^à^'^m THE UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY j__wAJisr^ The person charging this material is re- sponsible for its return on or before the Latest Date stamped below. Theft, mutilation, and underlining of books are reasons for disciplinary action and may resolt in dismissal from the University. University of Illinois Library \ J L161— O-1096 OUVRAGES DU MÊME AUTEUR PUBLIÉS PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET G" Essai sur Tite-Live; 7* édition. Un vol. in-16, broché. . . 3 fr. 50 Ouvrage couronné par V Académie française. Essais de critique et d'histoire; 9« édition. Un vol. in-16, broché 3 fr. 50 Nouveaux Essais de critique et d'histoire; 7^ édition. Un vol. in-16, broché 3 fr. 50 Derniers Essais de critique et d'histoire; 3* édition. Un vol. in-16, broché 3 fr. 50 Histoire de la littérature anglaise; U" édition. Cinq vol. in-16, brochés 17 fr. 50 La Fontaine et ses fables; 18* édit. Un vol. in-16, broché. 3 fr. 50 Les Philosophes classiques du xix» siècle en France; 9« édition. Un vol. in-16, broché 3 fr. 50 Voyage aux Pyrénées; 16® édition. Un vol. in-16, broché. 3 fr. 50 Le même, avec gravures. Un vol. in-16, broché 4 fr. » Le même, illustré. Un vol. grand in-8, broché 10 fr. » Notes sur l'Angleterre; 14« édition. Un vol. iD-_6, broché. 3 fr. 50 Le même, avec gravures. Un vol. in-16, broché 4 fr. » Notes sur Paris, vie et opinions de M. Fréd.-Th. Grain- dorge; 16® édition. Un vol. in-16, broché 3 fr. 50 Un Séjour en France de 1792 a 1795; 7« édition. Un vol. in-16, broché 3 fr. 50 Voyage en Italie; l^" édition. Deux vol. in-16, brochés. . 7 fr. » Le même, avec gravures. Deux vol. in-16, brochés. ... 8 fr. » De l'Intelligence; 11* édition. Deux vol. in-16, brochés. , 7 fr. » Philosophie de l'art; 11' édition; Deux vol. in-16, brochés. 7 fr. » Carnets' de voyage, notes sur la province (1863-1865). Un vol. in-16, broché 3 tr. 50 Les Origines de la France contemporaine. 25* édition. Douze vol. in-16, brochés 39 fr, 50 On vend séparément, au prix de 3 fr. 50 chaque volume : L'Ancien régime. Deux vol. La Révolution. Six vol. : L'Anarchie jacobine, Deux vol. — La Conquête jacobine, Deux vol. — Le gouvernement révolutionnaire. Deux vol. Le Régime moderne. Trois vol. Table analytique. Un vol 1 fr. » Taine, sa vie et sa correspondance. Quatre vol 14 fr. » Pages choisies, par M. V. Giraud. Un vol 3 fr. 50 Du Suffrage universel et de la manière de voter. Bro- chure in-16 » 50 1547-09. — Coulommiers. Imp. Paul BRODARD. — P 12-09. NOTES L'ANGLETERRE H. TAINE DE l'académie française QUATORZIEME EDITION PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET C**^ 79, boulevard saint-germain, 79 1910 Droits de traduction et de reproduction réservés. 1 < ^^> TT 3>, o ^ s- o DEDICATED TO M' Al. BEZAlNSON BY HIS GRATEFUL PUPIL AND FRIEND I H. TAINE 238093 PRÉFACE Les Anglais ont une habitude très-bonne, celle de voyager en pays étranger, et, au retour, d'écrire leurs remarques; les divers ténioignages ainsi re- cueillis se complètent, se contrôlent et se corrigent l'un par l'autre. Je pense qu'en cela nous ferions bien d'imiler nos voisins, et, pour ma part, je l'essaye. Que chacun dise ce qu'il a vu, cl seulement ce qu'il a vu; les observations, pourvu qu'elles soient per- sonnelles et faites de bonne Coi, sont toujours utiles. Ajoutez qu'elles sont faciles : il suffit, chaque soir, d'écrire le récit de sa journée; cette petite besogne est à la portée du premier venu ; le seul point néces- saire est de la faire avec attention et sans préven- tion. J'avais l'attention; j'ii lâché de ne point avoir la prévention, et j'ose affirmer que j'ai écrit sans aucune envie de plaire ou de déplaire aux Français ni aux Anglais. rm PRÉFACE. Les notes, d'après lesquelles ce livre a été rédigé ont élé prises en 1861 et en 1862. Les traits per- manents m'avaient surtout frappé ; c'est pourquoi j'espère qu'aujourd'hui encore le portrait est fidèle; du moins, il m'a semblé tel après un troisième voyage en 1871 . Le changement qui s'est fait et qui va continuer n'est que la suite du changement qui s'opérait déjà. Depuis cinquante ans la constitution, les idées, les mœurs deviennent tous les jours moins féodales et plus libérales; même, depuis dix ans, le mouvement s'accélère ; de bons juges trouvent qu'au- jourd'hui il est trop prompt, et qu'il court risque de devenir précipité. Là-dessus, un étranger n'ose avoir d'avis, il ne peut que former des vœux ; c'est aux hommes expérimentés qui conduisent la machine d'en serrer ou relâcher les freins, juste au moment et au degré utile. Un Français rapportera toujours d'Angleterre cette persuasion profitable, que la po- litique n'est pas une théorie de c;.binet applicable à rinstanl, tout entière et tout d'une pièce, mais une affaire de tact où l'on ne doit procéder que par ater- moiements, transactions et compromis. NuTdmbre 18îi. CHAPITRE PREMIER LES DEHORS Juin 1862, eu mer li est onze heures ; Boulogne recule et s'amoindrit à l'horizon. Les navires du port, 1rs mâtures grêles se sont d'abord fondus dans la vaste obscurité ; à présent, les leux diminuent, et bientôt ne sont plus au bas du ciel qu'un amas d'étoiles blêmes. C'est une sensation étrange et profonde; la mer se tait, et sur elle plane la brume immobile. Tout a dis- paru ; seul à l'horizon un phare tournant pose de temps en temps son reflet sur un Ilot qui passe. 11 semble qu'on entre dans le royaume du silence et du vide, dans le monde incolore et informe des choses qui ne sont pas. L'ombre est partout, énorme et vague. Le navire s'y enfonce et s'y perd. Tout à l'heure on devinait encore, bien loin, «lu côté de la poupe, un rebord incertain, la terre lointaine; maiulenant, autour du balcaii, il n'y 1 2 CHAPITRE PREMIER. a plus qu'une noirceur mouvante. Ainsi englouti, il avance pourtant, d'un instinct sûr, et fait sa trouée dans l'invisible. Comme un laborieux insecte, il remue infa- tigablement ses grandes pattes d'acier et soulève autour Je sa carène des vagues phosphorescentes. Elles luisent avec des reflets changeants d'opale et de nacre. On suit leur longue ondulation qui va s'enflant, s'abaissant et développe sa clarté molle. Des diamants irisés, des perles bondissantes tournoient dans ses creux, et sa frange d'écume fait une bordure d'argent mat, un cadre ouvragé, tortueux, ondoyant au miroii nocturne. Dans la Tamise. Le soleil est levé depuis une demi-heure, mais on ne le voit pas ; il n'y a qu'une faible éclaircie à l'est ^ tout le reste est couvert de nuages. A l'orient, c'est la mer à perte de vue, qui raye de sa barre nette l'horizon clair et calme. A droite et à gauche du bateau, une mince bande lointaine sort de l'eau : c'est la terre, et dans la brume on commence à distinguer sa dentelure verdàtre. On avance ; mais, dans cet énorme estuaire, la terre si plate, si petite, ne semble qu'une traînée de boue ; l'humidité noie les couleurs; tous les tons sont détrem- pés, éteints ; vous diriez d'une aquarelle pâle sur la- quelle un enfant, avec le doigt, aurait promené des gouttes d'eau. Vers la droite, la côte se rapproche; voici déjà le LES DEHORb. S vrai paysage anglais que j'ai vu de Newhâveti à Londres, Fan dernier : des collines d'un vert terne, coupées de liaie-s, parsemées d'arbres isolés ; un pâturage entre des clôtures, puis un autre, puis encore un autre, et des bestiaux seuls, parqués à demeure : une Belgique moins plate et moins unie que l'autre, éclatante au soleil, mais bien triste et bien sombre quand le ciel est plu- vieux; et ce ciel l'est si souvent ! Le tleuve est énorme, mais sali, assombri de teintes blafardes et fausses. Refoulé par la marée montante, il oscille entre des berges de boue que tour à tour il cou- vre et quitte; suus la vapeur charbonneuse, ses petits flots hérissés ont un aspect lugubre; il roule ainsi li- vide et fangeux, mais utile ; c'est un travailleur et un portefaix unique en son genre. Déjà, sur son dos, les na- vires commencent à défiler par bandes, la plupart char- gés, grands, petits, de toute forme et de toute taille, et les matelots qui grimpent dans les cordages semblent des araignées actives. Conversation avec un Anglais de ia classe moyenne, fils d un négociant, je suppose; il ne sait ni le français, ni l'allemand, ni l'italien; ce n'est pas tout à fait un gentleman. Vingt-cinq ans, figure moqueuse, décidée, incii-ive ; il vient de faire pour son plaisir et pour son instruction un voyage qui a duré douze mois, et revient de l'iode et de l'Australie. En tout quarante mille 4 CHAPITRE PREMIER. milles. «Pour connaître les peuples, dit-il, il faut le voir. » Il est de Liverpool. Là, moyennant trois ou quatre cents livres sterling, un ménage qui n'a pas de voi- ture peut vivre confortablement. l\ faut se marier., cela est dans la nature ; il espère bien l'être avant deux ou trois ans. Mieux vaut rester garçon, si on ne ren- contre pas la jiersonneavecquion souhaite passer toute sa vie. « Mais on la rencontre toujours; il s'agit seule- ment de ne pas la manquer. » Il a rencontré plusieurs fois, étant tout jeune homme, mais il n'avait pas assez de fortune ; à présent qu'il est « indépendant, » il va chercher. Une dot n'est pas nécessaire. Il est naturel et même agréable de se donner la charge d'une femme pauvre et d'une famille. « Si votre femme est bonne et ?ous aime, elle vaut bien cela. » Il est clair pour moi que voilà le bonheur pour eux : le home à six heures du soir, avec une femme avenante, fidèle, du thé, quatre ou cinq enfants sur les genoux, et des domestiques respectueux. Dans le bateau, il y a une famille de quatre enfants, dont l'aîné a quatre ans et demi, et la mère vingt-trois ou vingt-quatre ans. Aux bains de mer, sur la plage, j'ai vu souvent des couvées entières, le père de famille en tête ; il n'est pas rare de rencontrer des enfants qui s'échelonnent, depuis le baby à la mamelle jusqu'à la fille de dix-huit ans. Les parents ne s'en trouvent ni surchargés ni embarrassés. Selon mon Anglais, ils ne doivent aux enfants que l'é- ducaiion ; les filles se marient sans dot, les garçons se tirent d'affaire comme ils peuvent. Je connais un soli- citor qui gagne beaucoup d'argent et dépense tout, sauf trois ou quatre cents livres sterling par an, qu'il place LES DEHORS. 5 en assurances sur la tête de ses enfants. A chaque nouvel enfant, nouvelle assurance pour un capital de deux mille livres, payables à l'enfanta la mort du père. De cette façon, l'enfant est pourvu, et d'ailleurs le commerce, l'industrie lui fournissent quantité de dé- bouches qui manquent au jeune Français. De tous les pays qu'a vus mon Anglais, l'Angleterre est « le plus moral. » Encore à son avis, le mal de la nation est « le manque de moralité. » Par suite, il juge la France à l'anglaise. « Les femmes y sont mal élevées, ne lisent pas la Bible, aiment trop le bal, ne s'occupent que de chiffons. Les hommes vont au café et ont des maîtresses; de là tant de mauvais ménages. Cela tient non à la race, mais à l'éducation. Des Françaises élevées sérieusement à l'anglaise, en Angleterre, font ici de très- bonnes femmes. « — Tout est-il bon dans votre pays ? « — Non, le vice national, terrible, est l'ivrognerie. Tel homme qui gagne vingt shillings par semaine en boit dix. Ajoutez à cela l'imprévoyance, les chômages et la misère. « — Mais en cas de détresse, vous avez les maisons pauvres, les workhouses? « — Ils n'y vont pas, ils aiment mieux jeûner, mon- de faim. « — Pourquoi? « — Pour trois raisons. Parce qu'ils veulent boire à leur aise. Parce qu'ils détestent d'être enfermés. Parce ju'ily a des formalités ; on doit prouver qu'on est de la j)aroisse ; mais la plupart ne savent oii ils sont nés, ou trouvent trop difficile de se procurer les papiers. » Très-causeur et pas du tout gourmé. Deux autres 6 CHAPITRE PREMIER. Anglais à qui je parle dans le bateau sont de même ; j'ai toujours trouvé cette disposition chez les Anglais ; pro- bablement si on leur a fait la réputation contraire, c'est qu'en pays étranger, lorsqu'ils sont obligés de parler une autre langue, ils se taisent par timidité, et s'obser- vent pour ne pas donner prise. Parlez-leur anglais mal . avec un mauvais accent, ils ne sont plus inquiets, ils se sentent supérieurs. Si, poliment, doucement, vous leur faites une question, ou que vous leur demandiez un pe- tit service, ils sont complaisants et même empressés. Je l'ai éprouvé vingt fois, l'an dernier, à Londres et par- tout. Autres figures dans le bateau. — Deux jeunes couples qui restent sur le pont, enveloppés de couvertures, sous des parapluies; une longue averse est venue ; ils sont restés ; à la fin, ils étaient mouillés comme des canards ; c'est pour que le mari et la femme ne soient pas sépa- rés dans les appartements du bas. — Autre jeune femme que le mal de mer rend très-malade; son mari, qui a l'air d'être un commis marchand, la prend dans ses bras, la soutient, essaye de lui faire la lecture, la soigne avec une liberté et une expansion de tendresse infinies. — Deux jeunes filles de quinze à seize ans, qui parlent fort bien et sans accent l'allemand et le français ; grands yeux mobiles, grandes dents blanches; elles bavardent et rient avec un parfait abandon, avec une admirable pétulance de gaieté animale; pas la moindre nuance de coquetterie; rien de nos petites gentillesses apprises et voulues; elles ne pensent pas à la galerie. — Dame de quarante ans en lunettes à côté de son mari ; robe fri- pée, restes d'ornements féminins, dents extraordinaires en manière de défenses; très sérieuse et du plus haut lES DEHORS comique ; une Française, même mûre, n'oublie jamais de s'arranger, de disposer sa robe. — Patience et llegme d'un grand Anglais sec, qui n'a pas bougé du canapé, s'est promené une seule fois, n'a parlé à personne, s'est suffi à lui-même. Par contraste, trois Français, qui questionnaient à tort et à travers, affirmaient au hasard, s'impatientaient, gesticulaient, et faisaient des calem- bourgs par à peu près, m'ont paru des gamins gentils. Peu à peu les nuages ont disparu et le ciel rayonne. A droite et à gauche passent de petites maisons de campagne, jolies, propres et fraîchement peintes. On voit à l'horizon monter des gazons verts, et çà et là de grands arbres bien posés, bien groupés. Gravesend sur la gauche entasse ses maisons brunes autour d'un clocher bleuâtre. Les navires, les magasins se multi- plient; on sent l'approche de la grande ville. Les petits ponts d'embarquement s'avancent à cinquante pas dans la rivière par-dessus la bourbe luisante que le reflux laisse à sec. A chaque quart d'heure, l'empremte et la présence de l'homme, la puissance par laquelle il a transformé la nature, deviennent plus visibles : docks, entrepôts, bassins de construction et de calfatage, chantiers, maisons d'habitation, matériaux préparés, marchandises accumulées; on voit sur la droite la car- casse en fer d'une église qu'on ajuste ici pour la bâtir dansl'lnde. — L'étonnement finit par se changer en ac- 8 CITAPITRE PREMIER. cnblemont. A partir de Greenwich, le fleuve n'est pins qu'une rue large d'un mille et davantage, où montent et descendent les navires entre deux files de bâtisses, interminables files d'un rouge sombre, en briqués et en tuiles, bordées de grands pieux fichés dans la vase pour amarrer les navires, qui viennent là se vider et s'em- plir. Toujours de nouveaux magasins pour le cuivre, la pierre, la houille, les agrès, et le reste ; toujours des ballots qu'on empile, des sacs qu'on hisse, des tonneaux qu'on fait rouler, des grues qui grincent, des cabes- tans qui crient. La mer arrive à Londres par le fleuve, c'est un port en pleine terre ; New-York, Melbourne, Canton, Calcutta abordent ici du premier coup. — Mais ce qui porte l'impression au comble, ce sont les canaux par lesquels les docks débouchent dans la grande eau; ils font des rues posées en travers, et ce sont des rues de navires; on les aperçoit tout d'un coup en enfilades qui ne finissent pas ; de Greenwich, où je suis monté l'an dernier, l'horizon est cerné de mâts et de câbles. Les gréements mnombrables, indistincts, étendent en cercle une loiie d'araignée au bord du ciel. — C'est là certainement un des grands spectacles de notre planète ; pour voir un pareil entassement de constructions, d'hommes, de vaisseaux et d'affaires, il faudrait aller en Chine. Cependant, sur le fleuve, à Toccident, s'élève une fo- rêt inextricable de vergues, de mâts, de cordages : ce sont les navires qui arrivent, partent ou stationnent, d*abord par paquets, puis en longues files, puis en un amas continu, accrochés, mêlés contre les cheminées des maisons et les poulies des magasins, avec tout Fat- tiraii du labeur incessant, régulier, gigantesque. Une LES DEHORS. 9 fumée brumeuse, pénétrée de lumière, les enveloppe ; le soleil y tamise sa pluie d'or, et l'eau saumâtre, demi- jaune, demi-verdâtre, demi-violacée, balance dans ses ondulations des reflets éclatants et étranges. On dirait Tair lourd et charbonneux d'une grande serre. Rien ici n'est naturel ; tout est transformé, violenté, depuis le sol et Thomme, jusqu'à la lumière et Pair. Mais Ténor- mité de l'entassement et de la création humaine em- pêche de songer à cette déformation et à cet artifice, à défaut delà beauté noble et saine, il reste la vie four- millante et grandiose ; le miroitement des flots brunis, l'éparpillement de la lumière emprisonnée dans la va- peur, les douces teintes blanchâtres ou rosées qui vien- nent se poser sur tous ces colosses, répandent une sorte de grâce sur la ville monstrueuse; cela fait comme un sourire sur la face d'un cyclope hérissé et noirci. Premières semaines. Un dimanche à Londres par la pluie : boutiques fer- mées, rues presque vides ; c'est l'aspect d'un cimetière immense et décent. Les rares passants, sous leur para- pluie, dans le désert des squares et des rues, ont l'air d'ombres inquiètes qui reviennent; cela est horrible. Je n'avais pas l'idée d'un pareil spectacle, et l'on dit qu'il est fréquent à Londres. Petite pluie iine, serrée, impitoyable , à la voir, il n'y a pas de raison pour !0 CHAPITRE PRMIER. qu'elle ne dure jusqu'à la fin des siècles , les pieds cla- potent, il y a de l'eau partout, de l'eau sale, imprégnée d'une odeur de suie. Une brume jaunâtre, épaisse, em- plit l'air, rampe jusqu'à terre ; à trente pas, une mai- son, un bateau à vapeur semblent des taches sur du pa- pier brouillard K Dans le Strand surtout, et dans le reste de la Cité, après une heure de marche, on a le spleen, on conçoit le suicide. Les hautes façades alignées sont en briques sombres ; le brouillard et la suie y ont incrusté leurs suintements. Monotonie et silence; mais les adresses en cuivre et en marbre, parlent, indiquent le maître absent, comme dans une grande manufacture de noir animal fermée pour cause de décès. Quelque chose d'affreux, c'est, dans le Strand, l'é- ' Aucune parole ne peut décrire le brouillard en hiver. Il y a des jours où, tenant un homme par la nia^m, on ne distingue pas sa figure. Là- dessus, voyez cette peinture du plus grand peintre anglais contempo- rain « It was a foggy day in London, and the fog was heavy and dark. Ani- mate London with smarting eyes and irritated lungs, was blinking, whee- zing and choking; inanimatc London was a sooty spectre, divided on purpose between being visible and invisible, and so being whoU; neither. Gaslights flared iti the sbops with a haggard and unblest air, as knowing themselves to be nigbt-crealures tbat had no business abroad under the sun; while the sun itself, when it was for a few moments d^imly indicated through circling eddies of iog, showed as if it had gone out and were collapsing flat and cold. Even in the surrounding country itwas a foggy day, but there the fog was grey, whereas in London itwas, t about the boundary Une, dark yellow and, a litlle within it, brown, nd then browner, until atthe heartofthe city— which they call Saint Mary Axe — it was rusty-black. From any point of the high ridge of land nortli- ward, it might bave been discerned that the loftiest buildings made an occasional strupgle to get their heads above the foggy sea. and especially that the great dôme of Saint Pauls seemed to die hard; but this was not perceivable in the streets at their feet, where the whole metropolis was a heap of vapour charged with mulflcd sound of wheels, and enfolding a gigantir. catarrb. » DicïEirs, Our mutval friend, Uï, ch i, p. 1 (,ES DEHORS. 11 norme palais qu'on nomme Somerset-House. Massive et pesante architecture dont tous les creux sont passés à l'encre, portiques barbouillés de suie, simulacre de fontaine sans eau dans un trou au milieu d'une cour vide, flaques d'eau sur les dalles, longues rangées de fe- nêtres closes : que peuvent-ils faire dans ces cata combes? Jusque dans les parcs, il semble que le brouil- lard livide et charbonneux ait sali la verdure. Mais ce qui afflige le plus les yeux, ce sont les colonnades, pé- ristyles, ornements grecs, moulures et guirlandes des maisons, toutes lessivées à la suie ; pauvre architecture antique, que vjent-elle faire en pareil climat? Sur les façades du Rristish Muséum, les cannelures des colonnes sont encrassées, comme si on y avait fait couler une boue gluante ; Saint-Paul, une sorte de Panthéon, a deux étages de colonnes, celles du bas, toutes noires, celles du haut, récemment raclées, encore blanches, d'un blanc blessant, où déjà la fumée charbonneuse a plaqué sa lèpre. Ces taches sont lugubres, c'est la pourriture de la pierre. Et ces statues déshabillées en souvenir de la Grèce ! ce Wellington en héros combattant, nu sous les arbres ruisselants du parc ! ce hideux Nelson planté sur sa colonne, avec un cordage en forme de queue, comme un rat empalé au bout d'une perche ! — Toute forme, toute idée classique est ici un contre-sens. Un pareil maré- cage est un lieu d'exil pour les arts antiques. Quand les Romains y ont débarqué, ils ont dû se croire dans l'en fer d'Homère, dans la contrée des Cimmériens, L'é' norme espace qui, dans le midi, s'étend entre la tern et le ciel, manque aux yeux qui le cherchent; plus d'air, rien que du brouillard coulant; dans cette fumée bla- 18 CHAPITRE PREMIER. farde, les objets ne sont plus que des fantômes effacés , la nature a l'air d'un mauvais dessin au fusain, sur la- quelle quelqu'un aurait frotté sa manche. — Je viens de passer une demi-heure sur Waterloo-bridge; Parliamen» House émoussé, indistinct, ne semble dans le lointain qu'un pauvre amas d'échafaudages; rien de perceptible, et surtout rien de vivant, sauf les petits bateaux à va- peur qui courent sur le fleuve, noirs insectes fumeux, infatigables; à voir leurs passagers qui embarquent et débarquent, un Grec eût pensé au Styx, Il aurait trouvé que vivre ici, ce n'est pas vivre ; en effet, on vit ici au- trement que chez lui ; l'idéal a changé avec le climat. L'âme se retire du dehors, rentre en elle-même, s'y fait un monde. Il fa\it avoir ici un home soicjné, bien rangé, des clubs, des associations, beaucoup d'affaires, quantité de préoccupations religieuses et morales; sur- tout, il faut ne pas s'abandonner aux impressions exté- rieures, fermer la porte aux suggestions tristes de la nature hostile, combler le grand vide où se logerait la mélancolie et l'ennui. Pendant la semaine, on a le tra- vail, le travail assidu, acharné, par lequel on se défend et on pourvoit contre l'inclémence des choses. — Mais que faire le jour du repos? Le cabaret ou l'église, l'ivresse ou le sermon, l'étourdissement ou la réflexion; pas d'autre emploi pour un dimanche comme celui-ci ; de cette fa- çon, soit en pensant, soit en s* abrutissant, on s'abstrait, on oublie. Je vois quantité de portes entre-bâillées danî les ceUiers à spiritueux , des figures mornes, éteintei ou sauvages, en sortent ou y entrent. Allons aux églises . J'en visite quatre, et j'entends deux sermons, le pre« mier dans une église dissidente du Strand. Vaisseau nu, LES DEHORS. 15 froid, point d'ornements, sauf deux figures allégoriques ,Mu fond; de grands bancs de bois, où l'on est enfermé iusqu'au cou. Ce n'est pas le peuple qui les remplit, mais une bourgeoisie décente, très-proprement habillée, il physionomie sérieuse et sensée. Ils viennent s'appro- visionner de conseils moraux, rafraîchir leurs principes. Le prédicateur a choisi ce texte : « Un seul esprit, une seule âme! » et là-dessus il conseille à l'auditeur d'être f3rme dans ses principes, mais conciliant avec les hommes. Bon sermon, un peu commun, mais solide ; à lire les essais si nombreux de la littérature anglaise, et encore aujourd'hui « les petites morales » du Saturday Heview^ on voit que le lieu commun ne les ennuie pas. Apparemment ils jugent que la morale n'est pas un ob- jet de curiosité, mais d'usage; c'est un outil d'emploi quotidien, auquel tous les dimanches il faut donner le fil. Livres étalés sur le rebord des bancs : ce sont les psaumes et le Common Frayer Book^ le livre de m.esse de l'Angleterre. Beaucoup de souffle et un certain grandiose hébraïque dans le goût de Millon; pas de tendresses, d'épanchements comme dans Vhnitation; pas de fleurs de rhétorique ni de douceurs sentimentales comme dans nos petits livres dévots, mais un ton impo- sant, passionné, parfois lyrique : la liturgie a été rédigée rUi temps de la Renaissance et en garde l'accent. Chose remarquable, ici la date et l'origine dechaque morceau sont indiquées en note ; celui-ci est du sixième siècle; cette prière est tirée des apocryphes, mais on l'a con- servée à cause de son élévation. Par ers remarques, le fidèle est instruit, renseigné sur la critique et sur l'his- toire ; voyez les sermons de Tillotsou et de Barrow au 14 CHAPITRE PREMIER temps de Cossuet, avec textes grecs et discussions du sens grammatical. Avec le temps, ceci doit conduire à l'exégèse allemande. A Westminster-Abbey, superbe [lef, admirable archi- tecture gothique, c'est la seule qui convienne au climat : il faut ce fouillis de formes, ces nervures élancées el sinueuses, cette profusion de sculptures délicates, pour remplir l'air obscur et peupler le vague des intérieurî sombres. — J'y errais, regardant les monuments funé- raires, quantité de sculptures gracieuses du dix-hui- tième siècle, d'autres froides et pédantes du nôtre, lorsque tout d'un coup des chants s'élèvent, non pas la psalmodie monotone de nos vêpres, le plain-chantrude et monacal, les versets et répons qui semblent des voix de religieuses malades, mais de beaux chants en parties, des récitatifs graves et nobles, des rondeurs mélo- dieuses, des tours et une harmonie qui sentent la meil- leure époque. Puis, après une lecture surSisara, l'orgue et les chanteurs, voix d'enfants et voix de basses, re- prennent un motet plein et riche. Toute cette musique est digne d'accompagner les psaumes et les prières que je viens de lire tout à l'heure. Ainsi compris, le culte est l'opéra des âmes élevées, sérieuses et croyantes. Rien déplus important; il faut que, chez un peuple, l'église et Toffice soit de niveau avec les sentiments, non pas seulement de la foule et des ignorants, mais de ''élite. Visite à deux autres églises dans l'après-midi. Ici en- core les chants sont beaux, et c'est une bourgeoisie aisée ijùi remplit l'édifice. Les grands bancs fermés, toutes les galeries sont pleines de personnes bien habil- lées ; autant d'hommes que de femmes, et beaucoup LES DEHORS. 15 sont des gentlemen ; ce n*est pas notre public de fem- mes, de vieux cacochymes, de servantes, de gens du peuple. Des trois ministres que j'aivus, l'un digne, poli, qui m'a parlé, â l'air demi-professeur et demi-magistrat. Un autre ressemble à un notaire de Paris, mûr et soigné, qui prend la voix douce et l'air sentimental pour faire signer un contrat de mariage. J'en ai vu d'autres l'an dernier, à Londres et à la campagne. Avec leur petit ra- bat, leur demi-robe, le ton dont ils parlent en chaire, on dirait des juges ou des présidents. Par leur éduca- tion, leur mariage, leurs mœurs, leur office, ce sont des laïques un peu plus graves que les autres ; même cos- tume hors du temple, sauf l'éternelle cravate blanche ; la différence morale n'est pas beaucoup plus grande que la différence physique. — Ceci est essentiel ; mettre de plain-pied, ou tout au plus à un degré de distance, le prêtre et le laïque, voilà l'œuvre principale de la Ré- forme. En rentrant à mon hôtel, je lis dans le Friday^s Ga- zette la proclamation suivante : « Nous, Victoria, reine ; considérant très-sérieusement et très-religieusement que c'est noire devoir indispensable de nous appliquer avant toutes choses à maintenir et à augmenter le ser- vice et l'honneur du Dieu tout-puissant, comme aussi à décourager et à supprimer tout vice, pratique profane, débauche et immoralité... nous interd sons et nous dé- fendons par ces présentes à tous nos fidèles sujets, de quelque condition et qualité qu'ils puissent être, de jouer le jour du Seigneur aux dés, aux cartes, ou à tout autre jeu quclcon(}ue, dans les habitations publi- ques ou privées, ou ailleurs, quelque part que ce soit, et, par ces présentes, nous les requérons, et nous leur 16 CHAPITRE PREMIER commandons, à tous et à chacun d'entre eux, d*assis- ter avec décence et révérence au culte de Dieu, chaque jour du Seigneur. » Ordre aux magistrats « de prendre des soins efficaces pour empêcher les personnes tenant des tavernes ou toute autre maison publique de vendre du vin, de la bière, ou toute autre liqueur, comme aussi de rece- voir ou de consentir à garder dans leur maisons des hôtes pendant la durée du service divin, le jour du Sei- gneur. » Cet ordre n'est pas exactement observé ; la porte des tavernes se ferme pendant l'office, mais on peut l'ou- vrir, et on y boit dans l'arrière-boutique. — En tout cas, voilà un reste de l'ancien puritanisme, tout à fait cho- quant en France. Défendre aux gens de boire et de s'a- muser le dimanche? Mais à un ouvrier, à un paysan français, le dimanche ne semble fait que pour cela. Stendhal disait qu'ici, en Ecosse, dans les pays vraiment bibliques, la religion gâte un jour sur sept et détruit un septième du bonheur possible. Il juge l'Anglais, riiomme du Nord, d'après le patron de l'homme du Sud que le vin égayé et n'abrutit pas, qui peut sans in- convénient s'abandonner à son instinct, chez qui la joie est poétique. Ici le tempérament est autre, plus violent et plus militant; le plaisir est chose brutale et bestiale ; j'en citerais vingt exemples. « Quand un Fran- çais est ivre, me disait un Anglais, il bavarde; quand c'est un Allemand, il dort; quand c'est un Anglais, il se bat. » Autres traces de sévérité puritaine, entre autres, les recommandations dans les escaliers qui descendent à la Taïuidc cicuuijii itia» Rambuteaux ; on vous avertit d'être LES DEHORS. 17 décent. ^ A la gare du chemin de fer, il y a de grosses bibles enchaînées pour que le voyageur puisse lire en attendant. — Un long gaillard jaune et osseux me don no à Hyde-Park deuî^ pages imprimées sur le serpent d'ai- rain de Moïse, avec applications à la vie présente. « Vous aussi, ô lecteur, vous avez été mordu par les serpents de feu. Pour vous guérir, levez les yeux vers celui qui a été élevé en signe de salut. » — D'autres indices montrent un pays d'aristocratie. A la porte de Saint-James-Park est affiché l'arrêté suivant : « Les gar- diens du parc ont pour instructions d'interdire l'entrée des jardins à tous les mendiants, à toute personne très- déguenillée, ou dont les habits sont très-sales, ou qui ne sont point décentes d'extérieur ou de tenue. » — A chaque pas, on se sent plus éloigné de la France. Trois millions deux cent cinquante mille habitants ; cela fait douze villes comme Marseille, dix villes comme Lyon, deux villes comnr^e Paris en un tas ; mais des mots sur le papier ne peuvent remplacer la sensation des yeux. Il faut prendre un cab plusieurs jours de suite, et pousser en avant, au sud, au nord, à l'est, au couchant, pendant toute une matinée, jusqu'aux confins vagues où les maisons s'éclaircissent et laissent com- mencer la campagne. Enorme, énorme, c'est le mot qui revient toujours. Et, de plus, riche et soigné ; par conséquent, ils doi- 18 CHAPITRE PREMIER. vent nous trouver négligés et pauvres. Paris est mé- diocre à côté de ces squares, de ces crescentSy de ces cercles et de ces files de maisons monumentales en pierres massives, à portiques, à façades sculptées, de ces rues si larges, il y en a cinquante aussi vastes que celles de la Paix ; certainement Napoléon lll n'a «iémoli et rebâti Paris que parce qu'il a vécu à Londres. Dans le Strand,dansPiccadilly,dansRegent-street, aux environs (lu pont de Londres, en vingt endroits roule une foule, un bruissement, un encombrement que notre boulevard le plus affairé et le plus fourmillant n'atteint pas. Tout est ici sur un plus grand module; les clubs sont des pa- lais, les hôtels sont des monuments ; la rivière est un bras de mer ; les cabs vont deux fois plus vite ; les mariniers et les conducteurs d'omnibus avalent toute une phrase en un mot , on économise les paroles et les gestes, on tire tout le parti possible de l'action et du temps; l'homme produit et dépense deux fois autant que chez nous. Du pont de Londres jusqu'à Ilamplon-court, «1 y a huit milles, presque trois lieues de bâtisses. Après les rues et les quartiers construits d'un jet, d'un bloc, par massifs, comme une ruche sur un modèle, viennent d'in- nombrables maisons de plaisance, cottages entourés de verdure et d'arbres, dans tous les styles, gothique, grec, byzantin, italien du xMoyen âge ou de la Renaissance, avec tous les mélanges et toutes les nuances des styles, ordinairement par files ou paquets de cinq, dix, vingt semblables, et visiblement de la main du même entre- preneur, comme autant d'exemplaires du même vase ou du même bronze. Ils manient les maisons comme nous manions les articles-Paris. Quelle multitude d« vi«8 ai- LES DEHORS. 19 sées, confortables et riches! On devine des gains mul- tipliés, une bourgeoisie opulente, dépensière, tout autre que la nôtre, si gênée, si resserrée. Les plus modestes, en briques brunes, sont jolies à force de propreté, on y voit des carreaux luisants comme des glaces, presque toujours un parterre vert et fleuri, sur la façade un lierre, un chèvrefeuille, une glycine. — Tout le pour- tour de Hyde-Park est couvert de maisons semblables, mais plus belles, et qui, au milieu de Londres, gardent un air de campa^me. Chacune est à part, dans son carré de gazon et d'arbustes ; deux étages d'une correction et d'une tenue parfaite ; un portique, une sonnette pour les fournisseurs, une sonnette pour les visiteurs, un sous-sol pour la cuisine et les domestiques, avec un es- calier de service ; très-peu de moulures et d'orne- ments ; pas de persiennes extérieures ; de grandes fe- nêtres claires qui laissent bien entrer le jour: des fleurs sur les rebords et au péristyle ; des écuries dans un renfoncement distinct, pour que l'odeur et la vue soient écartées ; tout le dehors enJuitd'un stuc blanc, luisant, vernissé ; pas une tache de boue ni de poussière ; les arbres,les gazons, les fleurs, les domestiques sont soignés comme pour une exposition de produits modèles. — Comme on comprend l'habitant d'après sa coquille! C'est d'abord le Germain qui aime la nature et qui a besoin d'un semblant de campagne; c'est ensuite l'Anglais- qui veut être seul chez lui, dans son escalier comme dans sa chambre, à qui la promiscuité de nos grandes cages parisiennes serait insupportable , et qui , même à Londres, arrange sa maison en petit château indépen- dant et fermé. Simple d'ailleurs et sans besoin d'éta- lage extérieur ; par contre, exigeant en matière de tenue M CHAPITRE PREMIER. et de confortable, et séparant sa vie de celle de ses in- férieurs. — Quantité étonnante de maisons pareilles dans le West-End. — Environ six mille francs de loyer, de cinq à sept domestiques ; le maître dépense de trente a soixante mille francs par an. Il y a dix de ces fortunes et de ces vies en Angleterre contre une en France. Même impression quand on visite les parcs; le goût, les dimensions sont tout autres que chez nous. Saint- James Park est une vraie campagne, et une campagne anglaise : vieux arbres énormes, prairies véritables, large étang peuplé de canards et d'oiseaux nageurs , des vaches, des moutons parqués broutent l'herbe tou- jours fraîche. H y a des moulons jusque dans l'étroite bordure verte qui encadre Westminster Abbey ; ces gens aiment de cœur la campagne. Il n'y a qu'à lire leur littérature, de Chaucer à Shakespeare, de Thomp- son à Wordsworth et Shelley, pour en avoir la preuve. Quel contraste avec les Tuileries, les Champs-Elysées, eLuxembourgI En général, le jardin français, celui dé Louis XIV, est un salon ou une galerie en plein air pour se promener et causer en compagnie ; dans le jardin anglais, tel qu'ils l'ont inventé et propagé, on est mieux seul ; les yeux et l'âme font la conversation avec les choses naturelles. Nous avons construit un parc sur ce modèle au bois de Boulogne, mais nous avons fait la faute d'\ composer uti groupe de rochers et de cascades ; LES DEHORS. 1\ l'artifice paraît tout de suite et choque ; des yeux an- glais rauraient senti. A Regent's-Park : celui-ci est plus grand que le Jardin des Plantes et le Luxembourg mis ensemble ; j'ai souvent remarqué que notre vie leur semble cla- quemurée, étriquée ; ils ont plus que nous besoin d'air, d'espace ; des Anglais que j'ai connus à Paris laissaient ' en tout temps leur fenêtre ouverte pendant toule la nuit; de là, leur besoin de mouvement, leurs courses à che- val et à pied dans la campagne. Stendhal disait jus- tement qu'une jeune fille anglaise fait plus de chemin à pied en une semaine, qu'une jeune Romaine en un an ; il faut à Thomme du Nord, au tempérament athléti- que, la respiration libre et rexcreice. — Ce parc est dans un quartier retiré; on n'y entend plus le roulement des voitures, on y oublie Londres , c'est une soHtude. Le soleil luisait, mais l'air é lait toujours chargé de nuages moites, arrosoirs ambulants qui, tous les quarts d'heure, se fondaient en pluie. Les grandes prairies mouillée? avaient une douceur charmante, et les verdures s'égout- taient avec un petit bruit monotone sur Teau dormante des étangs. Je suis entré dans une serre ; orchidées gplendides, les unes avec le velouté opulent de l'iris, d'autres couleur de chair, de ce ton inexprimable, délicieux, fondu, tout pénétré de lumière, dont pal- pite une chair vivante, un sein de femme ; la main a peur et envie de s'y poser ; tout à côté, des palmier? dressent leur fût dans une atmosphère tiède. — Chose singulière pour nous, il n'y a point de gardiens ; entre qui veut, et nul dégât ; je comprends qu'ils se moquent de nos établissements et fêtes publiques avec leur accompagnement de municipaux. De même aux garée W CHAPITRE PREMIER. de leurs chemins de fer, chacun est libre, stationne sui le bord de la voie, vient prendre ses amis à la porte du wagon ; ils sont étonnés et choqués de nous voir enca- gés dans nos salles d'attente, parqués, menés comme des moutons, et toujours sous l'œil ou la main d'un employé. Retour à pied jusqu'à Piccadilly ; &e nouveau voici le London weather, la petite pluie continue, la boue noire qui fond. F , qui vient dépasser ici l'hiver, dit qu'il y a peu de neige, pas plus qu'au centre de la France, mais en revanche, un brouillard éternel, de la pluie presque tous les jours, et pour les piétons le plus exécrable barbotage. Gomme documents , voyez la chaussure et les pieds des dames ; bottines qui sont des bottes, forts pieds d'échassiers et démarche assor- tie. — Ma question revient toujours : Que font-ils aux heures vides, entre autres le dimanche? Le club et sou- vent le porto. — F..., au sien, avait un voisin qui, dans la chambre de lecture, buvait un grand verre de vin, s'endormait, buvait un autre coup une demi-heure après, se rendormait, et ainsi de suite, toujours sans mot dire. Un autre, immensément riche, grand négo- ciant, et qui a seize jardiniers à sa campagne, passe la journée à ses affaires, rentre le soir, parle à peine, \if en automate parmi ses enfants; sa fille, pour se dis- traire, voyage toute Tannée avec une gouvernante ; dans la vie de famille, il ne fournit que l'argent ; c'est là un trait fréquent du caractère anglais ; peu expansifs et peu aimables. De Regent's-Park à Piccadilly, aspect funèbre des larges et interminables rues; la chaussée est un maca- dam noir ; les files de bâtisses» toujours semblables, LES DLHORS. 25 sont en briques noircies, où les vitres luisent avec des reflets noirs , chaque maison est séparée de la rue par sa grille et son fossé. Presque pas de boutiques, pas une qui soit jolie, point de vitrines ni d'estampes; cela serait trop triste pour nous ; rien qui occupe ou amuse les yeux; impossible de flâner; il faut travailler chez soi, ou prendre son parapluie pour alier à son bureau, à son comité. Hyde-Pai k est le plus vaste de tous, avec une petite rivière, de grandes pelouses, des bestiaux, des ombra- ges, comme un parc champêtre transporté tout d'un coup au centre d'une capitale. — Vers deux heures, la grande allée est Un manège : il y a dix fois plus d'hommes à cheval et vingt fois plus d'amazones qu'au bois de Bou- logne dans les grands jours ; de toutes petites filles, des garçons de liuit ans sont à côté de leur père, sur leur poney ; j'ai vu trotter des matrones larges et dignes. — C'est là un de leurs luxes; joignez-y les domes- tiques; par exemple, dans une famille de trois per- sonnes à qui je viens de faire visite, il y a sept domes- tiques et trois chevaux. La mère et la ûUe viennent tous les jours galoper au parc; souvent même elles font leurs visites à cheval , elles économisent sur d'autres points, sur le théâtre, par exemple, où elles vont très-rare- ment et toujours dans des loges données. — Ce grand mouvement paraît indispensable à la santé; les jeunes filles, les dames viennent ici, même parla pluie. Trois chevaux et une voiture coûtent à peu près deux cents livres sterling par an. A voir cette fouie de gens à cheval, on conclut comme d'après les maisons et Its domestiques; la classe riche est bien plus nom- breuse en Angleterre q'i'cn France. — Autre in- 24 CHAPITRE PREMIER dice, la dépense en linge, habits, gants, toileltea toujours fraîches. Le climat salit beaucoup, il faut renou- veler souvent. Dans chaque journal, je trouve des adresses de marchands qui viennent chez vous vous acheter vos habits un peu passés ; c'est une obligation pour un gentleman que la tenue irréprochable ; son habit, une fois passé, va à un homme de la classe infé- rieure, finit en loques sur un dos de pauvre, et marque ainsi le rang social de son propriétaire. — Nulle part la distance des conditions n'est écrite aussi visiblement dans les dehors des hommes. Imaginez l'habit de soi- rée d'un élégant ou le chapeau rose à fleurs d'une lady; vous retrouverez l'un sur un misérable hébété, accroupi dans un des escaliers de la Tamise, Tautre à Shadwell, sur la tête d'une vieille qui trie les ordures. De cinq à sept heures, revue des toilettes. La beauté et la parure abondent ; mais le goût manque. Les cou- leurs sont outrageusement crues, et les formes disgra- cieuses : crinolines trop bouffantes et mal bouffantes, en cônes géométriques ou bosselés, volants verts, do- rures, robes à ramages, profusion de gazes flottantes, paquets de cheveux tombants ou frisés ; sur cet éta- lage, de tout petits chapeaux historiés et imperceptibles. Le chapeau est trop paré, les cheveux trop lustrés collent durement sur les tempes, le mantelet ou la ca- saque déborde sans forme jusque sur les hanches, la jupe bouffe monstrueusement, et tout Téchafaudage mal attaché, mal agencé, bariolé, ouvragé, crie et jure de toutes ses couleurs voyantes et surchargées. — Au soleil surtout, avant-hier, à Hampton-Court, parmi des femmes de shopkeepers^ le ridicule était énorme ; il y avait quantité de robes violettes, d'un violet farouche, LES DEHORS. » cerclées à la taille par une ceinture dor, et qui auraient lait crier un peintre. — Je disais à une dame : « La toi- lette est plus showy (éclatante) chez vous qu'en France. — Mais c'est de Paris que viennent nos robes! » — ie me suis bien gardé de répondre : «C'est vous qui les choisissez *. » Sauf dans la très-haute classe, elles se fagotent à plaisir. On devine des corps sains, bien bâtis, parfois beaux, mais il faut les deviner. La physionomie est souvent pure, mais aussi souvent monotone. Beaucoup sont de simples babies, poupées de cire neuve, avec des yeux de verre, et qui semblent parfaitement vides de toute idée. D'autres figures ont rougi et tournent au bifteck cru ; il y a un fond de bêtise ou de brutalité dans ces chairs inertes, trop blanches ou trop rouges. Quelques-unes vont à Textréme de la laideur et du gro- tesque, pattes de héron, cous de cigogne, et toujours la grande devanture de dents blanches, la mâchoire sail- lante du Carnivore. — En revanche, d'autres vont à l'extrême de la beauté. On voit là des figures d'anges ; les yeux de pervenche pâle sontdoucemeni profonds, le teint est celui d'une fleur ou d'un enfant, le sourire est divin. Ces jours-ci, vers dix heures du malin, près de Hijde-Park'comer^ je suis resté planté sur mes jambes, immobile d'admiration , devant deux jeunes filles : seize ans et dix-huit ans, en toilette bruissante de tulle blanc et dans un nuage de mousseline , grandes , ivelles, agiles, la taille aussi parfaite que le visage ^ c Je ne sais qui comparait une Anglaise à un champ clos, uù des ujdzirs ennemies se rencontrent et se livrent bataille. » [Souvenirs, par le comte Joseph d'Esiourmel, p. 52.) 26 CHAPITRE PREMIER. d'une fraîcheur incomparable, pareilles à ces fleur étonnantes qu'on voit dans les expositions choisies, un€ blancheur de lis ou d'orchis ; pardessus tout cela, une gaieté, une innocence, une surabondance de sévt intacte et d'expansion naïve, des rires et une démarche d'oiseau , la terre ne les portait pas. — Quantité d'ama- zones sont charmantes ; si simples et si sérieuses, pas un grain de coquetterie ; elles viennent ici, non pour être regardées, mais pour prendre l'air ; le geste est franc, sans prétention; la poignée de main toute loyale, presque virile ; aucune fanfreluche dans la toilette; la petite veste noire, serrée à la taille, montre la bonne pousse, la structure saine; à mon sens, le premier de- voir d'une jeune fille est de se bien porter. Elles manient leur cheval avec une aisance et une sûreté complète. Parfois, le père ou le frère s'arrête, cause d'affaires ou de politique avec un ami; elles écoutent, et s'habituent ainsi aux idées graves. — Ces pères et ces frères eux- mêmes font plaisir à voir : figures expressives, déci- dées, qui portent ou ont porté le poids de la vie, moins usées que chez nous, moins promptes aux sourires et au manège de la politesse, mais plus rassises, plus arrêtées, et qui laissent souvent dans le spectateur une vague inipression de respect, tout au moins d'es- time, et parfois de confiance. Peut-être est-ce parce que je suis informé de leur condition ; il me semble pour- tant que Ton ne peut guère se méprendre : nobles, dé- putés, propriétaires, leurs façons et leur physionomie montrent des hommes habitués à l'autorité et qui ont LES DEHORS. 27 Beaucoup de visites et quelques promenades. Ce qui rue plaît le mieux, ce sont les arbres. Tous les jours en sortant de l'Athenseum, je vais m'assoir une heure dans Saint-James-Park. Le lac miroite doucement sous la brume qui Fenveloppe, pendant que les feuillal pire et le gin plus meurtrier. Près (Peux, accolés auv murs gluants, ou inertes sur les marches, sont des hommes en loques étonnantes ; on n'imagine pas, avant de les avoir vus, ce qu'un paletot, un pantalon, peut porter de couches de saleté. Ils rêvassent ou sommeil- lent, la bouche ouverte, le visage terreux, blafard, et parfois marbré de filets rouges. C'est dans ces quartiers qu'on a trouvé des familles sans autre lit qu'un tas de suie; elles y dormaient depuis plusieurs mois. Pour la créature ainsi usée, surmenée, il n'y a qu'un refuge : rivresse. « Ne pas boire I disait un désespéré, dans une enquête ; alors mieux vaudrait tout de suite mourir*. » Un marchand me dit : « Attention à vos poches, monsieur ! » et le policeman m'engage à ne pas entrer dans certaines allées [lanes). Je parcours quelques-unes des plus larges; toutes les maisons, sauf une ou deux , sont visiblement habitées par des filles. D'autres petites rues, des cours pou- dreuses, infectées par une odeur de chiffons pourris, sont pavoisées de haillons et de linge qui sèche. Les enfants fourmillent. En un instant, dans une cour étroite, j'en ai vu quatorze ou quinze autour de moi, sales , les pieds nus , la petite sœur portant dans ses bras l'enfant à la mamelle, le nourrisson d'un an dont la tête blanchâtre n'a pas de cheveux. Rien de plus lugubre que ces corps blancs, ces cheveux de filasse * M. de Talleyrand disait dans une conversation (1S3I; : « La canaille anglaise est très-lâche ; victorieuse, elle serait cruelle ; mais trente con- slables, armés de baguettes blanches, suffisent pour la faire reculer Cliei nous, elle est brave et sait se faire tuer, » [Mémoires du vicomte de la Rochefoucauld, t. IV, 961.) 58 CUAPITRE PREMIER. pâle, ces joues de chair mollasse empâtées de crasse an- cienne. Ils accourent, ils se montrent le gentleman avec des gestes curieux et avides. Les mères immobiles, .d'tm air éteint, regardent par la porte. On aperçoit l'étroit logis, parfois la pièce unique oiitout cela s'en- tasse dans le mauvais air. Les maisons sont le plus sou- vent d'un étage, basses, étriquées, un taudis pour dor- mir et mourir. Quel séjour en hiver quand, dans les semaines de pluie et de brouillard continus, la fenêtre reste close î Et, pour que cette couvée ne meure pas de faim, il faut que le père ne boive pas, ne chôme jamais, et ne soit jamais malade* ! Çà et là, un dépôt d'ordures. Des femmes y travail- lent pour faire le détri. L'une, vieille et fanée, avait un brûle-gueule à la bouche; elles se sont redressées du milieu de leur fumier pour me regarder : figures abru- ties, inquiétantes de yahous femelles ; peut-être cette pipe et un verre de gin est la dernière idée qui surnage dans leur cervelle idiote. Y trouverait-on autre chose que les instincts et les appétits d'un sauvage et d'une bête de somme? Un misérable chat noir, efflanqué, boi- teux, ahuri, les épiait du coin de l'œil avec crainte, et quêtait furtivement dans un tas de débris ; il avait peut-être raison d'être inquiet; la vieille l'a suivi d'un regard aussi fauve que le sien, en rognonnant; elle avait l'air de penser qu'il y avait là deux livres de viande. Je me souviens des ruelles qui débouchent dans Ox- fort-slreel, de leuis lanes étoulfantes, encroûtées de * En hiver, 150,000 mendiants [paupers] à Londres, vivent entière- ment de l'assistance publique. Mes amis estiment le nombre des rougks (gens sans aveu, populace dangereuse) à 180,000 dans Londres. LES DEHORS. 5« vapeur humaine, de leurs troupeaux d'enfants pâles accroupis dans les escaliers boueux, des bancs de Lon- don-bridge oîi des familles grelottent la nuit serrées et la tète basse, surtout de Haymarket et du Strand le soir. Sur cent pas, on heurte vingt filles ; quelques-unes vous demandent un verre de gin ; d'autres disent : « Mon- sieur, c'est pour payer mon terme. » Ce n'est pas la débauche qui s'étale, mais la misère, et quelle misère ! La déplorable procession dans l'ombre des rues monu- mentales fait mal au cœur; il me semblait voir un défilé de mortes. Voilà une plaie, la vraie plaie de la société anglaise ^. Courses à Epsom : c'est aujourd'hui le derby, jour de liesse; le parlement fait relâche; depuis trois jours, on ne parle que de chevaux et de leurs éleveurs. Nous partons par Waterloo-station. Le ciel est sans nuages, sans brouillard ; mes voisins anglais disent » [Statislical Abstrait, 4871.) Nombre des pauvres assistés dans l'Anglelerre et le pays de Galles . 1861 890,423 1862 946,166 1863 1,142.624 1868 1,034.823 1870 1,079.591 1871 1,081,926 Le compte est établi ie i" janvier de cliaque année, d'après le nombre des indigents inscrits aux bureaux de bienlaisauce de chaque union et paroisse. 40 CHAPITRE I>REM1ER (jii'ils n*ont jamais VU une telle journée à Londies. Par- tout des cultures vertes, des prairies entourées de haies, et souvent la haie est parsemée d'arbres. La splendeur de ce vert, l'entassement et la sève des fleurs lustrées, dorées, regorgeantes sont extraordinaires. Les velours constellés de diamants, les soies moirées, les plus ma- gnifiques broderies n'égalent pas cette teinte profonde La couleur est excessive, au delà des moyens de la pein- ture; mais jamais la floraison et l'épanouissement des plantes, le luxe et la joie de la terre parée, ne m'ont ébloui d'un si vif éclat. Le derby est une grande plaine verte, un peu ondu- leuse ; sur un flanc montent trois échafauds publics et plusieurs autres plus petits. En face, des tentes, des centaines de boutiques, des écuries improvisées sous la toile, et un pèle mêle incroyable de voitures, de che- vaux, de cavaliers, d'omnibus particuliers; il y a peut- être ici deux centmille têtes humaines. — Rien de beau ni même d'élégant; les voilures sont des véhicules, et les toilettes sont rares ; on ne vient pas ici pour se mon- trer, mais pour regarder ; le spectacle n'est intéressant que par sa masse. Du haut du Stand, l'énorme fourmi- lière grouille, et sa rumeur monte. Mais au delà, sur la'droite, une ligne de grands arbres, derrière eux les ondulations bleuâtres, indistinctes de la campagne ver- doyante font un cadre magnifique au tableau médiocre. Quelques nuages blancs comme des cygnes voguent dans le ciel, et on voit leur ombre courir sur l'herbe ; une brume légère, pleine de soleil, plane dans les lointains, et Tair illuminé enveloppe comme une gloire la plaine, les collines, l'immense espace et toute l'agitation de la kermesse humaine. LES DEHORS « C'est une kermesse, en effet ; ils sont venus pour s'a- muser avec fracas. Partout des bohémiennes, des chan- teurs et danseurs grotesques déguisés en nègres, des tirs à l'arc et à la carabine, des charlatans qui à coups d'éloquence débitent leurs chaînes de montre, des jeux de quilles et de bâton, des musiciens de toute espèce, et la plus étonnante file de cabs, calèches, droskis,four- in-hands, avec pâtés, viandes froides, melons, fruits, vins, surtout du Champagne. On déballe; on va boire et manger, cela refait l'animal et l'exalte ; la grosse joie et le franc rire sont l'effet de l'estomac rempli. — De- vant cette ripaille toute prête, l'aspect des pauvres est pénible à voir; ils tâchent de vous vendre des poupées d'un sou, des mémoriaux du derby, de vous faire jouer au jeu du bâton {aunt Sally)^ d'obtenir le cirage de vos bottes. Presque tous ressemblent à de misérables chiens affamés, battus, lépreux, qui attendent un os sans l'es- pérer beaucoup. Ils sont venus à pied pendant la nuit et comptent pour dîner sur les miettes de la grande ri- paille. Beaucoup sont couchés par terre entre les pieds des promeneurs et dorment béants, la face en l'air. Les figures ont une expression d'hébêlement ou d'âprcté douloureuse. La plupart sont pieds nus, tous horrible- ment sales, et de plus ridicules; la cause en est qu'ils ont de vieux habits de gentlemen, d'anciennes robes élégantes, de petits chapeaux jadis portés par de jeunes filles. Cette défroque, qui a passé sur trois ou quatre corps, en se délabrant au passage, me fait toujours mal à voir. Elle avilit; par elle, l'être qui s'en affuble se dé- clare ou s'avoue le rebut de la société. Un paysan, un ouvrier, un manœuvre est, chez nous, un homme diffé- rent, non pas un homme inférieur; sa blouse est à lui 42 CHAPITRE PREMIER. comme à moi mon habit; elle n'a servi qu'à lui. Cet usage des haillons est plus qu'une singularité : il dénote un manque de fierté ; les pauvres ici se résignent à être le marche-pied d' autrui. Une de ces femmes, avec un vieux châle qui semblait avoir traîné dans le ruisseau, avec un ci-devant chapeau bossue, lessivé par la pluie, avec un pauvre bébé sale et blafard dans les bras, vient rôder autour de notre om- nibus, ramasse une bouteille jetée et boit la dernière goutte. Sa seconde petite fille qui marche, ramasse aussi et grignote une croûte de melon. On leur donne un shilling, des gâteaux. Impossible de décrire leur sourire humble de reconnaissance. Elles ont l'air dédire, comme le pauvre âne de Sterne : « Ne me battez pas, je vous supplie ; cependant vous pouvez me battre si vous voulez. » Figures brûlées, tannées par le soleil; la mère a une cicatrice à la joue droite, comme d'un coup de botte ; toutes deux, l'enfant surtout, sont des créatures ensauvagées et rabougries. Le grand moulin social écrase et broie ici la dernière couche humaine sous son engrenage d'acier. Cependant une cloche sonne, et la course se prépare. Les trois ou quatre cents policemen font vider la piste ; les échafauds sont comblés, et en face d'eux la prairie n'est plus qu'une grosse tache noire. Nous montons à nos places; rien de grandiose. A celte distance, les foules sont desfourmihères; les cavaliers et les voitures qui avancent et se croisent ressemblent à des scarabées, à des hannetons, à de gros bourdons sombres épar- pillés sur un tapis vert. Les jockeys en rouge, en bleu, en jaune, en couleur mauve, font un petit tas à part, comme un vol de papillons posés. Probablement je LES DEHORS. 43 manque d'enthousiasme, mais il me semble assister à un jeu d'insectes. — Trente-quatre coureurs; après trois faux départs, ils partent; quinze ou vingt font ,masse, les autres sont par petits paquets, et on les voit avancer le long de la piste. Pour l'œil, la vitesse n'est pas très-grande ; c'est celle d'un chemin de fer vu à une demi-lieue ; en ce cas, les wagons ont l'air de petits chariots d'enfant qu'un enfant traîne au bout d'un fil , certainement, ici l'impression physique n'est pas plus forte, et il ne faut pas parler ni d'ouragan, ni de tourbil- lon. — Pendant plusieurs minutes, la tache brune, semée de points rouges et clairs, chemine régulièrement sur le vert lointain. Elle tourne, on sent venir le premier groupe. « Chapeaux bas! » et toutes les têtes se décou- vrent, et tout le monde se lève ; un hourrah étranglé court sur les échafauds. Les figures froides ont pris feu, des gestes courts, saccadés remuent subitement les corps flegmatiques ; en bas, dans l'enceinte des paris, la se- cousse est extraordinaire, comme d'une danse de Saint- Guy universelle ; imaginez un las d'automates qui re- çoivent une décharge électrique et gesticulent de toutes leurs pièces comme des télégraphes fous. — Mais le spec- tacle le plus curieux est celui de la marée humaine qui, tout de suite et tout d'un coup, s'épand et roule sur la piste derrière les coureurs, pareille à un flot d'encre ; la masse noire immobile a fondu subitement et coule ; en un instant, elle s'étend énorme, à perte de vue, et la voici devant les échafauds. Sur deux ou trois rangs, les policemen font digue, et boxent au besoin pour pro- téger le carré où ils reçoivent chevaux et jockeys. On va peser et vérifier. Il y a un moment grandiose, celui où les chevaux ne 44 CHAPITRE PREMIER. sont plus qu'à deux cents pas; en un instant la yitesse de- vient tout d'un coup visible, et le peloton de cavaliers el dechevauxfond en avant, cette fois commtMne tempête. Un cheval peu connu, Caractacus, a gagné, et de très- peu ; on ne pariait pour lui que 1 contre 40 ; au con- traire, on pariait 1 contre 3, ou 2 contre 9 pour deux autres très-renommés ; partant mécomptes et débâcle. Le prix avec les accessoires est de 6,775 liv. st.; avec les paris, le propriétaire gagnera près d'un million dn francs. On nous parle de pertes énormes, 20,000 livres, 50,000 livres slerling; l'an dernier, un colon- s'est tué après la grande course, parce qu'il se voyait insolvable ; s'il eût attendu l'issue des suivantes, il ga- gnait assez pour s'acquitter. Le propriétaire d^un des échafauds particuliers a crié au moment du départ: «Tout ce que je viens de faire d'argent pourBuckstone! » — Plusieurs cabs ont perdu leurs chevaux et leurs voi- tures, qu'ils avaient pariés. A mon sens, ces paris sont pour ï'espru ce que l'eau- de-vie est pour le palais, un excitant nécessaire à des machines lourdes et rudes; il leur faut des impressions violentes, la sensation d'un risque énorme; ajoutez-y l'instinct militant et hasardeux; tout pari est un duel, et tout gros pari est un danger. — Quant aux raisons qui rendent si universelle et si nationale la passion des chevaux et des courses, il me semble qu'il faut les cher- cher dans la vie gymnastique et rustique : les gens aisés ou riches vivent une grande partie de l'année à la cam- pagne; dans un pays boueux, on ne se promène bien qu'à cheval; leur tempérament a besoin du grand mou- vement physique; toutes ces mœurs aboutissent au derby, qui est leur fête spéciale. LES DEHORS. 45 Nous rîescendons ; on s'encombre et on s'étouffe dans les escaliers, dans les buffets; mais la plupart des voi- tures ont apporté leurs provisions, et les gens festinent en plein air, par petits groupes. Bonne humeur et joie expansive: les classes se mêlent; un des nôtres, P..., a rencontré son cocher ordinaire attablé avec un gen- tleman, deux dames et un enfant. Le gentleman avait employé, puis invité son cocher; le cocher présente P..., qu'on oblige amicalement à boire du porto, du sherry, du stout et de l'aie. — Bref, aujourd'hui, on est tout à tous; mais ce n'est qu'un jour, à la façon des sa- turnales antiques. Demain, les distinctions du rang se- rontaussifortesquejamais, et lecocher sera respectueux, distant, comme d'habitude. — Un autre de nos amis a perçoit un gentleman qu'il connaît et qui est venu avec un omnibus, amenant ses filles et ses voisines, en tout huit dames; arrêtés au passage, nous sommes tous obligés déboire et de manger ; l'accueil est franc, jovial et cordial ; ce gentleman, qui ne m'a jamais vu, m'invite à venir chez lui à la campagne. — Cependant, sur toute la plaine, les mâchoires travaillent, les bouteilles se vi- dent, et verslesoir, lakermesseest dans sa fleur. Vingt- quatre gentlemen rangent triomphalement sur leur om- nibus soixante-quinze bouteilles, qu'ils ont bues. Les groupes se bombardent avec des os de poulet, des pe- lures de homard, des mottes de gazon. Deux compagnies de gentlemen sont descendus de leur omnibus et se boxent dix contre dix ; l'un a deux dents cassées. Il va des incidents grotesques; trois hommes et une dame sont deboutsur leur voiture ; les chevaux font un mouvement, tout le monde tombe, la dame les jambes en l'air ; éclats de rire. — Peu à peu les fumées du vin montent dans 46 CHAPITRE PREMIER. les tête» ; eux si corrects, si délicats, ils se permettent des actions étranges ; des gentlemen viennent à une voiture oii sont des dames, des jeunes filles, et là, de- bout contre la roue, ils sont sans vergogne; la mère essaye de les repousser avec son parapluie. Un des nôtres, qui est resté jusqu'à minuit, a vu plusieurs énormités que je ne puis écrire; l'animal est lâché; il n'y a rien d'exagéré dans la kermesse de Rubens au Louvre : ce sont les mêmes instincts, débridés de même. Seulement, au lieu de chairs amples, débordantes, rougeaudes, ima- ginez des figures qui restent graves et des habits mo- dernes bien coupés. Le contraste est grotesque entre l'homme artificiel et l'homme naturel, entre le gen- tleman qui, par habitude et mécaniquement, reste digne, et la bête qui fait éruption. Au retour, la route disparaît sous la poussière ; des morceaux de champ ont été rongés par les pieds ; chacun revient horriblement sale et blanc de poudre. Il y a des ivrognes sur tout le chemin ; encore à huit heures du soir, àHyde-Park-Corner, on en voyait qui trébuchaient et qui étaient malades; leurs camarades les soutenaient en riant, et les figures des spectateurs n'exprimaient pas le dégoût. Aujourd'hui, tout est permis : c'est un dé- bouché pour une année de contrainte. Vers onze heures du soir, nous allons à Cremorn- Gardens, qui est une sorte de bal Mabille, et où continue pendant la nuit la fohedu jour. Foule et bousculades à l'entrée, une bande d'Anglais perce en criant : « Place aux ambassadeurs japonais ! » A l'intérieur, surtout aux tournants, la presse est horrible, mais on peut trouver de l'air dans des coins sombres. Tous les hommes sont bien ou proprement vêtus ; les femmes sont des lorettes, LES DEHORS. *7 mais d'un rang plus haut que celles du Strand : châles clairs, étoffes blanches de gaze ou de tulle, manleleta rouges, chapeaux frais ; il y a telle robe de douze livres sterling ; mais le visage est un peu fané, et parfois, dans la presse, elles poussent d'horribles cris, des cris de chouette. — Ce qui est plus comique et qui montre le degré d'excitation, c'est l'idée qu'elles ont de pincer les gens, surtout les étrangers. Un des nôtres, qui a qua- rante ans, pincé ferme, et encore plus scandalisé, quitte la place. Une autre femme arrive à grands coups de poing dans le dos d'un gentleman qui lui a marché sur le pied ;il rit, et toutela galerie est enjoie. — Décidément, ils sont bons enfants ; je n'ai vu personne se fâcher dans cette bagarre ; et ils étaient provoqués ; un de nos amis français raillait tout haut, avec imprudence. Il faut voir cela pour comprendre les joyeuses fêtes rustiques du seizième siècle, la Merry England de Shakespeare, la pleine sève primitive de l'arbre que le puritanisme est venu tondre, élaguer et rendre rigide autant que droit. Nous nous asseyons près de trois jeunes femmes à une table écartée, et nous leur offrons du sherry et de la bière ; elles ne boivent pas trop. Notre anglais des livres et leur parole accentuée se heurtent en un chari- vari grotesque. L'une d'elles est la plus gaie et la plus folle des créatures ; je n'ai jamais vu la verve animale couler à si pleins bords. Une autre, modeste, assez jo- lie, un peu triste, est modîsle (miîliner), vit de son travail ; elle a un ami qui vient passer le dimanche avec elle. Je l'ai bien regardée, il y avait en elle de quoi faire une aimable et honnête femme tout comme une autre. Aquoi tient la chance? — Impossible de dire leur nombre à Londres; on parle de 50,000. Certaines maisons en M CHAPITRE PREMIER. sont pleines du haut en bas. Nous les reconduisons jus- qu'à la porte et nous payons leurs voitures. La nôtre revient par des rues, des croissants, des squares que je ne reconnais pas. Une lueur sépulcrale luit sur la Babel vide, et pose des blancheurs de suaire sur les architec- tures colossales. L'air épais, malsain, semble encore imprégné des exhalaisons humaines; de loin en loin, sous la lueur mourante d'un bec de gaz, on aperçoit une femme attardée qui a faim, un pauvre en haillons, les pieds enveloppés dans un linge. — Je pensais, tout en cheminant, au défilé de llaymarket le soir, k Argyle- Rooms, sorte de casino galant que j'avais visité la veille. Le spectacle de la débauche ne laisse ici dans Fàuie qu'une impression de malheur et de dégradation. Rien de bril- lant, de hardi, de déluré comme en France; quand un gentleman veut danser, un huissier à plaque, en cravate blanche, va lui chercher ime femme ; souvent tous les deux dansent sans se dire un mol. Ces pauvres fdles sont souvent belles, plusieurs ont un air doux et hon- nête ; toutes dansent très-convenablement, sourient un peu et ne gesticulent pas; elles sont décolletées, mais, pour danser, elles ^ardent leur mantelet. — Quant aux hommes, leur extérieur indique de gros commerçants, des propriétaires de magasins sur la Tamise, des indus- triels de la classe moyenne, ou leurs fils, leurs contre- maîtres, qui viennent se délasser des chiffres, du com- merce et du charbon. Il leur faut un éclat grossier, une illumination en verres de couleurs, des femmes en grande toilette, des robes voyantes et panachées, des châles blancs brodés de fleurs rouges et d'oiseaux exo- tiques. Us ont de l'argent ; une bouteille de Champagne coûte douze shellings; c'est une soirée de six livres. LES DEHORS. 49 Chose tragique, l'homme et la femme boivent, et com- mencent par l'ivresse : c'est la brutalité et la misère qui se rencontrent, en traversant d'abord la déraison, Tim- bécillité, la stupeur. — On s'en revient navré, avec un sentiment amer et profond de la grossièreté et de l'im- puissance humaines; une société est un bel édifice, mais au dernier étage, quel cloaque ! La civilisation polit l'homme ; mais comme l'instinct bestial est tenace ! — Je n'ose pas encore poitei un jugement; mais pourtant il me semble que le mal et le bien sont ici plus grands qu'en France. GHAPITRE II LES TYPES Au fond, l'essentiel dans un pays, c'est Tliomme , dfpuis mon arrivée, je fais collection de types, et je les joins à ceux que j'ai déjà recueillis Tan dernier. — Expérience faite, la meilleure méthode à mes yeux est toujours celle des artistes et des naturalistes : noter chaque figure ou expression très-saillante, la suivre dnns ses nuances, ses dégradations et ses mélanges ; vérifier qu'elle se rcnontre dans beaucoup d'individus ; dégager ainsi les prin;ipaux traits caractéristiques, le? comparer, les interpréter et les classer. Ainsi font par instinct les peintres et les romanciers, quand, au moyen de quelques personnages, ils nous donnent le résumé de leur temps et de leur milieu. Ainsi font par système les botanistes et les zoologues lorsque , choisissant quelques plantes ou quelques animaux dont les carac- tères sont bien tranchés, ils nous montrent dans cinq ou six représentants toutes les espèces d'une chisse. 52 CHAPITRE DEUXIÈME. On va s'asseoir sur un banc dans une promenade pu- blique, et Ton se plante le matin au débarcadère d'un chemin de fer. Très-promptement, des yeux français, habitués à des physionomies françaises, saisissent des différences ; la mémoire les garde présentes, sans que l'intelligence puisse encore les comprendre nettement. On continue tous les jours, à table, dans un wagon, en omnibus, en soirée, en visite, à la ville, à la campagne. Au bout de quelques jours, certains types nouveaux, rares en France, fréquents ici, surgissent et se déta- chent; de semaine en semaine, ils s'éclaircissent, se complètent, provoquent des questions et des réponses, se relient entre eux, et finissent par faire un ensemble. — Maintenant, considérez que, pour les décrire, il faut le plus souvent les montrer dans leurs saillies, c'est-à- dire dans leurs excès, et que jamais l'excès n'est ordi- naire. Le type pur, tel que la plume ou le crayon peut le rendre, est une exception ; presque toujours dans la nature il est plus ou moins aiiéré. Mais, autour delui, dans la nature, se rangent ses degrés et ses variétés, et d'après lui, en défalquant ce qu'il faut, le lecteur et le spectateur peuvent se les représenter sans trop d'inexactitude. — Vo^ci, par groupes, ceux qui m'ont le plus frappé : I, L'homme robuste, grandement et solidement bâti, le beau colosse, parfois haut de six pieds, et large à proportion. Très-fréquent chez les soldats, nolammenl dans les life-guards, troupe d*élite. Visage frais, floris- sant, charnure magnifique ; on les dirait triés pour une exposition des produits humains, comme des betteraves ou des choux-fleurs d'apparat et de montre. Fonds de LES TYPES. 55 bonne humeur, parfois de bonhomie, ordinairement de gaucherie. Leur fatuité est d'espèce particulière. En veste rouge collante, une petite canne à la main, ils se prélassent, étalant leur torse et la chute de leurs reins ; sous la galette qui les coiffe, on voit leur raie claire entre leurs cheveux pommadés. Un d'eux, arrêté au coin d'une rue, bien cambré, les épaules effacées, po- sait avec majesté devant des gamins. En fait de masse, ce sont des monuments ; mais trop est trop, et le mou- vement est si essentiel à la matière ! Autres monuments un peu moins hauts, mais encore plus frais et mieux vernis, les domestiques de grande maison. Cravates blanches à large nœud irréprochable, culottes écarlates ou jaune serin, taille et ampleur ma- gnifiques ; les mollets surtout sont énormes. — Dans les quartiers élégants, sous le vestibule, vers cinq heures du soir, le butler assis, son journal à la main, déguste un verre de porto; autour de lui, des huissiers à chaîne, des laquais galonnés, aes valets de pied munis de leur longue canne, regardent d'un air indolent et seigneurial les bourgeois qui passent. — Carrures et cu- lasses prodigieuses des cochers ; que d'aunes de drap il faut pour contenir un pareil torse! — Ce sont les favoris de la création, les mieux nourris, les plus reposés, tous choisis et triés pour être les représentants de la nation au physique. Dans les grandes maisons, on les appa- reille ; les deux laquais doivent être delà même taille, comme les deux chevaux. Dans les annonces des jour- naux, chacun d'euxindiquesa taille: 5 pieds9 pouces 1/2, 5 pieds 11 ponces. Tant pour la plénitude des mollets, tant pour la belle attache des pieds, tant pour la pres- tance noble , l'air décoratif leur vaut jusqu'à vingt 54 CHAPITRE DEUXIÈME. livras par an de surplus. On les soigne et ils se soignent en conséquence. Table servie presque aussi bien quo celles des maîtres; plusieurs sortes de vins et de bière, et des loisirs ! — Leur extérieur doit annoncer la richesse et la tenue de la maison ; ils le savent et ils en sont fiers. Partant leur bêtise majestueuse est passée en pro- verbe. Thackeray en a tiré plusieurs figures de ses ro- mans , et un de ses romans tout entier. Caricatures du Punch sur le même sujet : un valet donne congé à mylord parce qu'il a vu mylord sur l'impériale d'un omnibus; un autre, parce que le ton de sa livrée cadre mal avec son teint. Le laquais derrière la voiture est si beau, qu'il a l'air d'une grande poupée; les street-boys lui piquent les mollets pour savoir s'il est vivant ou empaillé. Même type athlétique et charnu chez des gentlemen; j'en ai quatre ou cinq parmi les personnes de ma con- naissance'. — Parfois l'excès de nourriture ajoute une nuance ; tel un gentleman dans mon wagon le jour du derby : large face rougeaude à joues molles et retom- bantes, grands favoris roux, yeux bleus inexpressifs, tronc énorme dans une courte jaquette claire, souffle bruyant ; le sang teintait en rose les mains, le col, les tempes et jusqu'au-dessous des cheveux ; quand les sourcils se fronçaient, c'était la physionomie inquié- tante et trouble qu'on voit aux portraits de Henri VIII ; au repos, devant cet amas de chairs, on a l'idée d'une • Matrimonial News, n» 1927 ; « Un gentilhomme campagnard de première classe, cultivant sa terre patrimoniale d'une valeur de 25,000 livres sterling. Blond ardent. Taille . 6piedb2 pouces. Poids : 46 stones (102 kilogr.), remarquablement bien proportionné, d'une vigoureuse santé. > LES TYPES. 55 bote de boucherie, on suppute tout bas les cent vingt kilos de viande. — Vers cinquante ans, par l'effet du même régime assaisonné de porto, la taille et le visage se déforment, les dents font saillie, la physionomie se grime et tourne à la caricature horrible et (ragique ; par exemple, le jour de la revue des volontaires, près de Hyde-Park, un gros général en rouge avec un air de bouledogue et une figure rouge brique marquetée d'excroissances violettes. — Dernière nuance, chez des gens du peuple, quand la mauvaise eau -de -vie remplace le porto, entre autres, dans les rues basses qui bordent la Tamise, plusieurs figures apoplectiques et gonflées, dont le ton écarlate pousse presque au noir, des yeux éteints, injectés, de homard cru ; la brute abrutie. Diminuez la quantité de sang et de graisse, en gar- dant la même ossature, et en accroissant l'air campa- gnard ; barbe et moustaches énormes et sauvages, chevelure embrouillée, yeux roulants, mulle truculent, larges mains noueuses : c'est le Germain primitif qui sort de ses forêts; après l'animal de parade (portly), après l'animal à l'engrais (overfed)^ l'animal de combat (fierce), le taureau anglais. Tout cela est assez rare , ce sont les extrémités du type. Bien plus fréquent est l'animal de labeur, le grand corps osseux, plein de saillies et de ressauts, pas très-bien agencé, uuyainly^ maladroit, un peu automa- tique, mais de forte structure, et aussi capable de ré- sistance que d'elfort. Il n'est pas moins fréquent chez les gentlemen, les clergymen , dans les professions libérales que dans le peuple. J'en ai trois exomplanes sous les yeux : 56 CIIAPITRt DEUXIÈME. Un long clerpryman, roide, gelé, et qui ne dégèlera jamais ; gestes de télégraphe, opinions étroites et abso- lues, mais charitable et qui prouve son dévouement. Il a fallu cette dure charpente pour résister trente ans à ce métier apostolique : prédications incessantes, vi- sites dans les lanes infectes, veilles, grandes courses à pied dans la boue des faubourgs. Un membre du parlement, épaules, pieds et mains de charretier, grandes dents blanches trop serrées, forte mâchoire qui s'entre-bâille à peine pour parler, traits irréguliers et très-marqués, toute la personne grandement et rudement taillée comme à coups de serpe, et insuffisamment dégrossie. L'habit moderne, les gants, la cravate bleue, le linge éclatant de blan- cheur, sont étranges sur les muscles qui pourraient traîner un camion et soutenir un assaut de boxe. L'œil est terne ; peu de gestes, peu de paroles, point d'esprit, ni, ce semble, d'idées. Ce n*est pas un leader, il n'est que membre dans un parti, il vote et travaille. Mais pour les longues séances de nuit, pour le dépouille- ment des paperasses et la vérification des comptes, pour les meetings, les comités, les clubs, pour le tra- vail ennuyeux et indéfini, il est bien bâti et excellent. Le troisième est un Anglais de la classe moyenne que j'ai rencontré hier avec son ménage en omnibus. Trente-deux ans, vêtu de neuf (douze ou quinze mille francs par an, je suppose), air de solidité et de résolu- tion, bonne machine* bien assise, bien construite, bien tenue, infatigable et régulière, le vrai pater familias qui commence; visage froid, correct, immobile, un peu lourd et terne. A côté, la jeune femme en velours noir, chapeau et fanfreluches trop voyantes, naïve et LES TYPES. 5? gracieuse, toujours o<;cupée de son bébé ; celui-ci très- blanc, regorgeant de chair, de santé, d'embonpoint, de jupes bouffantes et brodées qui font paquet et étalage. En face, la bonne de trente-cinq ans, qui essaye de complaire et de sourire avec respect. — Voilà un bon spé- cimen du ménage anglais: le mari traîne énergiquement, consciencieusement et sans bâiller, sa charrette conju- gale. Son bonheur doit être de prendre du thé le soir, chez lui, en pantoufles; il aura beaucoup d'enfants, qui, ne sachant comment vivre, émigreront, et auront besoin, contre les /larrfs/izps, d'une constitution pareille à la sienne. Sur cette vigoureuse charpente d'os et de muscles, mettez l'intelligence lucide, calme, active, développée par l'éducation spéciale ou par l'éducation complète, vous aurez la belle nuance du même type, l'homme sérieux, capable, digne de commander, en qui, dans un cas urgent, on pourrait et on devrait avoir confiance, qui viendrait à bout de choses difficiles. En habits neufs et trop soignes, en costume trop clair, la disparate du contenant et du contenu n'est pas loin d'être grotesque. Mais supposons-le sur le pont d'un navire, dans une ba- taille, ou simplement dans un bureau à la tête de vingt commis, dans un tribunal pour porter arrêt sur les for- tunes et sur les vies, il sera beau, d'une beauté morale. Ce corps peut porter l'âme sans défaillir Même force de pousse et de structure chez beaucoup de femmes, et bien plus souvent qu'en France : sur dix jeunes filles, il y en a une admirable, et cinq ou six qu'un pemtre naturaliste aurait du plaisir à regarder. A cheval surtout et en plein galop, ce sont des amazones, non-seulement pour l'adresse et la ferme assiette, mais 58 CHAPITRE DEUXIEME. pour la taille el la sanié ; devant elles, on pense à la vie naturelle, grecque et gymnastique. Telle hier, dans un salon, grande, bien développée de buste et d'épaules, les joues en fleur, active et sans trop d'expression, me semblait faite pour vivre sous les allées d'un parc ou dans les grandes halls d'un château, comme sa sœur, la sta- tue antique, dans l'air libre des montagnes ou sous le portique d'un temple au bord de la mer ; ni l'une ni l'autre ne pourraient respirer dans nos petits apparte- ments de Paris. La soie mauve de la robe suit la forme depuis le col jusqu'aux hanches, descend et s'était comme une vague lustrée ; pour la peindre en déesse, il faudrait la palette de Rubens, ses rougeurs de roses répandues sur un ton de lait, ses grandes coulées de chair versées d'un seul jet; seulement, ici le con- tour est plus sobre et la tête est noble. — Lady Marv Wortley Montaigu, qui venait de voir la cour du Régent en France, raillait durement nos beautés minces, fardées, maniérées, et leur opposait avec orgueil « les vives cou- leurs et la fraîcheur parfaite » des carnations anglaises. En revanche, on peut quelquefois se rappeler ce portrait moqueur d'Hamilton : « Madame Wetenhall était pro- prement ce qu'on appelle une beauté toute anglaise : pé- trie de lis et de roses, de neige et de lait quant aux couleurs ; faite de cire à l'égard des bras et des mains, de la gorge et des pieds ; mais tout cela sans âme et sans air. Son visage était des plus mignons, mais c'était toujours le même visage ; on eût dit qu'elle le tirait le matin d'un étui, pour l'y remettre en se couchant, sans s'en être servie durant la journée. Que voulez-vous? la nature en avait fait une poupée dès son enfance, et pou» jfée jusqu'à la mort resta la blanche Wetenhall. » LES TYPES. 5» Cej)endant, même quand la physionomie et la forme fiont vulgaires, l'ensemble laisse l'esprit content ; une solide ossature et par-dessus une chair saine, voilà l'es- sentiel pour la créature vivante. L'impression est la nêmequedevantunemaisonen bonnes pierres détaille, dont les plâtres et les vernis sont neufs. On n'exige pas qu'elle soit d'une architecture parfaite, ni même élé- gante. Elle résistera au mauvais temps, elle e^t confor- table, agréable à son hôte ; cela suffit. Deux causes probables : l'une qui est la nature spé- ciale, la conformation héréditaire de la race ; l'autre qui est l'habitude de la vie en plein air et de l'exercice corporel. Une Revue parlait dernièrement de cette rude unfeelïng health^ qui effarouche un peu les étrangères délicates, et l'attribuait à l'usage du cheval, aux longues promenades à pied que les Anglaises font à la campa- gne. — A ces avantages sont joints plusieurs inconvé- nients: le teint clair s'altère aisément et vite; chez beaucoup de jeunes femmes, le nez rougit de bonne heure ; elles ont trop d'enfants, ce qui les déforme. Vous épousez un ange blond, svelte et candide ; dix ans après, vous aurez peut-être à côté de vous et pour la vie une ménagère, une nourrice, une couveuse. J'ai dans l'esprit deux ou trois de ces matrones, larges, roi- des, et sans idées ; figure rouge, yeux d'un bleu faïence, énormes dents blanches : c'est le drapeau tricolore. D'autres fois, le type s'exagère ; on voit des asperges extraordinaires, des poteaux plantés dans des robes bouffantes. De plus, deux fois sur trois, les pieds chaus- sés de boots solides sont tout virils, et, quant aux dents longues, plantées en avant, on ne peut s'y habituer; est- ce là une cause ou un effet du réofime Carnivore? — Le 60 CHAPITRE DEUXIÈME. costume trop orné et mal agencé achève ces disparates Ce sont (les soies violettes ou ponceau, des robes vert- pré et à fleurs, des écharpes d'azur, des orfèvreries, le tout pour enharnacher tantôt des haridelles gigantes- ques qui font penser à des chevaux réformés de grosse cavalerie, tantôt des tonnes massives bien sanglées qui débordent malgré leur sangle. De ce genre, ces jours-ci, à Hyde-Park, était une dame à cheval suivie de son groom : cinquante-cinq ans, plusieurs mentons, le reste à l'avenant, mine impérieuse et hautaine; le tout ballot- tait au moindre trot, et il était difficile de ne pas rire. Autre spécimen, les enfants. J'ai vu Eton, Harrow- on-the-Hill. Pour les tout petits, dans les nurseries, ce sont des fleurs vivantes, des roses épanouies; à la cam- pagne surtout, les grosses joues de chérubin, la fermeté et l'ampleur des chairs annoncent la sève opulente qui fera plus tard un gaillard solide. — Vers sept ans et au delà, ce n'est pas Tintelligence qui domine, mais l'éner- gie physique et morale. Souvent Tair est boudeur, très- peu aimable; on pense à de jeunes dogues. Par exemple, les petits H et M., fils de grandes familles, semblent et sont de simples rustres rétifs à la culture, bons pour la chasse et les coups de poing de leurs écoles. « Un petit Anglais, médit un observateur, est féroce, indomptable; il y a dans ses veines du sang de rover Scandinave; de là l'emploi des verges; dans nos écoles on ne saurait s'en passer. » — Peu de précocité et de vivacité, mais beaucoup d'initiative et de ténacité. Eliot ïn a donné un très-bon spécimen dans le caractère de Tom,le frère de son héroïne *.- Très fréquemment il est * Voir le roman intitulé . The Mill on the Flo$$. LES TYPES 61 butor; les caricatures ont saisi ce Irait, a Charlotte, dit un petit bonhomme de huit ans à sa sœur qui en a dix- huit, prêtez-moi votre boîte de peinture. — Non, mon- sieur, vous savez comme vous y avez tout abîmé la der- nière fois. — Très-bien; alors je vais mettre mon co- chon d'Inde sur votre cou. » — Et il lève le cochon d'Inde pour exécuter sa menace. — Les instincts animaux sont trop forts en lui, il a trop de santé, les livres lui répugnent, il ne veut ni ne peut apprendre. Il aime mieux manger, boxer, jouer au cricket, aller à cheval. Par un autre elfet des mêmes instincts, ii est brave, endurant, hardi, aguerri aux coups et aux risques de toute sorte. « C'est une chose étrange, dit l'auteur de Tom Brown^s School-Days^ que de voir combien pres- que tous les petits garçons anglais sont amoureux du danger. Vous en trouverez dix pour s'adjoindre à une chasse, grimper à un arbre, traverser à la nage un cou- rant, s'il y a chance de se casser un membre ou de se noyer; et vous n'en trouverez qu'un pour jouer aux boules, rester tranquille sur le sol uni, ou se baigner où il a pied. » Le petit Tom, allant à l'école, passe une nuit très-froide sur l'impériale delà diligence, et, tout gelé qu'il est, il persiste, parce qu'il a le « plaisir silen- cieux, si cher à tout Anglais, d'endurer, de résister, de lutter contre quelque chose et de ne pas céder. » — J'ai dans la mémoire cinquante petits faits semblables. Au total, il est certain pour moi que l'animal physique, l'homme primitif, tel que la nature le livre à la civili- sation, est ici d'espèce plus forte et plus rude. Voici quelques-uns de ces petits faits. Ces jours-ci, aux brasseries et dans deux fermes, j'ai vu des chevaux de iabouF^t de trait : ils ressemblent à des éléohants: 68 CHAPITRE DEUXIEME. un des fermiers en a douze qui coûtent de cinquante à soixante livres. Ce sont des athlètes de l'espèce : poil luisant, reins musclés, croupes colossales. L'un d'eux, plus petit, est Français, et le fermier le dit plus faible, moins capable de résister aux intempéries. Or, partout j'ai trouvé cette sorte de parenté entre le cheval et l'homme. Par exemple, suivez-la tour à tour dans le Var, à Orléans, en Noriiiandie et en Angleterre. D'autre part, un médecin habile qui traite ici un Français ne lui donne que demi-dose ; la dose anglaise serait trop forte pour lui et lui ferait mal. Si vous de- mandez un purgatif au pharmacien, c'est du calomel qu'il vous apporte ; un Anglais en a très-souvent chez lui, et en avale une pilule quand il se sent la tète un peu lourde; les médecines ici seraient faites pour des chevaux français. — Pareillement leurs vins ordinaires, porto , sherry , très-chauds , très-liquoreux , sont en outre coupés d'eau-de-vie; ce mélange leur ôte leur fi- nesse. Mais, s'ils étaient purs, les Anglais les trouve- raient fades ; nos vins de Bordeaux et même de Bour- gogne sont trop légers pour eux. Dans la classe moyenne, on préfère l'aie, le stout, le porter, surtout le brandy and water , sorte de grog où l'eau-de-vie entre pour moitié. Pour leur plaire, il faut que la bois- son soit âpre ou brûlante; le palais doit être gratté ou raclé. Même impression si on goûte leur cuisine; sauf dans les très-beaux clubs et chez les Anglais coritinentaux, qui ont un cuisinier français ou italien, elle n'a pas de saveur. J'ai dîné exprès dans vingt tavernes, depuis les plus basses jusqu'aux plus hautes, à Londres et ailleurs. De grosses portions de viande graisseuse et des légumei LES TYPES. 63 sans sauce : on est- amplement et sainement nourri, mais on n'a pas de plaisir à manger. Le meilleur res- taurant de Liverpool ne sait pas accommoder un poulet. Si votre palais veut avoir une jouissance, voici un pla« teau de piments, des poivres, des condiment?, des vi- naigres indiens; une fois, par mégarde, j'en mis deux gouttes dans ma bouche ; autant avaler un charbon ar- dent. A Greenwich, ayant déjà mangé du white bail ordinaire, j'en prends dans une seconde assiette; c'était un plat au curris, excellent pour peler la langue. Enfin, sur les diligences et sur le pont des bateaux à vapeur, beaucoup de gentlemen et même des dames restent par préférence au vent et à la pluie, sauf à être ébouriffés et mouillés ; les intempéries leur plaisent. — A mon avi^, tous ces traits indiquent des sens moins tins et un tempérament plus robuste. Ce corj^s si robuste a de grands besoins. — Ils nous trouvent sobres ; partant, nous devons les trouver vo- races. Les économistes disent qu'en moyenne un Fran- çais mange un mouton et demi par an, et un Anglais, (juatre. Aux tables des restaurants, on vous sert un pe- tit j-.ain pour un très-copieux morceau de viande. — Caricatures dans le Punch sur les petits garçons gour- mands ; « Quelle terrible existence! dit une jeune fille •en voyant deux énormes porcs à l'engrais. Ne rien faire que manger et dormir ! » — Sou frère, de dix ans, ré- pond : « C'est justement de toutes les choses au monde celle que j'aimerais le mi^ux. » Exagération visible, mais qui indique ua trait de mœurs. Van Brugh, dans son Voyage à Londres^ a déjà peint le portrait du petit squire glouton, mconnu en France. — De tout temps, ils se sont glorifiés d'être carnivores et amplement 64 CHAPITRE DEUXIÈME. nourris, c'était, à leurs yeux, un privilège de leur race, et un aliment de leur courage. « Race vigou- reuse et vaillante, dit un de leurs récents historiens \ saine de corps, fière et hautaine de cœur, amplement fournie de muscles qui, nourris par les grandes pièces de bœuf, étaient la merveille de leur siècle... Ils devaient en partie cette grande force physique à Tabondance pro- digue où ils vivaient... Ennemis et amis , tous les décri- vent comme la plus belliqueuse et la plus redoutable race de l'Europe... Cellini les appelle les bêtes sau- vages anglaises... Quatre cents aventuriers, apprentis vagabonds de Londres, et qui formaient un corps de volontaires dans la garnison de Calais, furent, pendant des années, la terreur de la Normandie. Quand ils pé- rirent à la fin, ils tombèrent entourés par une troupe six fois plus nombreuse et ils se firent tailler en pièces, en désespérés qui neregardent plus à rien. » Un Anglais, avec qui je causais au derby, partait du même principe pour ne pas approuver tout à fait les so- ciétés de tempérance. Selon lui, la race a besoin d'exci- tants ; même dans l'Inde, où il a vécu cinq ans, les An- glais auraient tort de renoncer entièrement aux spiri- tueux. « Nos matelots ne vivraient pas sans leur verre d'eau-de-vie. Nous sommes un peupleéminemment éner- gique; il nous faut une nourriture et une boisson fortes pour remonter notre machine; s? ns cela point d'a«ma/ spirits. C'est à cause de ce régime que nos marins sont si cnduranis ei si nraves. (Juaud ils vont à raboidagc, ci qu'ils ont tiré leurs pistolets, ils les jettent sur le poni ennemi au hasard, disant qu'ils sont sûrs de les re- trouver après la victoire. » * Froude, History of England, tom. 1, ch. wx. ' LES TYPES. 85 Il est possible qu'il ait raison; certaines organisations sont dépensières; il y a des cheminées qui tirent mal, si l'on n'y fait pas beaucoup de feu. D'ailleurs, le climat, !e brouillard, la grandeur du travail physique et mental poussent à la consommation ; tel ouvrier anglais, qui fait à lui seul l'ouvrage d'un Français et demi et vit dans le fog de Manchester, est une locomotive dont la chaudière ne bout qu'à force de spiritueux et de viande. Pitt n'avait pas trop de deux bouteilles de Porto à son dîner. — Mais je reviens à mes types. II. Le flegmatique : les impressions se font en lui sans provoquer l'expression, à plus forte raison, l'é- branlement, le trouble, l'explosion. C'est le contraire absolu delà pétulance et de la passion méridionales. Air froid, figé, gestes d'automate, physionomie immobile, peu ou point de paroles. B...., adressé à une famille, fait visite; il est en train de causer avec la maîtresse de la maison ; arrive le mari, qui le voit dès la porte, traverse le salon en silence et les yeux tournés ailleurs, s'assoit, et, au bout d'une minute, lui dit sans remuer un muscle du visage ; « Content de vous voir, monsieur. » Rien de plus ; après cinq autres minutes, il prend un journal et lit. Ce n'est pas mécontentement: il est hospitalier et bienveil- lant. Récit d'un officier : un amiral anglais, après un long combat, force le vaisseau ennemi à se rendre, et reçoit sur sa dunette le capitaine prisonnier avec ce seul mot : « Fortune of war. » (Ce sont les chances de la guerre.) — Politesse, mais abréviative, à la iaconienne. Voici un fragment de lettre d'un de mes amis, après 5 Ô6 CHAPITRE DEUXIEME. quelques semaines de séjour : « Vous dirai-je ce qui ma le plus frappé dans ce pays-ci? C'est l'assoupisse- ment du système nerveux. Je regardais jouer au cricket l'autre jour, dans le green de Kew ; il y avait là sept ou liuit jeunes Anglais qui se renvoyaieai les balles. Cer- tainement, ils ont dû faire des fautes, être maladroits plusieurs fois. Eh bien, pendant plus d'une heure et demie, il n'y a pas eu un cri, pas une seule observation îaite à haute voix et d'un ton de reproche. Ils se ren- voyaient les balles, changeaient de camp, tout cela avec le plus grand calme et le plus souvent en silence. — Vous avez dû remarquer que les Anglais parlent extrê- mement bas. Une société italienne, dans laquelle je me suis fourvoyé par hasard, m'a positivement assourdi ; je m'étais habitué à ce ton modéré des voix anglaises. « Mon cocher, l'autre jour, s'avise de se lancer à toute bride dans un mews (écurie) ; il fait peur à deux chevaux de maître qu'on était en train d'atteler. Le groom accourt, prend ses chevaux par le mors, les calme. Pas un seul mot vif échangé entre ces deux hom- mes. Figurez-vous la même scène en France, les injures du laquais fier de son maître, les grossièretés du plé- béien jaloux, etc. « Voilà, mon cher ami, ce que j'ai vu de plus signi- ficatif en Angleterre, et ce par quoi je m'expli(jue la liberté anglaise. Ces gens-là ont de l'eau dans le sang, tout comme leur bétail dont la viande manque de suc : comparez les gigots de Saint-Léonard à ceux de Lon- dres. Voilà pourquoi on peut leur permettre de se réunir, de brailler, d'imprimer ce qu'ils veulent. Ce *ont des primates à sang froid et à circulation lente. » Parmi les personnes que j'ai fréquentées, il y a deux LES TYPES. 6T OU trois hommes très-instruits, très-considérés , (jui pensent, qui ont écrit et qui parlent bien. Mais parler leur est désagréable. Ils font les honneurs de leur mai- son, et assistent aux conversations les plus intéressantes presque sans mot dire : non pas qu'ils soient inntlentils, ennuyés, distraits ; ils écoutent, cela leur suffît. Si on les interroge directement, ils résument leur expérience en une phrase; cette dette payée, ils redeviennent muets, et cela n'étonne point; on dit seulement pour expliquer leurs façons : « C'est un homme de peu de paroles. » (Few words.) A présent, joignez à cette disposition le tempérament robuste et un peu grossier qu'on a décrit tout à l'heure, vous aurez une nuance particulière, le sluggish^ lent, lourd, terne, matériel, impropre à toute culture fine, content de son occupation machinale, le vrai boor 11a- raand de Van Ostade. Voici une biographie qui montre ce caractère joint à l'aptitude pratique et à un talent spécial. John S... est fils d'un ouvrieraux environs de Bns- tol ; il a travaillé dès l'enfance à la petite forge de son père. Ayant des dispositions pour la mécanique, il in- venta une espèce de boulon pour attacher les rails à leurs solives; là-dessus un gentleman riche, bien élevé et qui le connaissait, lui offrit de l'argent afin de; monter une usine. John consulte son père qui est demeuré simple ouvrier, d'esprit étroit, et qui refuse l'associa- tion. John persévère, étudie beaucoup, apprend ce dont il a besoin en mécanique, s'exerce longtemps, reçoit les fonds et monte l'usine; l'an dernier elle a rapporté aux associés vingt mille livres sterling de bénéfices nets. Maintenant il a vingt-huit ans, il est déjà riche, et pa.-se A 68 CHAPITRE DEUXIÈME. sa journée de la façon suivante. Le matin, il va à son usine^ inspecte, surveille, prend la lime, enseigne le tour de main à un ouvrier maladroit, rentre horrible- ment sale, se lave et déjeune. De même Faprès-midi. 1! dîne. Le soir, il s'assied dans un petit café voisin, boit pour six pence de bière, fume sa pipe, et rentre pour se coucher à dix heures. Depuis trois ou quatre ans, il a une liancée et ne l'épouse pas ; pourtant, elle a vingt- quatre ans, il l'aime, il a l'intention de l'épouser, il l'é- pousera ; mais il est sluggish, se trouve bien comme il est ; c'est inertie, inertie morale. Pour elle, elle l'attend patiemment, elle est douce, soumise. Il va la voir le sa- medi soir, fait de petits voyages avec elle, visite des amis; tous deux découchent, et reviennent ensemble le lundi. Tout cela très-honnêtement ; les mœurs tolèrent ces libertés, et personne n'en cause. Au reste, pas une idée, pas une curiosité; à peine s'il sait l'orthographe; il ne lit pas, il ne s'intéresse qu'à son état : une jaquette usée pour le travail, et une jaquette propre pour le di- manche ; rien au delà ; son cercle est tracé, il y reste comme un escargot dans sa coquille. Pourtant, sur le conseil du gentleman, son associé, il vient de se faire bâtir une belle maison; mais il n'y est pas àPaise. — Eliot, da ns ses roma ns^^a_peint admir ablement ces na- ~jûrëïs"pesattts, bo rnés, si fr équents en^Angleteire, qui demeùfènl^fixes^ comme à l'attache dan^Ja_vie ani- male, ou manuelle, ou locale, gardent la tradition, et n'en sortent que de loin en loin, par exception^ et sur :3n point. — V(»ye2 aussi l'hôtelier John Willet dans Bar- naby Rudge, de Dickens, caricature excellente. Le per- sonnage esTmôîTieTiâ^ret^moitié taureau; dans celle masse épaisse de chair, les idées rares et courtes sont LES TYPES. 69 comme figées, et aucune idée nouvelle ne pénètre. Au contraire, quand^THommêêst un gentleman in- telligent et cultivé, le tempérament flegmatique lui donne l'air parfaitement noble. J'en ai plusieurs dans la mémoire, au teint pâle, aux yeux d'un bleu pâle, aux traits réguliers, qui font un des plus beaux types de l'espèce humaine. Rien de trop chevaleresque, de bril- lant et galant, à la façon du gentilhomme français ; on sent un esprit absolument maître de soi, et que le ver- tige ne peut atteindre. — Ils érigent en vertu cette qua- lité de leur tempérament ; selon eux, le principal mé- rite d'un homme est de garder toujours sa tête froide et lucide (clear and cool head).lh ont raison ; rien de plus utile dans le malheur et dans le danger, et c'est bien là un de leuis traits nationaux, le don par lequel ils réus- sissent. Un officier français qui a fait la guerre de Cri- mée me conte comment à Inkermann un bataillon an- glais de chasseurs détruisit deux régiments russes. Les Russes tiraient toujours et ne reculaient pas d'une se- melle ; mais ils étaient troublés et visaient mal ; au con- traire, les chasseurs anglais évitaient de se presser, ajustaient, et ne perdaient presque aucun de leurs coups. L'homme est dix fois plus fort quand son pouls reste calme et que son jugement demeure libre. Les conséquences et les nuances d'un type sont in- nombrables. Si l'on part de ce principe que, chez le flegmatique, les gestes, le mouvement et l'expression sont nuls, rares ou difficiles, on s'explique les figures suivantes; je copie des croquis pris sur place : Le swell^ ou dandy de second ordre. Absolument une gravure de modes ; tout ce qu'il y a de plus neuf et de plus correct en linge et en habits; les favoris, la mous- 70 CHAPITRE DEUXIEME. tache elles cheveux sortent des mains du coiffeur, et W a l'air lui-même d'une poupée de coiffeur; son teint clair el ses yeux de verre conviendraient à une figure de cire ; attitude immohiîe, gestes compassés, il ne déran- gera pas un pli de sa cravate; ses habits sont sur lui comme pour la montre. Le mouvement diversifié, im- prévu, la physionomie gracieuse, gaie, amusante, (jui peuvent seuls faire tolérer cette espèce, manquent tout à fait, et il ne reste qu'un sot empaillé. Le personnage roide, qui marche comme s'il avait un pieu dans le corps. — Très-fréquent chez les clergymen. La grande machine mal agencée dont les rouages sont rouilles. Voyez beaucoup de grands jeunes gens et aussi dos hommes de cinquante ans qui ont travaillé : toutes les pièces q^ui les composent grincent d*élrn ensemble. Les gestes et la physionomie, n'ayant pas Tagilité né- cessaire, partent maladroitement, hors de propos el avec une explosion discordante. Cela est surtout visible dans le mouvement convulsif de la bouche. Le timide. L'expression lui étant difficile, il s'en exa- gère la difficulté. S'il a peu d'esprit, son silence habi- tuel l'enfonce toujours plus avant dans sa niaiserie na- tive ; s'il en a beaucoup, il se concentre, il vit solitaire dans un monde de sentiments intimes dont il n'a ou- vert l'accès à personne, et, à mesure qu'il se sent plus étranger, il se renferme davantage. — Ces deux sortes de caractères sont plus nombreux ici qu'on ne sau- rait le dire. Non-seulement des jeunes filles, mais des femmes de quarante ans s'effarouchent d'une figure nouvelle; on me cite une lady du premier rang ayant l 'habitude des grandes cérémonies et qui devient muette, rouge, quand un étranger lui est présenté. Des hommes, LES TYPES. 7i extrêmement instruits, savants même, ayant voyagé, sachant plusieurs langues, sont embarrassés en compa- gnie; on vivrait six mois avec eux sans s'apercevoir de !eur mérite ; ils n'ont ni l'art ni le désir de se produire ; p^ur ouvrir la bouche, il faut une grande secousse, un mtérêt urgent. J'en sais un qui bégayait dans un salon, et qui les jours suivants, dans huit meetings, a parlé avec une très-grande éloquence. — Cette sorte de mala- dresse et de honte, toute physique, est propre aux na- tions germaniques. Au contraire, l'Italien, le Français parlent naturellement, avec aisance et confiance; le Français encore plus que l'Italien, parce qu'il se fait tout de suite le camarade de son interlocuteur. Un vieil historien a noté ce trait que le Français est celui de tous qui parle avec le moins de trouble aux rois et aux princes. Par un autre effet de ce tempérament, maintes fois la créature humaine se trouve attardée, peu précoce; elle n'ose pas se développer, elle demeure plus longtemps dans la vie animale ou enfantine ; elle est souvent naïve, innocente, primitive. La physionomie reste jeune ici bien plus tard que chez nous, surtout qu'à Paris, où elle se flétrit si vite. Parfois elle reste candide jusque dans la vieillesse; je me rappelle en ce moment deux dames âgées en cheveux blancs dont les joues étaient unies et doucement rosées; après une heure de conversation, on découvrait en elles des fraîcheuis d'àmes égales à celles de leur teint. — Comme tout trait un peu général celui-ci produit des grotesques et des chefs-d'œuvre. — Le piquet solennel {diqnified} ; corps et esprit an- kvlosés ; Le.iucoup de p. iiiLipes. î« CHAPITRE DEUXIÈME. — L'effarée, qui ouvre la bouche niaisement et a l'air de ne pas comprendre. — La grande génisse grasse, lymphatique, aux cils blancs. — L'oie femelle : grands yeux niais à fleur de tête, longue taille mal emmanchée au-dessus des bouffissures de la crinoline. — La jeune fille enfant, rose, folâtre, aux cheveux épars sur le col, véritable oiseau, qui rit et gazouille in- cessamment, et sans plus d'idées qu'un oiseau. Dickens a peint ce type dans Dora, la child-wife de David Cop- perfield. — La vierge blonde, aux yeux baissés, rougissante, plus pure qu'une madone de Raphaël, sorte d'Eve in- capable de chute, dont la voix est une musique, adorable de candeur, de douceur, de bonté, et devant laquelle on est tenté de baisser les yeux par respect. Depuis Virgi- nia, Imogène et les autres femmes de Shakspeare ou de ses grands contemporains, jusqu'aux Esther et aux Agnès de Dickens, la littérature anglaise les a mises au premier plan ; elles sont la plus parfaite fleur du pays. — La parfaite honnête femme, calme, sérieuse, de qui la tentation n'a jamais approché, et dont la vie est arrangée de façon à écarter toute curiosité, toute mau- vaise pensée, toute chance de faillir. — Dans ce genre, beaucoup déjeunes quakeresses sont frappantes: chapeau court auvergnat, ou doublé d'un voile blanchâtre, teint LES TYPES- 73 reposé d*une religieuse. L'expression est celle dune personne qui a vécu dans un enclos moral sans avoir jamais eu l'idée d'en sortir. Comme la toilette est une sorte d'expression, un dehors superposé aux autres dehors, elle dénote ce que manifestaient déjà la physionomie et les gestes, à savoir la maladresse, le manque d'habileté, de souplesse, de tact. Règle générale, le costume doit traduire la per- sonne, el ici presque toujours il la traduitmal. — Deux exceptions ; l'habit de cheval, l'amazone noire qui prend la taille, qui est simple, sans ornements, et montre la hardiesse, l'agilité, la force, la santé physi- ques ; l'habit de voyage, le petit chapeau de paille avec un seul ruban, la robe unie, les bottines de cuir solide, tout ce qui indique la bonne marcheuse, dépourvue de coquetterie, capable de monter avec son mari sur une impériale de diligence, d'être la vraie compagne de l'homme, et non une poupée délicate, embarrassante. — Hors de ces deux costumes, leur toilette emphatique et surchargée est d'une lorette ou d'une parvenue; on est tout surpris de voir cet attirail sur une figure de jeune ftmme honnête. A Hyde-Park, le dimanche, sur des dames ou des jeunes filles de la bourgeoisie riche, l'exagération du costume est choquante : chapeau sem- blable à des touffes empilées de rhododendrons, ou d'une blancheur de neige, d'une petitesse extraordi- naire, avec des paquets de fleurs rouges et d'énormes ru- bans ; robes de soie violette et lustrée à reflets éblouis- sants, ou de tulle roide sur une envergure de jupons hérissés de broderie : immenses châles de dentelle noire qui descendent jusqu'aux talons ; gants immaculés blancs '^^ CHAPITRE DEUXIEME. OU d'un violet vif ; chaînes d'or, ceintures d*oravec des agrafes d'or ; cheveux tombants sur la nuque en masse luisante. L'éclat est brutal ; elles semblent sortir d'une armoire et défiler pour le compted'un magasin de nou- veautés. Non pas même cela, car elles ne savent pas porter leurs toilettes Elles ont la tète roide sur le cou, comme un suisse à la procession ; leurs cheveux sont plaqués ou trop tombants ; leurs habits sont posés sur elles comme sur un portemanteau de bois. La cri- noline fait cuve en bas, les mantelets se relèvent par derrière en bouffissures maladroites et prétentieuses ; il n'y a pas trois jolies tailles. La blanche rangée de dents est une tache crue sur le rouge des lèvres ; les pattes noires fortement chaussées se montrent sous les jupons ballonnants. Ainsi boursouflées, elles marchent en bruissant; leur robe les suit et les précède, avec le va-et-vient d'une cloche. Comparé à l'ondulation sou- ple, aisée, muette, serpentine d'une robe et d'une d'une démarche espagnole, le mouvement ici est éner- gique, discordant, saccadé comme d'une mécanique. ÏU. Dernier type , la créature active , énergique , capable d'entreprise, d'efforts, à^ endurance, àe persévé- rance, et qui aime l'effort pour l'effort. Les éléments d'un pareil caractère sont nombreux, et je ne les débrouille pas bien encore. Voyons des cas particuliers, des exemples. Un jour, comme je revenais d'une visite à la campa- gne, deux jeunes gens font demander si je veux les prendre dans mon py pour les conduire à la station, et offrent de |)ayer la moitié du fly. Naturellement, j'ac- cepte le commencement do la proposition et je refuse LES TYPES. T5 la fin. Nous causons. Ce sont deux frères, dix-neuf ans, dix-sept ans ; ils ont dix frères etsœurs, et partent pour la Nouvelle-Zélande , ils comptent rester douze ans et revenir avec une fortune; ils seront sheep-farmei's y éle- veurs de moutons. Impossible de rendre l'élan, l'ar- deur, la décision de leurs gestes et de leur accent; on sent la surabondance d'énergie et d'activité, Idiplenty of animal spirits, qui déborde. Ils ont l'air de lévriers bien découplés, humant l'air, en pleine chasse. Selon l'aîné, il y a déjà en Nouvelle-Zélande des villes de dix mille âmes. Avec mille ou deux mille livres sterling de capital, on peut, au bout de douze ans, en rapporter vingt mille. — « Vous aurez une trentaine d'années; vous reviendrez juste à temps pour vous marier. — Yes, sir. » — Ce mot a été dit avec le plus vif éclat, avec une admirable explosion juvénile. — La première année il apprendra son métier ; puis il se lancera, il na- gera de lui-même. Là-bas, on est son propre manœuvre. « Bâtir, fendre le bois, labourer, moissonner, paître les bestiaux, tondre les moutons, tout avec ces mains-là ! » Et de rire avec le plus âpre et le plus joyeux entrain. — 11 a quelque préparation : il a vécu dans une ferme, il sait un peu de mathématiques appliquées, Tallemand, pas le français, et il a voyagé en France, en Allemagne, en Suisse ; ses phrases sont hachées, vibrantes et comme dardées ; « Obligé d'aller aux colonies ; familles nom- breuses, vous savez ; obligé de s'aider soi-même. » — Ces deux jeunes gens gais, hardis, entrepenants, m'ont fait plaisir ; voilà une belle manière d'entrer dans la vie ; )n ose beaucoup ici ; le monde est ouvert et on l'écréme. L'Angleterre reste le but du retour, le trésor où tout afilue et reflue. Une fois la fortune faite, l'élan » CHAPITRE DEUXIÈME. continue; les enfants d'un père riche sont tenus de tra- vailler à cause de leur nombre, et parce que la loi d succession donne la plus grosse part à Taîné. En outre, riches on enrichis, ils ont tous pour emploi la politique, les associations, la vie publique, locale ou générale. Toujours le travail qui apparaît comme but ou terme du travail. Chez nous, on fait fortune pour se retirer, se reposer , être oisif , et procurer à ses enfants le moyen de l'être. Otez la jeunesse : avec des dehors plus calmes, le même besoin d'agir et de faire subsiste dans làge adulte. Ace sujet, voici Thistorique d'une vie que j'ai connue. M. W... est fils d'un petit commerçant [shop- keeper) qui avait six enfants. Ce père lui fit donner une éducation d'ingénieur praticien, et, sitôt que le jeune homme eut dix-huit ans, lui ordonna, non par dureté, mais par principe, de se suffire à lui-même. Beaucoup de parents ici croient qu'ils ne doivent à leurs enfants que l'éducation. — W... s'en alla en Ecosse, trouva une place de trente à quarante livres par an. Quelques années après, il est envoyé dans l'Inde pour poser un phare : trois cents livres par an. Le phare est bien installé, il repart et en pose un second : qiàâtre cents livres par an et cent livres de gratification. — De retour, il travaille à la construction d'un pont tubulaiîe, en dirige les comptes rendus, devient secrétaire d'une compagnie à Londres: cent cinquante livres de fixe; il se marie avec une jeune fille qui est governess et n'a pas le sou. — Présentement le voici secrétaire d'un grand établissement à six cents livres par an< Il y va tous les jours, y travaille dans son bureau pendant neuf ou dix heures à toute vapeur (full steam). Vu LES nPES. 71 trente à soixante-dix lettres à écrire, environ vingt-cinq visites à recevoir, et l'inspection d'une infinité d'objets et de personnes. — Rentré chez lui, il collabore à un Dictionnaire des antiquités grecques ; pour cela il a d'abord lu les anciens dans les traductions, puis, aidé et conseillé par ses amis savants, les entrepreneurs du Dictionnaire, il est arrivé aies lire couramment dans le texte. Il passe à cela une partie des nuits ; notez qu'il a choisi les articles petits, ennuyeux, parce que personne ne les aurait pris, et qu'il fallait quelqu'un pour les faire. Le but commandait en souverain ; il a fourni un homme de bonne volonté, lui-même.— Outre cela, il a trouvé le temps d'apprendre et de savoir bien l'alle- mand, le français, la musique, de se cultiver en toute façon, d'être au courant de tout. Il avoue qu'il a besoin d'agir, qu'une fois, ayant passé deux jours tout à fait oisif, il mourait d'ennui ; qu'il aime à voyager, parce que tous les jours on se bourre de faits, d'idées neuves ; il prétend que ce besoin de travail est le fonds anglais; la machine se broie elle-même, si elle tourne à vide, — La jeune femme gracieuse, bien élevée et instruite, avait pour grand-père le menuisier d'un collège. Son père, le fils du menuisier, entré par faveur au collège, fit de très-belles études, eut les honneurs, sortit tutor; ayant pris des noblemen en pension chez lui, il obtint par leur crédit une cure qui valait par an cinq cents livres ; de plus il était très-bon prédicateur : ses ser- mons se vendaient beaucoup. Aidé par sa réputation, il vint à Londres, fonda une chapelle avec le secours de quelques personnes riches, et finit par gagner environ douze cents livres par an. Marié deux fois, la première avec une femme qui n'avait rien, la seconde avec une 78 CHAPITRE DEUXIÈME. personne aisée, il a eu quatorze enfants du premier lit, six du second ; les fils sont professeurs, hommes de loi, clergymen, presque tous fort à l'aise; parmi les filles, plusieurs sont restées au logis, d'autres se sont faites gouvernantes, entre autres madame W... to be indé- pendant. — Ce dernier mot est tout à fait caractéris- tique, et selon moi, admirable. — W..., sa femme et leurs trois enfants vivent confortablement ; ils louent pour cent livres par an uu cottage aux environs de Londres; tous les ans ils font un voyage en famille — Il est clair pour moi qu'ils dépensent tout; s'iU pourvoient à Tavenir, c'est tout au plus par quelque assurance. — Très-bon spécimen de la vie anglaise : être confié de bonne heure à soi-même, épouser une femme sans fortune, avoir beaucoup d'enfants, dépense, tout son revenu, ne point économiser, travailler énor- mément, mettre ses enfants dans la nécessité de tra- vailler de même, s'approvisionner incessamment de faits et de connaissances positives, se distraire d'une besogne par une autre besogne, se reposer par des voyages, toujours produire et toujours acquérir; ils ne souhaitent rien de mieux, ni pour eux-mêmes, ni pour leurs enfants. Une pareille disposition de cœur et d'esprit s'ex- plique par beaucoup de causes concourantes ; voici celle s que j*enlrevois : Le droit d'aînesse, et le grand nombre des enfants ; p ai suite, chacun est tenu de s'aider lui-même et acquiert , tout petit, l'idée qu'il doit être l'artisan de sa fortune. Mais, pour expliquer ce grand nombre d'enfants, il faut, entre autres causes, admettre chez les parents plus de courage «t surtout plus d'insensibilité que chez nous • LES TYPES. 7» plus de courage, car ils craignent moins les embarras d'une nombreuse famille, et l'obligation de travailler dans leur vieillesse; plus d'insensibilité, car ils accep- tent d'avance cette idée que leurs enfants devront lutter, peiner, que leurs filles les quitteront pour toujours, iront s'établir dans Tlnde, en Australie. Au contraire, le pre- mier désir d'un père français est d'éviter à son fils les misères qu'il a subies lui-même; il se prive pour doter ses fijles, et ne supporte pas la pensée d'en avoir une demi-douzaine qui seront gouvernantes, ou dont il se défera par l'exportation. Deuxième cause, le climat; j*y reviens toujours, car il n'y a pas de pins grande puissance. Songez que cette humidité et ce brouillard existaient, et pires encore, sous les rois saxons, et que cette race y a vécu, aussi loin qu'on peut la suivre, jusque dans sa première patrie, sur les côtes de l'Elbe et du Jutland. — A Manchester, l'hiver dernier, un de mes amis me conte que dans le principal hôtel de la ville, il a fallu tenir le gaz allumé cinq jours durant : à midi, on ne voyait pas assez clair pour écrire ; le sixième jour, le brouillard durait encore, mais la provision de gaz étaitépuisée. Pendant six mois, et pendant beaucoup de jours des autres mois, ce pays- ci semble fait pour des canards sauvages. — Après avoir vu Londres, les maisons de campagne, tout le luxe et tout le confortable, je disais à un Anglais : « Le salon et la salle à manger sont parfaits, ilme reste à voir la cuisine, les industries, Manchester, Birmingham et Li- ▼erpool; comment vivent là-bas vos ouvriers? — ils travaillent ; que peut-on faire d'autre dans ces rues et dans ce fog? » — La tristesse et la sévérité de la nature coupent net et par la racine toute conception voiup- 80 CHAPITRE DEUXIÈME. tueuse de la vie. L'idéal, sous ce ciel, c'est un rogis sec, propre, bien clos, bien chauffé, le téte-à-tête avec une femme fidèle, bonne ménagère, habillée avec soin, les joues roses d*enfants bien lavés et en linge frais, l'as- pect d*un feu riant, Tabondance des meubles, ustensiles, brimborions utiles ou agréables, bien rangés et bien vernis, dont la présence rappelle à l'homme qu'il est défendu contre les intempéries et l'ennui, approvisionné pour tous les besoins possibles de son corps et de son esprit. Au contraire, en Provence, en Italie, dans les contrées méridionales, l'idéal est la flânerie à l'ombre, sur une terrasse, en plein air, avec une maîtresse, de- vant un noble paysage parmi des senteurs de roses, des statues et des sons d'instruments. Pour savourer délica- tement la beauté delà lumière, Tair tiède, les fruits dé- licieux et l'architecture des paysages, les sens n'ont qu'à s'ouvrir ; ici le climat les ferme, et, à force de les boucher, les rend obtus. — Prenez un exemple réduit: Un pauvre, à Marseille ou à Milan, achète pour un sou une livre de raisins dignes d*étre servis à la table des dieux, et il acquiert ainsi Vidée de la sensation exquise ; comment voulez-vous qu'une pareille idée puisse naître dans un cerveau dont le palais ne connaît rien au delà d'un morceau de viande et d'un verre de gin ou d'ale? Exclu de cette voie, l'homme ne songe pas à la jouis» sance fine et sensuelle; il ne saurait plus l'éprouver, il s'est endurci, roidi, accommodé aux exigences et à l'in- clémence de son milieu. Partant, sa pensée se tourne ailleurs, et il le faut bien, car il n'aurait pas le temps de paresser, de goûter et de jouir, s'il en avait l'envie. Le froid, la pluie, la boue, le mauvais temps, le sol ingrat, •ont des ennemis qu'il est tenu de combattre incessam . LES TYPES. SI ment. En outre, sa machine consomme davantage et a besoin de réparations plus fortes , elle ne subsisterait pas sans spiritueux et grosses viandes. — Un pauvre n'est pas malheureux dans le Midi, il a gratis les plus belles el les meilleures choses, presque pour rien les choses né- cessaires, et il y a tant de choses qui sont nécessaires dans le Nord, et dont il n'a pas besoin: la nourrituie abondante, la lumière artificielle, le feu, l'habitation bien close, les habits chauds, le linge souvent renou- velé, et le reste ! Ici il fait peine à voir. Rien de plus horrible qu'un habit, un logis, une chemise, une figure de mendiant anglais; àHvde-Park, le dimanche, quand une famille d'indigents s'assoit sur l'herbe, elle fait tache. Ayez vingt mille livres de rente ici, ou coupez- vous le cou : voilà une idée qui me suit sans cesse, et les affiches des omnibus me la suggèrent encore davan- tage enm'apprenant que • les célèbres rasoirs deMappin ne coûtent qu'un shilling. » — Ils sont decet avis, et di- sent, pour s'excuser , que très-ordinairement , chez eux, la misère dégrade. C*est en partie pour éviter cette chute que l'Anglais recherche si àprement la richesse. Il la prise parce que, à ses yeux, elle est l'accompagnement , l'ahment , la condition de la moralité, de l'instruction, de toutes les qualités qui font le gentleman. Sous ce coup de fouet perpétuel, chacun avance tirant sa charrette ; or l'habitude se tourne en besoin ; même arrivé au but, il tiie encore, et, à défaut de sienne, il s'attelle à la voisine, celle de sa commune, de son association, ou de l'Etat. Autre mobile: il a besoin d'exercice rude, il aies instincts militants, par suite le désir de vaincre et de se rendre l'orgueilleux témoignage qu'il accomplit une 82 CHAPITRE DEUXIÈME. tâche difficile. De cela, il y a mille indices. — J'ai déjà noté les besoins de mouvement physique, les grandes marches des jeunes filles, l'habitude universelle du cheval ; le climat humide et froid réclame le jeu des muscles ; ajoutez les innombrables yachts de plaisance, les périlleuses courses au clocher, lâchasse. Un ambas- sadeur qu'on me nomme passait, quand il était jeune, tout l'été en Ecosse; pendant six jours de la semaine, il chassait avec un camarade dans les highlands, cou- chait en plein air, rentrait le samedi soir, repartait le lundi à quatre heures du matin. Nombre déjeunes gens et d'hommes faits vont tous les ans pécher le sau- mon en Norwége, tirer le daim au Canada ou l'éléphant au Cap ; quant aux voyages pleins de dangers et de hardships^ les femmes mêmes les affrontent et seules ; là-dessus, j'ai cinquante exemples pour un, et d'ailleurs leur réputation est faite. — Appliquons ce besoin d'ac- tion et de lutte aux métiers et aux professions ; il pro- duira l'énergie nécessaire pour en supporter la fatigue et l'assujettissement, surtout si l'on tient compte de deux circonstances qui allègent beaucoup le principal poids du travail moderne, je veux dire l'ennui. L'une est le tempérament flegmatique qui supprime les sursauts d'idées, l'improvisation, les petites émotions interve- nantes, et permet à l'homme de fonctionner avec la régularité d'une machine. L'autre est le manque de dé- licatesse nerveuse, l'insensibilité acquise, l'habitude des sensations ternes, qui supprime en l'homme le besoin du plaisir vif et varié, et l'empêche de se révolter contre la monotonie de son ouvrage. J'ai vu nettement cela en France en suivant, dans une manufacture d'impression sur étoffes, le travail de deux ouvriers anglais parmi LES TYPES. 83 trente Français: longues figures froides, silencieuses, sans ex{3ression, sans distraction, sans hâte, qui se donnaient juste le degré de mouvement nécessaire, ne s'animaient et ne se détendaient jamais, et travaillaient aussi bien à la dixième heure qu'à la première. — En résumé, nulle autre issue aux facultés que l'action utile ; tyrannie des besoins nombreux auxquels le travail seul peut donner pâture ; goût naturel pour l'efiort physi- que et la lutte morale ; nulle aversion pour la mono- tonie du labeur insipide : il y a là de quoi faire, en toute carrière manuelle ou libérale, de puissants et patients ouvriers. Par une conséquence très-naturelle, ce caractère est devenu ici le modèle idéal ; car tout peuple consacre et dresse sur un piédestal le type qui manifeste le mieux ses facultés et sert le mieux ses besoins. C'est pourquoi l'opinion et la morale disent à l'Anglais : « Travaille et concours à quelque œuvre utile ; sinon, tu n'es pas un homme, et tu n'as pas le droit de t'estimer. » — Voilà une nouvelle impulsion qui est un contre-coup des pré- cédentes, mais qui n'en est pas moins distincte, et qui est ici d'importance capitale. Car elle est une idée, une conviction de l'esprit ; or, dans les hommes de ce pays, les pures idées, les convictions, les opinions réfléchies de la cervelle raisonnante sont beaucoup plus domina- trices et efficaces qu'ailleurs. — Rien de plus rare que cet empire dans les races vives et méridionales. A mon sens, un Français raisonne pour raisonner ; il lui est agréable de nouer des idées les unes au bout des autres ; si la conclusion est neuve et de grande portée, son plai- sir est extrême : mais il s'en tient là; il s'est donné à lui-même un beau spectacle d'espèce très-relevée ; cela 84 CHAPITRE DEUXIEME. lui suffît. — Au contraire, pour une tête germanique, surtout pour une tête anglaise, la conclusion lentement élaborée n'est qu'un point de départ; elle devient un principe, un ressort d'action^ une des puissances, sou- vent la plus grande des puissances, qui gouvernent sa con duite. Il n'agit pas, comme l'autre, par impulsion, sous [a secousse du moment, par l'efi'et de passions vives que la réflexion a laissées intactes, et qui débordent d'elles- mêmes en chaudes volontés. Ces impulsions reculent chez lui à l'arrière-plan ; c'est son idée qui prend la première place et le détermine. Ayant admis qu'un homme doit faire effort et se rendre utile, il n'a pas be- soin d'un autre motif pour faire effort et se rendre utile. — Je citais tout à l'heure ce mot de M. W... à propos des petits articles ennuyeux qu'il s'était réservés dans le Dic- tionnaire : « 11 fallait bien qu'ils se fissent. » De même, Arthur Young qui, pendant deux ans, à cheval, visitait une à une toutes les provinces de France dans l'intérêt de l'agriculture; les Français, auxque s il disait cela, avaient peine à le comprendre. A leurs yeux, la chose était jolie en paroles ; mais quitter sa famille et ses af- faires, faire une corvée si longue, d'échéance si loin- taine, de succès si douteux, tout seul, sans mission, par choix personnel, sans autre motif déterminant qu'une froide idée tout abstraite, cela leur paraissait étrange. — : Mêmes causes que ci-dessus pour expliquer cette --j^ssance d'une idée, surtout d'une idée morale. D'abord, 4ans le naturel flegmatique et endurci, les puissances rivales sont moindres ; il y a moins de vivacités, d'en- traînements, d'impétuosités qui se jettent en travers et rompent la ligne de conduite uniforme. En outre, l'at- trait du bonheur sensible est moindre, moins pénétrant LES TYPES. 85 et moins séduisant. Enfin, quand volontairement on s'est donné une consigne, quand par la réflexion on l'a jugée noble, quand à l'épreuve on la trouve pénible, l'orgueil et Tesprit militant s'y obstinent jusqu'au bout. — Voilà le sentiment du devoir; les Anglais disent qu'à tous les étages il est un des traits essentiels de leur caractèie national. Cela posé, revoyons les types. — Lorsqu'à huit heu- res du matin, au débarcadère d'un chemin de i'er, on voit les gens arriver de la campagne pour leurs occupa- tions de la journée, ou lorsqu'on se promène dans une rue affairée, on est frappé du nombre des figures qui manifestent ce type de volonté froide et opiniâtre. Ils marchent droit, d'un mouvement géométrique, sans re- garder à côté d'eux, sans distraction, tout entiers à leur affaire, comme des automates poussés chacun par son ressort. La grande figure osseuse, le teint pâle, souvent jauni ou plombé, le regard rigide, tout, jusqu'au long chapeau noir perpendiculaire, jusqu'aux fortes et larges chaussures , jusqu'au parapluie serré dans son étui et porté d'une certaine façon, indiquent l'homme insensible aux idées d agrément et d'élégance, unique- ment préoccupé d'expédier vite et bien beaucoup de besogne. — Parfois, on retrouve la physionomie de Pitt, la mince figure impassible et impérieuse , les yeux pâles et ardents, le regard qui luit comme l'éclair fixe d'une épée ; l'homme alors est d'une trempe plus fine ; mais sa volonté n'en est que plus incisive et plus âpre ; c'est le fer qui s'est fait acier. — L'effet est au comble quand celte expression se rencontre sur un visage de jeune fille ; je l'y ai vue plusieurs fois, et l'accent, la parole, la pensée étaient à l'unisson ; au bout de deux se CHAPITRE DEUXIÈME. minutes, on sentait le tranchant du couteau. Probable- ment ce sont de pareilles femmes qui , en manière de promenade, vont j^eules d'Alexandrie à Khartoum, ou par philanthropie, conduisent de Londres en Australie des convois de femmes. Je copie une note écrite à la fin d*un précédent voyage et qui est confirmée pour moi par celui-ci : « Si on excepte les beaux et les belles des promenades, quatre fois sur cinq le type anglais est le suivant : pour les femmes, la capacité de supporter beaucoup, et fré- quemment la physionomie d'une personne qui a sup- porté beaucoup, partant l'air résigné, ou éteint, ou en- têté, qui fait dire : She has made up her mind ; pour les hommes, la capacité d'agir beaucoup, de faire effort longtemps, l'empreinte de l'attention prolongée, les traits tirés, point amollis ni rêveurs, la mâchoire con- tractée, la face impassible, steadfastness. » L'excès de cette faculté et de ce genre de vie se montre de toutes parts, et notamment dans la classe pauvre. Nombre de figures parmi les ouvriers et les day labourers de la campagne, sont creusées, blémies, exténuées par la fatigue, et font penser aux rosses de fiacre qui sta- tionnent patientes et inertes, les quatre jambes écartées, pendant que la pluie ruisselle sur leurs vieux flanc? maigris. Cheveux grisâtres et pendants, en mèches rare?, la bouche reste à demi ouverte, comme par un relâche ment involontaire des muscles ; l'œil n'a plus de rc gard. L'homme va encore, mais il semble que ce soit par l'efTet d'un mouvement acquis : il est devenu ma- chine. Quand un peu d'expression lui revient, il semble sortir d'un mauvais rêve. — L'usure, le wear and tear of life, l'épuisement de la créature attelée à un fardeau LES TYPES. 87 trop lourd, surmenée, ahurie, est encore plus visible chez les femmes. Parfois, pendant une visite qu'on leur fait, sur une question qu'on leur adresse, leurs lèvres essayent de retrouver un sourire. Mais on détourne les yeux et on a le cœur gros, quand on a vu cette tenta- tive de sourire. lY. Le fort, le flegmatique, le travailleur ; autour de ces trois types se groupent bien des variétés, selon les différences de classe, d'éducation, de métier, de sexe et d'âge, elles-mêmes compliquées par les divers degrés de pureté et d'intensité que peut présenter chaque type. Mais tout ceci n'est qu'une esquisse; il faut maintenant la vérifier, la rectifier, l'approfondir, toujours au con- tact des choses vivantes. CHAPITRE III MŒURS ET INTÉRIEURS Quartité de dîners ou déjeuners en ville, de prome- nades à la campagne, avec des personnes de la haute bourgeoisie et quelques-unes de la noblesse. Les salons et les dîners sont comme partout ; il y a un certain niveau de luxe et d'élégance oii se ren- contrent toutes les classes riches de l'Europe. La seule chose très-frappante à table ou en soirée, c'est l'ex- trême fraîcheur des femmes et aussi leur toilette; le ton de la peau est éblouissant. Hier, j'étais placé à côté d'une jeune dame dont le cou et les épaules semblaient de la neige, ou plutôt de la nacre; ce blanc extraordi- naire est si fort que, pour mes yeux, il n'est pas vi- vant. Robe rose, couronne de fleurs rouges, fanfrelu- ches vertes et un collier d'or au cou, comme une reine sauvage : elles ont rarement le sentiment des cou- leurs. Grande soirée chez un ministre; Tescalier est monu- 90 CHAPITRE TROISIÈME. mental et les salons sont hauts, princiers. Mais cela est rare; d'ordinnirc, la maison n'est pas bien arrangée pour recevoir. Quand on a beaucoup de monde, les deux salons du premier ne suffisent pas : des gens fort riches et qui sont tenus de représenter donnent leur soirée aux deux étages ; les dames, faute de place et pour avoir de Tair, s'assoient sur les marches des esca- liers. — Aujourd'hui, on me montre nombre de per- sonnages marquants, mais je n'ai pas le droit de les dé- crire. Quelques jeunes femmes et jeunes filles sont fort belles, et tout ce monde est fort paré; plusieurs ladies ont les cheveux pleins de diamants, et leurs épaules, très-découvertes, ont la blancheur incomparable dont je parlais tout à l'heure; les pétales d'un lis, les luisants du satin n'en approchent pas. Mais il y a beaucoup de cigognes en gaze et en tulle, beaucoup de haridelles efflanquées, des nez proéminents, des mâchoires de macaques ; la laideur est ici plus laide que chez nous. — Pour les hommes, leur type physique et leur expres- sion s'accommodent mal à ce milieu ; ils sont souvent trop grands, trop forts, trop automates, avec des yeux inertes ou sauvages, avec des traits anguleux et bosse- lés. Je retrouve là deux Français de l'ambassade ; comme leurs figures intelligentes et vivement gaies sont agréa- bles par contraste ! Il suffit d'êlre présenté pour être accueilli avec une politesse parfaite. Les Français croient à lort qu'ils en ont le privilège ; à cet égard, en Europe, tous les gens bien élevés se ressemblent. Autre soirée chez lady S... Une de ses filles chante au piano une chanson norwégienne, et la chante bien, avec entrain et expression, ce qui n'est pas commun. De MŒURS ET INTb«ïEURS. 9\ l'avis de mes amis musiciens, les Anglais sont encore plus mal doués que nous pour la musique. Partant, à ce sujet, toutes les illusions leur sont possibles ; miss B..., ayant écorché impitoyablement une sonate, s'ar- rête au milieu du recueillement général ; sa mère me dit : She has quite a genim for it. — Deux autres jeu- nes filles sont belles et gracieuses; cependant elles ont trop de rose, et sur ce rose trop d'agréments d'un vert criard qui désole les yeux. Mais en revanche, comme elles sont simples et af- fables ! Deux fois sur trois, quand on cause ici avec une femme, on se sent reposé, touché, presque heureux ; leur accueil est bienveillant, amical ; et quel sourire de bonté douce et calme ! Aucune arrière-pensée ; l'inten- tion, l'expression, tout est ouvert, naturel, cordial. On est à l'aise bien plus qu'auprès d'une Française ; on n'a pas la crainte vague d'être jugé, raillé ; en ne se sent pas en présence d'un esprit affilé, perçant, tranchant, qui d'un trait va vous couper en quatre, ni d'une ima- gination vive, exigeante, ennuyée, qui réclame des anecdoctes, du piquant, du brillant, de l'amusement, de la flallerie, toutes sortes de friandises et vous plante là si n'avez pas de bonbons à lui offrir. La conversation n'est ni un duel, ni un concours; on peut présenter sa pensée telle qu'elle est sans l'enjoliver , on a le droit d'être ce qu'on est, ordinaire. On peut même, sans l'ennuyer ni aToir Tair pédant, lui parler de choses graves, obtenir d'elle des renseignements positifs, raisonner avec elle comme avec un homme. Je transcris quelques conver- sations notées sur place. Dîner chez mistress T....; ses deux nièces sont à table. Petites robes bien simples de pensionnaires. 93 CHAPITRE TROISIEME. L^aînée ne lève pas les yeux de tout le repas, ou coule timidement son regard. Ce n'est pas niaiserie : après le dîner, j*ai causé très-aisément une heure avec elles. Leur silence n'est que timidité, pudeur enfantine, sau- vagerie naïve de biche effarouchée. Quand on leur adresse la parole, leur sang leur monte aux joues. Pour moi, j'aime cette jeunesse d'àme ; il ne faut pas qu'une jeune fdle ait trop tôt Tassurance et les façons du monde; la Française est une fleur trop vite ouverte. Elles passent l'hiver et l'été à la campagne, à vingt milles de la ville. Deux heures au moins de promenade par jour ; puis on travaille en famille, ou l'on écoute une lecture faite à haute voix. Dessin, musique, visites aux pauvres, lectures ( elles sont abonnées à une circulating library). Elles lisent des romans, des voyages, de l'his- toire et qu elques sermons . Le dimanche, Toi fice à Téglise et la classe aux enfant^ pauvres du village. Elles ne s'en- nuient pas, elles ne désirent pas voir le monde. — Cet hiver, elles sont venues en France, et trouvent les Fran- çaises venj agreeablCy aimables, engageantes et gaies. Mais elles sont surprises et blessées de la surveillance continuelle qu'on exerce chez nous sur les filles. En Angleterre, elles sont bien plus indépendantes. A Lon- dres même, chacune peut sortir seule, ou du moins avec sa sœur. Cependant, il y a de l'excès; elles blâment les fast girls qui suivent la chasse, traitent les hommes en camarades, et parfois fument. Tout est ordinaire dans ces deux jeunes filles, l'édu- cation, l'esprit, le caractère, la figure ; elles sont bien portantes, elles ont de la fraîcheur, rien de plus; ce sont des average girls. Mais cette modestie, cette sim- plicité, cette santé, ce bon sens suffisent pour faire une MŒURS ET INTERIEURS. 93 bonne femme, qui se contentera de son ménage, aura des enfants sans être malade, sera fidèle à son mari, et ne le ruinera pas en toilettes. ' Le point capital est le manque de coquetterie ; je cite tout de suite les petits exemples excessifs, défavorables. Cet hiver, dans un salon de Paris oîi j'étais, entre un gros homme rougeaud, empâté, chauve, parent d'un assez grand personnage anglais, amenant sa fille de seize ans; jolie figure douce, mais quelle ignorance de la toi- lette! Elle. a des gants bruns solides, des cheveux liés en boucles, non lustrés, une sorte de casaque blanche mal ajustée, et sa taille ressemble à une huche dans un sac de toile. Toute la soirée, elle demeure muette comme une Cendrillon, parmi les splendeurs et les élé- gances suprêmes des robes et des beautés qui l'entou- rent. — Ici, à Saint-James-Park, à l'Exposition, dans les galeries de peintures, plusieurs jeunes femmes, jolies, bien habillées, portent des lunettes. — Je laisse de côté plusieurs autres traits; mais il est clair pour moi qu'elles ont à un bien moindre degré que les Françaises ce sen- timent qui fait qu'à toute minute et devant toute per- sonne, une femme se tient au port d'armes et se sent à la parade. Partant, le naturel est moins contraint et fait plus franchement éruption. Ces jours-ci, à trente milles de Londres, nous avons fait une longue promenade avec les filles de la maison, et nous avons grimpé une col- line assez escarpée. Celles-ci, très-jeunes encore, sont de vraies chèvres, toujours bondisbantes, même en mon- tant, sur les pentes roides et parmi les pierres. Exubé- rance et liberté de la sève et de la force animales ; rien lie féminin; en voiture, avant d'arriver, leur babillage 04 CHAPITRE TROISIÈME bruyant, emporté, leurs yeux brillants, surtout l'éner* gie, l'intensité de leur prononciation donnait l'idée de joyeux 60Î/5 anglais en vacances. La plus jeune a des joues splendides d'incarnat, comme une pomme d'api; chez toutes les deux, fortes mâchoires et grands pieds. Miss Charlotte (quinze ans) me disait qu'elle ferait bien ving { milles à pied. — Elles ont appris d'abord l'allemand avec une nurse ; mais elles ne savent pas encore le français. « Pourtant, vous avez une gouvernante française ? — Oui, mais quand on est stupide 1 » — Et de rire, avec un éclat! — Certainement l'amour-propre ne les gêne pas ; elles ne songent point à jouer un rôle ; grandes et dévelop- pées comme les voilà, filles d'un nobleman qui'est riche, ce sont encore des enfants ; pas une de leurs idées, pas un de leurs gestes ne trahit la femme. — Ni précoces, ni mondaines ; ces deux traits se tiennent et en entraînent une multitude d'autres. Je puis constater par mes yeux cette grande liberté dont elles jouissent ; j'en vois beaucoup le matin à H\ de- Park qui viennent faire un tour à cheval, sans autre compagnie qu'un domestique. — A la campagne, arrivé depuis deux jours, on me prie d'offrir le bras à une jeune fille de la maison, pour la conduire à un mille de là. — S..., qui a passé un an ici, trouve charmant ce commerce loyal et libre. «Venez chez moi, lui dit un gentleman à qui il est présenté, je vous ferai connaître mes filles. » — Ce sont des camarades plus aimables et plus honnêtes. On monte à cheval avec elles, on les ac- compagne aux archei^ meetinfjSy on leur cause familiè- rement de toutou de presque tout; on rit avec elles sans arrière-pensée; impossible, même à un fat, de les traiter autrement que si elles étaient ses sœurs. — Deux MŒURS ET INTÉRIEURS. 95 l'rançais de mes amis, à Manchester, viennent dîner dans une maison; à onze heures du soir, on les prie de ramener chez elles deux jeunes filles qui sont là. Tous les quatre montent en fiacre et roulent pendant une demi-heure; elles causent gaiement, et sans aucun trouble ni embarras des deux côtés. Grâce à ces mœurs, l'homme le plus habitué aux du- retés et aux vilenies de la vie doit garder dans son âme un coin pour la poésie, pour les sentiments délicats. — Cela nous manque ; un Anglais qui a voyagé chez nous est étonné et scandalisé de voir les hommes à Paris re- garder les femmes sous le nez, ne pas leur céder le trot- toir. Il faut avoir vécu à l'étranger pour savoir combien nos façons, nos discours à cet endroit sont déplaisants et même blessants ; ils nous trouvent commis-voyageurs, fats et polissons. La vérité est que nous éprouvons diffi- cilement le sentiment du respect; les sexes, les condi- tions, les éducations, ne créent pas des différences aussi grandes chez nous que chez les autres peuples. D'ailleurs, outre que chez nous les individus sont plus égaux, ils ont à un plus haut degré le besoin de sentir cette égah té. Dîner chez F... Les dames me content l'éducation des jeunes filles. Dans les familles aisées ou riches, elles apprennent toutes le français, l'allemand, l'italien, en général dès l'enfance, par des bonnes et des gouvernantes étrangères % CHAPITRE TROISIÈME. Ordinairement on commence par le français : presque toutes le parlent couramment, et plusieurs sans aucun accent; j'ai cité la seule exception que j'aie rencontrée. Elles lisent Dante, Manzoni, Schiller et- Goethe, nos classiques, Chateaubriand et quelques modernes. Plu- sieurs apprennent un peu de latin ; cela leur servira pour l'éducation de leurs enfants ou de leurs jeunes frères. — Beaucoup d'histoire naturelle, botanique, mi- néralogie, géologie; elles ont du goût pour toutes les ^.hoses naturelles ; et, à la campagne, au bord de la mer, dans leurs voyages si fréquents, elles peuvent voir des minéraux, des herbes, des coquillages, faire des collée* tions. D'ailleurs, cela rentre dans une habitude anglaise qui consiste à s'approvisionner de faits; aussi sonl-elles plus instruites, et plus solidement que chez nous. Un autre motif, c'est que beaucoup de jeunes tilles ne se marient pas, et qu'il faut leur préparer d'avance une occupation. Lady M... cite une famille de son voisi- nage, où il y a cinq filles non mariées, toutes belles; les ainées ont trente-cinq et trente-six ans ; c'est qu'elles ont été élevées avec luxe et n'ont presque pas de dot. — Souvent le père ne donne à sa fille qu'une somme équi- valente au revenu futur du (ils aîné son héritier; et, de plus, il oblige le gentleman qui se présente à consti- tuer un seulement à sa fille, deux cents, trois cents, quatre cents livres sterling par an, dont elle aura la disposition complète étant mariée, et qui seront son ar- gent de poche (pin-money). Cette exigence écarte beau- coup de partis; d'ailleurs, il est admis qu'on doit se marier par amour, inclination décidée ; or il arrive souvent qu'on n'éprouve pas cette inchnation,ou qu on ne l'inspire pas. — Partant beaucoup de filles manquent MŒURS ET INTERIEURS 91 le cochs et deviennent des spinsters. Il y en a presque dans chaque famille ; l'état de tante est Irès-bien accepté. Elles aident à élever les enfants, gouvernent un départe- ment de la maison, le fruitier ou la lingerie, font des herbiers, peignent à l'aquarelle, lisent, écrivent, de- viennent savantes. Plusieurs co mposent des ro mans mo- raux et parfois des romans très-bons; miss Yonge, miss Kavana^h, miss^Bronte, l'auteur de John Halifax yjniss Thackeray, d'aulres encore sont connues. Le talent est frécment^ parmi les authoresses ; il y en a de premier ^ ordreT^iîstress Gâskell, G. Eliot, Elisabeth Browning; ceTdëux derniè^sontdiL^génie. — Comptez encore les traductions; quantité d'ouvrages allemands et français ont été traduits et biep traduits par des femmes. D'au- tres écrivent dans les magazines, font de petits traités populaires, entrent dans une association, tiennent des classes pour les enfants pauvres. — Il s'agit toujours de trouver un emploi aux facultés, ou d'acquérir un talent qui serve de remède à l'ennui. Le plus haut rang n'en dispense pas. Voyez les occupations de la famille royale : la reine et ses filles donnent aux ventes de charité des aquarelles, des eaux-fortes, des dessins exécutés par elles-mêmes; le prince Albert était un des hommes les plus instruits, les plus actifs du royaume ; chacun se donne ainsi une ou plusieurs spécialités, travaille n quelque amélioration de l'agriculture, d'une science, d'une œuvre ou fondation quelconque. Aussi, la vie est sérieuse, et tous, même les jeunes Mlles, savent qu'ils doivent se préparer et se pourvoir. N., qui vient tous les ansen Anuletene, fait visite à un de ses vieux amis , riche et père de famille ; celui-ci lui dit • « Je suis contrarié; ma fille Jane a vingt-quatre 7 98 CHAPITRE TROISIÈME. ans, ne se marie pas, s'enferme souvent dans la biblio- thèque et commence à lire de gros livres. « — Combien lui donnez-vous de dot ? — Deux mille livres sterling. — Et à vos fils? — L'aîné aura le do- maine, le second une mine qui rapporte deux mille livres. — Donnez cinq mille livres à miss Jane. » Ce mot ouvre des perspectives au père, il donne les cinq mille livres. — Cette année miss Jane est mariée, elle a un petit enfant, elle était faite pour être mère, c'eût été pitié que d'en faire une spinster docte, à lunettes ; si les prétendants ne se présentaient pas, c'est que le train de la maison était trop grand. — Moi, ce que j'admire ici, c'est le sang-froid, le bon sens, le courage de la jeune fille qui, se voyant dans une impasse, change de voie sans un murmure, et silencieusement se met à étudier. Dans aucune des maisons que j'ai vues à Londres ou à la campagne, je n'ai trouvé un journal de modes. Un de mes amis anglais, qui a vécu en France, me répond qu'ici une femme bien élevée ne lit pas de telles plati- tudes. Tout au rôbours, une revue spéciale, la Revue des femmes anglaises (British women Review), con- tient dans le numéro que je feuillette des documents et des lettres sur l'émigration en Australie, des articles sur l'instruction publique en France, et autres études aussi graves ; pas de romans, ni de causeries sur les théâtres, ni de courrier de modes, etc. Tout est sérieux, solide; voyez, par contraste, chez nous dans un château de pro- vince, les journaux de modes avec gravures enluminées, modèles de la dernière forme des chapeaux, explica- tions d'un point de broderie, petites historiettes senti- wentaî^v^, compliments doucereux aux lectrices, et sur- MŒURS ET INTÉRIEURS. 99 tout la correspondance de la directrice et des abonnés à la dernière page, chef-d'œuvre de grotesque et de fa- deur. Il est honteux qu'une intelligence humaine puisse digérer une telle pâture. — Mieux vaut avoir une robe mal faite qu'une tête vide. Je copie quelques titres d'articles, tous écrits par des femmes dans les Transactions ofthe national Association for the promotion of social sciences : Louisa Twining, sur VÉducation par les workhouses ; — Bai bara Collett, sur les Écoles de district pour les pauvres en Angle- teri'e; — Mary Carpenter, Application des principes de V éducation aux écoles des classes inférieures ; — Flo- rence Hill, État actuel de la colonie de Mettray; — Flo- rence Nightingale, Statistique des hôpitaux; — Bessie Parkes, la Condition des femmes ouvrières en Angle- terre et en France; — Sarah Reroond, l Esclavage en Amérique et son influence sur la Grande-Bretagne ; — Mistress Wiggins, Amélioration des nurses dans les dis- tricts agricoles; — Jane Growe, Rapport de la Société fondée pour fournir du travail aux femmes^ etc. — La plupart de ces authoresses ne sont pas mariées ; plu- sieurs sont secrétaires d'associations actives dont la Revue que je viens de citer est l'organe central ; une de ces associations fournit du travad aux femmes, une autre visite les workhouses, une autre les malades. — Tous ces articles sont instructifs et utiles; l'habitude de faire des classes, de visiter les pauvres, de converser avec les hommes, la discussion, l'étude, la vue person». nelle des faits ont porté leurs fruits ; elles savent obser- ver et raisonner; elles vont au fond des choses, et elles comprennent le vrai principe de toute amélioration, « Il faut avant tout et comme premier but, dit Marv ÏOO CHAPITRE TROISIEME. Carpenter, développer et diriger la volonté de l'enfant, l'enrôler comme le principal soldat, comme le plus effi- cace de tous les coopérateurs, dans l'éducation qu'on lui donne. » On ne peut être corrigé, perfectionné que par soi-même; l'initiative, l'effort personnel, le self-go- vernment, sont indispensables; la règle morale ne doit pas être appliquée du dehors, mais surgir du dedans. — Quiconque a lu des romans anglais sait avec quelle pré-^ cision et quelle justesse ces authoresses décrivent les caractères ; souvent une personne qui a vécu à la cam- pagne, dans un petit cercle, occupée de soins domesti- ques, se trouve obligée d'écrire une nouvelle pour ga- gner son pain, et l'on découvre qu'elle connaît le cœur humain mieux qu'un psychologue de profession. Être instruite, savante, utile, acquérir des convictions, les communiquer à autrui, employer ses forces et les bien employer, cela est quelque chose. On pourra rire, si l'on veut, dire que ces mœurs font des institutrices, des pédantes, des bas bleus, et non des femmes. Comme il vous plaira; mais mettez en regard notre oisiveté vide de la province, l'ennui de nos dames, la vie d'une vieille demoiselle qui élève des serins, colporte des commérages, fait du crochet et suit tous les offices. D'autant plus que là-bas toutes ne sont pas des pé- dantes. Je connais quatre ou cinq dames ou jeunes filles qui écrivent ; elles n'en restent pas moins gracieuses et naturelles. La plupart des authoresssesquej 'ai citées sont, au rapport de mes amis, des femmes d'intérieur qui ont des façons très-simples. J'en ai nommé deux qui ont du génie ; un grand artiste français, dont je pourrais dire le nom, et qui a passé plusieurs jours avec chacune d'elles, ne savait pas qu'elles eussent du talent; pas MŒURS ET INTÉRIEURS. lOî une seule fois le bout d'oreille de l'auteur, le besoin de parler de soi et de ses livres n'avait percé en vingt heures de conversation. — M..., invité à la cam- pagne, découvre que la maîtresse de la maison sait beaucoup plus de grec que lui, s'excuse et renonce ; alors, par plaisanterie elle lui écrit sa phrase anglaise en grec. Notez que celte helléniste est femme du monde et même élégante : de plus, elle a neuf filles, deux nurses, deux gouvernantes, des domestiques à propor- tion, une grande maison montée, des hôtes fréquents et nombreux : dans tout cela, ordre parfait ; jamais de bruit ni d'embarras; la machine a l'air de rouler toute seule. — Voilà des assemblages de facultés et de con- trastes qui peuvent nous donner à réfléchir. On croit trop volontiers en France que, si une femme cesse d'être une poupée, elle cesse d'être une femme. Conversation avec plusieurs Anglais sur le mariage , ils ont vécu à l'étranger, et je les crois impartiaux ; d'ailleurs, leurs renseignements concordent : Une jeune fille anglaise ne veut se marier que par inclination ; elle se forge un roman, et ce rêve fait partie de sa fierté, de sa chasteté. Aussi plusieurs, d'un ca- ractère élevé, croiraient déchoir, si elles se mariaient sans éprouver l'enthousiasme que comporte une préfé- rence absolue. Se marier, c'est se donner tout à fait et pour toujours ; voyez sur ce sentiment profond les ro- 104 CHAPITRE TROISIÈME. mans féminins, surtout John Halifax, gentleman, ei autres de la même autboresse. Ce sont les théories d'une âme pure, exclusive, et qui semble avoir traversé le monde sans en recevoir, je ne dirai pas la souillure, mais l'atteinte. Dans ce roman de cœur, la jeune fille reste Anglaise, c'est-à-dire positive et pratique. Elle ne rêve pas des elïusions , des promenades sentimentales , la main dans la main et au clair de la lune, mais sa part dans un travail. Elle veut être l'auxiliaire, l'associé utile de son mari dans les longs voyages, dans les entreprises pénibles, dans tous les travaux même ennuyeux ou dan- gereux. Telles, par exemple, mistress Livingstone et lady Samuel Baker : Tune a traversé l'Afrique de part en part ; l'autre est allée aux sources du Nil, et a man- qué en mourir. — J'ai vu l'évêque anglais d'une grande île de la Sonde, pays de brutes et d'anthropophages ; sa pauvre femme porte sur son visagii les traces de ce terrible climat. — Une jeune fille du voisinage, riche et de bonne famille, fait en ce moment ses apprêts, emballe un piano, etc. ; l'homme qu'elle épouse l'em- mène en Australie ; elle reviendra une seuvle fois, dans cinq ou six ans, pour embrasser ses vieux parents. — Autre jeune dame de vingt-quatre ans, très-frêle et dé- licate; son mari est au Pendjab (six mille livres ster- ling de traitement, douze cents livres de frais de repré- sentation) ; elle est en Europe depuis deux ans avec une laryngite qui reviendra sitôt qu'elle sera de retour dans rinde; quatre petits enfants; avant deux ans, on les envoie en Europe; là-bas le climat les tue; il y a ici des pensions entières, recrutées par ces petits Anglais de l'Inde. — Très-souvent une lady, fille de marquis ou MŒURS ET LNTËRiÈURS. 103 baronnet, avec soixante-quinze ou quatre-vingt mille francs de dot, épouse un simple mister (roturier) et tombe de son plein gré dans une fortune, un confort, une représentation, une condition moindre ou de beau- coup inférieure. Elle s'en accommode. Le revers de la médaille, c'est la pécfie aux maris. Les caractères mondains et vulgaires ne s'en font pas faute ; certaines jeunes filles usent et abusent de leur liberté, pour bien s'établir. Un jeune homme riche et noble est fort poursuivi. Trop bien accueilli, flatté, tenté, provoqué, il devient défiant et se tient sur ses gardes. Il n'en est pas ainsi en France; les jeunes filles sont trop maintenues pour y prendre l'initiative ; jamais le gibier n'y devient le chasseur. Ordinairement, les dots sont très-minces. On me cite plusieurs familles où le fils aîné a cent ou deux cent mille livres sterling ; les filles reçoivent de trois à cinq mille livres. Partant, pour se marier, il faut qu'elles fassent une passion. — Beaucoup ne se marient pas, par suite d'inclination contrariée, et continuent à vivre chez le frère aîné. Tout Anglais a dans le cœur un coin de roman à l'en- droit du mariage: il imagine un home avec la femme qu'il aura choisie, un tête-à-tête, des enfants; c'est là son petit univers, fermé, à lui seul ; tant qu'il ne Ta pas, il est mal à l'aise, à l'inverse du Français pour qui ordinairement le mariage est une fin, un pis-aller. —Souvent il est obligé d'attendre, surtout s'il est cadet, parce qu'il gagne encore trop peu pour suffire aux frais d'un ménage (to maintain his wife). Il va dans l'Inde, en Australie, travaille de toute sa force, revient et se marie ; ici les passions sont tenaces et profondes. Quand 104 CHAPITRE TROISIEME. un Anglais est amoureux (in love), me disait un de mes hôtes, il est capable de tout. — Thackcr ay a très-bien ^marqué l'intensité et^la^jjersistance de^ce sentiment dans le portrait du major^Dobbins, amoureux d'Amélia [Vanity F air) ; il attend quinze ans, sans espérance , c'est que pour lui il n'y a qu'une femme au monde. — De là des déchirements silencieux et de longues tragé- dies intimes. Nombre de jeunes gens s*éprennent, et la chasteté prolongée, les habitudes de concentration taci- turne, une capacité d'émotions plus grande et moins éparpillée que chez nous, portent leur passion à l'ex- trême. Souvent elle n'aboutit point, parce qu'ils ne sont pas aimés, ou que la différence du rang est trop grande, ou qu'ils n'ont pas assez d'argent pour entretenir une famille, chose fort coûteuse ici. Alors ils deviennent à moitié fous, voyagent pour se distraire, vont au bout du monde. Un d'eux qu'on me nomme, très-distingué, a été planté là pour un rival qui avait un titre; pendant deux ans on a craint pour sa raison. Il est allé en Chine et en Australie ; maintenant il occupe un poste éminent, on l'a fait baronnet, il mène de grandes affaires ; mais il ne s'est pas marié ; de temps en temps il se dérobe, fait un voyage à pied, pour être seul et ne parier à per- sonne. J'ai déjà noté que les jeunes gens se voient et se fré- quentent en toute liberté, sans surveillance ; ils peuvent donc s'étudier et se connaître autant qu'il leur plaît, quatre mois, cinq mois et davantage, monter à cheval et causer ensemble pendant plusieurs saisons de suite à la campagne.— Quand le jeune homme est décidé, c'est d'abord à la jeune fille qu'il s'adresse; il ne demande la permission aux parents qu'en second lieu : c'est MŒURS ET INTÉRIEURS. 105 le contraire des mœurs française?, oii Thomme se croirait indélicat s'il disait un seul mot net ou vague à la jeune fille avant d'avoir parlé aux parents. Sur ce point, les Anglais nous blâment, raillent nos mariage.' brusqués par-devant notaire. — Pourtant C..., qui est Anglais et connaît bien la France, reconnaît que leurs mariages d'inclination finisj^^ini plus d'une fois par la discorde, et nos mariages ae convenance par le bon ac- cord. Presque toujours la dot de la femme est déposée entre les mains de tidéicommissaires (trustées) qui la gèrent sous leur responsabilité, et n'en remettent au ménage que le revenu ; en général, ce revenu est l'argent de po- che de la femme ; là-dessus, elle doit s'habiller et ha- biller les enfants. La fortune devient ainsi une sorte de bien dotal ou paraphernal, soustrait à tous les accidents qui peuvent arriver au mari. — On prend cette précau- tion parce que la loi engloutit tous les biens de la femme dans ceux du mari ; sans cette clause, elle entrerait dé- pouillée en ménage, elle ne peut rien posséder de son chef; elle est un simple enfant devant lui. Voilà une des raisons qui ont poussé M. Stuart Mill à réclamer si vi- goureusement contre la sujétion des femmes. En effet, elles sont sujettes ici, de par la loi, la religion, les mœurs, et bien plus étroitement que chez nous. Le mari est leur seigneur (lord), et très-fréquemment il prend ce titre au sérieux; comme la femme n'apporte guère d'ar- gent dans le ménage, etque son petit pécule reste àpart, il se croit autorisé à ne lui rien dire de ses affaires. Par- fois elle ignore ce qu'il fait, comment il gagne l'argent qu'il rapporte ; il donne tant par mois pour les dépenses de la maison, et ne rend point compte du reste. Qu'il 106 CHAPITRE TROISIEME. spécule, bâtisse, vende, achète, cela ne la regarde pas; souvent la ruine survient sans qu'elle ait pu rien en pressentir. Elle n'est qu'une intendante, elle ne doit s'occuper que de son ménage et de ses enfants. Le plus souvent elle se résigne à ce rôle; par conscience et par éducation, elle est douce et soumise. — Néanmoins, de l'aveu de mes amis, cette inégalité a des inconvénients graves; souvent le mari est un despote, et, s'il meurt, la femme, tenue toute la vie dans l'ignorance et la dé- pendance, n'est pas capable, comme chez nous, de dé- brouiller les affaires, de gouverner les enfants, de rem- placer le chef de famille. Le mariage est entouré d'un respect profond, et, à cet égard, l'opinion est intraitable; il n'y a qu'à lire là- dessus les livres, les gazettes, surtout les écrits oîi chez nous les écrivains prennent le plus de licence, par exemple, les romans, les journaux amusants; l'adultère n'est jamais excusé; même dans la liberté des entretiens intimes, d'homme à homme, il est toujours présenté comme un crime. — H y a des accrocs dont je par- lerai plus tard dans la classe des tradesmen ( négo- ciants), et dans une certaine noblesse du second ordre, fashionable, qui voyage et suit les mœurs du continent. — Mais, dans la masse de la nation, chez les gens bien élevés, dans le grand monde, les femmes sont presque toutes fidèles. C... me dit que je resterais ici dix-huit moisetquej'irais dans tous les salons sans rencontrer une exception; on n'en cite qu'une dans la très-haute classe. On en aurait trouvé davantage il y a cinquante ans, au temps de lord Byron et d'AHieri. Depuis, Topinion est devenue sévère, et la reine a travaillé en ce sens de toute sa force, par son exemple d'abord, ensuite par son in- MŒURS ET INTËRIEtRS. 107 fluence; elle excluait de sa cour les dames de réputation douteuse; il a fallu toute l'urgence et la pression des affaires pendant la guerre de Crimée pour qu'elle tolérât sous le même toit qu'elle, à Windsor, un homme d'État connu comme profligate. — Une autre garantie est la crainte de la publicité et des journaux. Sur cet article, nos façons lestes ou débraillées les choquent extrêmement. — C... me raconte que, dans un cercle à Paris, il a entendu un homme du monde dire à un autre : « Eh bien, mon cher, ta femme a donc un amant? » Ce propos lui semble monstrueux, et il a rai- son. — Un livre comme celui de Balzac , la Physiologie du mariage, ferait un scandale énorme ; peut-être il serait poursuivi par la Société pour la répression du vice, et probablement il n'aurait pas trouvé d'éditeur. — Quant ^ à nos romans ordinaires , une revue libérale, la Natio- nal review, n'a pas d'expression assez forte pour les qua- lifier : « Ignominie sans nom, morale de boursicotiers etde lorettes. » Ils oublient trois points. D'abord ces désordres ne sont habituels chez nous que dans la classe des parvenus élégants ; ils atteignent très-rarement la bourgeoisie riche ou aisée qui a des traditions de famille» En outre, en province, la vie est à jour, et le commé- age,très-redouté, fait l'office de gendarme. Enfin, ie Français étale ce que l'étranger cache; il a hor- reur de l'hypocrisie, et il aime mieux être un fanfaron ie vice. Selon mes amis, la bonne conduite desdamesanglaises s'explique par les causes suivantes : i° Elles sont plus habituées à se conduire, ayant été libres dès leur enfance. 2* Elles sont moins accessibles à l'illusion, au rêve 108 CHAPITRE TROISIÈME. entliousiasle, parce qu'elles ont fréquenté les jeunes gens et pratiqué un peu le monde. 3** Elles ont des habitudes de réflexion et un fond de bon sens, parce qu'elles ont reçu une éducation plus sérieuse, ayant appris plusieurs langues^ feuilleté quelques sciences, voyagé presque toujours en Angle- terre et souvent à l'étranger, entendu leur père causer de politique et d'affaires graves avec ses amis. D'ail- leurs, le protestantisme développe les habitudes de ré- flexion et de raisonnement. Enfin les romans sont tous moraux, et, au contact des pauvres, dans les sociétés de bienfaisance, au voisinage des discussions municipales, elles ont pris quelque connaissance de la vie réelle. 4" Elles vivent huit ou neuf mois de l'année à la campagne, et y sont plus abritées contre la tentation. 5** Elles ont beaucoup d'enfants qui les occupent: une nursery pleine, avec son cortège de bonnes et de gouvernantes, exige une surveillance continue. ô** Elles se donnent toutes sortes d'occupations de surcroît, classes du dimanche, ouvroirs à la campagne, visites aux pauvres, botanique, minéralogie, collections d'herbes etde papillons, lectures. Toute i'amilleaisée a la campagnereçoit, outre le Times, outre divers autres jour- naux et revues très-substantielles, des livres nombreux que lui envoie la circulating lihrary (cabinet de lec- ture). Celle de Mudie, la principale, achète cent cin- quante mille volumes par an; elle a pris trois mille exemplaires du Voyage de Livingstone en Afrique, deux mille quatre cents de VHistoire d^ Angleterre, de Macaulay. Quantité de livres sérieux arrivent ainsi, et se renouvellent de mois en mois sur la table de la bi- bliothèque dans les cown^ri/-sea/s. Parmi ces livres, les MŒURS ET INTERIEURS. 109 plus fréquents sont des ouvrages d'économie politique, d histoire naturelle, d'histoire, et surtout des voyages. Chaque année, il s'en publie par vingtaines; après le plaisir de voyager, le plus grand plaisir pour un Anglais est de lire un voyage; de cette façon il augmente sa provision de faits. Même goût chez les dames; toutes celles que je connais sont allées en France, en Italie, en Allemagne ; une jeune femme, avec qui je dînais hier, passera l'hiver à Rome, le printemps à Jérusalem; celles qui sont délicates de la poitrine vont au Caire aussi faci- lement que nous allons à Nice. Pendant leur voyage, elles prennent des notes, écrivent leur journal ; au re- tour, quelques-unes l'impriment ; d'autres le communi- quent en manuscrite leurs amies. — Elles tiennent ainsi perpétuellement le globe au bout de leurs doigts, et je les vois qui s'intéressent en connaissance de cause aux settlements de Melbourne, aux mines d'huile en Pensylva- nie, à la révolte des taïpings en Chine, aux massacres an- nuels du Dahomey. — Ajoutez enfin le grand mouvement physique et les talents qu'on cultive; il y a toujours une ou deux aquarellistes par famille, et toutes font chaque jour une promenade à cheval. — Par ces occupations, l'espritest employé, et le temps est rempli, ce qui ferme l'entrée aux idées malsaines. Ce sont là des auxiliaires du principe moral ; mais il faut aussi tenir compte du principe lui-même. — En France, il est fondé sur le sentiment de l'honneur; en Angle- terre, sur l'idée du devoir. — Or, le premier est un peu arbitraire; sa portée est différente selon les personnes. Tel se pique d'être rigide sur un point, et se croit libre sur le reste; dans le cercle des actions mauvaises, il dé- coup'i une part qu'il s'interdit; mais cette part varie se- no CHAPITRE TROISIÈME. Ion ses préférences: par exemple, il sera véridique en parlant, mais non en écrivant, ou le contraire. Mon honneur est ce en quoi je mets ma gloire, et je puis la mettre en ceci aussi bien qu'en cela. — Au contraire, l'idée du devoir est stricte et ne souffre guère de com- promis. L'Anglaise sait qu'en se mariant elle a promis fidélité, et ce souvenir demeure ancré dans sa conscien ce. Selon mes amis, cet ancrage est si fort que souvent, après une faute, la femme rompt net ; tout son passé reflue sur ellecommeune inondation, jusqu'à l'étouffer de honte et de douleur. D'ailleurs, elle n'a pas la flexi- bilité d'esprit, la dextérité de main nécessaires pour accorder une intrigue et un ménage; l'ambigu répugne à son caractère tranché ; le partage la révolte, l'obli- gation d'un mensonge incessant lui est insupportable. Elle exige l'enlèvement pour arriver au divorce. Je continue à rapporter des entretiens ; rien de plus agréable pour moi qu'une soirée passée de la sorte, avec un ou deux interlocuteurs sincères, bienveillants, sans préjugés, qui ont vécu et voyagé. L'amour-propre national n'intervient pas ; on cause pour s'instruire, non pour contester ou briller. On ose donner le petit fait caractéristique, le détail précis et probant; chacun fournit, le plus brièvement qu'il peut, le meilleur de son expérience, ses provisions amassées depuis long- temps, ses plats choisis. Voici ceux de mes amis : mon MŒURS ET INTÉRIEURS. 411 esprit ne s'est jamais tant ni si bi«n nourri ; je restais à les questionner et à les écouter jusqu'à une heure du matin. Ordinairement, une Anglaise est plus franchement belle el saine qu'une Française. La cause principale en est l'hygiène; les enfants montent à cheval, vont beau- coup au grand air, ne dînent pas avec les parents, ne mangent pas de sucreries. En outre, les nerfs sont moins excités, et le tempérament est plus calme, plus endurant, moins exigeant; ce qui aujourd'hui use le plus, ce sont les désirs incessants et contrariés. Par exemple, en Crimée, les blessés français survivaient moins souvent que les anglais, parce qu'ils se résignaient moins vite. La chose est encore plus vraie dans la classe cultivée, notamment chez les femmes; chez elles, la cervelle inquiète ou ardente trouble et tarit les sources de la vie ; de nos jours, une femme doit ac- cepter sa condition, si elle veut se bien porter. — Par contre, l'Anglaise est moins agréable ; elle ne s'habille pas pour son mari; elle ne sait pas se faire jolie femme, elle n'a pas le talent d'être dans son intérieur coquette et piquante ; elle ignore une quantité de grâces fines et délicates ; elle juge indignes d'elle les petits moyens de réveiller l'amour ou la tendresse ; plus souvent encore elle n'a pas l'esprit de les inventer. Elle met de belles robes neuves, soigne beaucoup sa propreté, rien de plus; elle n'est pas attrayante ; on s'ennuie promptement au- près d'elle. Imaginez une très-belle pèche rosée, mé- diocrement savoureuse, et à côté une fraise parfumée ej pleine de goût. — 11 en est de même des autres aliec- tions; B... dit qu'elles ont plus de charme en France lorsqu'elles sont sincères et fortes. En toutes choses, il y H2 CHAPITRE TROISIEME. a le tour, la façon, la nuance ; dans les sentiments, ce sont les prévenances, les attentions, certains mots, le ton dont on les prononce, des égards, des ménagements qui renouvellent et diversifient incessamment l'émotion douce. Selon C..., une Anglaise est nicapable de tenir un salon aussi habilement qu'une Française ; j'entends un salon comme ceux de Paris où Ton s'amuse ; il connaît à peine deux ou trois femmes de son pays qui le pour- raient. L'Anglaise n'a pas assez de tact, de promptitude, de souplesse pour s'accommoder aux gens et aux choses, pour varier son accueil, comprendre à demi-mot, glisser une louange, faire croire à chaque invité qu'elle tient eaucoup à sa présence. Elle n'est qu'affable, elle n'a <[ue de la bienveillance et de la sérénité. Pour moi, je ne demande rien de plus, et je n'imagine rien de mieux. Mais il est clair qu'une femme du monde, c'est-à-dire une personne qui veut faire de sa maison un rendez- vous fréquenté et désiié par des gens distingués de toute espèce, a besoin d'un talent plus multiple et plus délicat. — C... admire beaucoup la facilité avec laquelle une jeune femme, chez nous, apprend le monde; un mois après son niariage, elle sait faire à tous les honneurs de chez elle ; pareillement une petite bourgeoise s'assied au comptoir le lendemain de sa noce, enteml le manège de la vente, parle, sourit, retient les chalands. — J'ai vu ce contraste à Dieppe dans un restaurant. Le mari. Français, toujours empressé et î^ouriant, courait avec toutes sortes de politesse autour des tables, et semblait servir les gens par plaisir; la femme, Anglaise, roideel s.érieuse, disait d'un ton glacé aux gens qui se levaient Je table : « Havé-vo payé, mosieur? » Elle ne soupçon- MŒURS ET INTÉRIEURS. 113 naif pas que celte question ainsi faite pouvait choquer. En revanche, mes amis disent que la politesse fran- çaise n'est qu'un dehors et un décor , beaucoup d'étran- gers s'y méprennent. Vous les avez bien reçus, ils vous croient leur ami, et sont fort étonnés d'être oubliés par vous trois jours après. Nos démonstrations obli- geantes ne sont point l'effet d'une sympathie vraie, d'une bonté ne tu relie; nous les faisons par éducation, par habitude, par point d'honneur, et même un peu par égoïsme. Elles sont une preuve de notre savoir-vivre ; nous sentons vaguerrent qu'on nous les rendra; nous entrons pour un quart d'heure dans une atmosphère agréable de déférences et de gracieusetés mutuelles; nous saisissons ce joli moment, et nous nous y livrons, sans qu'à nos yeux il tire à conséquence. Une politesse se paye par une politesse, comme une anecdote par une anecdote; j'ai payé; l'échange fait, nous sommes quittes; je m'en vais de mon côté, et vous du vôtre; aucun de nous n'a plus rien à réclamer de l'autre, sauf, à la pro- chaine rencontre, un sourire et un coup de chapeau. — L'Anglais est plus franchement cordial et serviable. Il se dérange pour un étranger qui lui est présenté, il fait des courses, il prend de la peine. Autant que j'en puis juger par ma propre expérience, ce jugement est vrai. D'abord, je n'ai jamais trouvé les Anglais égoïstes et mal complaisants, comme on nous les représente. A Londres et à la campagne, j'ai demandé cent fois mon chemin; tout le monde me la indiqué, et plusieurs se sont dérangés, m'ont accompagné assez loin, pour me mettre dans la bonne voie. En omnibus ou en chemin de fer, quand je prie mon voisin de m'avertir, il le fait toujours de bonne grâce; quand j'essaye de causer, 8 H4 CHAPITRE TROISIÈME. il ne sourit pas de mes fautes de langage, et m'entre- tient d'un air bienveillant. — Un de ces derniers soirs, comme j'étais à pied, assez loin de mon hôtel, un gent- leman que j'accoste veut me reconduire, me parle avec éloge de la France, me demnnde ce que je pense de Londres, et me serre la main en me quittant. — Un autre, en une occasion semblable, me fait monter dans sa voiture et me conduit à une station de cabs. — Les journaux annoncent l'arrivée de trois mille orphéonistes français, et disent qu'il faut les accueillir le mieux pos- sible, pour qu'ils s'en retournent avec une bonne opi- nion de l'Angleterre. — En aucune occasion j un poli- ceman, un employé, un cocher on conducteur, n'a été rogne ou grossier avec moi. — Mais ce qui est tout à fait admirable, et peut-être unique en Europe, c'est leur façon d'entendre l'hospitalité; je ne puis penser sans un mouvement de gratitude à celle que j'ai reçue. La personne à qui on porte une lettre de recommanda- tion ne se croit pas acquittée par une invitation à dîner ; elle vous renseigne, vous pilote, vous fait votre itiné- raire, se charge de vous occuper et de vous distraire; elle vous mène à son club, vous présente à ses amis, vous conduit chez ses parents, vous introduit dans son monde, vous invite chez elle, à demeure, à la campagne, et vous donne d'autre lettres de recommandation quand vous partez; on finit par lui dire . « C'est trop, jamais je ne pourrai vous rendre à Paris ce que vous faites ici pour moi.» — Même accueil chez des amis auxquels vous êtes présenté de seconde main, et ainsi de suite ; par- fois, après une heure de conversation, le gentleman que vous voyez pour la première fois vous engage à venir passer une semaine dans son country seat. Si vous y MŒURS ET INTÉRIEURS. 115 allez, VOUS êtes traité comme un membre de la famille. — Ce qui est encore plus frappant, c'est l'ouverture de cœur; souvent, au bout d'un ou deux jours, un homme ne fait pas difficulté pour vous dire des choses intimes. Je demandais des renseignements sur les intérieurs; parfois mon hôte, pour préciser, me disait le chiffre de son re- venu, de sa dépense, le prix de son loyer, l'histoire de sa fortune, de sa famille, de son mariage, quantités de petits faits domestiques ou personnels. Les gens du monde sont plus boutonnés en France. Nous cherchons les causes de cette différence; en voici le résumé. L'Anglais est hospitalier : — i° Par ennui : la plupart des gens du monde vivent huit mois de l'an- née à la campagne, parfois loin de toute ville, très-so- litaires; ils ont besoin de conversation, d'idées nou- velles. — 2° Par un effet des habitudes sociales : on se parle à peine à Londres ; on y vit en courant, on y reste trop peu de temps, parfois moins de trois mois, il y a trop de monde et d'affaires ; la maison de campagne est le véritable salon, le heu des entretiens. — 3" Par un effet des habitudes domestiques : beaucoup d'enfants, beau- coup de serviteurs ; dans une grosse maison bien dis- ciplinée, il faut de la tenue, une certaine réserve; le stoïcisme habituel des caractères et des mœurs pousse aussi dans le même sens. Partant, la présence d'un étranger ne vient pas, comme chez nous, troubler une intimité, arrêter Télan, la gaieté, le bavardage, forcer les gens à s'observer, à restreindre leur familiarité et leur laisser-aller. Il y a de plus un fauteuil rempli à table, au salon; rien davantage; le ton n'a pas changé. — 4** Par entente du confort et du service : l'organisation est parfaite et la machine montée; les domestiques 116 CHAPITRE TROISIEME. sont exacts, les chambres prêtes, les heures marquées; il n'y aura rien à défaire ou refaire, ni surtout rien à improviser pour un étranger. — 5** Par bonté, humanité et même par conscience; c'est un devoir d'êlre utile, •et un étranger est tellement perdu, si mal à l'aise dans le pays nouveau oii il débarque! On doit l'aider. Ceci conduit à regarder les intérieurs. La règle et la discipline s'y font sentir plus fortement que chez nous. Dans ce déparlement comme dans les autres, les mailles du réseau social sont lâches en France et tendues en Angleterre. J'ai trois ménages devant les yeux ; dans l'un, sept domestiques, cuisinière et fille de cuisine, deux house maids^ femme de chambre, cocher, valet de chambre; dans le second, quinze; dans le troisième, dix-huit. — Un domestique mâle a de quarante à cinquante livres ster- ling de gages ; et, s'il n'est pas nourri, ce qui est assez fréquent à Londres, on ajoute douze shillings par se- maine pour sa nourriture. — Chacun a son office rigou- reusement défini. L'ouvrage est divisé, aucun n'empiète ju ne se repose sur l'autre. Par exemple, dans la der- aière des maisons que je citais tout à l'heure, il y a un liomme spécial pour balayer, monter le charbon, allu- mer et entretenir les feux. — Deux sortes de domes- tiques, les inférieurs et les supérieurs, ceux-ci respon- MŒURS ET INTÉRIEURS. 117 sables et qui transmettent les ordres aes maîtres; en tète est le butler pour les hommes, et la première femme de chambre pour les femmes ; si un groom se présente avec un habit taché, le maître ne lui dit rien, mais ré- primande le butler. Ces domestiques supérieurs sont des sortes de sergents qui ont la conscience et l'autorité de leur rôle : délimitation des emplois, hiérarchie des pouvoirs, voilà les premiers traits d'une organisation efficace. — Et les derniers traits achèvent les premiers. Ces serviteurs tiennent à leur dignité; ils ne veulent entrer que dans une maison respectable. S..., ayant besoin d'ajouter à son personnel une hotise maid^ pense à une fille du pays qui, sans être mariée, avait un en- fant; mais avant de la prendre chez lui, il met la chose en délibération parmi ses domestiques. Ceux-ci se con- suhent, et, sur les bons renseignements qui leur sont donnés, admettent parmi eux la pauvre fille. — Ordi- nairement, leurs mœurs sont correctes, quoique plu- sieurs soient jeunes, non mariés, et sous le même toit ; en toute sa vie. S... n'a eu chez lui qu'un accident. — D'autre part, ils font leur office en conscience, avec une exactitude et une régularité parfaites, à l'heure dite, sans écart; ils ont une consigne qu'ils suivent à la lettre. Partant, il semble que la machine fonctionne toute seule ; les maîtres n*ont presque pas besoin d'in- tervenir; là-dessus. S... prétend encore que le fonds de l'Anglais, c'est le sensé of duty^ que ce sentiment règne dans la cuisine et Tantichambre, aussi bien que dans le navire ou Tatelier, qu'il n'y en a pas d'autre pour réconcilier le subordonné avec la subordination. — Deux circonstances achèvent de l'alléger. Les domes- tiques gardent leur |)art d'indépendance et ils y tien- 118 CHAPITRE TROISIÈME. nenl. Plusieurs d'entre eux, à Londres, ont un club, une association, dont les membres s'entendent pour ne pas rester plus de deux ans de suite dans la même maison; c'est pour laisser moins de prise aux maîtres.' Du reste, comme leurs heures sont réglées, ils s'appar- tiennent dans tous les intervalles de leur service. Ils ont leur halL une grande salle oii ils mangent et se tiennent. Dans la maison dont je parlais, leur dîner et leur dé- jeuner sont servis une demi-heure avant ceux des maî- tres. Ils ont une petite bibliothèque à leur usage, des jeux de dames, d'échecs; après le dîner, ils peuvent s*en aller ; on n'en garde qu'un pour venir au coup de sonnette. Pour beaucoup avoir, il ne faut pas trop de- mander ; celui qui commande doit pourvoir au bien- être physique et moral de ses subordonnés. S'il veut être obéi de cœur, qu'il soit pour eux un leader, un véritable chef, un entrepreneur responsable et général, le régent accepté et autorisé de leur conduite. — A cet effet, le dimanche soir, il est leur guide spirituel, leur chapelain ; on les voit tous arriver en file, les femmes en tête, les hommes par derrière, avec sérieux, gravité, et prendre place dans le salon. La famille et les hôtes sont rassemblés. Le maître lit tout haut un petit sermon, puis une prière ; alors, tout le monde s'agenouille ou s'inchne, la face tournée vers le mur ; enfin il dit le Pater, et, verset par verset, l'assistance répond. Ce'a lait, les domestiques défilent et s'en retournent dans le même ordre, avec silence et recueillement; je les ai plusieurs fois regardés : pas nn trait de leur visage ne remue. — Par cette communauté et cette direction du sentiment moral, le maître achève d'occuper sa vraie place. En France, il est bien loin d'avoir dans sa mai- MŒURS ET INTERIEURS. 119 son, auprès de ses gens et même auprès de ses enfants, son rôle légitime et tout son rôle. Je marque tout de suite l'inconvénient, la contre- partie. Dans le commerce habituel de la vie, les Anglais ne sont pas coulants ; les conditions chez eux sont sépa- rées par une barrière, et, an lieu d'y pratiquer des pas- sages, ils y mettent des épines. — Par exemple, M. N..., Anglais établi en France, choisit pour ses enfants un précepteur français. Au bout d'un mois, mistress N... cesse de le trouver à son goût, ne lui parle plus, ne communique avec lui que par lettres. Un soir, au salon, M. N... s'endort, et mistress N... se meta hre. Le jeune homme, n'osant prendre un livre et ne pouvant pnrler à personne, finit, après bien des efforts, par s'endormir aussi. Le lendemain, elle lui dit d'un ton sec et absolu : « Monsieur, la conduite que vous avez tenue hier soir est très-inconvenante, j'espère qu'elle ne se renouvellera plus. «Quelques jours après, une jeune dame qu'il con- naît est invitée, il va s'asseoir près d'elle à table. « Monsieur, lui dit tout haut mistress N..,, votre place n'est pas là ; venez vous asseoir auprès de votre élève. » Il refuse, sort de table, quitte la maison, et réclame, selon son traité, une année de traitement. On refuse. Procès. M. N... est condamné. — Ceci rappelle une anecdote du siècle dernier. Lord ... ayant engagé un précepteur français, lui recommande de ne parlera ses enfants que français. « Je suis charmé, milord, que vous fassiez tant de cas de cette langue. — Mon- sieur, nous la méprisons, mais nous voulons qu'en France nos enfants sachent la parler aussi bien que les indi- gènes. » On voit d'ici Tair souriant, empressé du Français qui quête un compliment, et la figure immo- 120 CHAPITRE TROISIÈME. bile, le ton rogue de l'Anglais qui lui envoie une bour- rade. Ce n'est pas un rôle agréable que celui des gouver- nantes en Angleterre; voyez là-dessus les romans d e Charlotte Brontë. La plupart de celles que j*ai vues s'étaient fait un visage de bois; rien de plus étonnant quand ce visage est jeune. Le ton, la démarche, tout est artificiel et de commande, composé et maintenu de façon à ne jamais donner prise; même après plusieurs jours de familiarité et hors de la maison où elles enseignent, elles restent sur la défensive ; l'habitude de s'observer et de se contenir est trop forte ; oq dirait des soldats à la parade. — Quant aux domestiques, leur expression de respect humble et soumis dépasse de beaucoup celles que nous pouvons connaître; il est même désagréable de voir celte attitude dans un homme vis-à-vis d'un homme. Même fonds de roideur dans les relations des pro- ches. Un jeune homme dit familièrement en parlant de son père : My governor. En effet, de par la loi et les mœurs, il est le gouverneur de sa maison, qui est son château {castle) et de la garnison qu'il y loge. Sauf le cas d'une substitution, il peut déshériter ses enfants, et on a vu que sa femme est sa sujette. — M. W..., riche propriétaire et homme de l'ancienne roche, a, entre autres enfants, un fils malade de la poitrine. Le pauvre jeune homme, qui revient de Nice et se sent mourir, s'est arrêté à Boulogne ; il voudrait finir dans la maison oii il est né, chez son père ; mais il n'ose y aller sans être invité, ni même demander permission. Sa mère, qui est malade et veut l'embrasser encore une fois, n'ose prendre sur elle de le rejoindre. Enfin, ces jours- ci, il a reçu une lettre de son père, et il s'est mis en MŒURS ET INTERIEURS. 421 route. — L'inégalité des situations est une autre cause de refroidissement. Entre l'aîné qui sera un nohleman avec deux cent mille francs de rente, et le cadet qui aura cinq mille francs par an, qui vit dans deux cham- bres garnies, et passe la journée dans un atelier de machines pour devenir engineer^ la distance est trop grande; la vraie familiarité, l'abandon est impossible. Même à éducation égale, ils sentent leur séparation. Deux frères que Ton me cite sont tous les deux à l'Uni- versité d'Oxford ; mais Taîné a cent livres sterling par an de plus que le cadet. — Dernière cause d'écarte- ment, l'indépendance des enfants : un fils, une fille peut se marier sans l'autorisation de ses parents, et assez souvent use de ce droit; de là des brouilles qui durent toute la vie. En attendant, le père sait que son enfant peut lui échapper, heurter de front sa volonlé par l'en- droit le plus sensible. Souvent il se dit . « Puisqu'il a ce droit, qu'il en porte les charges. » D'après ce rai- sonnenrient, plusieurs, surtout ceux qui ont une légion d'enfants, ne s'occupent point de marier leurs filles ; à elles de trouver ; c'est leur affaire, comme c'est l'affaire des garçons de gagner leur vie. — Cela diffère bien de nos intérieurs, où les parents se donnent tout entiers et sans réserve à leurs enfants, oii les aînés, les cadets, les frères et les sœurs sont tellement égaux entre eux et presque sur un pied d'égalité avec leurs parents, oii la familiarité et l'intimité sont si complètes, oii chacun trouve naturel d'entrer tous les jours et à toute heure par ses questions et ses conseils dans les pensées, les sentiments, les actions de ses proches, où rien n'est clos ni réservé, où toute âme est à jour, ouverte par cent mille percées à la curiosité et à la sympathie des siens. 122 CHAPITRE TROISIÈME. Les Anglais s'en étonnent; S..., à ce propos, admire beaucoup notre sociabilité, notre bon caractère ; il a vu souvent en France deux et trois ménages ensemble sous le même toit et à la même table, pendant six mois à la campagne, parfois toute l'année à la campagne et à la ville, tantôt deux frères mariés, tantôt les parents avec leur gendre et leur fille, ou avec leur fils et leur bru ; rien de plus rare en Angleterre. Les caractères se heur- teraient ; chaque ménage a besoin d'avoir son indépen- dance comme son logis. Nous nous fondons, nous met- tons tout en commun; peureux, même quand ils vivent ensemble, ils se distinguent, ils se cantonnent. Le moi (self) est plus fort ; chacun d'eux garde une portion de soi-même, un coin propre et personnel, une sorte d'en- clos interdit, fermé, respecté par tous, même par le frère et le père, même par la sœur, même par la mère ; y entrer serait une intrusion; nul n'y pénètre, sauf peut-être la personne aimée d'amour , le mari , la femme, à qui on engage toute sa vie. — Ce cercle réservé est plus ou moins grand selon les personnes. Il com- prend tantôt les affaires, les questions d'argent et d'am- bition, tantôt certains sentiments profonds, une espé- rance, un chagrin d'amour, un deuil ancien et prolongé, tantôt des idées intimes et de haute portée, par exemple des croyances religieuses ; parfois enfin il embrasse tout; alors le personnage est muet et n'aime pas qu'on lui parle. Mais, dans tous les cas, la ligne qu'il a tracée autour de lui demeure intacte ; il n'en sort point par des expansions. Si on la dépasse, c'est par une indiscrétion qui le blesse au vif; ses proches s'en abstiennent comme d'une violation de domicile. Partant, un père, une mère est bien moins que chez nous au courant des sen- MŒURS ET INTERIEURS. 123 timents de sa fille, des affaires ou des plaisirs de son fils. Pour rendre cela sensible , il faudrait un trop long détail; je ne citerai qu'un trait. En France, un fils dit ) ut à sa mère, même ses maîtresses; l'usage est ancien. I adame de Sévigné recevait de son fils des confidences îu'elle contait à sa fille, confidences bien scabreuses, jjien précises, et qu'elle ne sauvait que par sa verve, sa gaieté, sa merveilleuse légèreté de main. Encore au- jourd'hui, sans remonter si loin, bien des jeunes gens font à leurs mères des aveux semblables, ou du moins leur indiquent, leur laissent soupçonner une bonne for- tune. Elles ne s'en scandalisent point, elles sont trop heureuses d'être confidentes, presque camarades. Elles grondent un peu, sourient à demi, et, levant le doigt, renvoient le mauvais sujet en lui disant de prendre garde. — B... juge que cela est impossible en Angle- terre ; le fils n'oserait, la mère serait choquée ou révol- tée. De même pour le reste ; ils ignorent ces conversa- tions infinies , ces épanchements complets , où la différence d'âge compense la différence de sexe, où le tils, qui entre dans le monde, trouve dans sa mère, qui se détache du monde, son guide le plus fin et son plus parfait ami. Ces habitudes de réserve conduisent à une sorte ae stoïcisme. Même avec les siens, on ne s'abandonne pas, on se contient. Dans une famille qui a perdu un parent très-proche, un père, un fils, jamais de cris ni d'explo- sion. Dès le lendemain, tout le monde descend, se met à table, à l'heure et avec les façons ordinaires ; seule- ment on cause un peu moins que de coutume ; on a beau avoir du chagrin, on est tenu de remplir son emploi, 424 CHAPITRE TROISItlME. quel qu'il soit, aussi bien et aussi consciencieuseraenl que la veille. Quand la reine, après la mort du prince Albert, se confina dans la solitude et parut renoncer aux réceptions et autres occupations de sa place, les jour- naux, ayant laissé écouler plusieurs mois, commencè- rent à la blâmer, et lui déclarèrent qu'un deuil privé m dispense personne de ses obligations publiques. Un écri- vain de la National Review loue Eugénie de Guérin, .^i pure et si triste; mais, selon lui, elle a tort de laisser voir sa tristesse, et même d'être triste. « Une Anglaise, d'esprit droit et sain, jugerait que la gaieté (cheevfulness) est par elle-même un devoir, et s'abstiendrait d'ex- primer du dégoût pour la vie. » — J'ai mal traduit ce mot cheerfulness, faute de pouvoir le traduire ; il désigne le contraire de l'abattement, une sorte de sérénité sou- riante. — Nulle part ce sentiment n'est plus noble, plus touchant à voir que sur le visage des dames âgées. Une d'elles, au lit depuis dix ans, était encore bienveillante et tranquille ; on lui apportait les entants le soir et le matin, elle connaissait et guidait le détail de toute leur journée, se faisait rendre compte de tout le ménage, travaillait à de petits ouvrages, lisait, priait, n'était ja- mais oisive un instant; l'ennui n'avait pas mis un pli à son front. — Une autre, de soixante-quinze ans, bi- saïeule, avait le sourire paisible et le tentuni d'une re- ligieuse. — Deux d'entre elles sont restées dans mon souvenir comme un beau tableau hollandais. C'était à la campagne, dans un haut salon tendu de blanc et de gris perle; la teinte claire était adoucie par les ombres du soir. La large fenêtre centrale bombait au-dessus d'un parterre, et, à travers son vitrage de carreaux luisants, on voyait des verdures. Sur une chaise, auprès du jour, MŒURS ET ISTÉRIEDRS. 19 une jeune fille belle, intelligente et froide lisait gra- vement un petit traité religieux. Au milieu, deux vieilles dames, devant une table à thé, entretenaient leur hôte. Figures à grands traits, sereines, décidées, même com mandantes ; en ce point seul, elles dilîéraient des por traits flamands. Pour costume, des robes de soie noir à larges plis, des dentelles au col et au poignets, de ri- ches bonnets de gaze pendante, des broderies blanches au corsage, comme dans les figures de Mierevelt ; la nuance de roideur et d'opulence qui déplaît dans l'ajus- tement des femmes jeunes allait bien à leur âge et à leur sérieux. Partout les signes d'une ample aisance, d'une position incontestée, d'un esprit équilibré, d'une âme saine, d'une vie digne. — L'une qui a soixante-dix ans, et parait en avoir cinquante, ne s'est point mariée; par ses relations de famille, elle a connu et fréquenté les esprits les plus distingués de France et d'Angleterre ; pendant la saison, elle est en visite chez des amis; au logis, elle lit. Dickeus et les modernes^ Im paraissent bas et agités; clic goûté davantage les écrivains qui ont de l'élévation et de la tenue, M. Guizot, M. Mignet,fiallam,Macaulay, celui-ci un péîT moin s^^que^ les précédents, A rnold, M. StârîTéy, d'autres encore qui écrivent sur la morale et la religion en libéraux respectueux ; de même en France, dans la haute bourgeoisie, au dix-septième siè- cle, les femmes lisaient Du Guet et Nicole. — La seconde a quatre fils élablis à l'étranger, la plupart consuls ou chargés d'affaires, l'un en Afrique, l'autre en Turquie, l'autre en Suède; de deux ans en deux ans, chacun d*eux vient passer quinze jours avec elle. Elle ne s'at- triste pas d'être seule et si loin d'eux ; elle est con- tente, comme une mère romaine, de les savoir tous 126 CHAPITRE TROISIÈME. t tère et ce régime produisent beaucoup de tyrans, de butors, de muets, d'opprimés et d'excentriques. Un ^ certain norn^b^re_d^térieu r s ressemblent à celui dël ëT \/i famill e Harl owe, dans Richaolson ; mais là-dessus la bouche d'un observateur est close. Je renvoie le lecteur aux peintures d'Eliot, de Dickens et de- Jlhac^eray^, voyez notamment dans Thackeray les portraits de lord Steyne, de Barnes Newcome, ÏÏêTady Kew, du vieil Os- borne et de la belle-mère de Clive Newcome. Il n'est pas facile de faire causer un Anglais sur les amours irrégulières ; pour beaucoup d'entre eux, c'est un livre scellé dont la seule mention est choquante, el chez eux l'écriture est encore plus discrète que la pa- role. On sait combien leurs romans sont réservés ; il n'y en a pas qui ne puissent être lus par les jeunes fil- les. S'ils amènent sur la scène une femme qui se con- duit mal, c'est pour l'-ftn retirer vite, avec un geste de MŒURS ET INTÉRIEURS. . Itt mépris ou de dégoût ; il semble alors qu'ils marchent sur des charbons ardents ; ils esquivent le détail sca- breux ou le rejettent dans Fombre, à dislance. Chez eux, une coquine n'est jamais attrayante, et toujours elle est repoussante. Thackerav, dans Fa?ii% Fair, a osé mettre une intrigante "âûTpremier rang; comparez sa désagréable Rebecca Sharp à madame Marneffe de Bal- zac. Dans Pendennis, il esquisse une séduction de gri- sette ; mais la séduction n'aboutit pas, et l'histoire de la petite Fanny semble écrite par un clergyman. A cet égard, ils sont tous un peu clergymen et prudes. — Si on portait la question au tribunal d'un naturaliste, il dirait sans doute que les races diffèrent du tout au tout, l'une ayant la pudeur du chieii, l'autre celle de l'éléphant, et la seconde cachant tout ce que la première affiche. Par suite, notre étalage exagère et leur réserve atténue ; il faut défalquer de ce que nous disons et ajouter à ce qu'ils disent. Néanmoins, après divers entretiens et beaucoup d'ob- servations, je leur crois plus de retenue qu'à nous. On en donne les raisons suivantes : L'éveil des sens est tardif; Tacite l'avait déjà remar- qué \ A cet égard, et d'une façon générale, l'homme du Nord est moins précoce que celui du Midi ; ceci est un trait de la race, un des caraclères originels qui oppo- sent le Germain au Latin. De nos jours encore, à léna, à Leipzig, à Halle, à Bonn, beaucoup d'étudiants auj universités s'associent pour faire vœu de continence. Les timides sont très-nombreux, et sur cet article presque tous sont timides, * Sera juvenum Venu9, 128 CHAPITRE TROISIEME, Ils travaillent beaucoup et la concurrence les aiguil- lonne ; il s'agit de s'ouvrir une carrière ; comme le con- ' ortable est très-coûteux et qu'il faut gagner beaucoup d'argent, l'esprit est tout tendu ; l'imagination n'a pas de loisir. Les exercices physiques sont un dérivatif; pour se reposer du travail, ils rament, patinent, jouent au cric- ket, montent à cheval, voyagent, vont chasser dans les Highlands ou à Tétranger, faire des ascensions et des excursions ; un jeune homme , riche et oisif, ne passe guère que trois mois à Londres, et les tentations de Londres sont bien moins séduisantes que celles de Paris. L'opinion est moins tolérante que chez nous, et on la craint fort. La plupart gardent tard oujusqu'au bout leurs croyan- ces religieuses, ce qui est un frein faible, mais pour- tant un frein. De bonne heure l'Anglais songe au mariage, bâtit en imagination son petit roman de cœur et de félicité do- mestique. Toute la littérature contemporaine, prose et vers, l'entretient dans cette idée, qui, ayant pris racine, exclut l'idée contraire. Car, si le rêve pur et charmant ne supprime pas la brutalité, il découronne la galan- terie. Celle-ci retombe tout de suite au niveau des amu- sements ordinaires , assez bas ; on se dit : « Il y a mieux, » et désormais elle perd son plus vif attrait, la chance d'être confondue avec le bonheur suprême. La grisette, la lorelte, la petite femme amusante ei sémillante est une espèce rare. 11 ne reste guère que la fille des rues, qui sent le gin, rebute ou fait pitié. D'autre part, comme on l'a vu, les femmes mariées MŒURS ET INTÉRIEURS. i29 ^iont presque toutes fidèles. B... prétend qu'il y a des exceptions dans la très-haute classe, des aventures comme celles de lady Adelina dans le Don Juan de lord Byron, à la campagne, avec un secret et des précautions infinies. — Mais c'est chez les shopkeepers aisés ^bouti- quiers), que les accidents sont le plus fréquents^ parce que la femme est oisive. N'ayant pas, comme en France, la ressource du théâtre et des yisites, ni , comme les femmes de gentlemen, celle du patronage et des leçons aux pauvres, placées au-dessus du besoin, ne mettant Jamais la main à la cuisine et à la couture, elles sèchent sur pied ; par ce grand vide de l'ennui, la porte est ou- verte aux séductions. L'amant est le plus souvent un homme du monde, un gentleman riche qui achète chez elles. — Au reste, sauf pour quelques profligateSy la situation est déplaisante. Un Anglais à l'état d'adultère est malheureux ; sa conscience le tourmente au plus beau moment. Quant aux maîtresses libres {kept women), on les ca» che. A cet égard, la réserve est extrême , obligatoire. Un jeune homme qu'on me cite était en barque sur la Tamise avec sa maîtresse et la menait dîner. Passe un bateau à vapeur, oii il aperçoit le fiancé de sa sœur*, de honte et d'émotion, il refuse de continuer la partie et rame à terre; cependant il n'avait pas été vu. — W... a beaucoup voyagé ; je cause familièrement avec lui de puis quinze jours ; il a vingt-huit ans, et je suis sûr qu' i i est sincère ; pourtant, quand j'ai voulu le faire parler sur le monde excentrique, il a paru embarrassé, mal à l'aise. Il déclare qu'il ne sait rien de ce monde ni des jeunes gens irréguliers, qu'il n'a pas de commerce avec eux, qu'on est très-tenu à Londres par les devoirs de ro- '^ 130 CHAIITRE TROISIÈME. fession, de famille, par les exercices physiques, le cric- ket, l'équilation, le métier de volontaire. Un Français de son âge et qui, comme lui, aurait vu les deux mon- des, serait dénoué jusqu'à en être désossé. — B... ren- contre aux eaux un clergyman avec une jeune femme, jolie çt décente, se lie avec eux, et veut les présenter à sa femme. F^e clergyman esquive l'offre pendant quel- ques jours, puis, à la fin, lui demande une conversation particulière , lui avoue que cette jeune femme est une yoveruess, sa maîtresse ; cet aveu fait, il se retire; jus- que dans sa faute, il gardait son respect pour le mariage. — Ceux des jeunes gens riches qui ont une maîtresse :ia mettent dans une maison hors de Londres ; ils y vont J le dimanche pour revenir le lundi. Même dans ses irré- gularités, l'Anglais aime le foyer, le home : il veut une femme qui soit à lui, à lui seul, et pas publiquement ; 8a « petite maison » est une sorte de ménage. Le plus souvent sa maîtresse est une fille de fermier \ une gou- vernante ; celles-ci, nées de pasteurs pauvres, souvent bien élevées et jolies, solitaires dans un intérieur étran- ger, où elles sont demi-domestiques et demi-convives, sont exposées à d'étranges tentations. — Beaucoup de ces unions durent longtemps, et quelques-unes toute l.j vie. — Parfois, après une longue connaissance, Pâ- mant vous invite à dîner : eniogeoi ei Moniucci, p. 4». ouviaiîc eu • ; et lom Broum'ê Sckool' Deys, 423 124, 149, lt7, M. L'ÉDUCATION. ' 147 il lui faut remplir les bouilloires... » Un des témoins raconte que le samedi soir, jour de sortie à Westmin- ster, quand son fils arrivait du collège, l'enfant était tellement accablé par la privation du sommeil, qu'il n'avait rien de plus pressé que d'aller dormir. — Poui maintenir une obéissance si ponctuelle et si minutieuse, le» grands emploient la terreur, a Les souiflets, les coups de pied nô sont pour eux qu'une gentillesse ordi- naire, cela ne compte pas au nombre des punitions... Au premier degré des vraies punitions sont les souiflets systématiques; le patient doit laisser pendre ses bras le long de son corps et présenter sa tête à une douzaine de souiflets appliqués à droite et à gauche. » D'autres fois, il pose la paume de la main sur une table; avec le tranchant d'un couteau de bois, on frappe sur le dos de cette main, parfois jusqu'à y faire une entaille. » Vient ensuite la bastonnade, puis les deux espèces de « tan- nage. » L'enfant est frappé sur le gras de la jambe avec une raquette de paume, qui Técorche et fait couler son sang. 11 pose le pied sur un évier haut comme une ta- ble; l'exécuteur prend son élan à trois ou quatre pas en arrière et vient frapper à coups de pied sur la partie ainsi découverte. « J'ai entendu parler, dit le rappor- teur, de deux ou trois cas où les enfants ont été si cruel- lement meurtris, qu'ils sont restés longtemps sans prendre part aux jeux et aux autres exercices. » — Tom Brown est berné dans une couverture, et on le lance si fort, qu'il va choquer le plafond. — Un jour, ayant re- fusé de vendre à des grands son billet de loterie, il est saisi, couché le long du foyer allumé, et rôti (à la let- tre), tellement, qu'il est prêt de s'évanouir. La chose a eu lieu, le roman n'a fait que copier un fait authentique. 148 ' CHAPITRE QUATRIEME. D'ailleurs, dans les vies de Cowper, de lord Byron, de sir RobertPeel, on en trouve d'aussi révoltantes. — Sans doute, les traits qu'on vient de citer sont les plus som- bres, et, comme les Anglais sont persévérants en ma- tière de réforme, le tableau tend à s'éclaircir. Mais, jîiême en supposant la réforme achevée, l'impression reste fâcheuse ; car, en somme, l'école ainsi conduite est une sorte de société primitive où la force règne pres- que sans contrôle, d'autant plus que, par point d'hon- neur, les opprimés ne veulent jamais dénoncer les op- presseurs. Le maître intervient aussi peu que possible; il n'est pas, comme chez nous, le représentant perpétuel de l'humanité et de la justice ; très-rarement et dans très-peu d'écoles, on en appelle à lui ou au conseil des grands. Les faibles sont livrés à eux-mêmes, ils n'ont qu'à pâtir et à patienter. Or quelle tentation pour un jeune homme vigoureux que la possession du pouvoir et le droit de frapper! 11 n'est pas bon de donner carrière aux instincts de domination et de brutalité. Toujours t usage conduit à l'abus ; on s'excite aux exigences par les exigences qu'on pratique, aux coups par les coups qu'on porte ; il ne faut jamais donner à l'homme l'occa- sion de devenir despote et bourreau. — Au total, l'édu- cation ainsi comprise n'est pas sans ressemblance avec ■3 elle des Lacédémoniens ; elle endurcit le corps et trempe \ e caractère ; mais, autant que je puis le conjecturer, elle boutit souvent à faire des sportmen et des butors. Naturellement la culture de l'esprit doitsouffrh d'un areil régime. « En voyant* les jeunes gens prêts à * Article du Musœum, 1867, par M. Farrar, professeur à Harrow, ciU par Demogeot et Montucci. L'ÉDUCATIOW. 140 tout sacrifier pour le cricket, en les voyant y consacrer un nombre d'heures et un enthousiasme hors de toute proportion avec ce qu'ils donnent à leur travail, er voyant que leur esprit en est si complètement envahi qu'ils ne parlent, ne pensent et ne rêvent que cricket, il n'est pas étonnant de trouver beaucoup de gens qui attribuent à cette manie de muscularité la misérable pauvreté des résultats intellectuels que nous obtenons. » — Un vice inconnu chez nous, et qui tient à cette prédo- minance du physique sur le moral, c'est la glouton- nerie et surtout le goût du vin ; aussi l'une des fautes qui entraînent le fouet est l'ivresse ; plusieurs se bour- rent de mangeaille, et on trouve parmi eux des ivrognes précoces. L'enseignement n'est pas tel qu'il faudrait pour con- tre-balancer ces goûts grossiers. Il n'a rien d'attrayant ; il ne peut guère être considéré par les jeunes gens que comme une corvée ; il est très-peu littéraire et presque tout à fait technique. Ils'agitsurtout de bien savoir le grec et le latm, de pouvoir écrire correctement en vers et en prose dans les deux langues ; de fait, à force de mé- moire et d'exercice, les plus forts y arrivent. — Sur un point, la connaissance et le maniement du grec, ils sont de beaucoup supérieurs aux élèves de nos lycées ; j'ai entre les mains un cahier de devoirs couronnés où des scènes de Shakspeare sont très-bien traduites en ïambiques grecs dans le style de Sophocle. — Mais sur les autres points, je les crois plus faibles. Leur latin, prose et vers, est moins élégant et moins pur que celui de nos bonnes compositions de rhétorique. Ils n'ont pas l'air de savoir véritablement l'histoire, ils racontent les légendes de Curtius et de Rcgulus comme des faits 150 CHAPITRE QUATRIÈME. authentiques. Ils dissertent sur la chevalerie et le moyen âge en généralités vagues, comme on le faisait dans notre vieille Université. Ils ne paraissent pas sentir les différences de mœurs, de sentiments, d'idées, de carac- tères qu*amène le cours des siècles. Ils ne semblent pas avoir lu, comme nos bons écoliers, les ouvrages d'un véritable historien, d'un Thierry, d'un Michelet, d'un Guizot. En général, ils ont peu d'idées; si on excepte les questions présentes et pratiques de politique comtemporaine, un élève de rhétorique dans un lycée de Paris en a davantage. Us ont lu beaucoup de textes classiques ; mais l'explication qu'on leur en donne est toute grammaticale et positive. On ne fait pas ressortir la beauté du morceau, les délicatesses du style, le pa- thétique de la situation ; on n'indique pas les procédés de l'écrivain, les caractères de son talent, la tournure de son esprit; tout cela semblerait vague. Le maître ne parle pas aux élèves comme un critique à des gens de goût; il n'essaye pas d'affiner leur tact littéraire ; il ne leur commente pas les grands écrivains de leur pays. — De même en mathématiques* ; il en enseigne plutôt les formules que l'esprit ; le manuel de géométrie est toujours le texte d'Euclide appris par cœur et récité de même ; la raison et le raisonnement n'ont qu'une place secondaire. «Trop souvent cet enseignement ne tend qu'à former des hellénistes et des calculai eurs. » — Au contraire, le jeune Français qui a dix-neuf ans, possède, s'il est intelligent et s'il s'est appliqué, une instruction générale, quantité d'idées ébauchées, quel- ques demi-idées personnelles, une préférence décidée •Demogeotet Montucci. —Ibid., 119-121 L'ÉDUCATION. 151 pour tels auteurs et tel genre de style, des commence- ments de théories , des vues vagues sur le beau , sur l'histoire, sur la philosophie, tout au moins le senti- ment qu'il y a là de vastes questions d'importance capi- tale et sur lesquelles il a besoin de se faire un avis, besoin d'autant plus vif qu'autour de lui le scepticisme est dans l'air, que, le plus souvent, il a perdu ses croyances religieuses, que nulle doctrine universelle- ment imposée ou acceptée n'est là pour arrêter son esprit flottant, et que, s'il veut s'ancrer dans un port, il est obligé de chercher le port et de fabriquer rnnere. Ici, plusieurs Anglais distingués, que j'ai connus, consi- déraient leur éducation ^u collège et même de l'univer- sité comme une simple préparation, une gymnastique, un training de l'attention et de la mémoire, rien de plus. « Sortis de là, me disaient-ils, nous avons été obligé de refaire ou plutôt de faire notre éducation, d'acquérir par des lectures personnelles tout ce que nous pouvons savoir de philosophie, d'histoire, d'éco- nomie politique, de sciences naturelles, d'art, de littéra- ture.» — On commence à remédier à ce défaut, à élar- gir aujourd'hui ce cercle; mais il est encore étroit, il a toujours pour centre Euclide et le vers saphique. Par suite, l'esprit, moins vite adulte, arrive plus lard aux vues d'ensemble. Dernier détail et qui achève de marquer la différence des deux pays : en moyenne, la dépense d'un écolier à Harrovy est de deux cents livres sterling par an. Combien de pères chez nous pourraient mettre cinq mille francs par an, à l'éducation de leur fils? — En France, un fonctionnaire, un homme attaché à Tune des professions dites libérales gagne le plus souvent trois mille francs à 152 CHAPITRE QUArRIÊME. trente ans, cinq mille francs à cinquante ; et, d'ordi- naire, il n'a pour complément que le revenu d'un capi- tal fort mince. Aussi, par compensation, l'entretien de son fils ne lui coûte que mille francs au collège, quatre cents francs au petit séminaire, et les bourses données par l'État sont nombreuses. On peut calculer, je crois, qu'une éducation classique coûte cinq fois moins cheren France qu'en Angleterre. — Ils reconnaissent eux- mêmes qu'un de leurs vices nationaux est l'habitude de la dépense excessive. Dans l'instruction primaire, la subvention du parlement nefaitqu'assister 8500 écoles; la même subvention en entretiendrait 25,000 en France. Elle élèverait complètement 1,500,000 enfants français au lieu de 950,000 anglais. M. Arnold calcule « que les dépenses d'entretien et d'administration des écoles françaises sont, proportion gardée, le quart des écoles anglaises. » — A Oxford, oij je vais demain, et, en général dans les universités, B. . . me dit qu'en moyenne, un étudiant dépense trois cents livres sterling par an; cependant deux cents livres par an suffisent ; quelques- uns, à force d'économie, vivent avec cent livres. L'au- teur de Tom Brown at Oxford cite un étudiant très- pauvre qui se tirait d'affaire avec soixante-quinze livres mais parce qu'il avait le logement gratis, et à condition d'être méprisé. Chez nous, un étudiant en médecine ou en droit qui aurait soixante-quinze livres (1875 fr.) et le logement, se trouverait fort à l'aise ; beaucoup d'entre eux n'ont que quinze cents francs, et il ne vient pas à l'idée du plus riche de dédaigner son camarade pauvre. L'ÉDUCATIOR. 153 Me voici à Oxford, avec un fellow (agrégé) qui répond à toutes mes questions avec une extrême complaisance. Nous sommes dans un jardin plein de fleurs ; à côté, séparé par une muraille, est un beau potager; l'un et l'autre sont les dépendances de la maison d'un profes- seur ; on n'imagine pas une plus heureuse et plus poé- tique demeure pour un homme d'étude. Mais je revien- drai sur cela : je transcris tout de suite notre conver- sation. Oxford est un assemblage de vingt-quatre collèges (1 ) ou fondations distinctes, indépendantes, ayant chacune en moyenne quinze mille livres sterling de rente; Mag- dalen-CoUege en a quarante mille et au delà. En outre, la ville contient une université de professeurs, qui sert de centre aux collèges. Un collège se compose : 1" du directeur (head), 1000 à 3000 livres sterling par an; 2° de fellows (agré- gés), 200 à 300 livres; 5° de tutors, sorte de répétiteurs- surveillants, payés en partie sur les revenus du col- lège, en partie par les élèves, 400 à 500 livres; 4** de scholars, étudiants qui, par leur mérite, ont gagné des bourses, 20 à 120 livres; 5" d'étudiants proprement dits, payants, au nombre de quarante à quatre-vingts. — Le reste des revenus de l'établisse- ment paye les domestiques, les cuisiniers, le por- tier, etc., et en outre les intendants administrateurs des biens (2). L'Université est un corps de professeurs analogue à notre Collège de France ; un étudiant n'est pas oblige de suivre leurs cours. La |)lupart des professeurs ont de (1) Voir les note* à la fin «la voluiuc. (2) id. 154 CHAPITRE QUATRIÈME. 5 à 600 livres de traitement; deux ou trois chaires rapportent moins de 200 livres ; en revanche, une autre est de 1000 livres, et certains profes eurs de théologie en ont jusqu'à 1700; l'un d'eux, leregius, a 2300 livre ] sterl. ; quelquefois un canonicat, un doyennatdecathé drale est attaché à la chaire, et rapporte de 1000 à 3000 livres, outre la jouissance d'une grande maison et d'un jardin. — Mais ils sont obligés de vivre honorablement, d'exercer l'hospitalité, de contribuer dans toutes sortes de souscriptions, etc., en sorte que, comme les évéques et la plupart des hauts fonctionnaires publics, souvent ils dépensent tout leur traitement. Environ' 1500 étudiants à Oxford, 1200 à Cam- bridge : il y en a aussi à Londres. Mais, en règle géné- rale, ce haut complément d'études est pour Taristocra- tie, pour les riches, pour le petit nombre, d'abord parce qu'il coûte cher (200 à 300 livres par an, etla tentation de dépenser davantage est très-grande), ensuite parce qu'il est un luxe de l'intelligence (mathématiques pures, grec, latin) et retarde l'entrée des carrières fructueuses. Les étudiants ont chacun deux ou trois chambres dans un collège, et forment ainsi des ruches. Ils sont obligés d'être à huit heures à la chapelle, à cinq heures au dîner dans la hall, d'être rentrés à neuf heures, et en général d'assister le matin à la conférence d'un fuior, et l'après- midi à un cours. Les infractions sont notées et punies, surtout si elles se répètent. Rentrer après neuf heures constitue une faute; après minuit une faute grave; découcher, une faute très-grave. Les punitions sont dans certains collèges, une amende de cinq shillings à une livre ; dans d'autres, un pensum plus ou moins L'EDUCATION. 155 long, plus souvent des réprimandes du directeur, des privations de sortie le soir, l'expulsion temporaire, et enfin l'expulsion définitive. — Ce détail est important; car on voit qu'ici l'écolier est plus libre et l'étudiant moins libre que chez nous. L'adolescent, en deve- nant jeune homme, ne passe pas d'une discipline claus- t raie à une indépendance complète ; le passage est ménagé. A l'école, il a déjà été pour beaucoup d'ac- tions livré à lui-même ; à l'Université, il n'est pas tout à fait livré à lui-même. Une telle précaution est excel- lente ; contre les abus de la liberté, l'habitude de la liberté est une garantie morale et la surveillance une garantie physique. — Autre frein : Oxford et Cambridge sont de petites villes. Le jeune homme n'est pas, comme chez nous, jeté parmi les tentations d'une capitale, réduit à la vie sédentaire et cérébrale, sans le contre- poids nécessaire des exercices corporels, conduit à chercher les distractions au théâtre, au café, sur les boulevards, dans les excitations du monde, de la con- versation et du plaisir. Point de débauche à Oxford ; les officiers de l'Université parcourent les rues après neuf heures, et peuvent entrer dans toute taverne ou maison publique. Les libertins vont à Londres ou dans les vil- lages voisins; mon ami estimequ'unemoitiédes étudiants sont purs. Leur principal défaut est le goût du vin; il y a cinquante ans, l'ivrognerie était régnante ici comme dans toute la haute classe ; maintenant, ici comme dans toute la haute classe, elle est devenue rare. — Dernière circonstance favorable : l'étudiant, comme l'écolier, de- meure bon protestant; il a de la religion, ou du moins du respect pour la religion. Sur cent jeunes gens qu'un de mes amis a eu l'occasion de consulter, deux seule- 156 CHAPITRE QUATRIÈME. ment se sont déclarés libres penseurs ; soixante-dix appartenaient au protestantisme libéral {Broad church) ^ les autres aux deux nuances appelées High church eiLow church, Tune qui aime les belles cérémonies, le rituel pompeux et qui approche du puséysme, l'autre qui est tout à fait calviniste et un peu iconoclaste. Les études durent environ trois ans ; pendant la première année, on ne fait guère que reprendre et repasser les matières apprises à l'école. — Les deux premiers examens sont surtout grammaticaux et lin- guistiques; ils comprennent deux ou trois auteurs grecs et latins, des compositions grecques et latines en prose et en vers, quelques questions sur l'Évan^file etla Bible. — Le troisième comprend les mêmes sujets, mais plus étudiés, considérés à un point de vue nouveau, au point de vue critique, historique et philosophique. — Ensuite Tétudiant a le choix entre quatre examens ter- minaux, l'un sur les mathématiques, l'autre sur les sciences physiques et naturelles, Tautre sur les lettres et les langues anciennes, l'autre sur l'histoire moderne, la législation et l'économie politique. — Un étudiant refusé passe dans un autre collège et recommence; au second refus, il quitte ordinairement l'Université. — Deux sorte» d'étudiants. Les uns, class-men^ aspirent aux hoR..eurs qui sont fort utiles, et'conduisent à de grandes places dans l'Université, dans l'Église et ailleurs. Les autres. pass-men, qui, comme en France, sont la majorité, n'on< d'autre ambition que d'obtenir leur (/e^ree (diplôme); ils ne suivent guère que les conférences du tutoVy point du tout les cours des professeurs, et se bornent à un minimum d'études. — Les hommes distin- gués que produit cette éducation sont surtout des L'ÊDUCATIOÎf. 157 mathématiciens (notamment à Cambridge) ou des hu- manistes (scholars). Mais, depuis dix ans, la routine lléchit; les sciences contemporaines et les idées mo- le rnes s'infiltrent, se font une place. De nouvelles Il aires ont été fondées, d'autres chaires ont élargi iur ensegnement. Voyez les écrits de Stanley, de owett, le célèbre livre intitulé Essays and Revieivs; Max Mùller, l'indianiste, professe ici l'histoire et la philosophie du langage. Tout cela n'est que lecorce; la chose qu'il importe de connaître est toujours le moral, le tour d'esprit, riuclmation dominante de l'homme. Comment vivent ces jeunes gens, et qu'est-ce qu'ils aiment? — Pour répondre, il faudrait faire ici un séjour de six mois ; à défaut d'expérience personnelle, voici trois ou quatre peintures de mœurs ^ue mes amis me disent exactes : Pendennis, de Thackerav; Tom Brown at Oxford, et un petit roman assez gai, illustré par l'auteur, Adven- tures o£JL^¥erdant Green. — Le premier point est qùëT^^^rd et Cambridge étant le rendez-vous des fils de famille, le ton de l'endroit s'est approprié au ca- ractère et à la position des habitants; une université anglaise est, à beaucoup d'égards, un club de jeunes gens nobles ou du moins riches. Beaucoup d'enrichis y envoient leurs fils, uniq\iement afin de leur donner l'occasion d'y faire de belles connaissances; certains étudiants pauvres ou roturiers se font les complaisants de leurs camarades nobles, qui plus tard pourront leur donner un bénéfice (living). 11 n'y a pas jusqu'aux usa- ges de l'Université qui ne favorisent cette distinction des rangs. Dans certains collèges, les étudiants nobles ont une table à part, un habit particulier, divers petits Î5 8 CHAPITRE QUATRIEME privilèges. Imaginez, bi vous pouvez, un régime pareil offert à une grande école française! A Saint-Ambroise, l'auteur de Tom Brown cite un groupe d'étudiants pauvres, sorles de demi-boursiers , nommés servitors, que leurs camarades riches ou no- bles regardent de très-haut. Chez nous, à l'Ecole poly- technique, les élèves ignorent les noms des boursiers , ces noms ne sont connus que par un comité engagé d'honneur au silence; ce sont là des délicatesses de l'esprit égalitaire. Ici, au contraire, le rang et la fortune sont très-comptes. «L'esprit valet et Tudoration de l'ar- gent, dit l'auteur de Tom Brown, voilà nos vices les plus répandus et les plus honteux, » à Oxford, aussi bien que dans le reste de l'Angleterre. — Ailleurs, par- lant de son héros, il ajoute : « î^on instinct, chose triste à dire, lui enseignait déjà que la pauvreté est une honte pour un Anglais, et qu'à moins de connaître un homme à fond, vous devez toujours avoir l'air de prendre pour accordé qu'il est propriétaire d'une somme illimitée d'argent disponible. » « Si le Prince Noir était ici, dit un des personnages, il changerait sa devise : Ich dien (Je sers), en celle-ci : Je paye. » — Beaucoup de ces jeu- nes gens ont par an 500 livres sterling et au delà, qu'ils considèrent comme argent de poche; de plus, les fournisseurs leur font crédit. Ils tiennent à honneur de dépenser, de faire figure; ils ont des chevaux, des chiens, un bateau; ils meublent leurs chambres avec élégance et richesse. « Les marchands de vins de Lon- dres leur fournissent des liqueurs à une guinée la bou- teille, et du vin à deux guinées la douzaine de bouteilles. Leurs cigares coûtent deux gumées la livre ; les ana- nas, les fruits de serre, les conserves les plus rares L'ÉDUCATION. 150 figurent à leurs soupers. » Ils se donnent des dîncre de gourmets; ils vont en équipage semer l'argent dans toutes les tavernes d'Oxford et des routes voisines. « Le jour, ils chassent, courent des steeple-chases, jouent au billard jusqu'à l'heure où l'on ferme les portes, et se trouvent alors tou t préparés pour un vingt-et-un, une bouillote indéfinie et à domicile dans leurs chambres, avec accompagnement de punch et autres boissons chau- des, tant qu'il en reste un capable de se tenir assis et de jouer. » La besogne imposée ne les gène guère ; pendant la première année surtout , elle est plus que mince. « Douze conférences de deux heures chacune par se- maine, le Nouveau Testament, le premier livre d'Héro- dote, le second de VEnéide, le premier d'Euclide; en outre, deux heures de travail par jour; tout finit à midi, au plus tard à une heure; aucun travail supplémen- taire sous forme de thèmes, vers ou autres exercices. Un écolier passable n'a besoin de rien préparer ; il a déjà étudié tout cela; d'avance il sait par cœur la ma- tière de la conférence. » Ainsi les heures vides sont encore plus nombreuses que chez nous pendant la première des années de droit. En de pareilles conditions il faut, pour étudier, être naturellement très-studieux ou très-ambitieux, ce qui n'est donné qu'au très-petit nombre. Les autres suivent leur instinct, et c'est ici que la différence des tempéraments anglais et français se montre dans tout son jour. En France, le tempérament est précoce; chez le col- légien, enfermé et assis , pendant les longues heures d'ennui, l'imagination s'est échauffée; l'air dangereux d'une grande ville s'est insinué jusqu'à lui ; les conver* IflO CHAPITRE QUATRIEME. salions des grands, la littérature trop libre ont fait le reste ; souvent il a la sottise de croire qu'il est hono- rable d'être homme avant l'âge. Délivré tout d un coup et lâché sans contrôle dans une capitale, il y trouve la contagion de l'exemple, les commodités de l'incognito, et, dans tous les endroits publics, des tentations qui s'étalent. D'ailleurs, à cet égard, l'opinion est plus qu'indulgente ; elle ne lui parle qu'au nom de la pru- dence et du bon goût ; elle ne réprouve nettement que l'ivrognerie, la grosse débauche, les basses liaisons du- rables qui peuvent dégénérer en mariages ; elle tolère les escapades. Une mère me disait : « Quand mes fils vont à Asnières, je le sais, mais j'ai l'air de ne pas le savoir. » Ayez du tact, de la mesure, de la prévoyance; en cela, comme en toute chose, la morale du monde ne prescrit rien de plus. Le jeune homme ignore qu'il n'y a pas de pire déperdition de forces, que de tels com- merces abaissent le cœur, qu'après dix ans d'une vie pareille il aura perdu la moitié de sa volonté, que ses pensées auront un arrière-goût habituel d'amertume et de tristesse, que son ressort intérieur sera amolli ou iiussé. Il s'excuse à ses propres yeux, en se disant qu'un homme doit tout toucher pour tout connaître. De fait, il apprend la vie, mais bien souvent aussi il perd l'énergie, la chaleur d'âme, la capacité d'agir, et, à trente ans, il n'est plus bon qu'à faire un employé, un provincial, un dilettante ou un rentier. — Ici, autant que j'en puis juger, l'homme reste plus intact, d'abord parce qu'il est soumis à une discipline, plus surveillé et moins tenté, ensuite parce que l'opinion écrite ou parlée est plus sévère. Elle souffrirait l'ivrogneria, elle ne souffre pas le libertinage. Un livre comme la Vie de L'ÉDUCATION. 161 Bohème, d'Henry Murger, serait mis à côté des vieux romans picaresques, et considéré comme la peinture de drôles, parfaits polissons et demi-escrocs. Dans les trois romans que j'ai cités, la décence est extrême. Un mot, dans Tom Brown, indique un groupe de viveurs riches qui ont chacun une maîtresse à l'écart, dans un village; mais ils sont blâmés, même par beaucoup de leurs ca- marades. Chez les trois héros, on voit un mouvement de cœur, une passion naissante (caîf-love) pour une grisette ; mais ils s'arrêtent ou sont arrêtés à temps ; et les viveurs eux-mêmes admettent en principe que la séduction d'une fille innocente est une action de co- quin. Deux dérivatifs sont les auxiliaires de ces maximes. Le premier est la précocité de Tamour et du mariage: ils s'éprennent jeunes, parfois dès vingt ans, et souvent se marient quelques années après. Le second est le goût vif, populaire, presque universel pour les exercices du corps. A cet égard, l'université continue l'école. — Jouer au cricket, ramer, conduire des bateaux à voiles, avoir des chiens, les lancer contre un troupeau de rats, pêcher, chasser, monter à cheval, conduire des atte- lages à grandes guides, nager, boxer avec des gants (sparring), faire des armes, et, depuis quelque temps, s'exercer comme volontaire, voilà pour eux les occupa- tions les plus intéressantes. — Elles ne s'accommodent pas trop bien avec les éludes; Platon, il y a déjà long- temps, dans ses Dialogues, opposait comme incompa- tibles la vie de l'athlète et celle du penseur. Selon un savant étranger qui a beaucoup pratiqué Oxford, si la délicate philologie et les hautes spéculations philosophi- ques s'acclimatent difficilement ici, c'est que les étu- 11 162 CHAPITRE QUATRIÈME. diants mangent trop et font trop usage de leurs mus- cles. Mais le sport est un débouché excellent pour la sève forte et surabondante de la jeunesse, et celte fois encore, comme à l'école, la rivalité sert d'aiguillon. Chaque collège a son bateau, ses huit rameurs et son pi- lote, tous choisis un à un et exercés de longue main. Cinq ou six semaines avant les courses, l'entraînement com- mence. Parcourir de douze à vingt milles chaque jour sur la rivière, dîner de bonne heure avec du pain rassis, beaucoup de viande et très-peu de vin ; le tabac rationné ; deux pintes de bière en tout par jour ; point de pâtis- series, de glaces ; ne point souper tard, se coucher de bonne heure : tel est le régime imposé à Tom Brown. Pendant les premiers jours, on est disloqué; pendant les derniers, on meurt de soif; pendant la course, Tel- fort est si énorme qu'on court risque de se rompre un vaisseau, et qu'arrivés plusieurs ont le vertige et ne peuvent parler. Tout Oxford est là, l'Université et les bourgeois ; quand les bateaux s'élancent, une foule pas- sionnée les suit en courant et en criant, hors d'haleine, sautant les fossés, les pieds dans Feau, clapotant, tom- bant le long de la bergo. — Il faut lire la description pour concevoir le sérieux et l'enthousiasme des équi- pages. La dernière minute, celle qui précède le coup de canon du départ, est solennelle. « Une courte minute? En vérité, vous ne parleriez pas ainsi, si vous étiez dans le bateau, sentant votre cœur remonter dans votre bou- che, et tout votre corps trembler comme dans l'épi- lepsie. Ces soixante secondes, si c'est la première fois que vous ramez dans une régate — sur mafoi, ellessont presque une vie... Pendant les dix premiers coups de L'ÉDUCATION. 163 rame, Tom avait trop peur de faire une faute pour sen- tir, entendre ou voir. Toute son âme était collée au dos de l'homme devant lui, sa seule pensée était d'aller en mesure et de mettre toute sa force dans son coup de rame... N'est-il pas magnifique à voir, le premier ra- meur, se courbant comme un éclair, coup sur coup, sur sa rame, son dos aplati, ses dents serrées, tout son corps, depuis les hanches, travaillant avec la régularité d'une machine? » Les fanfares sonnent, les acclamations vont s'enilaut comme un tonnerre, les mouchoirs brodés voltigent. Le soir, les vainqueurs festinent dans la grande salle du collège; il y a des discours, des applaudisse- ments, des toasts, des refrains chantés en chœur, un joyeux et glorieux tumulte ; il est clair qu'un tel triom- phe doit être presque aussi désiré que la palme des an- ciens jeux Olympiques. — L'intérêt est bien plus grand encore, lorsque, au mois de mars, le concours a lieu sur la Tamise, entre les équipages des deux universités; on no parle plus d'autre chose à Londres pendant deux jours. Sans doute la culture musculaire ainsi entendue com- porte certaines rudesses de mœurs. Etudiants et bour- geois (town and gown) se boxent à l'occasion dans les rues. — Maisen revanche la viegymnastique et athlétique a ce double avantage qu'elle engourdit les sens et pa- cifie l'imaginatioM. De plus, quand ensuite la vie morale et mentale se développe, l'àme trouve pour la porter un corps plu>saiii et plus solide. Les jeunes gens qui se promènent ici sous le singulier costume traditionnel (une robe noire courte et une sorte de shako plat) sont pleins de sève et de force, d une belle et franche prestance, bien musclés et découplés, et, à mon sens, d'une phy- !64 CHAPITRE QUATRIÈME. sioiiomie moins inquiète, moins fatiguée que celles de nos étudiants... .... Depuis vingt ans, une réforme graduelle s'opère et plusieurs traits s'atténuent dans ce tableau. Mainte- nant, dans la plupart des collèges à Cambridge, les fellows peuvent se marier; on admet aux cours des dissidents et des catholiques. La passion du canotage est un peu moindre ; les étudiants de classes diffé- rentes sont moins inégaux; dans certains collèges, leurs dépenses de table sont surveillées et restreintes. Oxford cesse peu à peu d'être un club aristocratique, un gym- nase athlétique, un conservatoire ecclésiastique et an- glican; il est en train de devenir une école moderne, une académie laïque et libérale... A deux heures, cérémonie dans la grande salle de l'U- niversité. Los costumes sont grotesques, comme ceux de nos distributions des prix au grand concours; discours latin qui rappelle les vieilleries de la Sorbonne; pièce de vers anglais, composée et lue par l^étudiant lauréat ; il s'agit de sir John Franklin ; ce sont des vers de rhé- torique. Cinq ou six étrangers de distinction reçoivent le titre honorifique de docteur en droit, injure civili; on prononce « in ioure çaïvaïlaï. » Un Anglais citant le mot de César, Veni^ vidi, viciy et le prononçant, de cette même façon Vénai\ vaïdaï^ vaïçaïy mon voisin lui répond : « Jamais César n'a pu prononcer une pareille phraso. » j Le soir, il y a séance, avec expériences et lectures sur les sciences physiques et naturelles, dans un musaîum, vaste bâtiment à peu près gothique, élevé pai* souscrip- tions, et encore inachevé. Les dames s'y promènent par troupeaux en toilettes crues, éclatantes ; plusieurs, L'ÉDUCATION. 165 jeunes et décolletées, ont des lunettes. — Mais il n'y a de désagréable que certains détails; tout l'ensemble, ville, bâtiments, paysage, est admirable. J'ai déjà parcouru a ville; j'y erre encore aujourd'hui tout seul à la chute du jour. Tant de collèges, chacun avec sa chapelle et ses grands murs d'enceinte à créneaux, ces architec- tures diverses et multipliées, de tout âge, en style gothi- que, en style Tiidor, en style du dix-septième siècle, ces larges cours avec leurs statues et un jet central d'eau jaillissante, ces balustres qui découpent l'azur tendre du ciel au sommet des édifices, ces fenêtres treillissée.s de fines nervures, ou découpées en croix sculptées à la faconde la Renaissance, ces chaires en pierre ouvragée, à chaque détour de rue quelque haut clocher conique, tant de nobles formes en un petit espace ! Il y a là un musée naturel, où se sont accumulés les travaux et les inventions de six siècles. La pierre, usée, exfoliée, n'en est que plus vénérable. On est si bien parmi les vieilles choses! D'autant plus qu'ici elles ne sont que vieilles, point négligées ou demi ruinées, comme en Italie, mais pieusement conservées, restaurées, et, depuis leur fon- dation, toujours aux mains de gardiens riches, respec- tueux, intelligents. Des lierres posent sur les murailles leur ample draperie ; des chèvrefeuilles s'enroulent au- tour des piliers ; des fleurs sauvages empanachent les crêtes de tous les murs ; de riches gazons, soigneuse- ment entretenus, étendent leurs tapis jusque sous les arcades des galeries ; derrière un chevet de chapelle, on aperçoit un jardin fleuri, des milliers de roses épa- nouies. — On avance : au bout de la ville, des arbres séculaires font promenoir ; sous leurs branches, deux rivières vives coulent à pleins bords; au delà, les yeux 166 CHAPITRu QUATRIÈME. se reposent délicieusement sur des prairies qui regor- gent d'herbes en graine et en fleur. On n'imagine pas une végétation plus magnifique, une verdure j)lus opu- lente et pourtant mieux tempérée par les tons fondus que des boutons d'or, des pâquerettes, des oseilles sauvages, des graminées grisâtres éparpillent sur sa teinte écla- tante. La campagne est dans tout le luxe de sa fraîcheur. Pour peu que le soleil se dégage, elle sourit avec une joie charmante ; on dirait une belle vierge timide, heu- reuse sous son voile qui vient de s'entr'ouvrir. Cepen- dant le jour tombe, et des blancheurs vagues s'élèvent au-dessus des prairies; sous leur gaze molle, la rivière luit avec des reflets noirs; le silence se fait ; sauf les cloches qui tintent mélodieusement dans le clocher de Christ-Church, on ne se croiraitjamaisàcent pas d*une ville. Comme Tétude est ici recueillie et poétique I... Promenade dans Magdalen-College ; je ne me lasse pas d'admirer ces vieux édifices festonnés de lierre et noircis parle temps, ces clochers crénelés, ces fenêtres à meneaux, surtout ces larges cours carrées dont les arcades font un promenoir semblable à celui des cou- vents italiens. L'après-midi, sauf un on deux étudiants qui passent, elles sont solitaires; rien de plus doux que cette solitude architecturale, poétique, intacte, où n'ap- paraît jamais l'idée de l'abandon, des ruines et de la mort. Des troupeaux de daims paissent tranquillement sous les ormes gigantesques ; une longue chaussée, bordée des plus beaux arbres, tourne entre deux ri- vières. Oxford est dans un ancien bas-fond ; de là cette mollesse, cette fraîcheur, cette incomparable opulence de la verdure. A Worcester-College, une ample nappe d'eau oîi nagent des cygnes vient mouiller de ses ondu- L'ÉDUCATION. 1«7 lations lentes des pelouses constellées de fleurs. — Partout des cèdres, des ifs monstrueux, des chênes, des peupliers dressent leurs troncs et étendent leurs feuil- lages ; de branche en branche, les chèvrefeuilles, les glycines se suspendent et s'élancent ; les grands jardins de Saint-John, le petit jardin de Wadham sont des chefs-d'œnvre d'espèce unique, au-dessus de l'art lui- même. Car c'est la nature et le temps qui en sont les ouvriers; l'art humain peut-il produire une chose aussi belle qu'un groupe d'arbres parfaits de trois cents ans? On revient, et Ton se déjuge en regardant de nou- veau les architectures; elles aussi, elles ont trois cents ans, et semblent enracinées au sol du même droit que les arbres; le ton de leur pierre s'est ac- commodé au climat ; l'âge leur a communiqué quel- que chose delà majesté des choses naturelles. On n'y sent point la régularité mécanique, l'empreinte offi- cielle ; chaque collège s'est développé pour lui-même, chaque âge a bâti à sa façon : ici le grandiose qua- drangle de Christ-Church avec ses gazons, ses jets d'eau et se» escaliers ; là-bas, près de la bibliothèque Bod- léienne, un amas d'éditices, portails sculptés, hautes tours à clochetons, toutes fleuries et brodées, coupoles cerclées de colonnettes. Parfois la chapelle est une petite cathédrale. En plusieurs collèges, la salle à manger, haute de soixante pieds, cintrée d'arceaux, semble une nef d'église. La Hall du conseil, toute lambrissée de vieux bois, est digne de nos vieilles salles capitu- laires. Imaginez la vie d'un master, d'un fellow dans un de ces monuments, sous des boiseries gothiques, devant des fenêtres de la Renaissance ou du moyen âge, au milieu d'un luxe sévère et du plus grand goût, es- 168 CHAPITRE QUATRIEME. lampes, eaux-fortes, livres admirables. Le soir, en descendant l'escalier, quand la lumi^,re vacille sur les grandes formes noires, on croit marcher dans un décor vrai... Rien ne manque ici, ni les beautés de Tart, ni les fraîcheurs de la nature, ni les graves et grandioses im- pressions de l'histoire. Tout à l'heure, en me promenant dans les collèges, on me éitait les noms d'anciens hôtes, étudiants à jamais célèbres, Wycleff, le prince Noir, ^ir Walter Raleigh, Pym, Hampden, l'archevêque Laud, Ireton, Addison. A chaque bâtiment, le Guide indique les dates et les auteurs de la fondation, des embellisse- ments, des restaurations. Tous ces vieux hommes sem- blent encore vivants ; car leur œuvre leur a survécu et iure. La sagesse des anciens temps subsiste écrite en sentences latines sur les murailles ; sur une horloge, au-dessus des heures, on lit ce mot solennel : Pereunt et imputantur. — Et ce n'est point une ville morte, ni endormie ; l'oeuvre moderne achève et agrandit l'œuvre antique ; les contemporains, comme autrefois, contri- buent de leurs bâtisses et de leurs dons. Quand, à la bibliothèque BoGiéienne, on a vu les manuscrits, les livres précieux, des portraits par Yan Dyk, Lely et Kneller, on trouve plus loin une galerie récente d'es- quisses et dessins originaux par Raphaël et Michel- Ange, où la vitalité, le sentiment du nu, le superbe paganisme de la Renaissance éclatent avec une franchise incomparable; la collection a coûté sept mille livres sterling; lord Eldon, à lui seul, en a donné quatre mille. — Je visite deux ou trois maisons de professeurs, les unes semblables à d'anciens hôtels français, les au- tres modernes et charmantes, toutes avec des jardins, L'ÉDUCATION. 169 des fleurs, des perspectives nobles ou riantes. Les plus vieilles, sous les portraits des prédécesseurs, rassemblent tout le confortable moderne. Je les compare à celles de nos savants, sorte de cages, au troisième étage d'une grande ville, aux tristes logis de la Sorbonne, et je pense à l'aspect si terne et si étriqué de notre Collège de France. — Pauvres Français si pauvres, et qui vivent campés! Nous sommes d'hier et nùnc^ de père en fils par Louis XIV, par Louis XV, par la Révolution, par l'Empire. Nous avions démoli, il a fallu tout refaire à nouveau. Ici, la génération suivante ne rompt pas avec la précédente : les réformes se superposent aux institu- tions, et le présent, appuyé sur le passé, le continue. CHAPITRE V LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT Petits voyages et séjours à trente et quarante milles de Londres. Il faut tâcher de voir le distiyct, la com- mune; on ne comprend bien le réseau social qu'après en avoir étudié en détail trois ou quatre mailles. — Du reste, cette fois encore, ja complaisance et Thospitalité des gens sont parfaites. Toujours le même paysage : des prairies séparées par des haies, où çà et là se dressent de grands arbres. La campagne n'est que verdure ; les yeux en sont rassas- siés, assouvis; c'est la plus forte impression sensible que j'aie rapportée d'Angleterre. — Du haut d'une grande colHne que nous traversons, on voit, dit-on, quarante milles en tous sens ; rien que du vert, pas de forêts, quelques bouquets d'arbres épars, des betteraves, de la luzerne, du houblon, des champs de pois, des parcs touffus, des creux oîi les ruisseaux jaunâtres Iraîncnl à pleins bords, des prés humides où broutent et ruminent 172 CHAPITRE CINQUIÈME. les vaches alourdies. L'herbe fraîche, incessamment re- naissante, pullule et surabonde ; de là cette quantité de viande et de laitage; comparez-la au pain, au vin, aux légumes qui font la principale nourriture de nos paysans ; par ce trait et par beaucoup d'autres, l'An- glais est bien plus semblable au Hollandais qu'au Fran- çais. Un Paul Potter, un Ruysdael trouverait ici des su- jets de tableaux. La beauté ne manque pas à ce ciel couvert, plein de nuages grisâtres ou presque noirs, qui rampent sur un fond de vapeur immobile. De loin en loin à l'horizon, la vue est brouillée par une averse. et toutes ces teintes sont douces, fondues, déhcatement mélancoliques. Nous longeons des commons abandonnés, sauvages, oij, de loin en loin, un cheval paît dans la solitude. C'était là le sol primitif, plein d'ajoncs et de bruyères; de génération en génération, il s'est réduit ;' la civilisa- tion, comme une marée qui monte, Ta rongé et n'en a laissé que des lambeaux. Que de travail il a fallu pour en faire un herbage et un potager ! que de patience et d'efforts pour l'approprier à l'homme ! Ils y sont par- venus, et, à chaque siècle de l'histoire, par milliers d'arpents, on voit le pâturage vague se changer en prai- rie close. — Il était plus beau dans son premier état; ses herbes épineuses ou rudes, ses teintes ternes ou noi- râtres, le ton de ses fleurs s'accommodaient mieux à l'aspect du ciel. A présent, cette nature civilisée porte trop visiblement l'empreinte de l'industrie ; elle a trop d'alignements ; ses couleurs sont fausses ou disparates; les feuilles des turneps sont d'un vert violacé ou dur; les plantes légères luisent au soleil d'un éclat trop éblouissant et trop fragile ; on sent que leur présence LA SOCIETE ET LE GOUVERNEMENT. 173 est voulue et que leur vie est artificielle. La campagne semble une grande manufacture de fourrage, le vesti- bule d'une laiterie ou d'une boucherie; des idées pitto- resques, on tombe aux idées utilitaires. — Il faut pourtant se dire que les secondes valent les premières; après tout, l'homme vit de côtelettes, et c'est encore un beau spectacle que celui d'une terre avare transformée en donne nourrice. Promenade dans la campagne et dans deux villages ; il y a une ondée toutes les deux heures. Cela rappelle le dicton anglais : « Quand il ne pleut pas, prenez votre parapluie; quand il pleut, faites comme il vous plaira, a — Mais, au soleil, l'effet de cette humidité est charmant : Therbe est d'une fraîcheur et d'une nou- veauté délicieuses. Les gouttes d'eau roulantes y luisent comme des perles ; sous un coup de soleil, tout d'un coup une prairie éclate, et ses traînées de fleurs jaunes et blanches semblent pénétrées de lumière. — Cepen- dant le ciel reste taché de vapeurs ; çà et là, des nuages noircissent, deviennent violets, fondent, à un quart de lieue ; l'échange est perpétuel entre le ciel moite et la terre moite, et le contraste est étrange entre la splen- dide couleur du sol et les tons brouillés de l'air. Les yeux suivent les teintes changeantes et les mouvements vagues de Texhalaison universelle, qui traîne et se dé- chire le long des haies comme une mousseline. Un vent faible incline et balance les feuillages des grands arbres, et l'on écoute le petit bruit des gouttes qui descendent sur leur pyramide. *74 CHAPITRE CINQUIÈME. Plusieurs cottages sont bien pauvres, en pisé, revêtus de lattes, avec un toit de chaume, les pièces trop bjsses et trop étroites, les fenêtres trop petites, les cloisons trop minces. Pensez à une grosse famille entassée l'hi- ver dans deux de ces chambres, avec les vêtements qui sèchent, les langes des enfants et la cheminée qui ronfle; pendant les longs jours de pluie et de neige, ils doivent vivre dans un air malsain, dans leur propre va- peur. Beaucoup de mères ont le visage amaigri, mar- queté de rougeurs, l'air épuisé, étique ; elles ont trop d'enfants et trop de fatigue. — Le locataire d'une de ces chaumières est un journalier, marié, père de six enfants, et qui gagne douze shillings par semaine, or- dinairement employé à l'année ou à la demi-année ; un cottage comme le sien coûte de trois ou quatre livres sterling par an ; il a les traits tendus, tirés, la physio- nomie triste et humble. — On me présente à tous ces gens avec égards et courtoisie; on leur demande excuse et la permission d'entrer pour un gentleman français. Ils consentent tout de suite avec complaisance et un bon sourire. Je dis que j'ai vu en France beaucoup de chau- mières moins bien garnies; sur quoi, mon compagnon re- marque que c'est là une consolation. Le pauvre journa- lier n'a pas l'air d'être de cet avis. Cependant sa maisonnette est propre ; les assiettes à dessins bleuâtres sont rangées en bon ordre au-dessus d'un buffet; la cheminée en fer est bien organisée. J'avais déjà vu ailleurs d'autres cottages de ce degré ; pres(jue toujours, au moins dans une pièce, un vieux tapis couvre le sol; il y a souvent un papier de tenture, des chaises en bois luisant, de petites estampes enca- drées, toujours une Bible, parfois quelques autres vo- LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 175 lûmes, livres de piété, romans nouveaux, arl d'élever les lapins, etc. ; bref, plus d'objets utiles que dans nos très-pauvres chaumières. — En outre, le soin est plus grand, pas de portes disjointes, de volets dépendus, de vitres cassées, de mares stagnantes, de fumiers épars; le carrelage du sol est bien balayé, rien ne traîne à l'aventure. — Probablement, le désordre et la saleté sont plus malsains dans ce climat que dans le nôtre, et l'homme est tenu d'être rangé, précaulionné, régulier, comme en Hollande. Le village n'a que quatre cents âmes; pourtant la pe- tite auberge est décente, reluisaiite de propreté ; on y coucherait volontiers, et on y serait bien. — Nous en- trons chez le charpentier, puis chez un charretier; ils sont assis à table en famille et prennent le thé avec du beurre. Leurs maisons sont en briques et couvertes de tuiles rouges ; l'une d'elles est flanquée d'un assez grand jardin plein de légumes, bien cultivé, garni de belles fraises, avec quelques ruches dans un coin ; tou- tes les deux ont un petit jardin à fleurs, des roses, un lierre, quelques plantes grimpantes et d'agrément. Les pièces sont un peu basses, mais ne manquent pas d'air ; les petites vitres reliées par de minces triangles de plomb laissent entrer beaucoup de jour; on suit un passage de briques soigneusement lavées pour aller dans un appentis ; le cabinet d'aisance, entr'ouvert, est aussi bien tenu que dans une maison bourgeoise; au premier étage, deux chambres à lits. Quelques livres, le Devoir complet de l'homme, un Guide de Murray, la Bible de famille, cinq ou six volumes d'histoire. Pas un grain de poussière aux fenêtres, pas une tache de boue aux carreaux, pas un trou aux vêlements. — Beau- I7ê CHAPITRE ClKQUlEBii. coup d'autres gens de la même condition passent dans la rue, et leurs habits sont semblables; il est vrai que c'est aujourd'hui dimanche. Mais en somme, mon im- pression est qu'ils sont mieux fournis et plus soigneux que des paysans de France. La gloire, la gloriole et la supériorité des nôtres est dans la possession de la terre; ils aiment mieux s'abstenir, se priver et avoir leur ar- pent au soleil ; pour l'acquérir, ils épargnent sur leur bien-être. Mais cette acquisition est un fonds ; en cas de maladie ou de disette, ils ont sous la main une ressource sûre. Au contraire, ici tout le monde me dit qu*uii campagnard est aussi dépensier qu'un ouvrier, aussi imprévoyant, aussi exigeant en fait de confortable. Vienne un accident, il tombe tout de suite à la charge de la paroisse*. Visite chez un fermier qui cultive cent acres. Ici la propreté est tout à fait hollandaise ; je n'ai rien vu de mieux aux environs d'Utrecht et d'Amsterdam. La fer- mière dit que, tous les ans, les murs intérieurs sont blanchis à la chaux, que, toutes les semaines, les car- reaux du sol sont lavés à l'éponge ; on a honte d'y mar- cher et de les salir. — Autre fermier qui exploite aussi cent acres ; il paye cent livres au propriétaire et en ou- tre les dîmes et taxes ; même propreté et même tenue. — Un troisième a trois cents acres et paye aussi une livre par acre ; c'est que sa terre est mauvaise ; son voisin * « Après mûre réflexion, je préfère la condition des jounialiers ruraux de France, d'Espagne et d'Allemagne qui, à force de sobriété et d'épar- gne, s'assurent, avant toute autre satisfaction, ia propriété d'un lambeau de terre et d'une humble cabane... J'ai toujours remarqué que le besoin préalable de confort ferme à l'ouvrier anglais et à ses descendants le chemin qui conduit à la propriété et à l'indépendance. » (Le Play, la Ré- forme êociale, II, 55.^ LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 177 de l'autre côté delà colline paye huit cents livres pour quatre cents acres. L'intérieur est aussi confortable et agréable que celui des plus grosses et des plus belles fermes de la Benuce et des environs de Paris. La maison est ancienne, précédée par un haut porche qui fait ves- tibule ; çàetlà, dans la cour, sont de beaux pins, des arbres d'ornemtnt ; un joli jardin vert borde une des ailes ; la grande salle a de vieux meubles. L'escalier de bois massif et un buffet datent du seizième siècle. Che- minée immense, capable de faire tlamber un tronc en- tier, une vraie bûche de Noël, ayec un double paravent en bois qui, en été, ferme l'ouverture, et, en hiver, pro- tège contre les vents coulis. Quelques estampes assez bonnes, et un assez grand nombre de livres, outre la grande Bible de famille. Le fermier a douze chevaux énormes et superbes, et une machine à vapeur pour battre le grain ; entre autres profits, il vend par an quatre- vingts porcs gras. Figure décidée, intelligente, sérieuse et calme ; il n'est ni maussade ni bavard ; sa femme semble une ménagère ordonnée et entendue. 11 faudrait être du pays et passer ici un an pour savoir ce qu'il y a dans une de ces têtes; Eli ot, dans Adam Bede^ a pe int . un fermier et une fermière qui sont des types en haa \y^ relief ercTun détail minutieux; jnes amis me disent qu'ils sont excellents de tous^imnls^fit d'une vérité frappante. Nous allons vokr une dernière ferme : six cents acres, environ six cents livres de fermage; je reste stupéfait. On nous introduit dans un grand salon frais et simple : grands rideaux soutenus par des; supports dorés, deux glaces élégantes et bien encadrées, des fauteuils de bon goût; au centre une table chargée de jobs volumes : bref, le salon de campagne d'un Parisien qui a vingl- 178 CHAPITRE CINQUIÈME. cinq mille francs de rente. Tout à côté est une espèce de serre, un parloir vitré garni de fleurs, qui donne sur le plus gracieux paysage, sur des prairies en pente et des bois lointains. — La fermière entre : c'est une femme de trente ans, qui paraît en avoir vingt-six, en robe de soie grise à petites raies, avec une ou deux bagues aux doigts, les mains parfaitement blanches, les ongles roses et soignés, la taille admirable, grande et svelte comme une Diane, extrêmement belle, pleine de gaieté et d'entrain, sans aucun embarras, et qui tient très- bien la conversation. J'apprends plus tard qu'elle monte à cheval, joue du piano, et n'en est pas moins bonne ménagère ; elle va chaque matin à la cuisine, commande, surveille, et parfois fait un peu de pâtisserie; une fois, ayant des hôtes et la cuisinière étant absente, c'est elle qui, de ses mains, a fait le dîner. Sauf quelques nuan- ces dans les manières et le langage, c'est une lady ; de cœur, elle l'est tout à fait. — Mon conducteur la loue beaucoup mais il ajoute qu'en d'autres cas, qui sont nombreux, cette éducation, ces goûts mettent la per- sonne en désaccord avec sa condition, qu'aujourd'hui il y a bien des 611es de fermier élégantes, dépensières, oisives, partant déclassées et malheureuses. «Puisque vous avez commencé, me dit B.,., allez jusqu'au bout. >» Et, à douze milles de là, nous voilà dans une ferme- modèle. Point de grande cour centrale ; la ferme est un amas de quinze ou vingt bâtiments bas, en briques, con- struits économiquement ; comme il s'agissait de faire un modèle, on ne pouvait offrir en exemple un édifice coûteux. — Bœufs, porcs, moutons, chacun dans sa stalle bien aérée et bien nettoyée ; on nous fait voir un LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 179 système d'étables, dont le plancher est à claire-voie; les bêtes à l'engrais y restent six semaines sans bouger. — Races choisies et de grand prix; un taureau et sa fa- mille sont indiens et rappellent les sculptures bouddhi- ques. — Machines à vapeur pour chaque opération du travail agricole, petit chemin de fer pour rouler aux ani- maux leur nourriture; ils mangent des turneps hachés, des fèves concassées, des oil cakes ; la culture ainsi en- tendue est une industrie compliquée, fondée sur la théorie et l'expérience, incessamment perfectionnée, et d'un outillage savant. — Mais je ne suis pas compé- tent, etje m'amusais à observer la figure du fermier, se? cheveux roux, son teint clair marbré d'écarlate comme une feuille de vigne grillée par le soleil d'automne, sa physionomie froide et réfléchie ; en chapeau noir et en redingote noire, debout, dans une cour, il commandait d'un ton terne, en paroles rares, sans faire un geste, et sans que son visage prît un pli. — Chose admirable, l'éta- blissement gagne de Vargent, et le grand seigneur qui l'a fondé dans l'intérêt public y trouve son profit per- sonnel. Il me semblait voir, dans l'altitude du fermier, dans son esprit visiblement positif, attentif, appliqué, bien équilibré, l'explication du miracle. Nous rentrons au logis, et tout autour de nous dans xa campagne, la nuit tombe. Les arbres indistincts s'effa- cent dans une fumée grisâtre; d'étranges tons jaunâ- tres se répandent sur les prairies ; l'air trouble va s'épais- sissant; il enveloppe jusqu'aux haies du chemin et noie tout sous sa couche mollasse. Dans ce crépuscule, qui semble uue peinture de Rembrandt, je repasse les choses qui m'ont le plus frappé ; au premier plan sur- nagent les figures des enfants, si frais, si bien portants 180 CHAPITRE CINQUIÈME. si vigoureux, si charnus, même dans les plus pauvres chaumières. — L'un, dans son berceau, dormait, élen- dant un bras ; le petit nez retroussé était presque transparent sous la lumière ; la bouche semblait une cerise, et les joues deux grosses roses ; cette chair po- telée va s'enloncer sous le doigt si on la touche; les pétales d*une fleur trempée de rosée n'ont pas plus de mollesse et d'éclat. A nron gré, cela laisse bien loin les types du Midi où l'homme , presque dès l'enfance, se trouve fait, fini, stable, arrêté dans un dessin ferme et dans une forme définitive ; ici on sent, comme chez Ru- bens, la continuelle poussée de la vie, sa fragilité, sa tlélicatesse et, en même temps, sa sève, le renouvelle- ment inépuisable et spontané de la substance humaine. Un petit garçon de quatre ans, appuyé contre la mu- raille, étonné, muet, baissait ses grands yeux honteux, un doigt dans sa bouche, et se laissait caresser sans rien dire ; un instant après, il a osé relever les paupières et nous a regardés comme des bêtes curieuses, puis, tout de suite, s'est rencogné couvrant sa face de chéru- bin avec ses deux bras. On voit les émotions passer sur ces teints-là, comme on voit les couleurs changer sur leurs prairies. Mes amis me disent que ce village est un bon spéci- men, que rintérieur de ces fermiers et paysans me ren- seigne assez exactement sur le confortable moyen de la classe, que pourtant, en plusieurs districts, par exemple au côté de Norfolk et de Lincohi, je trouverais des fermes plus belles. • — Depuis et d'après des documents officiels', j'ai vu que ce jugement n'était pas exact ; le * First and second Reports ot tbe com mission on tbe esaplojmeot of diildren and women in agriculture, 1868-1869. LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 181 mal est plus grand, et les pauvres deviennent de plus en plus pauvres. La grande propriété s'étend, et la pe- tite disparaît. — A la 6n du siècle dernier, Arthur Young écrivait : « Je ne connais pas un seul cottage au- quel ne soit attachée une parcelle de terre. » — De plus, le pauvre villageois avait quelques volailles, un porc sur le communal. — Mais parles enclosure-acts, le communal s'est réduit incessamment*; ainsi le paysan n'aplus lares- source de ces petites viandes ; ayant vendu son lopin de terre, il ne peut plus compter que sur ses bras, et il les loue. — Dans les districts purement agricoles, il paraît que le salaire est de sept à huit shillings par semaine, et non de douze comme je l'ai vu ici. Pour y ajouter, le villageois loue les bras de sa femme et de ses enfants ; on les voit par bandes sarcler les plantes-racines dont la culture s'éîend sans cesse. L'agriculture, étant exercée en grand et devenant une industrie savante, introduit par contre-coup dans les campagnes le régime, la mono- tonie, les misères des manufactures. Les enfants s'étio- lent, restent ignorants, deviennent vicieux ; dans un dis- trict de Lincolnshire, sur quatre cents cottages, deux cents n'ont qu'une chambre ov toute la famille couche pêle-mêle. Je voyais ces jours-ci deux dessins du Punch à ce su- jet. Un propriétaire conduit M. Punch dans ses écuries, qui sont admirables. « Oui, monsieur Punch, lui dit-il, de jolies stalles propres, aérées, beaucoup de jour, drai- nage, ventilation parfaite, la meilleure eau et la meil- leure nourriture possibles, de bons traitements, voilà * Selon Fawcett, Manual ofpolUical Economy, depuis 1710, les en- closure-acU ont enlevé environ huit millions d'acres aux coramunaui pour les donner aux grands propriétaires du voisinage. 182 CHAPITRE CINQUIÈME. mon plan. » On passe au cottage. Une chambre unique et presque nue ; trois assiettes ébréchées sur une planche ; une mauvaise bouilloire, deux linges qui sèchent : la détresse et la puanteur sont horribles, tin misérable homme en guenilles, avec un chapeau bossue, se chauffe d*un air morne devant un petit feu de brous- sailles ; la femme, aux yeux caves, gît avec deux en« fants sur un grabat; dans un autre grabat, on voit une jeune fille et un petit garçon; sur une paillasse dans un coin est un jeune homme; ils sont tous baves, effarés, et M. Punch dit au propriétaire : « L'arrangement de vos écuries est excellent. Si vous essayiez quelque chose de semblable ici? qu'en pensez-vous?» — Ici la plaie et le remède sont présentés à la fois. — Au contraire, je crois pouvoir dire que chez nos quatre millions de pay- sans propriétaires, l'aisance, surtout depuis vingt an- nées, va croissant ; le vice de notre organisation éclate par d'autres maux, du côté de la politique, par l'insta- bilité du gouvernement et par le manque de libertés du- rables. — Mais chaque État a ses scrofules héréditaires; on ne peut que constater la plaie, montrer qu'elle tient à l'organisation, appliquer par places un palliatif tem- poraire; les grandes opérations chirurgicales, que plu- sieurs personnes recommandent, n'aboutissent guère qu'à mettre le malade plus bas. Après m'être enquis de nouveau, il me semble cer- tain que, dans ce pays, la classe des cultivateurs non fer- miers est la plus malheureuse et la plus abrutie *. * [British Aimanach and Companion, 1864. Résumé du recensement i B 1861 sur les divers états et professions.) Sur vingt millions d'iiabi- tants en Angleterre et dans le pays de Galles, on compte : 1* Land pro- prietorg, 15,131 maies et 15,653 females, total 50,766. 2» Farmers, graziers Cfermiers, éleveurs), 226,957 maies et 22,778 females, total LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 185 \jn savant me disait : « Pour rintelligence et les idées, la distance est aussi grande entre eux et les ouvriers (méchantes) qu'entre les ouvriers et les hommes comme moi. » — Deux personnes qui ont vécu en France ajoutent que le paysan français est beaucoup supérieur ; ils louent surtout sa frugalité, l'habitude qu'il a de se suffire à lui-même, son ardeur au travail, sa passion pour la terre. Selon elles, le paysan anglais est tout autre, imprévoyant, dépensier, toujours à la charge de la pa- roisse ou des riches charitables. Quand même il aurait, comme ie nôtre, un petit champ, il ne saurait pas en tirer de quoi vivre, d'abord faute d'économie, parce qu'il est lourd, incapable de s'ingénier, ensuite parce que la terre anglaise, étant de très-médiocre qualité, exige beaucoup d'amendements, de capitaux, et ne se prête qu'à la grande culture, au pâturage, à l'élève des bes- tiaux. Selon un clergyman, qui a vécu dans le De- vonshire et dans d'autres comtés, les gages d'un villa- geois sont de huit à neuf shillings par semaine; parfois il gagne dix shillings; mais il faut qu'il soit très- robuste et très-habile pour en gagner douze. Or il a le plus souvent six enfants; impossible à huit personnes, et même à cinq ou six personnes de vivre sur cette somme , il ne peut donc se passer de l'assistance publique ou privée. — D'ailleurs, une paysanne, et en général toute femme de la classe inférieure en Angleterre, manque d'adresse ; elle n'a pas, comme une Française, le talent 249,735. 5» AgricuUural labourers out door (ouvners agriculteurs Ira- Viiillanl chez autrui), maies 914,301 ; en outre, Sheplterds out door (bergers), 25,559 et AgricuUural labourers out door fema les, 45,964, total 983,824. — Le total de toutes les personnes, employées à dirers titres dans lagriculture et travaillant eftectivement des bras ou de l'etprit, est de 2,010,454, dont 1,631,652 maies et 378,802 femalet. J84 CHAPITRE CINQUIÈME. du ménage, Fesprit d'ordre, l'habitude de marchander, l'art de faire beaucoup avec peu de chose, et quelque chose avec rien ; elle ne sait pasraccommoder, retourner un habit, tirer parti d'un plat; bien souvent elle n'est pas capable de faire la cuisine. Un de nos amis, membre du bureau de bienfaisance dans son village, fit allouer quinze shillings par semaine à un ménage qui avait qua- torze enfants ; ni la femme, ni la fille aînée, âgée de quinze ans, ne savaient faire la soupe, un rôti, un plat quelconque; elles allaient chez les marchands acheter du pain frais, du beurre, du thé, du jambon, et toujours au plus cher; tout le monde dans la famille pouvait sarcler un champ, personne ne savait faire cuire une cô- telette. — Ajoutez que, depuis la transformation de l'a- griculture, les habitudes de l'estomac ont changé. Il y acinquanteans, la viande était un luxe parmi les paysans, ils n'en mangeaient qu'une fois par semaine; en hiver, ils ne connaissaient que de la viande salée. Maintenant, il leur faut de la viande fraîche tous les jours, et l'An- gleterre, qui en produit tant, est obligée, en outre, d'en faire venir de l'étranger, duDagemark et de la Hollande ; en 1861, chaque semaine, il entrait ainsi, par la Tamise seulement, trois mille têtes de bétail vivant ^ — Somme toute, les journaliers, dans la campagne, vi- vent en partie d'aumônes, et les poor-rates si lourdes, la charité privée si libérale, suffisent à peine pour les soutenir *. Collected paperê, by Mrs. Grote, p. 73. • Fortnightly /îev/ci/;,!»' janvier 1871. « Dans la plu* grande partie da l'Anglelerre, les gages du travailleur agricole varient entre 40 et 12 shil- LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMEINT. 185 Maintenant voyons le bien qui est la contre-partie de ce mal. J'ai déjà fait deux courses comme celle-ci à quarante ou cinquante milles de Londres, et, là-bas comme ici, le nombre des parcs est étonnant. On ne cesse pas d>n voir sur la route; en certains endroits, ils font une ligne continue jusqu'à Londres. En effet, non-seulement les anciens domaines se maintiennent en vertu de la loi qui attribue les immeubles à l'aîné, mais encore presque tous les hommes qui, par leur talent ou leur industrie, sont devenus opulents ont pour ambi- tion d'acquérir une terre, d'y asseoir leur famille, et d'entrer dans l'aristccratie locale. C'est de ce côté sur- tout que refluent les deux milliards et demi d'épargne annuelle qui s'accumulent en Angleterre; ils servent moins à soulager les pauvres qu'à enrichir les riches. — Par compensation, ces riches sont des chefs naturels, bienfaisants et reconnus. Dans le cercle de B..., on compte une quarantaine de familles qui forment la so- ciété et mènent le district, un marquis dont le parc est de sept cents acres, quatre baronnets, un lord et plu- sieurs membres de la Chambre des communes. Le cler- gyman avec qui je me promène me dit qu'ils sont « presque les pères du peuple. » — B... lui-même est le proche parent, l'héritier d'un grand seigneur dont il ad- ministre les terres; il aura un jour quarante mille livres sterling de rente; en attendant, et pour le compte de son parent, il surveille, dirige, bâtit aux ouvriers des cottages sains, souscrit aux fondations d'utilité publique, lings par semaine. Son loyer lui coûte 1 shilling par semaine. Impossible de vivre là-dessus avec une femme et seulement deux enfants. » « Pas un journalier de campagne ne vit ou ne soutient sa famille avec ses gages seulement; il subsiste en partie sur ses gains et en partie sur l'aumône. » [Collected papers, by Mrs. Grote, p. 76.) 186 CHAPITRE CINQUIÈME. et, tout en améliorant le domaine, rend service au pays. On trouverait à peine un de ces propriétaires qui ne donne gratuitement une portion de son argent et de son temps pour le bien commun. Ils sont magis- trats municipaux, overseers^ justices ofthepeace^ pré- sidents de comités et d'associations utiles. — L'un d'eux, riche de trente millions de francs, et dont le frère est aussi riche, possède une action d'un million dans une entreprise qui a pour but d'amener l'eau potable à Lon- dres ; il y a quarante actions chacune d'un million. Pour se délasser du parlement et des affaires, il a bâti une église que nous visitons, très-jolie, d'un gothique fort soigné, avec des vitraux peints, des boiseries, une chaire sculptée, brei un petit bijou, encadrée dans des lauriers toujours verls ; il l'a dotée et fait une rente au chapelain *• Tout à côté, il vient d'établir nne école gra- tuite ; entre autres choses on y enseigne le chant, il y a mis un piano, on y donne de petits concerts ; il s'a- muse lui-même à faire chanter les enfants. Comme il croit à la bonne influence de la musique, il envoie sou- vent le maître, à droite et à gauche, dans le district, pour propager l'institution. — Dans un autre village que j'ai parcouru, les gentlemen ont loué un cottage de deux chambres pour offrir aux villageois une sorte de club le * M. Cobdcn s'étant ruiné, ses amis ouvrirent une souscription publi- que qui lui rapporta 70,001) livr. st. S'étant ruiné une seconde fois, il reçut d'une seconde souscription 40,000 livr. st. Miss Burdett Coûts donna un jour à l'évêque de Londres un chèque en blanc pour bâtir une église; l'église a coûté 40,000 livr. st.; une autre fois, elle a fondé et doté un évêché en Chine. On me cite un duc qui envoya 40,000 livr. st. à la caisse de son parti pour les dépenses électorales. Un autre lord, qui a 60,000 à 80,000 livr. st. de rente disait à un de nos amis, qu il en dépense 20,000 en pensions, dons, souscriptions el entretien de bâtiments publia ou privés. U SOCIETE ET LE GOUVERNEMENT. 187 soir; avec les fonds souscrits, on paye le loyer, les li- vres, les journaux, le feu, la lumière, et une femme pour tenir la maison. Mais on s'arrange pour que ce club puisse et doive à la fin s'entretenir lui-même, par les contributions des gens qui le fréquentent. L'homme est ainsi fait, qu'il n'apprécie point un pur cadeau ; il faut qu'il supporte une fraction de la dépense et coopère volontairement à son propre bien. Dans la première pièce sont des livres et des journaux ; dans la seconde on joue aux dames et aux échecs, on cause et on fume. — Le but des fondateurs est de faire concurrence à la taverne. Ils connaissent la nature humaine, ils savent qu'il faut offrir un débouché à l'instinct, une pâture aux besoins. L'instinct et les besoins se satisfont tou- jours ; tâchons que leur satisfaction soit innocente, et, s'il se peut, bienfaisante. Par exemple, les villageois ne travaillent pas le dimanche; quand il fait froid, sale et noir, ils vont naturellement à l'endroit oii ils trouvent du feu, de la lumière, de l'amusement, et cet endroit, douze mois par an, est la taverne. Donnons-leur une taverne, moins chère, oij, au lieu de gin, ils boivent du thé ; ils occuperont ainsi leurs heures vides, et ne ren- treront pas ivres au logis. — Pour la même raison, un de mes amis de Londres est membre d'une Société qui veut séculariser le dimanche ; elle demande que, ce jour- là, les musées soient ouverts, qu'on autorise les concerts, les lectures publiques ; c'est ainsi qu'on combat l'ivro- gnerie, et plus efficacement que par des sermons. A cette bienfaisance intelligente joignez quantité d'égards et d'attentions. — Un lord a prêté son parc pour le dernier archery meeting, et présidé la fêle ; sa petite harangue, grave et railleuse, sa galanterie respec- 188 CHAPITRE CINQUIÈME. tueuse, étaient excellentes pour flatter et égayer les da- mes. — Nous entrons dans le parc de sir John ; il est traversé d'une route publique ouverte aux piétons ; on peut le visiter sans permission. — J'ai vu celui de lord Marlborough à Blenheim , sur la porte d entrée est l'inscriplion suivante : « Le duc de Marlborough prie les personnes qui traverseront le parc de prendre la route frayée et de ne pas passer sur les gazons. » La porte de ce parc est ouverte ; le premier venu, un villa- geois du village, peut y aller prendre l'air avec sa femme. — Sir W. B... entrelient la meute du district, et nom- bre de petits gentlemen et fermiers suivent sa chasse. — La maîtresse de la maison où je suis connaît toutes les bonnes femmes de l'endroit ; elle les salue gracieu- sement, et leur donne la main quand elle cnlre avec moi dans leurs cottages ; celles-ci répondent d'un air cordial et même aftéctueux ; on voit aisément qu'il n'y a pas de défiance ou d'hostilité entre les deux clauses. L'inférieur n'est pas envieux ; il ne lui vient pas à l'idée de souhaiter la place du gentleman riche ; il est plutôt disposé à le considérer comme son protecteur, à se faire honneur de lui, surtout si la famille est ancienne et, depuis plusieurs générations, établie dans l'endroit ; en ce cas, elle compte, comme les beaux arbres, parmi les ornements et les gloires du pays. — Dernièrement, en chemin de fer, je causais avec des lifeyuards^ vrais co- losses et bonnes gens ; ils disaient avec orgueil : « Tous nos officiers sont des noblemen. » Après quelques ques- tions sur leur solde, qui est de deux shillings par jour, ils disent qu'il y a parmi eux environ un tiers d'hommes mariés. « Les veuves ont-elles droit à des pensions? — Non, mais les contributions privées leur en don- LA SOCIETE ET LE GOUVERNEMENT. 189 nent. » — Tout cela est un reste du bon esprit féodal. Le suzerain pourvoyait aux besoins de son vassal, et le vassal était fier de son suzerain. Cet esprit est d'autant plus puissant que la popula- tion, en Angleterre, est encore aujourd'hui distribuée à la façon féodale. Partout, au milieu des cottages, il y a un ou plusieurs country seatSj maisons de campagne modernes qui remplacent les anciens châteaux, et dont le maître joue, sous des formes nouvelles, le rôle de ba- ron antique. Dans toute paroisse, même ia plus recu- lée, on trouve deux, trois, cinq, «ix familles qui ont là leur domaine héréditaire, leur séjour de prédilection, et dont le patronage est accepté, efficace ; c'est l'anti- que patronage du suzerain cuirassé, mais transporté du physique dans le moral, appliqué aux choses de la paix et non plus à celles de la guerre, exercé par l'intelli- gence et non plus par l'épée, autorisé par la supériorité d'éducation et non plus par la supériorité d'armure. En effet, il ne s'agit plus de ranger les hommes en bataille contre l'ennemi, mais de diminuer l'ignorance, la mi- sère et le vice; pour cet objet conîmé pour l'autre, il faut des chefs locaux, éprouvés, adoptés, capables, et ces chefs sont les gentlemen propriétaires de la paroisse et du district. Poggio, dans ses voyages, écrivait déjà, il y a trois siècles, cette phrase si grosse de vérités et de conséquences : « Chez les Anglais, les nobles tien- nent à honte de demeurer dans les villes ; ils habitent des campagnes retirées, parmi des bois et des pâturages ; ils estiment que celui qui a le plus de revenu est le plus noble ; ils s'adonnent aux choses des champs, vendent leur laine et leur bétail, et ne jugent point honteux les profits rusHques. » 19Û CHAPITRE CINQUIEME. Le contraste était grand pour Poggio entre cette vie rurale de la noblesse anglaise et la vie urbaine de la noblesse italienne. Il n'est pas moindre pour un Fran- çais, et, quoique chez nous la révolution ait renvoyé beaucoup de nobles dans leurs terres, il subsiste encore. La ville n'est pas en Angleterre, comme chez nous, le séjour préféré. Sauf les grandes cités manufacturières, les villes de province, York par exemple, ne sont guère habitées que par des boutiquiers ; l'élite et la tête de la nation sont ailleurs, dans les campagnes. Londres, elle- même, n'est plus qu'un grand rendez-vous d'affaires; les gens y viennent pendant trois ou quatre mois, en été, pour causer, se distraire, revoir leurs amis, pour- voir à leurs intérêts, passer en revue leurs connaissances. — Mais ils ont leur racine dans leur country seat ; là est la vraie patrie, le petit cercle aimé, le centre de la famille, l'endroit où l'on chasse, où l'on accueille longuement ses hôtes, où l'on agit efficacement, où Ton trouve à chaque pas le mémorial de ses bienfaits et des bienfaits de ses an- cêtres, où les figures familières au coin d'une rue, les con- tours accoutumés d'une colHneau bout d'une route, lais- sent dans l'esprit l'impression amicale d'un home et d'un chez soi. Là on s'intéresse aux affaires de la paroisse, on en souhaite les petites charges. Quand on les ob- tient, on les remplit avec zèle, avec conscience et avec plaisir ; pendant la saison, le train du samedi soir em- porte de Londres quantité de propriétaires qui vont à quarante, à quatre-vingts, à cent milles, préparer un comité, faire une lecture, tenir un meeting, remplir leur office gratuit de magistrat ou de surveillant à la com- mune ou à l'église. — De plus, ils sont tenus d'ouvrir les premiers leurs bourses, comme le baron féodal était tenu LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 19i d'aller le premier. aux coups. B... dit qu'il donne en souscriptions le dixième de son revenu, et que ses voi- sins font de même. Comptez encore la taxe des pauvres, qui est ici de 3 shillings par livre de revenu territorial présumé, et qui, en certains districts, est de 7 shillings. Volontairement ou de par la loi, les property classes prêtent l'épaule avec un vrai courage pour porter le lourd fardeau de la misère publique*. Naturellement, un pareil cercle est fermé et maintient strictement ses limites f l'institution aristocratique, comme toutes les autres, a ses inconvénients. Thackeray, dans tous ses écrits, a décritetraiîlé amèrement cesystème * < Depuis vingt ans, les classes moyennes et supérieures ont payé 124 millions sterling sous forme de taxes sur la propriété et le revenu, sans compter les taxes sur les successions, sur les maisons habitées dont le loyer est de 20 livres et au-dessus, sur le timbre, etc., charges nou- velles qui pèsent presque eiclusivement sur la classe des propriétaires, des négociants et des hommes adonnés aux professions libérales... D'au- tre part, pendant la même période, elle • réduit les taxes sur le sucre, le cacao, la mélasse, le café, le raisin sec, le beurre, le fromage, les œufs, le savon, le cuir; supprimé les taxes sur le verre, le bois de charpente, les briques et autres matériaux de bâtisse; admis librement et sans droit» les céréales, le bétail, les provisions étrangères de tous les pays du globe, » (Article du Quarterly Review.) — Statistical abstract from 1856 to 1870 : pour l'Angleterre et le pays de Galles, la taxe des pauvres a rendu en chiffres ronds : 1860, 8,033,000 liv. st. dont 5,454,000 employés en secours directs,* 4861, 8,252,000 » » 5,778.000 > > 1867,10,692,000 > » 6,959,000 > » 1870,12,044,000 » r 7,644,000 » » < Mettant de côté les énormes revenus permanents qui proviennent de fondations et qui sont employés au profit des malades et des invalides, on doit remarquer qu'un Anglais riche a presque toujours la bourse à la main. D'abord, il paye toutes sortes de contributions légales pour soutenir les pauvres; ensuite, il souscrit pour diverses charités publiques, pour des concours agricoles, etc. Il assiste de pauvres serviteurs et sui)or- donnés, des parents hors d'état de gagner leur vie. Il fait l'aumône dans la rue et sur les routes; il met de l'argent dans l'assiette qu'on porte à U ronde aux dîners et après le sermon. Il met sous enveloppe des bank- 192 CHAPITRE CINQUIEME. de clôtures sociales, l'effort des inférieur? pour s'intro- duire et des supérieurs pour se barricader. — Par exemple, une personne comme l'élégante et intelligente fermière dont je parlais tout à l'heure n'est pas de la société ; on ne l'invite pas aux archery meetings ; plusieurs ladies, que B... me nomme, et que sur ce point il désapprouve, évitent de la saluer, afin de boucher par avance tout ac- cès aux familiarités possibles. — Sans doute, les An- glais qui ont vécu à l'étranger, et dont l'esprit est ou- vert, se mettent au-dessus de cet orgueil misérable ; ils en reconnaissent franchement la sottise et l'excès. Mais notes de 5 livr. st. à l'adresse des magistrats de la police, comme en- voyés par Â. X. Il distribue de la houille, des habits et de la viande à Pâques. 11 donne le terrain pour l'emplacenDent d'une école. Il paye les médecins de« pauvres. Il prête à ses intérieurs de l'argent qu'ils ne lui rendent jamais ; à la fin, il meurt et fait des legs à une demi-douzaine d'établissements de charité et à d'humbles serviteurs. Assez souvent, il laisse des fonds pour un don annuel à sa paroisse). — Les Femmes de la gentry sont, pendant tout ce temps, occupées ù des œuvres de bienfai- sance, sous forme domestique; surveiller des écoles, coudre des robes d'enfant, de* chemises de nuit, des objets pour les ventes de charité; enseigner aux filles l'art de tresser la pailie, ou à faire de la dentelle; faire répéter le catéchisme les dimanches; tourmenter leurs connaissances pour leur faire acheter les produits inutiles de mains surabondantes; distribuer des bons de soupe, enfin, collaborer de tous leurs efforts afToctueiix et doux pour adoucir les maux de la pauvreté dans les basses classes de la société. Allez n'importe où vous voudrez dans le voisinage; le trait permanent de chaque country seat, ce sont les occupations de charité. Quelle est la ré- sidence rurale cù un hôte est à l'abri de l'assiette passée à la ronde ou du livre de souscriptions? Y a-t-il un dîner en province où la loi des pau- vres, le comité des administrateurs et autres sujets semblables ne pren- nent dans la conversation la première place? Il n'est que tout juste pru- dent d'accompagner votre hôte à TofBce de l'après-midi dans sa paroisse; car il y a dix à parier contre un que vous serez pris par une collecte à la porte de l'église, après le sermon. Tout cela, outre une taxe des pau- vres qui monte à quelque chose comme sept millions sterling par an. > [Collectée papers, by Mrs Grole, p. 55.] L'auteur, comme beaucoup d'autres, conclut à ce que les pauvres aient moins d'enfents. LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVEMEMEM. 193 à travers beaucoup de réticences, il est visible dans les autres. Au fond du cœur, et peut-être sans se l'avouer, ceux-ci croient ou sont tentés de croire qu'un industriel, un commerçant, un homme d'argent, obligé de pense! tout le jour au gain et aux détails du gain, n'est pas un gentleman et ne peut pas être du monde. Il n'en a pas l'éducation, les idées, le langage. « De quoi parlerait un marchand, un fermier, sinon des objets de son mé- tier ? L'esprii devient grossier dans les occupations et ha- bitudes grossières. » — Selon eux, les sentiments y per- dent aussi ; l'homme d'argent et de métier est enclin à l'égoïsme ; il n'a pas le désintéressement, les vues gran- des et généreuses qui conviennent à un chef du pays ; il ne sait pas se détacher de soi, songer au pubhc. A ce titre seul, on a le droit de conimander ; partant, et jus- qu'à preuve du contraire, il est tenu à l'écart, et sa fa- mille ne peut être reçue parmi les familles régnantes. — Celles-ci sont chez elles, et ce sont elles qui font les premiers pas pour adopter un nouveau venu. Quand un homme riche achète une terre, il ne faut pas qu'il se mette en frais ni prévienne personne ; si, d'esprit, de caractère et de façons, il est un gentleman, au bout de quinze jours on le saura, et les i'amilles voisines vien- dront d'elles-mêmes lui rendre visite. — Mais, même adopté, il n'aura pas encore tous les privilèges des au- tres ; il ne pourra pas être envoyé de là au parlement; s'il se présente, le public dira : « Il est trop nouveau, il n'est pas encore du pays. » Il y est implanté, mais il n'y a pas pris racine. Son fils peut-être, son petit-fils sera nommé, mais non pas Iuj. Pour représenter un district, il faut y tenir par tous ses intérêts, par toi'tes ses habitudes, y plonger depuis plusieurs générations et 13 59i eu A PITRE CINQUIÈME. profondément par toutes ses fibres. La première condi- tion du commandement autorisé est la résidence an- cienne, et toute aristocratie forte est locale. — De même, en France, si, pendant la Révolution, la Vendée seule a suivi ses gentilshommes, c'est que, seuls en France, les gentilshommes de la Vendée, provinciaux et chas- seurs, vivaient à demeure et en commerce intime avec leurs paysans. Je cherche à bien comprendre ce mot si essentiel, a gentleman ; il revient sans cesse, et renferme une foule d'idées, tout anglaises. La question vitale à propos d'un homme se pose toujours ainsi : « Est-il un gentleman ? » Pareillement à propos d'une femme : « Est-elle une lady? M — Dans ces deux cas, on veut dire que la personne en question est de la classe supérieure ; cette classe est reconnue en fait; un ouvrier, un paysan, un boutiquier n'essaye pas de franchir la ligne de dé- marcation. Mais à quoi reconnaît-on qu'une personne est de la classe supérieure? — En France, nous n'avons pas le mot parce que nous n'avons pas la chose, et ces trois syllabes, dans leur sens d'outre-Manche, résument l'histoire de la société anglaise. Les gentilshommes, les squires, les barons, les chefs féodaux ne sont pas deve- nus, comme sous Louis XV, de simples privilégiés, des parasites d'ornement, à la fin nuisibles, impopulaires, odieux, proscrits, puis mal restaurés, d'esprit suranné, désormais sans influence, et maintenus dans l'Etat plu- tôt comme un mémorial toléré, que comme un ressort efficace. Ils sont demeurés en communication avec le peuple, ils ont ouvert leurs rangs aux talents, ils se sont adjoints comme recrue l'élite de la roture; ils sont res- tés les personnages commandants, ou dirigeants, ou du LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 195 moins influents de la commune et de l'État. Pour cela, ils se sont accommodés à leur siècle et à leur rôle; ils ont été administrateurs, patrons, promoteurs de ré- formes, bons gérants de la chose publique, hommes ap- pliqués, instruits, capables, les citoyens les plus éclai- rés, les plus indépendants, les plus utiles de la nation. — Sur ce patron s'estformée l'idée de gentleman, toute différente de celle de gentilhomme. Gentilhomme éveille des idées d'élégance, de finesse, de tact, de politesse ex- quise, de point d'honneur délicat, de tournure cava- lière, de libéralité prodigue, ds valeur brillante; c'é- taient les traits saillants de la classe supérieure en France. De même gentleman rassemble les traits distinc- tifs de la classe supérieure en Angleterre, d'abord les pius visibles, ceux qui frappent les yeux grossiers, par exemple une fortune indépendante, un train de maison, une certaine tenue extérieure, des habitudes de luxe et d'aisance ; bien souvent, aux yeux des gens du peuple, surtout aux yeux des valets, ces dehors suftisent. — Joi- gnez-y, pour des esprits plus cultivés, une éducation li- bérale, des voyages, de l'instruction, de bonnes façons, l'usage du monde. — Mais, pour les vrais juges, l'essen- tiel du personnage est le cœur. En me parlant d'un grand seigneur diplomate, B... me disait : « Ce n'est pas un gentleman. » Thomas Arnold, voyageant en France, écrivait à ses amis : « Ce qui me frappe ici, c'est le manque total de gentlemen, et de toutes personnes ayant l'éducation et les sentiments d'un vrai gentleman... il y a ici bien peu de personnes qui en aient l'apparence et les manières... Un vérilable gentleman anglais, chré* tien, de cœur viril, d'esprit éclairé, c'est plus, je crois, que Guizot ou Sisu^ondi ne pourraient comprendre ; au- 1% CHAPITRE CINQUIÈME. cun autre pays ne pourrait, je pense, fournir uu si beau spécimen de la nature humaine. » Défalquez ces exagé- rations de l'amour-propre national, il restera un docu- ment instructif. Pour eux, un vrai gentleman est un vrai noble, un homme digne de commander y intègre, désintéressé, capable de s'exposer et même de se sacri- fier pour ceux qu'il guide, non-seulement homme d'hon- neur, mais h mme de conscience, en qui les instincts généreux ont été confirmés par la réflexion droite, et qui, agissant bien par nature, agit encore mieux par principe. — Dans ce portrait idéal, vous reconnaissez le chef accompli; ajoutez-y les nuances anglaises, l'empire de soi, le sang-froid continu, la persévérance dans l'ad- versité, le sérieux naturel, la dignité des manières, la fuite de toute affectation ou jactance ; vous aurez le mo- dèle supérieur qui, copié à peu près ou vaguement en- trevu, ralhe ici les aspirations ou les obéissances. Un romancier Tamis en scène sous le nom de John Halifax gentleman; il s'agit d'un pauvre enfant abandonné qui finit par devenir le leader respecté de son district. — Un seul mot pour donner le ton du livre : quand, après de grandes traverses, John arrive à l'aisance, achète une maison et prend une voiture, son fils s'écrie : « Enfin, nous voilà des gentlemen 1 — Nous l'avons toujours ï té, mon enfant. » Voyons pourtant les dehors ; ils sont des indices. — B..., mon hôte, qui s'est marié depuis un an, a voulu U SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 197 Rvoir son cottage à lui. Ce cottage est charmant, élégant même, muni de tous les raffinements de la propreté, du bien-être et du luxe, en briques brunes, à plusieurs pignons, à toits aigus, presque tout enveloppé de lierre. Alentour est un petit parc avec des gazons de velours que tous les jours on passe au rouleau, deux ou trois superbes massifs de rhododendrons fleuris, hauts de dix pieds, longs et larges de trente ; sur les gazons, des guirlandes de fleurs exotiques aux couleurs vives, des groupes d'arbres bien disposés, une charmille couverte pour la promenade intime de deux jeunes époux; puis, au delà des haies, un horizon de grands arbres et des échappées de vue sur la verdure éternelle. — Un vrai nid de mariés : au dedans, des tentures roses et blanches, des peintures claires, liias, ou d'un jaune doux; un car- relage fin et beaucoup de fenêtres à petits vitraux qui rappellent le moyen âge Dans le salon, un bon piano, et plusieurs beaux livres qui sont des cadeaux de ma- riage, Tennyson, un livre de prières, d'autres encore reliés en velours bleu, en bois gothique sculpté, en maro- quin doré, illustrés avec ce soin, avec cette propreté de crayon qui est particulière aux artistes anglais, quel- ques-uns ornementés à chaque page de peintures et d'arabesques coloriées. Pas un objet qui ne porte la marque de la recherche exquise et même méticuleuse. Partout, des jardinières remplies de fleurs rares; au- dedans, au dehors, les fleurs foisonnent; c'est le plus joli détail du luxe, et ils l'entendent en vrais gourmets. Cette entente et ce soin s'appliquent à tout ; il n'y a pas un objet qui ne dénote la prévoyance et le calcul du confortable. Tapis et longues toiles cirées du haut en bas de la maison ; le tapis sert à tenir chaud, Toi/- 198 CHAPITRE CINQUIEME. cîoth sur lequel on marche peut être lavé et maintient la propreté des tapis. Dans ma chambre à coucher, table en bois rare; sur cette table, un carré de marbre, sur ce marbre, un rond de jonc, le tout pour porter une carafe ornementée et coiffée de son verre. On ne pose pas simplement son livre sur une table : sur la table est un petit casier disposé pour le recevoir. On n'a pas un simple bougeoir qu'on souffle lorsqu'on veut dormir : la bougie est dans une large chemise de verre, laquelle est munie d'un éteignoir automatique. — D'au- fres détails sont encore plus frappants; il faut réfléchir un instant pour en comprendre l'usage. — Parfois tout cet appareil gêne ; c'est trop d'embarras pour être bien. De même, en voyage, j'ai vu des Anglais munis de tant de lorgnons, lorgnettes et longues-vues, de tant de pa- rapluies, cannes et bâtons ferrés, de tant de paletots, tricots, waterproofs et surtouts, de tant de nécessaires, ustensiles, livres et journaux, qu'à leur place je serais resté chez moi. — D'Angleterre en France et de France en Italie, les besoins et les préparatifs vont s'amoindris- sent. La vie est plus simple, et, si j'ose ainsi parler, plus nue, plus livrée à l'impromptu, moins encombrée de commodités incommodes. Quinze cents livres sterling de rente, trois à quatre chevaux, deux voitures, six domestiques, un jardinier le même train exigerait à peu près la même dépense en France. Nous avons visité sept ou huit parcs, grands ou moyens, presque tous beaux, et deux ou trois admi- rables. Les prairies intactes et soignées étincellcnt au soleil et regorgent de marguerites et de boutons d'or. Les chênes sont antiques, souvent énormes. Dans le i LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT 399 fond des vallées, les ruisseaux aménagés forment de petits lacs où nagent des canards exotiques ; çà et là, dans une ceinture d'eaux luisantes, un îlot couvert de rhododendrons bombe sa touffe rose. Le long des fu- taies, les lapins partent sous nos pieds, et, à chaque détour du chemin, la plaine onduleuse, semée de bou- quets d'arbres, développe ses verdures nuancées, atten- dries, jusqu'en des lointains bleuâtres. — Quellefraîcheur et quel silence! On se sent reposé; cette nature vous accueille avec une caresse suave, discrète, intime; elle est quelqu'un, elle a son accent,- l'accent affectueux du bonheur domestique, comme une belle épouse qui s'est ornée pour son mari et vient au-devant de lui avec un doux sourire. Toute œuvre originale, un jardin, comme un livre ou un édifice, est une confidence qui dévoile des sentiments profonds. A mon gré, celle-ci, mieux que toute autre, montre le rêve poétique d'une âme an- glaise. — Il n'en est pas de même de leurs habitations, grosses machines, un peu italiennes ou un peu gothi- ques, sans caractère net ; on voit qu'elles sont spacieuses, confortables, bien tenues; rien de plus. Ce sont des maisons de riches qui entendent leurs aises, et qui parfois, assez malencontreusement, ont eu des velléités architecturales; beaucoup de cottages élégants, coiffés et encombrés de pignons, semblent des jouets en carton vernissé. Toute leur imagination, toute leur invention nationale et propre s'est dépensée dans leurs parcs. Celui de sept cents acres a des arbres que deux et même trois hommes n'embrasseraient pas de leurs brn> étendus, chênes, tilleuls, platanes, cyprès, hêtres, qi:i ont développé librement l'ampleur et la plénitude do leurs formes. Isolés ou par groupes sur la molle et 200 CHAPITRE CINQUIÈME. riche prairie, leurs pyramides opulentes, leurs vastes dômes s'espacent à plaisir et descendent jusque sur l'herbe avec une larjzeur d'épanouissement qu'on ne se figure pas. Ils ont été soignés comme des enfants riches ; ils ont toujours eu toute leur liberté et tout leur con- tentement; rien n'a diminué leur luxe ou gêné leur pousse; ils respirent l'air et usent du sol en grands sei- gneurs à qui le sol et l'air apparfiennont de droit. — Au centre de tant d'émeraudes vivantes est un joyau plus précieux encore, le jardin. Des massifs de rhodo- dendrons hauts de vingt pieds s'y étalent, toutes fleurs ouvertes; leurs pétales rouges ou d'un violet pâle lui- sent doucement au soleil, sous des volées bourdonnantes de frelons. Des buissons d*azalées, des touffes de roses épanouies, des lits de fleurs nacrées, azurées, aux tons de velours ou de chair, de mignonnes et sinueuses bor- dures font cercle à perte de vue; on marche environné de senteurs et de couleurs. Un art savant a disposé la succession des plantes, en sorte que les tardives rem- placent les précoces, et que, d'un bout de la saison à l'autre, la vaste corbeille est toujours fleurie. De dis- tance en distance, quelque sycomore au port noble, un hêtre étranger au feuillage de cuivre, soutiennent de leur note grave ou de leur subite dissonance ce con- cert trop prolongé d'impressions délicieuses. Véritable- ment c'est un concert pour l'œil et comme une magni- fique et éclatante symphonie de tons pleins que le soleil, ce puissant maître d'orchestre, fait vibrer ensemble sous son coup d'archet. — Jusque dans les lointains du parc, au delà encore dans la forêt, parmi les commoiis, on sent leur voisinage; les belles plantes ont sauté par-dessus les murs, et, tout d'un coup, au LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 201 milieu des sapins sauvages, on rencontre un rhodo- dendron rose et souriant, comme une Angélique do l'Arioste au milieu de la forêt des Ardennes. — Tous ces lointains sont suaves; le sol monte et descend sous un épais vêtement de bruyères ; çà et là la fougère, de son vert vif et charmant, relève leur teinte uniforme , en plusieurs endroits, elle foisonne, et on la voit ser- penter, s'enrouler, dessiner des rosaces sur le grand tapis roussâtre. — Tout au bout, la ligne des pins ferme l'horizon, et les ondulations du terrain se développent par étages insensibles, dans unp brume pâle, tiède, transpercée de lumière. La maison est un gros hôtel, assez médiocre, d'ap- parence massive, arrangée à la moderne ; le mobilier du rez-de-chaussée et du premier étage, renouvelé récem- ment, a coûté quatre mille hvres. Trois salles ou sa- lons, longs de soixante pieds, hauts de vingt, sont gar- nis de grandes glaces, de bons tableaux, d'excellentes gravures, de bibliothèques. Sur le devant est une serre vitrée, oii Ton passe l'après-midi quand le temps est mauvais, et où, même en hiver, on peut se croire au printemps. — Chambres pour les jeunes filles qui vien- dront en visite : fraîches, claires, virginales, tendues de bleu et de blanc, avec un assortiment de jolis objets féminins et de fines gravures, elles conviennent bien à leurs aimables hôtes. — Au reste, le sentiment pitto- resque de la décoration et de l'ensemble est moins vif que chez nous ; par exemple, les objets et les tons sont plutôt juxtaposés qu'accordés. Mais il y a du grandiose et de la simplicité; nul goût pour l'entassement et le bric-à-brac. Ils acceptent volontiers les grands plans nus, les espaces vide» : Foeil est à l'aise, l'on respire «02 CHAPITRE CINQUIÈME. bien, on peut se promener, on n*a pas crainte de se heurter contre les meubles. — L'attention s'est repor- tée sur le confortable, notamment en ce qui concerne tous les détails du coucher et de la toilette. Dans ma chambre, grand tapis général, toile cirée devant la tal)le à laver, nattes le long des murs. Deux tables de toilette, chacune à deux tiroirs, la première pourvue d'une glace mobile, la seconde munie d'une grande cruche, d'une petite, d'une moyenne pour Teau chaude, de deux cu- vettes en porcelaine, d'un porte-brosse, de deux porte- savons, d'une carafe avec son verre, d'un bol avec son verre. Au-dessous, une troisième table de toilette fort basse, un seau, une autre cuvette, une grande cuve plate en zinc pour les ablutions du matin. Dans un ca- binet, un porte-serviettes avec quatre serviettes d'es- pèce différente. Tune épaisse et pelucheuse. — Autre cabinet indispensable dans la chambre, et qui est une merveille. — Serviettes sous tous les vases et ustensiles ; pour défrayer un tel service dans une maison habitée, il faut une blanchisserie en permanence. — Trois pai- res de bougies, l'une fichée dans une petite table por- tative. Allumettes de cire, allumettes de papier dans de jolis petits tonneaux, pelotes d'épingles, éteignoirs de porcelaine, éteignoirs de métal. Blancheur, perfection, tissus moelleux de toutes les parties du lit. — Le do- mestique vient quatre fois par jour dans la chambre : le matin pour tirer les stores et les rideaux, ouvrir les persiennes intérieures, emporter les chaussures et ha- bits, apporter un grand broc d'eau chaude avec une serviette laineuse sur laquelle poseront les pieds ; à midi et à sept heures du soir, pour apporter l'eau et le reste, afin que l'hôte puisse se laver avant le déjeuner et le LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT, 203 dîner; à la nuit, pour fermer les fenêtres, arranger le lit, préparer la cuve, renouveler le linge, le tout avec gravité, silence et respect, — Pardon de ces détails si minces; mais il faut les toucher du doigt pour se figu- rer les besoins de l'Anglais d'après la direction de son luxe ; ce qu'il dépense en service et en confortable est énorme, et on a pu dire en riant qu'il passe un cin- quième de sa vie dans sa cuvette. Plusieurs de ces châteaux sont historiques ; il faut les voir pour comprendre ce que l'hérédité dans une grande famille peut entasser de trésors. — On m'en cite oij, par une clause de l'institution, le possesseur est tenu d'acheter chaque année pour plusieurs mille livres ster- ling d'argenterie; après avoir encombré les buffets, on a fini par faire une rampe d'escalier en argent massif. — Nous avons pu contempler à l'Exposition rétrospective tout un musée de curiosités précieuses et d'objets d'art, envoyé par lord Hertford. En 1848, il disait à un Fran- çais de ses amis, fort inquiété et un peu inquiet: «J'ai un château dans le pays de Galles, je ne Pai jamais vu, mais on le dit très-beau. Tous les jours on y sert un dîner de douze couverts, et la voiture est attelée devant la porte, au cas où j'arriverais. C'est le butler qui mange le dîner ; allez-y, installez-vous,- vous voyez que cela ne me coûtera pas un centime. » — Naturellement, les belles choses s'accumulent dans ces mains opulen- tes. Miss Coots, lord Ellesmere, le marquis de West- minster ont des galeries de tableaux qui feraient hon- neur à un petit État. Chez lord Ellesmere, dans trois salles aussi hautes que la galerie du Louvre, quantité de Poussin, les meilleurs Flamands, surtout trois Titien de grandeur moyenne, Diane et Actéon, Diane et Cahjpso, 204 CHAPITRE CINODIÈME. Vénus sortant des eaux, d'une chaude couleur ambrée, de la beauté la plus opulente et la plus vivace. Chez le marquis de Westminster, deux galeries et quatre salons énormes^ cent quatre-vingt-trois tableaux, avec un cor- tège de bustes, statues, bronzes, émaux, vases en mala- chite, six grands Rubeny, trois Titien, un Raphaël, deux Rembrandt, quantité de Claude Lorrain choisis entre les plus beaux. Ces palais ne sont que des spécimens, il faudrait trop citer. — Dans une autre tournée, j'ai vu, près deWoodstock, Blenheim-castle, au duc de Marlbo- rough. C'est une sorte de Louvre, donné jadis par la nation au grand capitaine, bâti au style du temps, très- ornementé. Plusieurs salles sont hautes comme des nefs d'église ; la bibliothèque a cent mètres de long ; une chapelle intérieure renferme le monument du fondateur; une galerie expose les portraits de famille; une autre contient les porcelaines, plusieurs autres les tableaux. — Le parc a deux milles de tour : arbres magnifiques, large cours d*eau traversé par un pont monumental, colonne qui porte la statue du premier duc, cabinet par- ticulier contenant, sous le nom de Titien, douze copies, les Amours des Dieux, voluptueuses figures de grandeur naturelle offertes par les princes d'Italie au vainqueur de Louis XIV; dans les appartements, des Reynolds, cinq ou six grands portraits de Van Dyk, une Madone de Raphaël, dix Rubens, où la sensualité, la fougue, l'au- dace, le génie débordent, comme un fleuve, en splen- deurs et en énormités. Deux sont des bacchanales ; une colossale faunesse s'est abattue à terre, vautrée sur ses seins tombants, et ses deux petits, renversés sur le dos, collés sur les pis, sucent âprement dans un fouillis de chairs pantelantes ; au-dessus, un torse de Silène noirà- U SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 205 tre fait repoussoir à l'éblouissante blancheur d'une nym- phe gaillarde et tordue ; près de là, un autre silène cui- vré, énorme, danse de tout son cœur avec un rire d'ivrogne qui fait ballotter sa panse, pendant qu'une belle jeune femme, ployée sur la hanche, laisse onduler la courbe molle de son flanc et de sa gorge. Je n'ose- rais décrire le troisième tableau, le plus poignant de tous, d'une crudité sublime, toute la sève et toute la fleur du tempérament indomptable, toute la poésie de l'ivresse lâchée et de Tassouvissement bestial, Loth et ses deux filles. — Mais je me suis oublié, les souvenirs m'ont remonté comme une bouffée chaude. Tout ce que je veux conclure, c'est que ces grandes fortunes héré- ditaires sont des conservatoires préparés pour toutes les belles choses. Au bout de quelques générations, un châtoau, un parc devient un écrin. De là plusieurs conséquences, les unes mauvaises et qui atteignent l'individu, les autres bonnes et qui con- cernent l'État. Selon S..., qui est cosmopolite et bien apparenté ici, le droit d'aînesse, surtout chez les noblemen, a plu- sieurs suites fâcheuses. Très-souvent, le fils aîné, infa- tué dès le collège par les complaisances et les flatteries, est un sot dépensier ou maniaque ; il voyage sans rien apprendre, rapporte les pires habitudes du continent, fait courir ou s'ennuie. Si l'aristocratie ne se renouvelait M6 CHAPITRE CINQUIEME. point par les roturiers de talent, ses membres devien- draient vite inutiles, bornés et même nuisibles comme souvent il arrive ailleurs. — De plus, l'inégalité des enfanls entraîne des contrastes amers. Ici, je parle moins dts noblemen qui peuvent pousser leurs cadets dans l'armée, l'Eglise ou l'administration, que des simples riches: dans ces familles, le fils cadet sent durement la con- trainte qui le jette dépouillé ou muni d*une mince légi- time à travers les hasards et la bataille de la vie, qui l'exile à l'étranger, recule son mariage, le condamne pendant dix et vingt années à la subordination, à Tef- fort, aux privations, pendant que son frère, indépendant et opulent de naissance, n'a qu'à s'installer dans un parc et un chàleau tout prêts. — Pourtant, cette idée le blesse moins que nous ne Timaginons ; il y est habitué dès Tenfance; comme l'usage est antique, légal et na- tional, il le subit et même il l'accepte au même titre qu'une nécessité de nature. D'ailleurs, par tempéra- ment, il ne craint point la peine, et son orgueil lui dit tout bas qu'il est plus beau de ce sufGre par son tra- vail. Cela admis, suivez les avantages. Presque toujours, l'Anglais a beaucoup d'enfants, le riche aussi bien que le pauvre. La reine en a neuf et donne l'exemple. Nous passons en revue des familles que nous connaissons : Lord ... a six enfants, le marquis de ... douze, sirW... neuf, M. S. . . , juge, vingt-quatre dont vingt-deux vivants, plusieurs clergymen cinq, six, et jusqu'à dix et d^uze; tel dignitaire ecclésiastique n'a que quatre fds, mais il dépense en représentation et en charités ses cinquante raille francs d'appointements. Les évêques, beaucoup de grands fonctionnaires ou propriétaires agissent de même. LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 207 — En général, on fait ici peu d'économies ; un médecin, un homme de loi, un /awd/orrf a trop de charges publiques ou privées, impôts, souscriptions, éducation et voyages des enfants, hospitalité, chevaux, domestiques, confor- table. On ne sait pas se restreindre, on veut avoir toutes ses aises, faire figure; on aime mieux ajouter à sa tâche que diminuer son train ; au lieu de se retrancher, on s'excède ; à la fin de Tannée, c'est tout au plus si on joint ensemble les deux bouts. Trop de travail, et trop de dépense, mes amis anglais reconnaissent que tel est le défaut anglais. — Maintenant, considérez tous ces cadets bien élevés, bien préparés, bien munis par l'éducation générale et par réducation spéciale, avertis dès leurs premières années qu'ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes ; accoutumés au bien-être, poursuivis par le souvenir du country-seat paternel, se peut-il un plus fort aiguillon? Ils ont l'épée dans les reins pour travail- ler. C'est tomber que de ne pas remonter jusqu'à la position de leur père ; ils sont tenus d'atteindre à la for- tune du frère aîné. De cette façon, le droit d'aînesse, combiné avec l'habitude du confortable, est un système (T entraînement; ils courent aux Indes, en Chine, en Australie, écrément le monde, et reviennent fonder une famille. A Londres, il y a un quartier qu'on nomme l'Australien, peuplé de gens qui ont fait fortune à Yic- toria, à Melbourne. Les faibles périssent à ce régime ; mais l'esprit d'entreprise, l'initiative, l'énerglcj toutes les forces de la nature humaine ont tout leur jeu. L'homme se fortifie par la lutte, l'élite de la nation se renouvelle, et l'or coule à flots sur le pays. Autre avantage, mais qui n'est tel qu'aux yeux d'un philosophe et d'un artiste ; cex^endant c'est un avantagée 508 CHAPITRE CINQUIÈME. Sans aristocratie, une civilisation n'est pas complète ; il lui manque les grandes vies indépendantes, largement développées, affranchies de tout souci mesquin, capa- bles de beauté comme une œuvre d'art. Quelqu'un a dit : « Guerre aux châteaux, paix aux chaumières I » Je crois qu'il vaudrait mieux dire : « Paix aux chaumières et aux châteaux î » Proudhon souhaitait voir la France couverte de petites maisons propres, dans chaque mai- son une famille demi-villageoise et demi-bourgeoise, alentour un petit champ et un jardin, tout le sol ainsi réparti ; partout du travail, de l'égalité, de l'aisance et des potagers. Au point de vue de l'historien, c'est le vœu d'un maraîcher; s'il n'y avait plus que des légu- mes, la campagne serait bien laide. Je n'ai pas de parc, et pourtant mes yeux sont contents d'en voir un ; seu- lement, il faut qu'il soit accessible et bien gouverné. Il en est de même des grandes vies ; elles font parmi les petites l'oftice des parcs parmi les jardinets et les cul- tures. L'un fournit les arbres séculaires, les pelouses de velours, la délicieuse féerie des fleurs accumulées et des poétiques avenues. L'autre entretient certaines élé- gances de mœurs et certaines nuances de sentiments, ].ermet la grande éducation cosmopolite, nourrit une pé- pinière d'hommes d'État. — Un des preiriiers industriels de l'Angleterre, radical et partisan de M. Bright, me disait, à propos de réforme électorale : « Nous ne vou- lons pas renverser l'aristocratie ; nous consentons à ce qu'elle garde le gouvernement et les hautes places. Nous croyons, nous autres bourgeois, qu'il faut, pour con- duire les affaires, des hommes spéciaux, élevés de père en fils dans ce but, ayant une situation indépendante et commandante. D'ailleurs, leur titre et leur généalogie LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. «09 sont un panache dore, et une troupe se laisse mieux conduire quand son officier porte panache. Mais nous voulons absolument qu'ils réservent toutes les places aux gens capables. Rien aux médiocrités, pas de népo- tisme. Qu'ils gouvernent, mais qu'ils aient du talent. » Ils ont profilé de leur récente expérience. Ils savent que, pendant la guerre de Crimée, le flot de la colère publique a failli les emporter; ils ont senti qu'ils de- vaient sortir de l'incurie et du désordre, ils cèdent r l'opinion, ils finissent par diriger les réformes. On peut affirmer que depuis trente ans, ils gouvernent, non dans l'intérêt de leur classe, mais dans l'intérêt de la nation. Depuis 1822, ils ont cessé de manger le gâteau public; ce sont les gens riches ou aisés qui payent la plus grosse part des impôts ; les principales transformations du budget ont eu pour effet de soulager le peuple. — En somme, l'Angleterre devient une république pour la- quelle l'institution aristocratique fabrique le contingent requis de ministres, députés, généraux et diplomates, comme une école polytechnique fournit la recrue indis- pensable d'ingénieurs. Beaucoup sont des incapables; qu'on les laisse hors du service et qu'ils s'occupent à manger leurs rentes. Mais, sur le nombre, on peut dé- gager Tétat-major nécessaire, et rien de plus précieux qu'un bon état-major. A côté de celui-ci qui mène les affaires, il en est ur autre qui dirige les consciences, institué d'après les u 210 CHAPITRE CINQUIEME. mêmes principes, et aboutissant au même effet, je veux dire au gouvernement exercé par les plus dignes, res- pecté, stable et perfectible. Il s'agit du clergé ; au préa- lable, voyons les sentiments qui le soutiennent. C'est dimanche : les domestiques sont dispensés de leur office à table ; chaque convive se sert lui-même; autant qu'on peut, on respecte le jour du sabbat. — On rencontre à chaque pas de ces traits bibliques ; par exemple, le dimanche, les journaux manquent; sauf un train, les chemins de fer ne roulent pas ; en Ecosse, la duchesse de..., qui allait voir sa mère mourante, n'a pu obtenir, le dimanche, le train spécial qu'elle voulait payer. Nous allons à l'église pour l'office de l'après-dîner ; le pasteur, grand homn>e maigre de quarante ans, prend pour texte la vie de saint Jean-Baptiste dans l'Évangile, raconte brièvement cette histoire, et en tire avec bon sens et froideur les applications convenables. Bonne prononciation, gravité, pas d'emphase ; un raisonnement solide et clair, développé d'un ton sérieux, est toujours pour le public, surtout pour un public de village, un enseignement utile. — Auparavant et ensuite, il ht le service, et la petite congrégation chante des paumes ac- compagnés par l'orgue. Tenue excellente et attention universelle. La musique est un récitatif grave, un peu monotone, mais jamais criard ou beuglé comme notre plain-chant. — Cette lituro^ie, ces psaumes traduits ou arrangés de l'hébreu sont vraiment éloquents, élevés, imposants ; le style hébraïque, avec son décousu et sa sublimité, fait bien en anglais. On l'a adouci, éclairci dans la traduction ; mais la langue anglaise est, de toutes, la plus capable de porter sa grandeur et de Î,H SOCTRTèi Kl Lb. «gouvernement. 2Î1 s'accommoder à ses saccndes; car elle peut exprimer les émotions concentrées et puissantes, la vénération passionnée et profonde. — Par exemple, le mot : « Mon Dieu ! » est effacé en français et presque sans accent; le même mot anglais : My God ! est un cri ou un soupir intense d'aspiration et d'angoisse solennelle. — Plus je lis le Common Prayer Book, plus je le trguve beau ei approprié à son emploi. Quelle que soit la religion d*un pays, l'église est le lieu où les hommes, après les six jours de travail mécanique, viennent pour rafraîchir en eux le sentiment de l'idéal. Tel était le temple grec sous Cimon ; telle était la cathédrale gothique au temps de saint Louis. Suivant les différences du sentiment, la cérémonie et l'édifice diffèrent; mais le point important est que le sentiment soit ranimé et fortifié. — Or, à mon sens, celui-ci l'est; un journalier, un maçon, une ra- vaudeuse qui sortent de cet office emportent plusieurs impressions nobles et accommodées aux instincts de leur race, l'idée vague d'un je ne sais quoi auguste, d'un ordre supérieur, d'une justice invisible. En outre, un homme cultivé peut s'asseoir à côté d'eux, il n'est pas rebuté par des superstitions trop basses. Point de petits décors, de poupées peintes, de parade mignarde, de postures, défilés et cérémonies machinales, surannées, dont les assistants ont oublié le sens. Les murs son* presque nus, les chants et les paroles sont en langue vulgaire, l'officiant ne fait point de génuflexions, sa tenue est d'un magistrat : sauf le surplis, il en a le costume, et, selon le mot de Joseph de Maistre, on peut le définir un monsieur chargé de vous tenir des discours konnétes. La cérémonie est un meeting moral où le président parle dans une chaire au lieu de parler sur 212 CHAPITRE CINQUIEME. une estrade. — D'ailleurs, dans ses discotirs comme dans le culte, le dogme recule toujours à l'arrière-plan ; avant tout il s'agit de l'art et de la volonté de bien vivre. La religion elle-même, avec ses émotions et ses grandes perspectives, n'est guère que la poésie et Tau delà de la morale, le prolongement dans l'infini d'une lumi- neuse et sublime idée, celle de la justice. Un esprit qui a réfléchi peut accepter le tout, au moins à titre de symbole. De cette façon, et sans renoncer à son inter- prétation personnelle, il reste en communication et en communion avec les simples qui sont auprès de lui. Sur le point fondamental, qui est l'émotion morale, tous s'accordent, et, par suite, tous se réunissent pour entou- rer de leur respect assidu, visible, unanime, l'église et le pasteur. 11 a donc de l'autorité. — Notez, de plus, qu'il est un gentleman, souvent par sa naissance et sa fortune, presque toujours par son éducation. L'évéque de Lon- dres a 10,000 liv. sterl. par an ; un des deux arche- vêques, d 5,000 ; tel dignitaire de Cambridge, 7,000; le doyen de Saint-Paul à Londres, 2,000 ; celui de West- minster, 3,000. La littérature et la science sont des titres pour ces bautes charges ; on arrive aux évêchés par le grec; ç*a été le cas du docteur Tliirlwall, auteur d'une très-bonne Histoire de la Grèce. La moyenne de tous les traitements réunis et divisés par le nombre des titulaires est de 140 livres ; ordinairement une cure ou bénéfice [living) rapporte 2 ou 500 livres par an ; les plus petits sont de 80; on en cite un de 10,000. Le chancelier lord Campbell en distribue 700; les autres sont à la nomination de particuliers, héritiers des fon- dateurs , En outre, et assez souvent, le titulaire a par LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVEHNEMENT. 213 lui-même de la fortune. Beaucoup de bonnes familles ont un fils dans les ordres; il y apporte sa légitime, quelquefois de grands revenus, ou une dot, celle de sa femme ; nombre de jeunes filles pieuses et bien nées souhaitent épouser un minisire. — Bref, Tétat ecclésias- tique est une carrière, à peu près comme la magistra- ture chez nous, comportant le mariage, la vie grave, les préoccupations morales, l'éducation choisie, les senti- ments élevés, mais non le régime ascétique, le foyer solitaire et l'obéissance passive. La plupart d'entre eux sortent des universités d'Oxford ou de Cambridge ; ceux que j'ai connus lisaient tous le français, et avaient un fond solide d'études préalables, grec, latin, mathématiques, instruction générale. Ils ont lu Shakspeare et Tennyson ; ils n'ignorent pas les divers points de vue de l'interprétation, l'histoire de leur Église. L'un d'eux me donne des détails sur les ré- dactions successives du Praver-Book, et dit qu'on aurait mieux fait de garder la première. Un autre est tolérant à l'endroit des dissidents et blâme seulement l'incUna- tion orgueilleuse qui porte chacun à se faire une doctrine particulière. Ace sujet, voyez le ton de leurs revues or- thodoxes ; il est ferme, mais non violent. — Toute une fraction de leur Kglise a des opinions larges (Broad- church). Des libéraux, comme M. Milman, des cher- cheurs indépendants, des exégètes hardis, comme M. Stanley, ont pu être nommés aux plus grandes pla- ces, celles de doyens dans la capitale. Tout cela indique une moyenne d'éducation et d'esprit assez élevée, fort élevée, si on la compare à celle de la classe correspon- dante en France. — Pour les mœurs et les dehors, ce sont ceux d'un gentleman, d'un gentleman aisé, si le living 214 CHAPITRE CINQUIÈME. est suffisant, ou si le titulaire a de la fortune; d'ail- leurs, une femme met toujours du confortable et de l'agrément dans la maison qu'elle conduit. Plusieurs d'entre eux ont des chevaux, une voiture, trois ou quatre domestiques. Chez l'un, le cottage, le petit parc, la tenue de la maison sont aussi soignés que chez M. B..., mon hôte. Chez un second, à six milles d'ici, le train n'est qu'un peu moindre. Je ne sais si c'est par hasard, mais il ne m'a jamais semblé que leur ton et leurs façons fus- sent prudes. Dernièrement, à Venise, je dînais à table d'hôte avec un gentleman, ses quatre filles et sa femme; il n'était que sérieux, comme la plupart des Anglais ; le troisième jour, il me dit qu'il est un clergyman, et nous allons ensemble voir Marie Srwarf au théâtre. — Ainsi par leurs idées, leurs mœurs, leur éducation, leurs maniè- res, parfois aussi par leur fortune et leur naissance, ils peuvent frayer avec l'aristocratie locale. Ce ne sont pas des paysans mal décrassés par le séminaire, nourris de théologie surannée, écartés du monde par leur rôle, leur célibat, leur manque d'usage, mais des parents, dei égaux, des hommes du même cercle. Le clergyman, à table à côté du landlord, est le directeur de la morale, à côté du directeur de la politique, tous deux alliés, vi- siblement supérieurs à ceux qu'ils conduisent, acceptés par eux et, en général, dignes de l'être. — Quand je sors dans le village avec le ministre, il entre dans les mai- sons, tape doucement sur la tête des petits enfants, s'in- forme de leurs progrès, admoneste les mauvais sujets, parle contre l'ivrognerie, cause avec les gens de leurs affaires ; il est leur conseiller naturel. Sa femme fait la classe aux enfants pauvres; les indigents viennent au presbytère chercher des secours, une bouteille de bon LA SOCIETE ET LE GOUVERNEMENT. '215 vin, quelques douceurs pour un malade. — Un autre cler- gyman, que j'ai connu à Londres, conduisait ces jours ci à la campagne les enfants des ragged-schools (écoles pour les enfants déguenillés). Il y eu avait deux mille, c'était à la fois une fête et une procession de fin d'année, avec drapeaux, musique, etc. On est resté dehors de- puis sept heures du matin jusqu'au soir; on a bu et mangé ; le tout a coûté environ cent livres sterling four- nies par des souscriptions volontaires. Le but est de donner un jour de gaieté et de grand air à ces pauvres petits qui vivent dans des taudis ou sur le trottoir. — Guides spirituels et guides temporels : des deux côtés, l? classe supérieure fait son office, et, dans la vie locales comme dans la vie générale, son ascendant est mérité et incontesté. Retour à Londres; j'ai tâché vainement d'avoir des renseignements précis, quelques chiffres sur les fortu- nes et le nombre des personnes qui composent cette aristocratie disséminée et locale. En 1841, selon Porter, dans le pays de Galles et l'Angleterre, il y avait i23,000 mâles et 322,000 personnes du sexe féminin, jouissant d'une fortune indépendante; la population était de 16 miUions; aujourd'hui, en 1861, elle est de 20 millions, et la richesse s'est beaucoui) accrue*. — 1. D'après un rapport officiel, en 4866, pour les gains provenant du commerce, des professions et de l'industrie, 133 personnes déclaraient devant Vincome tax que leur revenu élaii de 50,000 livr. st. ou au delà; 959 personnes que leur revenu était de 10,000 à 50,000 livr. st. ; 14,625 persoines que leur revenu était de 1,000 livr. st. ou au delà. Pour les rentes provenant de la propriété foncière, 101 persounes estimaient leur 216 CHAPITRE CINQUIÈME. En 1849, le nombre des personnes ayant des chevaux de luxe et de plaisir était de 140,000 dont la moitié avaient deux chevaux ou davantage. En 1841, le nombre des personnes ayant des domestiquesmâlesélaitde 112,000 dont la moitié avaient deux domestiques mâles ou da- vantage. Or mes amis me disent qu'un cheval ou un domestique mâle indique une dépense de vingt à vingt-cinq mille francs par an. Je suppose, d'après ces chiffres, qu'on peut évaluer environ à cent vingt mille le nombre des familles riches ou aisées du pays. Remarquez les assises d'une pareille constitution : elle est fondée sur le nombre, la répartition, la fortune, rancienueté, la capacité, la résidence, la probité, l'uti- lité, l'autorité de toute la classe supérieure, cent vingt mille familles. Tout le reste est secondaire. — Depuis quatre-vingts ans, nos publicistes raisonnent à perte de vue sur les constitutions; j'en sais, et des plus éminents, qui veulent transporter chez nous celle de l'Angleterre ou des Etats-Unis, et ne demandent que deux ans pour revenu à 4,000 livres ou au delà; 1,943 personnes à 4,000 livres et au delà. — On a calculé que 2,250 personnes possèdent à peu près la moitié du sol cultivable [enclosed] de l'Angleterre et du pays de Galles. (G. Brodrick, English land and English Landlords, p. 165.) 90 pto- priétaires, ayant chacun 24,000 hectares et au-dessus, possèdent ainsi 1/7 de la superficie totale du Royaume-Uni. 7 d'entre eux possèdent chacun plus de 200,000 hectares. La propriété rurale seule rapporte à 955 pro- priétaires un revenu de 17,899,531 livres sterling, soit à chacun d'eux en moyenne 470,000 francs par an. (De Fontpertuis, Économiste fran- çais, 9 mars 1878.) Là est l'excès et le vice du système. — M. Dudlcy Baxter [On national income) estime que le total des revenus et salaires reçus par les habitants du Royaume-Uni est de 814 millions de livres sterling par an, que 235,600 personnes reçoivent au delà de 300 livr. st., 1,262,000 au delà de 100 livr. st. ; que le total des salaires des personnes employées à des travaux manuels est de 324,645,000 livr. st., dont 53 mil- lions dans l'agriculture, 155 millions dans les manufactures et les mines, 62 millions dans les industries qui concernent les bâtisses, les transport» et la nourriture, et 54 millions dans le service public et domestique. LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 217 y accoutumer la nation. Un d'eux me disait : « C'est la locomotive; il suffit de lui faire passer l'eau, et tout de suite elle remplacera la diligence. » De fait, presque toute l'Europe a essayé ou adopté le système anglais, monarchie plus ou moins tempérée, Chambre basse et Chambre haute, élections, etc. Considérez-en l'effet grotesque en Grèce, lamentable en Espagne, fragile en France, incertain en Autriche et en Italie, insuffisant en Prusse et en Allemagne, heiireux en Hollande, en Bel- gique et dans les Etats Scandinaves. Ce n'est pas tout d'importer la locomotive : pour rouler, il lui faut une route. — Ou plutôt, on doit laisser là toutes les compa raisons tirées des choses mécaniques; la constitution d'un État est chose organique comme celle d'un corps vivant; elle n'appartient qu*à lui; un autre ne peut se l'assimiler, on n'en copie que les dehors. Au-dessous des institutions, des chartes, des droits écrits, de Pal- manach officiel, il y a les idées, les habitudes, le carac- tère, la condition des classes, leur position respective, leurs sentiments réciproques, bref un écheveau ramifié de profondes racines invisibles sous le tronc et le feuil- lage visibles. Ce sont elles qui nourrissent et soutiennent l'arbre. Plantez l'arbre sans les racines, il languira, et tombera sous la première bourrasque. Nous admironsla stabilité du gouvernement anglais; c'est qu'il est l'extré- mité et l'épanouissement naturel d'une infinité de fibres vivantes accrochées au sol sur toute la surface du pays. — Supposez une émeute comme celle de lord Gordon, mais mieux conduite et fortifiée par des pro- clamations socialistes; ajoutez-y, par impossible, une conspiration des poudres, la totale et soudaine des- truction des deux Chambres et de la famille royale. Il 218 CHAPITRE CINQUIÈME. n'y a que la cime du gouvernemenl qui soit emportée, le reste demeure intacL Dans chaque commune, dans chaque comté, il y a des familles autour desquelles les autres viennent se grouper, des hommes importants . gentlemen et noblemen, qui prennent la direction et l'initiative, en qui Ton a confiance, que l'on suit, dési- gnés d'avance par leur rang, leur fortune, leurs ser- vices, leur éducation et leur influence, capitaines el généraux nés qui rallient les soldats épars et, tout de suite, refont l'armée, à l'inverse de la France, où le bourgeois et l'ouvrier, le noble et le paysan sont en dé- fiance et en désaccord, où la blouse et l'habit se cou- doient avec rancune et crainte, où les seuls chefs sont des fonctionnaires étrangers, amovibles, provisoires, auxquels on accorde l'obéissance extérieure, mais non la déférence intime, et qu'on subit sans les adopter. Ainsi, leur gouvernement est stanie parce qu'ils ont des représentants naturels. 11 faut réfléchir pour sentir tout le poids de ce dernier mot si simple. Qu'est-ce qu'un représentant? — Représenter une personne ou une so- ciété, grande ou petite, n'importe de quel genre, c'est la rendre présente là où elle n'est pas, décider, com- mander, faire à saplaceet pour elle ce que, par absence, ignorance, insuffisance, ou tout autre empêchement, elle ne peut faire qu'en substituant à sa volonté incapablela vo- lonté capable de son représentant. Tel un gérant, un man- dataire, tel un capitaine chargé de conduire un navire, ou un ingénieur chargé de construire un pont. Ainsi, dans les affaires publiques comme dans les affaires pri- vées, mon véritable représentant est celui dont les déci- sions s'appuient sur mon adhésion ferme. — Que cette LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 219 adhésion semanileste ou non par un vote, peu importe; les votes, les suffrages comptés sont de simples signes. L'essentiel est que Tadhésion soit et subsiste, écrite ou non, bruyante ou muette. Elle est un état constant de l'être intime, une disposition énergique et persistante de l'esprit et du cœur; ici, comme dans toutes les sciences morales , c'est le dedans qu'il faut voir. Or notez que les indices légaux par lesquels on croit le con- stater ne sont pas infaillibles ; le suffrage universel ou toute autre combinaison électorale a beau réunir sur une liste ou un nom la majorité de ses bulletins, cette majorité ne prouve pas l'adhésion ferme. — Obligé d'opter entre deux listes ou deux noms sur lesquels il n'a pointd'opiiiion nette et personnelle, l'ignorant n'a pas vé- ritablement opté, et presque toute la nation se compose d'ignorants. Les vingt mille paysans, ouvriers, petits bourgeois qu'on mène à chaque urne y vont comme un troupeau; ils ne connaissent les candidats que par ouï- dire, à peine de vue. Nous en savons qui volent au ha- sard et disent : « Autant l'un que l'autre. )>En tout cas, leur préférence est molle, partant faible et vacillante. Ils pourront lâcher, laisser tomber ce préféré qu'ils pré- fèrent de si peu; partant, leur gouvernement, quel qu'il soit, manque de racines. Un courant d'opinion, une émeute de rue peut le mettre à bas, en dresser un autre à la place. La chose faite, beaucoup diront encore une fois : a Autant l'un que l'autre. » Leur affection languis- sante n'est le plus souvent qu'une tolérance banale, et ne se roidit jamais en un choix arrêté. — Ainsi tous nos établissements, république, empire, monarchie, sont provisoires, pareils à de grands décors qui tour à tour occupent une scène vide pour disparaître ou reparaître 220 CHAPITRE CINQUIÈME. à l'occasion. Nous les voyons descendre, remonter avec une sorte d'indifférence. Nous sommes incommodés par le bruit, par la poussière et par la désagréable phy- sionomie des claqueurs ; mais nous nous résignons; car que pourrions-nous y faire? Quels que soient nos repré- sentants ofliciels, de quelque façon que le hasard ou l'élection nous les donnej la volonté publique ne so soude pas d^une manière fixe à leur volonté. Ils ne sont pas nos représentants effectifs et véritables, et notre so- ciété n'en comporte pas de meilleurs; gardons ceux-là pour n'en pas rencontrer de pires. La classe supérieure n'en fournira pas, puisque chez nous l'envie égalitaire n'accepte qu'en rechignant les riches et les nobles. — Quant à l'imitation de l'Amérique, à l'installation d'une démocratie intelligente où un maçon, un paysan ait le degré d'instruction et les vues politiques que possède aujourd'hui un percepteur ou un notaire de campagne, il faut, pour y arriver, un siècle et davantage. En atten- dant^ et comme préparation, on pourrait essayer du vote à deux degrés, le premier à la commune, le second au chef-lieu d'arrondissement; mais ce ne sont là que des espérances lointaines et des expédients dou- teux. Au contraire, dans un pays comme celui-ci, les repré- sentants, étant naturels, sont effectifs; l'adhésion qui les soutient n'est pas glissante, mais ferme. Ce son^ bien ceux-là que le public veut à la tête des affaires, et non d'autres ; et il les veut sans hésitation, décidé- ment, par une résolution à demeure. Chaque paroisse ou district connaît les siens; un journalier les distingue aussi aisément que ferait un homme cultivé. Ils sont comme les cinq ou six plus grands arbres de l'endroit, LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 221 reconnaissables au port et à la taille ; tout le monde, jusqu'aux enfants, s'est reposé sous leur ombre et pro- fite de leur présence. A défaut de lumières et de disr cernement fin , l'intérêt, l'habitude, la déférence et parfois ja gratitude, suffiraient pour rallier sur eux les suffrages ; car ce sont des prises tenaces que celles de la tradition, du sentiment et de l'instinct; l'attache- ment est la plus forte attache. — Ils sont donc désignés pour le gouvernement, et, à cet égard, le vote écrit ou la mainlevée ne font que confirmer un assentiment tacite. Même au temps des bourgs pourris, le parlemeut repré- sentait déjà la volonté publiqne. Il la représente aujour- d'hui, quoique le nombre des votants soit médiocre. Il la représentera encore dans dix ans % si le bill électoral vient étendre le droit de suffrage. A mon sens, ces chan- gements de la législation ne font que perfectionner le détail sans toucher le fond des choses. Le point impor- tant est toujours l'assentiment du pubUc. Or, votants ou non votants, le journalier et le shopkeeper veulentpour conducteur un homme de la classe supérieure. Qu'ils aient ou qu'ils n'aient pas le moyen légal d'exprimer cette adhésion et de la diriger sur tel ou tel individu, elle est acquise à la classe. Une fois le conducteur nommé, soit par eux, soit par d'au très, ils le suivent fidèlement, et, par cette adhésion muette, il se trouve leur délégué à titre plus solide que chez nous où l'on a compté leurs voix. A titre plus solide et aussi à titre meilleur. Car il ne suffit pas d'être nommé conducteur pour savoir con- duire; l'élection qui confère le pouvoir ne confère point ^ Ceci éttit écrit avant la d^uière loi électorale. 222 CHAPITRE CINQUIÈME. la capaoité. Il faut une longue préparation, une éduca- tion et des études spéciales pour être un homme de loi ou un ingénieur, à plus forte raison pour être un homme d'État, pour voter avec discernement sur les grands in- térêts publics, pour démêler l'opportun et le possible, pour voir à distance et pour voir Tensemble, pour avoir une opinion motivée et valable sur le degré d'extension qu'il convient d'accorder en tel moment au droit de suffrage, sur la transformation que comporte le mé- tayage et la propriété en Irlande, sur l'Inde, sur les États-Unis, sur les diverses puissances de l'Europe, sur les chances et l'avenir du commerce, de l'industrie, des finances, des alliances et du reste. — On n'y réussit pas avec des principes abstraits, avec des phrases de jour- nal, avec les vagues notions qu'on rapporte du collège ou de l'École de droit, et qui chez nous composent le ba- gage ordinaire d'un homme politique. De pareils instru- ments d'optique sont d'effet nul ou trompeur. L'éduca- tion de l'avocat, la routine du chef de bureau, la pratique bornée, locale et technique n'ajoutent guère à leur portée. Ce n'est point ainsi que se fabriquent les longues vues. On ne se les procure qu'avec beaucoup de frais. On est tenu, pour les avoir, de voyager, de savoir des langues, de rencontrer à l'étranger des savants et des politiques de sa connaissance, de prendre chez les autres peuples des termes de comparaison, d'y observer surplace les mœurs, les institutions, le gouvernement, la vie publique et la vie privée — Beaucoup de mem- bres du parlement ne profitent de leurs vacances que pour aller sur le continent faire une enquête de quinze jours ou de six semaines. Ils viennent en France, en Es- pagne, en Italie, en Allemagne, afin de rafraîchir, rec^ LA SOCIETE ET LE GOUVERNEMENT. 123 tifier, approfondir leurs impressions antérieures, non pas une fois, mais cinq, six et dix fois. Ils veulent se tenir au courant, suivre les ondulations de l'opinion publique. De cette façon, leur jugement n'est jamais ar- riéré, et multiplie ses chances d'exactitude. Qu'un point noir se fjrme en Danemark, en Pologne, à Rome, aux États-Unis; presque aussitôt ils y sont et rapportent le renseignement précis. — A l'étranger, ils se font pré- senter aux hommes éminenls ou spéciaux, les invitent chez eux, les feuillettent et les dépouillent comme des volumes, notant souvent tout le détail de la conversation, et au retour communiquant le manuscrit aux gens de leur monde; j'ai lu de ces manuscrits, rien de plus in- structif. — A ces informations ils ajoutent la vue des choses. ITun d'eux va dans nos fermes, examine les en- grais, les machines, les bestiaux, fait provision de chiffres, et, au retour, imprime ou prononce une série de conférences sur l'état de l'agriculture en France. Celui-ci parcourt les manufactures de Paris, pendant que sa femme visites les écoles professionnelles. — Au-dessous des hommes d'État, presque tous les gens riches ou simplement aisés font de même. J'en sais qui, ayant plusieurs enfants et gagnant une douzaine de mille francs chaque année, prélèvent annuellement sur ce médiocre revenu un millier de francs pour une excur- sion. Pas un jeune homme de bonne famille qui ne fasse le tour du continent; toute éducation complète comporte des voyages et un séjour plus ou moins long à l'étranger En vacances, les avocats, les gens de loi, les professeurs s'abattent par centaines sur l'Allemagne. Beaucoup ne voient que les dehors des choses; un vase ne peut rece- voir au delà de sa capacité; maie tous rapportent quel- Î24 CHAPITRE CINQUIÈME. ques idées ou tout au moins des notions moins fausses o des préjugés moins grossiers. — ^Toutes ces informations réunies forment une opinion publique plus éclairée sur les grands sujets, moins incompétente en matière poli- tique, plus sensée, plus voisine du vrai, plus accessible au bon conseil. Par suite, l'homme d'État dont la clair- voyance a démêlé la bonne voie , est appuyé , encou- ragé. L'équipage acclame le capitaine ; souvent même Topinion va le chercher et le conduire au gouver- nail. Chose plus essentielle encore, une telle éducation est le plus sûr moyen de le former. Répandue sur toute la classe supérieure, elle tombe forcément sur les grands esprits comme sur les petits esprits de la classe. Si l'un d'eux est bien doué, il n'avorte pas, faute de la culture suffi- sante et appropriée ; il reçoit celle qui le développe, et son talent ou son génie atteint toute sa taille. Comme d'ailleurs sa situation, sa fortune et ses alliances Texemptent du trop long apprentissage et des petits tra- cas d'argent, il peut de bonne heure donner ses fruits. Tels le second Pitt, Canning, sir Robert Peel, lordPal- merston, aujourd'hui M. Gladstone et le jeune lord Stanley. Sans doute il est fâcheux que la richesse héré- ditaire et l'importance précoce aillent couronner injus- tement une classe entière, et, par suite, quelques co- quins, plusieurs brutes, et quantité de gens médiocres. Mais c'est à ce prix qu'on forme une élite. L'institution ressemble à un haras ; sur cent sujets, vous avez six bons coureurs; sur mille, un coureur de premier ordre. Songez que, sans chefs capables, un État ne peut pros- pérer, et qu'il y a telle occurrence oii, faute d'un grand homme, un État croule. Pouvez-vous payer trop cher LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVER>EMENT. ?25 une recrue certaine de chefs capables, et la chance fré- quente d'un grand homme d'État? Voyons la machine à PœuFre : t C'est nn Irait dis- tinctif de ce pays, dit VEdinburg Review^, et un trait dont nous sommes fiers, que nous conduisons nos af faires nous-mêmes et sans l'intervention de l'État, » Par exemple, en vingt et un ans, sur treize millions deux cent mille livres sterling dépensés pourTinstruclion publique, l'État n'en a donné que quatre millions deux cent mille livres ; le reste a été fourni par des souscrip- tions. — Les sociétés particulières fourmillent : sociétés pour le sauvetage des noyés, pour la conversion des juifs, pour la propagation de la Bible, pour l'avancement deîa science, pour la protection des animaux, pour la répression du vice, pour l'abolition des dîmes ecclé- siastiques, pour rendre les ouvriers propriétaires, pour leur bâtir de bonnes maisons, pour faire un fonds à leurs caisses d'épargne, pour l'émigration, pour la pro- pagation des connaissances économiques et sociales, pour le bon emploi du dimanche, contre l'ivrognerie, pour fonder une école d'institutrices, etc. Il suffit de se promener dans les rues et de feuilleter les journaux ou les revues, pour deviner la multitude et l'importance de ces institutions. — Mes amis me disent qu'elles sont » Juillet 1801. 226 CHAPITRE CINQUIÈME. presque toutes conduites avec sérieux et conscience. L'Anglais ne se détache pas des affaires publiques : ce sont ses affaires; il veut prendre part à leur gestion. Il ne vit pas à l'écart, il se croit tenu de contribuer d'une façon ou d'une autre au bien commun. De même, chez nous, un honnête homme ordinaire se croit tenu d'aller régulièrement à son bureau ou à son comptoir, d'y bien faire son inspection ou son travail : il perdrait sa propre estime, il se regarderait comme un drôle, et, qui pis est, comme un sot, s'il s'en remettait à autrui, s'il se laissait engager dans de mauvais pas, duper, voler par un mandataire. C... me conduit à un meeting pour l'éducation et la réforme des jeunes vagabonds. L'association entretient environ cent jeunes gens de treize à vingt ans, les uns ayantsubi des condamnations, les autres présentés par des parents très-pauvres, qui les font admettre pour les soustraire à la fréquentation des coquins et pour les em- pêcher de devenir voleurs. On les loge, on les habille, on les nourrit, on leur enseigne un métier (cordonnier, imprimeur fabricant de jouets, de petits meubles, etc.). Ceux de la seconde catégorie ont le privilège de former un orchestre d'instruments de cuivre, qui jouent dans la cour en attendant la cérémonie. — Figures ternes et peu agréables; costume particulier, gris et bleu; un pénitencier, même privé, même bien tenu, n'est jamais un lieu de plaisance. — L'établissement a été fondé par M. Bowyer, sorte de saint Vincent de Paul laïque; il porte ce titre : Préventive and reformatory Institu- tion, On quête auprès des personnes qui entrent, et on leur distribue une brochure fort instructive. J'y lis que « les frais d'entretien pour chaque jeune homme de Téta- LA SOCIÉTÉ ¥1 LB GOUVERNEMENT. 227 blissement sont en moyenne et environ de 17 livres st. par an, tandis que pour l'entretien de chaque criminel à la prison d'Halloway, ils égalent le traitement d'un vicaire (75 livres), et que les vols d'un filou de Londres ne sont guère évalués à moins de 300 livres st. par an. » — Conclusion : il est plus économique de payer ici pour le jeune vagabond que de le laisser croître dehors. — La charité anglaise s'autorise par des chiffres. Quinze d'entre eux partent aujourd'hui pour l'Aus- tralie, de leur propre choix; on paye leur voyage; la meeting d'aujourd'hui a pour occasion ce départ. Ils sont au milieu de l'assistance, sur trois bancs, et ils écoutent. Le comte de ***, membre de la Chambre haute et très-riche propriétaire, est président et ouvre la séance : air timide, petite voix aigre, grand col aigu, qui sort d'un habit mal fait ; il a plutôt la mine d'un boutiquier retiré que d'un grand seigneur. Après quelques phrases embarrassées, il lit plusieurs lettres fort convenables de jeunes gens sortis de l'institution. L'un deux, fendeur de bois dans la forêt vierge, croyait d'abord qu'il lui serait impossible de s'accoutumer à la solitude ; maintenant il travaille sans ennui du lever au coucher du soleil. Pourtant il ne peut parler à per- sonne, sauf un quart d'heure à la femme qui vient cha- quejour lui apporter ses provisions. Autre discours, celui d'un évèque orateur et qui en fait de pareils presque tous les jours : « Vous avez été nourris ici à l'abri des tentations, comme des plantes sous cloche (under the glass) : c'était pour laisser à vos bons instincts le temps de prendre racine. Maintenant vous allez être transplantés en pleine terre, livrés à vous-mêmes; il faut que vos racines s'attachent et vi- 228 CHAPITRE CINQUIEME. vent. Pour cela n'ayez pas confiance en vous, mais en Jésus-Christ, qui est votre seul ami, qui sera votre aide dans la solitude, parmi les tentations. » — Bon débit pa- ternel et grave, sans emphase ni mots d'auteur ; il pro- portionne son langage aux esprits qui l'écoutent. D'ail- leurs, la religion protestante est efficace ici ; la Bible de Robinson est toujours le çonnpagnon du squatter seul au milieu des bois déserts. Troisième discours parM. S...,membrede}aChanibrc des communes, qui s'adresse surtout à l'assistance. — En vingt-cinq années d'expérience, il a vérifié que la trans- plantation est très-salutaire, d'abord parce qu'elle sous- trait les jeunes gens à la contagion du mauvais exemple, ensuite et surtout parce qu'elle provoque Iç développement des qualités anglaises, énergie, habitude de compter sur soi, goût pour l'effort, activité, toutes inclinations qui, n'ayant pas de débouches sur le pavé de Londres , s'emploieraient à domicile contre la société et pour le mal, — Bon raisonnement, bien per- tinent, exempt de rhétorique; cela est rare en France. — Il finit en proposant des remercîments à l'évêque, et toute l'assistance, les dames, les jeunes filles elles- mêmes, lèvent la main pour voter les remercîments. De là nous allons visiter une ragged school. C'est un grand bâtiment en briques dont les salles sont bien aérées et bien tenues ; je les compare tout bas aux chambres étroites d'une école correspondante à Paris *. Par malheur celles-ci sont vides, les enfants ont congé aujourd'hui, et l'ami qui me guide est oldigé de me quitter. « Cela ne fait rien . me dit-il , il y a une * ëcqIq des frères, près de Notre-Dame, par exemple. LA SOCIETE ET LE GOUVERNEMENT. 229 autre ragged schcol près d'ici, dans Brook-street, allez la voir. — «Tout seul, sans être présenté? — Par- faitement, et on sera très -poli. » — J'y vais, et en effet un gentleman qui allait sortir me fait entrer, me présente âumastet^ et me conduit dans tout rétablisse- ment, qui est fort complet, et, outre une école, renferme une crèche, un asile, des ateliers, et, à l'étage supérieur, des dortoirs pour les plus grands. Pendant le jour, les lits sont relevés contre la muraille : pendant la nuit, au moyen d'un mécanisme trop long à expliquer, ils peu- vent être isolés et surveillés exactement. Dans les ateliers, les jeunes garçons travaillent à des ouvrages de vannerie, à la confection de petits modèles en bois pour les écoles de dessin ; on les fait chanter, emboîter le pas, défiler devant moi. Certainement on a raison de les occuper et de les instruire; cai leurs figu- res sont inquiétantes et semblables à toutes celles des jeunes détenus. — La grande salle des très-jeunes en- fants est presque pleine et pourtant n'a pas de mauvaise odeur. Presque tous ont des souliers, et ils ne sont pas trop déguenillés. Plusieurs petites filles tiennent dans leurs bras un bébé à la mamelle. Les plus habiles et les plfiR dociles de la troupe sont les moniteurs des autres; à ceux-là on donne quelques pence par semaine. A tous et à toutes on apprend à lire, à écrire, à compter, à chanter, à faire l'exercice. La maîtresse enseigne aux filles la couture ; c'est une jeune et jolie fille, pleine d'entrain, de bonne humeur, dont la mine joyeuse et les façons cordiales sont excellentes en pareil lieu ; elle gagne douze shillings par semaine, et le master vingt- cinq. — A mon sens, un pareil établissement, surtout dans un quartier pauvre, est un appareil de désinfection 230 CHAPITRE CINQUIÈME. morale; en effet, d'aprè»? les documents, à Londres, le nombre des délinquants adolescents, qui était de 10,194 en 1856, est tombé à 7,850 en 1 866. — On compte vingt- cinq mille enfants dans les ragged schools de Londres, trois cent mille dans celles de toute l'Angleterre. Trois d'entre elles seulement sont aidées par le gouverne- ment ; toutes les autres sont entièrement défrayées par les particuliers. Ils sentent que Técole, comme la po- lice, et mieux que la police, contribue à la sécurité de la rue. Conversations le soir sur les diverses sociétés analo- gues : on m'en cite trop, j'en nomme seulement quel- ques-unes. — On vient de fonder un établissement, une sorte de club, oii les gouvernantes, les dames bien fa- mées, bien vériflées par de bons certificats, peuvent trouver, quand elles viennent à Londres pour leurs em- plettes ou leurs leçons, un dîner, du feu, une biblio- thèque, du thé, des personnes de leur connaissance. — Autre établissement privé contenant environ quatre- vingts jeunes femmes pauvres ; c'est pour les soustraire aux tentations ; on leur fournit du travail, et d'ailleurs la vie en commun est moins chère. Les frais pour chacune d'elles sont d'environ dix livres sterling par an. — So- ciété pour vendre les Bibles; on les vend au lieu de les donner, parce que, données, elles seraient méprisées. Les dames de Tassociation, étant trop loin du peuple, n'a- vaient pas de prise sur lui ; elles ont imaginé des inter- médiaires, des femmes pauvres, honnêtes, zélées, qui se font leurs commissionnaires, colportent la Bible dans les plus mauvais quartiers, se lient avec les femmes d'ouvriers, les réunissent le soir dans une chambre, leur enseignent la couture, le ménage, etc. En ce moment, U Î^OCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 231 il y a cent de ces Bible-women en fonctions ; Tune d'elles, l'an dernier, a vendu 419 Bibles et 501 Nouveaux Tes- taments. — Associations de tempérance; il y en a dans toute l'Angleterre. J'ai vu ces jours-ci, dans la rue, des jeunes femmes qui appartenaient à ces sociétés ; il y en avait dix voitures; elles allaient à un meeting. E^les s'engagent à ne jamais goûter de spiritueux ; quelques- unes par scrupule ont refusé de prendre la potion pres- crite par le médecin ou même le vin de l'eucharistie. Une affiche porte que la Total abstinence Association tiendra son meeting à tel endroit et donne le programme de la fête : plusieurs orchestres, thé à quatre heures, promenade dans le parc, exposition d'une collection de lapis, service divin dans la jolie église, discours des principaux sociétaires, entrée à prix réduit pour les membres de toutes les associations de tempérance. Ce mélange saugrenu de motifs et d'attractions disparates est bien anglais. — Beaucoup de ces sociétés correspon- dent ou même s*associent; par exemple, la plupart des mechanic'sinstitutes (écoles industrielles) et des ragged schools GC rattachent à quelque caisse d'épargne ; c'est pour enseigner l'épargne et ses avantages aux enfants et aux jeunes gens. — Quand une de ces sociétés est con- sidérable, elle a son journal, sa revue ou magazine, ses publications spéciales : telle l'association Wesleyenne, l'union des Ragged schools^ la société pour la pro- pagation de la science sociale, la grande société qui multiplie et répand les Bibles, etc. — Je ne parle pas des ligues qui ont pour objet quelque réforme légale et qui sont transitoires comme leur objet : la plus célèbre est celle qui se proposait l'abolition du droit d'entrée sur les céréales (anti-corn-law) et dont Cobden fut le chef. 232 CHAPITRE QNQUIÈME. On en trouvera le détail dans les œuvres de notre Bas- liat: souscriptions énormes, meetings, orateurs ambu- lants, conférences publiques, petits traités populaires, gros ouvrages savants, propagande universelle et inces- sante , la machine est admirable pour soulever et dé- placer l'opinion. — Ici, qu'un homme ait une bonne idée ; il la communique à ses amis; plusieurs de ceux- ci la trouvent bonne. TouB ensemble fournissent de l'ar- gent, la publient, appellent autour d'elle des sympa- thies et des souscriptions. Les sympathies et les souscriptions arrivent, la publicité augmente. La boule de neige va grossissant, heurte à la porte du parlement, Tentre-bâille et tinit par l'ouvrir ou l'enfoncer* Voilà le mécanisme des réformes ; c'est ainsi qu'on iait soi-même ses affaires, et il faut se dire que, sur tout le sol de l'An- gleterre, il y a des pelotes de neige en train de devenir boules. Beaucoup se brisent l'une contre l'autre, ou se fondent en chemin ; mais, de leurs débris, il s'en forme toujours de nouvelles, et c'est un beau spectacle que celui des fourmilières humaines obstinées à les pousser. Pour expliquer ce zèle, nous trouvons les raisons sui- vantes : 1" L'Anglais a besoin d'agir; quand il a fait ses affaires, il lui reste un surplus d'énergie qui se dépense dnnsles affaires publiques. D'ailleurs, beaucoup de per- sonnes, étant indépendantes et de loisir, n'ont pas d'autre débouché ; c'est ce même besoin d'action qui produit leurs voyages et quantité d'entreprises pénibles ; par exemple, miss Nightingale n'était point dévote ni mystique à la façon d'une sœur de Chanté, quand elle est venue organiser les hôpitaux de Crimée ; pour tout ressort, elle avait l'idée de l'humanité et une âme très- active. 2° L'Anglais est riche, et, en outre, quand il se LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 255 prémunit contre l'avenir, c'est d'une autre façon que le Français, par des dépenses, non par des économies. Par exemple, il aime mieux laisser moins à ses enfants et les mieux élever; il consent à travailler chaque jour une heure de plus pour ne pas se priver d'un voyage. Par le même motif, il peut donner et donne volontiers une portion de son temps et de son argent pour conso- lider et améliorer la société qui l'abrite et abritera sa postérité. Un homme qui eptend bien ses intérêts en- tretient les toits de la grande maison publique aussi soigneusement que ceux de sa petite maison privée. y Par tradition, antiquité du selfgovernment^ diffusion des connaissances économiques. L'Anglais est habitué à voir de loin dans les matières politiques et sociales , il sait les inconvénients d'un toit non réparé, l'effet des mfiltrations, le danger d'une charpente pourrie. Comme il est sensé, réfléchi, docile aux raisonnements raison- nables, il inspecte tous les matins ses chevrons et ses tuiles, et paye sans difficulté le couvreur. 4" Il peut, sans s'ennuyer, faire toutes les choses ennuyeuses, as- sister à «03 meetings, examiner des comptes, etc. Il a moins besoin d'amusement que le Français. Visite à Saint-Bartholemew's Hospital. 40,000 livres sterling de revenu , outre les dons des particuliers. Quantité d'autres hôpitaux portent ce titre : « Entreten u par les souscriptions particulières* » — Le conseil se réunit une fois par semaine ; le trésorier, si charge d'ouvragC) n'est pas payé. Six cents malades; on pour- rait en mettre huit cents. L'édifice est très-vaste et ren- ferme une bibliothèque, des collections, un musée ana- tomique. Le jeune médecin qui me conduit et qui a vécu en France, me dit qu'ici un étudiant peut toute la jour- 234 CHAPITBE CINQUIÈME. née voir les malades, et que chez nous, s'il n'est pas in- terne ou externe, il ne les visite plus, passé dix heures du matin. — Les lits sont séparés par un intervalle de cinq ou six pas et beaucoup plus espacés qu'en France. — Parfaite propreté; tout me semble très -bien monté et mené ; cuisine énorme, où tout est cuit au gaz ; vaste salle arrangée en garde-manger pour la viande. — Ou- tre les infirmières, il y a des nurses qui les surveillent, elles-mêmes anciennes infirmières, toutes en général d'âge mûr et respectables ; elles ne veillent pas. Quinze à vingt shillings par semaine ; non nourries. On se loue d'elles comme de nos sœurs de Charité ; ainsi la conscience laïque peut remplacer la ferveur religieuse. Beaucoup de fractures et quantité d'appareils très- ingénieux pour maintenir le membre, pour le soutenir aéré, lui permettre certains mouvements sans nuire à la formation du cal. Mais surtout, quantité de coxalgies, névroses, scrofules attribués à des vices du sang, à la mauvaise nourriture, à l'appauvrissement de la sub- stance humaine. Les figures blêmes, délabrées, usées, sont lamentables. — Mon jeune médecin admet que l'excès du travail et du gin en Angleterre multiplie énormé- ment les imbéciles et les fous. Les malades ne songent pas ici à se racheter de la dissection, ce qui est leur grande préoccupation chez nous; on leur cache l'usage qu'on fait des corps ; d'ailleurs ils sont hébétés, éteints. De même, les filles de la rue ; l'àme d'un Français est plus élastique et garde plus longtemps son ressort. Mon médecin me remet aux mains d'un clergyman de ses amis, philanthrope et homme instruit, qui me conduit au workhouse de Saint-Luke. Tout le monde sait qu*un workhouse est un asile qui tient un peu de LA SOCIETE ET LE GOUVERNEMENT. 235 la prison : joint à la taxe des pauvres, il forme l'un des traits distinctifs de la constitution anglaise. C'est un principe anglais que les indigents, en aliénant leur li- i)erté, ont droit à la nourriture. La société les défraye, mais les enferme et les emploie. Comme cette condition leur répugne, ils n'entrent que le moins possible. 6'elui-ci contient en ce moment cinq à six cents V ieillards, enfants abandonnés ou sans ressources, hom- mes et femmes sans ouvrage. Cette dernière classe est la moins nombreuse , trente *ou quarante femmes et une douzaine d'hommes ; en hiver, elle le sera bien davantage. En outre, rétablissement donne des secours au dehors et à domicile ; cette semaine, il a secouru aussi 1,011 personnes. Au dedans, la dépense par tête est de trois ou quatre shillings par semaine. Nous parcourons soixante à quatre-vingts salles , chambres et compartiments: buanderie, brasserie, bou- langerie ; ateliers de menuiserie, de chaussures, d'effi- lage du chanvre, crèches pour les tout petits enfants, écoles pour les filles, salles des vieillards, salles des vieilles, salles des femmes malades, salles des accou- chées, salles des hommes malades, des enfants malades, des aliénés ; dortoirs, réfectoires, parloirs, prome- noirs, etc. Tout cela est suffisamment propre et sain , mais il paraît que d'autres workhouses seraient des spé- cimens beaucoup pins beaux. — Les enfants chantent faux, mais semblent bien portants. Quant aux fous, !ux malades, aux vieillards, je les trouve, comme tou- ours, plus usés qu'en Italie ou en France ; la guenille humaine est plus lamentable en Hollande, en Allema- gne, en Angleterre que dans les pays latins. Pourtant je les crois assez bien soignés : trois repas par iour ; 236 CHAPITRE MNQUIÈMB. viande trois fois par semaine, et tous les jours aux ma- lades ; pain excellent ; la cuisine et les provisions ont un apparence confortable. On change les draps tous les quinze jours. Les salles sont aérées, et il y a du feu dans chacune d'elles. Les vieillards ont du thé, du sucre, quelques journaux. Çà et là on voit un livre d'histoire nalurelle, de piété ou de morale, le Magazine de Chambers,une Bible, et, sur les murs, des sentences de l'Écriture. Détail touchant, sur la table est un pot de fleurs nouvelles. ^ Mais il faudrait ici un homme spécial qui ait le temps de s'arrêter, et je ne suis qu'un curieux qui passe. J'en vois pourtant assez pour sentir combien cette société s'occupe de ses pauvres. A pro- pos des Workiiouses et des institutions utiles, l'esprit public est toujours en éveil, par les associations colla- térales, par les journaux et les revues, et même parles romans, qui deviennent alors des résumés d'enquêtes et des moyens de vulgarisation. J'en ai lu sur les prisons et la vie des détenus; tout cela sert. Par exemple, la semaine dernière, on m'a montré Pentonville, prison d'épreuve (prohation), où les condamnés restent neuf mois avant d'être déportés, et, selon leur conduite plus ou moins bonne, obtiennent une réduction de peine plus ou moins forte. C'est une admirable ruche en fer, si ingénieusement construite et distribuée, qu'on pour- rait la présenter dans une exposition parmi les machi- nes modèles. Cette après-midi, j'ai des billets pour la revue des volontaires, autre institution spontanée, libre, et fondée sur l'amour et l'intelligence du bien public — « En cas d'invasion, l'Angleterre n'aurait pas assez de soldats. Fournissons-lui des soldats, à savoir nous-mêmes, et LÀ SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 237 des soldats équipés, enrégiraentés, exercés. » — Surce rai- sonnement, ils se sont enrôlés, habillés, armés à leurs propres frais, sans intervention, ni aide du pouvoir central : en six mois cent trente mille, et ils compteni qu'ils seront deux cent mille. Un peintre et un avocat de mes amis sont, l'un soldat, l'autre capitaine ; en moyenne, ils fontrexercice une heure et demie chaque jour. Depuis quelque temps, outre une heure et demie le matin, c'est trois heures dî.ns l'après-midi pour se préparer à la grande revue. Souvent ils sont mouillés, mais ils plaisantent de leurs fatigues. Un officier de Crimée, que je connais, dit qu'ils sont déjà assez in- struits pour entrer en campagne. Les souscriptions par- ticulières ont afflué ; les grands aident les petits; le duc de .... vient d'envoyer à la revue, par train express, 2,000 de ses mineurs. Presque tous les jeunes gens ri- ches ou aisés se sont inscrits ; leur club porte ce titre : For hearth and home^ et les dames les encouragent. C'est dans Hyde-Park que le défilé se déroule. Une immense estrade encadre l'enceinte ; alentour , les fenêtres des maisons regorgent de monde ; les toits eux-mêmes sont couverts ; les gamins ont grimpé aux arbres et s'y tiennent par grappes en chan- tant d'une voix aigre. Les superbes gardes du corps font la haie, et la reine en calèche est saluée de hurrahs formidables. A perte de vue les uniformes rouges se détachent sur la verdure, et voici enfin la longue ligne grisâtre de la nouvelle milice. Autant (|uc j'en puis ju- ger, ils manœuvrent bien; à tout le moins, ils sont équipés d'une façon pratique, sans luxe ou pompons, non pour paraître, mais pour agir. — Ce qre cette institution a provoqué de réunions, de raisonnements, 258 CHAPITRE CINQUIÈME. d'enquêtes, de lettres publiques dans les journaux, on ne saurait le dire ; il est clair pour moi que le self-go- vernment, entre autres avantages, aie privilège de met- Ire en jeu à chaque instant toutes les facultés pensantes de la nation. Plus je m'informe et plus je réfléchis, plus il me sem- ble que ce gouvernement a pour ressorts, non telles ou telles institutions, mais certains sentiments très-éner- giques et très-répandus. S'il est solide et se soutient, c'est que le respect est universel et profond pour plu- sieurs choses. S'il est actif et avance, c'est que, ces cho- ses exceptées, tout le reste est livré à la discussion, ao contrôle, à l'initiative des individus. Un de mes amis a connu Vincent, ouvrier imprimeur, que les Trades-Unions envoyaient aux élections pour haranguer le peuple. Vincent résumait ainsi ses expédi- tions oratoires, m Je puis dire tout ce qui me passe par la tête, attaquer n'importe qui et n'importe quoi, sauf la reine et le christianisme ; si je parlais contre eux, mon pubhcme jetterait des pierres. » — Outre ces deux sanctuaires inviolables, le respect public couvre, quoi- que à un degré moindre, les deux grands édifices dont ils sont le centre. On respecte le christianisme, et aussi l'Eglise, le clergé, le pasteur. On respecte la reine, et aussi la constitution, la hiérarchie, le nobleman, le gen- tleman.— Sans doute, beaucoup d'ouvriers sontsm4/an«- LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 239 tes. imbus dedoctrlne^ analogues à celles de M. Comte, aigris par Tinégalilé monstrueuse des profits et des for- tunes. Mais, en somme, la nation est conservatrice, et se prête aux réformes sans se livrer aux révolu- tions. Les classes ne sont pas divisées entre elles comme en France ; nul coup de main n'est à craindre, ni par en haut du côté du trône, ni par en bas du côté de la rue ; il n'y a pas de systèmes disponibles ex de rechange qu'on songe à mettre à la place du système existant. Sur l'ensemble on est d'accord , et devant la loi chacun s'incline. — Entre cent exemples à l'appui, j'en citerai deux aux deux bouts de l'échelle. La reine et le prince Albert s'enferment dans leur rôle de monarques constitution- nels, et ne songent jamais à le dépasser ; ils consentent à n'être que de simples modérateurs, à suivre la direc- tion du parlement et de l'opinion. Ils n'ont pas de parti au parlement ; ils n'intriguent jamais contre un minis- tre, même contre celui dont la personne ou les idées leur sont désagréables; ils l'acceptent loyalement et jusqu'au bout. — D'autre part, voici une scène de rue que me conte un de mes amis venu de Manchester. Une lille en colère avait jeté une pierre dans un carreau ; un policem:m arrive, la prend tout doucement par le bras, et l'engage à le suivre au poste . x Allons, venez, ne laites pas de résistance, vous n'aurez qu'une nuit de prison. »Elle refuse, s'assoit sur le pavé, puis se cou- che en disant : « Traînez-moi, si vous voulez. » Attrou- pement; toutes ses camarades arrivent et l'exhortent : « Allons, Mary, ma fille, ne fais pas la mauvaise tête; va avec lui , tu as eu tort. » Le policeman appelle ses compagnons; on emmène Mary ; point de tumulte ni de 240 CHAPITRE CINQUIÈME. cris, personne ne résiste ; on sent qu'il est raisonnable d'obéir à la loi. — Mon ami ajoute qu'ici, lorsqu'un homme arrêté se débat, les assistants s'informent, et que, s'ils trouvent le policemen dans son droit, ils lui prêtent main-forte. — De même, en cas de troubles, toutes les classes fournissent des constables volontaires. — En somme, ils appuient leur gouvernement, et nous subissons le nôtre. Un établissement si bien assis peut supporter les atta- ques ; des discours, des meetings, des ligues ne le ren- verseront pas. Par suite, la critique a droit d'être inces- sante, énergique et même violente. La solidité de la constitution autorise la pleine liberté du contrôle. En effet, ce contrôle est exercé sans interruption et sans ménagement ; pas une question intérieure ou extérieure qui ne soit traitée à fond dans cinquante articles, ma- niée et retournée en tous les sens, avec une force de rai- sonnement et une abondance de documents qu'on ne peut s'empêcher d'admirer. Pour en juger, il faudrait lire pendant quelques mois les principaux journaux, le Timrs^ \eSaturdayRevieiVy le Daily News^ le Standard^ et la portion politique ou économique des grands trimestriels. Très-souvent ils atteignent à la haute éloquence : bon sens et raison vi- rile, renseignements complets, vérifiés et puisés aux meilleures sources, franchise entière poussée jusqu'à la rudesse, ton hautain et dur de la conviction militante, ironie froide et prolongée, véhémence de la passion concentrée et réfléchie ; l'indignation et le mépris cou- lent de source et à pleins bords; une pareille polémique chez nous aboutirait infailiibleraent à des duels et à des émeutes. — Ici, la froideur du tempérament émoiisse LA SOCIÉTÉ ET LE GOOVERNEMENT. 241 l'impression trop vive. Il est admis que l'invective, même personnelle, n'atteint point un homme politique, et qu'on ne se bat pas pour une feuille de papier noirci, fl est reconnu que la clameur et le tocsin de la presse n'aboutissent jamais à une prise d'armes, mais seule- ment à des meetings, à des protestations, à des pétitions. Le jour de mon arrivée à Londres, je voyais dans les rues des hommes-affiches qui portaient écrits par devant et par derrière les mots suivants': « Énorme usurpation des droits du peuple I Les lords inscrivent au budget quatre cent cinquante mille livres sterling d'impôt sans le consentement de la nation ! (Ils venaient de faire cette addition en rectifiant le budget voté par les Communes.) Compatriotes, une pétition I » — Quelques jours après, étant dans un quartier éloigné, à Clerken- well, je lis, dans le journal de l'endroit, l'annonce d'un meeting à ce sujet. — Rien de plus ; mais ce franc par- ler et ces perpétuelles réunions publiques suffisent. On peut dire que, par les journaux et par les meetings, un grand parlement universel et beaucoup de petits parle- ments disséminés sur tout le pays, [iréparent, contrô- lent et achèvent la besogne des deux Chambres. NousallonsàParliament-House ; quoique l'architecture répète incessammentunmotifassez pauvre et netémoigne pas d'une grande invention, elle a le mérite de n'être pas grecque et du Midi ; elle est gothique, accommodée au cli mat, aux besoins de l'œil. Le palais se réfléchit magni- fiquement dans la rivière luisante ; de loin, son campa- nile, la légion de ses aiguilles et de ses dentelures se profilent vaguement dans la brume. Les lignes élancées et toi*dues, les nervures compliquées, les trèfles et les rosaces diversifient l'énorme masse qui couvre quatre le 212 CHAPITRE CINQUIFXE. acres, et laissent approcher de l'esprit l'idée d'unn forêt enchevêtrée. A défaut de génie, les architectes ont eu du bon sens : ils se sont souvenus des hôtels de ville flamands, des hautes salles capitulaires, seules capables, par la variété, par Télégance, par l'audace, par la déli- catesse et la multiplicité de leurs formes, de contenter des âmes du Nord et des âmes modernes. -^ Une des salles, Westminster-hall, qui sert aux grands procès po- litiques, est immense et de la première beauté : ilO pieds de haut, 290 de long, 68 de large ; la charpente ouvragée qui surplombe et porte la voûte date, dit-on, du onzième siècle. — Dans toutes les autres pièces, des boiseries sculptées hautes de huit pieds posent sur les murs leur revêtement fauve : au-dessus sont des cuirs dorés, des tentures rouges et brunes, des vitraux de couleur; du plafond descendent les lampes suspendues à leurs chaînes luisantes... L'effet d'ensemble est riche et grave ; faute de soleil et de lumière, ils ont, comme Rembrandt, recours à la couleur, au contraste des sail- lies éclairées et des enfoncements sombres, à la force des tons rouges et noirs, aux luisants des cuirs et des boiseries, aux vitraux qui violentent et diversifient le jour. Belle salle de séance pour les lords, confortable e bien appropriée à son objet. Fauteuils en cuir rouge, boiseries foncées et fouillées, dorures gothiques en or fauve; il en reste une impression d'opulence sérieuse. Les membres assistants ne sont pas nombreux; on me dit que parfois ils sont cinq ou six ; sauf les grandes occa- sions politiques, ils s'absentent; d'ailleurs, la dis^cussioû est le plus souvent inutile, chaque vote étant connu d'a- vance. — On me nomme les principaux, et j'entends citer LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT âlS dès fortunes énormes ; les plus grosses sont de 300,000 livres st. par art. Le duc de Bedford a 220,000 livres st. de revenu en terres ; le duc de Richmond 300,000 acreâ d'un seul tenant ; le marquis de Westminster, proprié- taire d'un quartierde Londres, aura un million sterling dé revenu àla fin de ses baux àlong terme. Le marquis de Bre- dalbane peut faire, dit-on, trente-trois lieues à cheval en ligne droite sans sortir de ses terres ; le duc de Sutherland possède tout le comté de ce nom au nord de l'Ecosse. Trois évêques en surplis blanc siègent à leurs places. Mais les dehors de l'assemblée ne sont guère imposants . Un lord a la figure d'une vieille machine diplomatique, un autre, celle d'un bibliothécaire aimable et usé; le ministre qui se lève semble un avoué iûtelligent. Quel- ques jeunes pairs sont des élégants et portent une raie au milieu de la tête ; d'autres, immensément barbusj font pensera des commis voyageurs. Seul lord C... à la physionomie fatiguée, pénétrante et fine d'un artiste. Leurs façons sont très-simples , on dirait des bourgeois à leur club ; ils gardent sur la tête leurs longs chapeaux en tuyau de poêle, parlent de leur place, sans fracas, d'un tonde conversation. — Ce manque d'apprêt est ex- cellent : un uniforme brodé, comme celui dé nos séna-» teurs ou de nos pairs, est une pompe et une surcharge qui, du dehors, pèsent sur le dedans et rendent la pensée officielle comme l'apparence. Ceux-ci font des affaires et non des phrases. A la Chambre des communes, de dix heures à minuit. Le sans-gêne est encore plus grand ; salle Comble, et tous ont le chapeau sur la tête; quelques-uns le portent très en arrière et enfoncé. Plusieurs sont en chapeau gris, pantalon et jaquette de fantaisie, renversés demi- 244 CHAPITRE CINQUIEME. couchés sur leur banc, l'un d'eux tout à fait vautré sur le sien, et deux ou trois assez débraillés. Ils entrent, sortent, causent d'un air ennuyé et sans façons; certai- nement un club où l'on se tiendrait ainsi serait médio- crement respectable. On me montre les ministres, lord Palmerston , M. Milner Gibson, lord John Russell, M. Wood secré- taire de la guerre, M. Gladstone. A côté de nous, dans la galerie, viennent s'asseoir plusieurs lords de la Cham- bre haute, un jeune duc immensément riche, tous mal cravatés, et lui en paletot râpé. Le silence se fait au- dessous de nous. Les députés, serrés sur des banquettes, n'ont pas même de table pour écrire. Ils prennent des notes sur leurs genoux,' boivent un verre d'eau qu'ils déposent ensuite à la place où ils étaient assis. Chacun parle debout à sa place, d'un ton naturel et avec peu de gestes. — Certainement une salle ainsi disposée et telle- ment étroite est incommode et même malsaine, trop chaude en été et pour des séances de nuit; un homme doit s'y user vite. Mais cette simplicité indique des gens d'affaires qui suppriment le cérémonial pour expédier la besogne. Au contraire, une tribune exhaussée, isolée comme celle de notre Corps législatif, pousse à l'élo- quence théâtrale. Il s'agit aujourd'hui de l'empiétement des lords qui ont voté un bill de finances sans l'assentiment des Com- munes; la séance est, dit-on, une des plus importantes de l'année la Chambre est au complet et attentive. Après M. Seymour, M. Horsman se lève. Prononciation très -distincte, ton parfaitement juste et convamcu, éner- gie sans emphase. Sa thèse est que les lords ne sont pas un corps de simples privilégiés; quoique non élus, ils LA SOCIÉTÉ ET LE GOUVERNEMENT. 245 représentent le peuple. Ce sont des country-gentlemen, comme les autres, ayant des terres et des valeurs indus- trielles comme les autres, les mêmes intérêts, la même éducation, les mêmes idées, partant aussi bien placés qu'eux pour décider des intérêts communs. L'élection n'est qu'un des moyens de désigner les représentants de la nation ; il y en a d'autres, par exemple la possession de telle dignité, ce qui est le cas des évêques, l'héré- dité, ce qui est le cas de la reiiie et des lords laïques. D'ailleurs, depuis 1832, les Communes ont une prépon- dérance marquée ; il faut un second corps qui les con- trôle, sans quoi on tombe dans la démocratie pure, etc. — Un peu long, il se répète; pourtant il fait impres- sion; on crie : a Écoutez ! écoutez! » presque à chaque phrase. — Après lui, et dans le sens inverse, parle M. Ëright, orateur accompli. — Mais j'ai vu trop de choses tous ces jours-ci ; mes nerfs ne sont pas aussi ré- sistants que ceux d'un député, et je quitte la Chambre. Comment y entrent-ils? B..., qui a une place considé- rable dans le gouvernement, avoue néanmoins que la mécanique des élections est grossière, souvent sale. Le candidat loue un hôtel ou une auberge, y tient table ou- verte, le pavoise, paye à boire, fait amener les électeurs en voiture, soudoie des musiciens, des braillards, des entrepreneurs d'élections, des orateurs qui vont parler pour lui dans les tavernes, parfois des gens qui font le coup de poing et jettent des pommes à l'adversaire. La scène est tapageuse, souvent brutale ; le taureau popu- laire se sent à demi làclié. — 11 est admis qu'une élec- tion est coûteuse; le parlement tolère certaines dé- penses, et ne juge pas qu'il y ait corruption lorsqu'elles restent en deçà d'un certain chiffre, quatre ou cinq 246 CHAPITRE CINQUIÈME. cents livres. A cet effet, un parti peut réunir des fonds ; on me cite le duc de Buccleugh, qui, une fois, envoya pour les dépenses électorales de son parti quarante mille livres sterling. Mais, par délaies dépenses autori- lées, il y en a de bien plus grandes. On estime qu'une élection coûte souvent quatre, cinq, six mille livres ster- ling, et davantage. Pour que l'électeur se dérange et vienne voler, il faut lui donner quelque chose de posi- tif, une place, une promesse de place, plusieurs bons dîners, de Taie eldu vin à profusion, parfois de l'argent comptant,— Enquête faite, on a trouvé que M. Leathan, à Wackefield, avait payé un vote trente livres, et un autre vote, quarante livres; un troisième électeur, vou- lant déguiser son marché, lui avait vendu quarante li^ vres une brosse à cheveux valant trois shillings. Les dé» penses officielles de cette élection étaient de 461 livres, et les secrètes de 5,700. Dans une autre élection, l'agent électoral, assis dans une première chambre, recevait les électeurs, conve- nait du prix, et les faisait passer dans une autre pièce où un second agent leur comptait la somme dite ; la convention et le payement étant ainsi séparés, chaque agent pouvait déclarer qu'il n'avait point fait l'opération bilatérale appelée marché. — Mais les peintres seuls savent donner le détail vivant ; à ce sujet, lisez l'histoire de deux élections, l'une chez Thackeray dans les Newco- n(eSj l'autre chez Eliot dans Félix Holt the Radiml. — ^Au total, rinfluence locale est le grand ressort, et se fonde principalement sur la possession du sol et sur la richesse, sur l'ancienneté de la résidence et de la fa- mille, sur l'étendue du patronage exerce, sur la noto- riété et la position sociale du candidat. D'après tout ce LA SOCIÉTÉ ET Lfc GOUVERNEMENT. 247 que j'ai vu de la classe supérieure, il me semble qu'ici ces racines sont bonnes, saines, vivaces, en dépit de la boue et des vers parmi lesquels elles plongent comme toute plante humaine, et quoiqu'il faille encore beau- coup de drainages pour épurer la boue, beaucoup de surveillance pour détruire les vers. It Works well : la machine fonctionne bien. Elle ne craque pas, elle ne menace pas de craquer. Elle agit, et, en outre, elle s'accommode au temps, elle réforme ses rouages. Bien plus, à la façon dont elle agit, on la sent capable de renouvellements profonds. Elle pourra plus tard comporter peut-être l'extension indéfinie du droit de suffrage , la diminution de la prérogative des lords, la suppression du monopole de l'Église, tout cela sans explosion ni dislocation, par une adaptation gra- duelle et ménagée des anciennes pièces aux nouveaux usages. Les classes gouvernantes s'informent, elles se tiennent au courant, elles jettent à chaque instant leur sonde pour mesurer la force et démêler la direction des eaux populaires , elles ont le sentiment exact du néces- saire et du possible. — J'assistais dernièrement à une séance d'un comité de la Chambre : il s'agissait de sa- voir si le British Muséum, qui est à la fois une biblio- thèque, un musée et un cabinet d'histoire naturelle, resterait tel qu'il est, ou si on transporterait une partie de ses collections dans un autre local. Sept ou huit dé- putés sont devant une table dans une haute salle oîi le public peut entrer. Us interrogent des hommes spé- ciaux, d'abord un secrétaire naturaliste, puis Farchitecte de la couronne, puis le directeur de Kensington Mu- séum, d'autres encore ; cependant ils prennent des no- tes. Ton imi, modéré, parfois sourires ; on dirait d'une 348 CHAPITRE CINQUIEME. conversation instructive ; en effet , ce n'est pas autre chose. Les questions sont infiniment minutieuses et pré- cises, sur la façon de disposer les collections d'animaux, sur le nombre des spécimens possédés, sur l'avantage de montrer ensemble le mâle , la femelle et les petits, sur le cliiffre des visiteurs, sur leur âge et leur condi- tion, sur les jours de leur plus grande affluence, sur le nombre de pieds carrés contenus dans l'édifice, sur sa distribution intérieure, etc. Voilà comme on s'instruit, par enquête et contre-enquête , avec chiffres, détails, certitude, acquisition de documents positifs et applica- bles. — Ces jours-ci, lord Stanley a fait un discours sur l'Inde, conçu dans le même esprit , tout fondé sur les renseignements et jugements des généraux et adminis- trateurs du pays, cités textuellement, en sorte que ce discours résumait Texpérience de trente ou quarante vies éminentes et compétentes. — Quel guide et quel correctif que l'expérience 1 que de bon sens il faut pour ne se fier qu'à ellel que d'art et de soin pour la faire, la répéter, la préciser, la rectifier, l'appliquer juste? Et que nous sommes loin de la bonne éducation poli- tique I CHAPITRE V' PROMENADES DANS LONDRES Un m'a fait menil)re de l'Athoncciim-CInl) pour un mois. C'est un grand rendez-vous, tort choisi, bien situé, où l'on peut dîner et Jire^ presque un palais, entouré de palais semblables, et qui rappelle ceux de notre place Louis XV. Péristyle, vue sur un parc, très- hautes salles, domestiques en culotte courte, nombreux, empressés, silencieux, toutes les recherches du luxe bien entendu et moderne. Bibliottieque de quarante mille volumes, superbe salle de lecture : toutes les revues en toutes les langues, toutes les brochures nou- velles, fauteuils roulnnts, exquis pour Thiver et l'été; le soir, des étoiles lumineuses très-douces s'allument au plafond et jettent une vague clarté sur les boiseries sombres. Tous les besoins sont prévenus, tous les sens sofft cnressés par les mille petites attentions d'une pré- voyance ingénieuse, universelle et exacte. — En face estun autre rendez-vous tout pareil, le Travellers-Club. Comme ils savent organiser le bien-être! — Je lisais 250 CHAPITRE SIXIÈME. hier soir, à VAthenœum un Essai de Macaulay, qui nomme Galilée, Locke et Bentham comme les trois au- teurs des plus grandes idées modernes; au lieu de grandes, mettez fructueuses, et le paradoxe devient une vérité manifeste. C'est par le recours à Texpérience, c'est par le goût du fait et de l'observation minutieuse, c'est par l'avènement et le règne de l'induction que l'homme a pu maîtriser la nature, réformer la société, améliorer sa condition, ajuster les choses à ses besoins, édifier une société, des institutions, des chefs-d'œuvre de bel arrangement et de savant confortable comme celui dont je jouis en ce moment. Lettres d'introduction et caries d'entrée au British Musaeum. — Je ne parlerai pas des marbres grecs, des desseins originaux italiens, non plus que de la National Gallery, de la galerie d'Hamptoncourt, des tableaux de Buckingham-Palace, deWindsor, des collections privées. Pourtant, que de merveilles et quels documents d'his- toire, cinq ou six civilisations supérieures résumées chacune par un art complet, toutes si différentes de de celle que j'examine aujourd'hui, si propres à eu faire saillir le bien et le mal ! Mais il faudrait pour cela un livre à part. — 600,000 volumes, salle de lecture immense, circulaire, à coupole, si bien que personne n'est loin du bureau central et n'a le jour dans les yeux. — Tout le pourtour est garni de livres de ré- férence ^ dictionnaires, collections de biographies, classiques en tout genre, que l'on peut consulter sur place, et très-bien rangés. D'ailleurs, à chaque fable, un petit pkin indique d'avance leur ordre et leur posi- tion. — Chaque place est isolée ; on n'a devant soi que ie bois de son bureau, en sorte qu'on n'est pas gène PROMENADES DANS LONDI^ËS. t5i par les regards du voisin. Sièges de cuir et tables re- couvertes de cuir, très-propres ; deux plumes à chaque place, l'une d'oie, l'autre de fer ; petit pupitre où Ton peut mettre un second livre à portée, ou le volume qu'on copie. — Pour demander un livre, on en écrit le titre sur un billet qu'on remet au bureau central ; l'em- ployé vient lui-même vous apporter le livre, et très- vite; j'en ai fait l'expérience., même sur des ouvrages rares. On répond de l'ouvrage, tant qu'on n'a pas retiré le billet. Banc spécial pour les dames, ce qui est une attention délicate. — Quel contraste si on considère notre grande Bibliothèque du Louvre, sa salle si longue, sa lumière dans les yeux de la moitié de ses lecteurs, ces lecteurs serrés à une table commune, les noms des livres criés tout haut, les stations d'une heure au bu- reau du centre I On vient de la réformer sur le patron de celle-ci, mais sans la rendre aussi commode. Mais la nôtre est plus libérale, ouverte de droit au premier venu. Ici, il faut être une personne « respec- table; » on n'est reçu que sur le témoignage de deux répondants. Au reste, on dit que cela suffit, qu'il vient ici des gens plus que râpés, en habits d'ouvriers, et même sans souliers; des clergymen les ont présentés. — La subvention pour l'achat de nouveaux livres est sept ou huit fois plus grande que chez nous. Quand est-ce que nous saurons employer notre argent aux bonnes dépenses? Sur d'autres points, ils réussissent moins complè- tement, par exemple à Sydenham-Palace, qui a contenu l'avant-dernière Exposition et qui est maintenant une sorte de musée-muséum. Il est énorme, ainsi que Lon- dres et tant de choses à Londres; mais comment expri- 252 CHAPITRE SIXIEME. mer Ténorme? Toutes les sensations ordinaires de grandeur montent ici de plusieurs degrés. L'édifice a deux milles de tour, trois étages d'une hauteur prodi- gieuse. Cinq ou six bâtisses comme notre palais de l'Industrie y tiendraient à l'aise , et il est en verre : d'abord un immense rectangle qui, au centre, se relève en bosse comme une serre, et que flanquent deux hautes tours chinoises ; puis, des deux côtés, de longs bâtiments qui descendent à angle droit, enserrant le parc, ses jets d'eau, ses statues, ses kiosques, ses pe- louses, ses groupes de grands arbres, ses arbres exo- tiques, ses collections de fleurs. Le vitrage universel scintille au soleil; à ^horizon, ondule une ligne de col- lines vertes, noyées dans cette vapeur lumineuse qui fond les teintes et répand sur tout le paysage une ex- pression de bonheur tendre. — Toujours la même façon de comprendre le décor : d'un côté, le parc et l'archi- tecture végétale, qui est bien entendue, appropriée au climat et belle; de l'autre, l'édifice, qui est un entasse- ment monstrueux, sans style, et témoigne , non de leur goût, mais de leur puissance. A l'intérieur, musée antique contenant les /"acsimi/e en plâtre de toutes les statues grecques et romaines répandues dans l'Europe; — musée du moyen âge; — musée de la Renaissance; — musée égyptien; — mu- sée ninivite; — musée indien; — copie d'une maison de Pompéi; — copie de TAlhambra. Les ornements de FAlhambra ont été moulés, et, dans une salle voisine, les moulages sont conservés comme pièces à l'appui. — Pour no rien omettre, ou a co[)ié les plus célèbres ta- bleaux italiens en mauvaises pochades dignes d'unefoire. — Serre tropicale gigantesque, avec pièces d'eau, jets PROMENADES DANS LONDRES. 255 d'eau, tortues nageantes, grandes plantes aquatiques en fleur, sphinx et statues égyptiennes hautes de soixante pieds, spécimens d'arbres colossaux ou bizarres, entre autres l'écorce d'un séquoia californien, haut de quatre cent cinquante pieds et mesurant cent seize pieds de tour. L'écorce est ajustée et dressée sur une armature intérieure, de façon à donner une idée de l'arbre. — Salle de concert à gradins, circulaire et qui a l'air d'un Colisée. — Dernièrement, dans les parterres, on voyait les imitations en grandeur naturelle des monstres anté- diluviens, mégathériums, dinothériums etlesautres. — Blondin y fait ses exercices à cent pieds en l'air. — J'en passe la moitié ; mais est-ce que cet amoncelle- ment de curiosités disparates ne reporte pas la pensée vers la Rome des Césars et des Antonins? Alors aussi on construisait des palais de plaisance pour le peuple-roi, des cirques, des théâtres, des thermes où l'on rassem- blait les statues, les peintures, les animaux, les musi- ciens, les acrobates, tous les trésors et toutes les singu- larités de l'univers; c'étaient des panthéons de la li- chesse et de la curiosité, de véritables bazars, où le goût du nouveau, du divers, du démesuré remplaçait le sen- timent de la beauté simple. A la vérité, Rome s'appro- visionnait par la conquête, etTAngleterre se pourvoit par l'industrie. C'est pourquoi là-bas les tableaux, les statues étaient des originaux volés, et les monstres, rhinocéros ou lions bien vivants, déchiraient les hommes, tandis qu'ici les statues sont en plâtre, et les monstres en carton. Le spectacle est de seconde qualité, mais de la même espèce. Un Grec s'y fût trouvé mal à l'aise, et l'eût jugé bon pour des barbares puissants qui essayent de s'affiner et n'y réussissent guère. 254 CHAPITRE SIXIÈME. Même impression à la grande Exposition de cette an- née, qui, comme la précédente, est Une invention an- glaise, un produit de l'esprit industriel et mercantile^ transporté depuis sur le continent. Le bâtiment est énorme, et ce qu'il y â dédaris est énorme t voila ce qu'on en peut dire de mieux. — A l'entrée, une fon- taine monumentale, qui jette de l'eau parfumée, res- semble à ces édifices de pâtissier, brodés d'ângéliqUe, qu'on sert dans les noces de bas étage. Les bijoux, leô porcelaines^ les objets d'art sont laids, trop brillants, d'un ton cru, sans finesse; On y voit en argent de petits matelots, lanciers, écossaisj soldats de toutes armes qui sont de vrais jouets d'enfants; quel est l'homme d'es* prit qui voudrait mettre cela sur sa cheminée ? Des lus- tres lourds, d'une ornementation compliquée et exagé*- rée, blessent l'œil. Avec de? massifs de matières pré- cieuses, or^ vermeil, diamant, avec des broches de dix mille livres sterling, ils croient atteindre au style riche, et n'arrivent qu'à l'étalage grossier et gros^ Voyez en- core parmi leurs ornements d'escalier une négresse sculptée sous ce nom : Une fille d'Eve. L'intention est psychologique, peut-être morale ; cette figure peut par- ler aux abolilionnistes ou à leurs adversaires, mais noit à d'autres. -^ A côté, en manière de contraste, sont des glaces de Saint-Gobain, l'Assomption du Titien co- piée par les Gobelins, le service de table de la ville dd Paris par Chrislofle, une Égyptienne en bronze habil- lée de jaspe par Lerolle. • — Cela ranime, égayé; il semble qu'après le rosbif pur on retrouve la cuisine délicate. — Au fond, l'impression que laissent ces ju- bilés modernes est assez triste, et le régime industriel, qui devient celui de tous nos États civilisés, y laisse vdif PROMENADES DANS LONDRES. Zv^ tous ses défauts. Vingt pianos et orgues jouent à la fois, et chacun un air différent. Un de ces pianos imite Tor- gue, le triangle, la flûie, le tambour, tout un orchestre; les exécutants sont des prestidigitateurs payés qui se font valoir. Qu'aurait dit Un Athénien, un contemporain de Vinci , une mad irae de Sévigné, de cette cacophonie ? — Le charivari des formes et des couleurs n'est pas moins étourdissant ; et Teffet est pareil à celui des quatre im- menses pages 011 s'étouffent les annonces du Times, là^ comme ici, la concurrence s'étale. Chacun fait la réclame à son produit ou à sa drogue. Chacun tâche d'inventer quelque raffinement qui flatte une envie. Un caprice, une manie. Chacun est devenu spécial et s'enfonce plus avant dans sa s|:écialité étroite. On dépense du génie à fabnquer et à vendre tel système de brosses à cheveux. Des populations d'ouvriers en acier chôment et jeûnent si la mode des crinolines faiblit. L'esprit se rétrécit, l'homme s'échauffe au gain, travaille trop, contracte trop de besoins. Le goût baisse et s'émousse. Tout de- vient peuple, peuple ouvrier, boutiquier, âpre et dur, inquiet et triste. Faire de l'argent, tel est aujourd'hui l'aiguillon journalier, l'idée absorbante, et dans ce pays encore plus (|ue dans les autres. Ils ont bien raison de garder leur haute classe, avec sa fortune indépendante, ses loisirs occupés, sa culture supérieure, ses vues d'en- semble. Même en politique, un contre-poids est utile, e; encore, malgré ce contre-poids, la politique de TAngb terre devient celle d'un marchand qui se tient au fond de son comptoir, ferme ses volets et dit qu'il n'a rien à voir aux rixes de la rUè. 256 CHAPITRE SIXIÈME. Dimanche dernier et le dimanche précédent, il y avait à Kyde-Park des prédicateurs en plein air, avec leur Bible et leur parapluie : c'étaient des particuliers qui éprouvaient le besom de communiquer au public leurs idées religieuses. — Un autre dimanche, à quarante milles de Londres, j'ai vu, sur la place du village, deux hommes en redingote et chapeau noir qui chantaient des psaumes ; on me dit que cela n'est pas rare, sur- tout lorsque le sermon de l'après-midi est bon ; ils en rapportent un surplus de ferveur qui cherche à s'épan- cher. Longues figures maigres, voix nasillaides, yeux levés au ciel ; vingt personnes sont alentour et s'édifient avec eux. — Le zèle est très-vif, surtout chez les dis- senters ; leurs jeunes gens sont enrégimentés : l'un se tient le dimanche à un certain carrefour pour distribuer de petits traités pieux ; un autre rassemble le jeudi une dizaine de bateliers et leur fait une conférence sur la Bible. Encore aujourd'hui, on peut entendre des femmes prédicateurs de la secte méthodiste* ; une des autho- resses les plus distinguées de notre temps a, dit-on, commencé ainsi. — Nous-mêmes à Paris, nous recevons parfois le contre-coup de cette piété excentrique. Par exemple, le révérend Reginald y affichait ses sermons avec cette devise en grosses leltres> : « Come to Jésus Qow : Venez à Jésus en ce moment même. » En effet, la thèse de la secte est qu'en un instant, par un coup de la grâce, le pécheur le plus obstiné peut être converti. Le révérend Reginald montait en chaire, énonçait la thèse ^t présentait une de ses ouailles, gros jeune homme bien portant, comme exemple et preuve visible à l'appui. ^ Rôle de Dinah dans Adam Bede. PROMENADES DANS LONDRES. iM Alors celui-ci prenait la parole et disait : « Oui, mes frères, j'ai été un pécheur public, mais la grâce du Sei- gneur m'a touché, etc. » — Voilà bien une idée an- glaise : fournir le document, la pièce de conviction, le spécimen vivant, à la façon d'un zoologiste, pour sou- tenir une doctrine mystique. Un autre dimanche, à huit heures du soir, dans une ville d'université, je trouve sur une place publique deux gentlemen et un homme de la classe moyenne qui prêchent ; ils font ainsi tous les dimanches. Le premier, qui est un jeune homme dt vingt ans, est visiblement ému ; il tâche de vaincre sa timidité, il emploie beau- coup de gestes. « — Jésus-Christ est venu pour nous, pécheurs ; pensons à nous, misérables pécheurs, etc. » — Après ce début, le second ouvre sa Bible et lit un pas- sage sur les habitants de Jérusalem, assiégés et affamés par le roi d'Assyrie ; celui-ci, effrayé par l'ange du Sei- gneur, décampe précipitamment ; deux lépreux, qui osent les premiers se hasarder hors des murs^ trouvent les tentes pleines de provisions, mangent et boivent avec délices. C'est un type du chrétien, qui n'a qu'à sortir du péché pour trouver auprès du Seigneur tout ce dont il a besoin. Le Christ est notre réconfort, notre asile, notre sécurité. Là-dessus petite histoire d'un marin qui se mettait en mer et répondait à un gentle- man inquiet de son danger : « Oui, mon père est mort noyé, et aussi mon frère, et aussi mon grand-père. — Alors pourquoi allez-vous en mer? — Monsieur, où est mort votre père? — Dans son lit. — Et votre grand- père? — Dans son lit. — Et vos autres parents? — Dans leur lit. — Pourtant vous n'avez pas peur de vous coucher dans votre et vous avez raison. C'est qu'il 17 258 CHAPITRE SIXIEME. n*y a qu'une assurance pour le chrétien, en mer ou dans son lit, à savoir le Christ. » — Le dernier, homme maigre, aux joues creuses, à la voix rauque et violente, semblait agité par l'esprit. Mais, comme son thème était pareil, je suis parti au bout d'un quart d'heure. Il y avait là une cinquantaine d'assistants, hommes et femmes, la plupart bien vêtus ; quelques-uns murmu- raient parfois et souriaient ironiquement, mais la plu- part des hommes, toutes les femmes écoutaient grave- ment et semblaient édiflés. — J'approuve beaucoup ces sortes de scènes : 1° elles sont un débouché {they give vent) pour une forte passion, pour une conviction in- tense, qui, faute d'issue, se tournerait peut-être en fohe, en mélancolie, en sédition ; 2" elles sont morales, et peuvent faire un bon effet sur quelques consciences ; 5° elles rafraîchissent dans le public ordinaire cette persuasion qu'il y a des idées augustes, des croyances sérieuses, des âmes sincèrement zélées ; l'homme n'est que trop enclin à penser que l'indifférence et l'amuse- ment sont le but de la vie. Ce sont là les restes du vieil esprit puritain, les sur- vivants rabougris d'une grande faune aujourd'hui fos- sile. Mais le fonds est toujours religieux. Selon G..., qui a fini ses études ici, la plupart des jeunes gens, même ceux dont l'esprit estéveilllé, n'ont pas eu un seul doute sur la foi ; ce qui chez nous est la règle est l'exception chez eux ; ils chantent sérieusement et de tout leur cœur à la chapelle. — Les trois quarts des journaux et des livres blâment avec un air de conviction « le scepti- cisme français et l'infidélité allemande, » c'est-à-dire l'hérésie qui nie et l'hérésie qui afiirme. Quant aux hommes laits, ils croient en Dieu, à la Trinité, à l'en- PROMENADES DANS LONDRES. 259 fer, quoique sans ferveur. Le dogme protestant s'accom- mode très-bien aux instincts sérieux, poéliqucs, mo- raux de la race; ils n'ont pas besoin d'efiort pour le garder, ils auraient besoin d'effort pour le rejeter. Un Anglais serait très-fàché de ne pas croire à l'autre vie; elle est à ses yeux le complément naturel de celle-ci ; dans toutes les grandes crises, sa pensée devient solen- nelle et le porte vers le:- perspectives de Vau delà. — Pour se figurer la contrée mystérieuse que devinent les aspirations de son âme, il a une sorte de carte très- ancienne, qui est le christianisme, commentée par un corps de géographes fort respecté, qui est son clergé. Li carte souffre plusieurs interprétations, et les géographes en titre laissent une certaine latitude aux vues person- nelles. N'étant point gêné, il n'est pas mécontent, et ne songe point à se défier de ses géographes, ni de sa carte. — Au contraire, il saurait mauvais gré aux impor- tuns qui voudraient troubler (unseltle) les opinions qu'il s'est faites à ce sujet. Elles sont faites, fixes, enracinées; elles sont une partie de son éducation, de ses tradi- tions, du grand établissement public où il est compris. 11 accepte le protestantisme et l'Église en bloc, avec la constitution anglaise. Il voit dans le protestantisme une règle dû conduite, une exhortation à la justice, un ap- pel au self yovernment intérieur. Il voit dans l'Église un auxiliaire de l'État, un établissement d'hygiène mo- rale, une bonne régie des âmes. — Par toutes ces causes, le respect du christianisme s'impose à Popinion comme un devoir, et même comme une bienséance. On admet difficilement qu'un incrédule soit bon Anglais et hon- nête homme. On blâme celui qui, ayant eu le malheur de perdie la fui, essaye d'ébranler la foi des autres. « La 260 CHAPITRE SIXIÈME. 1 oltronnerie intellectuelle, disait VEdinburgh Review^, est la seule espèce de lâcheté qui soit commune dans ce pays, mais elle y domine à un degré lamentable- La plu- part des écrivains ont des scrupules et des alarmes à propos des tendances de leurs livres. Les pénalités so- ciales qui sont attachées aux opmions non orthodoxes sont si sévères et si impitoyabl3!Kent exercées, que chez nous la critique philosophique et la science elle-même balbutient trop souvent en chuchotements ambigus ce qui devrait être proclamé sur les toits. » Non-seulement le haut vol de l'intelligence est en- travé, mais un rigorisme méticuleux gêne, en beaucoup de cas, la parole et même l'action. — M. Guizot conte dans ses Mémoires qu'ayant dit dans une compagnie : « Hell is paved with good intentions : L'enfer est pavé de bonnes intentions, » il fut repris par une dame ; le mot enfer est trop grave pour entrer dans la conversation ordinaire. — Certains jurons, par exemple : « God- dem ! Dieu me damne I » sont monstrueux, et nul en- traînement ne les excuse, lin jeune Français que j'ai connu ici conduisait quelques personnes dans un ba- teau; il fait un faux mouvement, l'aviron saute, il tombe à la renverse en lâchant le malencontreux juron. Les trois dames baissent les yeux comme stupéfaites et regardent l'eau attentivement; un des Anglais rit fran- chement, mais les deux autres deviennent rouges commes des jeunes filles. — Cette pruderie religieuse conduit souvent à l'hypocrisie. Je sais un gros négo- ciant de Londres, qui vient deux fois par an à Paris pour ses affaires ; il y est fort gai et s'amuse le dimanche * Avril 1848. PROMENADES DANS LONDRES. 261 aussi librement qu'un autre. Son hôte de Paris vient chez lui à Londres, est fort bien reçu, et, le dimanche, descendu au salon, pousse une bille sur un petit billard de dames. Voilà le né^^ociant fort alarmé qui arrête le jeu tout de suite : « Quel scandale ! si les voisins en- tendaient! » — Au voyage suivant, il amène à Paris sa femme et ses filles ; plus de gaieté, ni d'expansion; plus d'amusements le dimanche; il est roide, boutonné, exemplaire. Sa religion est un costume officiel. — Voilà le cant qui indignait si fort lord Byron. Depuis vingt ans, il est en baisse; la philosophie de M. Comte, l'exégèse allemande, les conclusions de la géologie et des sciences naturelles s'insinuent par un progrès lent, mais incessant. Le libre examen reprend ses droits et ouvre les portes sans casser les vitres. A mesure que les observations se multiplient, elles convergent; il n'y a pas de plus grand plaisir en voyage que de voir de petits faits nouveaux s'insérer dans les précédents, s'ajouter comme autant de traits ou de tons à la peinture commencée. Voici ceux de la semaine à propos du régime aristocratique et des sentiments qu'il inspire. Une dame de la bourgeoisie, mais de bonnes façons et d'extérieur distingué, entre à Brighton dans une boutique de fromages. Le marchand lui dit de sa douce voix obséquieuse : « Quelle espèce de fromage patron- nez-vous (paîronize), madame? » — C'est qu'il est ho« 262 CHAPITRE SIXIEME. norable pour une denrée d'obtenir la sanction aristo- cratique, A cet effet, on voit sur des boîtes de gâteaux, sur des pots de pommade • « Adoptés par la nobilily et la gentry. » B... est venu en France pendant l'Exposition, et a été tout étonné des familiarités que les .soldats français prennent avec leurs officiers. Un capi'.aine des guides regardait je ne sais quel imprimé sur une vitrine; deux soldats derrière lui se penchent pour lire par-dessus son épaule. « Chez nous, me dit B..., cela serait im- possible : il y a des rangs. » — Dans ses notes de voyage, en 1859, à Calais, le docteur Arnold fait une remarque semblable : a Je vois ici une fusion des rangs qui peut être bonne, mais j'ignore si elle l'est. Des hommes bien habillés parlent familièrement à des personnes qui ap- partiennent décidément à la basse classe. » — Pour moi qui suis Français, je ne puis m'empêclicr d'être un peu choqué quand j'entends, comme hier, un homme de quarante ans, distingué, considéré, dire mi- lord, monseigneur, à un petit garçon de dix ans, butor et borné, mais fils d'un marquis. A Cambridge, Trinity-College, S... a dîné dernière- ment dans la grande salle. Trois cents personnes à table, toute la vaisselle est d'argent. Petite table à part pour les étudiants qui sont des nobiemen, et ils ont un cos- tume distinclif. — Dans ces umversités, et même dans les écoles, les jeunes nobles ont des flatteurs qu'on nomme tiift hunters, étudiants roturiers qui tâchent, par leurs services et leurs bassesses, de préparer leur fortune. Un nobleman a toujours quelque cure, quelque place à sa disposition, et plus tard il en fera Taumône à son ancien complaisant. PROMENADES DANS LONDRES. <»3 Il est d'usafre de faire baronnets les trois ou quatre médecins les plus distingués du pays. Sous le dernier règne, il y en avait un singulièrement illustre; on vou- lut lui donner le titre de lord et le mettre à la chambre des pairs; il refusa. — « Il eut raison, dit î'Anglaisqui me conte cette anecdote : l'homme qui avait tendu la main pour recevoir la guinée, ne pouvait être pair du royaume. » — A titre de Français, je pense tout le con- traire; mais le fait et le commentaire n'en sont pas moins caractéristiques. a En Angleterre, dit un romancier bon observateur que je viens de lire, les gens ne sont que trop disposés à adopter les opinions de leurs supérieurs en rang et à se laisser conduire par eux. » — C'est tout Topposé en France. Conversation avec Thackeray ; je cite son nom parce qu'il est mort, et que les idées de sa conversation se retrouvent dans ses livres. — Il me confirme en paroles tout ce qu'il a écrit sur Tesprit valet. Je lui conte un petit fait dont j'ai été témoin. Dans un meeting de bien- faisance, l'orateur montrait à ses auditeurs l'importance de l'œuvre en leur faisant remarquer que le marquis de ... «a person in such a situation, » avait bien voulu 7 présider la séance. Thackeray_j lit que ces sortes de platitudes sont fréquentes, admire beaucoup notre éga- lité, dit que les grands sont tellement habitués à voir les gens à genoux, qu'ils sont choqués lorsqu'ils rencon- trent un caractère indépendant. « Je passe maintenant, me dit-il, pour un caractère dangereux. » « L'espril et le talent, disaitStendhaf, perdent vingt- cinq pour cent deTHrrvsdeiîférrârrivant en Angleterre. » En effet, la place est prise par l'aristocratie de naissance 264 CHAPITRE SIXIEME. OU de fortune ; les artistes, les écrivains restent au se- cond rang, sauf cinq ou six tout à fait éminents; on les reçoit dans les salons, mais à titre de lions, de cu- riosités. Quelques-uns, à cause du caractère moral ou politique de leurs ouvrages, sont plus considérés, plus écoutés ; tels Stuart Mill, Macaulay, Carlyie, Dickens, . / Thaçke ray, T ennyson, parce qu'ils contrïbuènTde loin ^ à l'œuvre importante entre toutes, à la direction des affaires ou des sentiments. Mais, selon mes amis, le rôle et la considération des autres sont bien moindres que chez nous. Les excellents journalistes qui, trois ou quatre fois par mois, écrivent un chef-d'œuvre dans un grand journal ne signent pas et sont inconnus an pu- blic. A proprement parler, ce sont des chevaux de fiacre littéraires (Zz7e?'a?"j!//iac/>;s). On lit leur article à déjeuner, comme on avale la tartine beurrée qui accompagne le thé. On ne demande pas qui a fait l'article ni qui a fait le beurre. Si, le mois suivant, l'article et le beurre sont moins bons, on change de journal et de fournis- seur. M. X..., célèbre correspondant du Times pen- dant la guerre de Crimée et la révolte de l'Inde, n'est rien ici et meurt de faim en ce moment, à la tête d'un petit journal ^ On n'a pas vu un S3ul journaliste devenir député, ministre, comme en France après 1830. — Cependant, en ceci comme dans la religion, un change- ment insensible s'opère, et la première place hnira par appartenir à l'intelligence. * Le Times lui a fait une pension de 30Ô livres sterling. PROMENADES DANS LONDRES. i65 Feuilleté un gros recueil d'albums et de numéros du Punch; c'est le meilleur journal satirique de l'Angle- terre. Comparé aux journaux français du même genre, il est très-ii7structif. Pas un seul dessin sur les lorettes, et, chez nous, ils sont innombrables; c'est un de nos torts, il vaut mieux ne pas étaler sa vermine. Gavarni disait : « Je hais la tille parce que j'aime la femme, » et, à cent reprises, ii raille les coquines. Mais ses coquines sont bien jolies; sa raillerie n'éveille qu'un sourire fin, et quand, pen- dant plusieurs années, on a vu des scènes pareilles aux vitrines, on en garde, sans s'en douter, l'impression malsaine. — Je prie le lecteur d'excuser cette phrase mo- rale; mon excuse, c'est qu'elle est vraie. Tout specta- cle, toute émotion laisse en nous sa trace à demeure, et ces petites traces multipliées composent, à notre insu, la grande empreinte que nous appelons notre caractère. Au bout de dix, vingt, trente années, il nous reste, à l'endroit de la galanterie, un fond de faiblesse, de cu- riosité, ou tout au moins de tolérance, et la croyance vague que l'irrégularité doit avoir sa place au soleil, tout comme la règle. Pas un seul dessin sur l'infidélité du mari ou de la femme, et chacun de nous sait combien en France ces dessins étaient nombreux, surtout il y a quinze ans ; ils le sont moins aujourd'hui, mais on en trouve encore. Au contraire, ici le mariage est honoré, on en repré- sente les douceurs, les affections, la poésie intime. Par exemple, « samedi soir^ arrivée du steamer des maris. » La jetée est couverte de femmes, la plupart jeunes, et dont le visage rayonne de joie ; les enfants dansent de plaisir ; quel accueil 1 Voyez, par contraste, le même 266 CHAPITRE SIXIEME. sujet entre les mains d'un dessinateur français, le train des maris au Tréport ou à Trouville; on les représente comme des fournisseurs grotesques, grognons et trom- pés. — Même sentiment dans les scènes conjugales. — Auguste, pendant le premier mois de son mariage, en- treprend de faire le thé. C'est au bord de la mer, dans un joli cottage; lui et sa jeune femms, demi-enlacés, ap- prochent de la fenêtre pour contempler le calme du grand ciel et la beauté du soir. Cependant, la théière éclate, le chien hurle et le domestique effaré arrive au bruit. Raillerie douce; l'artiste envie les distractions du couple heureux qu'il met en scène. A la place de l'amour illégitime, il reste l'amour per- mis. De là toute une série de sujels que nos dessina- teurs n'abordent guère. Quantité de dessins représentent le petit manège du jeune homme et de la jeune fille qui s'entendent tout à fait ou à demi, en vue du mariage. En France, nous n'avons pas ces dessins, parce que nous n'avons pas le sujet. — Au bord de la mer, Théo- dore et Émily, abrités derrière la grue du port, se croient invisibles, et Théodore, à genoux, aplatit son nez ten- dre et sentimental contre une main blanche qu'on lui abaîidonne. Ils ont oublié le miroir tournant d'une chambre optique qui s'est fixé sur eux depuis dix minu- tes, et les donne en spectacle aux assistants. — Edwin et Angelina se sont donné rendez-vous au bout de la jetée ; mais l'un a pris la branche droite, et l'autre la gauche. Arrivés au bout, ils s'aperçoivent à cent mètres de distance; il faut qu'ils fassent trois milles pour se rejoindre. — Une jeune dame, bonne écuyère, a sauté haies et broussailles, et laisse sa rivale empêtrée par der- rière : a — Me voilà, j'espère, drbanassée de miss Geor- PROMENADES DANS LONDRES. 2G7 gin a, et dans la même prairie qu'Auguste, » En effet un cavalier se montre à distance. — Deux amoureux fi cheval se promènent sur la plage de Brighton ; l'air y e^ t bien meilleur |.our la santé que les brouillards de Lon- dres. « Du moins, tel est leur avis. » L'ironie est bien- veillante; évidemment l'artiste se dit : « Que ne suis-je à leur place ! » — Aussi les fait-il élégants du mieux qu'il peut, bien habillés, bien élevés ; les jeunes filles surtout sont charmantes; Punch se représente comme amoureux, en extase devant leurs blonds cheveux dé- noués ; son cœur bat : c'en est trop, ne soyez pas si jo- hes. — En voici toute une volée, dix-huit dans une crique au bord de la mer, dans toutes les attitudes, pen- chées sur leur dessin, brodant, ramassant des échantil- lons de minéraux, rieuses ; c'est « la Grotte des sirènes. » — Notez qu'elles sont honnêtes, et que le dessin l'est autant qu'elles ; dans les cavalcades, dans les coups de vent sur la jetée, il ne dévoile rien ; s'il touche à leurs jupes, c'est pour les rabattre. Par la même raison, la galanterie est respectueuse; l'attentif tient l'écheveau, mouche le petit frère ; il n'est pas conquérant, mais plutôt soumis ; elles le grondent et le mènent. — Parfois, ce sont elles qui font le premier pas; là-dessus, les Fast Girls fournissent à la satire; l'une à l'écart laisse le jeu de croquet pour causer avec qui de droit; l'autre, au moyen d'une partie d'échecs, se ménage un tête-à-tête. Au besoin, la maman entame l'affaire; telle matrone, fort digne, entourée de ses trois filles, jette sa ligne dans les eaux ecclésiastiques, vers un jeune clergyman, riche et bien apparenté, qui est chez elle en visite : « Je suis bien heureuse, dit-elle, cher monsieur Cecil Newton, de vous trouver orthodoxe, je n'ai pas besoin d'exprimer 268 CHAPITIIE SIXIÈME Tespérance que vous ne donnez pas dans cette triste hé- résie qui prescrit le célibat du clergé! » Pour lui, sa mine empêtrée, sa grimace édifiante et sentimentale, son regard glissé en coulisse sur les trois jolies amorces, sont bien comiques. — En tout cas, dans les desseins comme dans les romans, on voit toujours le mariage à Thorizon, au bout du chemin; on ne soupçonne pas qu'il y ait des stations intermédiaires ; or, selon le mol de Shakspeare, « tout est bien qui finit bien. » Voilà nos gens mariés ; regardons les scènes d'inté- rieur. Elles ne sont point déplaisantes, amèrement sati- riques ; point de bourgeois grimés, de vilains enfants grognons et tyrans, comme ceux que Daumier dessine si largement et avec une haine si manifeste. Presque toujours ici l'artiste juge que l'enfance est gracieuse et belle. — Il y a du tapage dans la nursery ; ce sont deux attelages de petits garçons et de petites filles, qua- tre par quatre, qui cavalcadent au son d'une trompette , mais leurs joues sont si roses, et tout ce petit monde est si joyeux ! — Deux fillettes dans un jardin viennent avec beaucoup de sérieux proposer à grand'maman de sauter à la corde. — Une autre a trouvé des ciseaux et tra- vaille gravement à couper les cheveux du petit frère; c'est qu'il a voulu être chauve comme grand-papa. — Le soir de Noël, dans le large Sc^îon paré de houx et illu- miné, on danse, et le grand-père souriant fait vis-à-vis à sa plus petite fille, une bambine de six ans qui relève sa robe et fait la révérence d'un air gai et mutin. — Ce sont les incidents, parfois les accidents, mais toujours la douceur intime et persistante de la vie domestique. Il est vrai que le père a bien des embarras : six, huit, dix enfants, et qui souvent s'échelonnent d'année en PROMENADES DANS LONDRES. 269 année ; il a cinquante ans, le chef dégarni, le ventre proéminent, et le petit dernier sort de nourrice. On les voit qui fourmillent. Encore un, et qui ne sera peut-être pas le dernier ; cependant l'escouade des tantes et grand'mères se répand dans la maison encombrée. Le « paterfamUias, » relégué dans l'escalier, avale son dîner sur les marches. Un Français en aurait la sueur au front ; un bonheur si ample finit par devenir un malheur ; quel tracas qu'une pareille couvée ! 11 faut la conduire aux hains de mer, l'installer, pourvoir à tout, aux repas, aux habits, à l'éducation, à la santé, aux plaisirs, et, avant tout, maintenir la subordination et la concorde. Véritablement, une telle famille, accrue des serviteurs et des servantes, forme un petit gouverne- ment, et le père est tenu d'être chef, magistrat, arbitre souverain. — J'ai vu de ces familles qui, vivant à la campagne, à six lieues de tout bourg, renfermaient une trentaine démembres, domestiques et maîtres ; joignez- y quinze ou vingt maisons de tenanciers à portée du château, douze chevaux dans les écuries, une ferme at- tenante; la viande de boucherie était fournie parles bêtes tuées sur le domaine ; dans ces conditions, le gentleman moderne ne diffère pas beaucoup de son an- cêtre, l'ancien baron féodal. — A la vérité, ce cas est assez rare ; mais dans le bourgeois, dans le père de fa- mille de Londres, on retrouve les traces de la môme autorité. 11 n'est pas faible ni relégué au second rang, :omme dans nos albums français. 11 se sent responsable, .1 dirige, il administre. — Par exemple, il a résolu d'introduire chez lui l'hydrothérapie; un par un, on voit les pauvres bambins en longue chemise, coiffés de toile cirée, tout grelottants et désolés, approcher de la 270 CHAPITRE SIXIÈME. douche froide, pendant qu'il brandit la rude brosse à fric- tions. — Lhiver est venu, il faut à loule la maison de fortes chaussures économiques; le cordonnier est là, et, sous l'œil paternel, toutes les fillettes désespérées laissent enfouir leurs petits pieds dans d'énormes bottines à clous. — Le père veut passer une semaine au bord de la mer; comme la sujétior. de l'hôtel lui pèse, la carica- ture le montre s'installant sur la plage ; deux cabines ou voitures de bains serviront pour le coucher ; on cuira le dîner en plein air; tantes, enfants, maman, tout le monde y travaille ; le grand fils de vingt ans, le cigare aux lèvres, épluche les légumes. Le père, cependant, debout, d'un air sarcastique et satisfait, inspecte et gouverne ; à le voir, il est clair que sa volonté n'aura pas de contradicteurs ; sa carrure, son regard, ses mains croisées derrière son dos ou enfoncées dans ses poches, sa gravité, son flegme, la rareté de ses gestes et de ses paroles, tout annonce en lui le sentiment de l'autorité incontestée et légitime. — Exagération, fantaisie, cari- cature, je vous l'accorde ; mais le document n'en est pas moins instructif ; il ouvre une percée sur la vie d'une famille anglaise; on devine pourquoi ils ont et comment ils gouvernent une d2mi-dou2aine ou une douzaine d'en- fants. Portraits de domestiques ; comme la classe est très- nombreuse et que dans chaque famille aisée ils sont nombreux, Tartiste les met souvent en scène. D'une part, il peint leurs misères ; dans une société aristo- cratique, leur rang est fort bas, et on les rabaisse à d'étranges emplois. — Une vieille lady solennelle et commandante se promène au parc accompagnée de son cl'.icii et suivie de son grand domestique : a Jbhn Tho- PROMENADES DANS LONDRES. 17! mas? — Milady? — PoitezBeauty ; pauvre chérie, elle commence à être lasse. » — Même scène entre une fil- lette de seize ans et sa femme de chambre ou gouver- nante ; celle-ci porte déjà deux chiens, un sous chaque bras, et la petite patricienne s'écrie : « Parker, vous auriez dû porter Puppet aussi ! Il va avoir les pieds mouillés ! » — Pluie battante ; un lord économe, bien abrité dans sa voiture, dit à ses gens qui ruissellent sur le siège : « Bonté céleste ! avez-vous des parapluies, là dehors? — Non, milord. — Alors donnez-moi vos cha- peaux neufs, ici dedans. » — D'après beaucoup de pe- tits faits, je crois qu'en France ils ont moins de confor- table, mais qu'ils sont traités avec plus d'égards. Atout le moins, on ne les tient pas à une aussi grande dis- tance ; la créature humaine se maintient plus intacte et disparaît moins sous la livrée. Toujours revient la différence foncière, celle qui sépare le pays de la hié- rarchie et le pays de l'égalité. — D'autre part, l'artiste montre leurs ridicules. Par un effet de l'institution aris- tocratique, chaque classe de la société voit sous elle une classe inférieure, s'en distingue avec obstination et ne souffre pas qu'on l'y assimile. Thackeray a peint vive- ment ce travers ; c'était celui delà cour de France sous Louis XIV. Ici il est aussi vivace chez le laquais que chez le gentleman ; or rien de plus grotesque que l'or- gueil d'un valet. — Un domestique de milord annonce à milord qu'il le quitte, parce qu'il a vu milord sur l'impériale d'un omnibus. — Un laquais consent à por- ter du charbon de terre dans la nursery. « Si madame mêle demande comme une faveur, je ne ferai pas beau- coup d'objections ; mais j'espère que madame ne me prend pas pour une fille de service. » — Us se croient 272 CHAPITRE SIXIEME. des gentlemen parce qu'ils sont beaux, bien habillés, bien nourris, et qu'ils prennent leurs aises. Ils sont dé- licats, ils se soignent, ils veulent avoir de belles façons. L'un, dans la calèche, consulte son livre de paris. Up autre, qu'on appelle pour monter derrière la voiture, s'étend languissamment et refuse : « Si madame trouve qu'il ne fait pas trop chaud pour elle, je trouve qu'il fait trop chaud pour moi. » — « Jane, dit une jeune mariée à sa femme de chambre, j'ai vu avec surprise que personne d'entre vous ne s'est levé quand je suis allée à la cuisine tout à l'heure. » — L'autre, redressant la tête, lui répond d'un air rogue : « Vraiment, ma- dame I Eh bien, c'est nous que nous avons été surpris de ce que vous soyez venue dans la cuisine ousce que c'était l'heure que nous étions à déjeuner. » — Mais il faudrait voir les figures, les gestes ; quand je cherche des mots pour les traduire, je n'en trouve point, sinon en anglais. La langue du pays rend seule les choses du pays, par exemple le museau acariâtre de la domestique qui, faute de beauté, est restée fille, le contentement, le sérieux, la majesté et la servilité du valet de pied qui se sait bel homme. Amusements : presque tous sont athlétiques. 11 suf- firait de feuilleter ces albums pour voir combien le goût des chevaux et de la chasse dangereuse est national. Sur trois numéros, il y en a un qui représente les més- aventures et les incidents de l'équitation. Incessamment on raille les cavaliers timides et maladroits; on se moque des étrangers de distinction qui hésitent devant un obstacle et ne trouvent point de plaisir à se casser le cou. — Grandes chasses au renard l'hiver par le froid, à travers les broussailles nues ; les petits garçons et les PROMENADES DANS LONDRES. 275 petites filles les suivent sur leurs poneys. — Les jeunes filles sautent les haies, les fossés, les barrières à cinq traverses, piquent droit à travers les taillis, descendent au galop les fondrières ; grandes, sveltes, sûres de leur assiette, elles arrivent à fond de train, enlèvent leur cheval par- dessus le^r' clôtures, et font honte aux cava-^ liers novices. — De grosses maman?, au large dos, trot- tent avec les autres, sous la conduite du maître d'équi- tation ; des familles entières, depuis le grand-père de soixante-dix ans jusqu'à la fillette de six ans, chevauchent au bord de la mer comme un clan de centaures. Miss Alice, qui a huit ans, monte le grand cheval de son père et offre son poney à maman qui est un peu ner- yeiise. — Il est visible qu'elles ont besoin de grand air et de mouvement. Dans une course en pays de montagnes, vieilles et jeunes, enveloppées de "waterproofs et de tar- tans, sont perchées sur l'impériale avec les hommes; l'intérieur de la voiture n'est bon que pour les chiens qui s'y prélassent. Au bord de la mer, par une bour- rasque, elles arpentent la jetée; le vent qui souffle dans leurs cheveux, les averses qui les mouillent, ne font que les mettre en joie ; il y a là un instinct primitif, celui du lévrier et du cheval de course ; il leur faut l'effort musculaire et les intempéries du ciel libre pourfouetter leur sang. J'ai vu de jeunes Anglais, à Paris, en hiver, laisser toutes les nuits et toute la nuit leurs fenêtres ou- vertes. — Cela fait comprendre leur passion pour tous les exercices en plein vent, pour le cricket, pour la pêche et la chasse. — Le ciel descend en eau, toute la campagne semble une mare ; le vieux gentleman sous son water- proof manœuvre opiniâtrement sa ligne. — La rivière esi gelée ; avec une pioche, un paysan lui perce la glace, et 18 274 CHAPITRE SIXIÈME. il jette son hameçon dans !e trou pour avoir un brochet. — Aucun embarras, ni dépense, ni danger ne les arrêt'e; ils s'en vont à deux cents lieues dans le High-land pour pêcher le saumon, tirer le daim ou la grouse; les amateurs partent de Londres avec leurs chevaux en wa- gon pour un rendez-vous de chasse. 3... me dit qu'un faisan bien gardé, nourri pendant l'hiver, etc., coûte lue quarante à cinquante francs à son propriétaire. Sur trois sportmen, il y en a au moins un qui, à la fin de sa vie, s'est rompu un membre. Là-dessus, les plaisan- teries ne tarissent pas. — Un gentlemanàcheval s'informe à son voisin de sa bête, qu'il trouve un peu rétive: « Ohl elle est bien connue, elle a cassé plus de clavicules que pas une autre en Angleterre. » Un petit monsieur musqué part pour lâchasse au cerf, et, arrivé au bureau du chemin de fer, dit à son compagnon, grand gaillard solide : « Prenez-vous l'aller simple ou l'aller et re- tour? — Moi, je prends l'aller et retour, parce que je connais le cheval que je vais monter ; mais vous, vous feriez mieux de prendre l'aller simple avec un billet d'assurance*. » La perspective est désagréable. — Non pas toujours. Pour certains tempéraments, la difficulté, la peine, le péril sont des excitants. Quantité d'Anglais trouvent du plaisir à s'éprouver, à s'endurcir, à s'entraî- ner pour surmonter quelque obstacle ; de là, V Alpine Club et autres sociétés semblables. Les qualités de l'a- thlète et du cavalier font, à leurs yeux, une portion du caractère viril (manliness) . A\ns\ l'opinion vient fortifier l'instinct, et ratîectation s'ajoute à la nature. Jacque- mont, dans l'Inde, les voyait s'emphr de viandes et de * Au bureau des chemins ae for anglais, on peut acùeter, moyennanl n supplément, un billet d'assurance sur la vie PROMENADES DANS LONDRES. 275 spiritueux, puis galoper deux heures sous le soleil ter- rible, tout cela par mode, bravade ou routine, pour ne pas se croire efféminés ai timides, sauf à se crever, ce qu'ils font. Même caractère chez la plupart des petits gar^^^ons. Le dessinateur les montre précoces d'une autre façon que les nôtres, non par la malice, l'esprit, la précocité des sens, mais par l'audace et la vigueur. Ses voyous de la rue (street boys) si maigres et si petits ne sont pas des Gavroches ; ils ont les poings plus exercés que la langue ; un bon mot leur plaît moins qu'un tour de force. Deux de ces pygmées, en hiver, veulent pousser une boule de neige haute deux fois comme eux pour bloquer une porte, et, à demi gelés, se trouvent heureux et à leur aise. — Quant aux riches, ils ne sont pas moins aventureux et résistants que les pauvres. — Deux bambins décrochent un bateau pour aller seuls en mer. — Leurs plaisirs sont rudes et bruyants ; ils pataugent jambes nues dans les criques, ils pèchent des pieuvres qu'ils rapportent embrochées dans le salon. Tout petits, ils apprennent à boxer, et ils boxent avec des gants devant leur maman. Le père, qui vient les voir à l'école, s'en- quiert de leurs progrès : « Oh ! œla va assez bien ; il y a déjà trois camarades que je puis rosser, et Fred ici peut en rosser six, moi compris. » Un autre, sur son poney gros comme un terre-neuve, prend son élan pour eauter une petite rivière, et répond au domestique qui lui fait des objections : « Mon cheval et moi, nous sa- vons nager. » — B... me disait que, dès l'enfance, on liur répète : « Vous devez être un homme » (aman). Ils sont élevés dans cette idée qu'ils ne doivent pas pleurer, De jamais donner un signe de faiblesse, qu'ils sont tenus 276 CHAPITRE SIXIÈME. d'être hardis, entreprenants, protecteurs du sexe faible. Un tout petit dit à une grosse dame effrayée par un troupeau de bœufs : a N'ayez pas peur et mettez-vous derrière moi. » Un autre de six ans, sur son poney che- velu du Shetland, crie à ses grandes sœurs qui sont au balcon : « Holà ! bel jeunes filles, si vous avez l'idée de faire un tour à cheval sur les sables, je suis votre homme* » — Par contre, ce que l'artiste raille le plus vo- lontiers en lui, c'est la gloutcnnerie. Emily lui a tout offert pour l'amuser, sa boîte à peinture, son piano, ses livres, et il grogne : « Hi ! hi I je n'appelle pas cela de l'amusement! Ce qu'il me faut, ce sont des figues, ou du pain d'épices, ou un grand morceau de tofé I Voilà ce que j'appelle de Pamusement I » Naturellement le dessinateur conforme le type physique au type moral. Il ne les fait pas fins, mais robustes et rudes. De plus, il exagère à plaisir leur bravoure naturelle! Deux bam- bins sur un âne veulent franchir un fossé devant lequel un monsieur à cheval hésite. Un gamin de cinq an», les mains dans les poches, dit à son oncle, grand gaillard bien emmitouflé qui va sortir et songe aux rôdeurs noc- turnes : « Dites donc, oncle Charles, si vous ne vous sentez pas à votre aise pour vous en retourner seul, eh bien, je vous ferai la conduite jusque chez vous.» — Dé- falquez de la caricature la saillie voulue et trop forte, il reste la chose elle-même, du moins la chose telle que les Anglais la voient ou veulent la voir. Sur cette donnée, avec les rectifications et les confirmations convenables, on peut voir la chose telle qu'elle est. Parmi les documents à l'appui qui peignent le tem- pérament, la race et la nature, il y en a de tout proches. Les gens du peuple, surtout les paysans, les matelots, PROMENADES DANS LUHDKfiS. 277 les fermiers et aussi les squires rustiques, sont ici des gaillards ou des patauds énormes ; tous leurs dehors annoncent la solidité brutale. On voit qu'ils mettent leur orgueil à se bien nourrir. — Un vieux monsieur de la campagne a Tair d'un porc engraissé, qui se sou- vient du sanglier son grand-père. — Près de là est le portrait du juré anglais ; il part pour la séance bouffi, empiffré, ayant mangé comme un ogre, et, par surcroît, sa femme lui remplit ses poches. C'est que les jurés sont retenus jusqu'à ce qu'ils soient d'accord ; la diète finit par les rendre unanimes; rien de plus horrible que le vide pour un tel estomac. — Fête dans les districts houillers ; les horions en sont le plus bel ornement : la fille revient avec son père qui a le bras cassé et dit à son galant, rustaud massif, d'aller taper à son tour. — Deux matelots à Balaclava, grosses et grandes bêtes de combat, bien carrées du tronc et bien repues, s'ap- prochent de leur officier et lui disent humblement : « Faites excuse, Votre Honneur, mais est-ce que John Grampus et moi, nous ne pourrions pas avoir un jour de congé à terre, pour aller aux tranchées tirer avec les soldats? » — Mais le personnage le plus significatif de tous est le type idéal de TAnglais, John Bull, tel qu'on le voit dans les caricatures politiques ; voilà leur repré- sentant choisi par eux-mêmes. Dans re portrait, qui pour eux est un résumé, ils montrent l'essence et le fond du caractère national. Enfant, c'est un gros gail- lard de Rubeiisou plutôt de Jordaens, qui, par surcroît, a l'air renfrogné d'un dogue. Adulte, il ressemble à un marchand de bœufs ; cinquante ans, la carrure épaisse, le ventre proéminent sous un grand gilet étalé, des fortes bottes à revers, un chapeau bas, un gour- 278 CHAPITRE SIXIEME, (Jin à la main. Mais l âge ne lui a rien ôté de sa force; corps à corps ou à coups de poing, il est capable d'ac- cepter le plus rude adversaire. Imaginez-vous un type de distinction, puis le contraire parfait ; c'est cette der- nière impression qu'il laisse : très-peu de cou, large menton, solide mâchoire, tout l'appareil masticateur est développé; le col roide remonte à mi-joue au-des- sous du menton rasé, et les favoris des deux côtés font des côtelettes; ainsi le bas du visage est celui de M. Prudhomme. Mais les yeux joyeux ou sauvages, les sourcils redoutables, toute l'expression de la physiono- mie indiquent la forte sève animale et le tempérament colérique. Peu de front, point d'esprit, idées courtes et rares; celles qu'il a sont d'un marchand ou d'un fermier. En revanche, on démêle en lui le bon sens et l'énergie, un fond de bonne humeur, de loyauté, d'application, de ténacité, bref, cette consistance de caractère par laquelle l'homme prospère dans la vie, et se rend, sinon aimable, du moins utile. — Il y a mieux que cela en Angleterre ; mais on ne se trompe pas trop, si Ton prend ce type et ses analogues pour peindre les aptitudes et les inclinations les plus fré- quentes dans la moyenne de la nation. A l'extrémité opposée, se trouve le type de Tartiste. On sait combien les dessins français le mettent au-des- sus du bourgeois; ici, par une rencontre notable, c'est l'inverse. — Les musiciens sont des singes payés qui Tiennent faire leur bruit ilans un salon. — Les peintres sont des artisans barbus, mal payés, mal habillés, mal élevés, prétentieux, à peine supérieurs d'un degré aux photographes. — Ceux-ci sont des ouvriers qui ne savent pas leur langue et ne sont bons que pour prêter PROMENADES DANS LONDRES. 279 à rire. — Thackeray a combattu maintes fois ce défaut de 1 opinion ; un de ses personnages, peintre et fils d'un colonel, Clive Neweome, remarque avec étonnementqu'à Paris les artistes vont de pair avec les gens du monde, fi que Delaroche, Horace Vernet dînent chez le roi. Ja- mais un moraliste français n'aurait eu besoin de prou- ver que Tart du peintre est une occupation aussi libérale que la profession de médecin ou d'avocat. — Probable- ment aux yeux du gros John Bull que je viens de dé- crire, un peintre n'est pas un gentleman, car il se sert de ses mains pour peindre. Il n'est pas « respec- table, » car il n'a pas de ressources régulières, et on dit qu*il y a du désordre dans son atelier. C'est donc un manœuvre qui manque de tenue; il est au rang de son voisin, l'ouvrier en chambre, un pilier de cabaret. Les caricatures poHtiques ont l'air d'avoir été dessi- nées par John Bull lui-même : dessin dur, exact, sans souplesse ni finesse, plaisanterie âpre, rude: c'est la gaieté d'un dogue. De plus, tout est subordonné à l'ef- fet pratique ; il s'agit de ramener une affaire d'Etat, une guerre, un changement de ministère, une situation politique à quelque scène bien familière de la vie cou- rante, en sorte que tout cerveau, même le plus obtus, puisse la comprendre. — Dans les dessins de mœurs, les types sont très-bien saisis, vivement accusés, et ex- priment énergiquement le moral par le physique. — En tout ceci ils sont les successeurs d'Hogarth. — Au con- traire, dans les frontispices et les bordures de chaque almanach, la fantaisie, la verve burlesque, l'imagina- tion excentrique et intarissable, les mascarades folles , les processions drolatiques, les figures gracieuses ou monstrueuses, l'invention originale, sentimentale et co- 280 CHAPITRE SIXIÈME. mique débordent jusqu'à faire souvenir de Dickens et même parfois de Shakespeare. Pour achever de dépouiller ce recueil, notons deux caricatures tragiques : il s'agit du paupérisme ; on l'aper- çoit partout en Angleterre, du moins par des échappées. Le cultivateur primé. Le pauvre misérable en gue- nilles, mainsjointes, maigre, l'air humble, s'agenouille, couronné de roses. Derrière lui, sa femme et ses six enfants, en longue ligne, ont l'air aussi faméliques que lui. Le président du comité, gras et bien vêtu, lui remet solennellement sa récompense : un marteau et une pierre. Qu'il laçasse et la distribuée ses enfants à jeun. L'assemblée sourit ; gentlemen et belles dames con- templent avec une curiosité froide, comme un animal d'espèce inférieure et inconnue, la lamentable brute qui produit le pain. Les vêtements à bon marché. Vingt squelettes cousent sur un établi; le propriétaire, bourgeois ventru, à Tœil dur, aux bajoues stupides, surveille leur tâche en fu- mant son cigare. Ces deux gravures, au milieu des autres, font le même effet que la vue d'une /ane hideuse, comme on en trouve près d'Oxford-street, après une longue promenade parmi les palais, les hôtels et les confortables maisons bour- geoises du West-£nd et de la Cité. Présenté à John H..., jeune barrister (avocat) fort complaisant. Il loge au Temple, sorte de ruche PROMENADES DAlSS LONDRES. 281 d'hommes de loi et d'apprentis hommes de loi, où quantité de petits appartements garnis donnent ridée d'un quartier latin et d'une basoche. Quatre corporations associées {inns of court) composent l'in- stitution; chacune a sa salle oii elle dîne, et la prin- cipale obligation de l'étudiant est d'y dîner six fois par trimestre* pendant trois ans. Un an de stage chez un lawyer lui donne le droit de plaider sans avoir suivi les cours. — En tout, six professeurs, et les examens de sortie sont i'acultatifs. — Ce n'est point là une grande école de droit semblable à la nôtre, instituée pour en- seigner d'abord la théorie. Pareillement, il n'y a point d'Ecole polytechnique; celui qui veut devenir ingénieur entre chez un ingénieur (engineer)^ et s'instruit en fai- sant, comme un rapin chez un peintre. Ce manque d'en- seignement supérieur et organisé, cette omission des grands cours théoriques et préalables, ce recours prin- cipal à Texpérience est un trait notable et tout anglais. — Au reste, un cours de droit systématique serait fort difflcile à faire. Il n'y a pas ici de code rédigé, comme chez nous, d'après des principes philosophiques sous- entendus, mais un amas de statuts et de précédents, plus ou moins disparates, parfois contradictoires, que le futur légiste est tenu de s'assimiler par une longue tri- turation toute personnelle. D'autre part, il n'y a point ici d'école historique, munie, comme en Allemagne, d'un tact déhcat et de grandes vues d'ensemble pour expli- quer l'appropriation graduelle de la loi aux mœurs, et, par suite, sa génération, sa portée, ses limites. Ce qui > S'il est membre d'une uuiTersilé, il lui suflit d'y dîner trois fois par trimestre. 282 CHAPITRE SIXIÈME. supplée aux théories philosophiques et historiques ab- sentes, c'est l'usage et bien souvent la routine. Quelques-uns de ces hommes de loi, barristers, solici- tors, attorneys, gagnent vingt mille livres sterling par an ; l'un d'eux qu'on me cite, de trente à trente-cinq mille. Nous allons voir des procès à Westminster. Jury en matière civile comme en matière criminelle, et toujours sur la question défait, qu'on distingue de la question de droit. Mais, en matière civiie,lejury n'intervient que sur la demande des parties, lesquelles alors payent une certaine somme. — Nous assistons à trois procès. Dans l'un, il s'a- git du divorce qu'une femme réclame contre son mari; la chose a cessé d'être un privilège aristocratique et n'exige plus de frais exorbitants ; ils sont maintenant de vingt- cinq ou trente livres, à la portée des bourses médiocres. Du reste, les comptes rendus de ces procès conjugaux, très-fréquents dans les gazettes, méritent d'être lus, parce qu'ils ouvrent une percée sur un vice du ménage anglais, à savoir, sur la tyrannie et la brutalité du mari. — Rôle très-remarquable des avocats, et fort différent de celui qu'ils remplissent en France. Non-seulement ils plaident, mais ils font l'office de juges d'instruction ; car, à l'au- dience, le plaignant, le défendant et chaque témoin, sont soumis par eux à un interrogatoire et à un contre- niterrogatoire.Tour à tour les deux défenseurs tournent et retournent leur homme, lâchent de l'embarrasser, de le troubler, de le jeter dans quelque contradiction. Cer- tes, il est désagréable d'être témoin en Angleterre, et le quartd'heure qu'on passe sur la sellette est des plus vi- lains. — Par suite, tout le faix du procès retombe sur les avocats; le juge n'est là que pour exercer un contrôle, PROMENADES DANS LONDRES. 883 interdire certaines questions, être le modérateur des champions à i'audience, comme la reine est le modéra- teur des partis au parlement. Un rôle si actif et si divers doit beaucoup augmenter l'importance et aiguiser rintelligence des avocats. Chez nous, ils sont trop souvent des enfileurs de phrases qui tombent dans la rhétorique et que le président fait taire; ici, ils sont tenus, comme nos juges d'instruction, de de- viner et manier le caractère humain. Trois ou quatre, à l'œil perçant, à la prononciation nette et vibrante , au geste décidé et subit, me semblent d'admirables reftards ; je ne voudrais pas tomber entre leurs pattes. — La femme interrogée est à part, dans une petite loge gril- lée, bien en vue ; mon guide me dit que sa condition est basse, son accent vulgaire, sa toilette louée. Mais elle a dans ses réponses cet air d'attention et d'énergie persé- vérantes que j'ai vu si souvent en ce pays. A chaque instant, elle a envie de pleurer et renfonce ses larmes. On lui demande si elle n'a pas frappé son mari avec les pincettes, si elle a quelquefois commencé les disputes. Elle ne répond point non à la volée, comme une méri- dionale ; elle baisse la tête, réfléchit une demi-minute, puis, sûre de sa mémoire, après vérification et avec cer- titude, elle répond : « Non, jamais. » L'accent est très- convaincu, très-beau sur le moi jamais. Il faut lire les comptes rendus des procès criminels, pour comprendre à quel point ici le rôle du juge est élevé et dignement rempli. On ne voit jamais poindre en lui l'esprit de persécution, les sentiments de l'homme de police, le désir de venger la société , l'instinct du chasseur qui se pique au jeu et veut saisir son gi- bier. « Le principe de la loi anglaise, dit un article 2S4 CHAPITRE SIXIÈME. que je traduis, est qu'un homme doit être tenu pour in- nocent tant qu'il n'est pas prouvé qu'il soit coupable. Le faix de la preuve est tout entier à la charge de ceux qui le poursuivent. A l'inverse du prévenu de France, il peut clore ses lèvres ; il n'est pas obligé de s'accuser lui-même ; sous aucun prétexte, quel qu'il soit, il n'est permis aux officiers de justice, hauts ou bas, d'extraire de lui son secret. » Conformément à cet esprit de la loi, lorsque le juge prononce, c'est avec l'autorité et l'impartialité d'une conscience absolument convaincue. 11 ne déclame ni n'invective. Il ne dissimule pas les points faibles de la preuve; il n'exagère pas sa certitude. Il mesure son ex- pression, il traduit avec scrupule, en paroles précises, son opinion bien mûrie, et, quand enfin à la sentence légale il ajoute le blâme moral, la gravité et la noblesse de son accent deviennent admirables. Maintes fois, il m'a semblé que la justice elle-même, si elle avait une voix, parlerait ainsi. L'homme s'est effacé, pour être le simple organe de la vérité et du droit. Sous un tel as- cendant, le condamné doit s'humilier, souscrire lui- même à sa sentence. Je ne connais pas de spectacle qui puisse imprimer aussi solennellement dans le cœur des hommes la vénération de la loi. — Mais il y a toujours un mal à côté d'un bien. On me dit que, par cette légis- lation, l'individu est plus protégé que la société, que la preuve légale est trop difficile à fournir, et que beau- coup de coupables échappent. PROMENADES DANS LONDRES. S85 La bonne compagnie ne fréquente pas les théâtres, sauf les deux opéras qui sont des fleurs exotiques de luxe et de serre, où le prix des places est énorme et où l'on n'entre qu'en costume de soirée. — Quant aux autres, leur public n'est guère recruté que par le peuple et la demi-bourgeoisie. Il n'y a plus de comédie nationale en Angleterre ^ les auteurs traduisent ou arrangent des pièces françaises. — Cela est bien étrange ; car ils ont des mœurs originales qu'on pourrait mettre en scène. En outre, on voit par leurs romans qu'ils savent péné- trer et représenter les caractères. La verve satirique ne leur a jamais manqué ; ils ont eu au siècle dernier de très-bons auteurs comiques et des acteurs admirables. D'où vient qu'il n'y a pas de comédie à Londres et qu'il y en a une à Paris ? — Est-ce parce qu'on ne trouve pas de caractères comiques en Angleterre? Il me semble qu'il y en a plus qu'ailleurs, justement parce que les types y sont tranchés, poussés intrépidement jusqu'à l'extrême. — Est-ce parce que la pruderie des mœurs interdit le rire? Elle n'interdit que le rire indécent, et laisse toute place au rire honnête. — Est-ce parce que la réserve anglaise a supprimé le geste multiple, l'ex- pression abandonnée et vive? Mais c'est la situation qui produit l'intérêt, et des figures graves peuvent être en- gagées dans l'action la plus piquante. — Ceci est une énigme, surtout pour le lecteur qui vient de feuilleter un roman de Dickens ou un album de John Leecb. Ce soir, nous allons à l'Olympic, petit théâtre assez analogue à notre Palais-Royal. La première pièce est une parodie du Marchand deVenise, pleine de calembours et de coq-à-l'âne; mais il faut être d'un pays pour en goûter les turlupinades. — L'autre pièce, Dearest Mamma^ est 286 CHAPITRE SIXIÈME. imitée de la Belle-Mère et le Gendre, Un des acteurs, Addison, joue le rôle du vieil oncle avec une verve et une vérité étonnantes. Figurez -vous un gros, chauve et joyeux bonhomme, bien rond, bien roulé dans sa lon- gue redini^ote, bien commode à vivre, bien heureux d'é- hre veuf et libre, d'une belle humeur systématique, tout occupé de ne pas troubler « son équilibre, » qui fait chaque jour ses cinq repas et ses trois promenades hygiéniques, qui chante de petits airs à tout propos , qui, à la fin de ses phrases, lâche une sorte de siffle- ment comme un vieux merle, qui dort dans tous les fauteuils , et qui, endurci par les intempéries du ma- riage, dodeline de la tête et finit par ronfler conforta- blement sous les mercuriales qu'on lui fait. Physique et moral, le type est complet, sympathique et original, très-bouffon et très-naturel , et l'imitation en est par- faite. On joue encore quelquefois Shakspeare ; j'ai vu Mac- ready dans Macbethy il y était puissant et dramatique, surtout dans la scène de folie, quand, devant le spectre de Banquo, haletant d'horreur, avec un cri rauque, il s'abattait à terre comme un taureau fou. Le public nt encore quand Hamlet, au cimetière, dit que la pourri- ture du grand Alexandre sert aujourd'hui à boucher un trou de mur. — Mais les habitudes des yeux ont trop changé ; nous n'avons plus la naïveté du seizième siècle ; l'illusion est dérangée par les changements de scène si fréquents ; nous ne pouvons croire à ces armées repré- sentées par six figurants, à ces batailles sur la scène. Même en Angleterre, les gens bien élevés doivent être révoltés lorsqu'ils voient Cornwall, sur le théâtre, arra- cher tour à tour les deux yeux de Glocester. — A mon PROMENADES DANS LONDRES. 287 sens!, Shakespeare lu lait maintenant plus d'effet que Shakespeare représenté ; du moins, je vois moms bien ses personnages quand ils me sont montrés par l'inter- médiaire d'un acteur. La vie n'est pas trop chère à Londres, quand on se contente de l'essentiel. Un jeune enyineer de mes amis dépense en tout dix francs par jour ; son dîner, bière, rosbif, pommes de terre, asperges, pâté, fromage, lui coûte deux shillings, et son logement fort propre com- prend une chambre et un salon. — B..., (|ui est venu ici lire des manuscrits arabes, a, près du Bristish Mu- s8eum,une belle chambre, le service et le déjeuner pour une guinée par semaine. Tous les deux payaient davan- tage à Paris. — On peut louer aux environs de Begent's- Park une maison entière pour cent livres par an. — En revanche, dès qu'on entre dans la vie luxueuse, les prix deviennent énormes. Quatre Français, en trois jours, ont dépensé dix-huit cents francs dans un hôtel élé- irant. Dans un autre hôtel du quartier à la mode, un salon, une chambre à coucher, un dressing-room^ le service et les bougies coûtent dix-huit guinées par se- maine. — Lord S... souriait avec incrédulité en écou- tant un Français, mon ami Louis T.. . qui, l'an dernier, a tué trente-six chevreuils dans une chasse louée deux mille francs. — Tous les plaisirs de luxe, l'opéra, la chasse, la représentation élégante sont réservés aux S88 CHAPITUE SIXIEME. grandes fortunes, ce qui est un nouveau trait de sépa- ration entre les pauvies et les riches. Notre. linge n'est pas rentré au jour dit, ni le lende- main, ni le surlendemain, ni le jour d'après ; enfin on nous le rapporte non lavé ; c'est qu'il y a eu cette se- maine deux fêtes consécutives, et le blanchisseur nous dit que, depuis huit jours, les ouvrières se soûlent. J'ai vu, depuis mon arrivée , trois femmes ivres en plein jour. Deux, près de Hyde-Paik, dans la plus belle rue, étaient visiblement des femmes de mauvaise vie, avec des restes de châles et des bottines éculées , le sourire hébété, les pieds chancelants et la langue lâ- chée. La troisième, bien mise et âgée d'environ cin- quante ans, trébuchait au milieu d'un rassemblement, s'avouait ivre avec un sourire étrange, et disait que c'était pour avoir bu à l'Exposition. Je crois le vice fort rare chez les femmes bien élevées ; cependant l'ex- trême ennui, le chagrin peuvent y conduire ; Eliot l'a mis en scène dans sa nouvelle intitulée Janet's Repen- taneeK * Times, 23 novembre l'^TO : « A lady in the ricinity of London, who takes great interest in the recovery of ladies front habits of intempé- rance, continues to receive into her faniily one lady from the higher classes, requiring help in this respect. A vacancy now occurs. Addresj lion. secr. of the Ladies' Total abstinence Association, n» 33, Baker- Btreet. » Cett* annonce ourre d'étranges perspectives. PROMENADES DA»S LONDRES. 289 En revanche, il est terrible dans le peuple. J'ai fail ces jours-ci deux visites à Chelsea et j'ai rencontré cha- que fois des hommes ivres-morts en travers du trottoir. L'ami qui habite ce quartier y trouve assez souvent des ouvrières dans cet état et cette attitude, fn clergyman philanthrope me dit que, sur dix ouvriers, huit sont ivrognes. A Londres, ils gagnent beaucoup, de une à deux livres sterling par semaine , une fois qu'ils ont payé leur pain, ils vont boire, trois ou quatre jours de suite, du gin, du brand y-an d-wa 1er et autres liqueurs fortes. L'ivresse produite par ces spiritueux hébètc l'homme, le rend triste et souvent fou. De là, quantité de deltrium tremens et autres maladies alcooliques. — D'après un article du Ragged sdioois' Maijaziney il y avait à Londres, en 1848, onze mille débitants de spiritueux, et seulement quatre mille bouchers et boulangers. Trente mille personnes par an sont arrêtées à Londres parce qu'elles sont en état d'ivresse. De compte fait, deux cent soixante-dix mille individus entrent chaque semaine dans les quatorze principales maisons de gin. A Glascow, sur dix maisons, il y a un débit de gin*. — Les statis- tiques estiment qu'à Manchester les ouvriers dépensent chaque année en boissons environ un million sterling; ï Glascow à peu près autant; à Newcastic, quatre cent ' Le Tunes, dans un de ses derniers articles, signalait le Lancashire comme une des conlrt^s oii l'éducation était le plus négligée et s'auto- risait de ce que la plupart des actes de mariage portaient une croix au lieu de signature. — M. Wilson, curé de Liverpool, a répondu au journa anglais qu'il ne fallait pas conclure du fait cité que toutes les personnes qui faisaient une croix ne savaient pas écrire, « attendu que, dans uo cas sur cinq, l'un des époux était sous l'inOuence des alcooliques au mo- ment où il signait l'acte de mariage, et qu'il traçait une croix, parce que son état nerveux l'cmpccliait d'écrire son nom. » [Débat*» 22 septembre 1871.) 10 590 CHAPITRE SIXIÈME. mille livres sterling; à Dundee, deux cent cinquante mille. 141 ouvriers ayant été observés à Preston, on trouva qu'en moyenne ils dépensaient en spiritueux 22 poiir 100 de leur gain, un peu plus de onze livres et demie par an; 41 dépensaient de 25 à 75 pour 100 de leur gain; 12 étaient de la Société de tempérance, et s'abstenaient de toute liqueur forte. — Tel est en effet, le remède, et l'on comprend la ferveur, la propagande et l'utilité de ces associations. Dans beaucoup de rues, je vois des images qu'elles publient; on y repré- sente l'ivrogne abruti, inerte, entouré de petits démons qui lui enlèvent par pelletées le cœur et la cervelle, pendant qw'au -dessous le diable principal montre un bouteille de gin, avec ce jeu de mots : My besi spirit^ CHAPITRE VII MANUFACTURES ET OUVRIERS Départ pour Manchester. Je lis en route divers jour- naux et revues, entre autres trois ou quatre articles sur la France, contre son gouvernement, qui est despotique et ne laisse aucune portion des affaires publiques aux mains de l'individu. — L'auteur raisonne comme si les Français étaient des Anglais ; involontairement il se sup- pose transporté en France; il imagine combien il y serait mal à l'aise, combien ses habitudes seraient choquées, combien notre régime administratif lui imposerait de gênes. — Mais ces gènes, si grandes pour lui, sont pe- tites pour nous ; la majorité des citoyens sentirait bien davantage celles du régime contraire. Prendre part aux affaires publiques, c'est s'imposer un surcroît de tra- vail, être de cinq ou six comités, faire ou écouter des rapports, subir en quinze jours douze discours sur le même sujet, digérer des statistiques et des enquêtes, toutes occupations ennuyeuses. Nous les remettons au 292 CHAPITRE SEPTIÈME gouvernement ; s'il est un despote, il est aussi un in- tendant. Il nous impose beaucoup d'enlrnves, mais il nous dispense de beaucoup de tracas. Nous le laissons trancher, rogner, comme un intendant muni d'un blanc seing, en le critiquant tout haut, en nous disant tout bas que, s'il devient insupportable, nous avons tou- jours la ressource de le mettre à la porte. — A la vé- rité, le calcul est mauvais ; après des années de tran- quillité et d'insouciance, on se trouve ruiné, engagé dans de mauvaises affaires. D'ailleurs, une expulsion entraîne toujours des scènes violentes. Enfin, comme la maison ne peut se passer d'un intendant, on est obligé, après chaque bagarre, de prendre le premier venu, ce qui est fâcheux, car il est souvent pire que l'autre. Paysage plat et terne pendant les cent premiers mil- les ; au delà les collines commencent, et la campagne prend une expression. Ces hautes collines onduleuses nagent dans la brume ; parfois, quand le soleil affleure, une clarté faible vient, comme un sourire, se poser sur leur vert pâle ; ce sourire fugitif, dans le deuil nr.iversel des champs mouillés, est si touchant et si triste ! Nous entrons dans le pays du fer et de la houille ; partout les traces de la vie industrielle ; les débris de mmerai font des montagnes ; le sol est disloqué par les excavations; les hauts fourneaux flamboient. Nous ap- prochons de Manchester. Dans le ciel cuivré du cou- chant, uQ nuage de forme étrange pèse sur la plaine ; sous ce couvercle immobile, des cheminées hautes comme des obélisques se hérissent par centaines ; on dislingue un amas énorme et noirâtre, des files indéfi- nies de bâtisses, et l'on entre dans la Babel de bri- ques. MANUFACTURES ET OUVRIERS, «93 Promenade dans la ville ; vue de près, elle est plus iugubre encore. L'air et le sol semblent imprégnés de brouillard et de suie. Les manufactures alignent l'une après l'autre leurs briques salies, leurs façades nues, leurs fenêtres sans volets, comme des prisons économi- ques et colossales. Une grande caserne à bon marché, un work-house pour quatre cent mille personnes, un pé- nitencier de travail forcé, voilà les idées qui viennent à l'esprit. Une de ces bâtisses est un rectangle à six éta- ges, chacun de quarante fenêtres; c'est là que sous la lumière du gaz, au roulement assourdissant des métiers, des milliers d'ouvriers, parqués, enrégimentés, immo- biles, tous les jours, tout le jour, poussent machinale- ment leur machine ; se peul-il une vie plus violentée, plus contraire aux instincts naturels de l'homme? — Vers six heures, les ateliers dégorgent dans les rues une foule agitée et bruyante ; hommes, femmes, enfants, on les voit grouiller dans l'air trouble. Leurs vêtements sont salis ; beaucoup d'enfants vont nu-pieds ; les figu- res sont tirées et mornes ; plusieurs s'arrêtent aux bou- tiques de gin; les autres s'éparpillent et regagnent leurs tanières. — Nous les suivons; quelles tristes rues! Par la fenêtre entr'ou verte, on voit la pauvre chambre, au niveau du sol, souvent plus basse que le ^ol humide ; des tas d'enfants blancs, charnus, mal- propres sont sur le seuil et respirent le mauvais air delà rue, moins mauvais que celui de la chambre. On aper- çoit un resle de tapis, un linge suspendu qui sèche. — Nous poussons plus loin, du côté du faubourg ; là, dans un espace plus libre, des files de petites maisons éco- nomifjues ont été bâties par entreprise. La rue noire est pavée de scories ferrugineuses ; les toits bas allon- 294 CHAPIT