem. consigner, consign; record. consoler, console, comfort ; se — de, console one's self for. consommé, -e, consummate, per- fect. constant, -e, constant, certain. constater, state ; establish. consterner, strike with consterna- tion, dismay, overwhelm. constituer, constitute, form. construction, /., construction, building. consulter, consult ; se — , reflect. consumer, consume. contact, m., contact, connection. contagieu-x, -se, contagious. conte, m., taie, story. contempler, contemplate, con- sider. contenance,/., countenance, look ; demeanor. contenir, contain, hold, confine; restrain. content, -e (de, with), content, contented, satisfied. contentement, m., contentment, satisfaction. contenter (se) de, content one's self with, be contented or satis- fied with. contenu, w., contents. conter, relate, tell. contester, contest. conteu-r, -se, m. /., teller, story- teller. conteu-r, -se, fond of telling sto- ries, talkative. contiendrai, fut. of contenir. contigu, -è, à, contiguous to, ad- joining. contins, see contenir. continu, -e, continued, continu- ous. continuel, -le, continuai. continuer, continue. contracter, contract, make ; catch. contrainte,/., constraint, restraint. contraire, contrary ; unfavorable. contraire, w., contrary, opposite. contrairement, contrarily, con- trary. contrarier, oppose, thwart ; annoy. contraste, vi., contrast. contraster, contrast. contrat, m., contract, settlement. contre, against, contrary to. contredit, m., contradiction ; sans — , unquestionably. contrée,/., country, région. contre-fort, m., buttress. contre-partie, /., counterpart, re- verse. convaincre, convince. convenable, expédient, proper. convenance, /., convenience, ex- pediency ; fitness ; — s, proprie- ties. convenir; — à, suit, please; — de, agrée, admit ; be proper to. convention, /., agreement, condi- tion. conviens, see convenir. convins, see convenir. convive, m., guest. convoi, m., procession. - convoiter, covet. convoitise, covetousness, lust. convulsi-f, -ve, convulsive. convulsivement, convulsively. copie,/., copy. copier, copy. copieu-x, -se, copious, ample. coquetterie,/., coquetry, affecta- tion. corbeille,/., basket. corde,/, cord, string. cordialement, cordially. cordialité,/, cordiality. VOCABULARY 231 cordon, m., cord, ribbon, twist. corne,/., horn. cornemuse,/., bagpipe. corps, m., body. correction, /., correction, correct- ness. correspondance, /., correspon- dence. corsage, m., body, waist. corsaire, m., corsair, privateer. corvette,/., sloop of war. côte,/., coast, shore; hill. côté, m., side, way, direction, part; à — , by, on one side; à — de, by the side of; à ses —•-s, at one's side ; aux — s de, by the side of ; de — , on (to) one side; de quel — , which way. coteau, w., hillock, hill; declivity. cou, m., neck. couche,/., bed, layer. couché, -e, lying down, reclining. coucher, lay, lay down ; se — , lie down, go to bed. couler, fiow, trickle down, run down. couleur,/., color, pretence. coulis, m., port-cullis; jelly ; vent — , draught of air. coup, m., blow, stroke; — sur — , one after another ; tout à — , ail of a sudden, ail at once, coupable, guilty. coupe,/., cup; eut, feeling. couper, eut, eut across or ofî. cour, /., court, yard ; faire la — à, pay court to. courant, -e, current, présent, courant, m., current, course, stream ; au — de, in the course of; acquainted or conversant " with ; tenir au — , keep up. courber, eurb, bend; se — , bend, stoop. coureur, m., runner; hunter. courir, run, hasten; run about, run or seek after ; be exposed to. couronne,/., crown, wreath. couronner, erown. courroucer, incense, anger, pro- voke. courroux, anger, wrath, rage, cours, m., course, flow; lecture, course,/., course, race, run, run- ning. court, -e, short, brief. courtois, -€, courteous. courtoisie,/., courtesy. coussin, m., eushion. I coussinet, m., small eushion, pil- I low. i couteau, m., knife. coûter, cost; en — , cost, be pain- ful. coûteu-x, -se, expensive, coutume,/., custom, habit; de — , usually, usual ; avoir — de, be accustomed to. couvent, m., couvent, couvrir, cover (de, with) ; drown ; cloud. couvert, see couvrir, craindre, fear, dislike; — de, fear to, be afraid. crainte,/., fear. cramponner (se), cling. crâne, m., skull. craquement, m., cracking, ereak- ing. craquer, crack, creak. cravache,/., riding-whip. cravate,/., cravat, tie. crayon, m., pencil. créance,/, credence; debt, claim. créanci-er, -ère, m./., créditer, crème,/., cream, custard. créole, m./., créole, West Indian. crêpe, m., crape. crépuscule, m., twilight. crête, /., crest. creuser, dig, make hollow. creux, m., hollow. crevasse,/, crevice, gully. crever, burst, die (de, for). 232 VOCABULARY cri, w., cry, shout, scream. crier, cry, cry out. criminel, -le, criminal, unlawful. crise,/., crisis, fit, spell. crisper, contraçt; se — , contract, shrivel (up). croire, believe, think, deem, con- sider; — à, believe in; je (le) crois bien, I should think so. croisade,/., crusade. croiser, cross, omise ; se — avec, pass each other, pass, meet. croisière,/., cruise, cruising party. croissant, -e, increasing, growing. croître, increase, grow. croix,/., cross; en — , in the form of a cross. croquer, craunch, eat up. croûte,/., crust. croyance,/., belief. cru, see croire, cruauté,/., cruelty. crue,/., rising. cruel, -le, cruel, hard, sad. cuirassé, -e, armed with a cuirass. cuire, cook ; faire — , cook, dress. cuivre, m., copper. culbuter, throw down, tum over. culte, m., worship, adoration, cultiver, cultivate. curé, m., rector, parson. curieusement, curiously. curieu-x, -se, curions, curiosité,/., curiosity. cynique, w., cynic. daigner, deign, condescend, dalle, /., slab, flagstone ; — tu- mulaire, grave-stone. dame,/., lady. dangereu-x, -se, dangerous. dans, in, into, with, within, among. danse,/., dance, dancing. danseu-r, -se, »/./., dancer. darder, dart. davantage, more. de, of , f rom, by, with ; as, as a ; than. débarquer, disembark, land. débarras, w., riddance. débarrasser, disembarrass, clear, rid ; se — de, get rid of. débattre, debate ; se — , struggle, strive. déblayer, clear. déborder, overflow, burst forth. debout, up, upright, standing ; se teBir — , stand up. débris, m., ruins, remains, débrouiller, disentangle. début, w., beginning, outset. débuter, begin. deçà, on this side, hère ; en — ^ on this side. décapiter, behead. décéder, decease, die. décence,/., decency. décent, -e, décent, proper. déchaîner, unchain, tum loose. décharné, -e, emaciated, thin, fleshless. déchiffrer, decipher. déchirant, -e, heart-rending, ago- nizing. déchiré, -e, tom, tattered. déchirement, m., rending, anguisk. déchirer, tear, rend ; torture, déchoir, fall. déchu, see déchoir, décidément, decidedly, really. décider, décide or détermine (à, on) ; induce ; se — , make up one's mind (to), décide, settle. décisi-f , -ve, décisive, positive. déclarer, déclare ; denounce. décliner, décline. décombres, m. pL, rubbish. déconcerter, disconcert, baffle. décontenancer, put out of counte- nance, disconcert. VOCABULARY 233 découper, eut out, eut, earve. décourager, discourage, découvert, see découvrir, découverte,/., discovery. découvrir, discover, uncover. décrocher, unhook, take down. dédaigner, disdain, scorn. dédaigneu-x, -se, disdainful. dédain, m., disdain, contempt, scorn. dédale, m., labyrinth, maze. dedans, in, within ; au — , within, at home, déesse, /., goddess. défaillance,/.,- failing, weakness. défaillir, fail, faint. défaut, m., fault, defect. défendre, forbid (de, to) ; se — de, défend one's self from, help. défendu, -e, forbidden. déférence,/., déférence, regard, défiance,/., diffidence, distrust. défiant, -e, distrustful, suspi- cious. défiler, défile, file ofï. définiti-f , -ve, définitive, final ; en définitive, finally, in short, définitivement, definitively, defi- nitely, decidedly. déflorer, deflower ; se — , lose ail its bloom. [deem. dégager, diseng^ge, release; re- dégoût, m.y disgust, distaste, dis- like. dégrader, dégrade, debase. degré, m., degree, extent, step. déguiser, disguise, dehors, tn., outside, exterior ; au — , out, outside, abroad ; en — , without. dehors, outside. déjà, already. déjeuner, m., breakfast, lunch, déjeuner, breakfast, take lunch, delà, beyond ; au — , above, be- yond ; au — de, beyond. délai, m., delay. délation,/., information, accusa- tion. délibéré, -e, deliberate, resolute ; easy. délibérément, deliberately, boldly. délicat, -e, délicate, refined ; diffi- cult. délicatesse, /., delicaey, refine- ment. délicieusement, deliciously. délicieu-x, -se, delicious, delight- ful. délit, m., offence, crime ; en fla- grant — , in the very act. délivrer, deliver, set free, rid. déloyal, -e, dishonest, unfair. déluge, w., déluge. demain, to-morrow. demande,/, demand, request. demander, demand, ask, call for ; require ; — à, ask of or for ; se — , ask one's self, wonder. démarche, gait, walk, step ; pro- ceeding. démasquer, unmask. démêler, disentangle, unravel. démence,/., insanity, madness. démentir, give the lie to, belle. démesurément, excessively, im- moderately. demeure,/, abode, résidence. demeurer, réside, remain, be, be- come. demi, -e, half ; à — , by halves. demi-jour, m., dim light, twilight. demi-sang, m., half-blood, half- breed. [tone. demi-voix, /.; à — , in an under- demoiselle, /., young lady, un- married woman ; — de compa- gnie, lady companion. démon, m., démon, devil. démordre de, give up. dénantir (se) de, give up ; reveal. dénaturer, disfigure, misrepresent. dénigrement, m., disparagement, traducing. 234 VOCABULARY dénoncer, denounce ; announce. dénouer, untie, undo, loosen. dénoûment, m., avant, issue. denrée,/,, commodity, provision. dent, /., tooth; à belles — s, haartily. dentelle, -e, indented, serrated. dentelle,/., laça, laca-work. dénûment, m., destitution. départ, m., departura. département, zw., department, sec- tion. dépasser, pass, go beyond, exceed, surpass. dépêcher (se), make haste. dépendance, /., dapandance, de- pandancy. dépendre, dépend (de, on); taka down. dépenser, spend. dépit, w., spite, vexation. déplacer, displaca, ramova. déplaire à, displaasa. déplorable, déplorable, unfortu- nate. déployer, unfold, display. déplu, see déplaire. déposer, déposa, lay down, place ; leave. dépôt, m., deposit. dépouillement, m., taking out for examination; abstract. dépouiller, despoil, strip ; take out for examination; give an ab- stract of. depuis, since, from, for, after. déranger, dérange, unsettle. dérisoire, derisive, absurd. dérive,/., drift, current. dériver, drift. derni-er, -ère, last. dérobé, -e, stolen; private; à la — , stealthily. dérober (à, from), steal ; hide. dérouler, unroU, unfold. derrière, behind ; de — , hind ; pair dès, from, even from, since; — que, as soon as, whan; — le (la), the (that) very; — le ma- tin, at dawn. désagréable, disagreeable, un- pleasant. désagrément, m., disagreaable- ness, annoyance. désappointement, m., disappoint- ment. désapprouver, disapprove of. désastre, m., disaster. descendance, /., descent, lineage. descendre (de, from), descend, go down, alight; faire — , make descend, let down. descripti-f , -ve, descriptive. désert, m., désert. désert, -e, désert, deserted. désespéré, -e, desparata, discon- solate. désespérer, daspair; drive to de- spair ; se — , be in despair. désespoir, w., despair, grief. déshériter, disinherit. déshonneur, m., dishonor, dis- grâce. déshonorer, dishonor, disgrâce. desideratum, m., {Latin) desidera- tum. désigner, designate, point out. désillusion, /., disillusion. désintéressé, -e, disinterested. désintéressement, m., disinteres- tedness. désir, /»., désire, wish. désirer, désire, wish, want. désolé, -e, desolata, distressed. désordonné, -e, disorderly, inordi- nate. désordre, m., disorder. désormais, henceforth. desséché, -e, dried up, parched. dessécher, dry up. dessein, m., design, purposa, plan. dessin, m., drawing, sketch. VOCABULARY 235 dessiner, draw, sketch, trace ; se — , be outlined, become visible. dessus, on, upon, over; par — , upon, over, above. destin, m., destiny, fate. destinée,/., destiny, fate. destiner, destine, intend. détachement, /«., detachment; in- différence. détacher, detach, unfasten ; break ; se — , become detached, be emitted, fall, leave; appear,rise. détail, m., détail, particular. détailler, détail. détendre, unbend, relax; se — , unbend, give. déterminer, détermine, settle; se — , be determined, détermine, décide. détour, m., turn, turning, winding. détourner, turn aside, divert, dis- suade. détresse,/., distress, grief. détruire, destroy. dette,/, debt. deuil, m., mouming. deux, two, a f ew ; en — , in two, double; tous (toutes) — , both. Deux-Siciles, pr. «., the Two Si- cilies, an old kingdom com- posed of Naples and Sicily. deuxième, second. devancer, go before; anticipate. devant, before, in the présence of ; de — , fore. [fold. développer, develop, spread, un- devenir, become, grow. devienne, see devenir. deviner, divine, guess. devins, see devenir. dévoiler, unveil, discover, reveal. devoir, w., duty; — s, duties, re- spects ; se mettre en — de, set about. devoir, owe, be due, be indebted, be obliged; be to, be likely; must, should, ought. ! dévolu, -e, devolved ; être — à, I devolve on. dévorer, devour, consume; — de Pœil, gaze at. dévouement, m., dévotion, dévouer, dévote, dedicate. devrais, see devoir, diable, m. andinterj., devil, deuce, the deuce; que — , what the deuce. diadème, m., diadem. diamant, m., diamond. diantre, m., (the) deuce. Dieu, m., God. diffamer, defame, slander. différer, defer, put off, delay. difficile, difficult, hard, trying. difficilement, with difficulty. difficulté,/, difficulty. digne, dignified, worthy. dignité,/., dignity, title. digue,/, dike, dam. dilater .(se), dilate, expand. diligence, /., diligence, stage- coach. dimension,/., dimension, size. diminuer, diminish, lessen. dîner, m., dinner, repast. dîner, dine. diplomatie,/, diplomacy. dire, say, tell, speak, relate; c'est- à , that is to say. direct -e, direct, immédiate, directement, directly. direction, /., direction, manage- ment, diriger, direct ; se — , direct one's steps, go or proceed. discipline,/, discipline, training. discours, m., discourse, speech, discr-et, ète, discreet, prudent, considerate. discrètement, discreetly. discuter, discuss. disgrâce,/, disgrâce; displeasure. disgracieu-x, -se, ungracious, awkward, disagreeable. 236 VOCABULARY disjoindre, disjoin. disparaître, disappear. disparu, see disparaître, disposé, -e, disposed, ready. disposer, dispose, incline; — de, order, use. disposition, /., disposition, hu- mor; arrangement, disputer, dispute; le — à, vie with. dissimulation, /., dissimulation, hypocrisy. dissimuler, dissemble, conceal ; se — , conceal from one's self. dissiper, dissipate, scatter ; se — , be dissipated, scatter; pass away. dissoudre, dissolve, distinctement, distinctly. distingué, -e, distinguished, re- fined. distinguer, distinguish, recognize. distraction, /., inattention, ab- sence of mind ; diversion ; par — , inadvertently. distraire, distract, divert. distrait, -e, inattentive, absent- minded. dites, 2 //. ind. and impera. of dire, divers, -e, diverse, varions ; sev- eral. diversion, /., diversion, amuse- ment, divertir, divert, amuse, divertissement, m.^ diversion, en- tertainment. divin, -e, divine, divinité,/., divinity. dix, ten, tenth. dizaine,/., (some) ten ; une — de, ten. docteur, m., doctor. doigt, m., finger; un — de, a little, some. dois, see devoir, doléance,/, complaint, grievance. domaine, m., domain, estate. domesticité, /., domesticity, ser- vitude. domestique, m.f., domestic, ser- vant. domination,/., domination, rule. dominer, dominate, master, rule, command ; get over ; drown (noise) ; overlook. dommage, »/., damage, injury ; pity ; c'est — , it is a pity. dompter, subdue. don, m., gift, présent. donc, then, therefore ; now, pray. donjon, w., donjon, keep. donner, to give, cause ; : — à pen- ser, make (one) think. dont, whose, of whom or which, from whom or which. doré, -e, gilded, golden, yellow. dormir, sleep. dossier, m., back ; papers. dot, m., dowry, marriage-portion. dotal, -e, dotal, of dowry or mar- riage-portion. doter, endow, give a dowry to. doucement, sweetly, gently, soft- ly, pleasantly. douceur, /., sweetness, softness, mildness. douer de, endow with. douleur,/, pain, grief, sorrow. douloureusement, painf ully , grie v- ously. douloureu-x, -se, painf ul, sorrow- ful. doute, m., doubt; sans — , un- doubtedly. douter, doubt ; — de, doubt ; se — de, suspect, think. douteu-x, -se, doubtful, faint. douve,/., moat, ditch. dou-x, -ce, sweet, mild, gentle, easy, pleasant. douzaine,/., dozen; une demi — de, a half dozen. drame, m., drama. VOCABULARY 237 drapeau, m.y flag, colors. dresser, erect, set up, prépare, ar- range ; se — , stand up, stand. droit, right, law, justice; à bon — , rightly, justly ; faire son — , study (the) law; faire — à, right, make a title to ; avoir — à, be entitled to. droit, -e, right, straight, upright. droite, /., right, right side ; à — , on or to the right. drôle, droll, funny, queer, drôle, m., rogue, scoundrel ; fel- low ; — de, droll, queer. druide, m., druid. druidesse,/., druidess. dû, due, see devoir. duc, m., duke. ducal, -e, ducal. duchesse,/., duchess. duplicité, /., duplicity, double dealing. dur, -e, hard, severe. durable, durable, lasting. durant, during, for. durée,/., duration. durer, endure, last, continue. dusse, dût, see devoir. eau,/., water. ébauche,/., sketch. éblouir, dazzle, make dizzy. éblouissement, m., dazzling, dizzi- ness ; flash. ébranlement, m., shaking, agita- tion. ébranler, shake, unsettle. écaille,/, scale, (tortoise-)shell. écarter, to remove, set aside, re- ject ; s' — de, turn (aside) from, départ from. échancré, -e, sloping, hollow. échancrer, slope. échange, m., exchange, barter ; en — de, in exchange for. échanger, exchange, échapper, escape, drop ; — à, es- cape from. échauffer, beat, excite ; s' — , be- come warm or excited. échoir, fall, become due ; — à, fall to the lot of. échu, -e, see échoir, échouer, strand ; s' — , strand, run aground. éclair, m.^ lightning, flash ; cake, éclaircir, clear, clear or brighten up, enlighten ; s' — , become clear, brighten up. éclaircissement, w., clearing up, explanation. éclairer, to light, light up, enlight- en ; s' — , be lighted, be enlight- ened. éclat, m.^ brightness, splendor; burst. éclatant, -e, brilliant, shining. éclater, shine, flash, burst, snap, break out ; be exposed. éclore, open ; hatch. école,/, school, économie,/., economy, saving. écouler (s'), flow or pass away, elapse. écouter, listen, listen to ; — aux portes, eavesdrop. écraser, crush, bruise, ruin, over- come. écrier (s'), cry out, shout, exclaim. écrin, m., casket, jewel-box. écrire, write, write down. écriture,/, writing, hand-writing. écrivis, see écrire, écroulé, -e, crumbling. écrouler (s'), crumble (away), fall in or down. écu, m., crown, shield. écume, /., foam. écumer, foam. écurie,/, stable. écusson, m., escutcheon ; tablet. écuyer, m., rider, horseman. 238 VOCABULARY édifice, »/., édifice, structure. édredon, m., eiderdown (coverlet). éducation,/., éducation, rearing. effacer, efface ; s* — , be effaced, disappear, stand back. effaré, -e, scared, frightened. effectivement, indeed, really. effet, m., effect ; en — , in fact, in- deed ; avoir pour — de, hâve the effect of. effilé, -e, slender, tapering. effleurer, graze, touch (slightly). effluve, m., efiiuvium. effondrer, fall or cave in. efforcer (s'), make an effort, try. effort, m. y effort, exertion, diffi- culty. effrayant, -e, frightful, terrible. effrayer, frighten, alarm. effroyable, frigthful, horrible. effusion,/., effusion, outburst. égal, -e, equal, even, indiffèrent. égal, w., equal ; sans — , une- qualed, unparalleled. également, equally, likewise. égard, m., regard, respect, consi- dération ; à V — de, with regard to, towards ; à tous — s, in eve- ry respect. égarement, m.^ straying, errer; excess. égarer, mislead, lead astray ; s'^, lose one's way. église,/., church. églogue,/., eclogue. égoisme, m., egotism, selfishness. eh, eh 1 ah ! oh ! well ! élan, m., spring, start, impulse. élancé, -e, slender. élancer (s'), rush, spring. ciàrgir, enlarge, widen ; s* — , widen, extend. élémentaire, elementary. élève, m.f., pupil, student. élevé,-e, elevated, high, tall, erect. élever, elevate, raise, bring up ; s' — , rise, increase, amount. elle-même, herself, itself. éloge, m., eulogy, praise. éloigné, -e, removed, distant, far ; tenir — de, keep away from. éloigner, remove, send away, dis- miss ; s' — , go away, move off. éloquemment, eloquently. embarras, m., embarrassment, trouble. embarrassé, -e, embarrassed, em- barrassing, encumbered ; at a loss (to). embarrasser, embarrass, encum- ber, confuse. emblème, m., emblem". embonpoint, w., stoutness,plump- ness. embrasser, embrace, seize ; kiss. embrasure,/., recess, enclosure. émerger, émerge, éminent, -e, eminent, high, con- spicuous. emmener, take or carry away. émouvoir, move, excite, rouse. emparer (s') de, seize, lay hold of. empêcher de, prevent, keep from ; s' — de, refrain from, keep from, help. empêtrer, entangle ; s' — , become entangled. emphatique, emphatic, pompous. empire, m., empire, sway, power. emplacement, m., site, place, lot. emplir, fill. emploi, w., employmeïit, use; po- sition. employer, employ, use. empoisonner, poison, embitter. emportement, m., passion, fit of anger, emporter, carry or take awayj take. , empourprer, purple. empreindre (de, with), imprint, stamp; impress. empressé, -e, eager, eamest. VOCABULARY 239 empressement, m., eageraess. empresser (s') de, hasten or be eager to. emprisonnement, »/., imprison- ment. emprisonner, imprison, confine. emprunté, -e, borrowed, assumed. emprunter, borrow. ému, -e, moved, agitated, ex- cited; in earnest. en, in, into, witiiin; as to; like, as; while, by. en, w./., of or from or by him or her or it or them ; some, any. encadrer, frame, surround. encaisser, pack, sink, embank. enceinte,/., enclosure, circuit. encens, m., incense. enchaîner, chain, fasten. enchanter, enchant, bewitch. enchan-teur, -teresse, m. /., en- chanter; enchantress. enchevêtrement, zw., entangle- ment. enchevêtrer, entangle. enclin, -e, inclined, given. enclore, enclose. enclos, w., enclosure. encolure,/., neck. encombrer, encumber, obstruât, crowd. encore, still, yet, again, also, at least, now, however. encouragement, m., encourage- ment. endormi, -e, asleep, sleeping. endormir, put to sleep; s' — , fall asleep. endroit, m., place, part. énergie,/., energy. énergique, energetic. énergiquement, energetically. enfance,/., infancy, childishness. enfant, tn., infant, child. enfantillage, m., childishness. enfantin, -e, childish. enfermer, enclose, shut up, hem in. enfin, finally, at last, in short. enflammer, inflame, set on fire; s* — , be inflamed, blaze. enfler, inflate, swell, pufî up; s' — , swell, swell up. enfoncer, sink, thrust, drive in; s* — , sink, sink down; pene- trate (dans, into). enfumé, -e, smoked, smoky. engagement, m., engagement, promise. engager, engage, pledge, urge, in- vite, induce; enter; involve (à, in) ; s' — , engage one's self, try ; promise; — dans, enter (into). engendrer, engender, beget. engloutir, ingulf, swallow up. engourdir, benumb. énigme,/., enigma, riddle. enivrer, intoxicate; s' — , get drunk. enjoué, -e, playful. enjouement, m., playfulness. enlacer, interlace, entwine, clasp. enlever, carry or take away. ennemi, -e, m.f., enemy. ennemi, -e, hostile, unfriendly. ennui, m., feeling of tediousness, weariness, vexation. ennuyeu-x, -se, tiresome, tedious, annoying. énorme, enormous, huge, great. enrichir, enrich ; s' — , get rich. enrouler, roll up. enseigne,/., sign, signboàrd. * enseignement, m., instruction, les- son. ensemble, together, ail together. ensevelir, bury. ensuite, afterwards, next, then. entacher, taint, stain. entendre, intend, mean, hear, un- derstand ; faire — , give to un- derstand, intimate ; — parler de, hear (spoken) of; s' — , undei- stand each other, hâve an un- derstanding. 240 VOCABULARY entendu, -e, heard, understood; bien — , be it understood, of course. enter, graft. enterrer, inter, bury. enthousiasme, »/., enthusiasm, rapture, enti-er, -ère, en tire, whole; tout — , entirely, whoUy, altogether. entièrement, entirely, in full. entourage, m., persons around, Company. entourer, surround (de, with). entrailles, /. //., bowels ; feeling. entrain, m., spirit, animation. entraînement, m., spirit, anima- tion, force. entraîner, carry'away. entre, between, among; d* — , from amongst. entrecouper, interrupt, break. entre-croisé, -e, crossing each other, intersecting. entre-croiser (s'), cross each other. entrée, /. (de, to), entrance, ad- mission. entrefaites,/.//.; sur ces — , (in the) meantime. entrelacer, intertwine. entremêler, intermingle. entreprendre, undertake, set about. entreprise, /., enterprise, under- taking, attempt. entrer, enter, come or ^o in; — dans, enter (into). entretenir, hold, keep up, préserve, keep alive ; s' — , entertain, con- verse or talk with. entretenu, see entretenir. entretien, m., conversation, talk. entretienne, see entretenir. entrevoir, catch a glimpse of, see imperfectly. entrevue,/., interview. entr'ouvert, -e, half-open, ajar. entr'ouvrir, half-open, open a lit- tle. envahir, invade, take possession of. envelopper, envelop, wrap up ; s' — de, envelop or surround one's self with. envenimer, envenom, exasperate. enverrais, see envoyer. envers, towards, to, against. envie, /., envy ; porter — à, envy. environ, about. environs, m. pi., environs, neigh- borhood. environner, surround. envisager, look at or upon, con- sider. envoler (s'), fly away. envoyer, send. épais, -se, thick, heavy. épaisseur,/., thickness, depth. épaissir (s'), thicken, become thick. épancher, pour out, open, dis- charge; s' — , unbosom one's self. épargner, spare, save. épaule,/., shoulder. épave,/., wreckage, remuant. épée,/., sword. éperdu, -e, distracted, desperate. éperon, m., spur. éphémère, ephemeral. épier, spy, watch. épine, /, thom. épineu-x, -se, thomy. éploré, -e, in tears, weeping, dis- tressed. époque,/., epoch, time. épouser, marry. époux, m., husband. épreuve,/., trial, proof, test. éprouver, try, expérience, f eel, en- tertain. épuiser, exhaust, test. équipage, m., équipage, outfit. équiper, equip. VOCABULARY 241 équité,/., equity, justice, équivoque, equivocal, ambiguous. érection,/., érection; building, errer, err, wander, stray. érudit, -e, erudite, learned. escalade,/., scaling, climbing. escalier, m., staircase, flight of stairs. escarpé, -€, steep. esclave, m., slave, escorter, escort, accompany. escroquerie,/, swindling. espace, m., space. Espagne,/., Spain. espagnol, -e, Spanish. espèce, /., species, kind; case; présent case, espérance,/., hope, expectation. espérer, hope, hope for, expect. espionner, spy, watch. espoir, m., hope. esprit, m., spirit, ghost ; sensé, mind ; wit ; disposition ; avoir de P — , be intelligent, esquiver (s'), slip away, make off. essayer, try (de, to). essuyer, wipe, wipe away or off. estime,/, esteem. estimer, esteem, estimate. estomper, stump ; blend. et, and. établir, establish, settle, put. établissement, m., establishment, settlement. étage, m., story, flight. étager, place in tiers, étalage, m., display, show, étaler, display, expose to view, spread. étancher, quench. état, m., State, condition ; account, record ; — de service, record (of military service), été, m., summer. éteignis, see éteindre, éteindre, extinguish, put eut; s' — , be extinguished or put out ; become ex tin et ; die away. étendre, extend, stretch, spread; s' — , stretch one's self out, lie down ; extend, étendu, -e, extensive. éternité,/, eternity, étinceler, sparkle, flash, étincelle,/., spark, flash, étiquette,/., étiquette, formality. étoffe,/, stuff, cloth, material. étoile, /., star, étonné, -€, astonished, wondering, strange. étonnement, fw., astonishment, wonder. étonner, astonish, amaze. étouffer, stifle, suÉocate, suppress. étourdir, deafen, make dizzy ; s' — , forget one's troubles, di- vert one's mind. [ness. étourdissement, stunning, dizzi- étrange, strange, odd, unusual. étrangement, strangely. étrang-er, -ère, m.f., stranger, foreigner. étrang-er, -ère, strange, foreign. étrangeté, /,, strangeness. étrangler, strangle. être, be, exist, be at, remain, rest ; — ^ or de, belong to. être, OT., being, créature, étrier, m., stirrup. étroit, -e, narrow, close, scanty. étude,/., study, office, room. étudier, study. évaluer, value, estimate. évangile, m., gospel, évanoui, -e, vanished away. évanouir (s'), vanish, faint, swoon (away). ' évasement, /w., widening, width, opening. évasi-f, -ve, evasive. éveiller, awake, awaken, excite ; s' — , awake, rouse, become aroused. 242 VOCABULARY événement, m., event. éventail, ni., fan. éventualité, /.,, eventuality, con- tingency. évertuer (s'), exert one's self, strive. évidemment, evidently. évident, -e, évident, obvious. éviter, avoid. évoquer, evoke, call up. exactement, exactly, precisely, accurately. exactitude,/., exactness, correct- ness. exagérei, exaggerate. exalter, exalt, magnify ; s' — , ex- alt one's self, become excited. examen, m., examination. examiner, examine, exaspérer, exasperate, provoke. excéder, exceed, go beyond. exceller, excel, surpass. excepté, except. exceptionnellement, exception- ally, only. excès, /«., excess. excessi-f, -ve, excessive, excessivement, excessively. excuse,/., excuse, pardon, excuser, excuse t^r pardon (de, for) ; s' — de, excuse one's self for, apologize for, décline, exécuter, exécute, perform ; draw (up). exemplaire, exemplary. exemple, m., example, exempt, -e, exempt or free (de, from). exercer, exercise, employ, make. exercice, m., exercise, work. exiger, exact, require. exiler, exile, banish. existence, /., existence, living, subsistence. exister, exist, live. exorciser, exorcise, expédient, w., expédient, shift. expédier, dispatch, expier, expiate, atone for. expirant, -e, expiring, dying. expirer, expire, explication,/., explanation. expliquer, explain, account for; s' — , account for, understand. exploit, m., exploit, deed. explorer, explore, explosion,/., explosion, outburst. exposer, expose, make liable. expressi-f, -ve, expressive. exprimer, express, exquis, -e, exquisite, refined. extase,/, ecstasy, rapture. extérieur, -e, exterior, outward. extérieurement, extemally, out- side. extraordinaire, extraordinary, un- usual. extrême, extrême, excessive, extrêmement, extremely. extrémité,/, extremity, end. F fabuleu-x, -se, fabulous. face,/., face, aspect ; en — de, in the face or présence of ; facing, in front of. fâcheux, -se, grievous, sad, un- pleasant. facile, easy, ready. facilement, easily. facilité,/, facility, ease. façon,/., fashion, shape, manner. faculté,/, faculty, power, right. faible, feeble, faint, slight, small, narrow. faible, m., weakness. faiblement, feebly. faillir, fail, be or come near. faim, m., hunger; avoir — , be hungry. faire, do, make, form, constitute, cause, perform, play; draw up. VOCABULARY 243 put; take, give; suit, fit; — à, make, cause; ne — que, do nothing but; se — , be done, etc., be, become, happen. faisceau, m., bundle, cluster. fait, m., fact, act; de — , in fact. faîte, m., top, summit. faites, 2. pi. près. ind. and imper- ative of faire. falaise,/., cliff. falloir, be necessarv; should, must; comme il faut, as it should be, respectable, fameu-x, -se, famous. familiarité,/., familiarity. famili-er, -ère, familiar, usual; tame. famili-er, -ère, m. /., friend (of the family). famille,/, family. fanfaron, -ne, blustering, brag- ging. fange,/, mire; vileness. fangeu-x, -se, miry. fantaisie,/, fancy, caprice, whim. humor; — d'esprit, sally of wit. fantastique, fantastic, imaginary. fantôme, m., phantom, shadow. fardeau, m., burden, farouche, fierce, wild. fasse, see faire, fastueu-x, -se, pompons, magnifi- cent, splendid. fat, VI., fop. fatalement, fatally. fatalité,/, fatality. fatigue,/, weariness. fatiguer, weary, tire, worry. faucille,/, sickle. faudra, see falloir, fausser, pervert; force, faut, see falloir, faute,/, fault, mistake, want; — de, for want of. fauteuil, OT.,arm-chair, easy-chair. fau -X, -sse, false, untrue. faveur,/, favor. favori, -te, favorite. favori, m., whisker. favoriser, favor. fébrile, feverish. fée, fairy. féerique, fairy-like. feignis, see feindre. feindre, feign, prétend. féliciter, felicitate, congratulate. félin, -e, féline. féminin, -e, féminine. femme, /., woman, wife; — de chambre, lady's maid. fendre, split, rend, break. fenêtre,/, window. féodal, -e, feudal. fer, m., iron. ferai, see faire. fermage, ni.y rent (of,a farm), leas- ing. ferme,/, farm. ferme, firm, steady, fixed. fermement, firmly, strongly. fermenter, ferment, work. fermer, shut, close, enclose; se — , shut, close. fermeté, /, firmness. fermief, m., f armer. fermière,/, farmer's wife. ferraille,/, old iron. festin, m., feast, banquet. festonner, festoon, scallop. fête,/, feast, festival, holiday, feu, m., fire, ardor, animation; au — , under fire, tested. feu, -e, (the) late. feuillage, m., foliage. feuille,/, leaf. feuillée, /., foliage, bower. feuillet, m., leaf, sheet, folio. feutre, m., felt, felt hat. février, m., February. fi, fie! fiancé, -e, m.f., betrothed. fiche,/, fish, stake. fidèle, faithful. 244 VOCABULARY fidèlement, faithfuUy, accurately. fidélité,/., fidelity. fiel, m., gall, hatred, malice. fier (se) à, trust to, rely on. fi-er, -ère, proud, dignified ; great. fierté,/., pride. fièvre,/., fever, ague. fiévreu-x, -se, feverish. figuier, m., fig-tree. figure, /., figure, form, face; ap- pearance. figurer, figure, represent; appear; se — , imagine, fil, m., thread. file,/., file, line. filer, spin. filet, m., thread, string, net. filière,/., course, process. fille,/., girl, daughter. fillette,/., little or young girl. fils, m., son. filtrer, filter. fin, m., end, termination. fin, -e, fine, slender, refined, ex- quisite. finalement, finally. finir, finish, end; — de, finish, hâve done. fis, see faire, fixe, fixed, steady. fixement, fixedly, steadily. fixer, fix, settle, appoint; se — , be fixed, fix or establish one's self, settle. fixité,/., fixity, fixedness. flairer, scent, detect. flamboyant, -e, flamboyant, flam- ing. flamboyer, flame, blaze. flamme,/., flame. flanc, m., flank, side. flanquer, flank. flatter, flatter (de, with). flatterie,/., flattery. fléau, m., flail, scourge. flèche,/., arrow. fléchir, bend, bow. flétrir, wither, fade, blight. fleur,/., flower, blossom. fleuve, VI., river. flocon, zw., flake flot, /«., wave, flood ; à — s, in tor- rents. flotter, float, wave, flottille,/., flotilla. foi, /., faith; ma — ! upon my Word ; really ; ajouter — à, give credence to. foin, m., hay. fois, /, time; à la — , tout à la — , at the same time, at once; une — , once ; une bonne — , once for ail. folâtre, playf ul ; un — , a playf ul fellow. folie, /., foUy, madness, mania, passion; foolish thing. follement, foolishly, madly. fonction,/., function, duty, ofiîce. fond, m., bottom, dep^h, centre; end, furthest part, background; au — , at bottom. fonda-teur, -trice, founding. fonds, m., fund, capital, property ; ground. font, see faire, force, /., force, strength, power, emphasis; à — de, by dint or strength of ; de — , by force, forcer, force, compel. forêt, m., forest. forfait, w., crime. formaliste, formai, précise, forme,/., form, shape, figure. formel, -le, formai, express. formellement, formally, express- ly- former, form, make. formule,/, formula, form. formuler, formulate, draw up. fort, -e, strong, powerful, severe; trop — , too much. fort, very, very much, strongly, greatly ; bien — , very much. VOCABULARY 245 fortement, strongly, decidedly, very much. fortuitement, fortuitously, ca- sually, by chance, fortune, /., fortune, chance; bonne — , good luck. fortuné, -e, fortunate, happy. fossé, m., ditch, moat. fou, fol, folle, foolish, mad, wild. fou, folle, m. /., madman, mad woman. foudre, /., lightning, thunder, thunderbolt. foudroyer, thunderstrike, strike dumb. fouetter, whip, strike, lash. fougue,/., fury, fire, ardor. fouille,/., digging, research. fouiller, dig, search. fouillis, /«., jumble, confusion, fouler, tread, trample on, press ; sprain. fourmiller, swarm. fournaise,/., furnace. fournir, fumish, supply. fourré, w., thicket. fourreau, m., sheath ; dress. fourrure,/., fur. foyer, m., hearth, fireside. fracas, w., crash, noise. fragment, m., fragment, pièce, frais, fraîche, fresh, cool, new; freshly, newly, recently. frais, m. y freshness, fresh or cool air. frais, m. pL, expenses, cost. fraise,/., strawberry. franc, m., franc (silver coin worth about twenty cents). franc, -he, frank, candid. français, -e, French. franchement, frankly, candidly. franchir, cross, jump over, pass over, go up. franchise,/., frankness, freedora. frange,/., fringe. frapper (de, with), strike, impress, stamp. fraternel, -le, frateinal. fraternité, /., f ratemity . frayer, open, make ; se — , open, prépare, frégate,/, frigate. frémir, shudder, tremble, quiver. frénésie,/., frenzy. fréquemment, frequently, often. fréquenter, fréquent, frère, m., brother. fréter, charter, hire. frileu-x, -se, chilly. fripon, -ne, m./,, rogue, rascaL frisson, m. shudder, shivering. frivole, frivolous. froid, -e, cold. froidement, coldly. froideur,/, coldness. froissement, m., bruising, clash- ing, rustling. froisser, bruise, wound, rumple. froncer, contract, frown. front, zw., forehead, brow, face, frottement, m., rubbing, friction, frotter, rub. fruste, defaced, deformed. fugiti-f, -ve, fugitive. fuir, flee, shun, disappear. fumée,/., smoke ; bubble. fumer, smoke. fumier, m., dunghill, ash-mound. funèbre, funeral. funérailles, / //., funeral. funeste, fatal, baneful. fureur,/, fury, rage, frenzy. furieu-x,,-se, furious. furti-f, -ve, furtive. furtivement, f urtively, by stealth. fusiller, shoot, futaie,/,, wood, forest. futur, -e, future, intended. futur, -e, m./., intended, future husband or wife. 246 VOCABULARY gage, m., pledge, token. gagner, gain, reach, earn, win. gai, -e, gay, cheerful, pleasant. gaiement, gayly, cheerfully, freely. gaieté,/., gayety, liveliness. gaîne, /., case, sheath. gaîté = gaieté, gala, m., gala, feast; de — , gala- day. galant, -e, gallant, polite. galerie,/., gallery, passage. galop, m., gallop; au petit — , in a canter. galoper, gallop, run. gant, m., gauntlet, glove. garantie,/., guaranty. garantir, guarantee, assure, pré- serve; se — de, guarantee or protect one's self from. garçon, m., boy. garde, /., guard, keeping, watch; n'avoir — de, be far from, not to care to; en — , on one's guard. garde, m., guard; — de corps, guard-room ; — du corps, body- guard. garde-malade, vt.f., sick-nurse. garder, guard, keep, préserve, maintain; se — de, guard against, take care not to. gardien, -ne, m. /., guardian, keeper. garnison,/., garrison. gars, gas, m., boy, fello\y. gâter, spoil, vi^ear. gauche,/., left, left hand or side; à (de) — , on or to the left. gauchement, awkwardly. gaucherie,/., awkwardness, blun- der. gaule, /, pôle, switch. gaz, m., gas. gazon, w., grass, turf. gelé, -e, /., frozen, cold. geler, freeze. gémissement, m., groan. gênant, -e, troublesome, embar- rassing. gendarmerie,/., gendarmery, po- lice. gêne, /., trouble, inconvenience^, want. gêner, trouble, inconvenience. généralement, generally. généreu-x, -se, generous. génie,/., genius. genou, m., knee; — x, knees, lap; à — X, on one's knees; se mettre à deux — x, kneel down. genre, m., kind. gens, w./. //., people; servants. gentil, -le, nice, pretty. gentilhomme, m., nobleman. gérant, m., manager. geste, m., gesture, motion. gestion,/., management. gigantesque, gigantic. givre, w., hoar-frost, rime. glace,/, ice; glass, mirror. glacé, -e, icy, cold. glissant, -e, slipping, slippery. glisser, slip, glide, slide; se — , slip, glide. gloire,/, glory, pride. glorieu-x, -se, glorious. golfe, w., gulf. gond, m., hinge. gonfler, swell. gorge,/, throat, défile, ravine. gorgée,/, draught, mouthful. gouffre, m., gulf, whirlpool. gourmand, -e, m.f., glutton. goût, m., taste, liking; style. goûter, m. y lunch, luncheon. goûter, taste, enjoy; — à, taste. goutte,/, drop. gouvernement, m., govemment. grâce, /., grâce, charm; favor; thank(s). [fully. gracieusement, graciously, grâce- VOCABULARY 247 gracieu-x, -se, gracious, graceful, pleasant. gradin, m., tier, step. grain, ///., grain, particle. grand, -e, great, large, heavy, tall; noble; — peine, much difficulty. grandement, greatly. grandeur,/"., greatness. grand-père, ///., grandfather. granit, m., granité, grappin, ;//., grapnel, grappling- iron. gras, -se, fat, rich^ heavy, thick. grasseyer, speak thick. gratification,/., gratuity, gif t. gratifier, favor, confer. gratuit, -e, gratuitous, free. grave, grave; heavy, deep. gravement, gravely, seriously. gravir, climb. gravité,/., gravity. gré, m., taste, pleasure, satisfac- tion, liking; will; à SOn — , to one's taste or liking ; au — de, according to; bon — mal — , willing or unwilling; de SOn — , willingly ; of one's consent ; sa- voir — de, be grateful for. grêle, slender. grelotter, shiver, tremble. Grenoble, town in Southern France, grever (de, with), burden, en- cumber. grièvement, seriously, severely. grille,/, grate, (iron) gâte, gris, -e, gray. grisâtre, grayish. grommeler, grumble, growl. grondement, m., roaring, rumb- ling. gronder, grumble, rumble ; scold. gros, -se, big, large, stout, heavy. grossi-er, -ère, coarse, rough, plain. groupe,/., group, crowd. guère, much ; ne ... —, hardly. guérite,/, sentry-box. guerre, /, war. guerri-er, -ère, warlike, martial. guerri-er, -ère, w./, warrior. guider, guide. guinée,/, guinea. habile, able, clever. habileté,/, ability, skill. habiller, dress, dress up; s' — , dress one's self, dress. habit, m., coat, dress-coat. habitant, m., /., iuhabitant, occu- pant. habiter, inhabit, live in; — dans, live in. habitude,/, habit; familiarity. habitué, m.f., fréquenter. habituel, -le, habituai, usual. habituellement, habitually, usu- ally. habituer, habituate, accustom. 'haie,/, hedge. Une; se ranger en — , form a Une. 'haine,/, hatred, spite. *haineu-x, -se, hateful, spiteful. 'haïr, hâte, detest. 'haïssable, hateful, détestable. 'hâle, m., sunburn, tan. haleine,/, breath. 'haletant, -e, panting, out of breath. 'haleter, pant, gasp for breath. 'halte,/, hait, stop. 'hardi, -e, bold, daring. 'hardiment, boldly. harmonieu-x, -se, harmonious. 'harpe,/, harp. 'harponner, harpoon. 'hasard, m., hazard, chance, acci- dent; au — , at random; par — , perchance, by chance; à tout — , at ail events. 248 VOCABULARY 'hasarder, hazard, risk. 'hâte, /., haste; à la — , hastily; avoir — , make haste. 'hâter, hasten ; se — , hasten, make haste. 'hâtif, -ve, hasty, prématuré, 'hausser, raise, shrug. 'haut, -e, high, lof ty ; loud, aloud ; là , up there, above; tout — , aloud. 'haut, m., top, height. 'hautain, -e, haughty, proud. 'hauteur, /., height, élévation; haughtiness. hébété, -e, stupefied, stupid. hébéter, stupefy. hélas, alas! ah! oh! hémicycle, m., hémicycle, semi- circle. herbe,/., herb, grass. héréditaire, hereditary. héritage, w., héritage, inheritance. hériter de, inherit. hériti-er, -ère, /«./., heir, heiress. hermine,/., ermine. héroïque, heroic. héroïsme, m., heroism. 'héros, w., hero. hésiter, hesitate. hêtre, m., beech, beech-tree. heure, /., hour, time, o'clock ; de bonne — , early; tout à V — , just now. heureusement, happily, fortu- nately. heureu-x, -se, happy, fortunate; agreeable, favorable, 'heurter, hit or run against, knock. 'hibou, m., owl. hier, yesterday; d' — , only yes- terday. hiérarchie,/., hierarchy. hilarité,/., hilarity. hippodrome, m., hippodrome, race-course, 'hisser (se), raise one's self, histoire,/., history. hiver, m., winter. 'hocher, shake, toss. hommage, m., homage, respect; rendre — à, pay homage to. homme, m., man. 'hon, hum! bah! what! honnête, honest, modest, pure.- honnête, m., honesty, purity. honneur, /, honor ; faire — à, do honor (crédit) to. honoraires, m. pL, fee, salary. honorer, honor, do honor to, f avor. 'honte,/., shame, disgrâce. ' honteusement j shamefully, dis- gracefully. 'honteu-x, -se, ashamed; shame- ful. horizon, m., horizon, view. horreur,/., horror. 'hors de, out of, beyond ; — de soi, beside one's self. hostilité, /., hostility. hôte, m., host, guest. hôtel, w., hôtel, house, mansion. 'hourra, m., hurrah ! 'huit, eight. humain, -e, human. humanité,/, humanity. humble, humble, quiet. humblement, humbly. humeur,/., humor, temper, dispo- sition, ill-humor, ill-temper. humide, /»., humid, moist, wet, watery. humilier, humiliate, humble, humilité,/, humility. 'hune,/., hune, top. hymen, m., hymen, marriage. hypocrisie,/, hypocrisy. hypocrite, hypocritical. hypothèque,/, mortgage. ici, hère. idée,/, idea, notion. idylle,/., idyl. VOCABULARY 249 ignominie,/., ignominy, shame. ignorer, be ignorant of, not to know. île,/., isle, island. illuminé, -e, illumined, lit up. illuminer (s'), be illuminât ed, brighten up. illusoire, illusory, illusive. illustre, illustrions, celebrated. illustrer, make illustrions, îlot, f«., islet. image,/., image, picture. imaginaire, imaginary. imaginer, imagine, immédiatement, immediately. ense, immense, enormous, vast, extensive. immobile, immovable, motionless. immobili-er, -ère, real. immobilité,/., immobility. immoler, immolate, sacrifice. immortalité,/, immortality. immortel, -le, immortal. immuable, immutable, unchange- able. imparfaitement, imperfectly. impassibilité,/, impassibility. impassible, impassible, undis- turbed. impatience, /, impatience, long- ing. impatient, -e, impatient, restless. impérieu-x, -se, imperious. impétueu-x, -se, impetuous, rapid. impétuosité, /, impetuosity. impitoyable, pitiless. implorer, implore, call for. importance, /., importance, con- séquence. importer, import, be of impor- tance or concern, matter ; n'im- porte, no matter ; peu — , it matters little. importuné, -e, importunate, trou- blesome. importuner, importune, trouble. imposant, -e, imposing, com- manding. imposer à, impose on, force upon, awe. impossibilité, /., impossibility. imprévu, m., unexpectedness. imprimer, impress (à, on), improvisé, -e, improvised. improviser, speak or deliver ex- tempore. imprudent, -e, imprudent, indis- creet. [less. impudent, -e, impudent, shame- impunément, with impunity. imputation, /, charge, imputa- tion, inaccoutumé, -e, unaccustomed. inaliénable, inaliénable, untrans- ferable. inaltéré, -e, unaltered, unchanged. inaptitude, /., inaptitude, unfit- ness. inattendu, -e, unexpected. inattenti-f , -ve, inattentive. inaugurer, inaugurate. incendie,/., fire, conflagration. incertain, -e, uncertain. incertitude, /., uncertainty,. sus- pense, incident, m., incident, occurrence, incivil, -e, uncivil. inclination,/, inclination, bow. incliner (s'), incline, bow; be in- clined. incommode, inconvénient, uncom- fortable. incompétence, incompétence, in- ability. incompl-et, -ète, incomplète, incomplètement, incompletely. inconcevable, inconceivable. inconciliable, irreconcilable. inconnu, -e, unknown, strange. inconsidéré, -e, inconsiderate, rash. inconvénient, m., inconvenience, disadvantage. 250 VOCABULARY incrusté, -e, incrusted, inlaid. I inculte, uncultivated. incurie,/., carelessness. | indécis, -e, undecided, doubtful, ; uncertain. indéâni, -e, indefinite. indéfinissable, indefinable. indépendant, -e, indépendant, indicible, unspeakable, inexpres- sible. indien, -ne, Indian. indifférence, f., indifférence, un- concem. indigence,/., indigence, poverty. indigne, unworthy. indigner, make indignant, indignité,/., indignity. indiquer, indicate, show, indiscr-et, -ete, indiscreet. individu, w., individual. industrie,/, industry, skill, trick- ery. inébranlable, unshaken, immov- able. inégalité, /., inequality. inerte, inert, ILfeless. inespéré, -e, unhoped for, unex- pxected. inévitablement, inevitably, inexprimable, inexpressible. infaillible, infallible, sure, insur- mountable. infailliblement, infallibly. infâme, infamous. inférieur, -e, inferior. infidélité,/., infidelity, unfaithful- ness. infini, w., infinité. infini, -e, infinité. infiniment, infinitely, extremely. infirme, infirm, feeble; disabled. in^ger à, inflict on. influent, -e, influential. informer, inf orm ; s' — de, inquire into. infortune,/, misfortune. infortuné, -e, unfortunate. infructueu-x, -se, fruitless, un- availing. ingénieur, m., engineer. ingénieu-x, -se, ingenious. ingrat, -e, ungratef ul, thankless. inhabile, unskilful, unfit. inimitié,/, enmity, hatred. injuste, unjust. inoffensi-f, -ve, inoffensive, inonder (de,with), inundate, dél- uge, cover. inqui-et, -ète, uneasy, restless, inquiétant, -e, disquieting, alarm- ing. inquiéter, disquiet, alarm. inquiétude,/., uneasiness, anxiety. inquisiteur, inquisitive, searching. inscription, /, inscription; san3 — , uninscribed. insecte, w., insect. insensé, -e, insane, mad, foolish. insinuer, insinuaie, insistance,/, insistence. insister, insist. insouciant, -e, careless, reckless. inspirer, inspire (de, with). installer, install, place; s' — , install or seat one's self, instamment, eamestly, urgeatly. instance,/, entreaty. instant, fw., instant, moment; d* — en — , from time to tune, instituer, institute, appoint institutrice, /, govemess. instruire (de), instruct (as *o). inform (of). insuccès, m., lack of success, fs^ll ure. insuffisant, insufiicient. insurger (s'), rebel. intact, -e, intact, sound. intégral, -e, intégral, entire, intégralement, rn full, entirely. intellectuel, -le, intellectual. intendant, »;., steward; guardian. intensité,/, intensity. intention,/, intention, purpose. VOCABULARY 251 intéressant, -e, interesting, intéressé, -e, m. /., interested party. intéresser, interest. intérêt, m., interest, concem. intérieur, -e, interior, inner. intérieur, m., interior, inside. interlocu-teur, -trice, m. /., in- terlocutor, speaker, interminable, interminable, ènd- less. intermittent, -e, intermittent, in- tervening. interprète, m.y interpréter, ex- pounder. interpréter, interpret. interrogati-f, -ve, interrogative, of interrogation, interroger, interrogate, question, interrompre, interrupt, break off ; s' — , break off, stop, interstice, w., interstice, open- ing. intervalle, m., interval ; par — s, at intervais. intervenir, intervene, happen, oc- cur. intervertir, invert, change, intime, intimate, inmost. intimider, intimidate. intimité, /., intimacy, connection, intrépide, intrepid, fearless. intrigue,/., intrigue, plot, introduire, introduce, conduct. inutile (de, to), useless, imneces- sary. inutilité,/., inutility, uselessness. inventaire, m., inventory. inventer, invent, imagine, investir, invest ; intrust, inviter, invite, ask. involontaire, involuntary. irai, see aller, iris, m., iris, iris-root, irisé, -e, irised, variegated. ironie,/., irony. ironique, ironic(al). irradié, -e, irradiated. irrécusable, undeniable. irréflexion,/., thoughtlessness. irréguli-er, -ère, irregular. irréprochable, irreproachable. irriter, irritate, anger, provoke, excite. isolé, -e, isolated, lonely. , isolement, w., isolation, loneli- ness. issu, -e, sprung, descended. issue,/., issue, outlet. Italie,/., Italy. Italien, -ne, m.f., Itaiian. italien, -ne,. Itaiian. ivoire, m., ivory. ivre, drunk, intoxicated. ivresse, /., drunkenness, intoxi- cation. jabot, m., frill (of a shirt). jacobin, -e, Jacobinic. jaillir, dart up, burst forth, flash. jais, w., jet. jalousie,/., jealousy. jalou-x, -se, jealous. jamais, never, ever ; à — , forever. jambe,/., leg. jaquette,/., jacket. jardin, m., garden. jaune, yellow. jérémiade, /., Jeremiad, lamen- tation. jet, m., jet, throw, shoot, ray. jeter, throw, cast, throw away. jeu, m., play, game, sport. jeudi, zw., Thursday. jeune, young. jeiiner, fast. jeunesse,/., youth. ^ joie,/., joy, delight. joindre, join, add ; se — , be added, join. joli, -e, pretty, nice ; comfortable. joncher, strew (de, with). 252 VOCABULARY joue,/., cheek. jouer, play, perform ; faire — , hâve played ; se — , play, wan- ton ; — de, play on or with. jouet, m., plaything, sport. joueu-r, -se, player, gambler. joug, m., yoke. jouir.de, enjoy. jouissance,/., enjoyment. jour, m., day*, light. journal, m., journal, diary. journée,/, day. jovialité,/., joviality. joyau, m.y jewel. joyeusement, joyously, joyfully. joyeu-x, -se, joyous, joyful, mer- ry, cheerful. jubé, w., lobby, lof t. juge, w., judge. jugement, m., judgment. juger, judge, deem, think cf. juillet, m., July. jupe,/., skirt, petticoat. jurer, swear. juridiction,/., jurisdiction, tribu- nal. jusque, to, as (so) far as ; until ; jus- qu'à, to, even to, even, until; jusqu'à ce que, until ; jusqu'ici, so far, hitherto ; là, so far, till then. juste, just, right, true. justement, justly. justifier, justify, vindicate. kermesse, /., parish or church fair. kiosque, m., kiosk, pavillon. là, there, then ; de — , f rom that time ; ce sont — , thèse are. là-bas, over there, yonder. labeur, »,., labor, work, toil. laborieu-x, -se, laborious. labourer, plow, till. labyrinthe, m., labyrinth, maze. lac, w., lake. lâche, cowardly man. lâche, m. /"., coward. lâcher, loosen, let go. lâcheté, /., cowardice, cowardly act. lacis, w., network. là-dedans, in there, within. là-dessus, upon that, thereupon. lagune,/., lagoon. laid, -e, ugly. laisser, let, permit, leave; ne pas — de or que de, not to cease or f ail to ; — faire, leave (let) alone ; laissez donc, leave (that) alone, nonsense. lambeau, m., shred, strip, pièce, lame,/, blade, plate. lamentable, lamentable, distress- ing. lampe,/, lamp. lancer, dart, throw, cast, hurl ; se — , launch, launch out. lande, /., tract of (waste) land, moor. langage, m., language. langue,/, tongue. langueur,/, languor. languir, languish. lanterne,/, lantern. large, large, wide, broad, libéral, largement, largely, widely, abun- dantly. larme,/, tear. las, -se, tired, fatigued, weary. lassitude,/, lassitude, weariness. laver, wash. lecture, /., reading, perusal. ledit, w., the said. légalement, legally. légataire, w./., legatee. légendaire, w., legendary. légende,/, legend, story. VOCABULARY 253 lég-er, -ère, light, slight, légèrement, lightly, slightly. légèreté,/., lightness, levity. légitime, legitimate, just, rightful. légitimer, legitimate. léguer, leave, bequeath. lendemain, w., following or next day. lent, -e, slow. lentement, slowly. léonin, -e, léonine. lequel, w., who, which, whom, that. lestement, quickly, lightly. lester, ballast. léthargie,/., lethargy. lettre,/, letter. lettré, -e, w./., lettered, learned, scholar. levain, m., leaven. levé, -e, up ; se tenir — , sit up. lever, raise, shrug ; upheave ; se — , rise, get up. lèvre,/, lip. lézard, »z., lizard. liane,/, creeper. liard, m., farthing. liasse,/, bundle, file. liberté,/, liberty, freedom, ease. libre, free, unrestrained. licite, lawful, allowable. lien, m., bond. lier, bind. lierre, w., ivy. lieu, m.^ place, room, occasion ; en premier — , in the first place; avoir — , take place, hâve reason (de, to) ; y avoir — , be expédient ; tenir — de, fill or take the place of. lieue,/, league. ligne,/, line, path, plane. lilas, w., lilac. limite,/, limit. limpide, limpid, clear. linge, m., linen, cloth. [tlement. liquidation, /., liquidation, set- liquider, liquidate, settle, wind up. lire, read. lisière, border, edge, skirt. lit, m., bed, bedstead. litanie,/., litany, endless story. litière,/., litter, straw ; faire — de, waste, destroy. litige, m. y contest, dispute, littéraire, literary. littéral, -e, literal. littéralement, literally. livide, livid. livre, /., pound, livre (old coin), franc, livrée,/, livery. livrer, deliver, give, betray, con- fide; fight; se — , be fought or waged, fight, wage. locataire, m.f., tenant, lodger. loge,/, lodge ; box, apartment. logement, m., lodging. logis, m. y house, lodging, home; au — , at home, home, loi,/, law. loin, far, far off or back ; de — , from afar. lointain, -e, distant, remote. lointain, m.., distance, loisir, m.., leisure, time ; à — , at leisure. long, -ue, long. long, w., length ; le — de, along. longtemps, a long time, long ; dès or depuis — , long since, for a long time. longueur,/, length. lors, then ; — même que, even if, even though. lorsque, when. louable praiseworthy, commend- able. louer, praise, commend ; se — de, be pleased with. lourd, -e, heavy, duU. lourdement, heavily. loyal, -e, loyal, honest, faithful. 54 VOCABULARY loyauté,/., honesty, faimess. lu, see lire. lucrati-f, -ve, lucrative, lueur,/., glimmer, light. lugubre, moumful, dismal. lugubrement, moumfully, dis- mally. lui-même, himself, itself. luire, shine. lumière,/., light. lumineu-x, -se, luminous. lundi, m., Monday. lune,/., moon. lus, see lire. lustré, -e, lustrous, glossy. lutte,/, struggle, contest. lutter, struggle. luxe, m., luxury. lyrique, lyric(al). maçon, m., mason. maçonner, build, wall up. Madame,/., Madam, Mrs., Mis- tress. Mademoiselle,/, Miss. madone,/, madonna. madré, -e, cunning, crafty. magique, magie. magnanime, magnanimous. magnifique, magnificent. mai, m., May, maigre, meagre, lean, scanty, poor, sorry. main,/, hand ; mettre la — sur, lay one's hand upon, find. maintenant, now. maintenir, maintain, keep, pré- serve. Maïorque, pr. «., Majorca, one of the Balearic islands. mais, but, why, well. maison,/, house. maisonnette, /., small house. maître, m., mas ter, owner. maîtresse,/, mistress. majesté,/, majesty. mal, m., ill, evil, hann. mal, ill, badly, bad, amiss ; plus — , worse. malade, ill, sick. malade, m. /, sick person, inva- lid. maladie, /., malady, illness, in- firmity ; — noire, hypochondria, blues, maladi-f, -ve, sickly, morbid. maladroit, -e, awkward. maladroitement, awkwardly, un- wisely. malaise, w., uneasiness, uncom- fortableness. malavisé, -e, ill-advised. mâle, maie, masculine, manly. mâle, m., maie, man. malencontreu-x, -se, unlucky. malentendu, m., misunderstand- ing. malfaisant, -e, mischievous, mal- evolent. malgré, in spite of, notwith- standing. malheur, m., misfortune. malheureusement, unfortunately, unhappily. malheureu-x, -se, unfortunate, unhappy. malice,/., malice, malignity. malignité,/, malignity. mal-in, -igné, malignant, mali- cious. malsain, -e, unhealthy, unwhole- some. malveillance,/, malevolence, ill- will. mander, send for. manger, eat. mangeur, m., eater. manie,/, mania, madness, eccen- tricity. manière,/, manner, way. manifeste, manifest, évident. VOCABULARY ■55 manifestement, manifestly, evi- dently. manifester, manifest, show, dis- play. manœuvre, /., maneuvre, move, tactics. manqué, -e, defective, imperfect; être — , be a failure. manquer, fail ; — à, fail, lack, be wanting ; — de, lack, want for. mansarde, y., garret. manteau, w., mantle, cloak. manuscrit, m.\ manuscript. marais, m., marsh. marbre, w., marble. marche, y., march, walk, ride. journey, way, step ; en — , on the march, walking; mettre en — , march ; ouvrir la — , lead the way. marché, m., market, sale, bargain ; bon — , cheapness ; faire bon — de, hold or sell cheap, marchepied, m., foot-boàrd, step. marcher, walk. mardi, w., Tuesday. marécage, w., marsh. marécageu-x, -se, marshy. marge,/., margin ; time. marguerite,/., daisy. mari, w., husband. mariage, vi., marriage. marier, marry, give in marriage; se — , marry, get married. marin, -e, marine, sea. marin, m., mariner, sailor, sea- man. marine,/., navigation, navy ; sea- affairs ; sea-piece. marquant, -e, striking. marque,/., mark, token. marqué, -e, marked, decided. marquer, mark, indicate, appoint, marqueter, speckle, checker ; in- lay. marquisat, w., marquisate. marquise,/., marchioness. marronnier, m., chestnut-tree. Marseille, pr. «., Marseilles. martyre, w., martyrdom. masque, m., mask. masse,/., mass, heap. massi-f, -ve, massive, massif, m., group, clump;thicket. masure,/., tumbledown building, hut. mater, mast, set up, raise ; rear. matériel, -le, material, rude, coarse. matière, /., matter, material, subject, cause, case, matin, m.^ morning ; de grand — , very early; dès le — , at day- break. matinal, -e, moming, early. matinée,/., morning. matines,/.//., matins, maudire, curse. maudit, -e, cursed, confounded. mausolée, m., mausoleum. maussade, sullen, cross, disagree- able. mauvais, -e, bad, evil, wicked; unfair ; poor, sorry. méchant, -e, wicked, bad, naughty, vicions, méconnaissable, unrecognizable. méconnaître, fail to recognize, disregard. mécontent, -e, discontented, dis- pleased. mécontentement, discontent, dis- pleasure. médecin, m., physician. "* médiocre, médiocre, ordinary. médiocrement, moderately, indif- ferently. méditer, meditate, meditate on; — de, contemplate. méfiance,/., mistrust, distrust, mégère,/., shrew. meilleur, -e, better, best. mélancolie,/., melancholy. mélancolique, melancholy ; dull. 256 VOCABULARY mélange, m., mixture, mêler (à, with), mix, mingle. mélodieu-x, -se, melodious. mélodrame, w., melodrama. membre, m., member. même, same, self ; even, very. mémoire,/., memory. menaçant, -e, menacing, threaten- ing. menace,/"., menace, threat. menacer, menace, threaten. ménager, manage, spare, be spar- ing of ; bring about. mendiant, -e, mendicant, beg- ging- mendiant, -e, m. /., mendicant, beggar. mendier, beg. mener, lead, conduct, guide, mensonge, w.,lie, lying, falsehood. mensong-er, -ère, false, untrue. menteu-r, -se, w./., liar. mentir, lie. menton, m., chin. menu, m., bill of fare. méprendre (se), mistake, be mis- taken. mépris, see méprendre, mépris, w., contempt, scorn. méprisant, -e, contemptuous, scornful. méprise,/., mistake. mépriser, scorn, despise. mer,/., sea. merci, m., thank(s). mère,/., mother. meringue, /., meringue (cream- cake). mérite,/., merit. mériter, merit, deserve. méritoire, meritorious, praisewor- thy. Merlin, pr. n. merveille,/., marvel, wonder ; à — , wonderfuUy well ; remark- able. mésalliance,/., misalliance. mésaventure, /., misadventure, mishap. messe,/., mass ; grand' — , high mass ; basse — , — basse, petite — , low mass. mesure,/., measure, step, time; extent ; à — que, in proportion as, as. mesurer, measure, judge. métairie,/., farm, farmhouse. métaphore,/., metaphor. méthode,/., method, System, méthodique, methodical. méthodiquement, methodically. mets, m., méat, food, dish. mettre, put, place; put on; se — (à, to), sit down, begin. meuble, m.,, (pièce of) fumiture; furnishing. meurs, see mourir, midi, m., mid-day ; scuth. mien, -ne, mine, of mine, my own. miette,/., crumb, bit, morsel. mieux, better ; le — , best ; de son — , as well as one can. mignon, -ne, m./., darling, dear. milieu, m., middle, midst ; au — de, in the middle or midst of, in mid- ... mille, thousand. millier, m., thousand. mince, slender, thin, small, little. mine, /., mien, look(s), counte- nance, air ; avoir bonne — , look well. minuit, m., midnight. minute,/., minute, instant, minutieusement, minutely. minutieu-x, -se, minute, mirage, m., mirage, illusion ; out- line. miroir, m., mirror. mis, see mettre, misérable, misérable, wretched. misère,/., misery, poverty. mobilier, m., fumiture, mode, /«., mode, form. VOCABULARY 257 mode,/., mode, manner, fashion. modèle, m., model, pattern. moderne, modem, modeste, modest. modestie,/., modesty. modifier, modify, change, moelle,/., marrow. moellon, m., ashlar, shiver. mœurs,/.//., manners, morals. moi, me, to or for me, I;.à — , help! moi-même, myself. moindre, less ; le — , least. moins, less ; le — , least ; à — de, at or for less than ; au or du — , at least ; de — , less, want- ing ; n'en . . . pas moins, none the less. mois, m., month. moisson,/, harvest. moissoneu-r, -se, m.f., reaper. moitié, /., half ; de — , by half mollesse,/., softness, weakness. moment, w., moment, instant, time ; dès ce — , at the présent time. momerie,/, mummery. mon, ma, //. mes, my, my own. mondain, -e, worldly, social, monde, w., world, people, society. monotone, monotonous. monsieur, ot., Mr., Sir, gentleman, fellow. monstrueu-x, -se, monstrous. mont, w., mount, mountain. montagne,/, mountain. monter, mount, climb ; step, bring up ; — à cheval, mount a horse, ride horseback. montoir, m., mounting; horse- block ; au — , mount. montrer, show, let be seen, point out ; se — , show one's self, ap- pear. moquer (se) de, mock, make fun of, laugh at. moquerie,/., mockery. morale,/., morals, morality. morbleu, zounds ! morceau, »/., morsel, pièce; bit, loaf. morne, gloomy, dejected.. morne, vi., hill, mountain. mort,/, death. mort, -e, dead, lifeless. mortel, -le, mortal, lifeless, dead- ly. [ly. mortellement, mortally, grievous- mortifiant, -e, mortifying, humil- iating. mortifier, mortify, vex. mortuaire, mortuary, of the de- ceased. mot, m., Word; answer ; pour trancher le — , speak out. motif, m., motive, reason. mou, mol, m. y molle, /., soft, weak. moucher (se), blow one's nose. mouchoir, m., handkerchief. mourir, die. mourrai, see mourir, mousse,/, moss. mouton, m., sheep. mouvement, m. y movement, im- pulse. moyen, m. (de, to), means, power. moyen, -ne, mean, middle. moyennant, by means of, for. muet, -te, mute, dumb. mufle, w., muzzle. multiplier, multiply. munir, provide, supply. mur, m., wall. mûr, -e, mature, ripe, muraille,/, wall. murer, wall, wall in or up. murmure, w., murmur, mutter. murmurer, mutter, whisper. musée, m., muséum, musique,/, music. mystère, m., mystery. mystérieu-x, -se, mysterious, mystic. 258 VOCABULARY nacre, y., mother of pearl. nage,/., swimming ; à la — , (by) swimming. nager, swim, float ; row. naguère, but lately, heretofore, ago. naiade,/., naiad (a mythological female deity, supposed to pré- side over springs and rivers). naissance,/., birth. naître, be born, grow, spring ; faire — , give rise to. naïveté, /., artlessness, simplicity. nappe,/., table-cloth, sheet. narine,/., nostril. natation,/., swimming. nationalité, /., nationality. nature, /., nature, character ; de — à, of a nature to, calculated to. naturel, m., naturalness. naturel, -le, natural. naturellement, naturally, by na- naufrage, m., shipwreck. [ture. naufragé, -e, shipwrecked. naufragé, -e, m. /., shipwrecked person. navrant, -e, heart-rending. navrer, break, rend. ne (n'), not ; — ... pas or point, not, not at ail. né, -e^pp. ^naître, néanmoins, nevertheless. néant, m., nothing, nothingness, naught ; mettre à — , set at naught. nécessaire, necessary, needed. nécessairement, necessarily. nécessité,/., necessity. nef,/., nave. néfaste, unlucky. négati-f, -ve, négative, négligemment, negligently, care- lessly. négligence,/., négligence, neglect. négliger, neglect. négocier, negotiate. nègre, m., negro. neige,/., snow. nerveu-x, -se, nervous. net, -te, clean, flatly. nettement, clearly, distinctly, frankly. nettoyer, clear, clean. neuf, nine. neu-f, -ve, new, raw, inexperi- enced. nez, m., nose, face ; au — , il one's face. ni, neither, nor, not even ; either, or. niais, -e, silly, foolish. niche,/., niche, recess. nier, deny. niveau, m., level. noblement, nobly. noblesse,/., nobleness, nobility. noce,/, wedding. nocturne, nocturnal, nightly. nœud, m., knot. noir, -e, black, dark. noir, m., black. noircir, blacken. noisetier, m., hazel-tree. nom, m., name. nomade, nomad, nomadic. nombre, m., number. nombreu-x, se, numerous. nommer, name, call. non, no, not ; — pas, no, not; — plus, see plus, nonchalamment, carelessly, in- differently. nonchalance,/., carelessness, un- concem. nonchalant, -e, careless. nord, w., north. notaire, m., notary, attorney. noter, note, mark, notion,/., notion, idea. notre, our, our own. nôtre, ours ; le or la — , les —s, VOCABULARY 59 ours, our relatives ; des — s, of our party. nouer, knot, tie, form. nourrice,/., nurse, nourrir, nourish, feed ; cherish. nouveau, nouvel, w., nouvelle,/., new, récent, fresh. nouveau (de), anew, again. nouvelle,/., news, intelligence, nouvellement, newly, recently. novembre, w., November. noyer, drown ; se — , be drowned, drown. nu, -e, naked, bare. nu, w., naked or bare part, nuage, m., cloud, shadow. nuance,/., shade, tint; degree. nuancer, shade, vary ; se — , be shaded, blend. nui, see nuire. nuire à {or de), hurt, injure, nuit,/, night. nullement, by no means, not at ail. nymphe,/., nymph. obéir, obey ; — à, obey. obéissance, /., obédience, com- pliance. obéissant, -e, obedient, dutiful. objecter, object. objectif, /«., object. objet, m., object, subject, aim. obligation,/., obligation, claim. obligatoire, obligatory. obligé, -e, obliged. obligé, -e, m.f., obliger, obligeant, -e, olsliging, kind. obliger, oblige, oblique, oblique, slanting. obliquement, obliquely. obscur, -e, obscure, dark. obscurité,/, obscurity, darkness. obséquieu-x, -se, obsequious. observer, observe, notice, watch ; maintain. Obstination, /., obstinacy. obstiné, -e, obstinate, stubborn. obstinément, obstinately. obstiner, make obstinate ; s' — à, be obstinate in, persist in. obtenir, obtain. obtenu, see obtenir, occasion,/., occasion, opportuni- occidental, -e, occidental, west- ern. occuper, occupy ; s' — à, occupy oneself in, be engaged in ; s' — de, be occupied with. octobre, m., October. octogénaire, m.f., octogenarian. octogonal, -e, octagonal. octroyer, grant, pay. odeur,/., odor, parfume. odieu-x, -se, odious, hateful. odoriférant, -e, odorif erous, s weet- smelling. œil, //. yeux, m., eye ; coup d' — , glance ; sous les yeux, before one's eyes. œuf, m., egg. œuvre, m.f., work. offenser, offend, hurt. offert, see offrir. ofQ.ce, m., office, service. officiant, m., officiating clergy- m an. officiel, -le, officiai. officier, m., officer. officieu-x, -se, obliging. offrir, offer, propose; s' — , offer one's self, offer. Ogival, -e, arched. oiseau, m., bird. oisif, m., idler. > oisiveté,/, idleness. ombrage, m., shade, shadow, sus- picion. ombrager, shade, shelter. I ombrageu-x, se, shy, distrustful., 26o VOCABULARY ombre, /., shade, shadow. omettre, omit. on, m, /., one, they, we, people, men. oncle, m., uncle. onctueu-x, -se, unctuous, oily. onde,/"., wave, surge. ondé, -e, undulated, wavy. onduler, undulate, wave ; faire — , undulate, shake. onduleu-x, -se, undulating, wav- ing. opération, /"., opération, transac- tion. opérer, operate, work, make. opiniâtre, obstinate, stubborn. opposé, -e, opposite. opposer (de, with), oppress, de- press. Opprobre, zw., opprobrium, shame. or, now. or, wï., gold. orage, m., storm, tempest. orageu-x, -se, stormy. oranger, ot., orange-tree. orateur, m., orator, speaker. orbite, /., orbit. ordinaire, ordinary, usual, habi- tuai. ordinaire, m. y ordinary ; ordinary fare, mess ; à 1' — , usual, as usual ; ordinarily. ordinairement, ordinarily, usually, ordonner, ordain, direct. ordre, m.^ order, command. oreille, /., ear ; prêter 1* — , listen. oreiller, m., pillow. organe, m., organ, voice, spokes- man. organisation,/"., organization, na- ture. organiser, organize, fonn, orgueil, m., pride. oriental, -e, oriental, eastem. orienter (s'), take one's bearings. originaire, original, (a) native (of). origine,/., origin. ornement, m., omament. ornementation,/., ornamentation. orner, adom, decorate. os, m., bone. oser, dare. ôter à, take away from, deprive of ; — de, remove from. ou, or, either, or else. OÙ, where, whither, at or in or to which ; when ; d' — , whence. oubli, m., forgetfulness. oublier, forget, neglect. oui, yes, indeed. ours, m., bear. outrage, m.^ outrage, insuit ; faire — à, outrage, outrageant, -e, outrageous, insult- ing. outrager, outrage, insuit. outre, beyond; en — , moreover, besides ; en — de, in addition to. outre-monts (d'), tramontane, (from) beyond the mountains. outre-passer, go beyond, exceed. ouvert, -e, open, frank. ouverture,/., opening, aperture. ouvrage, w., work. ouvragé, -e, worked, wrought ouvrier, m., workman. ouvrir, open, unlock ; s' — , be opened, open, burst. ovale, oval. ovate, tn.y ovate. pacifique, pacifie, peaceful. paille,/., straw. pailleter, spangle. pain, m., bread, loaf. paire,/., pair, couple, paisiblement, peacefuUy. paix,/., peace, rest. palais, m., palace, pâle, pale, wan, dim, tame. palefrenier, m., groom. VOCABULARY 261 paletot, m., coat. pâleur,/., paleness. palier, m., landing-place. pâlir, turn pale. palissade,/., palisade, hedgerow. palpiter, palpitate, beat. pâmer (se), faint, swoon; be en- raptured. pâmoison, /., swoon, fainting fit. panache, m., plume, tuft. panier, m., basket, panneau, m., panel, panonceau, /»., escutcheon. pansement, w., dressing. papier, m., paper. paquet, m., parcel, package. par, by, in, from, on account of, out of. parage, m., quarters. paraître, appear, seem,. make one's appearance. paralysie, /., paralysis, palsy. . parbleu, why ! zounds ! parc, m., park. parce que, because. parchemin, m., parchment. parcourir, travel over, go or run over. par-dessus, over, above, upon. pardonner (à), pardon, forgive. pareil, -le, like, similar ; such, such a. pareillement, likewise, also. parement, m., facing, cuff. parent, w./., relative, parent, -e, related. parenthèse-, /., parenthesis ; par — , by the way. parer, adorn, decorate. parfait, -e, perfect. parfaitement, perfectly, exactly, completely, quite. parfois, sometimes. parfum, m., perfume. parfumer, perfume, sweeten. parier, bet, wager. parisien, -ne, Parisian. parler, speak, mention. parloir, m., parlor. parmi, among. parole,/, word, speech ; promise, engagement ; prendre la — , be- gin to speak ; rendre à sa — , release from one's word. parquer, pen up, place. parquet, w., (inlaid) floor. parsemer, strew (de, with). part,/, part, share, interest,side; à — , apart, except ; de son — , from him {or her) ; de la — de, from ; de — et d'autre, on both sides ; de toutes — s, on ail sides ; faire — de, inform or apprise of ; prendre — de, par- ticipate or share in. partagé, -e, shared, reciprocal. partager, share. partenaire, w./, partner. parterre, m., flower-garden, gar- den. parti, m., party, side, match, re- solution ; prendre son — , make up one's mind, resign one's self ; prendre — à, side with. particularité, /., particular. particuli-er, -ère, particular, pe- culiar, private. particulièrement, particularly. partie, /., part, game, match ; quality ; entry. partir, départ, set out ; — de, de- part from, leave. [ever. partout, every where ; — où, wher- paru, see paraître. •parus, see paraître. parvenir, arrive, come ; — à, suc- ceed in. parvenu, see parvenir. parviendrai, see parvenir. parvins, see parvenir. pas, m., step, pace, stride ; à grands — , at a great pace, quickly; allonger le — , iength- en one's steps. ^62- VOCABULARY pas, any, not any, no, not ; — du tout, not at ail passable, passable, tolerable. passablement, passably, tolera- bly. passage, w., passage, passing, way ; de — , passing, transient. passag-er, -ère, passing, tran- sient. passe, f.y pass, situation ; channel. passé, m., past, time past. passer, pass, pass by ^ron ; come, go ; spend ; f orgive ; se — , pass, pass away or off ; take place ; — de, dispense with, do without. passible, liable. passi-f, -ve, passive, passion,/., passion, love, liking. passionné, -e, passionate, impas- sioned ; earnest. passionnément, passionately, ea- gerly. pasteur, m., pastor, shepherd. paternel, -le, patemal, fatherly. patience,/., patience, f orbearance ; prendre or se donner or tenir • - , hâve patience, patrie,/., fatherland, native coun- try. patrimoine, m., patrimony. patte,/., paw, hand. paupière,/., eyelid. pauvre, poor, wretched. pauvreté,/., poverty, want, need. pavé, w., pavement, road. paver, pave, pavillon, w., pavillon, summer- house ; flag. payement, m., payment, settle- ment. payer, pay, pay off ; — de, pay for. pays, m., country. paysage, w., landscape. paysan, -ne, m.f., peasant, coun- tryman, countrywoman. peau, m., skin. pédanterie,/., pedantry. peignais, see peindre, peindre, paint, depict, describe. peine,/., pain, sorrow, trouble, difficulty ; à — , hardly, no sooner. peinture,/., painting. pêle-mêle, m., pell-mell, confusion, pèlerinage, m., pilgrimage, pelouse,/., grass-plot, lawn. penchant, m., inclination. penché, -e, inclined, leaning, stooping. pencher (se), incline, lean, stoop. pendant, -e, pendant, hanging down. pendant, during, for, on ; — que, while. pendre, hang, hang down. pendule, w., pendulum, clock. • pêne, m., boit. pénétrer, penetrate, enter, pierce; move ; — de, impress with. pénible, painful, hard. péniblement, with difficulty. pensée, /., thought, idea, opinion, penser, think, consider ; — à, think of. pensi-f, -ve, pensive, thoughtful. pension,/, pension, board, board and lodging ; allowance. pente,/, slope; en — , sloping. perçant, -e, piercing, penetrating. percepteur, m., collector. percer, pierce, come or eut or go through. perdre, lose, destroy, ruin. père, m., father. perfection, /., perfection ; dans la — , to perfection. perfide, perfidious, treacherous. perfidie,/, perfidy, treachery. période,/, period. péripétie, /, révolution, event ; fortune. périr, perish. perle,/, pearl. VOCABULARY 263 permanent, -e, permanent, con- stant. permettre à (de, to), permit, enable ; se — , permit one's self, indulge in. permis, see permettre. perpétuel, -le, perpétuai. perplexité,/., perplexity. perquisition, /., perquisition, search. perron, m., flight of steps. perruque,/., wig. perse,/., chintz. persévérer, persévère, persist. persistance, /, persistence, persister, persist. personnage, m., personage, part. personnalité, /., personality. personne, /, person ; de sa — , in person. personnellement, person ally. perspective,/, prospect, view. persuader à (de, to), persuade. perte,/, loss ; à — de, out of. pervenche,/, periwinkle. perversité, /., perversity. pesant, -e, heavy, weighty. peser, weigh. peste,/, pest, nuisance. pétillement, m., crackling; spark- ling. petit, -e, little, small, narrow, short, young, light. petit-enfant, petite-enfant, m.f.y grand-child. petite-fille,/, grand-daughter. pétrifier, petrify, make hard ; se — , petrify, harden, peu, little; avant — , beforelong; — à — , little by little, gradual- ly ; un — , a little, a f ew, rather, somewhat ; à — de, vvithin a short ; assez — (de), very little. peuple, m., people, nation. peupler, people, stock. peur,/., fear ; avoir — , be afraid. peut-être, maybe, perhaps. peux, peuvent, see pouvoir. phase,/, phase, stage. philosophe, w., philosopher. phrase,/, phrase, sentence. phraséologie,/., phraseology. physionomie, /., physiognomy, face. physique, physical. pièce,/., pièce ; sheet, document; room. pied, m., foot, footing ; à — , on foot ; en — , full length ; pren- dre — , get a footing, become established ; (aux) —s nus, barefooted. pied-à-terre, m., (temporary) lodg- ing. piédestal, m., pedestal, step. piège, w., snare, trap. pierre,/, stone. piétinement, m., stamping. pieu-x, -se, pious, godly. pinceau, m., brush, pencil. pincée, /., pinch. piquant, -e, piquant, pungent. piquer .(de, with), prick, bite ; nettle ; se — de, pride one's self on. piquet, m., picket (game of cards). pire, worse ; le — , worst. pis, worse, worst. pistolet, m., pis toi. pitié,/, pity, mercy. pitoyable, pitiable, piteous. pittoresque, picturesque. place,/, place, room, seat, square. placer, place, put, seat. plaider, plead, sue at law. plaie,/, wound. plaindre, pity ; se — de, complain of. plaine,/., plain. plainte,/, complaint. plainti-f, -ve, plaintive, doleful. plaire à, please; se — à, be pleased to, delight or take pleasure in. 264 VOCABULARY plaisance,/., pleasure. plaisant, -e, pleasant ; laughable, ludicrous. plaisant, m., humorist, jester ; mauvais — , sorry jester. plaisanter, jest. plaisanterie,/., pleasantry, jesting, joke. plaisir, m., pleasure, amusement ; favor ; faire — , give pleasure ; oblige ; se faire — de, esteem a pleasure to. plan, 7n., plan, design, planche,/, plank, board. planter, plant, set, place, thrust ; — là, give up. plaque,/, plate; patch, plaquer, plate, veneer. plat, -e, flat. plat, m., dish. plateau, m., plateau, table-land; tray. plate-bande, /., flower-bed. plate-forme,/, platform. platonique, Platonic. plâtre, m., plaster. plein, -e, f uU, solid ; open ; en — , in (the) open. pleinement, fully, completely. plénitude,/., plénitude, fulness. pleurer, weep, weep or mourn (de, for), pleurs, m. pL, tears. pleutre, m., scoundrel. pli, m., fold, wrinkle ; letter. plier, fold, bend ; submit. plomb, m., lead. plonger, plunge. ployé, -e, folded, bent. ployer = plier, plu, see plaire, pluie,/, rain, shower. plume,/., feather, pen. plupart, most, most part, plus, more ; de — , more, longer ; besides ; ne — , no more, no i longer ; de — en — , more and | more ; tout au — , at most, at best ; non — , no more, no lon- ger, neither, not . . . either ; ei- ther. plusieurs, several. plutôt, rather, sooner ; ne . . . pas — ... que, no sooner than. poche,/, pocket. poésie,/, poesy, poetry. poétique, poetic(al). poids, m., weight. poignant, -e, poignant, keen ; touching. point, m., point, degree. point, not at ail : ne . . . — , not, no, not any, not at ail. pointe,/, point, head, matter. pointer, point, stick, rise. pointu, -e, pointed, sharp. poitrine,/, breast. poivré, -e, peppered, peppery. poivrer, pepper. pôle, m., pôle. poli, -e, polished, polite. politesse,/, politeness, civili-ty. politique, political, shrewd. politique,/, politics, policy. pommier, m., apple-tree. pompeusement, pompously. pompeu-x, -se, pompous. pompier, m., fireman. pont, m., bridge, deck. port, m., port, haven. porte,/, door, gâte. portée,/, reach, range, extent. portefeuille, w., portfolio, pocket- book. porter, carry, bear, wear ; cast ; strike ; drink ; induce or lead (à, to) ; se — , présent one's self as. porteu-r, se, m. /., porter, bearer. portier, m., porter, door-keeper. portière, 'portress ; door. portion,/, portion, share. pose,/, posture, attitude. poser, place, put, state ; settle ; se VOCABULARY 265 — , place one's self, alight, settle. positi-f, -ve, positive, certain, position,/., position, situation. positivement, positively, certain- ly- posséder, possess. possible, m., the possible, best, utmost. poste, /., post, stage. poster, post, place, station, pot, m., pot, jug; — de-vin, bonus. potage, m., soup. potelé, -e, plump, fat. poudreu-x, -se, dusty. poulet, m., chicken. poupée,/., doll. pour, for, to, in order to, towaxds. pourpre, m.f., purple. pourrai, see jwuvoir. poursuivre, pursue, proceed with ; prosecute. pourtant, yet, however, neverthe- less. pourvoir, provide, endow. pourvu, provided, pourvu, -e, see pourvoir, pousse,/., shooting, shoot, growth. pousser, push, push on ; cast, car- ry, shoot forth ; let loose, utter. poussière,/., dust. pouvoir, be able, can ; se — , be possible, can be. pouvoir, m., power, authority. prairie,/, prairie, meadow. praticable, practicable, real. pratique, practical. pratique,/., practice, expérience, pratiquer, practice, make. préalable, preliminary. précaire, precarious. précédent, -e, preceding. précéder, précède (de, by). précepteur, m., preceptor, master. prêcher, preach. précieu-x, -se, precious, costly. précipitation, /., précipitation, haste. précipiter (se), precipitate ^r throw one's self, burst forth, spring forward, fall. précis, -e, précise, exact ; precisely, exactly. précisément, precisely, exactly, quite. préciser, state precisely. précision,/., précision, certainty. prédécesseur, m., predecessor. prédire, predict, foretell. préférer, prefer. préfet, m., prefect. préjudiciable, prejudicial. prélèvement, m., déduction, prélever, deduct or take off first (sur, from). préliminaire, m., preliminary. préluder à, prépare the way for. prématuré, -e, prématuré, préméditer de, premeditate. premi-er, -ère, first, early. prenais, see prendre, prendre, take, catch, seize, attack; contract, assume, wear ; — à, take (an interest) in ; se — de, take, conceive. prenne, see prendre, préoccupation, /., préoccupation, care, anxiety. préoccupé, -e, preoccupied, pen- sive, préoccuper, preoccupy, trouble, préparatif, w., préparation. ' préparer, prépare, get ready ; se — , be prepared, prépare, get ready. près, near, close by, with, to ; de — , near, close, closely ; — de, to, with, near, nearly ; à peu — , nearly, almost. présent, m., présent; à — , at présent, now. présenter, présent, ofïer; se — , présent one's self, appear. 266 VOCABULARY présidence,/., presidency. présider à, préside over, direct. présompti-f, -ve, presumptive, apparent. presque, almost. pressentir, hâve a presentiment of, apprehend. presser (de, with, to), press, urge ; se — , stand close together, make haste. pression,/., pressure. présumer, présume, suppose. prêt, -e, ready, prepared, willing. prétendant, -e, m. /., pretender, suitor. prétendre, prétend, claim, main- tain, insist; in tend; se — , pré- tend or claim to be. prétendu, -e, supposed, so-called. prétentieu-x, -se, pretentious, as- suming. prétention,/., pretension, claim; intention. prêter, lend, attribute; — atten- tion, pay attention ; se — à, lend one's self to, consent to, favor, help. prétexte, m., pretext, plea. prétexter, use as a pretext, feign. prêtre, m., priest. prêtresse, /,, priestess. preuve, /., proof, évidence, test ; faire — de, show proof of, show. prévenance, /., (kind) attention, kindness. prévenant, -e, obliging, kind. prévenir, forewam, anticipate. prévision, /., prévision, anticipa- tion. prévoir, foresee. prévoyais, see prévoir. prévu, see prévoir. prier, pray, beg, bid, ask ; je vons en prie, I pray you. prière,/, prayer, request. prime,/, premium. primiti-f, -ve, primitive. princesse,/., princess. principe, m., principle. printemps, m., spring. pris, see prendre. prise, /., taking, capture, hold, power; donner — à, give cause for. privé, -e, private, tame. priver, deprive. prix, m., price, reward, cost, value; de — , valuable; à tout — , at any price or cost, by ail means; sans — , invaluable; mettre — à, set a price on. probabilité, /., probability. probablement, probably. probité,/., probity, honesty. problématique, doubtful, proble- matic. procédé, m., proceeding, process. procéder, proceed. procès, w., process, lawsuit. prochain, -e, near, next, approach- ing. proche, near, near or close by. prodigieusement, prodigiously. prodiguer, lavish. production, /., production, créa- tion. produit, m., produce, product. profaner, profane, proférer, utter, speak. professer, profess. professeur, w., professor, teacher. professionel, -le, professional. profit, m., profit, use; faire son — de, profit by, avail one's self of. profiter (à), profit, benefit ; — de, profit by; take advantage of. profond, -e, profound, deep. profondément, profoundly, deep- profondeur,/., depth. progrès, m., progress. progressivement, progressively, by degrees. VOCABULARY 267 proie,/"., prey, booty, prize. projet, m., project, plan, projeter, project, plan, form. prolixe, long. prolonger, prolong, extend; se — , be prolongée!, extend. promenade,/., promenade, prome- nading, walk, ride. promener, take out, take out for a walk; turn; indulge; se — , take a walk or ride, go or walk out, take an airing. promeneu-r, -se, m.f.y promena- der, pedestrian. promettre, promise, promis, see promettre, promoteur, m., promoter. prompt, -e, prompt, quick. promptement, promptly, at once, prononcer, pronounce, speak ; se — , déclare one's self. propager, propagate, extend. prophétiser, prophesy. proportion, /., proportion ; en — de, in proportion to. propos, m., subject, talk, speech, conversation ; à — , to the pur- pose, timely ; à — de, in regard to, speaking of ; mal à — , un- seasonably. proposer, propose, ofïer. propre, proper, own, peculiar; clean. proprement, properly, neatly, cleanly. propreté,/., neatness, cleanliness. propriétaire, m. /., owner, land- lord. propriété,/, property. prospectus, m., prospectus, bill. prospérer, prosper, thrive. prospérité,/, prosperity. protec-teur, -triée, protective. protec-teur, -triée, m. /., protec- tor, protectress. protégée,/, ward, charge, protéger, protect. protestation, /, protestation, pro- test. protester, protest. prouesse,/, prowess, feat. prouver, prove, show. providentiel, -le, providential. provocant, -e, provoking. prudent, -e, prudent, cautious. pruderie, /, prudery. prunelle,/, pupil. pu, see pouvoir. publi-c, -que, public. pudeur,/, shame, modesty, bash- fulness. puéril, -e, puérile, childish. puis, see pouvoir. puis, then. puiser, draw (dans, from) ; let m. puisque, since. puissamment, powerfully. puissance,/, power, dominion. puissant, -e, powerful. puisse, see pouvoir. punir, punish. pupille, m.f., pupil, ward. pur-e, pure, clean, neat, fine. purement, purely, merely. pus, pusse, see pouvoir. qualifier (de, as), qualify, style. qualité, /., quality, capacity, char- acter ; en — de, in (the) capa- city of. quand, when, though, even if. quant à, in regard to, as to. quarante, forty. quart, m., fourth ; — -d'heure, quarter of an hour. quatre, m., four. quatre-vingt, eighty. quatrième, m., fourth. que (qu'), whom, that, which. que (qu'), that, as, than, except, only ; how, how much, how 268 VOCABULARY many, what ; why, when ; until ; the fact that ; ne . . . que, only, but, nothing but, not . . . until. quel, -le, which, what; — que, whatever. quelque, some, any, several, a few ; whatever ; — que, what- ever ; — chose, something. quelquefois, sometimes. quelqu'-un, -une, //., -uns, -unes, some, a few. quenouille,/., distafî. querelle,/, quarrel, wrangling. question, /., question ; il est — de, the question is. queue,/, tail. qui, who, whom, which, that. quille,/, keel. quinzaine, /, fifteen, fortnight; une — de, fifteen. quinze, fifteen. quittance,/, receipt. quitte, free ; — à, at the risk of. quitter, quit, leave, let go, give up. quoi, which, what ; — que, what- ever ; — qu'il en soit, be that as it may. quoique, although. quotidien, -ne, daily. rabattre, beat orput down ; lessen ; drive away ; se — , turn down ; — sur, turn to, fall back on. raboteu-x, -se, rough. raccommoder, mend ; se — , make it up again, be reconciled. racheter, buy again or back, re- deem ; atone for. racine,/, root, raconter, relate, radieu-x, -se, radiant, raffiné, -e, refined, délicate, raffinement, m., refinement ; an- noyance. ragoût, m., relish, pleasure. raide, rigid, stiff, steep. raideur,/, rigidity, stiff ness. raidir, stiffen ; se — , stiffen ; be- comé stiff. railler, laugh at. raillerie, /, raillery, jest, sneer. railleu-r, -se, jeering, jesting. raisin, m., grape(s). raison,/, reason ; plus que de — , more than is (was) reasonable. raisonnable, reasonable. raisonner, reason. rajeunir, make or grow young (again). râle, m., rattle. ralentir, slacken, moderate; se — , slacken, become slower. râler, rattle (in one's throat). rallier, join. rame,/, oar ; battre des — s, row. rameau, m., bough, branch. ramée,/, branches. ramener, bring again or back. ramer, row, rampe, /, slope, descent ; balus- ter(s). ramper, creep, trail. rancune,/, rancor, spite. rang, m., rank, row ; number. ranger, arrange, set in order, draw up, place. rapatrier (se), return to one's country. rapide, rapid, swift. rapidement, rapidly, quickly. rapidité,/, rapidity, swiftness. rappeler, call back, recall ; — à, remind any one of ; se — , re- call to mind, remember. rapport, m., report, account, bear- ing, connection ; sous ce — , in this respect. rapporter, bring or carry back, report ; se — , refer, relate ; s'en — à, refer or leave it to. rapproché, -e, near, near by. VOCABULARY 269 rapprocher (de, to), approach or draw near (again), bring i7r place nearer; se — (de), come or draw near {or nearer) to, ap- proach, be brought together. rare, rare, unusual. rarement, rarely, seldom. rareté,/., rarity, scarcity. rassurer, reassure, encourage; se — , be reassured, take courage. ravin, m., ravine, hoUow road. ravine, /., ravine, torrent. ravir (à, from), ravish, take or carry away ; — de, delight with. ravissement, m., rapture, delight. rayer, erase, strike out. rayon, m., ray, beam. rayonnant, -e, radiant, beaming. rayonnement, ««., radiation, radi- ance. réaliser, realize, convert into mo- ney ; se — , be realized, arise. réalité,/., reality. rebord, m., ledge. récemment, recently. recevoir, receive. réchauffer, heat or warm again; se — , get warm. recherche, /., research, search, suit; se mettre â la — de, search or look for. rechercher, seek again, seek, so- récif , w., reef, ridge. [licit. réciproquement, reciprocally. récit, m., récital, account. réclamer, implore, claim, demand, call for. reçois, see recevoir. recommandable, commendable. recommander, recommend, com- mend, intrust. reconnaissance, /., gratitude ; ré- cognition. reconnaissant, -e (de, for), grate- ful, thankful. reconnaître, recognize, acknowl- edge ; be gratef ul f or, appreciate. reconnu, see reconnaître, recourir, hâve recourse, resort, recouvert, see recouvrir, recouvrer, recover, regain, recouvrir (de, with), cover again, cover (over), recrépir, rough-cast (again), patch up ; paint. récrier (se), cry out, protest, reçu, m., receipt. reçu, -e, received, accepted. recueilli, -e, collected, received; contemplative, calm. recueillir, collect, gather, receive; se — , collect one's thoughts, meditate. reçus, see recevoir. ~ redemander, redemand, ask back again. redescendre, descend again. redevable, indebted. redevenir, become again. redevenu, see redevenir, rédiger, draw up, write. redorer, regild. redoublement, m., redoubling, in- crease. redoubler, redouble, increase. redoutable, redoubtable, formida- ble, redouter, dread, fear. redresser, raiseup (again), straigh- ten (again). réduire, reduce, oblige; bring back. réduit, OT., retreat, nook. réel, m., the real, reality. réel, -le, real, true. réellement, really, truly. refaire, make again, take again. 1 refis, see refaire, refermer, close or shut again, close, réfléchir, reflect ; — à, reflect on, consider. reflet, m., reflection, reflex. réflexion, /., reflection. 270 VOCABULARY reflux, m., ebbing. refouler, drive back, repel, stem. réfugier (se), take refuge. refuser, refuse, décline, deny ; se — à, not to allow. regagner, regain, reach. régal, m., treat. regard, m., look, glance, attention; porter ses — s sur, look at regarder, regard, look or gaze at, behold, look into, concern ; — si, see if. régime, m., regimen, System. régisseur, m., manager, steward. registre, m., register, record. régler, regulate, adjust, settle. régner, reign. regret, m., regret, sorrow, grief. regretter, regret, lament. régularité, /., regularity. régul-ier, -ière, regular. régulièrement, regularly. reine,/., queen. rejaillissement, m., gushing (eut), splashing. rejeter, reject, throw ag